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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le notaire de Chantilly + +Author: Léon Gozlan + +Release Date: December 5, 2011 [EBook #38225] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + + + + + +[Illustration: couverture du livre] + +COLLECTION MICHEL LÉVY + +LE NOTAIRE + +DE CHANTILLY + + +OUVRAGES + +DE + +LÉON GOZLAN + +PARUS + +Dans la collection Michel Lévy + +LES CHATEAUX DE FRANCE 2-- + +LE NOTAIRE DE CHANTILLY 1-- + +LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN 1-- + +LE DRAGON ROUGE 1-- + +LE MÉDECIN DU PECQ 1-- + +HISTOIRE DE 130 FEMMES 1-- + +LES NUITS DU PÈRE LACHAISE 1-- + +LA FAMILLE LAMBERT 1-- + +LA DERNIÈRE SÅ’UR GRISE 1-- + +LA COMÉDIE ET LES COMÉDIENS 1-- + +LE BARIL D'OR 1-- + +LE TAPIS VERT 1-- + + +VERSAILLES --IMPRIMERIE DE CERF, 59, RUE DU PLESSIS + + + + +LE NOTAIRE + +DE + +CHANTILLY + +PAR + +LÉON GOZLAN + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS + +1860 + +Tous droits réservés + + + + +LE NOTAIRE DE CHANTILLY + + + + +I + + +--Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons à +demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous +toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une +sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît; sans me +flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est +écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de +ce roi qui l'imposait à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et +réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. _Mademoiselle de +Clermont_ est un beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia, +comme hier au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit +dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des +branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée des +tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau +n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:--ce livre vous a tout +émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline. + +--Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse +plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes +goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que la catastrophe +de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons +foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous +apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence +une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris, +n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette heure les +croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de +figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari +expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas, +monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés? + +--La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur +la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: les Condés ont bâti un +palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont +reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit +le palais et ses maîtres: l'hôpital est encore debout; écoutez: sa +cloche sonne la prière du soir. + +Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu +aristocratiques du vieillard. + +Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M. +Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveur un +instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie pouvait être, l'y +suivit à pas lents. + +Caroline donna un dernier coup d'Å“il aux camélias, et s'assura par le +thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze +degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées par le +tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester +plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère; +elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la +concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du +Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente +réverbération des rayons solaires. + +Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de +Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les +soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait +une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le +long du mur latéral de clôture, opposant sa cloison de verre taillée à +carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes +couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder +leurs sÅ“urs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les +séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés +s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche +sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des +enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums. Mais son +plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait +cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et +dorant par un rayon de chaleur le calice des autres. L'Ève de ce paradis +diaphane était Caroline de Meilhan. + +Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara de +l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son passage, les +tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée +du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il +regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude. + +En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de +tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une à côté de l'autre +comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces +tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg, +le château, tout était coupé par deux zones, l'une de lumière, l'autre +d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne, +étaient dans l'ombre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en +face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la +fois pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et au +voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est beau! + +Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons +lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de +dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la +règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau n'aurait pas +disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés, +en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues +allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de +Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les +admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent +mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation, +vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à +l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés, +escadre montée jadis par des dames de la cour. + +Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là -bas; ces parterres, ces plaines, +ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre +d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce +château qui a treize tours féodales décapitées, et dont les tronçons +étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon +tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées; ces écuries où des +empereurs ont soupé, et qui seraient une des sept merveilles si elles +avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces +pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en +carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des +opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui +ressemblent à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes +centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits +oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un +seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de +mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules; ces +grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses, +n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui +s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon, +Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire, +Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son +palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la +chasse et des vaudevilles de M. Scribe? + +Le soleil avait disparu. + +A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume. + +M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils +prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient +l'hiver à cause de la fraîcheur des murs. + +Le couvert était mis. + +Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la +cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle +interrompit le vieillard dans la lecture de son _Parfait Jardinier_, +pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table: +Caroline ne prit place qu'après une invitation. + +--Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous +irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement +les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de +faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les +plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation +inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du +froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien +doux, bien épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la +dernière marche de notre escalier à la porte des serres. + +Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit. + +--Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez +à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à minuit--oh! je vous ai +bien entendue,--et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous +aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline; +mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre +ensemble: notre haleine les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut +que nous les tuions ou qu'elles nous tuent. + +D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par +beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline +occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux +domestiques; ses mains blanches le disaient assez: pourtant Caroline +était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à +six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour +renouveler la chaleur artificielle des serres: charge délicate, du +reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques, +sous peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses +palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et +taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait +d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui +eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que +le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique +qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui +n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier. + +Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui +n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins--et à +Chantilly on a pour voisins tout le monde--n'avaient jamais deviné le +sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier. +L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la +calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les +rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son +médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de +parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au +salon; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la +dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa +grâce. Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société +nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par +des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, ni déshonorer la +main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à +la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec +dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et +pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en +maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une +seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde. + +--Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement +à Chantilly? + +--Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il +se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère. + +--Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois, +qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui. +Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux +évêques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain. + +--Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice +s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le +force à s'absenter plus fréquemment? + +--Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis +témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de +ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles qualités, celle +surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans +impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues +promenades où il me prête l'appui de son bras, lorsque vous me privez du +vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dans les buissons. Oui, +Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est +empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne +parle pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire. +Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des +habitants: c'est ce qu'il est. + +--Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté +d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison. + +--Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent pas +souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une femme que j'estime, +quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle +pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai +trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la +misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos +habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous +appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons +obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que +vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des +phénomènes effrayants ou curieux. + +On sonna à la porte du jardin. + +Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce +temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière: +son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup +de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison. + +--Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont +toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il +en Vendée? + +Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la +correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et +les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à +lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au +bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention +du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et +sourit: _Prenez-le donc, tandis qu'il est chaud_, semble dire Caroline. + +Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour +elle et pour son vieil ami. + +Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête blonde, +rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence +qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule. + +Chantilly est plongé dans le même repos. + +Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa +population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu +de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la +forêt est morte comme le château. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont +allés, comme autrefois la féodalité et les faucons; les nobles chasseurs +ont suivi les nobles oiseaux. + +Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un centre de +lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et +que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans +ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour +découper sa broderie. + +--Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur +la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, ces fous qui +ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers +vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes +fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc +bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on +le verse, et finissons-en. + +M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une +sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient +tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts +et la nappe. + +--Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là . Ces maudits +journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit: ce +que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:--Triste histoire! +murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche. + +Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère +politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur +son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec +des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser. + +--Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, que +nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu, +qu'il en soit le juge, mon enfant! + +Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de +loin en loin, comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier. +Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures +auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé +sur un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer. + +M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant Caroline +abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine n'avait aucune place. +C'est le privilége des grandes douleurs d'être suivies d'une longue +volupté de l'âme. + +En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne pas +oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se +passer m'avertit qu'il est temps.» + +Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son tablier +une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut +jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes. + +M. Clavier avait peut-être raison: il était temps. + + + + +II + + +Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une +diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos +jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis +passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et +qui ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des +propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur +escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau +de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent +la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux, +admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à votre +curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez +plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre +imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille +couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville. + +Chantilly, malgré son voisinage de Paris,--il n'en est qu'à dix +lieues,--ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,--le titre est +peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on +aime,--la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à +une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières +d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui +regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié +libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour +de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain +à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou +gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces +terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin, +ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse. Les modernes systèmes +égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à +l'ambition de la propriété. Aussi en est-il résulté que les pauvres et +les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns +des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur; +car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées +à raison de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages; +beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses +du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont +ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils +n'aient jamais des descendants des Condés pour valets de ferme! + +Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une maison +dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un +cabriolet dételé repose sur ses brancards, au delà de laquelle le +Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants +de la porte; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de +chèvrefeuille et de troëne, vous voyez passer à peu près toutes les +personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se +rendre chez elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point +de ne pas remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs +branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison de M. +Maurice, notaire. + +Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, jardin sur +la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements +affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent +jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique +s'ouvrent en face de la forêt. On passe ainsi, sans quitter l'étage, du +mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la +position est délicieuse: percée d'outre en outre par le soleil qui entre +d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de +l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un +pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés +tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau, +Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette +illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux, +le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des +appartements. Ce verre, ces barreaux, ces transparences, cet air, ce +jour, fascinent la vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude +dans ce mirage. + +L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol, +auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour la +consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice, +qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers +ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour +se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition +d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet +toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. Il est +vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs, +relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette +république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent +du patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, le +maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure. + +Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne. +Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers, +charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de +cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis en zigzag, de manière à +confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au +talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur +bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la +fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous +ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long +des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue. + +Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On +profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle +pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne +sont simples: une procuration à faire rédiger, un bail de ferme à +renouveler, un dépôt à constituer ou à reprendre, selon que la récolte a +permis de respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des +visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs +bénéfices sur les foins de l'année par une transpiration métallique: le +mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la +jalousie: parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui +laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir! +conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont que des +conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire +présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel +champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer l'autre; et ces +prévisions, rarement en défaut, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage +à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans +cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes +prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes +calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité, +astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre, +l'arbre du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps +que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait +qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie. + +Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de marché. +Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de +la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum +végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle; +elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les +formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière +fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles. +A les en croire, n'est-ce pas par pure amitié que celui-ci vend, que +celui-ci achète? n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le +timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De +plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus +intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on +a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout de traité ne déshonore +personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains +droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme +un étau. + +Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant +Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au +milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait +de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des nÅ“uds et des +rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui +exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à +conclure. + +--Ah çà ! mes amis, permettez-moi deux mots. + +--Quatre, monsieur le curé. + +--Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui +achètes. + +--Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue, +comme dit l'autre. + +--Il est venu à mes oreilles, là , dans mon coin, où je vous ai entendus, +sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents +francs; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et +l'autre d'Écouen, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite. + +--Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à +Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;--la journée à +Chantilly,--journée de travail perdue pour tous deux:--c'est douze +francs au moins: dix francs de contrat au notaire;--vingt-deux: à +déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à +quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux +francs, tu perds, toi, onze francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre +mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de +Gaspard,--marché conclu:--toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur +l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour +Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux +francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit? + +--Monsieur le curé, nous sommes tous mortels. + +--Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux amis; à quoi +bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose +que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur? + +--Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants sont là . + +--Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen +aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous. + +--Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à mourir. + +Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le +coin du mur. + +Tous les clients se levèrent. + +Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent des +chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser. + +Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout, +d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la porte, dont il +avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur +la question. + +Il se servait en outre de la formule interrogative, par une précaution +indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de +leurs affaires. + +--Vous, monsieur Grandménil? + +--J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur +première hypothèque. + +--Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson? + +--Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de +la propriété de la Garenne, entre Morfontaine et Saint-Leu. + +--De quel lot? + +--Du parc, monsieur Maurice. + +--La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon. + +--J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez pour +moi. Je pars pour l'Auvergne.--Si vous manquiez de fonds, écrivez à ma +femme. + +--Bien, Robinson. Et vous père Renard? + +--Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice. + +--Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous, +père Renard? + +--Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de +Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy. + +--Et vous demanderiez? + +--Six mille livres de revenus, ma vie durant. + +--Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge? + +--Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait de naissance +et mes titres de propriété. + +--Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? j'aurai à vous +parler. + +--Moi, monsieur Maurice... + +--Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, mon vacher? +Qu'est-ce qui me vaut ta visite? + +--Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et +comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai +ramassé une baguette de chêne,--on a mal à voir comme le vent les +abat,--à cette occasion je me suis proposé de vous demander si de mon +héritage, qui est de cent trente-trois mille francs, comme vous savez, +je ferais mieux d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein +rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce de +jour; ou bien--voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieu! +quelles carpes!--ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect, +c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, comme je vous disais, +s'est mis à manger de la luzerne,--c'est un bon commerce, monsieur +Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé? il faut +bien que je place cet argent quelque part.--Bonjour, monsieur Smith! que +j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour, +Pierrefonds. M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée, +le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. J'avais +pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là , +Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là . Pensons plus à +rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, et, sauf +votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout +naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que +dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet +argent, et disposez-en comme vous l'entendrez, monsieur Maurice: dans +dix ans je vous en demanderai compte. S'il a poussé, tant mieux! nous +récolterons; s'il est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de +votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise. + +--Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est +venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide +placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus +avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te +délivrer un reçu de tout, mon ami. + +--Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. Tous les +reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu, +monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars. J'ai encore deux sacs +d'avoine à acheter au marché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de +vous remettre l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille +en papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier, +apportera le reste. Salut, monsieur Maurice. + +Pierrefonds sort. + +Il revient aussitôt sur ses pas. + +--Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il en passant sa +tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au +valet: ceci me regarde. + +--Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à +plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours +devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa +lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous +avoir pas plus tôt donné audience: que puis-je pour vous? + +Maurice avait attiré le prêtre dans un coin. + +Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa +condescendance envers un homme de la terre: + +--Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour +suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été +forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien +inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils +alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier l'emploi. La charge +est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des +malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la +garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul, +sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main +non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il ne me +laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la +pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On +m'accuserait d'une complicité odieuse. + +--Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes assez pervers +pour avoir cette pensée? + +--Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible +que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une +offense pour personne; elle est une garantie pour les autres, autant que +pour moi-même. Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux +pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la +hauteur de cette confiance du siècle,--ici le curé éprouva une vive +souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement, +et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une +puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous d'elle dans le crédit +du monde: roi détrôné, il se mettait sous la protection d'un usurpateur. +Une seconde fois, il reprit: Je viens donc vous prier, monsieur, à +l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si +peu digne. + +Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des +pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en croire le gardien, tandis +que vous en serez le dépositaire. Par là , les âmes pieuses à qui la +sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes +mains continueront à me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront +à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent, +vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront +interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de +moins. + +Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré +celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, tremblé en +un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé +la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire +jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc +comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi? + +Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard. + +Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa +réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait +jamais si péniblement été fier: que, du reste, sans croire à ce mépris +du siècle pour le prêtre, il consentait à sauver un ministre vénérable +de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la +responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le +salua, prit son bâton dans un coin et sortit. + +Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir +été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus +et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients, +passa de l'étude à l'étage supérieur, et il entra dans la salle à +manger, où il était attendu. + + + + +III + + +Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à +ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa +professions lui fussent antipathiques; mais, homme de repos parce qu'il +était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis +domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y +avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers +jours du mariage. + +Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, c'est que +depuis une grande demi-heure que le déjeuner est commencé, ils ne se +parlent pas, ils se boudent. + +--Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide. + +--Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous prouve assez +l'importance que j'attachais à cette question: si vous m'en parlez +davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. Il y +aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un sujet si mince, les +licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures +occasions d'importuner votre réserve. + +Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec beaucoup +de douceur: + +--Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque +votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi +toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à +vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus +difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite +sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout à votre aise. + +--Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne +souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire, ce que +je désirais tout à l'heure: entendons-nous. On ne saurait être plus +magnifique à bon marché. «Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est +pas en mon pouvoir de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade +courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture: il +changea la question. + +--En voudriez-vous une? + +--Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé +le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret, +pour s'en tourmenter, ma foi! + +--Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par +votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des autres, non, +puisqu'il n'est pas à moi. + +--C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque +sincère. + +--Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais cela doit +être tenu caché. + +--Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne +laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les femmes mariées +appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand +vous rencontrez les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux +comme avec moi? + +Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme +était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours +auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il +affecta cependant de suivre le fil du propos. + +--Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, trop +peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne +suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans +mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des +attributs de ma charge, la remplir avec rigueur. + +--Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de +vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,--car vous +m'accablez!--Croyez-le, je respecte fort les priviléges de votre charge, +mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle +impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre +conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à +table? + +--C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son +côté plaisant. + +--Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en +avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter +chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne +pensais pas qu'un notaire... + +--Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela +est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand +l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence: +nous sommes les bons génies des affaires; eux en sont les mauvais. + +--N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires? + +--Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction +de deux beaux yeux. + +Maurice baisa la main de Léonide. + +--Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque +vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré, +non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous +placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il +couvre de son ombre et de son silence? L'immoralité que vous exécreriez +alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans +trembler devant des représailles? Vous êtes-vous représenté une +délation? + +--Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas: +vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que +tous les malheurs causés à vos affaires par une imprudence de mes +paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait. + +--Une délation! + +Léonide se troubla et pâlit. + +Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre +côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident +étranger qu'elle avait appelé du dehors. + +--Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques +écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est +impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix: +conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A +la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse +d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue avec cette fermière +en sabots et en bonnet. + +--Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie +figure, un charmant petit pied. + +--C'est possible, Léonide. + +--Vous l'avez donc remarqué? + +--Où serait le mal? + +--Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession. +Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police +générale de la société. N'avez-vous pas un pied sur chaque seuil de +maison? une oreille contre chaque mur? un Å“il dans chaque +appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils +soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit +d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier. + +A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable +qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté de nouveau du +terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions, +Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être +adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la +conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter, +dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole +déposition de la fermière. + +--Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a consulté, vous +chasseriez de votre esprit toute prévention. + +--Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a de l'amour +là -dessous? + +--De l'amour! Léonide? + +--Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, elle est +triste: donc elle aime... Mais passons. + +--Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui l'épousera. + +--A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami? + +Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa femme tenait à +percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il +s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait +pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était +plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement +consentie, il espéra cependant détourner le coup dont il avait déjà +éprouvé la menace. Il revint avec une condescendance malheureuse sur un +sujet épuisé. + +--Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence +de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte +fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, six francs d'économie +chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un +remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise +qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part +qu'au jour de la cérémonie nuptiale. + +--Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire? + +--Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant pas à +son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à +force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose +aussi chez moi, chaque dimanche: sa joie est d'offrir un remplaçant pour +bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement +lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous +comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais +le charme qui lie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais +peut-être un bon mariage et une belle action. + +--Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement +Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant, une première victoire +sur l'impénétrabilité de Maurice,--je ne vous blâme plus de votre +silence. + +La petite guerre finit là . Léonide eut encore plus de finesse que son +mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de +crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle +tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue +expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu, +doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire. + +Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait +été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la +visite dont Maurice lui avait fait un mystère. + +Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait +envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu +son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la +circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs +plus graves, celui-ci à se taire, celle-là à interroger. Une comédie +s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble +de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat, +la cause qui les mettait en présence. Il est temps enfin de le dire: +leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la +leur veut un instant de commentaires. + +Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée à Beauvais +chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de +l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses les plus tendres et +les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère +d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur +accordée à l'une dont l'autre n'eût pas joui. Pour elle, Hortense et +Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient +cousines; mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles +trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de sÅ“ur. A +l'âge où les âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel +que les deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts. +Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une +n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont il était +facile de faire deux parts: celui de porter des robes de la même étoffe, +et d'où résultait celui plus vif encore d'être prises l'une pour +l'autre, à cause de la ressemblance. + +Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant +même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace +de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite, +mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de +rondeur; formée pour les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour +ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en +peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir, +quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient plus +rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien +au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide +osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense; +ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa +d'une confidente si complétement dépourvue d'imagination. Bientôt +arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles, +fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se +heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de +sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de +Beauvais,--c'était Maurice lui-même,--reçu depuis plusieurs mois dans la +famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, de riches +qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas +encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses +intentions à la mère d'Hortense: il aima mieux lui en laisser pressentir +le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin. +Un de ses amis seulement,--Jules Lefort, négociant en laines à +Compiègne,--eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait +réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude +d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de +son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable +résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure +la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il +croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la +contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de +la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de +l'existence sans illusion: quelques années à vivre, des enfants pour +continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis +le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, après +s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là : ils y arriveraient +sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les plus raisonnables? + +Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à +détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et +les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses +de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt en habitude chez les +deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense, +auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées. Au bout de +six mois, Jules Lefort de Compiègne était de la famille: on n'avait plus +que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide +surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules +serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la +chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec +Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la +pensée de Léonide. + +Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de +Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en +relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa +tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner +l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, la sÅ“ur du +défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un +magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une personne +attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les +affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle +partit pour Compiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine, +de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules +Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans +la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement. + +L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts +communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que +des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le +rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal, +qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou +plutôt en en fondant une nouvelle. + +Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant +dans le cÅ“ur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice, +quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une +cousine de l'autre, n'avait pu si bien faire, que les qualités dont il +s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et +fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par +l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules +Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la +première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de +Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait +peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme +d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir +beaucoup, il était trop tard: Jules se contenta de son erreur. + +«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules Lefort à +Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard.» + +«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux ans +d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge +d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où +son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait bien compris Jules Lefort, +une espèce de réparation. + +Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait Hortense +était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante, +qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison +de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout +le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette +douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas +une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était +sa cousine, c'était presque une sÅ“ur, c'était celle qui possédait +toutes les faiblesses de son cÅ“ur pour l'homme qu'elle usurpait. +Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte: +il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La santé de +Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa pour réparer +personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien +plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide: il fut accepté +par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança +généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de +change en souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné +de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense +avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par +une haine que les deux amis tentèrent inutilement d'éteindre dans des +fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant +qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique +de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle +avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que +la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent +dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la +calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; Jules Lefort +accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines: Maurice +acquit à Chantilly une étude de notaire après s'être défait de son titre +d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme +il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide, +avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence. + +Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il +entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à +Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de +remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la +fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du +plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher +avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis +s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions, +l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout +prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le +prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu la veille +avec la fermière. + + + + +IV + + +La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence +que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser +à Léonide: il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités +de la reconnaissance. + +Il eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En échange de sa +liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que depuis deux ans, comme +une compensation à son éloignement de Paris, où Maurice l'avait conduite +après l'avoir épousée, et comme adoucissement à la monotonie de leur +résidence à Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de +la souveraineté domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une +parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront des +privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix. + +Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore à +son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle s'était résignée +à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se contentant d'avoir pour +lui seul des yeux noirs qui étonnaient même les gens de la campagne, eux +qui les ont si beaux et qui ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul +une coupe de figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles +franches qui font qu'une femme est nue malgré ses vêtements. + +Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise à son +organisation ardente: l'impétuosité de ses penchants étincelle dans ses +yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre qu'éclaircit une abondante +chevelure du plus beau noir, dans le jet de son cou sans inflexion. +Forte et nerveuse à la fois, on sent qu'elle serait assez complète pour +écouter la volonté de toutes ses passions; qu'elle serait amante +jalouse, implacable ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne +se montrait avec éclat femme soumise et attachée. Elle n'est pas +coupable de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à la +civilisation par le naturel, qui prévaut si souvent, ne sont pas à la +charge de ceux qui trompent: est-ce la faute d'une femme si, née pour +vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un torrent à la nage, on +a emprisonné ses bras dans une robe et amolli ses nerfs dans la soie? +Dieu a fait la femme, et nous la dame. L'erreur perce toujours. Chacun, +à des moments donnés, reprend sa place dans la création, en s'échappant +aux liens de paille que nous appelons mÅ“urs, religion, convenances. + +Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour hautaine, +indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé d'ajouter belle à +chacune des suppositions morales dont elle ne serait pas irréprochable. + +Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui l'entoure. +Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer une fortune plus +digne d'elle que cette existence petite où elle a fait halte un instant. + +C'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté de la +mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, déjà chauve quoique +sans décrépitude, mûr avec toute la fleur de l'adolescence, un peu +replet, lui qui était hier le plus léger aux barres dans la cour de +Juilly. + +Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait +l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce contrat obligeant à +rester éternellement ensemble le calme et l'emportement, l'homme de +cabinet et la femme du monde, exposés à peser l'un sur l'autre comme le +plomb sur la gaze. + +Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent surpris par +la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en garnison à Laval. Il +avait obtenu une permission du ministre pour venir inspecter, accompagné +de sa femme, la coupe de quelques biens patrimoniaux entre Creil et +Chantilly. C'était un voyage annuel. + +--Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes adieux; je +pars. + +--Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux mois seulement. +N'étiez-vous pas ici pour le semestre? + +--Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester parmi vous +jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un ordre du ministre de +la guerre qui m'enjoint de me rendre sur-le-champ à mon régiment, que je +dirigerai, sur nouveaux ordres, vers le point où Son Excellence voudra +le faire marcher. + +--Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; moi qui +comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, aux bals de Beauvais et +de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame Debray? J'espère que Son +Excellence ne l'exige pas? + +--Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible sur le +ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner ou +d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon régiment ait une mission +plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette dernière proposition; elle +restera donc avec vous. Maurice, je vous nomme son chevalier. + +--Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture sur ce +mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et simultanément sur +toute l'étendue du territoire? + +--Beaucoup. Les uns supposent que nous irons,--je ne parle que de mon +régiment,--renforcer la garnison d'Oran; les autres, que nous serons +envoyés aux frontières d'Espagne, en observation. Les avis ne se +partagent qu'entre l'Espagne et l'Afrique, vous voyez! Il est bien +question aussi de la Vendée, et, à ce propos, le bruit circule que des +rebelles, condamnés par le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs +de Paris, et qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un +refuge. La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, sur pied. + +--Quelle extravagance! reprit Léonide,--glissant indifféremment, mais +vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le colonel au sujet des +condamnés contumaces,--de disposer d'un homme, de dix mille hommes, à la +minute, sur un caprice de diplomate, et pour tel point de la terre qu'il +plaît à un ministre. Vous avez fait des préparatifs pour aller en +Espagne, par exemple, vous avez étudié la langue de cette contrée, ses +mÅ“urs, compté sur tels incidents qu'elles offrent: tout à coup le +télégraphe vous ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination +avait rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller +camper sur l'Atlas, parmi les Bédouins. + +--Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un voyage d'agrément? + +--Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, qui +passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles ne sont +pas veuves. + +--En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel Debray, +qu'une bonne certitude conviendrait mieux; surtout à présent que l'art +de la guerre est si perfectionné, que certaines machines peuvent faire +quinze cents veuves par coup. La vapeur a extrêmement simplifié l'état +civil. + +--Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une armée de +cinquante mille hommes en quelques minutes. Ne serait-il pas plus +raisonnable de se dire de souverain à souverain: Combien d'hommes +avons-nous à faire tuer de part et d'autre?--Tant!--Tuons-les chez nous. + +--La précision de votre raisonnement, madame, indique ce qui sera +bientôt: on ne se battra plus du tout. Dès qu'on saura que la bravoure +personnelle n'entre pour rien, absolument pour rien, dans le résultat +d'une bataille; que la victoire dépendra de quelques chaudières de plus +ou de moins de vapeur; dès que la valeur figurera comme deux roues, +quelques sacs de charbon et quatre balanciers, et que la gloire enfin +sera représentée comme une force de trois mille chevaux, chacun restera +chez soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix +universelle, du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent +mille hommes d'un seul coup. + +--C'est consolant, colonel. + +--Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que chacun de nous +est susceptible de remplir de sa vie la lacune qui nous sépare de sa +réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, de prendre quelques petites +précautions avant d'entrer en campagne. + +--M'apporteriez-vous votre testament, colonel? + +--Non, cela est inutile: tous mes biens vont de droit à ma femme. + +--Je le sais. + +--Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que les +miens, à mettre à l'abri des coups du sort: ce sont ceux qui m'ont été +confiés. + +Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue pause; son regard +indécis allait de Maurice à Léonide, comme s'il eût sollicité de lui ou +d'elle une diversion indispensable à l'éclaircissement de sa pensée. + +--Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant son +impassibilité; mais je resterai. + +Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le colonel +Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence dont il +avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice. + +Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en aller, et +trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, le colonel Debray +entama son récit avec un dépit mal déguisé. + +--Sous la restauration, j'étais intimement lié avec un officier des +gardes-du-corps, jeune homme de famille noble, laquelle vivait en +communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un cÅ“ur élevé, +d'un esprit vaste, de conduite loyale: nous avions commencé ensemble nos +études militaires à Saint-Cyr, pour les achever plus tard à Saumur: +c'était mon ami. La crise de 1830 vint nous diviser d'opinion, en nous +apprenant que nous devions en avoir une. J'étais dans le 51e de ligne; +il était dans le 1er de la garde: on nous fit marcher l'un sur l'autre +dans les rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine +de l'obstination qu'il mit à défendre des idées pour lesquelles il avait +tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignorez pas, fut +un des premiers qui passèrent du côté du peuple. Le 28, nous nous +trouvâmes face à face, isolés, sur la place de l'Hôtel de-Ville, en +présence de son parti armé et du mien, lui un fusil à la main, moi une +carabine à l'épaule. Nous fîmes feu tous les deux en même temps: c'était +un devoir; mais lui au-dessus de ma tête, moi à ses pieds. Le +lendemain, jour décisif, il fut blessé mortellement à la défense des +Tuileries. Je ne le revis plus que deux mois après, aux environs de +Rennes, devenu inutile à sa cause comme soldat, languissant dans une de +ses propriétés. Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé +de la sienne et non mon amitié, nous redevînmes frères. Vainement je +l'engageai au repos: l'homme de parti ne m'écouta pas. Il voulut encore +servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, et des immenses +ressources que lui offrait l'intelligence exacte des localités de la +Vendée, où couraient des bruits sourds de guerre civile. En peu de +jours, au moyen d'une correspondance active, servie à souhait par les +inimitiés nées de la fermentation politique, à la faveur des appels +d'insurrection que des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre +avec de l'or dans les campagnes de l'Ouest, il devint l'âme d'une +conspiration générale. Malgré la mort suspendue sur son lit, il dressa +un travail qui, en dépit de quelques espérances exagérées, renfermait +une organisation complète de résistance offensive. Dans ce travail +étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient à supporter les +riches propriétaires de la Vendée afin de procurer du pain et des +munitions aux paysans: chaque bourg, chaque hameau, chaque feu, y était +marqué avec la part qu'il lui était commandé de prendre à +l'insurrection. Les balles de fusil étaient, pour ainsi dire, comptées. +La part des trahisons et des dévouements était faite: rien d'imprévu. +Sans une disproportion de forces inimaginable, ce plan devait réussir. +Cet espoir nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier +souffle de vie de mon ami. La mort fut plus forte que la volonté: il +mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si opposée à la +sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, de campagne et de +guerre civile, me suppliant de ne le remettre qu'à un général dont il +exhala le nom en expirant. + +Ce général, mieux avisé depuis, moins dévoué en tout temps peut-être que +ne le supposait mon ami, a, par sa conduite, rendu impossible cette +restitution. Il a engagé son épée au service de l'État. Resté seul +possesseur de ce plan, tant que les révoltés n'ont détruit que nos +récoltes, n'ont incendié que nos granges, je l'ai respecté: en faisant +sauter ce cachet, je pouvais sauver de la ruine mes propriétés et celles +de ma mère: il n'y avait pas là assez de motifs pour violer un dépôt. Je +laissai brûler. Aujourd'hui que les rebelles, suivant par induction le +plan de mon ami, ont une armée, des chefs, presque un gouvernement, ma +conscience hésite à céler ces papiers plus longtemps. Puisque le secret +de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction y est +nécessairement enfermé aussi. Il y va donc du repos du pays. Le +gouvernement me sait l'héritier de ce plan par suite de l'indiscrétion +du général à qui il était primitivement destiné par mon ami. Le ministre +de la guerre en connaît l'importance; il le réclamera, je m'y attends. +J'éprouve, mon ami, quelque répugnance à le lui remettre, et je manque +de courage pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience, +tremblant devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du +remords. Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autant de +patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur: la mienne +serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes si je venais +à mourir pendant la campagne d'Afrique, où je puis être appelé? Les +emporter avec moi, ne serait-ce pas les exposer aux vicissitudes de la +guerre? En les laissant dans ma famille, qui m'assure que ma femme, +très-insoucieuse de ces papiers sans valeur apparente, en acquitterait +la restitution en temps opportun? Votre patriotisme m'est connu, +Maurice, c'est à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que +ce funeste plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en +aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma conscience +sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités,--et cette heure +paraît proche, de porter la guerre en Vendée,--ce plan de campagne +serait bien autrement précieux, mon ami, qu'un testament ou un dépôt +d'argent; il renferme l'extinction radicale de la guerre civile, le sort +d'une province, la tranquillité de la France. Je n'ose vous remercier, +Maurice, de la responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous +impose. Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas +sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourné vous +en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie ou l'assassinat, je +ne vous le cache point, sauraient vous faire livrer ce plan +d'extermination; mais ici, loin du théâtre où il aura sa terrible +utilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, de cette fidélité +qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, mais que chacun se +plaît à reconnaître en vous comme la marque constante de votre probité +d'homme. + +Debray remit le plan de campagne entre les mains de Maurice. + +--Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit +tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier l'amitié +que vous me témoignez en vous abandonnant à ma prudence. J'agirai avec +la circonspection qu'exige un dépôt aussi sacré. Il ne sortira de chez +moi, si la nécessité des temps veut qu'il en sorte, qu'après que j'aurai +concilié mes devoirs de citoyen avec le respect dû à la volonté dernière +de votre ami. + +Le colonel Debray pressa Maurice contre son cÅ“ur. + +Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive. + +--Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans mon cabinet? +dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés avaient été remués par la +preuve d'estime que lui donnait le colonel Debray. Maurice apportait un +honorable orgueil à être cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que +depuis six mois, et au milieu des susceptibilités si peu indulgentes +d'une petite ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de +cette maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours la +mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime pas un peu +sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce qu'ils aspirent à +être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, ils arriveront +au point où ils seraient allés avec de tels encouragements. + +Maurice est un de ces hommes actifs auxquels notre société moderne a +prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la richesse sur la +naissance et même sur le mérite, ces hommes nouveaux ont su, avec une +naissance honorable, un mérite réel parfois et quelque fortune acquise, +obtenir un grand ascendant sur nos mÅ“urs. Maurice est bien mieux +partagé que le simple propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire et +transitoire de juré, d'électeur ou d'éligible: car il tient dans sa +dépendance la fortune de l'éligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut, +par ses conseils ou son exemple, entraîner dans des pertes où se +trouveront anéantis leurs titres politiques. + +Il les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience +qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent bien +au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, par le titre +légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en constitue aucune, +puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas. + +Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est de quelque +valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts: il les garantit. +Il est la loi: il est mieux que la loi; car la loi est muette pour +beaucoup: il l'explique, l'éclaircit, lui donne un son: il est la loi +qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, avec ses juges au +haut de la montagne; lui, la met à pied, l'assied sous un chêne comme le +bon roi saint Louis, et au milieu des moissons pour en régler le +partage; il est la loi qui marche. La loi est juste, mais sévère pour +les hommes; ses yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes; lui, il +est la loi qui se penche sur le lit du vieillard,--près de l'oreiller +d'Eudamidas,--comme un fils aîné qui vient, non réclamer sa part plus +grande d'héritage, mais faire faire bonne justice à ses frères: il est +la loi qui pleure. + +Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité entre le +domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, entre l'argent et +l'industrie, entre la tête et le bras, entre la pensée et l'exécution. +Mais qui garantit le contrat? le notaire. Ainsi toutes les transactions +sociales l'ont pour gardien. L'ancien blason du notariat exprimait +pittoresquement ce pouvoir d'unir qu'a le notaire: c'étaient deux mains +l'une dans l'autre. + +La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans contrôle: +le prêtre relève de Dieu; le médecin, ce prêtre du corps, relève de la +science. L'enfer nous répond des exactions de l'un; les universités sont +la caution de l'autre. Celui-ci a un serment, celui-là un diplôme, le +notaire n'a qu'un reçu de son prédécesseur. La vertu fait le prêtre, la +science le médecin, l'argent le notaire. + +Poussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre de sa +puissance, c'est de vous damner. + +La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à exercer sous +votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser votre fille. + +Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale sur la +société que par la ruine de la fortune privée. + +Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en position de +causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en colère contre le +siècle, abaisse devant le front du pécheur la grille du confessionnal; +qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise l'eau du baptême aux +enfants, le voile du mariage aux jeunes filles, et l'huile sainte aux +mourants? La mairie de l'arrondissement est là : elle baptise, marie et +enterre; qu'importe enfin que les prêtres nous chassent du temple comme +des vendeurs? nous vendrons à la porte du temple. + +Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? Il a suborné une +femme, épousé par surprise une riche héritière; où est le si grand mal? +autant lui qu'un autre. En sommes-nous là aujourd'hui? D'ailleurs, +pourquoi n'êtes-vous pas le médecin de votre femme? La civilisation nous +a appris à nous passer d'une foule de servitudes que subissaient nos +grossiers aïeux; nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins +que les avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous; +mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la moitié du +temps que nous perdons à apprendre à danser, nous deviendrions +médecins,--souvent mauvais, sans doute; ceux qui ont des diplômes +sont-ils infaillibles? + +La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non sur la vertu, +le marchand vertueux qui n'a pas d'argent ferme boutique; le négociant +vertueux sans argent n'est pas reçu à la Bourse; le citoyen vertueux +sans argent ne sera jamais député, maire ou conseiller municipal. Eh +bien! n'est-ce pas l'office du notaire de placer, de déplacer, de faire +produire cet or, cet argent, ces capitaux, ce tout avec lequel on est +tout? Changez les termes; appelez honneur, considération, vertu, la +possession de ces capitaux, et le notaire sera le directeur de +conscience auquel l'homme s'est livré. + +Le colonel Debray s'était levé: Maurice le précéda pour lui ouvrir la +porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de ce plan de +campagne de la Vendée, qui lui était confié avec une si haute preuve +d'estime. + +Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises adressé +des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une autre pièce, sa +présence étant une haute inconvenance. En femme fière, Léonide eut l'air +de ne pas comprendre l'injonction de son mari. Elle affecta même de +prêter une attention soutenue à cet entretien que le caractère de la +maison lui interdisait. Debray, comme on l'a vu, avait paru d'abord +embarrassé de la présence de Léonide; mais il avait fini par penser que +Maurice étant au moins aussi intéressé que lui à la discrétion des +affaires, il avait sans doute autorisé sa femme à en partager la +connaissance avec lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui +avait suffi pour oser s'expliquer devant Léonide. + +Léonide s'était levée aussi, prête à suivre dans le cabinet Maurice et +le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au bout sa volonté de +femme, surtout devant une personne dans l'esprit de laquelle elle eût +rougi de paraître fléchir sous son mari. Heureusement pour la dignité du +ménage, que, sur ces entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor +Reynier: ce fut un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser +de la sÅ“ur sur le frère. + + + + +V + + +--Vous boudez, Léonide, dit Victor Reynier à sa sÅ“ur. Le gouvernement +domestique se conduirait-il mal? + +--Très-mal. + +--Alors, révoltons-nous, ma sÅ“ur. + +--La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor. + +--Elle n'a jamais rien gâté. + +--Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède; j'y mourrai si je n'en sors. + +--Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris: il n'y a pas +d'habileté à penser ces choses-là . Le spirituel est de vivre en province +pour s'y enrichir: nous sommes en chemin. + +--Sera-ce encore bien long, mon frère? + +--Cela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en vingt ans, +probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a trois malheurs +consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune banqueroute; un +notaire de Paris fait sa fortune dans cinq ans. Les notaires de province +ne sont pas encore classés. + +--Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fait de rester à +Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que de venir, je ne sais +trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir ici dans un tas de +paperasses dont il ne sort pas? + +--Non, ma sÅ“ur, mille fois non. Changez vite d'opinion là -dessus. +C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a vendu sa +commission d'agent de change pour acheter son étude. Blâmez-moi le +premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur future. Le titre de +notaire est magique en affaires: il résume ce qu'un homme a de +supériorité, les lumières, la probité, le bon sens; qualités dont chacun +se passe, mais que chacun exige en autrui. On sait dans Paris que +Maurice m'éclaire de ses conseils dans les opérations financières que je +tente; on le dit presque mon associé. Sa réputation protége la mienne. +Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût été +illusoire; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; il +vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de mes +combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un bon mariage et +je n'ai plus rien à désirer! Je conviens que notre étoile est brillante, +et que j'ai trouvé non-seulement un excellent beau-frère dans Maurice, +mais un honnête homme. A sa perspicacité en affaires, votre mari, ma +sÅ“ur, joint le beau privilége d'être dévoué au pays; il est un des +flambeaux du conseil municipal.--Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas +mieux calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience +politique: qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma sÅ“ur, +elle est peut-être une vertu. + +--Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant mari. + +--Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter de la +province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi bon? +Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte? pour posséder +un château dans la forêt de Saint-Germain? Avez-vous des chevaux dans +vos écuries pour vous y transporter dans une heure? non. Restons ici. Je +vous promets tout cela dans six ans. + +--Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vous donniez à un +fripon pour s'enrichir. + +--Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois que nous +sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans moi, ce cher +Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait bien gagné trois +mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un champ de vigne entre +deux champs de blé. La situation incommode du propriétaire des deux +champs traversés par le champ de vigne a forcé celui-ci à nous les +vendre,--c'est M. le marquis de la Haye.--Les trois champs ont été à +nous: devenus ensuite acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un +tiers du bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en +vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilége à +l'acquéreur du tiers. Il a plaidé: nous avons gagné. Il en est tombé +malade, le noble seigneur. Le voyez-vous relégué dans son château comme +au milieu d'une île; dévoré par les cerfs sans pouvoir tirer sur un +seul? La conséquence forcée de la situation où il s'est mis, c'est de +racheter à tel prix que nous voudrons le tiers du bois qui nous +appartient, ou de nous vendre les deux autres tiers avec le château. Il +se décidera: nous attendrons. En attendant, écoutez encore, ma sÅ“ur, +de quelle manière je m'y suis pris pour arrondir notre propriété, qui a +déjà cent arpents, d'un grand terrain vague où l'on pourrait construire +une admirable tuilerie, ressource dont manque le pays. Un vieux fermier, +plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien +patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il avec +respect,--malice de fermier,--qu'au prix de vingt mille francs. La terre +vaut le triple,--c'était énorme d'exigence.--On lui en avait offert une +fois dix-neuf mille francs: il avait refusé. Quand nous nous +présentâmes, Maurice et moi, chez ce terrible fermier, le malheur voulut +qu'il nous reconnût pour ses voisins, les propriétaires du bois. Sous +son enveloppe grossière, il devina qu'il y avait à fonder une bonne +spéculation sur nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre +absolument dans la position où nous avions relégué M. de la Haye, le +seigneur du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au +bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de même que +nous avions supprimé à M. le marquis la chasse dans le bois. Pour +visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; nous nous +embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant le fil de l'Oise, je +m'avisai de prendre machinalement une pièce d'or dans ma poche, et de la +lancer au loin. + +--Une pièce d'or dans le fleuve, Victor? + +--Oui, ma sÅ“ur, et cela aussi froidement que je vous l'atteste; par +exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique pour faire luire aux +yeux du fermier l'étrange caillou qui servait à mon passe-temps. A la +vue de cette pièce d'or disparue, il fut sur le point de se précipiter +tout habillé dans le fleuve pour aller la chercher au fond de l'eau, où +il serait peut-être resté avec elle. Maurice le retint, en l'assurant +que j'avais contracté cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets par +suite de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse, +et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, dont j'avais +eu beaucoup de peine à me créer un compère, m'accusait tout bas de +folie. + +--Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin? + +Et je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau. + +L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas. + +--Vingt mille francs! vous vous trompez, mon brave homme: votre terrain, +ancien bien national, en vaut cinquante mille comme un rouge liard. + +De nouveau un double napoléon partit au loin avec une portion de l'âme +du fermier. + +Ancien bien national! s'écria le fermier; que dites-vous là ? + +--Oui! un ancien bien national, et vous savez que le congrès de Vienne +est terrible sur ce point-là . + +--Bien national! bien national! + +--Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération qui ôte +à votre terrain les cinq sixièmes de son prix. Mais croyez-en un homme +tel que moi, qui se moque de l'argent comme des petits cailloux, les +propriétés ont énormément perdu depuis le changement de dynastie: un +quart de la France a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une +circonstance. Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont +guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. Tout ce +qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger: leurs +propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel prix! L'or, mon +brave homme, voilà la véritable propriété à cette heure: l'or est sans +prix. + +J'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eau. + +--Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à sa place. + +Mais la propriété en nature, telle que la vôtre, c'est de la terre, de +la boue: on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui en veut +aujourd'hui? personne: des fous, moi. J'achèterais votre propriété, +savez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux de ce site, des petits +poissons rouges des étangs, de la vue de la forêt que mon ami, monsieur, +a acquise pour l'abattre et la convertir aussi en or. Dans cet état de +désolation politique, qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut +mieux qu'un arpent de bois. Tenez! à franchement parler, le cÅ“ur sur +la main: + +J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du bateau. + +--Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé: acceptez. + +--Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps dix-neuf mille! +Et les os de mes pauvres parents!... + +--A vos parents,--je m'inclinai,--nous élèverons un tombeau, ayant soin +de ne pas percer un puits artésien au centre de leurs mânes. Quant aux +dix-neuf mille francs proposés, j'y crois sans peine: votre propriété en +vaut cinquante mille--le bel effort! et puis comment vous auraient-ils +été payés ces dix-neuf mille francs fabuleux? On connaît les rubriques +de ces acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin, +des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute, +relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les Cosaques, +les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après tout, je tiens peu à +vous convaincre,--les opinions sont sacrées,--et surtout à vous forcer +la main: nous n'en serons pas moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous +en serons pour avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau. +Me retournant ensuite du côté de votre mari:--Ai-je été adroit +aujourd'hui, Maurice! sur deux mille francs en or de ricochets, pas une +pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes allées à l'eau +comme des hirondelles. + +Le fermier me prit la main et me dit: + +--Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger d'être trompé. Vous +me paraissez attacher trop peu de prix à l'argent pour tenir à mille +francs de plus ou de moins. Tope! Huit mille francs: c'est dit: + +--C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous mîmes pied à +terre dans notre bien. + +J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner plus de +trente mille: c'est le secret de toute affaire. Il faut, pour réussir, +débuter toujours par jeter mille francs à l'eau. + +--On dirait un apologue, mon frère. + +--L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulez-vous encore +retourner à Paris, ma sÅ“ur? + +--Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez clairement +traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en conviens: tandis que +Maurice n'ouvre jamais la bouche sur rien, lui; il est tout mystère. Le +peu que je sais, je l'arrache à l'insomnie de ses nuits. +L'approuvez-vous? Ne me sacrifie-t-il pas trop à la prudence de son +cabinet? N'être de moitié avec un homme que dans son existence physique, +c'est le partage d'une maîtresse,--et c'est assez pour elle,--et non le +lot exigible d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je +rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans son +cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les étrangers sont +chez eux dans ma maison; moi seule y suis étrangère. Si j'avais épousé +un prêtre, vivrais-je dans une plus rigoureuse abstinence de paroles? Au +moins les prêtres ont eu le bon sens de s'interdire le mariage. + +--Ah çà ! ma sÅ“ur, une tempête a donc éclaté ici, tandis que j'étais à +Paris? vous en êtes encore tout agitée. + +--Je vous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille +contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, sous +le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible à personne +qui vive, en dehors des affaires, pas même à sa femme, à moi! Or, comme +il y est les trois quarts du jour, une partie de la nuit même, voyez +l'heureuse communauté d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon +côté, je m'autorisais de l'isolement où il me relègue pour recevoir +aussi dans mes appartements mes amis, tout le monde, excepté lui, +trouverait-il cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais +de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime Maurice: qui en +doute? mais on aime les gens pour les qualités qu'ils ont, et n'ont pour +les travers qu'ils s'imposent. Il eût été fort aise de m'éloigner, d'un +signe, de son entretien avec le colonel.--Présomption! je suis restée. +Debray pensera ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer +aucune des affaires qui se traiteront dans le cabinet de Maurice. +Ouvertement, ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer à +jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes. + +Victor se prit à sourire, à voir la pose fière et décidée de sa sÅ“ur. +Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement de ses +récriminations conjugales, il l'avait encouragée de l'assentiment tacite +du geste. Quelqu'un aussi froid que Reynier aurait deviné en lui un +complice; mais Léonide avait trop d'emportement pour faire preuve de +finesse dans un pareil moment: aussi, sans laisser soupçonner où il +voulait en venir, son frère put lui dire: + +--A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, Léonide! je +vous prendrais par la main, et, après vous avoir priée de vous asseoir +dans le fauteuil de consultation, je ne vous ferais grâce, durant un +jour entier, durant un mois, s'il le fallait, d'aucune des affaires, +grandes ou petites, dont il est l'arbitre. Oh! que vous seriez bientôt +lasse et dégoûtée de ce rôle, ma sÅ“ur! Vous vous imaginez donc, +enfant, que le cabinet d'un notaire est la scène d'un perpétuel proverbe +dramatique, un théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il +vous interdit l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari en +bonnes fortunes? Désillusionnez-vous: moins de poésie. Tout se passe à +ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre du notariat. Il y +fait noir comme dans le cÅ“ur humain. Qu'y voit-on? Tantôt la +stupidité inintelligible d'un paysan qui dévore trois heures de +consultation pour savoir s'il achètera ou non une propriété large comme +un mouchoir; tantôt un vieillard goutteux qui, frustrant la famille dont +il a fatigué l'hospitalité, demande un avis ou plutôt une complicité +pour gratifier quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il +doit à la reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de +l'article du Code qui n'a pas prévu son ingratitude. + +Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle cette +peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en attendre. + +Il continua: + +--Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en pratique par +les hommes: celui-ci cherche à passer pour mourant aux yeux de celui-là , +afin d'en obtenir une plus grosse rente viagère; et il ne tient pas +compte de la jeune femme qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de +la pension. Voudriez-vous être présente à la comparution de deux époux +qui, pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se +séparer de corps et de biens, et donner à cet acte de désunion la +publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de conserver +une commode en sapin et six chaises en merisier, ils renieront vingt ans +de mariage. Sont-ce là les mystères domestiques que vous brûlez tant de +pénétrer, ou bien êtes-vous jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette +jeune femme qui, conciliant ses devoirs de maternité anticipée avec le +décorum de chaste fille présumée avant le mariage, vole pièce à pièce +son mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous +importe-t-il encore de savoir que tel négociant, qui a déposé cent mille +francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les retirer brusquement au +milieu de la nuit, a été ruiné la veille? Est-ce à remuer ce linge sale +de famille, ces choses souterraines et toutes humides des misères de la +société, que vous sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades +dans le bois, votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir +guérie pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de +votre mari, n'est-ce pas? + +--Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer le plus +violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à son frère un +regard que celui-ci ne fit aucun effort pour détourner. Vous n'avez pas +été heureux dans vos exemples de découragement, mon frère, et ce +sourire, qu'en ma qualité de sÅ“ur j'interprète dans le sens que vous +n'êtes pas fâché que je lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de +comédie dont le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce +vrai, mon frère? + +--Quoi, vrai? + +--Soyons francs, Victor. + +--Parlez, Léonide. + +--Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne pas vous +ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un frère; mais +cette honorable résistance accomplie, avouons que nous nous comprenons à +merveille. + +--Il est si bon de s'entendre, ma sÅ“ur! + +--Où est d'ailleurs le mal pour les autres? + +--Le mal! mais, n'est-ce pas un grand bien, ma sÅ“ur, de guider ceux +qu'on aime dans la voie de leurs intérêts? + +--Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à ce qu'on tînt +le fil de ses affaires. + +--Puisqu'il n'en saurait rien, ma sÅ“ur, son amour-propre serait +sauvé. + +--Oh! oui, mon frère, il est essentiel qu'il n'en sache rien. + +--Comment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous étions derrière +une porte, à travers laquelle on entendît parler, par exemple, et qui +fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un exemple, qu'une innocente +supposition... + +L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous avons omis de +dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le cabinet de Maurice: +l'une a issue sur l'escalier extérieur, pour les clients; l'autre dans +la salle à manger où se trouvent Léonide et Reynier; et la troisième +communique avec la chambre à coucher de Léonide: c'est la plus secrète, +celle par laquelle passe Maurice quand il se lève la nuit pour +travailler. + +Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la sÅ“ur +suspendirent leur pacte et leur conversation. C'était M. Clavier qui +entrait dans le cabinet de Maurice, au moment où le colonel Debray en +sortait. + +--Ma sÅ“ur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous nous +rendrons dans votre chambre à coucher. + + + + +VI + + +Qu'est-ce que Victor Reynier? + +Un homme d'affaires. + +Qu'est-ce qu'un homme d'affaires? + +L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question; ou bien +elle eût répondu par cette autre demande: Qu'est-ce que Dieu? + +Car tout est du ressort de l'homme d'affaires--les lois, les lettres, le +commerce, les mÅ“urs, les arts; à ces conditions pourtant qu'il est +avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais rien écrit, négociant +sans maison de commerce, moraliste pour avoir concouru aux prix +Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses études de peintre qu'à +l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la société était un rocher, +l'homme d'affaires en serait l'huître; le champignon, si elle était un +arbre; le ver, si elle était un fruit. Comme elle se compose d'êtres +honnêtes et bons, il est homme d'affaires. Que fait-il? rien: on fait +pour lui. Vous avez une idée: en remontant de cause en cause +génératrice, vous vous élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit +loué!--En descendant de résultat en résultat produit par cette idée, +vous arriverez jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme +d'affaires sont placés aux deux limites de la création intellectuelle, +et vous avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de +raisonnement qui vous ramène à la première question et à la première +réponse: Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse: Qu'est-ce que Dieu? + +Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau; + +Soyez poëte, et que la faim vous dicte un poème; + +Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner; + +Soyez pauvre, et veuillez devenir voleur; + +Croyez-vous que votre tableau, vous, peintre, vous appartiendra? + +Que votre prose ou vos vers, vous, poëte, vous appartiendront? Que votre +fortune, vous, riche, ira où il vous plaira? + +Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur? + +Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là : c'est un Roqueplan. + +L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son +Å“uvre:--Vends-moi ton tableau?--Combien Zeuxis? + +--Six mille francs. + +--Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet à M. le +comte, qui le lui paye dix mille francs. Au bout de trois ans, le comte +meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. Qui se présente +pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui cède à un banquier pour cinq +mille francs le tableau de Roqueplan après l'avoir eu pour trois mille à +la vente par suite de décès. + +Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les murs de Paris, +des affiches jaunes annoncent que, parmi les meubles saisis, il y a des +candélabres, des chenets de bronze et un Roqueplan. Pour le compte d'un +épicier qui se marie, l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et +bénéficie dessus de quinze cents francs. + +Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quatre mille francs +sur le tableau, le second deux mille, le troisième quinze cents francs: +total du bénéfice du brocantage, sept mille cinq cents francs. + +Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du peintre aura +contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, à doter leurs +filles, à éduquer leurs fils. Les enfants de Roqueplan mendieront +peut-être sous le guichet du Louvre. + +L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe de l'homme +d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son Å“uvre, le peintre +échappe du moins en partie à l'engloutissement. L'écrivain n'a pas même +ce privilége. Il ne signe que les _bons à tirer_; sa publicité nominale +s'arrête au prote d'imprimerie. L'homme d'affaires peut être libraire +sans brevet; alors il vous dépouille par volume; il vous dessèche par +traductions, imitations, contrefaçons, faux mémoires; il vous enlève +même votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir du +pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le litigieux, +il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires à consulter +pour ou contre, adresses aux tribunaux. Il est quelquefois directeur de +journaux. A ce titre, il vous gruge l'imagination jusqu'à l'amer; +aujourd'hui c'est un conte pour les enfants, une fable qu'il mendie; +demain il sollicitera à votre porte un article de haute critique ou une +brochure contre le ministère, si ce n'est la description d'un moulin à +charbon ou d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste +s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme d'esprit +avec le vôtre, devient receveur-général à cause de vous, qui vous êtes +laissé violer dans votre opinion pour quelques cents francs. Il a même +la croix d'honneur; mais la croix est pour lui seul, l'infamie à vous +deux. Il roule dans un landau dont les roues sont graissées avec votre +moelle; et, au bout de cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes +crevés, il fait une pension à la veuve de son cocher, parce que son +cocher a placé des fonds chez lui, sans doute. + +Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produisent, mais, au +contraire, à la classe de ceux qui consomment, si vous êtes riche, il +n'est guère plus probable que vous échappiez à l'homme d'affaires. + +Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est celui qui +possède vingt mille francs en or à toute heure? + +Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, que demain, +et qui veulent l'être avant l'accouchement de la fortune, si lente à +porter! A toute heure, l'homme d'affaires a vingt mille francs en or +dans sa poche; il ressemble aux paysans: il a en possession les plus +beaux fruits, parce qu'il n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de +l'or au lieu de fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent +jusqu'à vingt ans de galères. + +Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur père pour en +hériter; le poison n'étant plus dans nos mÅ“urs, l'homme d'affaires +escompte le testament. Vous jouirez de trente mille francs de rente un +jour; il vous compte tout de suite cent mille francs: cinquante mille en +or, cinquante mille en marchandises. Les marchandises, ce sont +quelquefois des cercueils, quelquefois des momies. Votre héritage +désormais lui appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà +devenu le fils de votre père; il l'aime presque autant que vous, +seulement, il le respecte davantage: il ne prend pas son nom. + +On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme +d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort? +Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; les mÅ“urs? +puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les arts? puisqu'il +vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; le commerce? +puisqu'il trafique de toutes ces choses. + +--Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous arrêterez un +homme sur la grande route: pour cela, il faut du courage; vous n'en +possédez pas, vous ne possédez pas ce courage-là . Vous volerez dans une +promenade? Il faut avoir du courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre +être voleur dans un siècle où il y a tant de sergents de ville. + +Non, vous ne volerez pas; mais vous volerez à un entresol obscur et +humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons vides et verts sur +lesquels on lira ces étiquettes en français d'homme d'affaires: _Lettres +à répondre, lettres repondues_; et vous ne répondrez à personne, pas +même à Dieu, de ce que contiennent ces sacs intitulés: _Affaires de M. +le comte de... contre la princesse de..._ Ainsi, de voleur que vous +espériez devenir en vous couchant, vous vous éveillerez homme +d'affaires. + +Il y en a d'honnêtes. + +Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il dans la +catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, il +est à l'aurore de la vie et des affaires sur la place de Paris. Beau, +vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre sensibilité, il est adroit +comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, vingt fois dans le blanc +sur vingt coups; il boit le vin de Champagne _à la poste_; enfin, il a +un huitième de loge aux avant-scènes de l'Opéra. + +Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un fauteuil +et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils. + +--Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Caroline? la destinez-vous à +être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle part. + +--Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, mes opinions sont +loin d'appeler la tyrannie au secours de l'autorité domestique. Notre +réclusion tient à nos goûts... peut-être à nos malheurs. + +--Pardon! monsieur, reprit timidement Maurice; mais je n'ai cédé qu'au +mouvement d'un attachement sincère en vous adressant une question qui +vous paraît peut-être déplacée. Je me repentirais de l'avoir faite. + +--Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vous, indiscret! +Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir mon cÅ“ur tout +entier avant que le Maître de la nature le juge. Je viens chez vous dans +cet unique dessein. Ma parole de vieillard sera lente; m'entendrez-vous +jusqu'au bout? + +Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa. + +--Ce sera long, dit tout bas Léonide à Victor: rapprochons nos siéges. + +Appliquant ensuite son Å“il à quelques places transparentes de la +porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait sur le marbre +de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait dans sa main. +Léonide invita son frère à satisfaire à son tour sa curiosité. + +--Comme il a l'air abattu, ma sÅ“ur. Quelle tristesse! Qui peut donc +l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le passé, avant de le +régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, car on lui connaît +peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre? + +--Plus bas, mon frère. + +--Ne craignez-vous pas qu'il nous entende? + +--Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons pas. +Taisez-vous. + + + + +VII + + +Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa un profond +soupir et commença: + +--«La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez pas à me +dissuader: je connais les hommes. Leur haine ne se brise que contre la +tombe; le pied leur glisse sur le marbre; justice tardive qui n'est que +l'oubli: ne croyez pas à leur pardon: je n'y crois pas. Quelques-uns +cessent de se souvenir en vieillissant; voilà encore leur réparation: +une infirmité. + +»Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: ils m'ont +fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme et ma porte à +tous: aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, et je n'ai plus voulu +voir la société, compagne de l'âme humaine, qu'à travers la grille de ma +prison. Leur curiosité méchante s'est accrue de toute ma réclusion; ils +ne passent jamais devant le jardin que j'ai planté, où le jour je +travaille, où la nuit je pense, mon front dans la main, sans chercher +mon visage derrière mes barreaux. Dans leur naïve terreur, ils +s'étonnent sans doute de ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que +je ne décapite pas mes arbres. La plupart,--mon jardinier me l'a +rapporté,--ont remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le +réprouvé du pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de +laisser tomber leur tête avec leur salut, s'ils honoraient de quelque +signe de respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose +embrasser les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je +frémirais d'épouvanter leurs mères. + +»Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, qui me +soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moi si résigné pour +moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant qui croît à mes pieds +comme une fleur au bas d'une tour, entre la pierre et le fer. Caroline +est ma fille par la tendresse, par la reconnaissance; je n'ose ajouter +par le sang. Si j'allais lui léguer pour ma dot ma renommée! Mieux +vaudrait la laisser laide et sans pain au milieu de la rue: car mon nom +est historique. Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent, +Maurice!» + +La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était presque +tremblante d'embarras. + +«J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, un témoin à décharge qui +déposera, après ma mort, contre des accusations terribles dont le +contre-coup irait frapper Caroline: elle aussi doit être instruite. Vous +l'instruirez. Si elle vous demandait un jour mon histoire, répétez-lui +les paroles funèbres que je vais prononcer. Elle en sait déjà +quelques-unes qu'elle n'oubliera point. + +--Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, ma sÅ“ur, +que notre essai sera heureux. + +Léonide posa un doigt sur la bouche de son frère. + +M. Clavier poursuivit: + +«Mon adolescence fut terne; mon père voulut avoir un avocat dans la +famille: je le devins. Après m'être marié, j'exerçai aussitôt ma charge +dans un bourg situé aux frontières du Nord. C'était à l'époque où les +états-généraux s'assemblèrent sur le vÅ“u des parlements qui leur +léguèrent l'alternative d'une banqueroute ou d'une révolution. Né du +peuple, j'en partageai l'enthousiasme à ce lever si pur de notre +émancipation. Disciple ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction +fut acquise à ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de +rendre la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans: +jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés aux +états-généraux par les hommes de mon sang, de ma caste, par mes frères +en esclavage. L'accusé innocent ne suit pas avec plus d'intérêt le +plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à cent lieues de Versailles, pas une +parole n'était perdue pour moi: je me rendais, la nuit, sous les allées +de la petite promenade de notre bourg, et là , l'oreille collée à terre, +comme la sentinelle lointaine, j'écoutais les bruits qui venaient du +sud. J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du +tiers entrant dans le Jeu-de-Paume; puis me relevant fièrement comme +eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la noblesse et du +clergé: ce que firent les députés de la nation, vous le savez. L'amour +ne gonfle pas un cÅ“ur avec autant de plénitude que ces tableaux +m'élevaient l'âme. En un jour, par l'effet de ce grand spectacle qui se +préparait loin de moi, j'étais passé de l'indifférence de l'enfant à la +sévérité du citoyen. Toutes mes passions se groupèrent autour d'une +seule: celle-là devint formidable: la liberté! Je dus paraître bien +ingrat à des amitiés délaissées. On ne me vit plus; je me cachai, +j'étudiai, je pensai; ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le +bras tendu, la tête rejetée en arrière, le regard fier, répondant à +Mounier: «Oui, je prête le serment de ne jamais me séparer de +l'Assemblée, que la Constitution ne soit établie.» + +»Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que si je m'isolais +de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas d'écho autour d'elle. +Je finis par me convaincre, à de sinistres visages, à des paroles +mystérieuses, à une inaction calculée, que j'étais seul à aimer cette +opinion, seul à la défendre. Ancienne dépendance d'un seigneur issu de +famille étrangère, notre bourg féodal, qui se composait au plus de deux +cents habitants, me parut préférer un joug servile au bonheur d'en être +délivré par quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la +France, offrant aux étrangers, à la faveur du voisinage, la facilité de +conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait par la +gravité des événements une importance extraordinaire. Je crois encore le +voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands que français, avec sa +population bâtarde comme toutes celles des frontières; gens conquis +mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage de la domination +impériale et de l'occupation française, que des idées et un langage +corrompus comme leurs mÅ“urs. Je me rappelle surtout le vieux château +bâti au temps de Charles-le-Téméraire, se dressant sur ses quatre +tourelles, et prolongeant ses ailes crénelées aux flancs de notre bourg, +qui n'en était que l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le +seigneur pouvait appeler les étrangers à ses fêtes: ils y venaient +souvent étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus. +Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire. Songez, +Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à l'époque où +nous vivions. Position militaire des plus redoutables, notre localité +pouvait servir de plateau à une armée d'ennemis, de premier échelon pour +descendre dans l'intérieur de la France. Et le bourg était sans défense, +il était à eux. + +»A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir du +côté des frontières: vous savez en quel état elles furent trouvées quand +Luckner eut mission de les défendre. Perdue entre deux vallons, toujours +couverte de brume, loin de la grande route, notre localité fut +complétement oubliée. Les députés de la nation comptèrent trop d'abord +sur une levée universelle de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les +habitants de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par +exemple, n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être +gouvernés; ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne les +tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un anneau +de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait plus de +méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de ces corps battus +de génération en génération. Sur leur dos courbé par l'avilissement, le +mépris et le fouet avaient fait croûte. + +»Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé à ce point +dans beaucoup de villes frontières, comme la nôtre: parce qu'elles +avaient, à diverses époques de l'histoire, appartenu à l'Allemagne, +elles s'imaginaient n'avoir aucun droit pour faire cause commune avec la +France contre d'odieux abus. Comme si jamais le droit naturel qu'ont les +peuples d'être libres et de se gouverner était susceptible de périr dans +les transactions auxquelles ils n'ont pas souscrit! + +»Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens ne jugèrent +pas que le moment était venu pour eux, non d'être Allemands ou Français, +questions pour lesquelles avaient combattu leurs pères dans des guerres +moins saintes, mais d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette +vérité: je ne fus pas compris. + +»Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire n'avait +jamais dégagées pour moi de ses enseignements: l'une, que les temps +d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes à force +d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient; l'autre, que ces temps +avaient eu aussi des âmes énergiques qui, comme la mienne, s'étaient +découragées dans une lutte inégale. + +»Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion, rougissant +presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait la colorait d'une +teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de la révolution française +en province: elle ne sera ni moins curieuse ni moins tragique, ni moins +morale surtout que la même histoire éternellement écrite à Paris et pour +Paris. Si la torche de la révolution française,--il est superflu de +l'avouer,--était Paris, chaque province était le miroir parabolique qui +renvoyait des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière. +Revenons à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion à la +lueur des canons, que de la laisser rouiller dans le silence. L'opinion, +c'est la vérité; qui la possède doit la dire: c'est la foi: il faut la +proclamer; en faire une ceinture pour soi, un drapeau pour les autres.» + +Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait vivement, +sans doute à cause de ses convictions politiques, M. Clavier placerait +les événements principaux de sa vie, il se leva pour s'assurer que les +portes de communication étaient fermées. Dans cet examen, son visage +effleura le drap où s'appuyait la joue attentive de sa femme. + +Il retourna à sa place. + +«Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne se +nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses lèvres de +Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, je me crus à +Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la chaise de Camille +Desmoulins, le brave jeune homme; et, comme lui, applaudi par cent mille +mains, je piquais à mon chapeau la feuille d'un arbre, cocarde +improvisée, symbole innocent et pur qui, deux jours après, devait passer +par le sang et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma +tête, j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi +du bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous le +poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais. +Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, statuaire étrange, +artiste procédant au rebours: la chute de la Bastille était bien la +statue de la révolution, son premier chef-d'Å“uvre de destruction. +Pour elle, détruire c'était faire; abattre c'était achever; anéantir +c'était perfectionner. La Bastille détruite était donc une statue +élevée. Dans les ères de révolution, l'Å“uvre de destruction est aussi +une Å“uvre impérissable qui a ses noms d'artistes signés au bas. Au +bas de notre statue nous écrivîmes: Peuple--Paris, 14 juillet. + +»La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, c'est plus +qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative: une phase de +civilisation commence ou finit. C'est le bouleversement de la propriété; +de la propriété du pouvoir ou de la propriété du sol. Laissez entre +chaque borne des champs l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de +suite la féodalité; ne mettez entre chacune de ces bornes que la +distance d'une lieue, apparaissent les majorats, la monarchie; +rapprochez les bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt +pas, et vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la +république. La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue, +les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la liberté +fut planté à la place: image juste: la propriété recommençait par son +attribut naturel: l'arbre! + +»Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne restent +guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à dix-sept jours de +distance seulement et dans le court espace d'une nuit, on proclame sur +ses ruines la liberté du serf, l'abolition des juridictions +seigneuriales, la répartition égale des impôts, l'admission de tout le +monde à tous les emplois, la destruction de tous les priviléges. Chose +étrange! Tout le monde prêta ses deux mains à cette Å“uvre d'une nuit. +On eût dit que ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune +ne vînt à se coucher; on eût dit encore que la lueur des flambeaux avait +fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras nus, le front +en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; la hache passait +de main en main. Dieu employa sept jours à faire le monde: il suffit aux +États-Généraux d'une nuit à Versailles pour le rendre libre. Dans cette +mémorable nuit, chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de +cette salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses +priviléges de dix siècles; on y précipita tout: le passé pour +l'anéantir, le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles! nuit +sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur la +poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant: «Mon frère!» nuit +qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! On ne s'arrêta pas: +l'Å“uvre marchait toujours pendant que le roi se livrait au sommeil +dans son palais, et on l'enfanta debout; ainsi les femmes fortes +accouchent. On manqua d'un tabouret pour faire asseoir le président. +Dans ce chaudron sombre au fond duquel disparurent les membres dépecés +de la vieille monarchie, personne n'hésita à remuer: prêtres avec la +mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Ils travaillèrent +ensemble et du même cÅ“ur, sans craindre de voir sortir de cette +fusion quelque monstre portant tête de peuple et griffe d'hyène. Ils +n'oublièrent qu'une seule chose: c'est qu'en abolissant la noblesse, ils +avaient de fait aboli le roi; qu'en supprimant le privilége, on +supprimait la royauté; et qu'en admettant tout le monde aux emplois, le +peuple était l'égal du souverain ou bien le roi était du peuple. La nuit +de Versailles fut la seconde Å“uvre de la révolution, autre +chef-d'Å“uvre de négation comme la prise de la Bastille. On avait +détruit d'abord la loi de pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il +ne restait plus que la loi de chair. + +»L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. Les châteaux +tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière féodale s'éleva sur +toute la France. + +»Le château de notre canton resta debout. Vingt hommes de cÅ“ur ne se +trouvèrent pas pour le renverser. + +»Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que ralliait à +ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, je battis la +caisse, et, au milieu du marché, je lus à haute voix la déclaration des +droits de l'homme. Un seul paysan et un jeune marquis s'avancèrent pour +m'écouter. Ensuite nous nous embrassâmes tous trois, comme Bailly, +Lafayette et Grégoire; nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa +vingt sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et tua un +pigeon dans la forêt. La révolution était accomplie chez nous. Quand le +seigneur manda le paysan à son château, j'y parus moi-même et j'y lus la +sanction royale donnée à la constitution. Je demandai ensuite l'arbre +généalogique de la maison, et le jetai au feu. + +»A quelques jours de là , j'instituai un club que je présidai: deux +auditeurs y parurent, le marquis et le paysan. + +»Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple entier. Il +avait six enfants nés de sa misère; géants de fer qui luttaient avec les +ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser sous le regard d'un +enfant de leur maître. Quand je lui expliquai ses droits, il sembla les +recouvrer, tant son instinct courut au-devant de la solution qu'il avait +souvent pressentie sans la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne +devait mettre sa force qu'au service de son intelligence, sa volonté +qu'au pied de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela, +l'acte politique qui le voilait était une tyrannie. Il rompit avec le +passé dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance +expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire de +sa famille: je crus encore entendre celle du peuple. Tout y était: la +perpétuité de l'esclavage, de la misère, du travail, de la faim et de la +honte: l'ignorance aggravait encore son abaissement. C'est une justice à +rendre à la Providence: elle ne souffre l'esclavage qu'après +l'abrutissement. Si elle consent à l'inégalité parmi les hommes, ce +n'est qu'au prix de leur stupidité. Là où éclate la pensée, il y a +vertu, courage, dignité. Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il a +toutes les pensées; il n'est souverainement bon que parce qu'il est +souverainement intelligent. + +»J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; il comprit +que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes un bien qui était à nous +trois. Ce jour fut notre fête de la fédération. + +»Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, parce que sa +famille vit encore, et parce que les délations n'ont qu'un temps, +apportait avec nous, contre la monarchie, moins de raisons que de +principes. L'exemple des Condorcet et des Montmorency l'avait entraîné. +Il puisait ses griefs à une autre source que la nôtre. En apparence il +sacrifiait plus que nous, mais il exigeait moins. En se constituant en +révolte ouverte vis-à -vis de la royauté, il s'annulait: nous, au +contraire, nous acquérions. Il était naturel qu'il s'arrêtât, une fois +l'inégalité abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir +constitué l'égalité. Homme de théorie, il agissait en vertu du principe +généreux, mais vague, de la morale universelle, tandis que nous, nous +travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous détruisions. C'était un +philosophe, nous des hommes. Il continuait Rousseau; nous, Rienzi. + +»Les événements me confirmèrent bientôt que notre bourg était un nid de +partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on parlait déjà du départ +du roi pour Metz, quelques jours après la scandaleuse fête donnée à +Versailles aux gardes-du-corps, je vis arriver et passer aux frontières +des officiers de la maison du roi, mêlés à une foule d'hommes défiants +qui entraient et sortaient pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit: +par sa situation, notre bourg était admirablement placé pour favoriser +l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser +la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout par les +gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent le chef de cette +milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne me fut pas difficile +néanmoins de voir que pas un n'apportait sous les armes des dispositions +patriotiques. J'avais armé des ennemis. + +»J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, et je le +partageai avec le marquis, le paysan et ses six enfants. En réalité, +nous neuf seulement représentions l'effectif de cette singulière milice. +Je m'arrangeai de manière, dans ma répartition des postes commis à la +garde du bourg, que mon paysan et trois de ses fils feraient toujours +partie de celui de la ville, tandis que ses trois fils, moi et le +marquis veillerions à ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une +demi-heure de marche. + +»Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte; elle força la +trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en surveillaient deux +cents: mais qui a jamais calculé la puissance d'une autorité soutenue +par l'opinion; quelle est la ville qui n'est pas cent fois plus forte +que sa garnison; quelle est la nation qui ne vaincrait pas sa propre +armée? Appliquez un nom à cette force morale. Nous l'avions. J'eus +besoin de m'en servir à l'époque où la noblesse française émigra en +foule, nous menaçant de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé. +Ce prince, assurait-elle avec confiance, n'attendait plus pour marcher +de Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; le +roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la mort du comte +de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient déjà plus en France +une fois dans notre bourg. Ils déguisaient à peine leur dégoût pour nos +couleurs nationales qu'ils ne portaient pas, prompts à reprendre la +cocarde blanche de l'autre côté des frontières. + +»Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement qu'on porte +d'ordinaire sur la révolution française en ce qu'elle eut de puissance +négative pour fonder, et de puissance réelle pour détruire. On s'imagine +que, réglée au milieu des excès qui l'emportèrent, elle tint constamment +l'équilibre entre les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On +indique un but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se +détruisirent l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de +considérer le 18 brumaire comme la conséquence naturelle du 10 août. + +»La révolution française n'est que la négation d'un fait: de la +monarchie, sa mission était le néant: elle l'a remplie. Ses tentatives +de législation ne furent jamais que des prétentions d'hommes qui veulent +répondre au cri de la logique, infirmité qui tua la Gironde sur la +monarchie et la Montagne sur la Gironde. Ses mille constitutions +s'entredévorèrent comme ceux qui les avaient faites. Cela est si vrai, +que la Constituante,--pesez ici les mots,--renversa la monarchie, que +l'Assemblée législative renversa la loi, et que la Convention nationale +tua le chef de la nation, Louis XVI. + +»La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, allant à la +découverte; une invasion. Ceux qui allèrent le plus loin la devinèrent +le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des crimes. Les hommes +politiques ne sont d'ailleurs justiciables que d'un tribunal: le succès. +De quel droit la morale interviendrait-elle dans ce qui n'est point de +son essence? Au surplus, si Robespierre ou son parti fut cruel parce +qu'il tua la Gironde, qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En +révolution, je croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus +en auront fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils étaient +vainqueurs. + +»En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, il nous eût +été facile de réduire à rien l'importance ridicule qu'affichaient dans +notre bourg les partisans de la monarchie. Mais il eût fallu, dans ce +cas, subir une soumission exigée par la reconnaissance; l'intérêt du +bourg en eût trop souffert. Depuis un temps immémorial, en rivalité avec +le chef-lieu pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous +devions, sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie, +nous passer de sa protection. Pour rester indépendants, il y avait +mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins comme la +population la plus dévouée à la révolution. Ce que nous fîmes. Nous +altérâmes nos rapports; sous notre plume, notre ancien seigneur eut +autant de patriotisme que Lally: les marquis, comtes et ducs des +environs avaient, à nous en croire, brûlé leurs titres et dévasté leurs +colombiers: les curés des communes environnantes avaient, les premiers, +prêté serment à la constitution et proclamé en chaire l'abolition de la +dîme sans rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal +envoyé au district, par souhaiter à la France beaucoup de communes +comme la nôtre. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? les +royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort. + +»Nous vivions donc tous les neuf, moi, le marquis, le paysan et ses fils +sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes connaissaient +notre intérêt à ne pas les dénoncer, ils abusaient de notre fausse +situation pour conspirer de plus en plus ouvertement avec l'étranger +dont nous voyions blanchir les tentes à l'horizon. + +»Sentez-vous combien, à mesure que les événements se compliquaient, le +silence de notre dévouement pouvait nous être imputé à crime? Désormais +même, un avertissement de notre part n'eût servi qu'à faire qualifier +notre conduite de trahison, sans égard aux motifs qui l'auraient dictée. +Les royalistes ne couraient pas de plus grands dangers. Nous méritions +la mort si nous étions découverts. + +»A la déchéance du roi, au 10 août, nos craintes augmentèrent. Entre le +château et les frontières, les signaux étaient devenus plus fréquents; +des munitions, malgré notre surveillance, furent nuitamment descendues +dans les souterrains du château. Chaque habitant fut prêt à l'attaque. +Notre perte était jurée; on ne suspendait l'heure de notre mort que par +la crainte du district qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous. +Nous ne nous effrayâmes pas. + +»Nous nous constituâmes en tribunal pour juger l'ex-seigneur du canton: +il fut mandé à notre barre. Louis XVI venait d'être appelé à celle de la +Convention. + +»Où était le droit? où il est toujours: entre la force et la justice. La +force, nous la tenions; la justice, la voici. + +»Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puise, et parce qu'on la lui +rend. Dieu et la terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. Dieu +qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède que d'une +manière: en l'occupant. Cela est si exact, que les institutions +auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et celles qu'on lui +impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la force pour maintien. +Libre à tous de croire que les lois bonnes descendent du ciel; mais +libre à tous d'écraser les tables législatives que Numa n'a pas +rapportées du bosquet d'Égérie. Les lois françaises étaient mauvaises, +multiples, obscures, traditionnelles comme une légende, formulées en +proverbe, tantôt niaises comme un jeu de mots, tantôt cruelles comme un +assassinat; elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques +sans druides, romaines sans sénat, gauloises après l'invasion, féodales +après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles +comme d'homme à homme. La même loi qui vous accordait droit d'asile vous +assimilait, cent perches plus loin, au vaincu et à l'étranger. Dans +telle province, la loi c'était le prêtre; dans telle autre, la loi +c'était le seigneur. A l'entrée du moindre village, il fallait +soigneusement s'informer de la loi ou de la coutume locale, sous peine +de la violer et de mériter la mort en buvant un verre d'eau. + +»Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de Dieu? + +»Qui les avait faites? + +»Eh! qu'importe, qui a fait le trouble, l'erreur, la contradiction? +demande-t-on cela? + +»Un jour ces lois se trouvèrent en présence dans le palais de Versailles +où elles s'étaient rendues pour s'accorder: dans leur rencontre elles +eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent dans l'unité, cette +beauté de toute création. L'homme suivit l'exemple des lois: les lois +furent sÅ“urs, les hommes frères, le pays fut le père, la patrie. + +»Il ne resta qu'un obstacle à la fondation du bonheur public. + +»Cet obstacle n'était ni un homme, ni le pays, ni une loi: c'était ce +qui participait de cette trinité sans en être absolument l'unité ni +l'ensemble; c'était le roi; le roi plus qu'un homme, puisqu'il possédait +le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était pas tous les hommes; plus +que la loi, puisqu'il la faisait. Le roi était la statue composée de +trois métaux: en séparant les métaux, ce qui fut possible, que devenait +la statue? elle disparaissait. Le roi allait donc s'évanouir comme la +statue, comme la forme sans l'objet. Le roi, c'était une forme. + +»Quand on trancha la tête de Louis XVI, on ne fit ni bien ni mal: on +conclut. + +»La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. Arrêtez-la, +l'humanité; tenez-la sous le pied, nivelez-la, appelez-la esclave ou +républicaine: elle ne pleure ni ne se réjouit, mais elle arrive: où +va-t-elle? où va l'espace, où va le temps? mais gardez-vous de nier sa +marche: c'est le Rhin. Petit ruisseau, roulant sur des cailloux, les +enfants le traversent; si un précipice l'arrête, il le remplit, +s'arrondit un pont de sa nappe et court plus loin; le voilà torrent. On +l'emprisonne, il se tait; on le resserre entre deux canaux, il coule au +milieu des villes, il obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve +libre, ici fleuve esclave; c'est toujours le Rhin; soit qu'il +réfléchisse le carrosse de l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne +réfléchisse que les joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse +voix fatigue; on n'en veut plus, on l'étouffe sous des pierres, dans du +plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne le voit +plus, on ne l'entend plus: où est donc le Rhin? Il est dans l'Océan: il +s'appelle mer du Nord. + +»L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le renversa, +non pas comme un homme: elle ne le vit peut-être pas; mais comme un +principe. On guillotina la monarchie. + +»De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous descendons à +ces puériles justifications que, dans l'étonnement de sa victoire, le +parti vainqueur réclame du parti à terre, on répond que, si la +Convention n'avait pas le droit de faire mourir le roi, elle n'avait +probablement pas celui de le juger; que ce droit lui étant ôté, celui de +détrôner Louis XVI ne lui appartenait pas davantage; et que, le roi +régnant, la Convention, qui se perpétuait après s'être constituée de sa +propre autorité, était illégale. Dès lors le roi était libre de la +casser, et de s'en tenir à la Constituante. Mais autre illégalité. La +Constituante n'était que la prolongation des États-Généraux sans +l'agrément royal; nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient +avec la faculté illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVI. + +»Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, ou vous +les condamnerez toutes. Vous n'arrachez Louis XVI à l'échafaud que pour +y traîner tous les représentants de la nation. Comme ces représentants +étaient la France entière, à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y +avait plus qu'un choix à faire entre le pays et le roi. + +»Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut subi sa +condamnation capitale. Il se repentit d'être allé si loin; il tenta de +nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui servait d'exemple: +nous suivîmes celui de la Montagne. + +»Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est attachée à +la vie et à la mort des Girondins: les vertus privées, le génie, +l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à jamais +regrettables; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, ces +qualités étaient funestes au bien public. La Gironde s'endormit dans un +magnifique repos: elle prit sa lassitude pour le but, son désir +d'inaction pour la fin de toutes choses; elle n'admit pas que les +révolutions comme la vie n'existent que par le phénomène incessamment +ramené de la reproduction d'elles-mêmes, et que de tous les despotismes, +celui de la faiblesse est le plus odieux à imposer à des hommes qui +n'ont vaincu, qui ne règnent que par la violence. De quel droit les +Girondins osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui +avaient demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la mort +de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent la +Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était d'ailleurs la +France lorsque les Girondins voulurent faire halte? Était-elle riche, +victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas de pain, le pays était un +polygone d'où partaient des boulets; l'intérieur était rongé par le +fédéralisme; la trahison se glissait dans les armées, sous les uniformes +de Wimpfen et de Custines. Au sein de cette misère, de cet effroi, +Vergniaux, ce Grec, ce Platon des salons de madame Roland; Louvet, ce +Properce de la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent: il nous +fallait quatorze armées. + +»Il nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le fût-il +pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il fallait, oui, +tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, parce que +l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison fait veiller aux +portes, parce que la menace de la défaite est souvent la prophétie de la +victoire, parce qu'un général qu'on tue garantit la fidélité de tous les +capitaines, parce que les têtes de vingt-deux orateurs qui tombent +réduisent la parole aux faits, cette éloquence des révolutions. La +cloche est fondue en canons. Elle sonnait, elle tonne. Vergniaux détruit +fut coulé en Robespierre, Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en +affût; la Convention mitrailla la coalition. + +»La mort des Girondins fut juste. + +»Celle de notre marquis ne le fut pas moins.» + +Léonide se leva avec effroi.--Victor, j'ai peur,--je suis glacée; je +m'en vais. Quel est donc cet homme? + +--Demeurez, Léonide; il est essentiel que vous restiez. Je prévois le +dernier mot de tout ceci. + +--Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage de Maurice. + +--Il est superbe, ma sÅ“ur: s'il apportait cette illumination dans les +affaires, quels succès n'aurions-nous pas? + +M. Clavier continua: + +»Après l'exécution du marquis, tous les nobles du canton émigrèrent; il +ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le bourg; nous prîmes les +biens des uns, nous emprisonnâmes les autres. + +»L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre civile. +Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? Qui fuit est +vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du juste et de l'injuste, +c'est discuter les droits du vainqueur; qui décidera? Je ne vois que +l'étranger. + +»L'étranger se présenta. + +»Toute question fut désormais tranchée pour elle, la république entra en +guerre avec le monde entier; les lois furent violées. + +»Alors, au nom de qui parler à la nation, pour que pas une main ne se +cache; pour que pas un vide ne se fasse où passerait l'ennemi? + +»A qui la souveraineté? aux lois? elles sont abolies; au roi? il est +tué. + +»Une nouvelle cosmogonie se prépare: elle ne jaillira que d'un +bouleversement. Le monde moral attend son déluge. + +»La Convention nationale décréta une seule loi: la Terreur. Article +unique, la _Terreur_. + +»D'où naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! comme elle +passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit au sortir de la +bouche de la Convention, et tout homme qui la respira ne mourut pas, +mais il donna la mort. La terreur fut la sauvegarde des villes, le +général des armées, le juge du criminel, le dictateur du pays. La France +change de dynastie: elle obéit à la Terreur, première du nom! + +»Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés. + +»Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de ma femme et de +ma fille, et me menacèrent de les tuer, si je ne consentais pas à +laisser la localité à leur discrétion. Je me résignai à ce sacrifice. +Ils égorgèrent ma femme et ma fille. + +»Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclamée, le château +me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. J'y mis le feu et j'y +entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, me demande, au nom de Dieu, +car nous en avions fini depuis longtemps, eux et nous, avec l'humanité, +la grâce de sa famille. Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille +entière. C'était celle de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je +sauvai sa mère, inutile de dire pourquoi. + +»Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma fille. Plus +tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de la mère de Caroline +ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle portait un nom sans pardon +pour la Convention; mais j'adoucis sa misère. Je m'attachai à la mère de +Caroline avec l'opiniâtreté du remords, je l'aimai comme une leçon +vivante qu'en homme de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de +sang que ma vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle +se maria à un homme de son rang, sur le sol de l'émigration où nous nous +rencontrâmes, car l'empire nous fit aussi expier le tort d'avoir été +républicains. + +»Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant +d'une royaliste que j'ai sauvée, mais dont j'ai tué de ma main la +famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, comme à son +tour Caroline l'est devenue. Voyez si je mérite quelque reconnaissance! +Les siens ne m'avaient rien laissé sur la terre; je leur ai gardé deux +enfants; ils m'avaient tué une fille, je leur en ai conservé deux; la +mère de Caroline était morte, je pleurai sur cette mère que j'avais +faite orpheline, mais qui avait dû à ma pitié d'être épouse et mère; +j'allais ensuite vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la +réchauffer près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couvert de +blessures et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers de père, moi +qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle dont les +siens m'ont privé de ma fille. + +»Le château détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. C'est au +moment des grandes crises que les questions se simplifient. + +»L'instrument de mort fut élevé. + +»Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à sa gauche, ses +fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, durant tout un jour, +nous ne nous reposâmes pas. La terreur était notre force, la terreur +arrachait les traîtres à leur asile; la terreur les courbait et les +poussait à nos pieds; la terreur en fit justice: la terreur sauva la +France!» + +M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient dans celles de +Maurice; il avait peine à achever. + +»Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes le bourg. + +»Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente à la Convention, je monte +à la tribune, et je déroule aux yeux des membres de cette formidable +assemblée une carte de la France où cette localité était à jamais +effacée. + +»Que ce bourg soit sans nom! fit Robespierre. + +»J'avais bien mérité de la patrie!» + +M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup de lance +dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré; ses bras pendaient, ses +lèvres étaient noires. + +Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. Au +fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir à se +ranimer. + +D'une voix agonisante M. Clavier reprit: + +«Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme de parti, ma +mission de colère et parfois de justice, je me retire à tâtons de la +vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop vieux pour attendre +la sentence que les générations prononceront sur nous, il faut que je me +contente de la voix isolée de ma conscience. Elle m'impose l'obligation +non de revenir sur mes principes, mais sur beaucoup de mes actes, +toutefois sans les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais +transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied dans la +tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir versé du sang +sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois à ma propre estime +de restituer ce qui m'est resté de dépouilles comme vainqueur. La +révolution m'avait enrichi de toutes les confiscations exercées sur le +seigneur dont je vous ai raconté la déplorable fin, ainsi que celle de +sa famille; j'ai gardé les propriétés expropriées, je les ai fait +valoir, j'en ai triplé les revenus, enfin je les ai possédées avec +l'autorité d'un légitime maître. Ces propriétés étaient une arme; je +m'en suis emparé, quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les +ramasser. Mais depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs, +ces propriétés me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La +vérité est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre +de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées; +jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, aucun +poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui est cueilli sur +l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli dessous est +partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été changé par moi en +nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint mes comptes; tout y est +réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous restituerez donc à leur +légitime maîtresse, mademoiselle Caroline de Meilhan, le jour de ses +noces, que je sois vivant ou mort, ses domaines, parcs, bois, étangs, +forêts, enfin l'héritage de ses pères. Elle rentrera dans ses biens, +comme si elle n'en était jamais sortie. En voilà les titres. + +--Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de respect, +monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences moins +tourmentées que la vôtre! + +--Avez-vous entendu, ma sÅ“ur? dit tout bas Victor Reynier à Léonide, +et ne pensez-vous pas que celui qui épouserait mademoiselle de Meilhan +ferait un riche mariage? + +--Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du contenu de ces +papiers? Le vieillard est un peu emphatique. + +--Mais, ma sÅ“ur, vous l'avez bien entendu, ce sont des titres de +propriétés: il a parlé de domaines... + +--Richesses vagues. + +--De parcs... + +--Sans arbres, peut-être. + +--D'étangs. + +--Sans eau, je gage. + +--Pourquoi supposeriez-vous cela? + +--Et vous le contraire? + +--Maurice nous le dira, ma sÅ“ur. + +--Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici? + +--Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître le vrai. + +--Important pour qui donc, mon frère? + +--Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui qui aurait des +vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. Les grandes fortunes sont +si rares... + +--Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon frère? + +--Ne m'approuveriez-vous pas, ma sÅ“ur? Vous êtes d'une ironie... + +--Et vous, d'une témérité, Victor! + +--Ne seriez-vous pas fière de me savoir riche et d'avoir contribué à mon +bonheur? + +--Sans doute; mais comment? + +--N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de Maurice +lorsqu'il est absent? Un coup d'Å“il est si vite jeté... + +--Je l'accorde; mais me croyez-vous aussi habile, Victor, pour profiter +d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des affaires, que je +craindrais de ne jamais me tirer avec honneur de la lecture de ces +pièces, et que la tentative ne vous fût complétement inutile. + +--Et si l'on vous accompagnait, voyons! si je vous aidais, ma sÅ“ur? + +--Plutôt cela, mon frère. + +--Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi. + +--Vous serez de retour demain tous les deux. + +--Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, sera retenu à +Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est dimanche: les clercs +seront absents. + +--Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là ... +N'avez-vous aucun scrupule, vous? + +--Excellente Léonide!... Savez-vous qu'il y a mon bonheur peut-être dans +cette démarche. + +--Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie qui éclata +dans son cÅ“ur, son mari déposer sous la même poignée de bronze les +papiers de M. Clavier et le plan de campagne du colonel Debray. + +Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et il ne +cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, les +plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le jeune homme se +quittèrent parfaitement heureux: l'un, d'avoir déchargé son âme dans le +sein chaleureux et impénétrable d'un ami, l'autre, d'être devenu le +dépositaire de la plus vertueuse action dont il eût été témoin depuis +qu'il exerçait sa charge. + + + + +VIII + + +La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas sans exhaler +un long soupir de délassement qu'il se mit à table, et qu'il vit servir +le dîner. + +Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans la maison, +les domestiques déposèrent en un seul service tous les mets sur la table +et se retirèrent. Les portes furent ensuite fermées pour toute la durée +du repas. + +Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci l'éclat des +lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre à +coucher. + +Cette porte était double. + +Léonide souleva ensuite entre l'une et l'autre porte la planche de chêne +qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle la fit glisser de +bas en haut dans une rainure très-douce, et un passage oblong, de la +longueur de deux pieds, se fit et laissa voir un escalier de plusieurs +marches. + +Un jeune homme sortit par cette ouverture. + +Le panneau resta suspendu. + +Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. Sa +présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle ne fut marquée +par aucune parole de surprise; le silence d'usage couvrit les premiers +instants du dîner. + +--A-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec beaucoup +d'indifférence, et en se versant à boire. + +--De mauvaises, lui répondit Maurice. + +--Ah!--Il vida son verre d'un trait.--Et que dit-on? + +--Je t'apprendrai cela plus tard, Édouard. + +--Dis toujours: je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai l'estomac +apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, n'en sont-elles pas +de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, n'est-il pas vrai? + +--Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions que tu +réveilles toujours pour en médire, sans te pardonner tes médisances? +Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il dépende de nous de faire +triompher ou ta cause ou la mienne? Quand je me convertirais à tes +principes, ou toi aux miens, admettons, qu'y aurait-il de changé aux +événements? Je permets qu'on sacrifie à son parti le repos, la fortune, +le bonheur même, tout, excepté l'amitié, parce que les partis sont +impuissants à la rendre quand elle est perdue. + +--Monsieur de Calvaincourt, ne le comprenez-vous pas, Maurice, aimerait +à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dispenser de parler à +table. + +--Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous avez de mon +silence. Poursuis! tu parles trop bien pour que je ne continue pas à +t'engager à me valoir de nouveaux éloges de madame. Ce pâté est +excellent: encore une tranche. + +--Mon mari l'a rapporté hier de Paris. + +--Où j'irai demain. + +--Où tu n'iras pas demain. + +--Pourquoi cela? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai pas +besoin de te nommer. Depuis ma retraite, c'est-à -dire depuis deux mois, +je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il serait nécessaire que je +m'abouchasse avec elles, moins pour les rassurer sur mon sort que sur +celui d'une autre tête plus précieuse que la mienne. + +Léonide fit le mouvement de se lever. + +Édouard la pria de se rasseoir. + +--Il serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne te +chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc. + +--Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir à Paris. Tes +amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêtés. En veux-tu la +preuve? + +--Du courage, monsieur Édouard, dit Léonide en prenant la main du jeune +homme:--de la résignation surtout: vous avez fait à votre parti assez de +sacrifices pour n'avoir pas à vous reprocher l'inaction forcée à +laquelle les circonstances vous condamnent. + +--Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire en Vendée? +Instruis-moi, Maurice. + +--Mieux que personne, tu sais, Édouard, que la Vendée politique est à +Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur que dans +l'ouest; seulement le noble faubourg, retranché derrière ses paravents +chinois, dresse les plans de campagne et ne reçoit pas les coups de +fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelles de salons, qui protestent par +des cocardes vertes et des proclamations boueuses glissées sous les +portes cochères, ont compromis leur cause par des bravades intempestives +et des assurances de succès plus dangereuses qu'une trahison. Il paraît +que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelques triomphes +dus au retour douteux d'un chef inespéré au milieu des populations +soulevées de la Vendée, ils ont illuminé leurs hôtels, et arrangé, sous +le feu des lampions, un plan de régence dont la police a fait son profit +avant la personne à qui il était destiné. + +--Fatale imprudence! fit Édouard en serrant les poings; c'est la dixième +fois, oui! depuis l'insurrection, que la jactance de ces gens-là nous +perd. Le plus grand service qu'ils auraient pu nous rendre, c'eût été +d'émigrer comme en 93. Au moins leur expulsion ou leur fuite, en faisant +haïr le gouvernement, eût excité une irritation salutaire dont nous +eussions tiré quelque avantage: ils n'ont pas compris ce +désintéressement. + +Je vous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à nos repas des +propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient de loger des +proscrits. + +--Achève, Maurice, de me reconter leur funeste bouffonnerie. + +--Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan de régence +désignait comme dignes de remplir dans le futur gouvernement les +principaux emplois, soit à la tête des armées, soit sur le siége des +tribunaux. On murmure les noms compromis d'un duc célèbre, et de deux +vicomtes arrêtés au moment où ils se disposaient à brûler une +correspondance que la police aurait précipitamment arrachée aux flammes. + +--Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa Édouard avec +anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des chefs les plus dévoués +à sa cause. + +--Tout le fait présumer; car de nombreux détachements ont subitement +reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, l'envahir, +l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie de commandement +laissée au général qui les guide; et on lit dans les journaux +ministériels d'hier que voici, des détails arrangés sous forme de +nouvelles, provenant à coup sûr de la correspondance saisie. + +Léonide, lisez-nous cet article: nous écouterons mieux. + +«_Environs de Bressuire_.--Parmi les actes de folie, de cruauté, +d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste en +Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette terre de sang +quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. Deux cents soldats +fouillaient au milieu de la nuit un groupe de châteaux désignés comme +recélant un jeune homme courageux et téméraire qui est devenu l'âme de +la rébellion: les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient +aux sommations, la flamme montait là où n'atteignaient point les +balles.» + +Édouard redoubla d'attention. + +«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque, +au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant _la +Marseillaise_, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième +château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger. +Comme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter +main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves +passèrent outre et laissèrent la besogne et l'honneur de l'achever à +leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de +reconnaissance à travers les claires-voies des haies, et se renvoyèrent +des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas, +qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le +château s'écroulait.» + +Édouard sourit tristement. + +«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua +qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des +chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait avec tant +d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le +miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient +d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siége +d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles +exactement costumés comme la ligne, masquant par une attaque et une +défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les +rangs, s'assiégeant de bon cÅ“ur, et brisant les carreaux avec la joie +d'un conscrit.» + +--Quel roman! s'écria Léonide. + +--C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la +lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait +l'expression à l'éclat de la lumière.» + +Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient +à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut +priée de continuer. + +Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons +le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées +d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de +Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment +madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son +propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront +jugés aux prochaines assises de Poitiers.» + +Le journal tomba des mains de Léonide. + +--C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous +quittez pas. + +--N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes +pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette +correspondance met en si grand péril ta mère et toi? + +S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi +les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal, +qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Édouard +intervint brusquement et répondit à Maurice: + +--Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le +sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche +dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats? +On instruit notre procès: vous avez des craintes pour moi, mes amis, +n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer +que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un +danger à courir! Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant +d'intérêt des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la +protection du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et +auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je +lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il +traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme, je +dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous les balles? +Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà . Pardon de m'être fait si +longtemps attendre. + +Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il +porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme. + +Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: elle +fut longtemps à le chercher. + +Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva. +L'affreuse position de son ami l'accablait. + +--Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, tu te +présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis politiques, je +te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais +embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas +enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton +côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant +autre chose que ton bâton de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui, +les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en +savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements; +d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on +puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de +te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du +devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des chefs de ton +opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes +nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne +partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se +le pardonnerait pas. + +Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme une +sÅ“ur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau. + +Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment +moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même; +elle sentait si vivement battre son cÅ“ur dans sa poitrine, tant de +larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses +joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de +dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle. + +Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de celui de son +mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention, +elle lui dit:--Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez +que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple nÅ“ud sur +le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez mon relieur, +Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines. +Écoutez-moi donc: si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier +roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve, +assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni +moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le +monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous +sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce +que j'ai à vous recommander. + +Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de son mari, +Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour +paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner +son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La +sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute. + +Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les bras croisés +sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet +qui l'avait occupé durant le dîner. + +Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne +l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de +qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors +de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté +existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître +autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un +titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y +domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. +C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est +ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment +pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un +autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les +Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs +priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité +de leur type, inaltérable comme leur nom. + +--Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée +de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon +retour, tu auras des nouvelles de ta mère... + +Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les +marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe +tomba derrière lui. + + + + +IX + + +Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard. +La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à +la rivière des _Truites_, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée +au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs +marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre +décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs +débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis +à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce +boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un +escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances +domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même, +chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de +coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus +vrai que poétique de _bouchon_. + +C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et +disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois, +lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore +de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt. + +Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une +communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant +à la cachette d'Édouard. + +Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un +notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce +naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent +remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des +buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec +leurs arrosoirs. + +Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une +résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le +ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans +ses deux mains, il soupirait et pensait. + +Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous +ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son +attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un, +très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à +ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur +une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que +l'Å“uvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre +sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il +était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci +semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre. + +L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant +sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du +parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les +habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la +grande entrée du château de Chantilly; il était attendu. + +--Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt; +nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier +pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous +aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez +bien vite.--Renvoyez-moi. + +--Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à +présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas, +quoique j'approuve,--voyez si je suis sage,--votre projet de ne pas +nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces +avec vous; vous ne les avez pas oubliées? + +Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan, +sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce +moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux +les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes. +Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de +marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf +aux abois,--nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races +précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le +palais,--les chiens avaient un palais!--est aujourd'hui aussi désert que +celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre +trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux +échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries; +pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air +autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou +dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des +selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, +et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de +cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes +comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs +qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les +princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi +est morte et de marbre!--cette belle et triste Niobé!--On a établi une +école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les +écuries même,--profanation!--la garde nationale, célèbre ses dîners de +corps. + +C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan, +celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines. +Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui +entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce +qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de +magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des +priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne +nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les +leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé. + +Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien, +et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de +murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des _Truites_, +ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de +Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,--j'ai peur de ne +l'avoir pas assez dit,--repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une +forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles +courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en +deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se +désaltérer. + +--Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits +sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre +calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi +changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler! + +--Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de +l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il +souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du +vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible +chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est +inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi +ma tristesse est visible... + +Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte +romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des +exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la +veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa +fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui +offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la +désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre +partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée +des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux +consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait +dans cette âme naïve. + +Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne +trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait +eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère, +heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils, +illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait +commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne +put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses +à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus +tard, car ce n'est jamais que le cÅ“ur qui contracte et qui paye en +amour. + +Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du +Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse. + +Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard. + +Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du +paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au +milieu du pont, où leur cÅ“ur fut reposé comme dans le sommeil. Ils +n'osaient se parler, de peur de briser le charme. + +Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une +distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce +qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à +le suivre. + +Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les +eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des +feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une +confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont +immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les +démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres +dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau +s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses +nuances. + +--Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des +géants de la noblesse française. + +--Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de +cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de +Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble +amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut +victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce +rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?--Caroline trembla, +ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait. + +--Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles +afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers +ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein +midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand +Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux +simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle +aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger +pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la +porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien +mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre +parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?--Abattu, +monsieur.--L'orangerie?--Démolie, monsieur.--Le jeu de +paume?--Détruit.--Et les écuries?--Sauvées!...--Sauvées! s'écrièrent les +deux vieillards.--Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que +vous...» Ils étaient reconnus. + +Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline? +n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans +ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là -bas aux étangs +de Commelle? + +--Si je m'en souviens, Édouard! + +--Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche: +«Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée +gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les siéges de +chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais +où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite +des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis?» + +--Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez +de la pièce voisine. + +--Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline. + +--Pour la continuer, mon ami. + +--Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée, +Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je +vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Ils se +retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans d'infortune. + +--Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver? + +--Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux frères, +nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à +notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui +s'en vont de la France chaque jour et qui ne doivent plus compter +qu'avec le passé? La noblesse française n'a plus de patrie que dans son +cÅ“ur et dans ses souvenirs. Dès qu'on n'inspire plus le respect +qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste +dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on +s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui +accompagnèrent la monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver +en nous laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons +pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants seront +citoyens! + +--Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous entendre... + +--A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils +pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes +l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin, +l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient +bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi +du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un +empereur sur sa croupe.--Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant que +la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de +Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner +dans le sang-froid. Il était excusable: la circonstance seule le plaçait +si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Édouard était exilé, +mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa +fidélité politique; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était +l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa +tête devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse; +c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode +de Jaggernaut. + +La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent +sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire +entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus +vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce +bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de +la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air +harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse, +fondues en notes attendrissantes pour le cÅ“ur: la joie des hauts +chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, +les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour +lui. + +Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du +soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination +eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette +musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces +chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des +herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de +leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures +fanées. + +A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard +éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait +dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un +instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans +de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir +détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres. + +Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du +connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui +se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes. +Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et +les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes +gloires, comme les fortes convictions. + +Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline +s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait +qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient +savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur +solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur +indéfinissable rêverie. + +Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la +partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme +une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les +parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient +en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les +parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre +comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. +Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de +Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la +bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des +peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en +tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes +lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a +bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette +île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a +perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux +nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et +tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux +nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les +beaux vers de Racan. + +--Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des +plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez +sans doute visité quelquefois? + +--Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir. + +--Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour +comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a +éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités +avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé. +Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du +château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au +vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces +allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de +faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à +chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe +assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec +elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il +l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces +tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et +contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires +qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la +Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang, +avait le talent de tracer. + +--Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là -bas, sous le bois de +Sylvie, au-dessous du labyrinthe? + +--C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans +ses mÅ“urs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles, +exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné +l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère +d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès +dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de +l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle +attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser +au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. +Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de +l'eau, couronnés de roses, avec un Å“il de poudre, et un petit chapeau +de paille sur l'Å“il de poudre. Ils soupiraient en arrosant des +plates-bandes d'Å“illets; s'arrêtaient pour en former un bouquet +qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs +bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement +les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses. +Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin +et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et +peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris +d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées. + +Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les +pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le +roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses +meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de +Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on +déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction. +Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses +pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie +des Å“ufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et +jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence +duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une +haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie, +Louis de France, roi très-chrétien. + +Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les +diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la +rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour +le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné, +Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient +de cÅ“ur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent +entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées +qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est +moins propre à le peindre qu'à l'exagérer. + +--Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard! +Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace? + +Le cor avait cessé de retentir. + +Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la +lune. + +Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait +disparu. + +Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité. + +--Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce +qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir +s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les +lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on +comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la +noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans +l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre +aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de +l'inconnu à l'inconnu. + +Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le +fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la +moitié de l'immortalité en perdant la noblesse. + +Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf +entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les +maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les +vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout +portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux +fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du +château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la +forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles +du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne +l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal, +toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le +sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on +trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes +qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais +asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette +de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de +gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des +moutons dans le parc, qui broutèrent tout. + +L'urne d'argent même qui renfermait les sept cÅ“urs des Condé fut +brisée; et les cÅ“urs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant +plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les +vents. + +Voilà comment on a remplacé la noblesse! + +Ces jeunes gens blasphémaient. + +S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une +cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la +moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche +d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils +s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du +canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse +et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les +cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais +transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des +fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces +Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur +auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, +vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé; +nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos +ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions +serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous +ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé, +il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple? + +Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa +superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la +douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à +pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en +allant. + +Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient +clandestinement, qu'ils quitteraient la France. + +Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château. + +Une heure sonna. + +Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de +vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le +visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude. +Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était +venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M. +Clavier. + +Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan. + + + + +X + + +Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur +à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à +travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il +était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la +forme et le caractère du drame. + +Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus +grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de +comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient +jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes +résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les +hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les +événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en +sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a +pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les +conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, +moralité, drame. + +Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par +Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui +couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César? +n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il +arrivé? non,--et qu'importe? la scène est admirable.--Je n'en conteste +pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si +l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise, +écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place +publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait +battre? + +Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans +l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de +toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être +dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité, +de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son +système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée +avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été +versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense, +l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une +politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en +palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!--«L'infidélité, lui +avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une +jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas +là ; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant, +on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le +concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. +L'amant avait dit:--Tais-toi, insolente!--La femme lui avait répondu par +un coup de vrille dans l'artère.» + +--Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé, +nulle part du drame! + +Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la +source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi +les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des +jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu +agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par +cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires +vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les +autres?» + +--Jamais! + +--Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs! + +Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne +découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne +fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune +scène de drame. + +Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou +de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie, +des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui, +reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait +satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils +n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était +pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se +rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement... +jamais le drame. + +Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame +dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en +Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si +l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions, +beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand +ces lois sont muettes, s'avancent les mÅ“urs, jurisprudence où le jury +c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces +lois ni ces mÅ“urs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y +aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison. + +Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les +latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la +politique et les mÅ“urs s'établissent à coups de fouet et se +maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que +de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut +d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec +un personnage de roman. + +En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions, +Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la +table; elle lisait. + +Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant +à Édouard:--Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que +vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de +votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous? + +--Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide +dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse +qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la +table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la +promesse--et j'ai eu tort--que je vous avais donnée de ne pas sortir la +nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire +du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, +je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et +d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous +lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant +que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le +portrait de Caroline roulé auprès du sien. + +--Je lisais une lettre de mon mari. + +--De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures? + +--Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que +j'ai ouverte. + +--Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance? + +--Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi. + +--A son retour, que pensera-t-il? + +--Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il +aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée. + +--Quelle finesse! + +--Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble. + +--Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion +que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence. + +--Qu'en savez-vous? + +--Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me +sait ici. + +--Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là -dessus, je vous +en prie. + +Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage +par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et +précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un +souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide +eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur +la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main +qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au +plus vite du voisinage du portrait:--Venez et lisez-moi cette lettre, +bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme? + +--Non. + +--On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice? + +--Encore moins. + +--Mes prévisions sont à bout: je vous écoute. + +--C'est bien heureux. + +Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place +qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait +d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et +s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre. + +--Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon +mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort? + +--Jamais. + +Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se +recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de +Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le +lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle +partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle +représenta comme une femme au cÅ“ur faux, et comme s'étant mariée sans +amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle +avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant +plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait +inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense. + +--En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu +graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez +pas le tort de vous les rappeler,--permettez-moi de vous le dire,--trop +souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre +cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne +doit plus vous être contraire? + +--Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la +haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, +celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari. + + «Mon cher Maurice, + +»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal +masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi +et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi +volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu +que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce +bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où +notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point +d'élégie à propos de bal. + +»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette +fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit +chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour +Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des +moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette +satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour +t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter +que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans +éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop +souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an +passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux +ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne +sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir +contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en +compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous +n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de +cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit +convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse +en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre +pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de +Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour +ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, +laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi +sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: +je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté. + +»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre, +heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de +notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous +s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons +vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière +phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu. + +»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide. + +»Ton ami, + +»JULES LEFORT.» + +--Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette +lettre sous la dictée de la femme. + +--Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous +faire? + +--Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui +ne promettent pas de m'aider dans leur exécution. + +--Vous ai-je refusé mon concours? + +--Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour +qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que +j'accorde en retour des services qu'on me rend. + +--Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance +trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je +pas le vôtre? + +--Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout, +j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice. +Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta +femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas +la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe +que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, +toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y +aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion +du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son +évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis +où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à +ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira +hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y +conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari +m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!--celle de +passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet +homme.--Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue +coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des +ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour +qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules +Lefort... oui... + +--Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans +la sienne;--ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi +vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans +lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme. + +--Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de +contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin +de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice +éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments +réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari +avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? +Comment s'abuser, Édouard? + +Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité +d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé +Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible +de justifier sa haine pour sa cousine Hortense? + +Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide +avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en +épargner la confession entière. + +--Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement +sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage +parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce +qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort +contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un +malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures? +Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice? +Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est +la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez +qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession, +tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une +heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son +nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire +un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, +regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt +contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque +instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût, +c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire +de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est +plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils +sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de +nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme +un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine +qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus +profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet +enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église +sans prières, sans larmes, sans battements de cÅ“ur; qui en sont +sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari, +froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui, +pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront +chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées +par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité, +les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte +de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une +minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle +épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui +s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse +de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un +remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous +vous livrez à un rustre qui sourit,--le fat!--à sa pitoyable conquête; +il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop +heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance +tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins, +de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que +des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.--Édouard, je vous ai dit ma +vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration +irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage +ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de +bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous +m'avez aidée à le recouvrer. + +--Que faut-il faire pour cela, Léonide? + +--M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai +pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y +conduisit l'an passé. + +--Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage +découvert? + +--Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là , son mari +sera là , ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront +pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne +sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de +plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et +danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long +sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se +dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus +jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou +celle-là ; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du +notaire de Chantilly. Ceci me vengera. + +Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite +de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.--On nous avait +trompées, pensera-t-on.--On vous avait trompées, mesdames; elle ne +devait pas venir, elle est venue!--On la disait rongée par le chagrin, +par le dépit:--regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.--Ah! +voilà mon triomphe, Édouard, le voilà ! Qu'importe après cela qu'en +rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée +par la vengeance? + +--Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de +mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête? + +--Dans deux mois. D'ici là , j'irai à Paris, j'en rapporterai deux +costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous +courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que +Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne +m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance +de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son +affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais +pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître. + +--Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice +quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une +démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne +regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé? + +Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide, +ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le +plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance. + +Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut +qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit +l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce +sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit +comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez +lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans +des occasions tout aussi délicates. + +--Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, ne +songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions +équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion. + +Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que +je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi +constante et sans partage. + +--Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque +adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez croire la +douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au +dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention; mais j'étais +effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait: l'avez-vous +remarqué, Édouard? + +--Bonne Léonide! je lis dans votre cÅ“ur comme vous lisez dans le +mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la +rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et, +dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui +viennent me chercher dans cette prison embellie par vous de toute la +grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses... + +Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce +regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui +s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se +perd dans la volonté d'un autre. + +La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive +sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le +groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, dans un coin de la chambre +silencieuse et endormie: + +--Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton +front si patiemment, chaque matin? + +--Pour toi, Édouard. + +--Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine? + +Je suis un imposteur, pensa Édouard. + +--Pour toi. + +Quel rôle infâme je joue! se dit-il. + +--Ces yeux si beaux, cette bouche? + +--Pour toi. + +--Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme? +Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu convertis en +grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle j'aurais de la +jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune +fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange, +peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour, +tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité, +l'amour, c'est toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des +sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le cÅ“ur sans +crime, sans honte, sans remords. + +Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne +l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:--Mon Dieu! comme la +reconnaissance mène loin! + +Léonide s'était assoupie dans ses bras. + +Les femmes de notaire ont le sommeil dur. + +On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes. + +Je ne dis pas cela. + +--Mais! + +Je ne dis pas le contraire. + + + + +XI + + +Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de +son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris. + +Victor Reynier seul était de retour. + +C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants +de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins +chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les +corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure, +bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles, +s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'Å“il. + +Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la +chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de toutes +parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent, +parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de +charrettes écrasent le pavé de la grande route, parce que la forge du +maréchal-ferrant ne retentit plus; mais, à la campagne, le dimanche est +peint dans l'air et sur la terre. Ainsi que ses habitants, le village +ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs, +sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent +de cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans la +semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide, +plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, quand les +oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une +expression du Midi, que le soleil revient des vêpres. + +--Ma sÅ“ur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir sous +ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque +chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait que le vert vous +siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté, +sauf du moins votre avis. Nous ne l'avons acheté qu'à condition. +Essayez-le donc, ma sÅ“ur. + +--En robe du matin, fou que vous êtes? + +--Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient +leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en sont pas moins bien pour +cela. + +--Il faut vous satisfaire. + +Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer +les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les +femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras +demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse. + +--C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes +délicieuse, ma sÅ“ur; on le garde, n'est-ce pas? + +--N'est-il pas un peu long? + +--C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! Les +châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied. + +--Mais il me semble alors... + +--Il vous semble mal, ma sÅ“ur. Vous avez tort de toujours douter +ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly. + +--Vrai, mon frère?--vous êtes superbe en me disant cela--vrai? + +--Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien. + +--Je vous écoute de toutes les forces de mon âme. + +--Maintenant, ma sÅ“ur, il n'y a presque plus de raison pour le +cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris. + +--Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel? + +--Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé. + +--Vous êtes fou, mon frère. + +--Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, si vous +ne le savez déjà , que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le +projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus +un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les +plans se discutent; mais ce qui est un secret pour tout le monde, +excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On +suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et +le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à +Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous +avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé +échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: vous +n'entendez rien à la métaphysique. + +--Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de +savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs? + +--C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma +sÅ“ur. + +--Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un +mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché +avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. Vous +connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg +considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. Comme ce mécanicien +ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a +acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans +doute pour un de ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent +exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de +théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et +moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; mais un +chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre +pour le tracer, et, avant de les abattre, les acheter. Ne se doutant pas +le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les +quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont +vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures +inhabitables. + +--Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends +pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. + +--C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes +comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de +vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les +marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous +leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites +de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le +commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et le beau, +l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin +de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du +diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en +train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se +mêle pas de diriger lui-même les affaires, pourvu qu'il me laisse +exploiter son crédit, je vous garantis, ma sÅ“ur, que dans deux ans, +notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez +docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler +parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle +acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se +plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! on m'en +attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un +autre côté, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien +n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être. + +--Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre ambition... + +--Non pas, ma sÅ“ur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je +ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse. +Je vous fais riche: faites-moi heureux; je serai encore votre débiteur. +Mariez-moi, ma sÅ“ur! + +--Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus... + +--A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas? + +--Justement, mon frère. + +--Êtes-vous disposée, ma sÅ“ur? + +--Tout à fait. + +--Alors je suis à vos ordres. + +--Allons! + +--Que ce châle vous sied bien! + +--Oui, mais personne ne le verra. + +--Tout Paris. + +--Sur votre honneur? + +--Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs? + +--Toutes. + +--Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien +tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est sublime. + +De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil +d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques. +Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière saison aux pantalons +nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes +d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés avec le sachet +de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un +jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en +infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a +compromis son gosier. + +Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, en foulant +la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice. +On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y +inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux +angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la +manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les +arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps, +qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui +qui ne néglige pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de +sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans +l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans +la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. Le style +est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire. + +Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à +Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur +fortune là , dans cette jolie maison. Ils ne sont pas fâchés qu'elle soit +belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents +francs, à leurs mille écus; ils respirent les fleurs à travers la grille +et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En +approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là ; ils +ont aperçu son chapeau de paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses, +toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux +éprouvent un frémissement au cÅ“ur en songeant que leurs bons parents +ont déposé là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot, +n'est-ce pas le mari? + +--Ma sÅ“ur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur +les papiers déposés la veille par M. Clavier.--Sont-ils lourds! + +--Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait +d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette +démarche? + +--Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété. +Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur. + +--Hâtez-vous, Victor! + +--Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin à +mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et +s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, mais à la condition +expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun +homme noble, de quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du +testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de +Chantilly.» + +--Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma sÅ“ur? + +--Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: c'est le pas de +monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte; +renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le! + +Reynier était déjà à la porte de la rue. + +Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille +par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de la Vendée. + +Quand Victor entra, elle chantait. + +--Ce n'était rien, ma sÅ“ur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais, +pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez +pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée. +Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de +sonner. Voulez-vous être convaincue, ma sÅ“ur, de ce mépris que je +vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à +Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire. + +Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont +eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du +département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins. + +«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de +M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens +originairement légués à sa sÅ“ur.» + +--Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le +monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais +si l'on avertissait la sÅ“ur de monsieur Dufour? + +--Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice? + +--Mais c'est une infamie. + +--Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la +violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore. + +«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les +biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa +mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à +l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde +la loi.» + +Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins, +monsieur Dufour ou sa sÅ“ur? + +--Ceci me surprend étrangement. + +--Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins +curieuse: + +«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au +tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de +folie, ladite demoiselle.» + +--Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la sÅ“ur, la sÅ“ur ses +cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal! +Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle! + +--Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon +Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma sÅ“ur. +Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille +Duplan? + +--Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette +petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de +campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son +grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos +étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons. + +--«Ce dossier,--est-il écrit de la main de Maurice,--contient l'acte de +naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne +pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze +ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent +cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, +je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et +une maison de campagne à Vineuil.» + +--Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards +sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah! +Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien! + +--Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en +a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur. + +--Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il +en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil. + +--Sans doute, ma sÅ“ur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle +question! + +--Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des +armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des +tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous +n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne +met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition. + +--Silence donc, ma sÅ“ur, dit Reynier en posant la main sur la bouche +de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis +terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en +touchant à l'arbre de la science. + +--Lirons-nous encore, ma sÅ“ur, ce dossier? c'est celui du +maréchal-ferrant, notre voisin. + +--Le mari de la belle Picarde? + +--Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour +ses ateliers dans les dépendances du château. + +--Passons cela, Victor; à quoi bon? + +--Son contrat de mariage. + +--Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il +n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en +ménage. + +--Son testament sous enveloppe. + +--Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,--il +paraît le plus insouciant des hommes. + +--Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce +importante. + +--Que faites-vous, Victor? + +--Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce +que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant. + +«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin. +L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance +criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme +suit.» + +--Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en +empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai. + +--Alors Maurice ira au bagne. + +Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, +pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de +trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe. + +La sonnette ébranla de nouveau la maison. + +--Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice! + +--Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa +sÅ“ur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis, +du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la +laitière qui sonnait pour la troisième fois. + +--C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle? + +--J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à +la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée! + +Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du +maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa +chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter. + +--Voyez-vous, là -bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers +de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but? + +--Très-bien, Victor. + +--Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit +de grand cÅ“ur? + +--Je crois le distinguer. + +--C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite. + +--Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor? + +--Et que fait-il lui-même? + +--Le jour baisse, ma sÅ“ur; dans deux heures Maurice sera de retour; +courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La +science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils +ont passé que par où ils sont revenus. + +Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté +d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre, +convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait +encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre +un temps précieux dans des communications inutiles à leur but. + +Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor +soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le cÅ“ur de +toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là +pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité, +les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où +l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la +voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles +rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. +Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et +comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main, +soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles +de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et +la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes +tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient: +c'est le soir. + +Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est +l'heure où l'on meurt. + +Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de +terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler: +puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait. + +Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il +copiait sur son album le titre des principales pièces. + +Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui +portait le nom de Lefort. + +--Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre. + +Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de +Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de +celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments, +il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir +autre chose que ces noms. + +Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine +lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres +effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui +en avait fait la base d'une future rédaction. + +Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: _Jeune +enfant.--Quarante mille francs sur sa tête--Reconnu par elle et par +Jules--Hortense--nommée comme sa mère._ + +Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la +reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur +mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à +Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à +Maurice dans ses lettres; oui,--je tiens la vérité, et elle ne +m'échappera pas!--Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à +rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son +avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela +est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été +sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de +la honte et de la douleur pour elle. + +--Vous parlez, je crois, ma sÅ“ur? + +--Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer. + +--Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous +dédommageât de vos recherches, ma sÅ“ur? Moi, rien, ou à peu près. + +--Moi, rien non plus. + +--En vérité, ma sÅ“ur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire +avec plus d'innocence. + +--Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si +peu de frais. + +--Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide. + +--Un véritable jeu d'enfant, Victor. + +--Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le +disais tantôt, passé notre dimanche. + +--Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret. + +--Le secret de quoi, ma sÅ“ur? + +--C'est ce que je me dis. + +--Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère +la peine d'être divulgué. + +--Je vous le jure. + +--Je vous le jure aussi. + +Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le +frère et la sÅ“ur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur +indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les +dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice. + +Léonide et Victor en sortirent. + +Sur le carré, Victor prit la main de sa sÅ“ur et lui dit:--Il ne +dépend plus que de vous que je sois heureux. + +--Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous. + +--Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma +sÅ“ur; merci! + +--Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en +attendant Maurice. + +Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses. + + + + +XII + + +A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait. + +La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des +chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité +d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est +événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir +comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la +journée pour les habitants qui rentraient. + +Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint +de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux, +les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour +lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir +possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il +distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un +souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa +femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du +haut du perron, répétait avec orgueil à sa sÅ“ur: «Eh bien! +trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?» + +Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de +pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni +qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market. + +Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs. + +Léonide disait au fond de son cÅ“ur:--Nous avons des chevaux! + +--C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre +goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus +courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les +abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus +fréquents voyages à Senlis, à Paris même. + +Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment, +regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la +reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du +cÅ“ur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant +son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été +forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un +sourire pour remercier. + +Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait, +Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa +montre et dit: + +--Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un +tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide? + +Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de +celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les +sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé +de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des +violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses. + +C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme. + +Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en +plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère +que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace +indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur +dernière promenade. + +Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son +âme à la fumée. + +Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté +docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais +son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le +balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de +toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres +d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte +éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus +courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais +tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des +lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes +de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais +dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais +s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel. + +La calèche s'arrêta. + +Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à +la dernière barrière des allées. + +Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné +des étangs. + +Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis +d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface +desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges +endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles +de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait, +semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre +des nuages. + +Léonide demanda son manteau; elle avait froid. + +A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine +Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses +lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a +dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée; +château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à +ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit +petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si +mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le +château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans +cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et +un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir +d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid +d'hirondelle l'entraînera dans sa chute. + +Victor alluma un nouveau cigare. + +Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château, +placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq +autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe +verdâtre. + +Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs +produisaient le plus joli coup d'Å“il: qu'ils avaient bien grandi +depuis qu'il ne les avait vus. + +Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou +de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage +qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif, +Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe. + +Ils étaient descendus tous trois de la calèche. + +--Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen +avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu? + +--Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il? + +--Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs? + +--Enfin!--Le maudit vieillard a été dur. + +--Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans +six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait +par ses regrets.--M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de +son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant +pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que +M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous +l'avons empêché dans ce droit: alors... + +--Je connais cette affaire-là , interrompit maladroitement Léonide. + +Un regard significatif lui fut lancé. + +--Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide? + +--Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma sÅ“ur brûlait de savoir où en +étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai +mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma sÅ“ur +est discrète... + +--Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie; +seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second +à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous +le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi +que toutes ses dépendances... + +--Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant +Léonide. + +--A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour? + +--S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore! + +--Irons-nous habiter ce château, messieurs? + +--Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à +cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en +comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et +plomb: le profit sera immense. + +--Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le +coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous +bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec +pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus +bel effet. + +--Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi +les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez +dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs. +N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre +propriété? + +--Vous nous raillez, ma sÅ“ur; mais est-ce en vérité une faute de +démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni +assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour +illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme +vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules? +Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et +nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des +Montmorency; des industriels, ma sÅ“ur, et non des héros. + +--Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne +regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de +grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si +nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons +mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa +distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité, +elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la +preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, +Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance +s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de +raisonnables désirs. + +Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait +ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et +avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire +bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur +d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres +l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, +à l'heure prochaine où elle arriverait. + +--Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour +de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous +proposerais de vivre, sans rompre pourtant,--j'aime trop vos habitudes, +Léonide,--avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous +une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, +la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un +plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: +si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux +pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma +fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je +garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je +la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque +ferme-modèle. + +Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait. + +--Contenez-vous, ma sÅ“ur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon +affaire, et c'est le moment d'en parler. + +--Je ne vous ai jamais dit, Maurice,--c'est une justice que vous me +devez,--que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau. +Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province; +jusque-là , il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes +goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant, +tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me +plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la +retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une +de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez +point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de +ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point +entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï? + +--Bien, ma sÅ“ur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent +aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire +meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous +avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons +bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie +de demander des ananas. + +--Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de +province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout +aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des +jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui +s'excluent. + +--Tu exclus le vin de Champagne? + +--Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on +l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas. +Les mÅ“urs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets, +ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus +vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où, +à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques +pâles et sans saveur. + +--Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche, +mais frappé: c'est champêtre. + +--Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins +toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa +femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages +de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor, +tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points +de vue ne vous manqueront pas.--En automne vous peindrez. Ici, le +printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous +pêcherons ici même, dans les étangs. + +Victor se frotta hypocritement les mains. + +--Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des +soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en +vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes +figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce +qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai +l'expérience, il y a des cÅ“urs d'amis, des dévouements à toute heure +et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, +oui, Victor,--car toi aussi tu as besoin d'être prêché,--je ne désespère +pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de +mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous +ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris. + +--Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint. + +--Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous +arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si +flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les +résistances extérieures. + +--Lesquelles, Léonide? + +--Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des +soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les +uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites +jalousies? + +--Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à +vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier, +lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême. + +--Je vous arrête à votre première invitation: celui-là , permettez-moi de +le croire, vous ne l'aurez pas. + +--Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le +jure, et cela, lundi. + +--Mais c'est demain lundi, Maurice. + +--Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai +une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me réserve l'ennui de +faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis +pas fâché d'avoir de ces réunions: elles couvriront mes absences de +Chantilly. En me voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit +moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention. + +Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il +n'affectionnait guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, de +ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la +marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de Léonide et de son +mari. Ils passèrent. + +Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper +à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des +chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer qui s'était faussé à la +descente du chemin des étangs. + +Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il ne fallait +pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, mon mari l'aurait +rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous nous sommes aperçus que vous +l'aviez oubliée, vous n'étiez pas encore au haut de la montée; mais il +était si tard que nous n'avons pas couru après vous.» + +Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: il ne +jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse. + +--Tenez, ajouta celle-ci, voilà ! Bonne promenade! que je vous souhaite: +la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit. + +La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant la +croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor. + +--Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! Oubliée ici, +dans la nuit!--l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son +cavalier!--Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira +le mystère. Quant au cheval, il boitera: tant pis! + +Allons à leur rencontre, maintenant. + +Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs. + +--Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait +Léonide à Maurice. + +--Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui +apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises +de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre +Édouard! + +--Que lui direz-vous, pourtant? + +--Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la +faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des +meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans +laquelle,--mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,--ce parti +périra. + +--Effrayez-le; oui,--dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter +pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti. +Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de +la déception de ses espérances, et surtout de la position plus +aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je +crains,--des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir +cette crainte,--qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes +sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois. + +--Quelle imprudence!--C'est qu'il nous compromet autant que lui; +Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je +vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances +et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me +contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état +actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si +sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté +de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille +de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de +campagne. Le moment de cette restitution me semble venu. + +L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions +expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin +impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse, +amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à +solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une +peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles; +sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là , à la première larme, à +la première douleur; dès que le cÅ“ur se plaint, elles répondent. + +--Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien, +afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes +papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des +forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!--Vivre avec ce +secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une +trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que +je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait +la ruine de mes croyances. + +Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma +générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi; +ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de +peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon +amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que +la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons +encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel +Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le cÅ“ur? + +Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel +Debray. + +--A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a pas osé, +pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle +soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami, +mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet +ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie +d'Édouard? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes +politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos +principes aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a +cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la +sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez point une +solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé +au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé,--n'exagérez +pas votre délicatesse,--Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec +réflexion. Parce qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de +lui répondre: Voilà le mien?--Mais si vous aviez beaucoup de missions +semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et +seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se +dépouillerait sur vous. Il vous faudrait avoir de la délicatesse, de la +fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le +souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir +dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver +un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir +aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait +exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à +la famille d'Édouard: votre fortune, votre rang dans le monde, ce que +vous êtes enfin, est son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions, +je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la +moitié, Maurice. + +--Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé +pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir! Tout ce que +vous m'avez dit en faveur d'Édouard, je le pensais.--Mais le plus +impénétrable silence là -dessus.--Voici Victor.--Pourquoi n'êtes-vous pas +toujours aussi bonne pour moi, Léonide? + +--Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice... + +Victor les rejoignit. + +--Écoutez-bien, pèlerins égarés: + +Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche. + +Et Reynier commença son épisode au bruit des roues broyant les feuilles +tombées. + + * * * * * + +En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort. + +Quand il l'eut parcourue, il dit:--Mon amie, vous irez au bal de Senlis; +j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta +rien. + +--Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne +me permît pas d'aller à ce bal! + +--Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice. + +Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les +routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est d'ailleurs +plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis. + +--Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait +été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût +craint de paraître le provoquer. + +--Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal +cette année. + +--Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché, +mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse. + +Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire. + +--Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis: +c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce bal.--Et moi! + + + + +XIII + + +L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez +Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières +promenades d'automne, aux étangs de Commelle. + +Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le +vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions. + +Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de +Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à +ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de +complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin, +il lisait les colonnes du _Moniteur_ ou causait à voix basse avec +Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse +de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était +certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en +loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. +Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans +être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture. +Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient, +s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres +rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la +salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le +vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée: +«Quand vous serez fatigué nous partirons.» + +Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de +fondation. + +--Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé +à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué, +n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment +plus de maintien. Ma femme l'aime comme une sÅ“ur. Ici vous n'avez pas +à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et +si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens +que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne +répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de +s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à +Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination +ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence +de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage. +Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères, +également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. +Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de +Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre +prudence devancera toujours la vôtre. + +--J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma +profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous +ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la +jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien +après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me +trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que +Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle +s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris +chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient +suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul +ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse +des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela +signifierait-il quelque chose. + +--Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure +Maurice. Serait-ce le cÅ“ur qui parlât en elle, il n'y aurait encore +aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir +d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en +l'appelant dans le monde réel. + +La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure +en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se +forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit +entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports +d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à -tête. Il neige +au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à +cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens +veillent. + +Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province +surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est +cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la +vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr, +et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin +d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage +reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à +bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en +ont le caractère, personne n'y a quinze ans. + +Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au +fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de +monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble +indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le +trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a +sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, +femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes +surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule. + +Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion +bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il +rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et +l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions +et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils +respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de +pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques. + +Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur +tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont +sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Éteints et +muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme +une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les +luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la +chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de +marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent, +à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les _Mille +et Une Nuits_. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur la tapisserie; +il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde. + +Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des +assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts, +d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas +avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement +le plus absolu. + +--Vous êtes triste, Caroline. + +--Non, madame. + +--Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis. + +--Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure. + +--A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère +contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne +trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile, +vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous +l'apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. Il +vous manque une mère; vous n'avez pas de sÅ“ur: pourquoi ne vous +feriez-vous pas une amie bien dévouée, bien attentive?... + +Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans les +siennes. + +--Que dirais-je à cette amie? + +--Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos pensées les +plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité +des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle +supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à +l'objet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être +plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette +amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait +toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous +disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à +cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit +dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous +pourriez répondre à cette amie: «Non,» mais vous n'arracheriez pas votre +main de la sienne. + +C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline, +que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec +une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre, +encore moins habile que Léonide. + +--Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque +tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie. + +--Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection +est digne de vous? + +--Je n'ai pas d'affection... je ne sais... + +--S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos +doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous +conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je +suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste, +à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix. + +--Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque autant que je +vous aime. + +--Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre +inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le +mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme; il +souffre,--il nous le confie chaque jour,--de penser qu'il peut vous +laisser, par une mort trop prompte, seule et isolée au monde. Dût-il +vivre encore de longues années, son arrière-vieillesse serait consolée +d'avoir pour appui une nouvelle famille..... + +--Il vous a dit cela, madame? + +--Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon enfant, pour +cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance suis en position de +vous dire la manière dont monsieur Clavier apprendra votre amour. + +--Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque vous m'aimez +tant... + +Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut que +rougir. + +Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, bruyant +comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle de billard, d'une +main agitant victorieusement une queue, tenant dans l'autre un verre de +punch, et criant de manière à troubler le boston, l'écarté et le loto, +trinité silencieuse et presque endormie, qu'il avait gagné la poule; une +poule superbe! une poule de cinquante francs! + +--Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes les +figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation de +Victor. + +--Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant chacun, en +mouchant mal à propos les bougies, en marchant sur les fiches, en +bouleversant les cartons du loto. Ce fut un coup de vent qui souffla des +ternes où il n'y avait que des ambes, réduisit d'imminents _tombola_ à +la nudité de l'extrait, et mit à découvert des écarts sous lesquels +reposait le sort de la partie. + +Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près de M. +Clavier, et lui proposa une partie. + +Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos lointains +et perdus. + +Les jeux recommencèrent. + +Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse de +Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait compte des +progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale de son hôte. Il était +parvenu à le rendre moins farouche à mesure qu'il avait gagné de +l'opinion qu'elle serait moins hostile au vieillard. En se rapprochant, +les préjugés réciproques s'étaient évanouis; un grand pas était fait. + +Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de +Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée +de son frère. + +--Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre +réunion? + +--Oui, madame. + +--Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse? + +--Beaucoup. + +--Et monsieur Ernest? + +--Je ne le connais pas. + +--Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable? + +--Il est fort enjoué. + +--Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes +pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en faire l'éloge. + +--Je l'estime beaucoup, madame. + +--Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir. +C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est +possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir +cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant +plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait +heureux d'obtenir la main. + +Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses +insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas: + +--Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié. + +Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique +avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu +un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins +bords: il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table +d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il +baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à +laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait +encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion +lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à +vous! échec à la dame! + +Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des +bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la +soirée et faire diversion. + +--Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir. + +--Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts. + +--Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela! + +Les mamans souriaient avec finesse. + +--Est-ce le nain jaune? + +--Non, messieurs, mieux que cela. + +--Est-ce l'as courant? + +--Vous ne devinez pas, mesdemoiselles? + +--Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas. + +--Vous n'y êtes pas encore. + +--Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles. + +--Voyons, parlez, lui dit Léonide. + +--Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence. + +Maurice sonna. + +Un domestique apporta une corbeille voilée. + +Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La +corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis +d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des +dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de +quincaillerie. + +--Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie +tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne +toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce. + +--Oh! c'est charmant, quel bonheur! + +Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les mères +payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la +complaisance de Maurice. + +--De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à +celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le +mériteraient. + +--Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice. + +--Nous verrons cela. + +--Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez +dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge +de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du +silence! + +C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M. +Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et, +soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là , car il était +partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille. + +Léonide commença à nommer les lots. + +Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On +courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le +retournait de cent façons. Des cÅ“urs battaient, des applaudissements +accompagnaient les meilleurs lots. + +Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.--Le regard de +monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes pas heureux, mon +enfant, vous le savez.» + +Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile +étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier +amena avec peine pour elle un lot plus volumineux que les autres. On vit +d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin +une étoffe de soie blanche et verte: c'était une ombrelle. + +C'est le plus beau lot: les bravos retentissent. Toutes les jeunes +demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'elles ont été moins bien +partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, avec un +tremblement nerveux mis naturellement sur le compte de la joie, reçoit +l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, tremblante et +décolorée, auprès de M. Clavier. + +--Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que vous perdîtes +l'automne dernier dans la forêt. On dirait la même. + +La remarque est faite par M. Clavier: elle achève l'abattement de +Caroline. + +Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir. + +Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaux sur les +épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci rendent à +leurs mères, les domestiques allument leurs falots dans l'antichambre. + +Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose dans +Chantilly: on entend la neige bondir mollement sur la pelouse. + +Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la bougie +mourante, Léonide réfléchit profondément. + +Caroline de Meilhan non plus ne dort pas. + + + + +XIV + + +Quelques semaines après cette soirée, M. Clavier s'acheminait selon son +habitude vers la grille du jardin pour la fermer, quand l'afficheur +public vint coller un placard contre l'un des piliers de la porte. + +Comme la vue de M. Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il allait +être nuit, il fut obligé, pour savoir le contenu de l'affiche, d'avoir +recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline. + +A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, et lut +d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature +municipale, ces premières lignes: + +«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort +le nommé Édouard de Calvaincourt...» + +Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent: elle est +obligée de recommencer une lecture dont l'impression, quoique profonde, +s'explique en pareil cas par la sensibilité la plus commune: + +--Ne vous effrayez point, Caroline; cet arrêt n'a pas encore reçu +peut-être son exécution. + +Elle reprend: + +«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort +le nommé Édouard de Calvaincourt pour avoir attisé la guerre civile en +Vendée, et conspiré à main armée contre l'État.» + +Le poignard entra deux fois dans le cÅ“ur de Caroline, de plus en plus +défaillante, près de se trahir par l'excès de la douleur. + +Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de notoriété +publique que le condamné était, depuis plusieurs mois, caché dans +l'arrondissement de Chantilly, et que tout habitant devait s'attendre à +l'estime du gouvernement et de ses concitoyens s'il découvrait le +coupable dans sa retraite pour le livrer à la justice. + +--L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, pour dénoncer +un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle donc plus aujourd'hui mettre +une tête à prix! le prix du sang s'appelle estime! + +Des pleurs!--sans doute, c'est noble! c'est dû au malheur!--Pleurez, mon +enfant! J'aime à vous voir ainsi; quand on donne des larmes à ceux qui +ne nous sont rien, on répandrait son sang pour ceux qu'on aime. + +Mais ils le dénonceront! on a toujours dénoncé: plaie humaine impossible +à fermer. Ce soir, avant demain, le bruit courra dans les campagnes que +le gouvernement donne un million à qui ramènera le fugitif. Un million! +on vous jettera six francs, misérables! comme pour une tête de loup.--A +tout prendre, six francs valent encore mieux que l'estime des +gouvernements et des citoyens qui encouragent les délateurs. + +Qu'il vienne ici! que le sort le pousse à notre porte.--Je veux qu'elle +reste ouverte désormais--et il verra le cas qu'on fait ici des ordres du +gouvernement. Le dénoncer! mais la maison sera à lui, notre table, mon +lit, notre vie pour le défendre. Oh! qu'il vienne! qu'il vienne! + +Pas de pleurs! pas de pleurs! Caroline! du mépris,--pas du mépris,--il +va faire nuit, suivez-moi! Commençons notre tâche. + +Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur de +l'affiche, il lui dit:--Déchirez sans peur, mon enfant, déchirez! + +L'affiche fut enlevée. + +--Aux autres maintenant. + +Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. Au bout +d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans tout le bourg. + +Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline; +pendant longtemps elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui ne +cessa que par l'épanchement de ses sanglots et de ses larmes. + +M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du jardin et +du salon, il passa la nuit à écouter si aucun pas ne foulait en fuyant +le chemin tracé par son inquiète générosité. + + + + +XV + + +Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant, +sur un des côtés, la grande route de Chantilly à Paris. + +Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que pénible, les +chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux. + +--N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque distance. +Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide. +Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois. + +--C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets? + +--Diable! j'avais recommandé pourtant à ma sÅ“ur de les mettre sur la +table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura +rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord; +ensuite... mais, arrêtez, Joseph. + +Le cocher arrêta. + +--Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il y aurait +quelque imprudence à la parcourir sans précaution? + +--Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et +repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions fort bien être +attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre. + +--Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les +pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!--nous sommes déjà loin,--songe. +Bah! + +--Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant, +que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à +Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, la caisse des +contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le +percepteur en est encore malade. + +--Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les heures +qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly. + +Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra +dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice, +qui descendit seul. + +--Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les pistolets. Je +n'éveillerai même pas Léonide. + +Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra. + +Toutes les lumières étaient éteintes. + +Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table où Léonide +devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas. + +La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher +dont il avait la clé sur lui. + +Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de peur +d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en +chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la précaution +la plus attentive, il glissa presque sans frottement la clé dans la +serrure. La clé cria,--maudite clé!--Une pression plus dure, un coup sec +du poignet, assourdit le cri.--Un tour de gagné.--L'armoire était fermée +à deux tours! Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle +éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été +bien plus simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit +cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou ouvrir +alors, c'était s'exposer à produire le même bruit. + +Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et +l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été fermée, les +pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant tous les échos +de l'appartement. + +--C'est moi!--c'est Maurice!--Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais +mes pistolets,--Léonide, c'est moi.--Et, en répétant une troisième fois +c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa femme, tout en tremblant de +la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte, qu'il ne l'entend ni +se plaindre ni respirer. + +--Serait-elle évanouie? + +Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est +pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. Il se porte vers +l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue. + +--Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!--Au +jardin?--Et que faire? il y a trois pouces de neige. Au salon? j'en +sors.--Dans sa chambre? j'y suis.--Nulle part.--Où donc? + +Mais alors?--Oh!--non l'idée est absurde,--la supposition atroce. A quoi +bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, comme de coutume, jusqu'à +l'entrée du caveau; j'en ai moi-même fermé la trappe. La trappe est donc +fermée, je ne suis pas fou.--Bien.--Mettons de l'ordre dans mes +idées.--Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses +genoux cognaient, en se heurtant, le bois du lit.--En vérité, je me +trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?--je +n'y suis plus.--Je les ai sous le bras et je les cherche.--C'est +bien.--Maintenant, je vais descendre.--Elle aura été... sans doute... à +quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit qu'elle était allée?... +Oh! que je me fais du mal inutilement! Mais c'est honteux... quelles +pensées! Assurons-nous: ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle +à manger; et si elle est ouverte, alors... + +La trappe était ouverte. + +Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité +extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient. + +La trappe était ouverte! + +Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe +élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. Il +plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du +caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là -bas: +sa femme! + +Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête +bruyante, la main armée. + +La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur +les trois marches de communication du pavillon au caveau. + +Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, en allongeant +la tête: il monta la première. + +Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces +rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa face aux +carreaux. + +Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de +leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: c'étaient bien un +homme et une femme: c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Édouard, +mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais +corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si +monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de +l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements +renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le +carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de +cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement +positif de sa vie. + +Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui. + +Décidément il allait frapper, se faire ouvrir. + +--Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare! +J'entrerai le chapeau à la main. + +Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace +de son haleine sur les carreaux. + +--Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je +le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma +récompense.--Le tuer!--ce n'est pas assez. + +Et si je le dénonçais! + +Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice. + +--Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce. +Consolante idée!--L'hospitalité? dira-t-on.--Et l'adultère? +répondra-t-on.--C'est vil, la délation; c'est donc beau ce qu'il fait? + +Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets. + +--Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte, +le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une +heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie +du Palais; c'est cela! + +Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. A la +dernière, une crainte le frappe. + +--Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et +écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas +quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me +demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez +moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet +inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. +Voilà ! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire? + +Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne manque plus +qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une +résolution! + +Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine du +caveau s'ouvre. + +Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit cesse; la +porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son +passage!--elle ou lui! + +Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres +grotesques derrière les implacables carreaux. + +Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: il est déjà +là -haut. + +Cet habit est celui d'Édouard.--Il le reconnaît bien. Que veut dire ce +vêtement jeté avec des éclats de rire?--En sont-ils maintenant à +l'orgie? + +--Les dénoncer? non!--Mais... Et il exhale un soupir de victoire.--Puis +il rit comme un malade dans ses rêves,--mais... + +Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux montres en +diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues--et il les glisse +dans les poches de l'habit d'Édouard. + +Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un +dénonciateur:--je suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a volé. +Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. Que +répondra-t-il? Qu'il se nomme:--et son nom seul le dénonce. Qu'il taise +sa famille:--et il est condamné comme voleur!--Comme voleur! + +Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.--Édouard m'a fait +infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon +front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule. + +Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce +cri:--Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement! + +Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés chez moi; +à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si +riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on +y croie, tout sera découvert!--alors ma vengeance reste ignoble, inutile +et petite. + +Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de +déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y +avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la +porte du pavillon. + +Se résumant froidement,--il se dit: Deux moyens me restent: la tuer et +m'exiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon +existence,--ou me taire: renvoyer Édouard sans rien lui laisser +soupçonner,--garder ma femme... comme tant d'autres. Je croyais que cela +était impossible sans mourir. + +Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se +poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, +confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe. +Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible +cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son +cÅ“ur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois +les marches du caveau, traversa le salon, descendit au jardin, en ferma +la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler +aux chauves-souris. + +--J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor? + +--Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes. + +Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent. + + + + +XVI + + +Maurice, à sa première sortie, était à peine monté en voiture avec son +beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au pavillon d'Édouard: ce +qui explique la scène du chapitre précédent. + +Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle en avait +l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de revenir, une fois +parti. La fatalité avait amené le reste. + +Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de son mari, et +qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti de quitter +Chantilly sans se venger, son entrevue avec Édouard ne pouvait figurer +qu'ici. + +--Vite! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite!--Tenez, voilà pour +vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. Voyez! c'est +superbe; de l'hermine partout. Mais nous admirerons plus tard. Dix +heures déjà ! cinquante minutes pour nous rendre à Senlis; il sera près +de onze heures quand nous arriverons. Hésiteriez-vous, Édouard? + +--Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet +pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi! +mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant +que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue. +Vous n'êtes point,--convenez-en,--d'un caractère à vous contenter du +plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous venger... +Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir +sous le masque, je n'en croirais rien. + +--Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un +ton railleur; mais continuez vos conseils. + +--N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et +pour une autre personne l'occasion d'une rencontre fâcheuse au lieu +d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont vous ne +serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir +demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, +c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec +cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, +Léonide, que vous comprissiez cela. + +--Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! Restez donc ici; +qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma +vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si +j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller +d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre +les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances +défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. +Édouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de +respect que je me dois. + +--Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui assure que +madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous +entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle +parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque +conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que +vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je +redoute tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces +petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal. + +--Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache +d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table,--dans +ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux +carreaux de la porte vitrée,--capitulons. Combien d'heures voulez-vous +que nous passions au bal de Senlis, Édouard? + +--La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? Est-ce que +dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage +d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à +personne. + +Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement, +Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide +et lui dit: + +--Y souscrivez-vous? + +C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient découpé, +sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement +cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de +Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection. +On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur +qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, +s'il est exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus +naturel. + +Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard la peine +mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle +n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances +opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où +Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée, +le nÅ“ud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline +qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui était-elle dans la forêt, +lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Édouard? c'est impossible, avait +d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une +femme dit: C'est impossible, elle doute déjà , si elle ne croit +fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, +pour arracher à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse +supposition. + +--Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient à ceci: «Vous +n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua Léonide d'un ton presque +blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous +n'osez vous avouer. + +Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur +que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout, +elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime.» + +--Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie que dans +d'autres. + +Édouard fut soulagé. + +--Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari, +recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant +celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup +d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je +n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les +recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de +circonspection à sa conduite. + +--Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons +trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce +costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine; on +jurerait que l'enfer l'a brodée de toutes ses langues de feu. Approchez +que je l'admire. Mais prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez +reconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher +sous une mantille un peu ample. + +--Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Édouard; +as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par +la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je +n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas +qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais +plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale +n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait +accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à +ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée +à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes +est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas +caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le +trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le +dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner +du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou +de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée. +Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui +tonneraient ainsi à nos oreilles: «_Je te connais, Édouard de +Calvaincourt!_ Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non, +restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de +cÅ“ur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant, +lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je +voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore. + +Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle +aimait à lui faire sentir les palpitations de son cÅ“ur à travers le +juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si +avantageusement son costume de Bohémienne. + +--Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon +tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont +plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est +rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un +assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que +j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai +vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains +ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma +parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez +hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans +ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix. + +--Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence +même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les +soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on +chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont +transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la +vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise +sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une +spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est +une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que +nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous +serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par +des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de +notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de +chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec +l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le +porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, +moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,--moi j'en frémis,--que le pierrot qui +te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le +polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur +des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre +les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile? + +--Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons +plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses +perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous +l'aurons été pour rien. + +Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta +dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il +quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de +désespoir. + +--Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant +réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une +occasion dans ma vie,--ne fût-ce que pour en rire dans ma +vieillesse,--où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le +greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers +de gendarmerie, porteurs de mon signalement. + +Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, +étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux +déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le +galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent +essoufflés sur la causeuse. + +C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir +tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient +exaspéré. + +Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle +emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci +ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert +avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même +grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard +crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de +L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau +de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus +tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas +sollicité. Il le cacha sous son habit. + +--Et maintenant, partons, Léonide, partons! + +--N'oublions-nous rien, Édouard? + +--Parbleu si, mon amie: mes pistolets. + +--Tes pistolets! + +--Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite +boîte encore. + +--Que veux-tu en faire, Édouard? + +--Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des +gendarmes. + +--Du poison! Édouard? + +--Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras. + + + + +XVII + + +Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le +clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à +l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant +par le grincement du char-à -banc non suspendu. Pour la solennité du +jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture: +diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui +rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de +Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui +sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas +d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à +la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont +l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au +bouquet de fleurs d'oranger. + +La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de +lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les +frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition +des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois +prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des +loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et +accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la +bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui +les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées +commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant +la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du +collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau. + +Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les +rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge +d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt +foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la +crème. + +Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, +a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu +d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec +le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les +établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de +décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à +métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes +parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la +mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la +sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil +municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la +dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à +donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole +de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils +du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie +aux deux bouts de la salle de jeu. + +En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à +raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une +égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs +ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches +portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser +le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui +limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des +électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de +joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil +de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un +instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au +contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt. + +On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les +toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals +de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de +modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des +plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées +de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager +plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, +reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des +prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités +impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et +d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de +satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des +visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à +ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les +négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra +cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le +masque a inspirées! + +Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux +éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son +costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit +de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la +retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de +Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et +rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie +avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu +tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, +qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches +miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues +paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre +mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de +soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les +premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les +vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, +à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un +collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se +divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de +ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, +jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la +même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, +jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, +mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre +compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à +ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent +d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore +en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau. + +M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il +passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de +jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, +aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous +sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles +soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution +du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques +signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la +mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de +conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue +d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore +à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble +origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la +révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à +côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. +Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement +leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs +de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont +parle Tacite, mais jamais au Spartacus. + +Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y +trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez +ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous +foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont +longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et +dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent +grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats +lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux +druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la +primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine +est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe +comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers +âges du monde. Ce sont les _hommes conventionnels_. + +L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de +lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le +plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait +l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible +que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées +contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de +ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier +trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le +président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, +assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie +générale par un travestissement coupable. + +Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard +qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son +côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement. + +Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est +croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas +d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque +tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie +n'enfoncerait-elle pas dans le cÅ“ur de cette enfant, si étrangère à +la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle +jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de +Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard. +De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une +jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se +joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras +encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de +se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il +désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette +soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques +torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau +d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas +même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il +n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher +d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce +bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: +pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais +cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence +que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? +Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler +l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à +n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles. + +Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue. + +Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition +le cÅ“ur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la +conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la +danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de +M. Clavier. + +Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à +laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait, +éveilla l'attention d'Édouard. + +Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux +groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec +sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec +effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main. + +Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques +minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment +raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu +décontenancées à leur place, meurtries au cÅ“ur de quelque bonne +vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice. + +Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles, +offraient la main, mais non sans hésiter. + +Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son +masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa. + +Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique, +et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de +dix-huit ans à la devineresse. + +Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un +passage aux têtes les plus impatientes de voir. + +--Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de +quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de +fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes +tous les deux? + +--C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue. + +--Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est +trop jolie pour qu'on la coupe. + +Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:--Calme-toi. J'ai dit: Deux +hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre. +L'oracle est-il si menteur pour cela! + +--C'est encore faux? + +--Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe! + +Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque +jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle. + +Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette +malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager +l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A +l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il +jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment +l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge +n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie. + +--Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme +déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa +dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau +d'un enfant.--Lis dans ma main, Bohémienne! + +--Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en +riant follement aux éclats; oh! dans ta main! + +--Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne? + +--C'est que je ne l'oserais jamais. + +--Ne serait-elle pas assez blanche? + +--Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée +de la soirée. L'impossibilité n'est pas là . + +On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans +l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie +bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait +d'un bout de la salle à l'autre bout: + +--C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne. + +--Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille! + +--Non, elle est plus grande. + +--Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme +d'inspecteur forestier? Comparons. + +Un monte au-ciel de six pieds s'avançait. + +--Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste +retiré à Vineuil, tout simplement. + +--Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure. + +--Ajoutez, poursuivait un autre, même voix. + +--Elle parle vite comme elle. + +--Elle rit comme elle. + +--C'est elle! On te connaît, Bohémienne! + +--Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la +confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur +cette observation de la Bohémienne. + +Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un +point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune. + +--Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne. + +--Dans tes doigts, petite mère. + +--Dans mes doigts? + +--La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner. +Elle avait enfin compris. + +Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança +brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle. + +Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche. + +Édouard se plaça derrière cet homme. + +--Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de +lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!... + +Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la +forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir +de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de +ses burlesques réquisitoires. + +--C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua +solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de +Haut-Lieu. + +--Très-bien! Après, Bohémienne? + +--Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de +la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un +dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de +Haut-Lieu que je dois prophétiser? + +L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert +de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque +de Léonide. Le masque allait tomber. + +Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui +l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche. + +Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne; +sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux +polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle +s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique. +Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée +madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant, +menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de +poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une +voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis. + +Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur les membres +d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de +Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà +immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du +secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable +spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté +de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que +la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la +verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances +contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle +qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide +portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de +cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première +syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le +cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé; +elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage. + +C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de +reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se +faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile; +le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles, +que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était +la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la +magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se +risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait +pourquoi. + +Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le +sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de +paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les +alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples +mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à +Léonide. + +Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour +l'acquit de leur archet. + +La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout +aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités +blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout. +Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à +deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux +costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le +sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le +colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre. +En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés +à la porte d'entrée. + +Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune +personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne. + +--Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va +pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable +Pluton est un père, et cette laitière sa fille. + +Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et +des gestes respectueux. + +--Voyons ta main, ma laitière? + +Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:--Il me faut deux +témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont +ici, rassurez-vous. + +Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec +elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes +gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les +forçait de jouer. + +--Comédie complète, messieurs. + +--Voici le vieillard,--Léonide désigna le Pluton,--voici le tuteur, le +barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage... + +Pluton eut une faiblesse. + +--Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce. + +--Sa nièce, la voilà . + +--Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce; +dans trois mois le monde dira: C'est sa femme. + +Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le +vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes. + +--Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle. + +--La folle ce n'est pas moi, c'est la sÅ“ur de monsieur, de ce +respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle +s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient, +ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une +requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas +ses biens à sa vénérable servante. + +--Tu as donc parlé, mon frère? + +--Non, c'est toi! + +--Je n'ai rien dit. + +--Tu as tout dit! + +Les deux frères étaient prêts à se déchirer. + +--Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la +laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa sÅ“ur, et sa +sÅ“ur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont +interdits. + +--Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai? + +--Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton. + +Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit. + +Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages. + +Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse +Léonide et la promène en triomphe autour du bal. + +Édouard se ronge le cÅ“ur. + +--Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui +avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que +cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée +de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite +le dénoncer ici. + +Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert. + +--Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes +particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le +visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives. + +Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard. + +--Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon +mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous +comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour +la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est +tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre +d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne +vois pas qui se lèverait. + +--Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement +pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une +vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix +sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez +basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez +abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son +masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au +mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à +permettre ces libertés. + +--Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des +blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je +respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont +permises aussi. + +Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice. + +Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à +Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M. +Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune +fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable +fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires +contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés, +éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour +l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de +Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris. +Ils s'amusaient tout simplement. + +Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à +Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se +monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret +pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait +probablement éclater. + +--Toutes trois fort jolies, sÅ“urs toutes trois, que voulez-vous +savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel; +suivez-moi.--Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une +avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on +vit le ciel.--Regardez ces étoiles.--Son doigt était levé. + +Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron +du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du +mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes +allumées. + +--Regardez ces étoiles. Celle-là , c'est le _Cocher_, elle a présidé à la +naissance de votre père; celle-là , c'est la _Bacchante_, votre mère est +sous sa protection immédiate; vos maris sont dans _la voie Lactée_, et +le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune. + +Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux +compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun, +Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs, +appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé +de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur +l'opportunité de plus longues révélations. + +--Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour +nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque? + +--Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient. + +--Oui! oui! elles nous amusent. + +--Place à la valse! assez de méchants propos! + +--Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne: +déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à +entamer. + +--Nous danserons! + +--Elle parlera! + +--C'est ce que nous allons voir. + +--C'est ce que nous allons entendre. + +Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: _A vos places, +mesdames! En avant deux!_ ne ralliaient personne. + +Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les +groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide: + +--Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant. + +--Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, +mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien. + +--Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est +fait pour toi; exerce ta sagacité. + +--Tu es maître de forges. + +--Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce +colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat? + +Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide. + +--Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout +bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je +divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas? +Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de +projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta +femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de +la justice; tu es maître de forges! + +--Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie. +Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties. + +Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; +c'était plaisir à le voir. + +--Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon +confesseur et à mon notaire. Je me vengerai. + +--Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant +sur l'épaule. + +Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges. + +--J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la +mienne. + +Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui +avait lancé cette idée; l'homme avait disparu. + +Édouard venait de sauver la vie à Maurice. + +L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard +s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito +de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à +elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors +de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main +dans celle de la Bohémienne. + +Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras +tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit +fondre son cÅ“ur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde +que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer +deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice +au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant +il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous +les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit. + +--Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la +main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre, +bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand +la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre +ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de _Diane_, où +tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le +rond-point des _Lions_, où vous vous dites adieu! + +--Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh! +vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est +étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur +l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta +tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! +n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,--parle!--pour lui +reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard +de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter. + +--Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que +son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce +bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités; +nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne +connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu +es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à +l'homme hypocrite, ingrat et sans cÅ“ur, ce portrait,--Léonide, mit un +médaillon dans la main ouverte de Caroline,--ce portrait céleste, +angélique et malheureusement sans modèle. + +Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché, +répétant:--Ce portrait! ce portrait! + +Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait! + +Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la +galerie était impatiente de le voir. + +Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés +à sa ceinture, derrière les pans de son habit. + +Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua +qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main, +accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui +avait servi de modèle. + +--Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix. + +--C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon +dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre +excellent archevêque. + +La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit +amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place +sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux +paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il +ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait +plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la +musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la +gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à +Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des +projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour +sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un +billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant +découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de +refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à +ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine. + +A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour +débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par +quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à +des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son +rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le +cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le +rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences. + +--Enfin! + +Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide. + +D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec +elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour +ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne. + +La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes +qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut +placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la +lutte qui s'était établie entre elle et Léonide. + +Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur +les chaises. + +Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée. + +De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée. + +On eût dit que le bal allait s'ouvrir. + +Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes +toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère. + +La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le +domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était +parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la +pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur +du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était +parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait +sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait; +plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute +raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à +propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec +raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette +demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de +peu de portée. + +--Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué +personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que +sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas? + +Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal. +Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des +railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de +Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré +de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations. + +Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines +n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au +milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la +pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en +théorie qu'en pratique. + +Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables +machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance +d'Édouard. + +Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée, +mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions +que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de +passe-temps. + +Léonide voulut parler. + +On écouta. + +Et quel silence! un silence d'échafaud. + +--Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel +arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a +vu tes fruits. + +--Obscur! obscur! + +--Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère +avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu +cesserais d'être mère après t'être mariée. + +--L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle, +nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant. + +--Un flambeau! + +--Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant +pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur +les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de +maternité, que les moins intelligents comprirent. + +D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur, +indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi +impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs +maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays. + +Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la +malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance +sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme +évanouie, à terre; là , des femmes se cachant le visage; là , une femme se +précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas. + +Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition! + +Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit: +«Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme +le cauchemar sur le sommeil: A moi!» + +--A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun: +j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque! + +Ne les devines-tu pas? + +La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une +femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches +parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme +pour que la lâcheté s'y cachât mieux. + +Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à +tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où +tu es. Tu n'es pas une femme! + +Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup +comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues +par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les +étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la +sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es +pas une femme! + +T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas +une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la +présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le +bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main +française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour +échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas +une femme! + +A bas le masque, monsieur! + +Voilà ma première prédiction, beau masque! + +Ne devines-tu pas la seconde? + +Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle +se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être +assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal +fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une +femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez +trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme. + +Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme +je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je +vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier +plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une +place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton +art serait en défaut avec moi: garde ton visage! + +Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes. + +Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe +de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste, +les pattes, les rubans et les agrafes. + +Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des +ongles qui venaient de le déchirer. + +Léonide tomba sur Hortense. + +--Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé! + +--Et moi, monsieur? + +--Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume +aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard. + +--Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à +faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de +connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler +lorsque cette femme s'est tue. + +--Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de +moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me +suis donnée. + +--Monsieur, vous êtes un insolent! + +--Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert. + +--Je vous insulte. + +--Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde +connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le +vôtre. + +--Mais sortons! Venez!... ou bien!... + +--Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne +seriez-vous pas un assassin? + +Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant +le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux +de n'être pas masqué!... + +--Pas si heureux que vous de l'être. + +--Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui +m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur; +croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que +je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que +j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon +visage. Reculez-vous! + +--Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne +vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la +salle. + +--Il y est, dit Édouard. + +Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que +des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un +jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les +maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à +elles. + +Jusque-là , la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et +paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident +qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas +amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les +interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer +sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie. + +--Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi, +bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette +enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je +dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis +celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme +frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il +pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent +plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car +que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche +m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à +découvrir que je suis son amant, si je l'étais? + +--Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point +là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de +méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y +restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du +plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul +n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. +Fermez les portes! + +Les portes furent fermées. + +--Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six, +de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas! + +La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des +hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il +appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide. + +Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui, +saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses +poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le +visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et +l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur! +vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, +de celui de cette femme ou du mien: Regardez! + +Le masque d'Édouard tombe à terre. + +--Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache +son visage dans ses mains. + +--Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond. + +Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom. + +Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une +certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette. + +Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par +le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites +votre devoir. + +Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est +perdu: + +Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans +la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes +tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du +talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un +mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du +jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue, +en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé. + +Son cÅ“ur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents +se choquent; mais Léonide? + +Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses +côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les +sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le +voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au +lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du +perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la +peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper +Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le +plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques +minutes, il avait couru le danger de laisser la vie. + +Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée, +M. Clavier et Caroline. + +--Venez, dit Édouard à Léonide, venez! + +--Vous! ici? + +--Pas un mot, madame, venez! + +--Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à +quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly. + +--J'y serai, mort ou vif. + + + + +XVIII + + +A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était +arrivé. + +En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son +cabinet. Il était fort pâle. + +Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: «Trois +cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille +francs? Affreuse spéculation!» + +Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta +au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses +mains, il répéta devant la glace: «Affreuse spéculation! Trois cent +mille francs, ou l'affaire est perdue.» + +Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois +depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait +et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A payer trois cent mille +francs! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent; et moi qui le +concevais si modeste, si facile! Ah! pourquoi ai-je eu un instant +d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma +femme...» + +L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident +malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons +de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût +pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation +à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir, que quelques +propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner +précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une +vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils +pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres +propriétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc +agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires +incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix,--il le +fallait bien,--ridiculement exagéré qu'ils en demandaient. C'étaient +trois cent mille francs à noyer dans le gouffre. Tout le génie de +Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la +Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on +ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante +mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent +mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave +au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande +affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait +tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces +trois cent mille francs, Maurice se désole dans son cabinet d'avoir tant +sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier +dix fois davantage. + +--Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos domestique +pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens +de réparer cette brèche faite à ma fortune! Mais non: mon existence a +été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là , sur mon +cÅ“ur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici: +quel rôle jouer? Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre +mes deux malheurs.--Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!» +et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au +premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi!» +Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune +homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner +que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai +plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait +ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le +croirait pendant deux mois; ensuite on rirait, on murmurerait, on +supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été +un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si, +par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à +croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais +séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les +petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de +silence et de tant de chasteté! une rumeur de blâme à travers ma vie, un +souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes +actes. + +Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma femme, +devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à ma table, ce soir; +qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; qu'il me demandera, lui, +des nouvelles de la Vendée. Et je ne dirai pas à celle-ci:--Cet homme +est votre amant, madame! à celui-là : Oui, vous êtes son amant, et de +plus vous êtes condamné à mort; sortez! + +--Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que tu ne +sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! ni des +inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour tes opinions; les autres +sans courage pour te délivrer. Nous avons la simplicité de croire à la +noblesse d'opinion de ces gens-là . Qu'il eût séduit Léonide au bal, où +les femmes sont au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que +sais-je, moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les +mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs, +ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir pour ennemi; mais +lui faire manger mon pain et mon honneur! Je n'ai été qu'un pauvre sot, +dupe de mon bon cÅ“ur; et j'éprouve que le plus sage est de ne compter +sur aucune reconnaissance dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse +d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une +société armée de pointes empoisonnées. + +Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je besoin d'être +si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances, et ma +tâche est de les lui procurer, n'importe à quel prix. Ma jeunesse, mes +nuits, ma réputation sont sacrifiées à échafauder son ambition. Et quand +je rentre chez moi, chercher le recueillement en récompense de mes +luttes au dehors, un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au +dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis +d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent, +c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées sur ma +tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de surprendre l'adultère +auprès de mon foyer, qu'une femme, imbue de je ne sais quelles stupides +maximes, se dresse devant moi et réclame sa liberté. Et que +feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres? Comment le +seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux? + +Léonide parut à la porte du cabinet. + +L'altération de ses traits était moins la marque du repentir et de la +peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses lèvres +tremblaient. + +Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent. + +Maurice lui avança un fauteuil. + +--Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que M. Édouard?... Mais +je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle en apercevant la +figure de Maurice au-dessus de la sienne. + +--Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez. + +--Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez. + +--La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que m'importe de +qui? Le confident est bien choisi! + +La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la colère à +l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée et une équivoque +inattendue, elle fut saisie; la respiration lui manqua. + +--Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé ainsi +vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. Je ne lui +supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de facilités, dans la +position où il se trouve, de se prodiguer en bonnes fortunes. Il est +présumable qu'il n'aura pas poussé au delà des limites de la prudence le +cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passion +avec les restrictions de la retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de +m'instruire. + +Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne +laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle s'épuisait, dans la +rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées +de son mari. Allait-il au-devant des délations qu'elle apportait, ou les +tournait-il contre elle, irréprochable qu'elle n'était pas? + +Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir. + +Elle se mit à rire à gorge déployée. + +Maurice la jugea folle ou se crut fou. + +--Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé que vous êtes +son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. Attendez au moins de +connaître la femme aimée d'Édouard. Votre figure bouleversée +m'alarmerait pour votre fidélité. + +Léonide rit plus fort. + +La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. Attaqué +avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais faux, et sans que lui ou +sa femme perdissent dans ce double mensonge l'ambiguïté de leur +situation. + +--Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que vous connaissez +beaucoup. + +--Je le présume. + +--Fort jeune et fort jolie. + +--Puisque vous l'assurez. + +--Qu'il voit assidûment. + +--Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma ce rire +phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous? + +--Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de votre crédulité, +vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon d'Édouard ni qu'on n'en +sort sans difficulté. + +--C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont lieu les +rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, a tant +d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine d'un +sentiment plus tendre, que je comprends la félicité de notre ami. +Seulement il me semble qu'il nous compromet beaucoup; ne trouvez-vous +pas? + +--Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua +Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de subir presque +une accusation, toute gauche de façonner la menace en plaisanterie et +d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas avancé, comprenez-moi, que la +maîtresse de monsieur Édouard fût allée à son pavillon. Voilà des +détails qui vous appartiennent. Je n'ai pas dit... + +--Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je l'assure. + +--C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua Léonide. + +Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement Maurice au +courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle de Meilhan, et se crut +sauvée de tout soupçon. + +--Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard? + +--Oui, et la nuit. + +--La nuit, Maurice? + +--A dix heures, tous les soirs, par le caveau. + +--Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque phrase de +Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice et moi, nous heurter +dans l'obscurité.» + +--Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la lumière +de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon que deux corps +qui ne font qu'une ombre. + +Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit qu'en +serrant les poings et en pesant de toute son énergie morale sur son +corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur. + +--L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie qu'il +avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour lui l'occasion de +répéter son rôle. + +--Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, et qui +aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour qu'elle portait à +Édouard; qui l'a vu pour le dire? + +--Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin des preuves +d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, que vous +accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? Les effets paraissent +vous scandaliser beaucoup plus que la cause. Peut-être, et c'est tout ce +que j'explique de votre surprise, ne comptiez-vous me révéler qu'un +amour platonique, d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes, +avoué un beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant +d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée pour +éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour de cette +femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, honteuse comme +tout ce qui est caché, qui n'a plus même le piquant du mystère, car +celui à l'honneur duquel elle touche est instruit et n'a qu'à choisir +entre les moyens de vengeance. + +Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient +l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait sincère +l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa première +résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour Édouard; elle +s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple témoignage; et +tantôt, croyant sentir des allusions directes sous chaque phrase de +Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle se retranchait derrière +les dénégations comme une accusée. Sa dernière présomption fut que +Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage fait au mari et non la colère +de l'hôte qui avait percé dans ses expressions. + +--Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, que +monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous donc une +conviction certaine, inébranlable, fondée et non puisée dans le doute +que j'ai fait naître peut-être la première dans votre esprit? +Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, qu'une femme soit +assez imprudente pour se hasarder la nuit dans les détours d'une maison +étrangère, et pour y voir un jeune homme caché dans cette maison, sans +craindre d'être aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous? + +--Et vous, Léonide? + +--Non, je ne le crois pas! + +Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère se +retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante ici à +Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. Ils s'interrogeaient +et se répondaient bien plus avec leurs gestes et leurs visages qu'avec +la bouche. + +Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était au tour +de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la femme enfermée avec +Édouard fût la sienne? Léonide, il est vrai, était absente de la chambre +à coucher lorsqu'il était descendu dans le caveau; mais avait-il eu +assez de sang-froid pour s'assurer que ce fût réellement elle et non une +autre femme qui était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide +était presque la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que +l'événement fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une +amie, quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une femme +uniquement d'après la délation grossière d'une ombre sur le mur. Ce +doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage sombre monta de son +visage et ne dévoila un moment que des traits paisibles et +bienveillants. + +--Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec franchise, +que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon d'Édouard. Vous +étiez probablement absente quand je rentrai pour chercher mes pistolets. +Ayant vu la porte du caveau ouverte, j'y descendis, et je fus témoin de +ce que je vous affirme maintenant. + +Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face à la +sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. Son +haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de ses joues +exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. L'essentiel était +de mettre un corps sous ce masque. + +--Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte du caveau +ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! Il descend donc à la +rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait donc qu'il se cache chez +nous? Je ne croyais pas le mal si grand. Décidément c'est une raison +pour que j'achève de vous communiquer le motif qui m'amène dans votre +cabinet. + +Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez +monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de +notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa +passion est un péril permanent pour nous.--Répond-il du silence de cette +femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un +rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt +ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur +incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est +au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans +blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à +Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible +responsabilité aura cessé de peser sur nous. + +--Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y +a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir +pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que +s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait +certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer +l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont +elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là -dessus, c'est +blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa +proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à +mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du +pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est +visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas +éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma +vie et l'étrangle. + +--Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander +son renvoi? + +--Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que lorsque M. +Édouard ne sera plus ici. + +--Vous désirez donc résolûment qu'il parte? + +--Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit. + +Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la +conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit: + +--Édouard sera à trois heures sur la route de Paris. + +--Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez? + +--Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont +fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort +involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari +sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard +partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude, +mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y +conduirai. Là , toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis +et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en +Allemagne. + +Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit +plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées. + +--J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de son +retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans mon +cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; moi je me rends +de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer notre commune +résolution. + +--Commanderai-je des chevaux pour trois heures? + +--Chargez-vous de ce soin, Léonide. + +Léonide se retira. + +Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des deux +portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la vit +s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet. + +--C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: me +promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami? + +--S'il le peut, pourquoi non? + +--Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées dans les +romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis fils unique, tu le sais; +ma fortune est à moi, avec le droit d'en disposer à mon gré sans en +référer à personne. Ceux qui auraient quelque prétention sur mes biens +sont des parents éloignés et la plupart si riches, que sans injustice ma +générosité peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un +brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours je n'existe +plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes déjà immenses de +ces parents dont je te parlais. Il est prudent de se mettre en règle. Tu +me vois chez toi pour toutes ces raisons. Décidé à partir demain pour +Paris, c'est encore une raison, n'est-ce pas, pour hâter mes +dispositions? Dresse donc un écrit simple et clair dans lequel tu +stipuleras que je laisse mes biens à partager après ma mort en trois +parties égales: la première partie reviendra à ... le nom en blanc; la +seconde aux paysans pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à +Louis-François Maurice, notaire à Chantilly. + +--Tu es fou? + +--Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater +d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le +blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions +égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire. +Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en +voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends +cela d'abord. + +--Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt +qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide +ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au +cou d'Édouard. + +--Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice! + +--Non. + +--Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où +mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de +ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux +ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser? + +--Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,--car +j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en +jouiront après toi,--mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance +qui me rend presque de ton sang? + +--Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes +services, ton hospitalité à cÅ“ur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour +sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je +laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son +trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis +riche, repousseras-tu mon héritage? + +--Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services +devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances, +que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait +payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est +presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de +tels bénéfices testamentaires. + +--Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois +être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder +comme étranger à ce qui me touche. + +A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi +aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules +sont d'ailleurs faciles à lever. + +Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques minutes, +il eut dressé un testament écrit de sa main, signé par lui, qu'il +cacheta et remit à Maurice. + +--Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc mourir dans la +soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées. + +Maurice s'empara de la main d'Édouard. + +--Quel projet roules-tu donc dans ta tête? + +--Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris. + +--Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà qui est +singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend chez moi; et c'est +lorsque je me prépare à lui dire la nécessité où nous sommes de nous +séparer qu'il me signifie son départ. N'y a-t-il que du hasard +là -dedans? + +--Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de mes précautions. +Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois me mêler à la politique +active. Des espérances nouvelles m'ont fait rougir de mon inutilité au +parti qui a mes affections; il a une dernière chance à courir, je +prétends la partager. Pardonne-moi si je ne t'en confie pas davantage. +Ta conviction répugnerait à croire à ces espérances; la mienne +souffrirait à les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je +joue rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par +l'événement, n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,--pardonne-moi, Maurice, +cette supposition,--je déchire ce testament, et reprends ma fortune; y +consens-tu? + +Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait +machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait la +prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et la présence +de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. Non, +réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas d'accord pour +s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé entre elle et lui? Elle +a été pourtant bien ferme; et Édouard est si noble... Joueraient-ils un +rôle longtemps médité? Vingt fois, depuis qu'il est avec nous, les +circonstances ont été aussi impérieuses sans qu'il ait demandé à partir. +Je ne crois donc pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague. +Comment savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?--se +demanda Maurice illuminé tout à coup,--pour qu'Édouard partît avant la +nuit? N'a-t-elle pas là -dessus exigé ma parole, mon serment?... +N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour trois heures? Si cette +précision cachait ce que je cherche à savoir! + +--Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu partiras pour +Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à trois heures. + +--Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain... + +--Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et à +Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre eux sur le +jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination convenue, +arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? qu'est-ce qui la nécessite? + +--Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions route pendant +la nuit, ce qui nous convient parfaitement. Allons! cela nous arrange +mieux; tu n'y avais pas songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les +chevaux soient prêts. + +Maurice alla vers la sonnette. + +Édouard l'arrêta. + +--Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. Au fond, +que t'importe? + +--Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là . Mais qu'est-ce +qui est là ? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle lumière en +tirerai-je maintenant? il m'effraye. + +--Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois heures. Je +veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix. + +--Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? me +l'apprendras-tu, Maurice? + +--Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me l'apprendras-tu, +Édouard? + +Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, et +se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur espèce de +sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant à s'emparer de leur +secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous un secret?» Quoi qu'il dût +s'en suivre de ce choc, il n'en était pas moins résulté une première +atteinte de défiance entre les deux amis: leur amitié avait sa +souillure. + +--Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule? + +--Je ne le puis. + +--Je t'en supplie. + +--Non, Maurice. + +--Mais si je l'exigeais? + +--Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant quatre +mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune t'appartient; mais +ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne. + +--Chez moi un secret! un secret qu'on me tait! + +--De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as jamais +violé? + +--J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence de +sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me caches, n'ayant aucun +rapport à ta fortune et à tes opinions, était tout simplement une +affaire de cÅ“ur où personne n'avait le droit de pénétrer... + +Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles +cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées d'une étreinte si +involontaire, quoique peu désintéressée, qu'Édouard y fut pris comme +Maurice lui-même. + +Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible logique +de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée tend ses fils; on +ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait sa toile. + +Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment la franchise +comme adresse, Édouard, de son côté, allait se montrer enfin à cÅ“ur +ouvert. Il supposa que son ami, craignant de l'effrayer en lui annonçant +quelque nouveau péril dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de +leur séparation. Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait +découvrir sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours +autour de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il n'y avait +pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. Voilà ce qu'Édouard +imagina. + +--Je te remercie de ta générosité, Maurice; tu me comprends enfin! Sois +meilleur que je n'ai été sincère. + +--Il est donc vrai qu'il l'aime! Je ne me suis pas trompé. Il me +remercie encore de ma générosité! Mais qu'est-ce donc que le monde? + +--Oui! Maurice, j'avais ici un attachement de cÅ“ur que j'emporte: un +attachement si vif et si brûlant, que je n'ai jamais eu le sang-froid +de le fixer ni de m'en rendre compte. Au moment de le vaincre peut-être +par l'éloignement, je m'en accuse comme d'une faute. + +--Mais, Édouard, Édouard! interrompit Maurice en marchant à grands pas +dans le cabinet, tu te méprends sans doute sur le choix du confident; tu +oublies à qui tu parles, chez qui tu es. Tu parles d'amour dans ma +maison, et dans ma maison il n'y a qu'une femme, et cette femme est la +mienne! Cet or, que tu enveloppes pour moi dans un testament, est-il +pour payer l'hospitalité ou ma femme? Par quelle étrange erreur +confies-tu au mari, que tu as trahi le mari; à l'hôte, que tu as souillé +l'hôte? que veux-tu de plus? + +--Est-ce une erreur, est-ce la connaissance entière de ma conduite qui +le fait ainsi parler? eut à peine le temps de penser Édouard. Me +croit-il l'amant de sa femme et de mademoiselle de Meilhan, ou de sa +femme seulement?... + +--Apprends tout, Maurice! + +--Que me reste-t-il à savoir, malheureux? + +--Mademoiselle de Meilhan sera bientôt mère! + +Maurice tomba dans un fauteuil. + +--Silence pour toi et pour moi, mon ami! + +--Qu'ai-je dit, Édouard? qu'ai-je supposé? La révélation est si belle +pour moi, que je n'ai plus le courage de te blâmer. Tu me rends ma +femme, que tu n'as pas désirée, n'est-ce pas? Ce qu'elle a tant fait +d'efforts pour me dire, c'est donc cela! Que ne l'ai-je comprise! Son +énigme s'explique: vous en aviez chacun la moitié. Elle veut que tu +partes, parce qu'elle craint pour cette enfant dont elle est l'amie, +presque la mère. Elle a ses projets là -dessus: les tiens sont +d'éclaircir nettement ton sort afin de pouvoir t'unir à Caroline. Oui! +ce blanc laissé sur cet écrit tracé de ta main sera rempli par son nom. +Mon Dieu! que la vérité est simple! quelle puissance infernale se plaît +donc à la cacher? Un ami perdu, une réputation avilie, un ménage +détruit, sur un mot! Ce mot prononcé, la paix descend du ciel. Viens, +viens sur moi, Édouard; mais, avant tout, écris ce nom sur ce papier; +que je le lise! Réparation pour tous, honneur rendu au mari, richesse à +l'orpheline! reconnaissance à Dieu! Écris, écris! + +Édouard, attendri jusqu'aux larmes, prit la plume et à la suite de ces +mots: _Je laisse mes biens à partager en trois parties égales: la +première partie reviendra_, il écrivit ceux-ci: _à mademoiselle Caroline +de Meilhan._ + +--Et, maintenant pars. Va, choisis le jour, l'heure; que m'importe +l'heure? arrête ton sort. Reviens ensuite! reviens, Édouard! car ta +femme t'attendra, mon ami, ta femme! Triomphe ta cause! si je ne dois te +revoir qu'à ce prix. + +Maurice avait presque oublié, dans son délire, qu'il était à demi ruiné +s'il ne trouvait pas les trois cent mille francs pour acheter les dix +maisons de la Chapelle. + + + + +XIX + + +Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé d'un second +étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, secoué seulement dans +tous ses membres. Ces sortes de félicité sont bien vives; il est sage +cependant de ne pas abuser des moyens qui les procurent. Au souffle de +sa tranquillité d'âme revenue, les nuages orageux pressés couche sur +couche autour de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la +joie de la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait +paraître le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le +fauteuil en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés, +fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme des anges, +beaux comme leur mère. + +Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les pertes qu'il +avait essuyées. + +--Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la fortune; elle est +fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si c'est possible. L'adresse +est tout entière dans la promptitude à combler les vides qu'elle creuse; +on passe dessus; on glisse là où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu +as perdu; nous avons perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de +personne. + +--Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent. + +--Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour +de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te +manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en +grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir +pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des +louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec +un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole, +n'est-ce pas là aussi du jeu? + +--Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique +entreprends-tu si chaudement? + +--Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas +uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération +colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de +l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le +gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les +banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion. + +Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de +l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi. +D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision +du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne +prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile +au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son +exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle Å“uvre, quand +elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la +série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, +Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes +ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface +de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne +fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours +retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de +communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà +assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des +citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre +l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce +passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à +acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à +nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable +que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre +qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le +chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à +acquérir, et l'affaire est au sac. + +--Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande +pour ces dix maisons? + +--Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille +francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus +à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là +cent mille écus disponibles? + +--Disponibles?... non. + +--Le motif? + +--C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt. + +--Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne! + +--Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si... + +--Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous +les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'abord sur des +maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération... +la plus belle opération de l'époque. + +--Cependant... + +--Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le prends-tu? + +--Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des +placements sûrs. + +--Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Maurice, le +moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou de laisser là +l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre +alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion, +ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port. +N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux +concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux propriétaires des dix +dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être +déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces +billets de banque? + +--Un dépôt qui vient d'être fait. + +Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard. + +--Celui-là comme un autre, y consens-tu? + +--Je ne puis: c'est d'un ami... + +--De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? C'est un +merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avait +quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier +argent auquel il faudrait songer; mais puisque le profit est +clair,--clair comme le jour,--que la préférence soit pour ton ami. Ne +sois pas ingrat. + +--Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur notre +opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, la garantie +des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous +avons déjà achetées, ne me paraît pas aussi solide qu'à toi, Victor. + +--Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures sur ces +maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel +ils seront appliqués;--veux-tu?--Réponds; mais dépêchons-nous! Tout +perdre, ou ces cent mille écus. + +Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du +courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait. + +--M'accompagneras-tu à Paris, Maurice? + +--Non, je suis trop fatigué. + +--A ton aise.--Dix--vingt--trente.--Où est Léonide? Je ne l'ai pas vue +en entrant. + +--Elle est au jardin, sans doute. + +--Quatre-vingts--cent--cent dix.--y a-t-il du nouveau en politique, +Maurice? + +--Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée. + +--Misérables!--Deux cent trente-neuf--deux cent soixante-trois.--On dit +que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos +campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux,--celui-là est +hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet +toutes les autorités du département, et qu'on l'a, comme de raison, +arrêté à la _pastourelle_.--Trois cents.--Voilà qui est fait. + +Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient. +La Providence les avait comptés. + +Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je pars. Adieu +donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente +avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé. + +Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la +main à son beau-frère, auquel il semblait dire:--Humilie-toi devant mon +imagination. + +--Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je +serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui +se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive. + +--Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré. + +--Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien +propre. + +Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude +domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort fut +inutile. + + + + +XX + + +La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à quatre pieds du +sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est le centre de douze +routes qui, à des distances différentes, deviennent à leur tour des +ronds-points d'où partent d'autres rayons: ainsi à l'infini. Le grand +Condé, dans une halte de chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV, +qui l'a immortalisée, comme tout ce qu'il a touché. + +Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le tapis de +feuilles roulées et rougies par l'hiver, Édouard, enveloppé dans son +manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes dont la forme révèle le +contenu. + +Ils arrivèrent presque en même temps au bord de la Table-du-Roi. M. +Clavier y déposa ses pistolets, Édouard deux épées. Le manteau de +celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait cette précaution; +la nuit n'était pas venue: quelques bûcherons attardés se montraient +encore entre les allées, à travers les massifs éclairés par l'automne: +et des rouliers allant à Senlis éveillaient par intervalle la solitude +du carrefour. + +Édouard s'approcha de M. Clavier et le salua. + +Le vieillard inclina légèrement la tête. + +Ils étaient face à face. + +--Ce que cache votre manteau, commença M. Clavier, prouve que nous ne +nous sommes mépris d'intention ni l'un ni l'autre. Notre rencontre +d'hier a impérieusement déterminé pour tous deux celle d'aujourd'hui: +elle était donc nécessaire, monsieur. + +--J'en conclurai simplement avec vous, répondit Édouard du ton le plus +respectueux, que les événements, encore plus que notre volonté, ont fait +que nous nous joignons ici dans les dispositions où nous sommes. Cette +pensée nous rassure d'avance sur des résultats que nous n'aurons pas +absolument provoqués: il y entre de la fatalité. + +--A votre âge, moins positif que le mien, et je vous en félicite, je +raisonnais ainsi; je n'avais tort que lorsque je le voulais bien. +Souffrez qu'à soixante-dix ans, je ne sois pas de votre avis. Si un +événement nous amène ici, c'est vous qui l'avez fait naître, c'est moi +qui l'ai subi. Vous représentez l'outrage, moi la réparation. Vous voyez +que la question est très-personnelle. C'est un compte à régler d'homme à +homme. + +--Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le moins +favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je demanderai +seulement à essayer une explication que votre raison calme écoutera et +comprendra, je l'espère. + +--Parlez, monsieur; que me direz-vous pour effacer ce que j'ai appris? + +--La vérité. + +--Elle arrive tard. + +--Je suis proscrit. + +--Je le fus; après? + +--Ma tête est mise à prix. + +--La mienne l'a été trois fois: après? + +--Obligé de me cacher chez un ami... + +--Histoire de toutes les victimes politiques. Un ennemi eut pour moi la +même générosité: c'est plus beau; c'est aussi banal. Arrivons, monsieur. +La nuit vient. + +--Cet ami, poursuivit Édouard, a une femme. + +--L'ennemi qui m'offrit un asile en avait une aussi. J'étais jeune, elle +était belle: vous allez m'en raconter autant. Je l'aimai et ne la +déshonorai pas. N'est-ce pas là tout votre roman? + +Édouard fut interdit. + +--Presque tout, monsieur. + +Il baissa le front. + +--J'attends que vous me parliez de Caroline. Dispensez-moi de ces +précédents d'intrigue. Le lieu est mal choisi, et je suis peu propre à +écouter de telles confidences. Laissons toutes les femmes; occupons-nous +d'une seule, je vous prie. + +--Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans commencer par l'autre? + +--Sais-je,--par qui l'aurais-je appris?--que mademoiselle de Meilhan +était dans la mêlée de vos bonnes fortunes? Caroline n'était qu'une +rivale; votre embarras l'annonce assez. Parlez-moi maintenant de votre +ami. + +--De l'ironie, monsieur! Que mon ami reste en dehors de nos débats; je +l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va trop loin, et ce +n'était pas la peine de m'interrompre pour me provoquer à dire ce qui +n'est point. + +--Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le monde. +N'éclaircissons rien; décidons, cela vaut mieux. + +Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les armes, exprimant +par ce geste qu'il renonçait à toute explication qu'il lui faudrait +entourer de tant de ménagements. + +Édouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord. + +--Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus haut, aucune +rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La scène du bal fut de ma +part la conséquence d'une faiblesse et non d'une complicité. Au péril de +la réputation de la femme que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il +ne m'a pas été permis de la venger. + +--Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite fut +courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment où je vous +parle, que la loi, très-juste en vous frappant, ait été frustrée, que +d'avoir vu un homme de cÅ“ur trahi dans son dévouement. Enfant des +révolutions et des armées, je ne tolère le sang qu'au milieu de la +bataille ou dans la rue, quand la bataille s'y livre. Après, c'est +l'affaire du bourreau... Bien! très-bien, monsieur; vous étiez serré de +près: seul contre six, seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous +regardais. Vos deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme; +j'ai battu des mains et me suis dit: Sauvé! c'était mon vÅ“u... et si +vous eussiez crié:--A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous +eussiez vu... + +D'un commun élan, Édouard et le conventionnel se tendirent la main, +séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras retombèrent sur +leurs épées. + +--Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier. + +--Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle de +Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement qui s'est formé +entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs de ma situation ont +fait mystérieux, il est dans votre droit de le blâmer, de le trancher +d'un coup d'épée, si le sort vous favorise; mais je me laisserai plutôt +tuer sur place que de chercher à justifier en moi l'homme qui a menti +dans sa fidélité à Caroline. + +--Je ne suis point ici pour vous adresser des reproches de femme; je +leur abandonne le privilége de vous décerner ou de vous refuser à leur +tribunal le prix de constance. Je vous accuse, moi, et je viens essayer +de vous punir pour avoir troublé l'existence de mademoiselle de Meilhan; +pour l'avoir séduite: oui! car vous vous êtes fait aimer,--triomphe +facile sur le cÅ“ur d'une enfant,--et pour l'avoir lâchement trompée +en la nourrissant d'illusions sans but. Quel était le vôtre? + +--De l'épouser, monsieur. + +--Mensonge! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la société. A +tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant quel +magistrat, au pied de quel prêtre porteriez-vous votre demande en +mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celui-ci, la prière des +morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir du courage pour +vous-même, de jouer votre vie au milieu des folies d'un bal, de vous +rendre au fond d'une forêt où, sur un coup de sifflet, un ennemi moins +généreux que moi rassemblerait autour de vous tous les gens de la +justice; mais il vous est défendu de faire partager vos funestes +témérités à une femme, à une épouse. Risqueriez-vous votre mère, votre +sÅ“ur, à cette chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui +réserver pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le +titre de veuve aussitôt que celui d'épouse? + +--Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des temps +meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais mon rang +dans le monde. La sainteté des serments traverse, chez une âme sincère, +les circonstances difficiles de la vie. Nos ennemis ne régneront pas +toujours; peut-être se lasseront-ils de proscrire. Enfin on compte un +peu sur la justice de Dieu, quand même on n'espérerait plus dans celle +des hommes. + +--C'est-à -dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous +comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie. +Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle? + +--J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j'étais +disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, si vous m'eussiez +écouté avec plus de sang-froid. + +--Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du +parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une +grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, homme de parti, je me repens; +moi, souverain, je vous pardonne.» Notre grâce, à nous qui combattions +la trahison sous la république, et le despotisme sous l'empire, c'était +un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la +tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au cÅ“ur. + +--Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié, +monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la vie: je n'ai +pas vingt-huit ans; mon cÅ“ur, comme le fut le vôtre, est plein de +pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause +qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je +sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière +ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit +de ma grâce. Cathelineau n'en demanda pas: c'était un paysan; il a +montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu +exceptée. + +--Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette +résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît aux révolutions, +qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud, +Danton, Charette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une +révolution; Danton le bras, Charette le cÅ“ur: ce sont les pasteurs de +l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils +tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice +s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on +arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les +retrempent. Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre, +condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre, +jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en +descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais +le monde a commencé par deux frères: il faut qu'il finisse par là . + +Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la +conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde +fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du +jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en +rencontrant les armes déposées sous le manteau. + +La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon. +A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient +des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond +d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A +travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de +l'air n'avait pas perdu sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de +quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation +progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le +prolongement des allées. A vingt pas de chacune des douze routes, +l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture +nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et +l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux. + +--Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour, +reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel; +celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne +nous hâtons, à retrouver la sortie du bois. + +Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, afin qu'il +choisît celle qui serait le plus à sa main. + +Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que +vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je +n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon +adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'exposer à +ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de +ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la +moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire +au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute, +afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi. + +--Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir d'une épée +contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que +la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée, +monsieur, sur le champ où nous sommes, les révélations de la nature de +celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la +fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de +droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis +pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à +cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul +d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la +conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime: vous voudrez +m'en épargner un. + +--Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir +employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie +de la franchise,--son poignet froissait la garde de son épée,--bien que +je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est +quelque chose, le complément d'une bonne éducation.--Ses paupières +blanches suivaient le coup d'Å“il aigu qu'il lançait à Édouard.--Mais +que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme, +jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du +champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui! +très-possible... l'avertissement est humain; mais beaucoup en ont usé +comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez,--le vieillard ne se +contenait plus,--je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après +quelques passes... Êtes-vous prêt? + +La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine +d'Édouard. + +--A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement +prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi. + +--Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier, +dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes, +cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais +apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité +d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le +terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre: +nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté, +jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir dans un +instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité +pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien; car +si la balle du jeune homme s'égare, la balle du vieillard tue. + +--On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard. + +--A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: donnez-moi ma +balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas. + +--Un dernier mot, dit Édouard. + +--J'écoute, monsieur.--Le vieillard arma son pistolet. + +--Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts +que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je +ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant +tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je +m'en repente mentalement. + +--Votre faute,--M. Clavier se rapprocha d'Édouard,--n'est pas d'avoir +sans mon consentement aimé Caroline,--tort de jeune homme que +cela.--Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez +infligée,--je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous +l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous +paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir +mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la +Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous. + +--Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles +de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me +soumettre à votre autorité pour la fléchir? + +--Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos +intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez +l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin +follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole; +j'aurais préféré, oui,--que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que +de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres. + +--Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré. + +--Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas +le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est +ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes +luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que +j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, +quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, +à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton +nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour +la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain +pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais +le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma +vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline? +mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma +mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez +chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits +maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution. +Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais +trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux +blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline, +cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus +sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle, +car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon +sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle +ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à +rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon +ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si +vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort. +Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous. +Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez! + +Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne +permettant plus de se battre à une distance plus éloignée. + +--Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois +considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis. + +--N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois? + +--Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous +servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort? + +--Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous +enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans +poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre +mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper +à ses gens. Votre sentence sera exécutée. + +--Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins. + +Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta: +le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées; +il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le +rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute: ces bruits se +rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou +plusieurs chevaux qui se hâtent d'arriver. + +--C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux adversaires. + +--Je suis poursuivi! + +--On vous cherche! + +--Ils vont m'arrêter! + +--Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets, +si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne de vous cacher. +Cachez-vous! + +Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si +violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent +des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se +releva pâle et la joue ensanglantée. + +--Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué? + +--Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... M. +Clavier ne put en dire davantage. + +--C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore. + +--Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; ce ne sont +que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine, +pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! venez les +rassurer. + +Édouard se montra à Léonide et à Caroline. + +Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre personnes +présentes à cette scène osât ouvrir une explication. + +Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long +de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour +et de mépris. + +Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête +blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche, +fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait +d'abord. + +--Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide. + +--Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes +venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer? + +--Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le souffrons pas! +défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir? C'est vous +qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité, +mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt +est pleine d'hommes armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis +hier à votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez tous. +Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni l'autre. Vous +voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez donc qu'on le tue, vous, +mademoiselle? C'est pour vous que je parle; faites-moi écouter: +joignez-vous à moi. Priez aussi. + +--Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure +inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou +de M. Clavier. + +--Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa +mère, sa sÅ“ur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. Il est +notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous à votre tour; vous +nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui +il faut tant en dire? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur, +votre mépris, votre silence; si nous l'aimions également toutes deux, +nous le laisserions périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne +lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve! +aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas. + +--Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier, +mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette +passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de +colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout; +partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de +ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets, +et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais +éloignons-nous, je souffre. + +M. Clavier se tournant vers Édouard: + +--Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec +elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à +ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez trouvé ce prétexte que +vous cherchiez depuis deux heures pour ne pas vous battre. Vous avez du +bonheur. Vous me trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez +toujours revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, vous ne +prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait jusque chez +vous. Voulez-vous accepter le manteau de mademoiselle de Meilhan pour +vous garantir du froid de la nuit? + +--Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté jusqu'à la +joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous de cette +enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi votre poitrine et mourez! + +--Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de joie féroce, +et en rejetant Caroline sur le gazon. + +--Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le bras du +conventionnel. + +Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée +précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de +celui-ci, les bras ouverts. + +--Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M. +Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le +sois! + +--Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, un mot de +pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie: non, jamais! + +--Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant le bras de +M. Clavier pour se jeter entre Caroline et Édouard. Je ne croyais pas +dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que +vous ne m'aimiez pas. Ah! c'était la vérité. Dites aussi,--car c'est +aussi la vérité,--que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les +baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline. +Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois, +la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes sÅ“urs, +allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de +votre nom. + +Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à face avec +deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet +s'avançait menaçant. + +Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de +violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières. +Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif +poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et +le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur +la poitrine d'Édouard. M. Clavier ajuste. + +Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent; +deux cris de femme y répondent. + +Les deux hommes sont encore debout. + +M. Clavier n'a pas déchargé son arme. + +--La gendarmerie! + +--C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre +personnes. + +--Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard! + +--Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié avait +remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à +quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire? Fuir? on vient de +tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité. + +--Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute +auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus +que des vÅ“ux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans +les yeux; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de +deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La +forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été +surpris par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une +minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me +défendre en restant. + +Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux +couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes +à M. Clavier, qui froissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On +ne décidait rien, on se mourait d'indécision. + +Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le +bruit. + +Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient, +à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes, +comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt +l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les +hommes à cheval afin de ménager une fuite à Édouard. Ils venaient de +partout, le bruit était partout: sur la route de Senlis et sur ses deux +moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et +Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient +entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles +retournaient ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et +les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes +déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante, +qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et +tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments +d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du +pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on +voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver +autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se +trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes +fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne +la tint plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien +plus qu'elle ne le guidait. + +Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé +sur l'écueil que va couvrir la marée. + +--Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur, +montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets +au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée: +c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à +cheval, passez-y! Sauvez-vous! + +--Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve! + +--Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier en +piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du cheval. + +Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du +Connétable. + +Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les +balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées +dans le carrefour. + +Le cheval d'Édouard s'abat encore. + +--Mort peut-être! + +On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une +voix qui crie: _Vive le roi!_ + +Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour. + +--Où est-il? + +--Qui? s'informe froidement M. Clavier. + +--Le condamné? le Vendéen? + +--Nous ne savons ce que vous voulez dire. + +--N'avez-vous pas vu un homme à cheval? + +--Pardon, messieurs. + +--Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable. + +--Non, messieurs, il a gagné celle-ci. + +--Sur votre honneur. + +--Sur mon honneur. + +M. Clavier mentait;--il sauvait une vie. + + + + +XXI + + +Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes; le +simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle. +Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques +qui n'existent pas dans le cÅ“ur: la faiblesse les a élevés sur un +socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule +avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité +commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience +de l'autre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits +s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels +sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix +conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du +combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les corps qui ne +sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel +la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une +eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience, +n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec +légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes, +inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont +les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle +religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances, +que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les +femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste +étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour +consacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour +l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où +tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes +exclusions, qui constituent les races, la patrie et l'avenir. + +C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de +ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du +mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers. +L'infraction à ces lois immuables, quelque petite qu'elle soit, ne se +produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une +pierre dans l'Océan; chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une +erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira +loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste +à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez comme le ciel est haut! + +Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une +tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre +l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du +doute dans le cÅ“ur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous +sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent +aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé: c'est +qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partial, de remplacer la +paix et la conscience, cette raison du cÅ“ur. + +D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal +pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il +s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur +la liaison de Léonide avec Édouard. Pourquoi Édouard, après les +explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le +lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur, +de son seul ami? + +Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant +Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de +nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de +recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait +sans excuse en remportant l'affront d'une victoire. + +Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux +moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de +l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur +soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles +sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur +poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue +et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de +lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti +est pris; leur choix est arrêté. + +Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait +de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du +foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt +comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la +pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le +dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes +des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver. + +On sonna. + +--Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice. + +--Mon frère, probablement. + +--Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici +avant minuit. + +On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui +une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient +affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume. + +--Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier. + +--Moi-même, monsieur Maurice. + +--Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous +aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier? + +--Je n'ai pas songé à toutes ces précautions. + +--Mais comme vous êtes ému! + +--Un peu, je l'avoue. + +Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas. + +--Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous +apprends rien, n'est-ce pas, Maurice? + +Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M. +Clavier. + +--Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de Calvaincourt? + +Il recula sa chaise. + +--Depuis hier. + +--Et où l'avez-vous connu? + +--Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir même dans la +forêt, à la Table-du-Roi. + +Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice +l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans la forêt! + +--Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont +entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je +l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie. + +--Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui? + +--La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt, +ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma +présence chez vous à cette heure. Monsieur Édouard et moi avions une +affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la +partie par des gendarmes qui le poursuivaient. + +Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de +la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne s'était obstiné à +retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel: cela +devenait évident. Il osa interroger M. Clavier. + +--Et pourquoi ce duel? + +--Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous +cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas +une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas +averti. + +--Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle de +Meilhan m'a été révélé. + +--De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu? + +--De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le motif qui +s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, lorsque je +l'exigeais. + +--Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La +scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante +s'en sera suivie entre lui et sa femme; la conclusion aura été le départ +immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions +seront comprises. + +--Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et +l'ignominie de sa caste. + +--N'êtes-vous pas trop dur pour lui? + +L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de Maurice. + +--Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de +Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites? + +--Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de cette +faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne ne +connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à +la supposition de leur intimité? + +Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige +commençait à fondre, M. Clavier répondait après une pause: + +--Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan +aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont +elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le +rehausse à ses yeux. Il y a un caractère de tristesse incurable dans +l'abattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir... + +--On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement +brusque Maurice. + +--Elle s'y trouvait. + +Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par la +douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si +fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; ses derniers +éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue avec Édouard. +Verdi par le froid, fatigué de sa course dans la forêt, anéanti par le +découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de +prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette, +le coup dont il était frappé. Des larmes glacées coulaient de ses joues +sur ses vêtements souillés. + +--Ceci me tuera, Maurice. + +Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les +lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice +osa faiblement lui dire: + +--Pourquoi ne les marieriez-vous pas? + +--Jamais! avec cet homme; jamais! + +--Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la +connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre +réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que +vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la +fortune... + +--Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas +lu mon testament? + +--Non! aucun motif ne m'y obligeait. + +--Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière +expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de +Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis dépouillé de tous mes biens +en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir +déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout +homme de naissance. + +--Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette +détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en la courageuse +volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de +fanatisme politique. + +--Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie +soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la +fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible +direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou +nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le +détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont +on fait deux parts; l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le +régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté. + +--Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne +l'atteignent pas. + +--Elle n'est pas ma fille!--jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes +cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu a déposé +d'amour dans mon cÅ“ur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu +d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune +fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui +lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche +nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont +laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle +est ma fille?--Que suis-je donc pour elle? + +--Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre +testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous +accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie +point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé; +magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul. + +--Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon +testament? + +--Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être. + +--A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État! + +Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante ans de +vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce +monde, il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été +une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût +été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir +devenir le gage fécond d'une race abhorrée?--Le vieux lion baissa la +tête et se tut. + +Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant +jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta: + +--Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation +qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la +ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à +l'héritage, pour se marier à son gré. + +--Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de +là ? + +--Aucun. + +--Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme! +Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et +s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu +de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la +puissance paternelle à rien? + +--C'est une loi de la révolution. + +--Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront +pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres: personne ne les +aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela. + +--Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous +persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse +mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité +de son cÅ“ur. + +M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à +cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez +maître de lui-même pour ne pas répliquer: + +--Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la +ferme certitude? + +--Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures +que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que +moi! + +Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir +lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les +clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la journée, celle-là +l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait +rougi de honte. + +--Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt +a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous +n'avons pas à nous occuper de lui autrement; passons. + +Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut +pétrifié.--Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme +l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par la +bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ +d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour +s'expliquer dans le sens de ses premières impressions. + +--Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme. +Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le +bruit ne répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan; son +enfant sera élevé avec mystère, loin d'ici. On en a caché dans des +positions plus difficiles. + +M. Clavier se leva tout d'un trait. + +--L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous? + +--De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu +compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel. + +--Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, Maurice? + +--Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air +de vous apprendre? + +--Oh! je ne l'ai pas tué!--Qui me vengera maintenant? qui me vengera? + +M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs +places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques +minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son +regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans +le feu. + +Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence. + +Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre. + +Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner à la +complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de +s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, un reste de respect +pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment +d'agir; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme +devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé, +quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme +qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à +sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide. +Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la +partager, cela était écrit sur son visage, pourvu qu'elle fût une +vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il +attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en +contraction, ses genoux tremblants. + +--Parlez! mais parlez donc! + +--J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude... + +--Quoi? à côté? + +--Des papiers... + +--Eh bien, ces papiers? + +--Il m'y a forcé, mon Dieu! + +--Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; c'est +connu. Mais ces papiers? ces papiers?... + +--C'est connu, dites-vous! + +--Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que +contiennent-ils? + +--Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous +ses habitants en un mois. + +--Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice? + +--Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là . + +--Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez. + +--Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera tel +jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est +dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment l'ai-je eu? +qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous +seront tués; on les prendra au piége qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y +prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs +chaumières et leurs châteaux en feu. + +--Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères. +La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal +écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirais en Dieu, +Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous +faire maintenant? + +--Je cours chercher ces papiers.--Je vous les remets. + +--Oui! + +--Vous partirez demain pour Paris. + +--Oui! + +--Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la +guerre, qui fera le reste. + +--Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ! + +--Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui, sans +bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre sa +conversation avec M. Clavier. + +Les deux hommes furent épouvantés. + +--Qui les a donc volés, madame? + +--Moi! + +--Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez! + +--Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine et la mort. + +--A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis là une action +odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: vous avez lâchement +prostitué à une satisfaction personnelle des papiers, et vous le saviez, +qui auraient sauvé l'État. Vous avez, pour un caprice, avili, mis plus +bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce +moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui +vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le +criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly! + +D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de +se dévoiler, même devant un témoin,--car M. Clavier avait apporté peu de +ménagements à faire comprendre qu'il savait tout,--Léonide, par un +miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour +mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par +cette foudroyante répétition. + +--Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est une +trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement de prostituer +à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui +auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre +plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès +ce moment, je vous considérais déjà comme cloué au poteau où l'on +attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits +défendus. La criminelle n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel +c'est vous, le notaire de Chantilly! + +Léonide se retira à pas lents. + +Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes +que M. Clavier et Maurice. + +--Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une femme!... + +--Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!... + + + + +XXII + + +Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la +moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de +caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus +faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, +quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations +involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa +mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour +douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons +lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de +Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels +efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à +la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la +vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait +fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple +soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à +une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât +contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui, +après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se +résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice +n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, +sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs +déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait +fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de +Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement +la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait +introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit +de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à +la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux +raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,--et +ne finit-il pas par tout savoir?--s'obstinerait à voir un marché en +règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la +moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la +Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était +plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une +destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur +la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. +Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce +du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu +les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût +été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût +alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec +fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans +doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait +être rendu à minuit, et il était deux heures. + +Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête, +Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans +les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de +son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en +loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés +mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle, +et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes +semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée +devant lui. + +--Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que +mon inconduite m'avait mené là , à recevoir de l'argent de l'amant de ma +femme? On dira tout cela. + +Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie. + +--Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est +seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards +dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont +empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se +tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est +un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la +détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je +suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur +fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au +moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon cÅ“ur sont le +sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi; +leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux +pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à +tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, +éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des +révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes +délayées dans le sang! + +C'est pourtant,--je n'y avais jamais sérieusement songé,--une mission de +martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le +sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité. +Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en +remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se +dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout +ce monde-là ? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est +une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si +infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber. + +Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les +circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous +sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés +de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos +paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un +vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est +une subornation! + +Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense? + +--Holà ! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je +sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige! + +Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor. + +--Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais +ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été +obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il +paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières +ici, mais je gèle moi!--Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans +ces lampes. + +--Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil +m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon? + +--Rien, assieds-toi là ; l'affaire est terminée. + +--Tu as donc disposé des trois cent mille francs? + +--Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout +étonné! + +--Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite... + +--Trop vite? + +--Je dis très-vite. + +--Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais +d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté +entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis? + +--J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais +avec tant de promptitude. + +--J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les +propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos +achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts +acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous +qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en +marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur +les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur +parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que +s'ils nous les cédaient pour rien.--Combien de millions espérez-vous +gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des +yeux.--Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur? +associez-nous: nous n'en dirons rien.--C'est un si beau quartier que le +nôtre; c'est un véritable Paris.--Le roi aurait-il l'intention d'y venir +demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons +décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour +nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les +rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils +se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque +visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos +discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as +raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu +favorables ces corsaires-là . + +--Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent? + +--Toutes, comme au roi de France. + +--Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet? + +--Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que +le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre! +Maurice, nous touchons au port. + +--Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il? + +--Aucun, Maurice. + +--Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui +l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages. + +--Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux +séductions. + +--S'il perdait son emploi? + +--Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais. + +--Si... + +--Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu +beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un +peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice... + +--C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune +d'un de mes clients. + +--Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas +établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur +leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui +saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans +compromettre les droits de personne? + +--Sans doute, mais sans compromettre personne. + +--Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, à toute +heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds? +dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation aurais-tu aux soucis +de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge? +Tes clients! Tranquilles par toi, sois riche par eux: c'est le moins. +Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque +cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour +te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que +celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec +ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que +je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je +l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la +prospérité dont tu es digne: je prends exemple sur toi; ta femme est ma +sÅ“ur. Maurice baissa la tête. + +Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta +conduite. + +Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse; le célibat +ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune +racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de +crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même +position que moi. Le mariage est un excellent endosseur. + +--Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie. + +--Oui; pourquoi non? + +--Et tu me consultes? + +--Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange? + +--Au contraire! + +Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu +d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme +de Maurice, demander la cause. + +Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit: + +--Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme +un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes +même où elle tombe quelquefois... + +--Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas longtemps qu'elle +est rentrée dans son appartement. + +Les deux beaux-frères se turent. + +Après une pause: + +--Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me +consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à +t'offrir que beaucoup d'autres? + +--Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour +attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à +mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de ne +s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices. + +--Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent? + +--Un bon mariage. + +--Ce sont deux choses. + +--Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi. + +--Comment t'aider? + +--Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans +cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire, +très-riche,--du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes +prétentions ne te surprennent pas si fort, que ta femme m'a +encouragé,--car c'est du ressort des femmes, le mariage,--à persister +dans mes espérances. Ma sÅ“ur a même, je crois, mis la jeune personne +dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de +m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M. +Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses. + +--Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de Caroline? + +--D'elle-même, cela t'étonne encore? + +--Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer. + +Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette intrigue! marier +sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale! Marier Caroline à +Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il +tout? + +Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait +sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour l'éclaircir sans +l'irriter. + +--Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il n'est pas +impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des +exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être aussi ne m'a-t-elle pas +attendu pour disposer de sa main; peut-être... + +--Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, réellement +fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité. + +--Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M. +Clavier; quel danger y vois-tu? + +--Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à mes +indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, pour solliciter +la main de mademoiselle de Meilhan. + +--Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; le reste +arrivera. + +--Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est de rigueur +que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier. + +--J'en conviens, mais je n'y serai pour rien. + +--Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?... + +Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les +armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me +vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration. +Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans +l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor +tenaient le filet où je suis pris. + +--Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier +n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta +cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous +les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de +l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc, +Victor. + +--Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi, +pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations +où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta +fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se +plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa +vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire +quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez +fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider, +il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de +ce déni d'amitié. + +--Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens +qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout +le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à +l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à +mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour +m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton +pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, +pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de +médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te +devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu +as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne +suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je +péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller, +être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du +conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir +devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens +de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté +dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est +une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois +raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage. + +--Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont +quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des +appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard. + +--Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus +fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient +toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux, +es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y +a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles +insurmontables, d'airain? + +--Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte +guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que +les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci! + +--Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce +serait un crime abominable! + +Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de +son secrétaire. + +--Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle +de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, je lui écris +depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une +démarche de convenance à faire auprès de M. Clavier..... je t'aurais mis +d'abord au courant de mes relations avec mademoiselle Caroline, si je +n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal +comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait +ménagé des intimités. + +--Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, Victor, bien +sûr? + +Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce +monde. + +--Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait +quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis +fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes +prétentions, si monstrueuses à t'entendre. + +Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria: + +--Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... après +tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de Caroline?.... +Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que le monde est ainsi +fait, mon Dieu! + +Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré comme par +une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les réticences de son +beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées, +forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui avaient donné le vrai sens de +la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement. + +--Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme un tigre +sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux +pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne +s'appartient plus. + +--Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre. + +Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable +son de voix:--C'est mon secret! + +Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce +mensonge. + +Il sourit ensuite avec fatuité. + +Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un +instant! + +M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, il +rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu +deux amants: Édouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu'elle +porte? Il se noie dans cette bourbe.--Enfin Maurice s'arrête à cette +conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de +mademoiselle de Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier +consentira plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre, +mademoiselle de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à la +plus haute réalisation de ses vÅ“ux d'ambition. A quoi bon dire à +Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant de mademoiselle +Caroline, et il m'a fait la même confession que toi. + +--Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il en est ainsi, +Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises dont il avait été si +rudement heurté, et sans respirer un instant, depuis son entrevue avec +le conventionnel. + +--A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé un +frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère bien. + +--Je le pense. + +--Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon beau-frère, +mon témoin, mon ami et mon compère. + +Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie +que Victor lui envoyait au visage. + +Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse. + +Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion +sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa +satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. Il +habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly. +Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la sÅ“ur d'adoption de +Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques +orages à traverser. On ne pêche pas les perles sans se mouiller, dit +Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce +que tu ne vas pas te coucher aussi? + +--Dans un instant; je te suis. + +Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules Lefort. + +Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise. + +C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors +de l'appartement de Léonide. + +Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes. + +Il avait pleuré en dormant. + + + + +XXIII + + +Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si +profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de +l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles +matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était +déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par +l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes de l'arrière-saison courait +l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins +pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs +écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui +empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait +sentir. + +On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition +particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était +plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis la fatale nuit +d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des +volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par +leurs regards dans l'intérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs +dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un Å“il furtif aux +fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient +guère récompensés de leurs peines. Déjà , sous la puissante action du +printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes au hasard, +échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et +de culture les avaient soumis; beaucoup de pots de fleurs, chassés par +les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient +roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs +ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche +morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour +l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par +le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si +corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le +joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière. +Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue +avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les +carreaux; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable, +on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron +intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes +d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en +si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier +eût été aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de +triste encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat +de négligence qui explique à la rigueur le délaissement momentané d'une +propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait +coulé le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette. + +M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se +levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue +était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion; +sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup. + +A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa +lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A +peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de +quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce +enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même +tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa +sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait +Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque +effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute +lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés +de leurs bandes. + +Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet +de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses +souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au +fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa +vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination +que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers +malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline +de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et +l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance; +sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait +déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus +permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette +pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade; +furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings +nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de +la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait, +le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de +là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors +comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix +jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement, +que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait +dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui +rendre quelque calme à force d'air et de précaution. + +--Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous +ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis, +il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout +ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin. + +A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir +regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est +bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans +autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit +afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement +d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût +même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en +avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur +celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore. + +--J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison. +Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,--je l'ai +mieux compris depuis,--qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux +étrangers. + +--Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de +laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus +tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à +reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été +inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien +n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes +travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par +exemple, le jardin,--pauvre jardin! il est dans un abandon! je le +regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches +brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y +descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques +jours.--Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les +appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont +pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de +changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis? + +Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps +souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un +jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse, +brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage. + +M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été +interrompu: + +--Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la +maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi. + +En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. +D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui +permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les +pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer +d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses +paupières ne s'étaient pas relevées. + +Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du +secrétaire: + +--Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai +dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas, +vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois. + +Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la +simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la +maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle +fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle +osa seulement lui dire: + +--Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en +récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de +soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous +plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi +régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard. +Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher, +monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour +moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus +soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela? +J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous +irons,--car voici le printemps,--nous irons encore nous promener dans le +bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous +vos journaux sont de côté... + +Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde +apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers +elle des yeux sans mobilité. + +En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses +lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la +main s'était retirée. + +--Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse. + +Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que +Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,--et vous êtes bon, +monsieur,--pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me +pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle, +mon cÅ“ur se serre! + +La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle +s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade. + +Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si +j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis +cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous +vous taisez. + +Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je +lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous +déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me +grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des +maux, c'est votre silence, ce silence-là . Parlez-moi donc, monsieur! +Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien... + +Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité +ressemblait à celle de la mort. + +--Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes +chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que +je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh +bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre +domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied +dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais +enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être +irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de +fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; +mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur! + +Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni +une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne +me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me +pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de +flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un +enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi, +en ce moment, monsieur! + +M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on +aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait +morte depuis dix-huit siècles. + +--Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle +religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la +bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je +sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui +soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à +sa mère comme vous sourîtes à la mienne. + +Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de +l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la +mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le +sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez +tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être +reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me +repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide +que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents +que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, +moi! et nous sommes deux ici à vous maudire! + +Le régicide resta toujours de pierre. + +Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline +s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la +porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la +saisit: elle tomba. + +Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la +nuit était venue. + +Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait +imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa +volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi +qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, +jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. +Clavier. + +Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les +arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des +émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie +d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout +un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les +ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets +aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils +provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de +monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre +pour Édouard. Là , elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, +portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une +réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en +fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de +remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait +père. + +Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le +rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant +trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. +Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait +plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la +pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades +nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire +usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle +ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en +passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline +s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le +rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des +eaux murmurantes du château. + +Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur +la sienne. + +--Édouard! vous! Édouard! vous vivez! + +--Caroline! + +Ils rentrèrent dans le jardin. + +Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. +Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard. + +--Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable +tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y +introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici? + +--Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main +vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver, +dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur. +La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui +veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois +cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc +pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque +vous êtes là . Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été +pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire, +avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la +confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je +remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de +loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant! + +--Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée. + +--Où tu as vu ta mère? + +--Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans +la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un +arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les +bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône. + +--Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard. + +--Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons +vainement démontré,--il est vrai que c'est une affligeante vérité à +dire,--que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la +portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux +que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que +l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche +déployée, aux cris de _Vive le roi!_ Elle n'écoute que ses espérances, +que les vÅ“ux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie +comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux +de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque +basse-cour de village. + +--Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre +des étages supérieurs. + +Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt +avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard +et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux +serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au +jardin. + +--Parle maintenant, Édouard! + +Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes +suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à +leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par +tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse +animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu +leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa +bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de +ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de +la jeunesse. + +Caroline n'osa lui dire combien il était changé. + +De son côté, Caroline n'avait plus,--et ceci s'expliquait à beaucoup +d'égards,--la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente +chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche, +s'était perdue dans un délicat embonpoint. + +--Continue, Édouard, je t'écoute. + +--Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié +toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui, +s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire +aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu +à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du +moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence; +nous avons été remerciés. + +Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait +l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses +terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à +prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se +sacrifier à sa cause d'une manière utile. + +--Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune +opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe +également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce +toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis +encore glacée. + +--Que dis-tu? + +--Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante, +humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence. + +Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon +malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!--déshonorée si tu +restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié +un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner +l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous +sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours +en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette +indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi +depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce +jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici? + +--Mais monsieur Clavier est malade. + +--Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie, +qu'ils viennent. Dieu fera le reste. + +--Mais celui qui m'a aimée comme son enfant... + +--Et le nôtre? Caroline! + +Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de +te déterminer, consens à me suivre!--Viens! + +Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline. + +--Tu le veux! Édouard, attends! + +Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa +chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette +pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle +appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour +voir à travers si M. Clavier est endormi. + +Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la +veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était +descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture +et quelques parties de l'appartement. + +Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se +plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve. + +Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer +que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le cÅ“ur; +brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade. +La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner. + +La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se +serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte +vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune +induction précise. + +--Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline +après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me +retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans +l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne +pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me +sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui +l'ai mis dans l'état où il est là . Je l'ai frappé de ma colère. +Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh! +combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour +moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? +Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas. + +Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les +gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez +hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison. + +Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux +et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu, +dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes +étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en +plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui +retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et +l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin. + +--Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa +machinalement Édouard. + +Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre +où elle avait serré quelques robes. + +Elle remonte précipitamment. + +Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa +main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le +front! + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est +entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est +levé! + +Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle. + +--Caroline! + +--Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard? + +--Caroline! Caroline! + +La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est +plus fermée. + +On l'appelle de nouveau. + +C'est la voix d'Édouard. + +Mais elle est dans la chambre de M. Clavier. + +Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la +main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas, +qu'un cri. + +Ce cri fait monter Édouard. + +--Viens donc, viens donc, Caroline! + +--Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de +monsieur Clavier. + +Le régicide était mort. + + + + +XXIV + + +Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à +Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les +petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze +jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop +naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale. + +Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le +retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient +écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il +n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont +ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont +il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si +téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard, +étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les +prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, +quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec +audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était +encore ébranlé. + +Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins +extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des +spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous +ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine +pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour +ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la +conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante +de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où +il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les +belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit +d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était +pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à +l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il +l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il +suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime +des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point. +Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage +d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. +Malgré la simplicité de son cÅ“ur, il convenait avec lui-même, et +d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans +les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En +guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent +l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement +logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères +bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à +certaines conditions d'ordre. + +Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer, +affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients, +lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne. + +--Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à +chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon +temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai, +entendez-vous? + +--C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous +l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette +consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous +consulter. + +L'observation du clerc surprit Maurice. + +--Que dites-vous? + +--Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le +maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que +Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez +vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu +audience. + +--Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés? + +--Vos ordres sont là , monsieur. + +--Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les +recevais pas,--faut-il donc tout dire?--c'était tantôt à cause d'un +héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille +à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même. + +--Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y +croient plus. + +--Pourtant il n'y a rien d'inventé là -dedans; vous devriez les en +convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si +elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez +personne sans m'avoir prévenu. + +--Voilà , pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien +contradictoires. Le patron est diablement distrait. + +La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à +l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé +depuis le commencement de l'hiver. + +--Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas +pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires. + +Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant +sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à +d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne +de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira. + +--Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de +quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination. + +Voyons la lettre de Jules. + +«Mon vieil ami, + +»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne +Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!» + +Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture +de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à +perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin! + +Maurice continua de lire: + +«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le +plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr, +toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu +me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais +ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont +l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a +quelque scandale pour les payer de leur attention. + +»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a +si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a +été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière +odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre +fille, née,--ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont +voulu,--née avant mon mariage avec Hortense. + +»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de +la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment +en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la +naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. +Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas +été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont +j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession. + +»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la +lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense +en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers, +d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été +dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je +frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce +de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles +le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas +d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne +n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe. + +»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier +était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de +Chantilly.....» + +Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il +frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs +fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable! + +Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale! +Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi? +misérable destinée! je tenais là , j'avais, j'avais là l'arme sûre, +infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est +volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à +merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui +empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur +mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce +que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à +ceux-là . + +«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice +en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux. + +«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement. + +»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de +justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner +l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est +que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle +de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des +journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que +j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me +coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son +dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas +été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la +calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une +véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu +dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore +même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour +te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme +folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la +raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la +révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi +repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle +près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun +secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on +cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute +la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul, +libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi, +venge-moi--je serai vengé! + +»JULES LEFORT.» + +Maurice prit du papier et écrivit: + +«Mon cher Jules, + +»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui +était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme. +Envoie cette note au procureur du roi. + +»Tu es vengé. + +»MAURICE.» + +La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était +Victor. + +Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du +rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il +ne ramassait pas; il était ivre de gaieté. + +Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa +réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie +qui arrivait si mal à propos. + +--Tu ne m'interroges pas, Maurice? + +--Non! + +--Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi, +pour moi, pour tout l'univers. + +--Ris tout ton soûl. + +--Puisque tu me le permets.--Et de nouveau Victor rit, se gaudit, +éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se +renversant pour mieux rire. + +Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société +de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la sÅ“ur avant +de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette +familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment. + +Il était toujours debout devant Victor. + +--Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice. + +--Je la croyais plus sérieuse. + +--Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi. + +--Arrivé à Paris,--écoute-moi donc,--je suis allé au ministère, où notre +protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là , il +m'a dit:--L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les +travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir +qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du +ministre, favorisé de la cour même. + +--Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les +maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous +appartiennent? + +--Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du +chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait. + +--Mais nous en exigerions des prix fous. + +--Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos +prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait, +et l'on vous laisserait crier. + +--Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions +les seuls adjudicataires?--J'étais un peu en colère. + +--Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec +elle.--J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à +l'heure. + +--Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur. + +Juge si j'écoutais. + +--Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager +celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit +épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en +sous-Å“uvre l'adjudicataire préféré. + +--Comment centupler la valeur des maisons? + +--Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez +congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en +sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces +appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il +faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle +fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre +concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la +ruse, de la vitesse! courez! + +J'ai couru. + +Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle +s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à +toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires, +blanches, dorées. Ici: _Fabrique de noir animal_; ici: _Atelier de +fonderie_; là : _Manufacture de papiers peints_; _Manufacture de tapis_; +_Dépôt de porcelaine_; _Raffinerie de sucre_; _Raffinerie de soufre_; +_Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie_. + +L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que +j'ai logés là ! malheur à qui emploiera jamais leur industrie! + +Trois jours après j'ai revu notre protecteur.--Venez, m'a-t-il dit, +venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre +concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses +calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de +faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches +industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui +faudrait faire pour les désintéresser. + +J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un +homme de génie, Maurice! + +Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la +société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais +les rencontrer au fond d'un bois. + +Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son +beau-frère; il s'en voulut au fond du cÅ“ur de s'être livré à +l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que +comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie; +espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la +probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer +reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé +l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait +Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce +exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? +N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la +conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de +cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne +m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés +de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et +moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien +à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni +établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la +sÅ“ur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté +fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur +de celle-là , et tacitement à être l'esclave de celui-ci. + +Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête, +tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait +pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air +d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention; +parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à +remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa +femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et +assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi +ténébreuses l'une que l'autre. + +Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant +d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand +ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet, +toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin +de ce qu'il avait fait pour lui. + +Maurice sonna. + +--Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il +à un clerc. Que tenez-vous là ? + +--C'est une lettre dont on attend la réponse. + +Le clerc sortit. + +--Je connais cette écriture. + +Victor Reynier s'approcha. + +Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas +la suscription. + +Celui-ci s'éloigna. + +--De la défiance! murmura-t-il. + +--Quelle curiosité! pensa Maurice. + +D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que +Victor ne fût pas témoin de son trouble. + +Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre +d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton +effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession +du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter: +Sinon, c'en est fait de ma vie. + +--Je n'en doute pas, Maurice. + +--Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée +tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité! +J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus +d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant +d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons +pas. Réussirons-nous, oui ou non? + +--Oui! mille fois oui! + +Maurice faisait pitié. + +--Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil +des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute +est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous +sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu +règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais +mortelles pour moi. + +--Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle +contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que +l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si... + +Se frappant le front, Maurice s'écrie: + +--Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne! + +Il court à la poste. + +Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti. + +Il rentre chez lui, mort. + +Victor était descendu au jardin. + +--Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu. + +«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la +frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de +cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille +écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au +carrefour des _Lions_. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort +qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.» + +Voilà donc la vie! + +Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet +ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent. + +Quel est donc le coupable? + +Que Dieu le dise! + +Dieu! + +Maurice regarda le ciel avec ironie. + +En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme, +l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au +carrefour des _Lions_. + +Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice. + +--Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu! + +Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut. + + + + +XXV + + +Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon, +au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de +laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent +par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de +pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour +cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans +un bourg qui n'a, l'été,--ce qu'il considère comme un malheur, et nous +comme un avantage,--aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La +_pièce d'eau_,--c'est le nom du rendez-vous habituel,--se garnit de +quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière +de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par +bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce +rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires +sont terminées,--si toutefois il y a des affaires à Chantilly,--et +comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre +durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs +toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La +_pièce d'eau_, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour +Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la +pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de +jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de +chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un +prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la +boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc, +viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler +sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du +_Constitutionnel_. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de +tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des +intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent +en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont +pas,--l'usage le veut,--les présents qui sont sacrifiés à ce besoin +mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre +heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du +soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le +journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les +événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de +l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement +n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la +littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il +n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé +d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province. + +Ainsi, exacts au rendez-vous de la _pièce d'eau_, à chaque retour du +printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une +absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences +ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu +près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces +familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait +presque du même sang. + +Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température +ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs, +enivrés de sentir renaître la belle saison. + +Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous +aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs +au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars, +et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre. + +Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation +d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal. + +Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce +d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où +était passée la duchesse de Berri depuis la capture du _Charles-Albert_ +et l'échauffourée de Marseille. + +Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot +d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là , sur les autres, +d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de +Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à +l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont +avaient fortifié le cÅ“ur de la chouannerie. + +De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la +police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de +Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé +d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames +aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski. + +Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de +Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le +_Courrier français_, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du +bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de +lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park. + +Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la +mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra. + +Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les +conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris +cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus +sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de +Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur +presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes +indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce +qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain +est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à +l'humidité et à la sécheresse. + +Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà , sur les instructions d'un +journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée +avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur +enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un +mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un +peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération +compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la +France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun +parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la +Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs +entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes +ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière +ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour +étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement +éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la +première flamme d'autres insurrections cachées. + +Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries +suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et +fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente +et toujours nouvelle pour les habitués du bassin. + +Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de +M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de +fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne +se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes +austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans +distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres +des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice +s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les +larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à +rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort, +plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa +carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque +temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur +le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus, +prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi +s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la +retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut +de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur. + +Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de +Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées +de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à +Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour +jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le +prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le +lendemain d'un bal. + +--Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la +conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la +lecture des journaux. + +--C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on +le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On +n'y reste que pour économiser. + +--Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée? +interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis +cette opinion sur Léonide. + +En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des +caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit. + +La conversation ne tomba pas dans le bassin. + +--C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la +préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est +aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après +tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons +ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants +enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un +rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours +habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans +les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à +Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres. + +Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui +relevait ainsi la maladresse de sa fille. + +--Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les +petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que +tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je +parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre, +l'à -propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces +faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; +il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari +n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord, +où il s'ennuierait ensuite. + +--Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse. + +--Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous +est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix +réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en +demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles. + +--Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième +interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être +lui. + +--C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que, +depuis le départ de sa sÅ“ur, il n'a pas manqué de se promener chaque +soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan. + +La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté. + +D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi: + +--Alors c'est cela ou ce n'est pas cela. + +--Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour +ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si, +comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de +la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de +mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à +plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la +grande, de l'immense fortune dont elle a hérité... + +Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu +dans ses idées, l'orateur se demanda:--Mais où en étions-nous?--Nous en +étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas? + +--Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient +été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor +et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M. +Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût. + +--Ai-je dit cela? + +--Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous. + +--Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité? + +--Cela est positif, madame. + +--Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million, +ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot! + +Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls. + +--N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au +juste si M. Clavier n'avait aucun parent? + +S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui +ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils +seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier. +Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore. + +--On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a +encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles. + +--Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont +plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan. + +--Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il +aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu. + +--Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été +interrompu.--Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé +sur le gazon.--Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise +humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien, +pour n'être pas son héritière! + +--Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui +aura été légère. + +--Légère! légère! Je vous la laisse, à vous. + +--Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me +tombait en partage. + +--On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à +rien. + +--Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous +choisissez vos moyens. + +Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait +à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au +moindre mot, l'eau aurait coulé. + +--Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au +milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose +silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux +rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont +j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois +des fraîcheurs! + +--Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous? + +--On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin. +Bien!--très-bien!--mes enfants!--mieux que vous,--qui, malgré mes +conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir +ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des +sciatiques, des rhumatismes, des fluxions... + +--Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai +est si beau! + +--Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe, +ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais +abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues. + +Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme +un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand +s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques, +entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la +causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son +arrivée. + +--Docteur! dit-elle. + +--Madame. + +--Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont +nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment. + +--Quel est ce mal? le silence? + +--Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous +mourons de curiosité. + +--Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est +l'indiscrétion, mesdames. + +--Docteur, soyez gentil. + +--Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons? + +--Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle +l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier? +Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué +un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A +quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime? + +Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de +la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se +permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot +fut, après un silence méditatif: + +Le malade est gravement malade et je l'abandonne. + +Il se leva pour partir. + +On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis +par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par +les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui +fit. + +--Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent +fois que je n'en ai. Je ne sais rien. + +--Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez. + +--Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner +mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre. + +--Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie? + +--Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au +cerveau. Je présume que le cÅ“ur était malade chez lui; j'y +soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal +se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également. + +--Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué? + +--Le pouls des malades, chère dame,--car c'était la chère dame qui +questionnait, commentait, argumentait sans cesse,--ne me révèle jamais +les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je +viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé. + +--Et qui était auprès de son lit? personne, je gage. + +--Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la +baisait et priait. + +--C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins, +cette chère enfant? + +--N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore. + +--Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque +libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à +mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque +excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier +soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage. + +--Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous +épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va +dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire +des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit +quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier +hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger. +M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son +étude. + +--Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien. +L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat. + +--Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me +faites plus parler, tenez! + +--Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien; +parlez! Là , tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera +mademoiselle de Meilhan? + +--Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné +à mademoiselle Caroline de Meilhan.--Apprenez-le, mesdemoiselles,--c'est... + +Le docteur aspira une prise de tabac. + +--C'est--qui? + +--C'est moi! + +--Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens! + +--Nous nous vengerons sur vos ordonnances. + +--Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui +sort,--tenez, regardez,--de la porte du jardin de mademoiselle de +Meilhan? + +--C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se +levant à demi pour vérifier l'indication du docteur. + +Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,--car pas un +de ses mouvements n'était perdu,--qu'il avait remis dans sa poche la +clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin. + +L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, +qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer. + +S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor +produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions +et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa +disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin +de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer +pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et +tout de confiance. + +Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention +inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était +sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un +trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer +les signes. + +Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du +bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent +témoins de la bizarre manÅ“uvre de Victor. + +Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait +du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la +pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux +au milieu desquels il tomba. + +--Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, +docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses; +elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux +heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à +l'état où elle est; on dirait un accouchement. + +--Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant les yeux sur le +docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes +et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une +perfide comparaison. + +--Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible +dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le +déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous: +le choléra est à Chantilly! + +C'était le 6 juin 1832. + + + + +XXVI + + +La France roula au bord de l'abîme. + +Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à +l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se +parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses +du cloître Saint-Merry, et là , malgré une effrayante inégalité de +forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en +feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur +des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les +boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine. + +Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque +gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne +montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi +désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de +l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté +primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les +partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs +espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire +républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche +aînée. + +Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se +passer notre récit. + +Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des +échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en +distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par +toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la +capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins +étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le +fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs +départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France +appartiendrait. + +La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui +n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes +aussitôt qu'elle y avait été connue. + +Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la +menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre +bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau +remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, +ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui +possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de +cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. +Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne +croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition +assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être +pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues +partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but +étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la +première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes +têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après +laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas +plus de cinquante arpents. + +Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre +ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation +de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les +champs, et l'argent disparaît de la circulation. + +Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous +l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt +de leurs économies pour le mieux cacher. + +Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus +de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes; +l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants; +les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se +réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on +attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace +vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est +vague. + +On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant +à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à +s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de +réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de +Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations, +en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite +ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé +dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque. + +Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements +entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans +les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi +des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés. + +Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient +percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. +Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à +tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le +long desquelles il avait plu du sang sur ses joues. + +Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la +révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait +l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière +conquête de cette révolution. + +Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa +figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de +ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par +la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite +retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le +sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré +honnête. + +Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier +que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il +n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit +dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot: +il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société. + +Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre +de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend +ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite, +seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il +court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les +cheveux hérissés, le front jaune, l'Å“il ouvert. + +--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour +la soulager. + +--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera +construit à trois lieues de là ; il sera construit de l'autre côté de +Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus +d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de +l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura +traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de +plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. +Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption! + +L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat +de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats, +de ces masures infectes, payées dix fois leur prix? + +Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées +pour payer ces maisons? + +A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute +frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la +marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué! + +L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle! + +Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de +lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à +inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en +regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des +premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles +n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur +les étagères. + +Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche +dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et +traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de +salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y +suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre +expressivement la main. + +--Ta cause est gagnée, Maurice! + +--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et +tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée. + +--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la +mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait +jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de +la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des +boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent +sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient +et meurent en criant: _Vive la république!_ S'ils tiennent encore +jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux +Tuileries. + +En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton +d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à +s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait +de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin +dont il le voyait accablé. + +--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que +l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! +Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent +tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra +rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous +sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne +valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets +seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on +m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs +leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de +l'honneur. + +Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses +carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a +élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre +entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme +disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle +s'engloutisse! + +Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu +bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, +buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts +par les fenêtres? Ainsi je les ai vues. + +Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là , +une autre là , près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce +n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à +personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier! + +--Oui, le coup est grave, Maurice, mais... + +--Grave! il est mortel. + +--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe. + +--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que +les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que +l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois +francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre +opération maintenant. + +Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous +paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma +conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom +de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la +fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque? + +--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol. + +--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare? + +--Il y a des hommes probes en affaires. + +--Ceux-là ne sont pas millionnaires. + +--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort? + +--Et toi dans leur conscience? + +--Ah! Maurice, la colère t'égare. + +--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma +raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une +extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour +toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle. + +--Si cependant, Maurice, la république est constituée?... + +--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi? + +--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice? + +--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé? + +--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux: +il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet +Édouard? + +--C'est... + +Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une +révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa +sÅ“ur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà , +comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute! +Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands! + +--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu +assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois +cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je +pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier +à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard? + +--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se +torturait vainement pour se poser en honnête homme. + +--Oui! + +--C'est un rentier? + +--Oui! + +--Un jeune homme? + +--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes? + +Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un +habit marron. + +--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à +l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à +couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles +valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre +s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces +neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard +que je veux rendre les premiers... Entends-tu? + +--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor. + +--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur +l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa +mort; et de trois cent mille francs enlevés de là . + +Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face +des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, +les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, +il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là ! Le ressort d'un +pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une +cervelle humaine saute au plafond... + +Là , Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à +notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette +exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment +sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là -dedans? +Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, +semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu +allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle! + +Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer +Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds +prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant +l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. +Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de +foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi +Victor ne répondit pas à Maurice. + +Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse, +des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de +Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les +voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait. + +Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a +laissé la capitale. + +--Dans le plus grand trouble. + +--Les révoltés faiblissent-ils? + +--Nullement, monsieur. + +--Le nombre en augmente-t-il? + +--D'heure en heure, à vue d'Å“il, à mesure qu'on tue. + +--Et les Parisiens? + +--Ils regardent par leurs croisées. + +--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent? + +--Je ne m'en suis pas aperçu. + +--Les boutiques sont-elles fermées? + +--Aucune. + +--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est +odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur +arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires! + +Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en +écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice. + +--On vient donc à leur aide? continua-t-il. + +--De tous côtés, monsieur. + +--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas. + +--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille +républicains qui arriveront de Dijon demain matin. + +--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là , extermination +ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe? + +--Elle les assiége aussi de toutes parts. + +--On se massacre donc? + +--C'est le mot. + +--On ne présume pas à qui restera la victoire? + +Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la +route. + +Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à +cÅ“ur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux +enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs +visages l'altération d'une fuite précipitée. + +--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain. + +Le cÅ“ur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, +Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté +à l'attendre. + +--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les +républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a +relayé emporte une famille entière. On émigre déjà . + +--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit +Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien. + +--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, +c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout +soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud +de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la +justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de +destruction. Et que le 15 n'arrive jamais! + +--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y +aura prescription de droit. + +--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, +vous n'entendez donc pas? + +--Expliquez-vous! parlez! + +--La cour est pleine de gens pressés de vous voir. + +--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles +sont ces gens. + +Victor ouvre la croisée et regarde. + +--Ce sont tout simplement tes clients. + +--Mes clients! + +--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice? + +--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je +descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la +cour.--Ils trouveraient du louche... + +Effaré, Maurice sonna; il sonna fort. + +Le clerc reparut. + +--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là -bas de monter? + +--Vous ne me l'avez pas commandé. + +--Allez donc! et qu'elles montent. + +--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes, +j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là , reste là ; toujours +là . + +La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers, +bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet, +non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à +Maurice. + +--Monsieur Maurice, répondez-moi. + +--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres. + +--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars. + +--Monsieur le notaire! + +--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure! + +--Et moi depuis deux heures. + +--T'en as menti. + +--Menti toi-même. + +--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas. + +--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour. + +--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes. + +--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau. + +--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher! + +--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord, +qui vous amène chez moi en si grand nombre? + +Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles +ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier. + +--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son +beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui. + +--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez +Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé +jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On +assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est +descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine. + +--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas +mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs +aux quatre coins de Paris. + +Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être +oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la +Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour +effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était +élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui +revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les +retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres. + +--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains. + +--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que +n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur +Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on +l'avait dans l'oreille. + +--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a +entendu le canon. + +Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de +l'insurrection parisienne. + +--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix +qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale. + +--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône. + +--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula +en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux +républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne +empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir. + +Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui +semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il +ne parvenait pas encore à s'en faire écouter. + +--Messieurs, je... + +--Il n'y a plus de sûreté nulle part. + +--Ils incendieront nos meules de foin. + +--Ils couperont nos arbres au pied. + +--Mes braves gens, je... + +--Les scélérats! + +--Plus de récolte, plus de moissons, plus rien. + +--Mais amis, je... + +--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et +des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était +Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de +ça! + +Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, +avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune +espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant +d'un héritage. + +--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a +plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons +attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, +et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. +C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y +a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous +prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous +rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça +vous va-t-il? + +L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son cÅ“ur, qui +battait auparavant avec violence, s'arrêta net. + +--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous +soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les +républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils +viendront quand la besogne sera finie là -bas, à Paris. + +--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous +arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous +nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, +ils sont partis! + +Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait +plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à +le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour +Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans. + +--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là , mes amis? Quoi! +vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et +extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une +fois, qui donc s'est moqué de vous? + +--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir. + +--Vous voyez donc combien c'est faux! + +--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; +mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, +à cause de l'émeute. + +--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs. + +--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le +maire. + +--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait +part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher? + +Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être +agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent. + +--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur +qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi +tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand +a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques +poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés +que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une +autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez +raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. +Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de +seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants. + +Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus +tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour +de leur base, un enfant les fera pivoter. + +Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à +peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur +présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus +calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. +Victor triomphait. + +Pour que sa victoire fût complète, il ajouta: + +--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure +d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, +vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous +voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément +agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il +tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il +a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez +pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance. + +Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut +unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans +l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice. + +--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur! + +--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit? + +--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici. + +Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette +maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire +un peu à ce qu'on vous dit. + +--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user +la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En +rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et +empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de +déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui +traversera vos villages. + +Les clients avaient décidément honte au fond du cÅ“ur de s'être livrés +à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes +raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts +clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et +celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à +revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de +désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un +voyage à Chantilly; voilà tout. + +Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases +d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement +étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui +passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On +écoute: + +«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les +rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.» + +Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ +l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du +crieur public. + +--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le +moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer. + +--Il a dit _événements_, cependant. + +--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le +cours de la rivière. + +--Mais il a ajouté _sinistres_, monsieur Victor. + +--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait _sinistres_? + +--Chut! il crie encore. + +Victor veut parler. + +--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor. + +Les oreilles sont attentives. + +Et le crieur: + +«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et +les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les +régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du +nouveau! de l'intéressant!» + +Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce +bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté +d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces +funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si +ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son cÅ“ur noyé +d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! +de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise! + +Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la +rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient +restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires +désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter +plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; +celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus +douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de +restituer les dépôts. + +--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là , si ce n'est la +mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, +qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là . + +--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont +dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils +lisent! + +--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, +et ils seront ici,--là .--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants! +J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les +dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de +notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à +ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà ; +ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! +un parti!--dis-le,--qui nous tire de là . L'incendie!--brûlons +l'étude.--J'accepte tout. + +--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là . + +--Hélas! + +--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que +pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides. + +--Achève! j'entends leurs pas. + +--Es-tu déterminé à tout? + +--A tout, Victor. + +--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui +sont dans ces cartons. + +--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais +parle, finis? + +--Je vais à Paris. + +--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris? + +--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas. + +--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir. + +--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres +qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu? + +--Malheureux! tu extravagues toujours. + +--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus: +j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi! +fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je +t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même. + +--As-tu ta tête, Victor? + +--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide +en un clin d'Å“il, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs +rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son +chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor +sait si ponctuellement le contenu de ses cartons. + +Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare +sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude. + +Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements +sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière. + +--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos +papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur +Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus +maîtres de Saint-Denis. + +--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait +pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos +volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer +vos dépôts à tous. + +--Ah! + +Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur +argent. + +Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche. + +D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs +portefeuilles de cuir gras. + +D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y +avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois +d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision. + +Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts +en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique +exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un +eustache. + +Rompant ce silence animé, Victor leur dit: + +--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? +ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance +de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont +toujours prospéré entre ses mains? + +--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle! + +--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice. + +--Ce bon monsieur Maurice! + +Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de +son beau-frère. + +--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous +n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que +vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à +merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer +des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des +bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que +nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts. +Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas +trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette +journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; +peut-être bien avant dans la nuit. + +Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de +Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées. + +--Jusqu'à ce soir! + +--Ah bien! voilà qui nous arrange. + +--Et nos femmes qui attendent. + +--Et nos enfants qui nous croient déjà tués? + +--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour. + +--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si +l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire +au pré. + +--Et mes foins qui sont dehors? + +--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je +vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre +protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers +des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au +moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice +serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; +passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain +matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif. + +En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le +peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air +de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit: + +--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en +d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui +Sainte-Claudine... + +--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice. + +--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame +Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses +meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le +dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce +pas? Qui le mangera si ce n'est vous? + +C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation +allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu +l'envoi. Mais, puisque vous voilà , nous vous retenons; vous ne nous +quitterez pas. L'occasion est trop belle. + +Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques +préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne +rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de +franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité. + +--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans. + +--Vous nous restez? je savais bien. + +--Dam! + +--Qu'en dites-vous, les autres? + +--C'est embarrassant. + +--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos +pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides, +quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de +champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que +voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le cÅ“ur, voilà le +meilleur mets. + +Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce +banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au +désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en +restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans +les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à +notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois +jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié +aussi. + +Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux +paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment +critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon +dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces. + +--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas +mourir. + +Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui +dire: + +--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les +invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait +volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez +simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la +mitraille? + +Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour +accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de +contentement, la politesse de ses clients. + +--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes +forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à +partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ. + +Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa +devant Maurice. + +--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous +resterons ensemble: le retard sera pour tous. + +--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez, +réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là , +repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu. + +--Oui: c'est entendu. + +Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux +de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger +sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure +en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris. + +--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor! + +--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en +centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt. + +--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me +demanderont ma femme? + +--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien: +seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni +les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement +pour nous! + +--Tu es un démon, Victor! + +--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il +sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis +pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus +d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas +que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice! + +--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde; +si tu croyais à une vie... + +--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et +aux restaurations qui la remettent au pair. + +Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à +Chantilly. + +Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice +n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte. + +Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il +n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car +d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les +partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et +répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la +capitale. + +Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces +mots: + +«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu +maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles +aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère +pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation +des troupes.» + +--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la +résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de +Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu! + +Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente: + +«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans +les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs +principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration +ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers +trouvés sur les cadavres des rebelles.» + +--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des +révoltés! Confusion du monde! + +Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins +contradictoires. + +Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un +homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice +reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était +celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des +Lions. + +Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin +il lut les deux bulletins. + +Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa +joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille. + +Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement: + +--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du +clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte +hospitalité est vengée! + +Si Victor se fût trouvé là , il eût ajouté: + +--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune +homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser. + +Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui +avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans +le cabinet. + +Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son +visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de +l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre +la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un +aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait +accepté de le mettre sous sa protection. + +Le prêtre ajouta cependant: + +--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti +républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se +ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une +direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il +m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait +que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît. +Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la +sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance +vous soit toujours acquise. + +Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu +honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas +surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il +avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des +pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart +d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt. + +La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où +il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il +pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une +légèreté significative! + +Encore une honte à subir! pensa-t-il. + +--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne +s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût. + +--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village +de ma paroisse. Arrivé là , si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres, +je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle +contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien. + +La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si +empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la +source, fut une dure leçon de probité pour Maurice. + +--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses +vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais, +monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une +licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais +placé vos fonds, que diriez-vous parlez! + +Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au +prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son +sort. + +--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de +vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent +d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il +ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je +dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant +beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de +toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait. +Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous +pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel +mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma +bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et +si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y +aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance. +Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point +présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en +passer. + +Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait +soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage; +il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce +qu'il était venu chercher. + +Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression +toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur, +l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de +consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse +faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme +humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à +cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et +pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa +parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme +malgré lui. + +Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par +des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond +d'un cÅ“ur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une +fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait +encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves +aveux à lui faire à l'occasion de la cassette. + +--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à +Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui +la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et +l'économie..... + +Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de +hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois +il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du +reste, sous de trop avantageuses couleurs. + +--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous +demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous +n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez, +que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au +repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps. + +--Quand il est encore temps! murmura Maurice. + +--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre +caractère si naturellement porté au bien. + +Il y eut un sentiment de vénération dans le cÅ“ur de Maurice pour cet +homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt, +oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à +l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des +conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse. + +Des larmes humectèrent son regard. + +--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour +obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment +j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me +poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne +devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le +premier..... + +--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta +debout; parlez! mon fils!... + +Le prêtre avait enfin compris. + +Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne +résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé +au front de la sublimité de son ministère. + +Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa +position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au +bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à +l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux +mains. + +Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est +pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre. + +Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas? + +--Pleine! monsieur, répondit Maurice. + +Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue. + +--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de +sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune, +puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de +se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à +votre dépôt: comptez! + +Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une +comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu +honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité +passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua +Maurice et sortit. + +--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je +l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue. + +--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé +là au moment de la réflexion. + +Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent. + +Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe? + + + + +XXVII + + +Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait +été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une +légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se +convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but +que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante +publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier. + +Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une +maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps +rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à +la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre, +pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait +réellement ressenti les premières atteintes du choléra. + +Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder +l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent. + +Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la +forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le +germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête +basse au logis. + +Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge. + +Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de +l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de +la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi +il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur. + +S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que +comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de +mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à +ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait +d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice +n'aurait pas menti sur choses si graves. + +Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il +ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun +projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le +changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques +minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement +par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque +impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les +heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, +des funestes accidents dont nous avons été témoins. + +Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti +à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si +l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait +écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera +peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si +horriblement traversée de Caroline. + +Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là , spectateur de la +fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la +voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le +plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon +marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri +V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une +république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les +rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions +adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre +une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle +exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle +finirait par une balle. + +Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la +prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de +Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied +d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au +mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été +non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard. + +Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté +par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la +sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs +souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides, +jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? +Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères +prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses +une place là où il y avait à combattre le visage masqué? + +Ceci sera son secret. + +Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en +sueur, comme un malade qui pressent la crise. + +A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre +intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues +désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des +carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de +ralliement. + +Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et +démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le +cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes +bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux; +sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts, +des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs, +des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des +balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir. + +Édouard est là . Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans +le plomb. + +Vienne le jour, il les lavera dans le sang! + +Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a +vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le +cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris +jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un +messager épuisé de fatigue. + +Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au +jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour +permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir +dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles +vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque +arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux, +sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de +couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir +la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le +soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de +soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se +courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout +à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées. + +Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui +les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de +laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des +inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés +comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main +pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes, +agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, +inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des +colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, +mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix. + +Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes +aussi incisives que la langue du pays, que son accent. + +Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail +aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient +et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies +pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la +feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet. + +L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets +où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations. +Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre +faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses dont les anges seuls +ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si +le sang et la séve n'eurent pas autrefois une même source? + +Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces fleurs +qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfums +quand elle les oubliait pour lire. + +Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces +petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, qui sont +peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierreries +égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, de perles +végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant les autres perles +aux reines de la terre. + +Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres fleurs +épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la +création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, évasées +en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont +soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée. + +Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui +rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes à ses lèvres, +les retenant longtemps comme pour un adieu éternel. + +On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant +sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons de la +serre afin de dilater sa poitrine où se posait sa main. Sa tête, rêveuse +et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une +fleur à qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin elle se reposa sous +un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil +d'une pensée qui parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel. +Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque +voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage. + +Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans +force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une +ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à +la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immobile que les +plantes à travers lesquelles elle se dessinait. + +Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre +s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée +qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix +qu'elle avait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux +vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier +un seul. + +Caroline se trouva enfermée avec les fleurs. + +Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle +avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M. +Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher. + +Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur, +remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan, +dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta +et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt +s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les +fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des +camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et +voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient. +Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par +les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues +dans la serre, qui s'alourdissait de parfums. + +A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des +panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut +accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer. + +Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues +envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les +lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus +qu'avec peine. + +D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs +écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus +humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez +de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua +d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et +son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà +peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient +plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée +de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas +encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse +de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée +dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.--L'amour, ce qu'il +y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans +la pauvreté!--Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, +maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant, +qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les +voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les +laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur +leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus +invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté +triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, +débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs +va tuer. + +Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace +de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la +terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au +milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée +par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde +enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M. +Clavier:--Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut +que nous les tuions ou qu'elles nous tuent. + +Et les fleurs l'ont tuée. + + + + +XXVIII + + +En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis et +détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la liberté +d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs du dîner auquel +il avait invité les paysans. + +Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante couverts +furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans +craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité rare depuis le matin, de +tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi. + +Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, très-difficiles à +cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus en plus inconvenants +à mesure que les événements de Paris se rembrunissaient. + +Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires +d'une maison enclavée dans une localité au-dessous de deux mille âmes, +trois pâtissiers allant et venant, pour le compte de la maison Maurice, +avaient ouvert les écluses aux interprétations. Les propos débordaient. + +--Tue-t-on le bÅ“uf gras, ou le veau, chez lui? + +--Voisine, on peut tout supposer: j'ai vu deux pâtissiers. + +--Vous vous trompez: il y en avait trois bien comptés; tout ce que +Chantilly possède en pâtissiers. + +--Je ne dirai pas non. C'est comme des melons: il en est entré un +chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas moins de trois +francs. Ils sont au feu. + +--Et mon mari qui sort du café où il a entendu qu'on commandait +quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème! + +--Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts +demi-tasses de café, cela entraîne autant de petits verres. + +--Si j'en suis sûre! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; vous vous +convaincrez par vous-même si je mens ou si je dis vrai. + +--Il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche. + +--Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de nouveau-né +dans la maison. + +--C'est donc un mariage? + +--Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite depuis +longtemps. + +--Bien sûr ce n'est pas un enterrement. + +--C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine. + +--Que voulez-vous! on ne sait plus rien dans ce pauvre monde. + +--Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus rien à +brouter pour la langue d'un chrétien. Il faut que le monde soit bien +méchant pour tant se cacher. + +Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, son +ange eût découvert seulement huit maisons dont les croisées eussent été +fermées en ce moment; seulement trois, seulement une. + +Il n'en était point où ne parût un visage curieux; et, parmi ces +visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé ailleurs +que sur la maison de Maurice. + +Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à qui les +voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux de se laisser +voler, au prix du repos dont sa pauvre tête avait besoin. Souvent il se +surprenait, écoutait le cliquetis de l'argenterie et le grincement des +assiettes, ne s'expliquant qu'après longues réflexions la cause de ces +préparatifs gastronomiques. + +Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant: + +--Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! non! je ne le +crois pas. Et quand il reviendrait! ne m'apporterait-il pas quelque +exécrable faux-fuyant pour éterniser mon désespoir? Mais cette fois il +s'abuse; mes juges sont ici; de l'or pour eux ou le suicide pour moi. Et +qu'il ne me trompe pas d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui +n'attendent pas! + +Le chef de cuisine entra. + +--Monsieur! + +--Quoi? que me veut-on? + +--Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux? + +--Que dites-vous, et qui êtes-vous? + +--Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura deux ou +trois services à votre dîner? + +--Mille! s'il le faut. + +--Et combien d'entrées? + +--Tant qu'il vous plaira. + +--Comme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons nous passer +du turbot? + +--Passez-vous du turbot. + +--Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche? + +--Mettez-les tous! + +--De quel vin boira-t-on? + +--De tous! Laissez-moi! + +Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi les +principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux points de vue, +plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable hôtel de Bourbon-Condé, +s'étaient placés sur le balcon de fer qui s'avance, poudreux et rouillé, +sur la grande route, et domine les premières avenues de la forêt. De son +cabinet, Maurice les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par +des petits verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le +bourg par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à +l'acquittement de sa rançon. + +Les premières heures furent douces. + +Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des tables de +jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que fournit le pays +le plus fainéant de la chrétienté. + +Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et +dans des chars-à -bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte +de plaisir. + +Maurice dévorait son cÅ“ur sans relâche en comptant les minutes qui le +séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui +produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution +remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir +mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait +cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard, +de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il +n'évitait pas la fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la +fastueuse raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des +cristaux, dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour son +cÅ“ur attristé. + +Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant +l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même +place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas +lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un +ton faible: + +--Maurice ne me reconnais-tu pas? + +--Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures! +mais tu pleures! Oui!--toi aussi!...--Qui t'a-t-on tué? + +--Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant +pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis +aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son +front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai +vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était +innocente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle +a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant: +Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son +imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté +agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité. + +--Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La +calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la +tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le +bourreau de l'autre! Maudis-moi! maudis-moi! + +--Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont +blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il la puissance de +se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à +mes pieds. + +--A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont l'existence +protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement +ce matin d'une balle. Je croirais à une justice: elle aurait pu être +plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules? + +--Je l'ai brûlée. + +--Et ta vengeance? + +--Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une tombe et un enfant +m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; l'enfant ira en Amérique: +je l'y emmène avec moi. Un vaisseau m'attend aux Havre, où je vais +m'embarquer. + +--Jules, je t'y suis! le veux-tu? Fais-moi une place dans le coin de ton +vaisseau; que dans trois jours je puisse monter sur le pont et voir la +France comme un flocon d'écume à l'horizon! Sais-tu que je souffre +aussi? sais-tu qu'au moment où je te parle, je franchis en idée les +marches de l'échafaud où l'on boucle au cou les banqueroutiers? +Soutiens-moi, Jules; on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi! +sauve-moi! Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et +repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus! la mer, la +grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des hommes! + +--Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre ami! Viens donc, viens à moi! +Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons le même jour, laissant +deux cadavres derrière nous: une femme assassinée, une femme!... Nous +étions bons pourtant; qu'avons-nous fait pour mériter cela? Enfouissons +le passé: oui! mettons des mers entre notre destinée d'un an et notre +existence nouvelle. Partons: ne regardons pas même Paris, dont l'affreux +voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, Paris +qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater peut-être en +passant. + +--Oh! je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon d'exil. +Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura deux pères pour +l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, toi, sa bonté, sa +tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous attacherons à cet enfant qui +nous rappellera tout ce que nos mariages ont eu de serein et d'amer. + +Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre la +mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux désormais +pour tenter une existence nouvelle. + +--En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu le veux, +Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle reconnaîtra que je +ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant tout: mes propriétés, +mes meubles, la table sur laquelle ma sobriété n'a jamais été blessée +d'un luxe coupable, le lit où mon mariage n'a été qu'une longue +insomnie. + +--Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun, prendra-t-on le +café dans le jardin ou dans le salon? + +Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire: Il y a donc +fête ici? + +--Où vous voulez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez plus de votre +repas! + +--Un repas! Maurice? + +--Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.--Jules! une +superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les +princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes, +viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On +prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou, +penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas:--Je suis donc fou! + +--Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ. + +Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans un +épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou +treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance +relative à ses tribulations domestiques et à ses anxiétés de notaire, +bénissant, au contraire, une occasion si rare pour lui d'alléger sa +conscience oppressée. + +Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit: + +--Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là , d'après ce que tu viens +de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes +convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes. + +Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine +trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des +propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, impossible! + +Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et postés +autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle derrière +les arbres. Sors! tu es arrêté. + +--Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche et qu'il +n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? que mon beau-frère +n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules? + +--Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas convaincu de +l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à +ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera. +Maurice dit au cocher d'atteler. + +Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, la +pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée par à peu près tous +les clients de Maurice. Ils s'élançaient, comme des hirondelles, des +nombreuses avenues de la forêt, et, avec une indifférence affectée, ils +se dirigeaient vers la calèche de Maurice. Ils formèrent bientôt un +rassemblement à la porte du jardin. + +--Tu avais raison, Jules; ces gens m'épiaient; je leur suis suspect; ils +m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu toute confiance en +moi. Je suis en prison avant jugement. Hélas! non, je ne partirai pas, +Jules; mais toi? + +--Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois que ton +beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns de tes clients; +peut-être ma présence attirera sur toi quelque considération. C'est un +rude passage à franchir; mais il ne sera pas dit que je t'aurai +abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà sans vie; de minute en +minute, je remarque, tu blanchis comme un cadavre. Ranime-toi! Pour la +foule, Maurice, la pâleur, c'est le crime; c'est plus que le crime: +c'est la lâcheté. + +Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, et se +montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente avait +réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin des piéges +oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, avocat et notaire +qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients avaient cherché la +cause véritable des incidents entre lesquels ils étaient ballottés; +s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en étaient singulièrement +approchés, et, à vrai dire, la fête dont ils étaient les héros ne se +présentait plus aussi naturelle à leur esprit. Leur inquiétude ne cessa +pas quand ils remarquèrent que Léonide n'était pas là pour présider un +repas commandé pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa +fâcheusement pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous +les luxueux habits dont il s'était revêtu. + +On se met à table. + +Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache comme +un beau marbre au milieu de ces types de visages rustiques. + +Deux tables de quarante couverts furent envahies par les convives; +hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux noms placés sur les +assiettes. Cette littérature de table fut perdue. Pendant quelques +minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice, +qui oubliait de déplier sa serviette. + +--Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait. + +Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage. + +Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui remplirent +leurs verres et saluèrent. + +Agissant à contre-sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage tandis +qu'on le saluait. + +La soirée était admirable de calme; l'air était sans fraîcheur, et son +souffle n'agitait pas même la flamme des bougies. + +Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner vers la porte +pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il se surprend dans +cette distraction trop marquée, il verse aussitôt à boire à profusion, à +pleins verres: il répare gauchement une gaucherie. + +--Qu'il fait bon ici! dit une voix. + +--Vous avez raison, répond une autre voix: une journée d'août. + +--Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui sont à Paris, +la journée n'est pas aussi belle. + +L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à l'instant +de sortir de son centre de repos. + +Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice opère une +diversion prompte. + +--Allons, messieurs, de ce melon! encore une tranche là -bas; ils sont +d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc; on boit avec le melon. + +Qu'on renouvelle le madère! + +Ces dames n'ont pas de madère, je crois. + +--Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas. + +--Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout haut un +marchand de porcs. + +--Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique je ne sois +pas une jeune villageoise. + +--J'aurai cet honneur. + +--Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance... + +--Bien! Maurice, ferme! lui dit Jules. + +Mais, pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche du château +de Chantilly qui sonne la demie de huit heures: un tremblement nerveux +le saisit; il lui est impossible de remplir le verre qu'on lui tend. + +--C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton agitation. + +--Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation de +Jules Lefort. + +Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoue tacitement +qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père quand on a reçu +de lui en héritage d'aussi bon vin. + +--Ah! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise. + +--Tant mieux: revenez-y, monsieur Lambert. + +--Il est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, que madame +Maurice ne soit pas ici pour y goûter: c'est un manger de femme. + +--Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des verres à sec +là -bas. + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas? + +--Ne la verrons-nous point? + +--Sa place restera-t-elle vide? + +Vingt autres font la même question. + +Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice bégaye, +en ayant l'air d'être absorbé par le service:--Mais elle ne peut tarder, +elle m'avait promis pour huit heures!--Huit et demie, il n'y a rien de +perdu encore, et surtout si les communications ne sont pas libres; vous +comprenez? Vous servirai-je de ces pieds truffés, maître Leloup? + +--Avec plaisir, monsieur Maurice. + +--Toi, là -bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des pieds +truffés. + +--Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire! remarque, en +savourant les jouissances matérielles qu'il en fait évidemment dépendre, +un convive séduit par l'abondance des entrées, l'inépuisable succession +des entremets, et la riche collection des bouteilles de vins différents. + +--Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là ? + +Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, à voix +basse, l'oreille pourpre, l'Å“il diamanté, le premier interlocuteur au +second. + +--Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; tu as peur +des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te donne pour ça cent +francs par an; est-ce vrai? + +--Sans doute. + +--Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me +rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande au notaire,--comme +qui dirait M. Maurice,--quinze cents francs, deux mille francs, +n'importe, ou plutôt la somme que tu as portée toi-même. Sous garantie, +il me la prête, et je lui baille deux cents francs: c'est cent francs +qu'il a récoltés dans la journée. Ton argent vient dans ma main: voilà +tout. + +--Bon! c'est là le métier? + +--Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout. + +--C'est facile; mais comment se passer de notaire? + +--Nigaud! Faut être riche; l'es-tu? + +--Non. + +--Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passe-moi ce rôti. + +Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue perçante sur +Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là ; il fut entraîné à +l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui. + +--Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que +tu le dis... + +Robinson avait parlé un peu trop haut; il fut entendu du convive de +face. + +--Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, qu'avec cet +argent,--dont m'est avis que vous avez nettement désigné le nid,--M. +Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde +n'est pas aussi honnête que nous. + +--Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de +la table, que le patron doit éprouver de fameux coups de vent quand, le +lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds. + +Le dialogue était vaste: il y avait place pour chacun. + +Un autre intervint judicieusement pour dire: + +--Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; pas +besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mauvais moment; nos fonds +voyagent. + +Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient. Les +deux moitiés de la table mordaient à la conversation; on buvait; on +comprenait mieux; l'instant lumineux rayonnait sur le front des clients. +On buvait encore, on parlait davantage. + +De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient +perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient, +se penchaient, la joue pleine, rebondie et luisante, contre la nappe, +et demandaient horizontalement: + +--De quoi? + +Et on les éclairait. + +--Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint-Jean avec nos +fonds? + +--On ne dit pas ça, messieurs. + +--Si fait, on dit ça? + +--Ce sont de simples conjectures. + +--Il est bien blême pour des conjectures. + +--Voilà que je tremble, moi! + +--Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire +faite. + +--C'est aussi mon opinion; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde. + +On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa +pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un éblouissement le +frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions +bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et parfois, lorsqu'il +prolongeait sa vue, les deux tables semblaient se soulever avec les +convives, les flambeaux et les plats, et vouloir rouler sur lui. S'il +ramenait son regard effrayé, il tombait sur la figure glacée de Jules +Lefort, blafard comme une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles +diaprait la scène. Étoilé, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait +n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il +n'était tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles; que +par le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure de +quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait pas +d'entendre. + +Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette. + +--Du vin! toujours du vin! crie-t-il aux domestiques, qui ne se lassent +point d'abreuver à la ronde. + +--Du vin de Médoc, mesdames. Du Sauterne, mes amis. Qu'on boive donc! + +--Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les verres +débordent. + +--Crois-tu, Jules? + +--Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre la +raison. + +--Je bois, à votre santé, messieurs! + +Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe. + +--Comme il est renversé, et comme il tremble! observe-t-on. + +--Oui, à votre santé, monsieur Maurice! + +--Il est presque aussi jaune que M. Lefort. + +--Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules Lefort de +Compiègne? + +Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur le +mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune aux +convives animés: parce qu'ils n'entendent plus, ils supposent les autres +sourds. + +Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe où il va +être question de lui. + +--Sa femme est morte. + +Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie sur son +épaule. + +--Ah! et morte de quoi? + +--De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. En +rentrant chez elle, elle avait perdu la raison. + +--Et qui avait osé l'insulter? + +--Une femme. + +--On dit que c'était une... Mais chut! + +--Une quoi? + +--Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui avait paru au +bal avec un soldat ivre. + +--Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame! + +--Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le voyons là . + +--Le mari de qui, de cette femme? + +--Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort de Compiègne. + +--Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette femme? + +--C'est ce que nous ne savons pas. + +--Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse de M. +Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger M. Maurice. Sa +femme n'a pas été insultée. + +--Il prend part aux peines de son ami, probablement. + +--Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop... + +--Trop quoi? je n'ai pas entendu. + +--Je n'ai encore rien dit. + +--Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue. + +--Ni moi. + +--Ni nous. + +--Allons, vous verrez que personne ne la connaît. + +--Ma foi! + +--Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir... + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir? + +--Entends-tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant l'épaule du +domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et de +douleur. + +--Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout. + +Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit. + +--Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon deuil. + +--A-t-il une femme, sérieusement? + +--Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel! + +--Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme? + +--Gage que oui! + +--Gage que non! + +--Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage: et +Victor qui ne vient pas! La nuit marche! plus rien! plus de nouvelles de +Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne +s'ouvre pas. + +S'adressant à ses convives: + +--Messieurs, votre avis sur ce limoux? + +On ne lui répond rien. + +--Le pari est tenu, ça va! + +--Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas; mon sang +bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains, je ne me +connais plus, je suis fou!--Messieurs, et ce limoux? + +--Parfait, monsieur Maurice. + +Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; on se le +communique. Des ricanements se posent en face de Maurice; les uns +croient avoir entendu, les autres nient, et ces murmures s'ensuivent: + +--Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de +chasser ici; on ne nous chasse pas! + +Jules Lefort se lève. + +--Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à l'absence si +malheureusement prolongée de sa femme... + +Tous avec ironie: + +--Ah! oui, sa femme... + +--Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il n'est pas +facile d'en sortir à son gré. Il n'ose plus concevoir l'espérance de la +voir arriver aujourd'hui; soyez assez indulgents, messieurs, pour +excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous. + +--Voilà qui est dit: madame Maurice ne viendra pas. + +--J'ai donc gagné mon pari. + +--Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur +l'enseigne? + +--Oui! messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent à nos +dépens: ensuite ces belles dames sont trop fières pour s'asseoir à table +avec des paysans. + +Hors de lui, Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur de son +cÅ“ur; Jules comprime ce mouvement de toute l'énergie de son bras. + +--Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes. + +--Ils ont des calèches. + +--Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait partir, +oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu notre +argent.--Mais à d'autres! + +--Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas +mauvais. + +--Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous les payons. + +--Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche. + +--C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite. + +--Buvons pour notre argent! + +--Et pour l'intérêt de notre argent. + +--De ce vin, à moi! + +--De celui-ci, à toi! + +--Qui veut de mon bordeaux? + +Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui +commencent par un cri et finissent par une bouffée équivoque, ne +retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent comme les +taches de vin sur la nappe; ils se glissent comme les os de volailles +sous la table; ils se croisent en l'air comme la mousse du Champagne et +les bouchons. Celui qui exhale le plus de grossièretés croit être le +plus réservé. Il y a confusion dans l'orgie, qui brouille les verres et +les cerveaux. La pensée de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus +la conscience de son être. Il coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce +ne sont plus des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu +près partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la +petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle sort. +Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait à chaque +instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des +soupiraux par où s'échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces +tonneaux vivants fermentent et craquent. Inutilement tenterait-on de +remonter à la source des menaces et des épigrammes brutales qui sortent +de ces futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a +débordement. + +--Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai. + +--Je ne le veux pas. + +--Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort? + +--Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice! + +Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements +imperceptibles. Dessus l'ivresse; dessous le suicide. + +De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a +couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du dîner. + +--Madame Maurice ne viendra pas! + +--Vous vous trompez: elle viendra! + +Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, au milieu de +l'ébahissement universel. + +Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers Victor; il va +lire dans leurs yeux sa sentence de mort. + +Léonide se hâte de dire à Maurice:--Quittez ce visage qui m'a découvert +votre épouvante: soyez insolent si cela vous plaît avec ces manants. +Vous êtes plus riche que vous ne l'avez jamais été. + +En se jetant à son cou, elle ajoute: Après une baisse sans exemple, les +fonds ont monté de six francs. + +Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà +revenus avec confusion de leurs doutes sur l'existence de la femme de +Maurice, ils sont cordialement touchés de l'embrassade conjugale. + +--Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se réalisera. +Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle: on va vous payer au +flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans +danger. La république a été écrasée sous les pavés qu'elle avait +arrachés; la France a triomphé de la rébellion.--Vive le roi! + +--Vive le roi! répète-t-on en chÅ“ur. + +Et ces mots circulent: + +--Nous nous étions trompés: ils sont gens de parole. + +--Eh bien! tant mieux pour eux: j'étais fâché de leur retirer ma +confiance. + +--Moi, je la leur laisse. + +--Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque tout est +fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse +revenue, et en route! + +--Oui! en route! + +--En route! en route! + +--A la santé de madame Maurice! s'écria Victor. + +--Oui! à la santé de madame Maurice! + +Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait avec +majesté à côté de Maurice, qui, ému de mille manières, avait tout juste +assez de force pour ne pas s'évanouir. + +Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide! + +Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se figura tout +de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son +sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui. + +Jules Lefort n'est plus là . + +Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de Jules, +qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bruyante entrée +de Léonide et de son frère. + +Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais +vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait +cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses côtés. Il avait eu +une apparition. + +Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa +femme. + +C'est le coup d'adieu. + +Les paysans quittent la table pour partir. + +--Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en +s'emparant d'un flambeau. + +--Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton +étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais question de retirer +nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse? + +--Non? je croyais, reprit Victor. + +--Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger. +Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; il est grand +temps. + +Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent +toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs +chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux +qu'ils n'y étaient venus. + +Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la +supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il fut +étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé +en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution, et +d'apprendre ces deux foudroyantes victoires dans un lieu encore +retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux +pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières +ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes; +la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait. + +--Tout est donc fini à Paris? + +--Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la +crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le +gouvernement ne tiendrait pas.--Déroute générale. Le crédit public mort: +on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais. +Le canon tonnait, et le sang coulait: j'achetais. La Morgue était trop +petite pour les cadavres: on assurait que les Tuileries étaient +assiégées: j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus. +La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon +audace a été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à +l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés. + +--Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à qui la +réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu +dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts, +sans doute! morts! Quel douloureux bonheur que le mien! + +--Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu? +D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués. +Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure: +j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité +avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Édouard de +Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé sur lui un plan de campagne pour +armer la Vendée: rien que ça. + +Léonide et Maurice n'osaient se regarder. + +--Madame, s'écria, la voix pleine de larmes, après une pause pénible, le +triste Maurice, madame! Hortense Lefort est morte aussi. Nos crimes +domestiques à tous deux se sont éteints dans le sang. + +--Qu'est-ce que tout cela signifie? semble exprimer le visage ébahi de +Victor. + +--Nous ne resterons point dans ce pays, reprend Maurice; nous le +quitterons avant un mois. + +--Cela n'est pas possible, beau-frère, d'autant mieux que tu laisses ton +étude dans une merveilleuse situation. Il y aura avantage à vendre. Mais +nous causerons de cela demain plus longuement; il est tard, nous sommes +un peu fatigués. Si nous prenions quelque repos? + +Victor saisit un flambeau et s'achemine vers la porte.--Que je vous +éclaire, si vous le permettez. + +Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. Rien de +funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée par le monde. + +Maurice tint parole. Un mois après il vendit son étude à un prix +inespéré. + +Il est encore notaire à ... + +FIN. + +Paris.--Typographie Morris et Comp., rue Amelot, 64. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le notaire de Chantilly, by Léon Gozlan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + +***** This file should be named 38225-0.txt or 38225-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/2/38225/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le notaire de Chantilly + +Author: Léon Gozlan + +Release Date: December 5, 2011 [EBook #38225] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + + + + + +[Illustration: couverture du livre] + +COLLECTION MICHEL LÉVY + +LE NOTAIRE + +DE CHANTILLY + + +OUVRAGES + +DE + +LÉON GOZLAN + +PARUS + +Dans la collection Michel Lévy + +LES CHATEAUX DE FRANCE 2-- + +LE NOTAIRE DE CHANTILLY 1-- + +LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN 1-- + +LE DRAGON ROUGE 1-- + +LE MÉDECIN DU PECQ 1-- + +HISTOIRE DE 130 FEMMES 1-- + +LES NUITS DU PÈRE LACHAISE 1-- + +LA FAMILLE LAMBERT 1-- + +LA DERNIÈRE SOEUR GRISE 1-- + +LA COMÉDIE ET LES COMÉDIENS 1-- + +LE BARIL D'OR 1-- + +LE TAPIS VERT 1-- + + +VERSAILLES --IMPRIMERIE DE CERF, 59, RUE DU PLESSIS + + + + +LE NOTAIRE + +DE + +CHANTILLY + +PAR + +LÉON GOZLAN + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS + +1860 + +Tous droits réservés + + + + +LE NOTAIRE DE CHANTILLY + + + + +I + + +--Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons à +demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous +toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une +sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît; sans me +flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est +écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de +ce roi qui l'imposait à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et +réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. _Mademoiselle de +Clermont_ est un beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia, +comme hier au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit +dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des +branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée des +tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau +n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:--ce livre vous a tout +émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline. + +--Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse +plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes +goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que la catastrophe +de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons +foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous +apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence +une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris, +n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette heure les +croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de +figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari +expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas, +monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés? + +--La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur +la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: les Condés ont bâti un +palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont +reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit +le palais et ses maîtres: l'hôpital est encore debout; écoutez: sa +cloche sonne la prière du soir. + +Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu +aristocratiques du vieillard. + +Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M. +Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveur un +instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie pouvait être, l'y +suivit à pas lents. + +Caroline donna un dernier coup d'oeil aux camélias, et s'assura par le +thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze +degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées par le +tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester +plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère; +elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la +concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du +Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente +réverbération des rayons solaires. + +Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de +Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les +soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait +une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le +long du mur latéral de clôture, opposant sa cloison de verre taillée à +carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes +couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder +leurs soeurs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les +séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés +s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche +sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des +enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums. Mais son +plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait +cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et +dorant par un rayon de chaleur le calice des autres. L'Ève de ce paradis +diaphane était Caroline de Meilhan. + +Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara de +l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son passage, les +tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée +du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il +regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude. + +En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de +tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une à côté de l'autre +comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces +tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg, +le château, tout était coupé par deux zones, l'une de lumière, l'autre +d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne, +étaient dans l'ombre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en +face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la +fois pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et au +voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est beau! + +Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons +lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de +dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la +règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau n'aurait pas +disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés, +en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues +allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de +Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les +admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent +mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation, +vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à +l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés, +escadre montée jadis par des dames de la cour. + +Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas; ces parterres, ces plaines, +ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre +d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce +château qui a treize tours féodales décapitées, et dont les tronçons +étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon +tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées; ces écuries où des +empereurs ont soupé, et qui seraient une des sept merveilles si elles +avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces +pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en +carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des +opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui +ressemblent à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes +centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits +oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un +seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de +mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules; ces +grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses, +n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui +s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon, +Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire, +Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son +palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la +chasse et des vaudevilles de M. Scribe? + +Le soleil avait disparu. + +A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume. + +M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils +prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient +l'hiver à cause de la fraîcheur des murs. + +Le couvert était mis. + +Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la +cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle +interrompit le vieillard dans la lecture de son _Parfait Jardinier_, +pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table: +Caroline ne prit place qu'après une invitation. + +--Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous +irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement +les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de +faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les +plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation +inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du +froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien +doux, bien épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la +dernière marche de notre escalier à la porte des serres. + +Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit. + +--Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez +à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à minuit--oh! je vous ai +bien entendue,--et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous +aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline; +mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre +ensemble: notre haleine les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut +que nous les tuions ou qu'elles nous tuent. + +D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par +beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline +occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux +domestiques; ses mains blanches le disaient assez: pourtant Caroline +était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à +six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour +renouveler la chaleur artificielle des serres: charge délicate, du +reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques, +sous peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses +palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et +taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait +d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui +eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que +le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique +qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui +n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier. + +Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui +n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins--et à +Chantilly on a pour voisins tout le monde--n'avaient jamais deviné le +sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier. +L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la +calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les +rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son +médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de +parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au +salon; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la +dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa +grâce. Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société +nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par +des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, ni déshonorer la +main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à +la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec +dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et +pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en +maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une +seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde. + +--Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement +à Chantilly? + +--Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il +se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère. + +--Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois, +qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui. +Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux +évêques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain. + +--Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice +s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le +force à s'absenter plus fréquemment? + +--Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis +témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de +ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles qualités, celle +surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans +impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues +promenades où il me prête l'appui de son bras, lorsque vous me privez du +vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dans les buissons. Oui, +Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est +empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne +parle pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire. +Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des +habitants: c'est ce qu'il est. + +--Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté +d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison. + +--Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent pas +souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une femme que j'estime, +quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle +pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai +trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la +misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos +habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous +appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons +obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que +vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des +phénomènes effrayants ou curieux. + +On sonna à la porte du jardin. + +Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce +temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière: +son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup +de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison. + +--Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont +toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il +en Vendée? + +Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la +correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et +les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à +lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au +bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention +du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et +sourit: _Prenez-le donc, tandis qu'il est chaud_, semble dire Caroline. + +Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour +elle et pour son vieil ami. + +Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête blonde, +rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence +qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule. + +Chantilly est plongé dans le même repos. + +Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa +population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu +de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la +forêt est morte comme le château. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont +allés, comme autrefois la féodalité et les faucons; les nobles chasseurs +ont suivi les nobles oiseaux. + +Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un centre de +lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et +que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans +ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour +découper sa broderie. + +--Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur +la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, ces fous qui +ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers +vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes +fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc +bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on +le verse, et finissons-en. + +M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une +sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient +tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts +et la nappe. + +--Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là. Ces maudits +journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit: ce +que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:--Triste histoire! +murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche. + +Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère +politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur +son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec +des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser. + +--Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, que +nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu, +qu'il en soit le juge, mon enfant! + +Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de +loin en loin, comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier. +Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures +auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé +sur un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer. + +M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant Caroline +abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine n'avait aucune place. +C'est le privilége des grandes douleurs d'être suivies d'une longue +volupté de l'âme. + +En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne pas +oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se +passer m'avertit qu'il est temps.» + +Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son tablier +une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut +jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes. + +M. Clavier avait peut-être raison: il était temps. + + + + +II + + +Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une +diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos +jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis +passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et +qui ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des +propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur +escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau +de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent +la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux, +admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à votre +curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez +plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre +imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille +couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville. + +Chantilly, malgré son voisinage de Paris,--il n'en est qu'à dix +lieues,--ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,--le titre est +peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on +aime,--la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à +une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières +d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui +regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié +libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour +de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain +à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou +gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces +terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin, +ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse. Les modernes systèmes +égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à +l'ambition de la propriété. Aussi en est-il résulté que les pauvres et +les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns +des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur; +car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées +à raison de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages; +beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses +du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont +ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils +n'aient jamais des descendants des Condés pour valets de ferme! + +Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une maison +dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un +cabriolet dételé repose sur ses brancards, au delà de laquelle le +Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants +de la porte; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de +chèvrefeuille et de troëne, vous voyez passer à peu près toutes les +personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se +rendre chez elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point +de ne pas remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs +branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison de M. +Maurice, notaire. + +Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, jardin sur +la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements +affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent +jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique +s'ouvrent en face de la forêt. On passe ainsi, sans quitter l'étage, du +mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la +position est délicieuse: percée d'outre en outre par le soleil qui entre +d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de +l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un +pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés +tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau, +Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette +illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux, +le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des +appartements. Ce verre, ces barreaux, ces transparences, cet air, ce +jour, fascinent la vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude +dans ce mirage. + +L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol, +auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour la +consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice, +qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers +ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour +se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition +d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet +toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. Il est +vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs, +relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette +république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent +du patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, le +maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure. + +Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne. +Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers, +charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de +cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis en zigzag, de manière à +confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au +talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur +bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la +fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous +ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long +des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue. + +Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On +profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle +pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne +sont simples: une procuration à faire rédiger, un bail de ferme à +renouveler, un dépôt à constituer ou à reprendre, selon que la récolte a +permis de respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des +visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs +bénéfices sur les foins de l'année par une transpiration métallique: le +mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la +jalousie: parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui +laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir! +conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont que des +conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire +présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel +champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer l'autre; et ces +prévisions, rarement en défaut, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage +à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans +cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes +prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes +calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité, +astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre, +l'arbre du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps +que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait +qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie. + +Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de marché. +Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de +la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum +végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle; +elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les +formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière +fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles. +A les en croire, n'est-ce pas par pure amitié que celui-ci vend, que +celui-ci achète? n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le +timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De +plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus +intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on +a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout de traité ne déshonore +personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains +droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme +un étau. + +Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant +Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au +milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait +de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des noeuds et des +rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui +exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à +conclure. + +--Ah çà! mes amis, permettez-moi deux mots. + +--Quatre, monsieur le curé. + +--Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui +achètes. + +--Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue, +comme dit l'autre. + +--Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous ai entendus, +sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents +francs; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et +l'autre d'Écouen, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite. + +--Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à +Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;--la journée à +Chantilly,--journée de travail perdue pour tous deux:--c'est douze +francs au moins: dix francs de contrat au notaire;--vingt-deux: à +déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à +quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux +francs, tu perds, toi, onze francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre +mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de +Gaspard,--marché conclu:--toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur +l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour +Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux +francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit? + +--Monsieur le curé, nous sommes tous mortels. + +--Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux amis; à quoi +bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose +que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur? + +--Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants sont là. + +--Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen +aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous. + +--Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à mourir. + +Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le +coin du mur. + +Tous les clients se levèrent. + +Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent des +chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser. + +Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout, +d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la porte, dont il +avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur +la question. + +Il se servait en outre de la formule interrogative, par une précaution +indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de +leurs affaires. + +--Vous, monsieur Grandménil? + +--J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur +première hypothèque. + +--Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson? + +--Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de +la propriété de la Garenne, entre Morfontaine et Saint-Leu. + +--De quel lot? + +--Du parc, monsieur Maurice. + +--La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon. + +--J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez pour +moi. Je pars pour l'Auvergne.--Si vous manquiez de fonds, écrivez à ma +femme. + +--Bien, Robinson. Et vous père Renard? + +--Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice. + +--Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous, +père Renard? + +--Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de +Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy. + +--Et vous demanderiez? + +--Six mille livres de revenus, ma vie durant. + +--Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge? + +--Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait de naissance +et mes titres de propriété. + +--Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? j'aurai à vous +parler. + +--Moi, monsieur Maurice... + +--Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, mon vacher? +Qu'est-ce qui me vaut ta visite? + +--Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et +comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai +ramassé une baguette de chêne,--on a mal à voir comme le vent les +abat,--à cette occasion je me suis proposé de vous demander si de mon +héritage, qui est de cent trente-trois mille francs, comme vous savez, +je ferais mieux d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein +rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce de +jour; ou bien--voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieu! +quelles carpes!--ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect, +c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, comme je vous disais, +s'est mis à manger de la luzerne,--c'est un bon commerce, monsieur +Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé? il faut +bien que je place cet argent quelque part.--Bonjour, monsieur Smith! que +j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour, +Pierrefonds. M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée, +le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. J'avais +pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là, +Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là. Pensons plus à +rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, et, sauf +votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout +naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que +dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet +argent, et disposez-en comme vous l'entendrez, monsieur Maurice: dans +dix ans je vous en demanderai compte. S'il a poussé, tant mieux! nous +récolterons; s'il est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de +votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise. + +--Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est +venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide +placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus +avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te +délivrer un reçu de tout, mon ami. + +--Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. Tous les +reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu, +monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars. J'ai encore deux sacs +d'avoine à acheter au marché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de +vous remettre l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille +en papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier, +apportera le reste. Salut, monsieur Maurice. + +Pierrefonds sort. + +Il revient aussitôt sur ses pas. + +--Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il en passant sa +tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au +valet: ceci me regarde. + +--Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à +plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours +devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa +lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous +avoir pas plus tôt donné audience: que puis-je pour vous? + +Maurice avait attiré le prêtre dans un coin. + +Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa +condescendance envers un homme de la terre: + +--Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour +suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été +forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien +inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils +alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier l'emploi. La charge +est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des +malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la +garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul, +sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main +non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il ne me +laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la +pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On +m'accuserait d'une complicité odieuse. + +--Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes assez pervers +pour avoir cette pensée? + +--Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible +que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une +offense pour personne; elle est une garantie pour les autres, autant que +pour moi-même. Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux +pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la +hauteur de cette confiance du siècle,--ici le curé éprouva une vive +souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement, +et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une +puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous d'elle dans le crédit +du monde: roi détrôné, il se mettait sous la protection d'un usurpateur. +Une seconde fois, il reprit: Je viens donc vous prier, monsieur, à +l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si +peu digne. + +Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des +pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en croire le gardien, tandis +que vous en serez le dépositaire. Par là, les âmes pieuses à qui la +sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes +mains continueront à me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront +à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent, +vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront +interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de +moins. + +Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré +celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, tremblé en +un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé +la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire +jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc +comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi? + +Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard. + +Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa +réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait +jamais si péniblement été fier: que, du reste, sans croire à ce mépris +du siècle pour le prêtre, il consentait à sauver un ministre vénérable +de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la +responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le +salua, prit son bâton dans un coin et sortit. + +Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir +été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus +et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients, +passa de l'étude à l'étage supérieur, et il entra dans la salle à +manger, où il était attendu. + + + + +III + + +Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à +ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa +professions lui fussent antipathiques; mais, homme de repos parce qu'il +était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis +domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y +avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers +jours du mariage. + +Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, c'est que +depuis une grande demi-heure que le déjeuner est commencé, ils ne se +parlent pas, ils se boudent. + +--Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide. + +--Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous prouve assez +l'importance que j'attachais à cette question: si vous m'en parlez +davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. Il y +aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un sujet si mince, les +licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures +occasions d'importuner votre réserve. + +Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec beaucoup +de douceur: + +--Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque +votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi +toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à +vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus +difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite +sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout à votre aise. + +--Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne +souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire, ce que +je désirais tout à l'heure: entendons-nous. On ne saurait être plus +magnifique à bon marché. «Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est +pas en mon pouvoir de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade +courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture: il +changea la question. + +--En voudriez-vous une? + +--Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé +le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret, +pour s'en tourmenter, ma foi! + +--Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par +votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des autres, non, +puisqu'il n'est pas à moi. + +--C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque +sincère. + +--Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais cela doit +être tenu caché. + +--Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne +laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les femmes mariées +appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand +vous rencontrez les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux +comme avec moi? + +Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme +était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours +auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il +affecta cependant de suivre le fil du propos. + +--Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, trop +peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne +suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans +mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des +attributs de ma charge, la remplir avec rigueur. + +--Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de +vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,--car vous +m'accablez!--Croyez-le, je respecte fort les priviléges de votre charge, +mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle +impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre +conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à +table? + +--C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son +côté plaisant. + +--Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en +avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter +chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne +pensais pas qu'un notaire... + +--Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela +est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand +l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence: +nous sommes les bons génies des affaires; eux en sont les mauvais. + +--N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires? + +--Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction +de deux beaux yeux. + +Maurice baisa la main de Léonide. + +--Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque +vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré, +non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous +placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il +couvre de son ombre et de son silence? L'immoralité que vous exécreriez +alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans +trembler devant des représailles? Vous êtes-vous représenté une +délation? + +--Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas: +vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que +tous les malheurs causés à vos affaires par une imprudence de mes +paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait. + +--Une délation! + +Léonide se troubla et pâlit. + +Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre +côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident +étranger qu'elle avait appelé du dehors. + +--Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques +écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est +impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix: +conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A +la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse +d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue avec cette fermière +en sabots et en bonnet. + +--Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie +figure, un charmant petit pied. + +--C'est possible, Léonide. + +--Vous l'avez donc remarqué? + +--Où serait le mal? + +--Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession. +Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police +générale de la société. N'avez-vous pas un pied sur chaque seuil de +maison? une oreille contre chaque mur? un oeil dans chaque +appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils +soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit +d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier. + +A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable +qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté de nouveau du +terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions, +Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être +adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la +conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter, +dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole +déposition de la fermière. + +--Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a consulté, vous +chasseriez de votre esprit toute prévention. + +--Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a de l'amour +là-dessous? + +--De l'amour! Léonide? + +--Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, elle est +triste: donc elle aime... Mais passons. + +--Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui l'épousera. + +--A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami? + +Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa femme tenait à +percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il +s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait +pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était +plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement +consentie, il espéra cependant détourner le coup dont il avait déjà +éprouvé la menace. Il revint avec une condescendance malheureuse sur un +sujet épuisé. + +--Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence +de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte +fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, six francs d'économie +chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un +remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise +qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part +qu'au jour de la cérémonie nuptiale. + +--Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire? + +--Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant pas à +son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à +force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose +aussi chez moi, chaque dimanche: sa joie est d'offrir un remplaçant pour +bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement +lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous +comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais +le charme qui lie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais +peut-être un bon mariage et une belle action. + +--Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement +Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant, une première victoire +sur l'impénétrabilité de Maurice,--je ne vous blâme plus de votre +silence. + +La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse que son +mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de +crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle +tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue +expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu, +doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire. + +Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait +été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la +visite dont Maurice lui avait fait un mystère. + +Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait +envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu +son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la +circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs +plus graves, celui-ci à se taire, celle-là à interroger. Une comédie +s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble +de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat, +la cause qui les mettait en présence. Il est temps enfin de le dire: +leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la +leur veut un instant de commentaires. + +Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée à Beauvais +chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de +l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses les plus tendres et +les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère +d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur +accordée à l'une dont l'autre n'eût pas joui. Pour elle, Hortense et +Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient +cousines; mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles +trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de soeur. A +l'âge où les âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel +que les deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts. +Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une +n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont il était +facile de faire deux parts: celui de porter des robes de la même étoffe, +et d'où résultait celui plus vif encore d'être prises l'une pour +l'autre, à cause de la ressemblance. + +Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant +même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace +de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite, +mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de +rondeur; formée pour les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour +ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en +peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir, +quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient plus +rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien +au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide +osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense; +ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa +d'une confidente si complétement dépourvue d'imagination. Bientôt +arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles, +fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se +heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de +sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de +Beauvais,--c'était Maurice lui-même,--reçu depuis plusieurs mois dans la +famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, de riches +qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas +encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses +intentions à la mère d'Hortense: il aima mieux lui en laisser pressentir +le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin. +Un de ses amis seulement,--Jules Lefort, négociant en laines à +Compiègne,--eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait +réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude +d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de +son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable +résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure +la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il +croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la +contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de +la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de +l'existence sans illusion: quelques années à vivre, des enfants pour +continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis +le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, après +s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là: ils y arriveraient +sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les plus raisonnables? + +Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à +détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et +les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses +de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt en habitude chez les +deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense, +auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées. Au bout de +six mois, Jules Lefort de Compiègne était de la famille: on n'avait plus +que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide +surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules +serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la +chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec +Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la +pensée de Léonide. + +Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de +Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en +relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa +tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner +l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, la soeur du +défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un +magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une personne +attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les +affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle +partit pour Compiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine, +de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules +Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans +la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement. + +L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts +communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que +des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le +rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal, +qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou +plutôt en en fondant une nouvelle. + +Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant +dans le coeur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice, +quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une +cousine de l'autre, n'avait pu si bien faire, que les qualités dont il +s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et +fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par +l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules +Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la +première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de +Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait +peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme +d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir +beaucoup, il était trop tard: Jules se contenta de son erreur. + +«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules Lefort à +Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard.» + +«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux ans +d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge +d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où +son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait bien compris Jules Lefort, +une espèce de réparation. + +Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait Hortense +était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante, +qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison +de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout +le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette +douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas +une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était +sa cousine, c'était presque une soeur, c'était celle qui possédait +toutes les faiblesses de son coeur pour l'homme qu'elle usurpait. +Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte: +il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La santé de +Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa pour réparer +personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien +plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide: il fut accepté +par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança +généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de +change en souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné +de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense +avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par +une haine que les deux amis tentèrent inutilement d'éteindre dans des +fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant +qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique +de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle +avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que +la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent +dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la +calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; Jules Lefort +accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines: Maurice +acquit à Chantilly une étude de notaire après s'être défait de son titre +d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme +il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide, +avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence. + +Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il +entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à +Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de +remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la +fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du +plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher +avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis +s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions, +l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout +prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le +prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu la veille +avec la fermière. + + + + +IV + + +La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence +que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser +à Léonide: il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités +de la reconnaissance. + +Il eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En échange de sa +liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que depuis deux ans, comme +une compensation à son éloignement de Paris, où Maurice l'avait conduite +après l'avoir épousée, et comme adoucissement à la monotonie de leur +résidence à Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de +la souveraineté domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une +parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront des +privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix. + +Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore à +son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle s'était résignée +à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se contentant d'avoir pour +lui seul des yeux noirs qui étonnaient même les gens de la campagne, eux +qui les ont si beaux et qui ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul +une coupe de figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles +franches qui font qu'une femme est nue malgré ses vêtements. + +Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise à son +organisation ardente: l'impétuosité de ses penchants étincelle dans ses +yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre qu'éclaircit une abondante +chevelure du plus beau noir, dans le jet de son cou sans inflexion. +Forte et nerveuse à la fois, on sent qu'elle serait assez complète pour +écouter la volonté de toutes ses passions; qu'elle serait amante +jalouse, implacable ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne +se montrait avec éclat femme soumise et attachée. Elle n'est pas +coupable de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à la +civilisation par le naturel, qui prévaut si souvent, ne sont pas à la +charge de ceux qui trompent: est-ce la faute d'une femme si, née pour +vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un torrent à la nage, on +a emprisonné ses bras dans une robe et amolli ses nerfs dans la soie? +Dieu a fait la femme, et nous la dame. L'erreur perce toujours. Chacun, +à des moments donnés, reprend sa place dans la création, en s'échappant +aux liens de paille que nous appelons moeurs, religion, convenances. + +Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour hautaine, +indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé d'ajouter belle à +chacune des suppositions morales dont elle ne serait pas irréprochable. + +Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui l'entoure. +Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer une fortune plus +digne d'elle que cette existence petite où elle a fait halte un instant. + +C'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté de la +mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, déjà chauve quoique +sans décrépitude, mûr avec toute la fleur de l'adolescence, un peu +replet, lui qui était hier le plus léger aux barres dans la cour de +Juilly. + +Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait +l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce contrat obligeant à +rester éternellement ensemble le calme et l'emportement, l'homme de +cabinet et la femme du monde, exposés à peser l'un sur l'autre comme le +plomb sur la gaze. + +Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent surpris par +la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en garnison à Laval. Il +avait obtenu une permission du ministre pour venir inspecter, accompagné +de sa femme, la coupe de quelques biens patrimoniaux entre Creil et +Chantilly. C'était un voyage annuel. + +--Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes adieux; je +pars. + +--Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux mois seulement. +N'étiez-vous pas ici pour le semestre? + +--Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester parmi vous +jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un ordre du ministre de +la guerre qui m'enjoint de me rendre sur-le-champ à mon régiment, que je +dirigerai, sur nouveaux ordres, vers le point où Son Excellence voudra +le faire marcher. + +--Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; moi qui +comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, aux bals de Beauvais et +de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame Debray? J'espère que Son +Excellence ne l'exige pas? + +--Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible sur le +ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner ou +d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon régiment ait une mission +plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette dernière proposition; elle +restera donc avec vous. Maurice, je vous nomme son chevalier. + +--Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture sur ce +mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et simultanément sur +toute l'étendue du territoire? + +--Beaucoup. Les uns supposent que nous irons,--je ne parle que de mon +régiment,--renforcer la garnison d'Oran; les autres, que nous serons +envoyés aux frontières d'Espagne, en observation. Les avis ne se +partagent qu'entre l'Espagne et l'Afrique, vous voyez! Il est bien +question aussi de la Vendée, et, à ce propos, le bruit circule que des +rebelles, condamnés par le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs +de Paris, et qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un +refuge. La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, sur pied. + +--Quelle extravagance! reprit Léonide,--glissant indifféremment, mais +vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le colonel au sujet des +condamnés contumaces,--de disposer d'un homme, de dix mille hommes, à la +minute, sur un caprice de diplomate, et pour tel point de la terre qu'il +plaît à un ministre. Vous avez fait des préparatifs pour aller en +Espagne, par exemple, vous avez étudié la langue de cette contrée, ses +moeurs, compté sur tels incidents qu'elles offrent: tout à coup le +télégraphe vous ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination +avait rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller +camper sur l'Atlas, parmi les Bédouins. + +--Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un voyage d'agrément? + +--Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, qui +passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles ne sont +pas veuves. + +--En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel Debray, +qu'une bonne certitude conviendrait mieux; surtout à présent que l'art +de la guerre est si perfectionné, que certaines machines peuvent faire +quinze cents veuves par coup. La vapeur a extrêmement simplifié l'état +civil. + +--Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une armée de +cinquante mille hommes en quelques minutes. Ne serait-il pas plus +raisonnable de se dire de souverain à souverain: Combien d'hommes +avons-nous à faire tuer de part et d'autre?--Tant!--Tuons-les chez nous. + +--La précision de votre raisonnement, madame, indique ce qui sera +bientôt: on ne se battra plus du tout. Dès qu'on saura que la bravoure +personnelle n'entre pour rien, absolument pour rien, dans le résultat +d'une bataille; que la victoire dépendra de quelques chaudières de plus +ou de moins de vapeur; dès que la valeur figurera comme deux roues, +quelques sacs de charbon et quatre balanciers, et que la gloire enfin +sera représentée comme une force de trois mille chevaux, chacun restera +chez soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix +universelle, du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent +mille hommes d'un seul coup. + +--C'est consolant, colonel. + +--Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que chacun de nous +est susceptible de remplir de sa vie la lacune qui nous sépare de sa +réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, de prendre quelques petites +précautions avant d'entrer en campagne. + +--M'apporteriez-vous votre testament, colonel? + +--Non, cela est inutile: tous mes biens vont de droit à ma femme. + +--Je le sais. + +--Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que les +miens, à mettre à l'abri des coups du sort: ce sont ceux qui m'ont été +confiés. + +Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue pause; son regard +indécis allait de Maurice à Léonide, comme s'il eût sollicité de lui ou +d'elle une diversion indispensable à l'éclaircissement de sa pensée. + +--Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant son +impassibilité; mais je resterai. + +Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le colonel +Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence dont il +avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice. + +Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en aller, et +trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, le colonel Debray +entama son récit avec un dépit mal déguisé. + +--Sous la restauration, j'étais intimement lié avec un officier des +gardes-du-corps, jeune homme de famille noble, laquelle vivait en +communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un coeur élevé, +d'un esprit vaste, de conduite loyale: nous avions commencé ensemble nos +études militaires à Saint-Cyr, pour les achever plus tard à Saumur: +c'était mon ami. La crise de 1830 vint nous diviser d'opinion, en nous +apprenant que nous devions en avoir une. J'étais dans le 51e de ligne; +il était dans le 1er de la garde: on nous fit marcher l'un sur l'autre +dans les rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine +de l'obstination qu'il mit à défendre des idées pour lesquelles il avait +tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignorez pas, fut +un des premiers qui passèrent du côté du peuple. Le 28, nous nous +trouvâmes face à face, isolés, sur la place de l'Hôtel de-Ville, en +présence de son parti armé et du mien, lui un fusil à la main, moi une +carabine à l'épaule. Nous fîmes feu tous les deux en même temps: c'était +un devoir; mais lui au-dessus de ma tête, moi à ses pieds. Le +lendemain, jour décisif, il fut blessé mortellement à la défense des +Tuileries. Je ne le revis plus que deux mois après, aux environs de +Rennes, devenu inutile à sa cause comme soldat, languissant dans une de +ses propriétés. Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé +de la sienne et non mon amitié, nous redevînmes frères. Vainement je +l'engageai au repos: l'homme de parti ne m'écouta pas. Il voulut encore +servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, et des immenses +ressources que lui offrait l'intelligence exacte des localités de la +Vendée, où couraient des bruits sourds de guerre civile. En peu de +jours, au moyen d'une correspondance active, servie à souhait par les +inimitiés nées de la fermentation politique, à la faveur des appels +d'insurrection que des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre +avec de l'or dans les campagnes de l'Ouest, il devint l'âme d'une +conspiration générale. Malgré la mort suspendue sur son lit, il dressa +un travail qui, en dépit de quelques espérances exagérées, renfermait +une organisation complète de résistance offensive. Dans ce travail +étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient à supporter les +riches propriétaires de la Vendée afin de procurer du pain et des +munitions aux paysans: chaque bourg, chaque hameau, chaque feu, y était +marqué avec la part qu'il lui était commandé de prendre à +l'insurrection. Les balles de fusil étaient, pour ainsi dire, comptées. +La part des trahisons et des dévouements était faite: rien d'imprévu. +Sans une disproportion de forces inimaginable, ce plan devait réussir. +Cet espoir nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier +souffle de vie de mon ami. La mort fut plus forte que la volonté: il +mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si opposée à la +sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, de campagne et de +guerre civile, me suppliant de ne le remettre qu'à un général dont il +exhala le nom en expirant. + +Ce général, mieux avisé depuis, moins dévoué en tout temps peut-être que +ne le supposait mon ami, a, par sa conduite, rendu impossible cette +restitution. Il a engagé son épée au service de l'État. Resté seul +possesseur de ce plan, tant que les révoltés n'ont détruit que nos +récoltes, n'ont incendié que nos granges, je l'ai respecté: en faisant +sauter ce cachet, je pouvais sauver de la ruine mes propriétés et celles +de ma mère: il n'y avait pas là assez de motifs pour violer un dépôt. Je +laissai brûler. Aujourd'hui que les rebelles, suivant par induction le +plan de mon ami, ont une armée, des chefs, presque un gouvernement, ma +conscience hésite à céler ces papiers plus longtemps. Puisque le secret +de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction y est +nécessairement enfermé aussi. Il y va donc du repos du pays. Le +gouvernement me sait l'héritier de ce plan par suite de l'indiscrétion +du général à qui il était primitivement destiné par mon ami. Le ministre +de la guerre en connaît l'importance; il le réclamera, je m'y attends. +J'éprouve, mon ami, quelque répugnance à le lui remettre, et je manque +de courage pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience, +tremblant devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du +remords. Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autant de +patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur: la mienne +serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes si je venais +à mourir pendant la campagne d'Afrique, où je puis être appelé? Les +emporter avec moi, ne serait-ce pas les exposer aux vicissitudes de la +guerre? En les laissant dans ma famille, qui m'assure que ma femme, +très-insoucieuse de ces papiers sans valeur apparente, en acquitterait +la restitution en temps opportun? Votre patriotisme m'est connu, +Maurice, c'est à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que +ce funeste plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en +aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma conscience +sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités,--et cette heure +paraît proche, de porter la guerre en Vendée,--ce plan de campagne +serait bien autrement précieux, mon ami, qu'un testament ou un dépôt +d'argent; il renferme l'extinction radicale de la guerre civile, le sort +d'une province, la tranquillité de la France. Je n'ose vous remercier, +Maurice, de la responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous +impose. Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas +sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourné vous +en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie ou l'assassinat, je +ne vous le cache point, sauraient vous faire livrer ce plan +d'extermination; mais ici, loin du théâtre où il aura sa terrible +utilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, de cette fidélité +qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, mais que chacun se +plaît à reconnaître en vous comme la marque constante de votre probité +d'homme. + +Debray remit le plan de campagne entre les mains de Maurice. + +--Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit +tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier l'amitié +que vous me témoignez en vous abandonnant à ma prudence. J'agirai avec +la circonspection qu'exige un dépôt aussi sacré. Il ne sortira de chez +moi, si la nécessité des temps veut qu'il en sorte, qu'après que j'aurai +concilié mes devoirs de citoyen avec le respect dû à la volonté dernière +de votre ami. + +Le colonel Debray pressa Maurice contre son coeur. + +Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive. + +--Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans mon cabinet? +dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés avaient été remués par la +preuve d'estime que lui donnait le colonel Debray. Maurice apportait un +honorable orgueil à être cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que +depuis six mois, et au milieu des susceptibilités si peu indulgentes +d'une petite ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de +cette maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours la +mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime pas un peu +sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce qu'ils aspirent à +être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, ils arriveront +au point où ils seraient allés avec de tels encouragements. + +Maurice est un de ces hommes actifs auxquels notre société moderne a +prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la richesse sur la +naissance et même sur le mérite, ces hommes nouveaux ont su, avec une +naissance honorable, un mérite réel parfois et quelque fortune acquise, +obtenir un grand ascendant sur nos moeurs. Maurice est bien mieux +partagé que le simple propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire et +transitoire de juré, d'électeur ou d'éligible: car il tient dans sa +dépendance la fortune de l'éligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut, +par ses conseils ou son exemple, entraîner dans des pertes où se +trouveront anéantis leurs titres politiques. + +Il les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience +qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent bien +au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, par le titre +légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en constitue aucune, +puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas. + +Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est de quelque +valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts: il les garantit. +Il est la loi: il est mieux que la loi; car la loi est muette pour +beaucoup: il l'explique, l'éclaircit, lui donne un son: il est la loi +qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, avec ses juges au +haut de la montagne; lui, la met à pied, l'assied sous un chêne comme le +bon roi saint Louis, et au milieu des moissons pour en régler le +partage; il est la loi qui marche. La loi est juste, mais sévère pour +les hommes; ses yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes; lui, il +est la loi qui se penche sur le lit du vieillard,--près de l'oreiller +d'Eudamidas,--comme un fils aîné qui vient, non réclamer sa part plus +grande d'héritage, mais faire faire bonne justice à ses frères: il est +la loi qui pleure. + +Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité entre le +domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, entre l'argent et +l'industrie, entre la tête et le bras, entre la pensée et l'exécution. +Mais qui garantit le contrat? le notaire. Ainsi toutes les transactions +sociales l'ont pour gardien. L'ancien blason du notariat exprimait +pittoresquement ce pouvoir d'unir qu'a le notaire: c'étaient deux mains +l'une dans l'autre. + +La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans contrôle: +le prêtre relève de Dieu; le médecin, ce prêtre du corps, relève de la +science. L'enfer nous répond des exactions de l'un; les universités sont +la caution de l'autre. Celui-ci a un serment, celui-là un diplôme, le +notaire n'a qu'un reçu de son prédécesseur. La vertu fait le prêtre, la +science le médecin, l'argent le notaire. + +Poussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre de sa +puissance, c'est de vous damner. + +La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à exercer sous +votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser votre fille. + +Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale sur la +société que par la ruine de la fortune privée. + +Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en position de +causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en colère contre le +siècle, abaisse devant le front du pécheur la grille du confessionnal; +qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise l'eau du baptême aux +enfants, le voile du mariage aux jeunes filles, et l'huile sainte aux +mourants? La mairie de l'arrondissement est là: elle baptise, marie et +enterre; qu'importe enfin que les prêtres nous chassent du temple comme +des vendeurs? nous vendrons à la porte du temple. + +Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? Il a suborné une +femme, épousé par surprise une riche héritière; où est le si grand mal? +autant lui qu'un autre. En sommes-nous là aujourd'hui? D'ailleurs, +pourquoi n'êtes-vous pas le médecin de votre femme? La civilisation nous +a appris à nous passer d'une foule de servitudes que subissaient nos +grossiers aïeux; nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins +que les avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous; +mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la moitié du +temps que nous perdons à apprendre à danser, nous deviendrions +médecins,--souvent mauvais, sans doute; ceux qui ont des diplômes +sont-ils infaillibles? + +La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non sur la vertu, +le marchand vertueux qui n'a pas d'argent ferme boutique; le négociant +vertueux sans argent n'est pas reçu à la Bourse; le citoyen vertueux +sans argent ne sera jamais député, maire ou conseiller municipal. Eh +bien! n'est-ce pas l'office du notaire de placer, de déplacer, de faire +produire cet or, cet argent, ces capitaux, ce tout avec lequel on est +tout? Changez les termes; appelez honneur, considération, vertu, la +possession de ces capitaux, et le notaire sera le directeur de +conscience auquel l'homme s'est livré. + +Le colonel Debray s'était levé: Maurice le précéda pour lui ouvrir la +porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de ce plan de +campagne de la Vendée, qui lui était confié avec une si haute preuve +d'estime. + +Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises adressé +des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une autre pièce, sa +présence étant une haute inconvenance. En femme fière, Léonide eut l'air +de ne pas comprendre l'injonction de son mari. Elle affecta même de +prêter une attention soutenue à cet entretien que le caractère de la +maison lui interdisait. Debray, comme on l'a vu, avait paru d'abord +embarrassé de la présence de Léonide; mais il avait fini par penser que +Maurice étant au moins aussi intéressé que lui à la discrétion des +affaires, il avait sans doute autorisé sa femme à en partager la +connaissance avec lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui +avait suffi pour oser s'expliquer devant Léonide. + +Léonide s'était levée aussi, prête à suivre dans le cabinet Maurice et +le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au bout sa volonté de +femme, surtout devant une personne dans l'esprit de laquelle elle eût +rougi de paraître fléchir sous son mari. Heureusement pour la dignité du +ménage, que, sur ces entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor +Reynier: ce fut un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser +de la soeur sur le frère. + + + + +V + + +--Vous boudez, Léonide, dit Victor Reynier à sa soeur. Le gouvernement +domestique se conduirait-il mal? + +--Très-mal. + +--Alors, révoltons-nous, ma soeur. + +--La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor. + +--Elle n'a jamais rien gâté. + +--Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède; j'y mourrai si je n'en sors. + +--Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris: il n'y a pas +d'habileté à penser ces choses-là. Le spirituel est de vivre en province +pour s'y enrichir: nous sommes en chemin. + +--Sera-ce encore bien long, mon frère? + +--Cela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en vingt ans, +probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a trois malheurs +consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune banqueroute; un +notaire de Paris fait sa fortune dans cinq ans. Les notaires de province +ne sont pas encore classés. + +--Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fait de rester à +Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que de venir, je ne sais +trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir ici dans un tas de +paperasses dont il ne sort pas? + +--Non, ma soeur, mille fois non. Changez vite d'opinion là-dessus. +C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a vendu sa +commission d'agent de change pour acheter son étude. Blâmez-moi le +premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur future. Le titre de +notaire est magique en affaires: il résume ce qu'un homme a de +supériorité, les lumières, la probité, le bon sens; qualités dont chacun +se passe, mais que chacun exige en autrui. On sait dans Paris que +Maurice m'éclaire de ses conseils dans les opérations financières que je +tente; on le dit presque mon associé. Sa réputation protége la mienne. +Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût été +illusoire; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; il +vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de mes +combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un bon mariage et +je n'ai plus rien à désirer! Je conviens que notre étoile est brillante, +et que j'ai trouvé non-seulement un excellent beau-frère dans Maurice, +mais un honnête homme. A sa perspicacité en affaires, votre mari, ma +soeur, joint le beau privilége d'être dévoué au pays; il est un des +flambeaux du conseil municipal.--Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas +mieux calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience +politique: qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma soeur, +elle est peut-être une vertu. + +--Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant mari. + +--Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter de la +province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi bon? +Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte? pour posséder +un château dans la forêt de Saint-Germain? Avez-vous des chevaux dans +vos écuries pour vous y transporter dans une heure? non. Restons ici. Je +vous promets tout cela dans six ans. + +--Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vous donniez à un +fripon pour s'enrichir. + +--Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois que nous +sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans moi, ce cher +Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait bien gagné trois +mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un champ de vigne entre +deux champs de blé. La situation incommode du propriétaire des deux +champs traversés par le champ de vigne a forcé celui-ci à nous les +vendre,--c'est M. le marquis de la Haye.--Les trois champs ont été à +nous: devenus ensuite acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un +tiers du bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en +vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilége à +l'acquéreur du tiers. Il a plaidé: nous avons gagné. Il en est tombé +malade, le noble seigneur. Le voyez-vous relégué dans son château comme +au milieu d'une île; dévoré par les cerfs sans pouvoir tirer sur un +seul? La conséquence forcée de la situation où il s'est mis, c'est de +racheter à tel prix que nous voudrons le tiers du bois qui nous +appartient, ou de nous vendre les deux autres tiers avec le château. Il +se décidera: nous attendrons. En attendant, écoutez encore, ma soeur, +de quelle manière je m'y suis pris pour arrondir notre propriété, qui a +déjà cent arpents, d'un grand terrain vague où l'on pourrait construire +une admirable tuilerie, ressource dont manque le pays. Un vieux fermier, +plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien +patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il avec +respect,--malice de fermier,--qu'au prix de vingt mille francs. La terre +vaut le triple,--c'était énorme d'exigence.--On lui en avait offert une +fois dix-neuf mille francs: il avait refusé. Quand nous nous +présentâmes, Maurice et moi, chez ce terrible fermier, le malheur voulut +qu'il nous reconnût pour ses voisins, les propriétaires du bois. Sous +son enveloppe grossière, il devina qu'il y avait à fonder une bonne +spéculation sur nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre +absolument dans la position où nous avions relégué M. de la Haye, le +seigneur du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au +bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de même que +nous avions supprimé à M. le marquis la chasse dans le bois. Pour +visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; nous nous +embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant le fil de l'Oise, je +m'avisai de prendre machinalement une pièce d'or dans ma poche, et de la +lancer au loin. + +--Une pièce d'or dans le fleuve, Victor? + +--Oui, ma soeur, et cela aussi froidement que je vous l'atteste; par +exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique pour faire luire aux +yeux du fermier l'étrange caillou qui servait à mon passe-temps. A la +vue de cette pièce d'or disparue, il fut sur le point de se précipiter +tout habillé dans le fleuve pour aller la chercher au fond de l'eau, où +il serait peut-être resté avec elle. Maurice le retint, en l'assurant +que j'avais contracté cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets par +suite de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse, +et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, dont j'avais +eu beaucoup de peine à me créer un compère, m'accusait tout bas de +folie. + +--Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin? + +Et je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau. + +L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas. + +--Vingt mille francs! vous vous trompez, mon brave homme: votre terrain, +ancien bien national, en vaut cinquante mille comme un rouge liard. + +De nouveau un double napoléon partit au loin avec une portion de l'âme +du fermier. + +Ancien bien national! s'écria le fermier; que dites-vous là? + +--Oui! un ancien bien national, et vous savez que le congrès de Vienne +est terrible sur ce point-là. + +--Bien national! bien national! + +--Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération qui ôte +à votre terrain les cinq sixièmes de son prix. Mais croyez-en un homme +tel que moi, qui se moque de l'argent comme des petits cailloux, les +propriétés ont énormément perdu depuis le changement de dynastie: un +quart de la France a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une +circonstance. Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont +guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. Tout ce +qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger: leurs +propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel prix! L'or, mon +brave homme, voilà la véritable propriété à cette heure: l'or est sans +prix. + +J'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eau. + +--Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à sa place. + +Mais la propriété en nature, telle que la vôtre, c'est de la terre, de +la boue: on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui en veut +aujourd'hui? personne: des fous, moi. J'achèterais votre propriété, +savez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux de ce site, des petits +poissons rouges des étangs, de la vue de la forêt que mon ami, monsieur, +a acquise pour l'abattre et la convertir aussi en or. Dans cet état de +désolation politique, qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut +mieux qu'un arpent de bois. Tenez! à franchement parler, le coeur sur +la main: + +J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du bateau. + +--Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé: acceptez. + +--Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps dix-neuf mille! +Et les os de mes pauvres parents!... + +--A vos parents,--je m'inclinai,--nous élèverons un tombeau, ayant soin +de ne pas percer un puits artésien au centre de leurs mânes. Quant aux +dix-neuf mille francs proposés, j'y crois sans peine: votre propriété en +vaut cinquante mille--le bel effort! et puis comment vous auraient-ils +été payés ces dix-neuf mille francs fabuleux? On connaît les rubriques +de ces acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin, +des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute, +relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les Cosaques, +les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après tout, je tiens peu à +vous convaincre,--les opinions sont sacrées,--et surtout à vous forcer +la main: nous n'en serons pas moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous +en serons pour avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau. +Me retournant ensuite du côté de votre mari:--Ai-je été adroit +aujourd'hui, Maurice! sur deux mille francs en or de ricochets, pas une +pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes allées à l'eau +comme des hirondelles. + +Le fermier me prit la main et me dit: + +--Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger d'être trompé. Vous +me paraissez attacher trop peu de prix à l'argent pour tenir à mille +francs de plus ou de moins. Tope! Huit mille francs: c'est dit: + +--C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous mîmes pied à +terre dans notre bien. + +J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner plus de +trente mille: c'est le secret de toute affaire. Il faut, pour réussir, +débuter toujours par jeter mille francs à l'eau. + +--On dirait un apologue, mon frère. + +--L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulez-vous encore +retourner à Paris, ma soeur? + +--Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez clairement +traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en conviens: tandis que +Maurice n'ouvre jamais la bouche sur rien, lui; il est tout mystère. Le +peu que je sais, je l'arrache à l'insomnie de ses nuits. +L'approuvez-vous? Ne me sacrifie-t-il pas trop à la prudence de son +cabinet? N'être de moitié avec un homme que dans son existence physique, +c'est le partage d'une maîtresse,--et c'est assez pour elle,--et non le +lot exigible d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je +rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans son +cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les étrangers sont +chez eux dans ma maison; moi seule y suis étrangère. Si j'avais épousé +un prêtre, vivrais-je dans une plus rigoureuse abstinence de paroles? Au +moins les prêtres ont eu le bon sens de s'interdire le mariage. + +--Ah çà! ma soeur, une tempête a donc éclaté ici, tandis que j'étais à +Paris? vous en êtes encore tout agitée. + +--Je vous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille +contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, sous +le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible à personne +qui vive, en dehors des affaires, pas même à sa femme, à moi! Or, comme +il y est les trois quarts du jour, une partie de la nuit même, voyez +l'heureuse communauté d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon +côté, je m'autorisais de l'isolement où il me relègue pour recevoir +aussi dans mes appartements mes amis, tout le monde, excepté lui, +trouverait-il cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais +de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime Maurice: qui en +doute? mais on aime les gens pour les qualités qu'ils ont, et n'ont pour +les travers qu'ils s'imposent. Il eût été fort aise de m'éloigner, d'un +signe, de son entretien avec le colonel.--Présomption! je suis restée. +Debray pensera ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer +aucune des affaires qui se traiteront dans le cabinet de Maurice. +Ouvertement, ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer à +jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes. + +Victor se prit à sourire, à voir la pose fière et décidée de sa soeur. +Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement de ses +récriminations conjugales, il l'avait encouragée de l'assentiment tacite +du geste. Quelqu'un aussi froid que Reynier aurait deviné en lui un +complice; mais Léonide avait trop d'emportement pour faire preuve de +finesse dans un pareil moment: aussi, sans laisser soupçonner où il +voulait en venir, son frère put lui dire: + +--A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, Léonide! je +vous prendrais par la main, et, après vous avoir priée de vous asseoir +dans le fauteuil de consultation, je ne vous ferais grâce, durant un +jour entier, durant un mois, s'il le fallait, d'aucune des affaires, +grandes ou petites, dont il est l'arbitre. Oh! que vous seriez bientôt +lasse et dégoûtée de ce rôle, ma soeur! Vous vous imaginez donc, +enfant, que le cabinet d'un notaire est la scène d'un perpétuel proverbe +dramatique, un théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il +vous interdit l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari en +bonnes fortunes? Désillusionnez-vous: moins de poésie. Tout se passe à +ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre du notariat. Il y +fait noir comme dans le coeur humain. Qu'y voit-on? Tantôt la +stupidité inintelligible d'un paysan qui dévore trois heures de +consultation pour savoir s'il achètera ou non une propriété large comme +un mouchoir; tantôt un vieillard goutteux qui, frustrant la famille dont +il a fatigué l'hospitalité, demande un avis ou plutôt une complicité +pour gratifier quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il +doit à la reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de +l'article du Code qui n'a pas prévu son ingratitude. + +Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle cette +peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en attendre. + +Il continua: + +--Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en pratique par +les hommes: celui-ci cherche à passer pour mourant aux yeux de celui-là, +afin d'en obtenir une plus grosse rente viagère; et il ne tient pas +compte de la jeune femme qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de +la pension. Voudriez-vous être présente à la comparution de deux époux +qui, pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se +séparer de corps et de biens, et donner à cet acte de désunion la +publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de conserver +une commode en sapin et six chaises en merisier, ils renieront vingt ans +de mariage. Sont-ce là les mystères domestiques que vous brûlez tant de +pénétrer, ou bien êtes-vous jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette +jeune femme qui, conciliant ses devoirs de maternité anticipée avec le +décorum de chaste fille présumée avant le mariage, vole pièce à pièce +son mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous +importe-t-il encore de savoir que tel négociant, qui a déposé cent mille +francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les retirer brusquement au +milieu de la nuit, a été ruiné la veille? Est-ce à remuer ce linge sale +de famille, ces choses souterraines et toutes humides des misères de la +société, que vous sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades +dans le bois, votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir +guérie pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de +votre mari, n'est-ce pas? + +--Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer le plus +violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à son frère un +regard que celui-ci ne fit aucun effort pour détourner. Vous n'avez pas +été heureux dans vos exemples de découragement, mon frère, et ce +sourire, qu'en ma qualité de soeur j'interprète dans le sens que vous +n'êtes pas fâché que je lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de +comédie dont le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce +vrai, mon frère? + +--Quoi, vrai? + +--Soyons francs, Victor. + +--Parlez, Léonide. + +--Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne pas vous +ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un frère; mais +cette honorable résistance accomplie, avouons que nous nous comprenons à +merveille. + +--Il est si bon de s'entendre, ma soeur! + +--Où est d'ailleurs le mal pour les autres? + +--Le mal! mais, n'est-ce pas un grand bien, ma soeur, de guider ceux +qu'on aime dans la voie de leurs intérêts? + +--Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à ce qu'on tînt +le fil de ses affaires. + +--Puisqu'il n'en saurait rien, ma soeur, son amour-propre serait +sauvé. + +--Oh! oui, mon frère, il est essentiel qu'il n'en sache rien. + +--Comment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous étions derrière +une porte, à travers laquelle on entendît parler, par exemple, et qui +fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un exemple, qu'une innocente +supposition... + +L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous avons omis de +dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le cabinet de Maurice: +l'une a issue sur l'escalier extérieur, pour les clients; l'autre dans +la salle à manger où se trouvent Léonide et Reynier; et la troisième +communique avec la chambre à coucher de Léonide: c'est la plus secrète, +celle par laquelle passe Maurice quand il se lève la nuit pour +travailler. + +Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la soeur +suspendirent leur pacte et leur conversation. C'était M. Clavier qui +entrait dans le cabinet de Maurice, au moment où le colonel Debray en +sortait. + +--Ma soeur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous nous +rendrons dans votre chambre à coucher. + + + + +VI + + +Qu'est-ce que Victor Reynier? + +Un homme d'affaires. + +Qu'est-ce qu'un homme d'affaires? + +L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question; ou bien +elle eût répondu par cette autre demande: Qu'est-ce que Dieu? + +Car tout est du ressort de l'homme d'affaires--les lois, les lettres, le +commerce, les moeurs, les arts; à ces conditions pourtant qu'il est +avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais rien écrit, négociant +sans maison de commerce, moraliste pour avoir concouru aux prix +Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses études de peintre qu'à +l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la société était un rocher, +l'homme d'affaires en serait l'huître; le champignon, si elle était un +arbre; le ver, si elle était un fruit. Comme elle se compose d'êtres +honnêtes et bons, il est homme d'affaires. Que fait-il? rien: on fait +pour lui. Vous avez une idée: en remontant de cause en cause +génératrice, vous vous élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit +loué!--En descendant de résultat en résultat produit par cette idée, +vous arriverez jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme +d'affaires sont placés aux deux limites de la création intellectuelle, +et vous avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de +raisonnement qui vous ramène à la première question et à la première +réponse: Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse: Qu'est-ce que Dieu? + +Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau; + +Soyez poëte, et que la faim vous dicte un poème; + +Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner; + +Soyez pauvre, et veuillez devenir voleur; + +Croyez-vous que votre tableau, vous, peintre, vous appartiendra? + +Que votre prose ou vos vers, vous, poëte, vous appartiendront? Que votre +fortune, vous, riche, ira où il vous plaira? + +Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur? + +Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là: c'est un Roqueplan. + +L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son +oeuvre:--Vends-moi ton tableau?--Combien Zeuxis? + +--Six mille francs. + +--Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet à M. le +comte, qui le lui paye dix mille francs. Au bout de trois ans, le comte +meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. Qui se présente +pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui cède à un banquier pour cinq +mille francs le tableau de Roqueplan après l'avoir eu pour trois mille à +la vente par suite de décès. + +Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les murs de Paris, +des affiches jaunes annoncent que, parmi les meubles saisis, il y a des +candélabres, des chenets de bronze et un Roqueplan. Pour le compte d'un +épicier qui se marie, l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et +bénéficie dessus de quinze cents francs. + +Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quatre mille francs +sur le tableau, le second deux mille, le troisième quinze cents francs: +total du bénéfice du brocantage, sept mille cinq cents francs. + +Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du peintre aura +contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, à doter leurs +filles, à éduquer leurs fils. Les enfants de Roqueplan mendieront +peut-être sous le guichet du Louvre. + +L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe de l'homme +d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son oeuvre, le peintre +échappe du moins en partie à l'engloutissement. L'écrivain n'a pas même +ce privilége. Il ne signe que les _bons à tirer_; sa publicité nominale +s'arrête au prote d'imprimerie. L'homme d'affaires peut être libraire +sans brevet; alors il vous dépouille par volume; il vous dessèche par +traductions, imitations, contrefaçons, faux mémoires; il vous enlève +même votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir du +pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le litigieux, +il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires à consulter +pour ou contre, adresses aux tribunaux. Il est quelquefois directeur de +journaux. A ce titre, il vous gruge l'imagination jusqu'à l'amer; +aujourd'hui c'est un conte pour les enfants, une fable qu'il mendie; +demain il sollicitera à votre porte un article de haute critique ou une +brochure contre le ministère, si ce n'est la description d'un moulin à +charbon ou d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste +s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme d'esprit +avec le vôtre, devient receveur-général à cause de vous, qui vous êtes +laissé violer dans votre opinion pour quelques cents francs. Il a même +la croix d'honneur; mais la croix est pour lui seul, l'infamie à vous +deux. Il roule dans un landau dont les roues sont graissées avec votre +moelle; et, au bout de cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes +crevés, il fait une pension à la veuve de son cocher, parce que son +cocher a placé des fonds chez lui, sans doute. + +Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produisent, mais, au +contraire, à la classe de ceux qui consomment, si vous êtes riche, il +n'est guère plus probable que vous échappiez à l'homme d'affaires. + +Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est celui qui +possède vingt mille francs en or à toute heure? + +Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, que demain, +et qui veulent l'être avant l'accouchement de la fortune, si lente à +porter! A toute heure, l'homme d'affaires a vingt mille francs en or +dans sa poche; il ressemble aux paysans: il a en possession les plus +beaux fruits, parce qu'il n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de +l'or au lieu de fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent +jusqu'à vingt ans de galères. + +Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur père pour en +hériter; le poison n'étant plus dans nos moeurs, l'homme d'affaires +escompte le testament. Vous jouirez de trente mille francs de rente un +jour; il vous compte tout de suite cent mille francs: cinquante mille en +or, cinquante mille en marchandises. Les marchandises, ce sont +quelquefois des cercueils, quelquefois des momies. Votre héritage +désormais lui appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà +devenu le fils de votre père; il l'aime presque autant que vous, +seulement, il le respecte davantage: il ne prend pas son nom. + +On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme +d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort? +Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; les moeurs? +puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les arts? puisqu'il +vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; le commerce? +puisqu'il trafique de toutes ces choses. + +--Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous arrêterez un +homme sur la grande route: pour cela, il faut du courage; vous n'en +possédez pas, vous ne possédez pas ce courage-là. Vous volerez dans une +promenade? Il faut avoir du courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre +être voleur dans un siècle où il y a tant de sergents de ville. + +Non, vous ne volerez pas; mais vous volerez à un entresol obscur et +humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons vides et verts sur +lesquels on lira ces étiquettes en français d'homme d'affaires: _Lettres +à répondre, lettres repondues_; et vous ne répondrez à personne, pas +même à Dieu, de ce que contiennent ces sacs intitulés: _Affaires de M. +le comte de... contre la princesse de..._ Ainsi, de voleur que vous +espériez devenir en vous couchant, vous vous éveillerez homme +d'affaires. + +Il y en a d'honnêtes. + +Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il dans la +catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, il +est à l'aurore de la vie et des affaires sur la place de Paris. Beau, +vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre sensibilité, il est adroit +comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, vingt fois dans le blanc +sur vingt coups; il boit le vin de Champagne _à la poste_; enfin, il a +un huitième de loge aux avant-scènes de l'Opéra. + +Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un fauteuil +et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils. + +--Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Caroline? la destinez-vous à +être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle part. + +--Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, mes opinions sont +loin d'appeler la tyrannie au secours de l'autorité domestique. Notre +réclusion tient à nos goûts... peut-être à nos malheurs. + +--Pardon! monsieur, reprit timidement Maurice; mais je n'ai cédé qu'au +mouvement d'un attachement sincère en vous adressant une question qui +vous paraît peut-être déplacée. Je me repentirais de l'avoir faite. + +--Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vous, indiscret! +Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir mon coeur tout +entier avant que le Maître de la nature le juge. Je viens chez vous dans +cet unique dessein. Ma parole de vieillard sera lente; m'entendrez-vous +jusqu'au bout? + +Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa. + +--Ce sera long, dit tout bas Léonide à Victor: rapprochons nos siéges. + +Appliquant ensuite son oeil à quelques places transparentes de la +porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait sur le marbre +de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait dans sa main. +Léonide invita son frère à satisfaire à son tour sa curiosité. + +--Comme il a l'air abattu, ma soeur. Quelle tristesse! Qui peut donc +l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le passé, avant de le +régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, car on lui connaît +peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre? + +--Plus bas, mon frère. + +--Ne craignez-vous pas qu'il nous entende? + +--Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons pas. +Taisez-vous. + + + + +VII + + +Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa un profond +soupir et commença: + +--«La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez pas à me +dissuader: je connais les hommes. Leur haine ne se brise que contre la +tombe; le pied leur glisse sur le marbre; justice tardive qui n'est que +l'oubli: ne croyez pas à leur pardon: je n'y crois pas. Quelques-uns +cessent de se souvenir en vieillissant; voilà encore leur réparation: +une infirmité. + +»Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: ils m'ont +fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme et ma porte à +tous: aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, et je n'ai plus voulu +voir la société, compagne de l'âme humaine, qu'à travers la grille de ma +prison. Leur curiosité méchante s'est accrue de toute ma réclusion; ils +ne passent jamais devant le jardin que j'ai planté, où le jour je +travaille, où la nuit je pense, mon front dans la main, sans chercher +mon visage derrière mes barreaux. Dans leur naïve terreur, ils +s'étonnent sans doute de ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que +je ne décapite pas mes arbres. La plupart,--mon jardinier me l'a +rapporté,--ont remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le +réprouvé du pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de +laisser tomber leur tête avec leur salut, s'ils honoraient de quelque +signe de respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose +embrasser les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je +frémirais d'épouvanter leurs mères. + +»Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, qui me +soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moi si résigné pour +moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant qui croît à mes pieds +comme une fleur au bas d'une tour, entre la pierre et le fer. Caroline +est ma fille par la tendresse, par la reconnaissance; je n'ose ajouter +par le sang. Si j'allais lui léguer pour ma dot ma renommée! Mieux +vaudrait la laisser laide et sans pain au milieu de la rue: car mon nom +est historique. Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent, +Maurice!» + +La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était presque +tremblante d'embarras. + +«J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, un témoin à décharge qui +déposera, après ma mort, contre des accusations terribles dont le +contre-coup irait frapper Caroline: elle aussi doit être instruite. Vous +l'instruirez. Si elle vous demandait un jour mon histoire, répétez-lui +les paroles funèbres que je vais prononcer. Elle en sait déjà +quelques-unes qu'elle n'oubliera point. + +--Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, ma soeur, +que notre essai sera heureux. + +Léonide posa un doigt sur la bouche de son frère. + +M. Clavier poursuivit: + +«Mon adolescence fut terne; mon père voulut avoir un avocat dans la +famille: je le devins. Après m'être marié, j'exerçai aussitôt ma charge +dans un bourg situé aux frontières du Nord. C'était à l'époque où les +états-généraux s'assemblèrent sur le voeu des parlements qui leur +léguèrent l'alternative d'une banqueroute ou d'une révolution. Né du +peuple, j'en partageai l'enthousiasme à ce lever si pur de notre +émancipation. Disciple ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction +fut acquise à ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de +rendre la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans: +jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés aux +états-généraux par les hommes de mon sang, de ma caste, par mes frères +en esclavage. L'accusé innocent ne suit pas avec plus d'intérêt le +plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à cent lieues de Versailles, pas une +parole n'était perdue pour moi: je me rendais, la nuit, sous les allées +de la petite promenade de notre bourg, et là, l'oreille collée à terre, +comme la sentinelle lointaine, j'écoutais les bruits qui venaient du +sud. J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du +tiers entrant dans le Jeu-de-Paume; puis me relevant fièrement comme +eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la noblesse et du +clergé: ce que firent les députés de la nation, vous le savez. L'amour +ne gonfle pas un coeur avec autant de plénitude que ces tableaux +m'élevaient l'âme. En un jour, par l'effet de ce grand spectacle qui se +préparait loin de moi, j'étais passé de l'indifférence de l'enfant à la +sévérité du citoyen. Toutes mes passions se groupèrent autour d'une +seule: celle-là devint formidable: la liberté! Je dus paraître bien +ingrat à des amitiés délaissées. On ne me vit plus; je me cachai, +j'étudiai, je pensai; ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le +bras tendu, la tête rejetée en arrière, le regard fier, répondant à +Mounier: «Oui, je prête le serment de ne jamais me séparer de +l'Assemblée, que la Constitution ne soit établie.» + +»Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que si je m'isolais +de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas d'écho autour d'elle. +Je finis par me convaincre, à de sinistres visages, à des paroles +mystérieuses, à une inaction calculée, que j'étais seul à aimer cette +opinion, seul à la défendre. Ancienne dépendance d'un seigneur issu de +famille étrangère, notre bourg féodal, qui se composait au plus de deux +cents habitants, me parut préférer un joug servile au bonheur d'en être +délivré par quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la +France, offrant aux étrangers, à la faveur du voisinage, la facilité de +conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait par la +gravité des événements une importance extraordinaire. Je crois encore le +voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands que français, avec sa +population bâtarde comme toutes celles des frontières; gens conquis +mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage de la domination +impériale et de l'occupation française, que des idées et un langage +corrompus comme leurs moeurs. Je me rappelle surtout le vieux château +bâti au temps de Charles-le-Téméraire, se dressant sur ses quatre +tourelles, et prolongeant ses ailes crénelées aux flancs de notre bourg, +qui n'en était que l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le +seigneur pouvait appeler les étrangers à ses fêtes: ils y venaient +souvent étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus. +Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire. Songez, +Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à l'époque où +nous vivions. Position militaire des plus redoutables, notre localité +pouvait servir de plateau à une armée d'ennemis, de premier échelon pour +descendre dans l'intérieur de la France. Et le bourg était sans défense, +il était à eux. + +»A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir du +côté des frontières: vous savez en quel état elles furent trouvées quand +Luckner eut mission de les défendre. Perdue entre deux vallons, toujours +couverte de brume, loin de la grande route, notre localité fut +complétement oubliée. Les députés de la nation comptèrent trop d'abord +sur une levée universelle de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les +habitants de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par +exemple, n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être +gouvernés; ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne les +tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un anneau +de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait plus de +méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de ces corps battus +de génération en génération. Sur leur dos courbé par l'avilissement, le +mépris et le fouet avaient fait croûte. + +»Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé à ce point +dans beaucoup de villes frontières, comme la nôtre: parce qu'elles +avaient, à diverses époques de l'histoire, appartenu à l'Allemagne, +elles s'imaginaient n'avoir aucun droit pour faire cause commune avec la +France contre d'odieux abus. Comme si jamais le droit naturel qu'ont les +peuples d'être libres et de se gouverner était susceptible de périr dans +les transactions auxquelles ils n'ont pas souscrit! + +»Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens ne jugèrent +pas que le moment était venu pour eux, non d'être Allemands ou Français, +questions pour lesquelles avaient combattu leurs pères dans des guerres +moins saintes, mais d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette +vérité: je ne fus pas compris. + +»Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire n'avait +jamais dégagées pour moi de ses enseignements: l'une, que les temps +d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes à force +d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient; l'autre, que ces temps +avaient eu aussi des âmes énergiques qui, comme la mienne, s'étaient +découragées dans une lutte inégale. + +»Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion, rougissant +presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait la colorait d'une +teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de la révolution française +en province: elle ne sera ni moins curieuse ni moins tragique, ni moins +morale surtout que la même histoire éternellement écrite à Paris et pour +Paris. Si la torche de la révolution française,--il est superflu de +l'avouer,--était Paris, chaque province était le miroir parabolique qui +renvoyait des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière. +Revenons à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion à la +lueur des canons, que de la laisser rouiller dans le silence. L'opinion, +c'est la vérité; qui la possède doit la dire: c'est la foi: il faut la +proclamer; en faire une ceinture pour soi, un drapeau pour les autres.» + +Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait vivement, +sans doute à cause de ses convictions politiques, M. Clavier placerait +les événements principaux de sa vie, il se leva pour s'assurer que les +portes de communication étaient fermées. Dans cet examen, son visage +effleura le drap où s'appuyait la joue attentive de sa femme. + +Il retourna à sa place. + +«Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne se +nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses lèvres de +Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, je me crus à +Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la chaise de Camille +Desmoulins, le brave jeune homme; et, comme lui, applaudi par cent mille +mains, je piquais à mon chapeau la feuille d'un arbre, cocarde +improvisée, symbole innocent et pur qui, deux jours après, devait passer +par le sang et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma +tête, j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi +du bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous le +poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais. +Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, statuaire étrange, +artiste procédant au rebours: la chute de la Bastille était bien la +statue de la révolution, son premier chef-d'oeuvre de destruction. +Pour elle, détruire c'était faire; abattre c'était achever; anéantir +c'était perfectionner. La Bastille détruite était donc une statue +élevée. Dans les ères de révolution, l'oeuvre de destruction est aussi +une oeuvre impérissable qui a ses noms d'artistes signés au bas. Au +bas de notre statue nous écrivîmes: Peuple--Paris, 14 juillet. + +»La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, c'est plus +qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative: une phase de +civilisation commence ou finit. C'est le bouleversement de la propriété; +de la propriété du pouvoir ou de la propriété du sol. Laissez entre +chaque borne des champs l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de +suite la féodalité; ne mettez entre chacune de ces bornes que la +distance d'une lieue, apparaissent les majorats, la monarchie; +rapprochez les bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt +pas, et vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la +république. La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue, +les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la liberté +fut planté à la place: image juste: la propriété recommençait par son +attribut naturel: l'arbre! + +»Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne restent +guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à dix-sept jours de +distance seulement et dans le court espace d'une nuit, on proclame sur +ses ruines la liberté du serf, l'abolition des juridictions +seigneuriales, la répartition égale des impôts, l'admission de tout le +monde à tous les emplois, la destruction de tous les priviléges. Chose +étrange! Tout le monde prêta ses deux mains à cette oeuvre d'une nuit. +On eût dit que ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune +ne vînt à se coucher; on eût dit encore que la lueur des flambeaux avait +fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras nus, le front +en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; la hache passait +de main en main. Dieu employa sept jours à faire le monde: il suffit aux +États-Généraux d'une nuit à Versailles pour le rendre libre. Dans cette +mémorable nuit, chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de +cette salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses +priviléges de dix siècles; on y précipita tout: le passé pour +l'anéantir, le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles! nuit +sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur la +poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant: «Mon frère!» nuit +qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! On ne s'arrêta pas: +l'oeuvre marchait toujours pendant que le roi se livrait au sommeil +dans son palais, et on l'enfanta debout; ainsi les femmes fortes +accouchent. On manqua d'un tabouret pour faire asseoir le président. +Dans ce chaudron sombre au fond duquel disparurent les membres dépecés +de la vieille monarchie, personne n'hésita à remuer: prêtres avec la +mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Ils travaillèrent +ensemble et du même coeur, sans craindre de voir sortir de cette +fusion quelque monstre portant tête de peuple et griffe d'hyène. Ils +n'oublièrent qu'une seule chose: c'est qu'en abolissant la noblesse, ils +avaient de fait aboli le roi; qu'en supprimant le privilége, on +supprimait la royauté; et qu'en admettant tout le monde aux emplois, le +peuple était l'égal du souverain ou bien le roi était du peuple. La nuit +de Versailles fut la seconde oeuvre de la révolution, autre +chef-d'oeuvre de négation comme la prise de la Bastille. On avait +détruit d'abord la loi de pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il +ne restait plus que la loi de chair. + +»L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. Les châteaux +tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière féodale s'éleva sur +toute la France. + +»Le château de notre canton resta debout. Vingt hommes de coeur ne se +trouvèrent pas pour le renverser. + +»Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que ralliait à +ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, je battis la +caisse, et, au milieu du marché, je lus à haute voix la déclaration des +droits de l'homme. Un seul paysan et un jeune marquis s'avancèrent pour +m'écouter. Ensuite nous nous embrassâmes tous trois, comme Bailly, +Lafayette et Grégoire; nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa +vingt sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et tua un +pigeon dans la forêt. La révolution était accomplie chez nous. Quand le +seigneur manda le paysan à son château, j'y parus moi-même et j'y lus la +sanction royale donnée à la constitution. Je demandai ensuite l'arbre +généalogique de la maison, et le jetai au feu. + +»A quelques jours de là, j'instituai un club que je présidai: deux +auditeurs y parurent, le marquis et le paysan. + +»Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple entier. Il +avait six enfants nés de sa misère; géants de fer qui luttaient avec les +ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser sous le regard d'un +enfant de leur maître. Quand je lui expliquai ses droits, il sembla les +recouvrer, tant son instinct courut au-devant de la solution qu'il avait +souvent pressentie sans la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne +devait mettre sa force qu'au service de son intelligence, sa volonté +qu'au pied de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela, +l'acte politique qui le voilait était une tyrannie. Il rompit avec le +passé dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance +expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire de +sa famille: je crus encore entendre celle du peuple. Tout y était: la +perpétuité de l'esclavage, de la misère, du travail, de la faim et de la +honte: l'ignorance aggravait encore son abaissement. C'est une justice à +rendre à la Providence: elle ne souffre l'esclavage qu'après +l'abrutissement. Si elle consent à l'inégalité parmi les hommes, ce +n'est qu'au prix de leur stupidité. Là où éclate la pensée, il y a +vertu, courage, dignité. Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il a +toutes les pensées; il n'est souverainement bon que parce qu'il est +souverainement intelligent. + +»J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; il comprit +que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes un bien qui était à nous +trois. Ce jour fut notre fête de la fédération. + +»Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, parce que sa +famille vit encore, et parce que les délations n'ont qu'un temps, +apportait avec nous, contre la monarchie, moins de raisons que de +principes. L'exemple des Condorcet et des Montmorency l'avait entraîné. +Il puisait ses griefs à une autre source que la nôtre. En apparence il +sacrifiait plus que nous, mais il exigeait moins. En se constituant en +révolte ouverte vis-à-vis de la royauté, il s'annulait: nous, au +contraire, nous acquérions. Il était naturel qu'il s'arrêtât, une fois +l'inégalité abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir +constitué l'égalité. Homme de théorie, il agissait en vertu du principe +généreux, mais vague, de la morale universelle, tandis que nous, nous +travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous détruisions. C'était un +philosophe, nous des hommes. Il continuait Rousseau; nous, Rienzi. + +»Les événements me confirmèrent bientôt que notre bourg était un nid de +partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on parlait déjà du départ +du roi pour Metz, quelques jours après la scandaleuse fête donnée à +Versailles aux gardes-du-corps, je vis arriver et passer aux frontières +des officiers de la maison du roi, mêlés à une foule d'hommes défiants +qui entraient et sortaient pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit: +par sa situation, notre bourg était admirablement placé pour favoriser +l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser +la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout par les +gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent le chef de cette +milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne me fut pas difficile +néanmoins de voir que pas un n'apportait sous les armes des dispositions +patriotiques. J'avais armé des ennemis. + +»J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, et je le +partageai avec le marquis, le paysan et ses six enfants. En réalité, +nous neuf seulement représentions l'effectif de cette singulière milice. +Je m'arrangeai de manière, dans ma répartition des postes commis à la +garde du bourg, que mon paysan et trois de ses fils feraient toujours +partie de celui de la ville, tandis que ses trois fils, moi et le +marquis veillerions à ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une +demi-heure de marche. + +»Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte; elle força la +trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en surveillaient deux +cents: mais qui a jamais calculé la puissance d'une autorité soutenue +par l'opinion; quelle est la ville qui n'est pas cent fois plus forte +que sa garnison; quelle est la nation qui ne vaincrait pas sa propre +armée? Appliquez un nom à cette force morale. Nous l'avions. J'eus +besoin de m'en servir à l'époque où la noblesse française émigra en +foule, nous menaçant de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé. +Ce prince, assurait-elle avec confiance, n'attendait plus pour marcher +de Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; le +roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la mort du comte +de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient déjà plus en France +une fois dans notre bourg. Ils déguisaient à peine leur dégoût pour nos +couleurs nationales qu'ils ne portaient pas, prompts à reprendre la +cocarde blanche de l'autre côté des frontières. + +»Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement qu'on porte +d'ordinaire sur la révolution française en ce qu'elle eut de puissance +négative pour fonder, et de puissance réelle pour détruire. On s'imagine +que, réglée au milieu des excès qui l'emportèrent, elle tint constamment +l'équilibre entre les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On +indique un but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se +détruisirent l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de +considérer le 18 brumaire comme la conséquence naturelle du 10 août. + +»La révolution française n'est que la négation d'un fait: de la +monarchie, sa mission était le néant: elle l'a remplie. Ses tentatives +de législation ne furent jamais que des prétentions d'hommes qui veulent +répondre au cri de la logique, infirmité qui tua la Gironde sur la +monarchie et la Montagne sur la Gironde. Ses mille constitutions +s'entredévorèrent comme ceux qui les avaient faites. Cela est si vrai, +que la Constituante,--pesez ici les mots,--renversa la monarchie, que +l'Assemblée législative renversa la loi, et que la Convention nationale +tua le chef de la nation, Louis XVI. + +»La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, allant à la +découverte; une invasion. Ceux qui allèrent le plus loin la devinèrent +le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des crimes. Les hommes +politiques ne sont d'ailleurs justiciables que d'un tribunal: le succès. +De quel droit la morale interviendrait-elle dans ce qui n'est point de +son essence? Au surplus, si Robespierre ou son parti fut cruel parce +qu'il tua la Gironde, qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En +révolution, je croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus +en auront fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils étaient +vainqueurs. + +»En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, il nous eût +été facile de réduire à rien l'importance ridicule qu'affichaient dans +notre bourg les partisans de la monarchie. Mais il eût fallu, dans ce +cas, subir une soumission exigée par la reconnaissance; l'intérêt du +bourg en eût trop souffert. Depuis un temps immémorial, en rivalité avec +le chef-lieu pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous +devions, sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie, +nous passer de sa protection. Pour rester indépendants, il y avait +mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins comme la +population la plus dévouée à la révolution. Ce que nous fîmes. Nous +altérâmes nos rapports; sous notre plume, notre ancien seigneur eut +autant de patriotisme que Lally: les marquis, comtes et ducs des +environs avaient, à nous en croire, brûlé leurs titres et dévasté leurs +colombiers: les curés des communes environnantes avaient, les premiers, +prêté serment à la constitution et proclamé en chaire l'abolition de la +dîme sans rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal +envoyé au district, par souhaiter à la France beaucoup de communes +comme la nôtre. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? les +royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort. + +»Nous vivions donc tous les neuf, moi, le marquis, le paysan et ses fils +sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes connaissaient +notre intérêt à ne pas les dénoncer, ils abusaient de notre fausse +situation pour conspirer de plus en plus ouvertement avec l'étranger +dont nous voyions blanchir les tentes à l'horizon. + +»Sentez-vous combien, à mesure que les événements se compliquaient, le +silence de notre dévouement pouvait nous être imputé à crime? Désormais +même, un avertissement de notre part n'eût servi qu'à faire qualifier +notre conduite de trahison, sans égard aux motifs qui l'auraient dictée. +Les royalistes ne couraient pas de plus grands dangers. Nous méritions +la mort si nous étions découverts. + +»A la déchéance du roi, au 10 août, nos craintes augmentèrent. Entre le +château et les frontières, les signaux étaient devenus plus fréquents; +des munitions, malgré notre surveillance, furent nuitamment descendues +dans les souterrains du château. Chaque habitant fut prêt à l'attaque. +Notre perte était jurée; on ne suspendait l'heure de notre mort que par +la crainte du district qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous. +Nous ne nous effrayâmes pas. + +»Nous nous constituâmes en tribunal pour juger l'ex-seigneur du canton: +il fut mandé à notre barre. Louis XVI venait d'être appelé à celle de la +Convention. + +»Où était le droit? où il est toujours: entre la force et la justice. La +force, nous la tenions; la justice, la voici. + +»Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puise, et parce qu'on la lui +rend. Dieu et la terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. Dieu +qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède que d'une +manière: en l'occupant. Cela est si exact, que les institutions +auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et celles qu'on lui +impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la force pour maintien. +Libre à tous de croire que les lois bonnes descendent du ciel; mais +libre à tous d'écraser les tables législatives que Numa n'a pas +rapportées du bosquet d'Égérie. Les lois françaises étaient mauvaises, +multiples, obscures, traditionnelles comme une légende, formulées en +proverbe, tantôt niaises comme un jeu de mots, tantôt cruelles comme un +assassinat; elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques +sans druides, romaines sans sénat, gauloises après l'invasion, féodales +après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles +comme d'homme à homme. La même loi qui vous accordait droit d'asile vous +assimilait, cent perches plus loin, au vaincu et à l'étranger. Dans +telle province, la loi c'était le prêtre; dans telle autre, la loi +c'était le seigneur. A l'entrée du moindre village, il fallait +soigneusement s'informer de la loi ou de la coutume locale, sous peine +de la violer et de mériter la mort en buvant un verre d'eau. + +»Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de Dieu? + +»Qui les avait faites? + +»Eh! qu'importe, qui a fait le trouble, l'erreur, la contradiction? +demande-t-on cela? + +»Un jour ces lois se trouvèrent en présence dans le palais de Versailles +où elles s'étaient rendues pour s'accorder: dans leur rencontre elles +eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent dans l'unité, cette +beauté de toute création. L'homme suivit l'exemple des lois: les lois +furent soeurs, les hommes frères, le pays fut le père, la patrie. + +»Il ne resta qu'un obstacle à la fondation du bonheur public. + +»Cet obstacle n'était ni un homme, ni le pays, ni une loi: c'était ce +qui participait de cette trinité sans en être absolument l'unité ni +l'ensemble; c'était le roi; le roi plus qu'un homme, puisqu'il possédait +le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était pas tous les hommes; plus +que la loi, puisqu'il la faisait. Le roi était la statue composée de +trois métaux: en séparant les métaux, ce qui fut possible, que devenait +la statue? elle disparaissait. Le roi allait donc s'évanouir comme la +statue, comme la forme sans l'objet. Le roi, c'était une forme. + +»Quand on trancha la tête de Louis XVI, on ne fit ni bien ni mal: on +conclut. + +»La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. Arrêtez-la, +l'humanité; tenez-la sous le pied, nivelez-la, appelez-la esclave ou +républicaine: elle ne pleure ni ne se réjouit, mais elle arrive: où +va-t-elle? où va l'espace, où va le temps? mais gardez-vous de nier sa +marche: c'est le Rhin. Petit ruisseau, roulant sur des cailloux, les +enfants le traversent; si un précipice l'arrête, il le remplit, +s'arrondit un pont de sa nappe et court plus loin; le voilà torrent. On +l'emprisonne, il se tait; on le resserre entre deux canaux, il coule au +milieu des villes, il obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve +libre, ici fleuve esclave; c'est toujours le Rhin; soit qu'il +réfléchisse le carrosse de l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne +réfléchisse que les joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse +voix fatigue; on n'en veut plus, on l'étouffe sous des pierres, dans du +plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne le voit +plus, on ne l'entend plus: où est donc le Rhin? Il est dans l'Océan: il +s'appelle mer du Nord. + +»L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le renversa, +non pas comme un homme: elle ne le vit peut-être pas; mais comme un +principe. On guillotina la monarchie. + +»De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous descendons à +ces puériles justifications que, dans l'étonnement de sa victoire, le +parti vainqueur réclame du parti à terre, on répond que, si la +Convention n'avait pas le droit de faire mourir le roi, elle n'avait +probablement pas celui de le juger; que ce droit lui étant ôté, celui de +détrôner Louis XVI ne lui appartenait pas davantage; et que, le roi +régnant, la Convention, qui se perpétuait après s'être constituée de sa +propre autorité, était illégale. Dès lors le roi était libre de la +casser, et de s'en tenir à la Constituante. Mais autre illégalité. La +Constituante n'était que la prolongation des États-Généraux sans +l'agrément royal; nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient +avec la faculté illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVI. + +»Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, ou vous +les condamnerez toutes. Vous n'arrachez Louis XVI à l'échafaud que pour +y traîner tous les représentants de la nation. Comme ces représentants +étaient la France entière, à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y +avait plus qu'un choix à faire entre le pays et le roi. + +»Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut subi sa +condamnation capitale. Il se repentit d'être allé si loin; il tenta de +nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui servait d'exemple: +nous suivîmes celui de la Montagne. + +»Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est attachée à +la vie et à la mort des Girondins: les vertus privées, le génie, +l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à jamais +regrettables; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, ces +qualités étaient funestes au bien public. La Gironde s'endormit dans un +magnifique repos: elle prit sa lassitude pour le but, son désir +d'inaction pour la fin de toutes choses; elle n'admit pas que les +révolutions comme la vie n'existent que par le phénomène incessamment +ramené de la reproduction d'elles-mêmes, et que de tous les despotismes, +celui de la faiblesse est le plus odieux à imposer à des hommes qui +n'ont vaincu, qui ne règnent que par la violence. De quel droit les +Girondins osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui +avaient demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la mort +de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent la +Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était d'ailleurs la +France lorsque les Girondins voulurent faire halte? Était-elle riche, +victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas de pain, le pays était un +polygone d'où partaient des boulets; l'intérieur était rongé par le +fédéralisme; la trahison se glissait dans les armées, sous les uniformes +de Wimpfen et de Custines. Au sein de cette misère, de cet effroi, +Vergniaux, ce Grec, ce Platon des salons de madame Roland; Louvet, ce +Properce de la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent: il nous +fallait quatorze armées. + +»Il nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le fût-il +pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il fallait, oui, +tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, parce que +l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison fait veiller aux +portes, parce que la menace de la défaite est souvent la prophétie de la +victoire, parce qu'un général qu'on tue garantit la fidélité de tous les +capitaines, parce que les têtes de vingt-deux orateurs qui tombent +réduisent la parole aux faits, cette éloquence des révolutions. La +cloche est fondue en canons. Elle sonnait, elle tonne. Vergniaux détruit +fut coulé en Robespierre, Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en +affût; la Convention mitrailla la coalition. + +»La mort des Girondins fut juste. + +»Celle de notre marquis ne le fut pas moins.» + +Léonide se leva avec effroi.--Victor, j'ai peur,--je suis glacée; je +m'en vais. Quel est donc cet homme? + +--Demeurez, Léonide; il est essentiel que vous restiez. Je prévois le +dernier mot de tout ceci. + +--Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage de Maurice. + +--Il est superbe, ma soeur: s'il apportait cette illumination dans les +affaires, quels succès n'aurions-nous pas? + +M. Clavier continua: + +»Après l'exécution du marquis, tous les nobles du canton émigrèrent; il +ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le bourg; nous prîmes les +biens des uns, nous emprisonnâmes les autres. + +»L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre civile. +Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? Qui fuit est +vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du juste et de l'injuste, +c'est discuter les droits du vainqueur; qui décidera? Je ne vois que +l'étranger. + +»L'étranger se présenta. + +»Toute question fut désormais tranchée pour elle, la république entra en +guerre avec le monde entier; les lois furent violées. + +»Alors, au nom de qui parler à la nation, pour que pas une main ne se +cache; pour que pas un vide ne se fasse où passerait l'ennemi? + +»A qui la souveraineté? aux lois? elles sont abolies; au roi? il est +tué. + +»Une nouvelle cosmogonie se prépare: elle ne jaillira que d'un +bouleversement. Le monde moral attend son déluge. + +»La Convention nationale décréta une seule loi: la Terreur. Article +unique, la _Terreur_. + +»D'où naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! comme elle +passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit au sortir de la +bouche de la Convention, et tout homme qui la respira ne mourut pas, +mais il donna la mort. La terreur fut la sauvegarde des villes, le +général des armées, le juge du criminel, le dictateur du pays. La France +change de dynastie: elle obéit à la Terreur, première du nom! + +»Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés. + +»Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de ma femme et de +ma fille, et me menacèrent de les tuer, si je ne consentais pas à +laisser la localité à leur discrétion. Je me résignai à ce sacrifice. +Ils égorgèrent ma femme et ma fille. + +»Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclamée, le château +me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. J'y mis le feu et j'y +entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, me demande, au nom de Dieu, +car nous en avions fini depuis longtemps, eux et nous, avec l'humanité, +la grâce de sa famille. Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille +entière. C'était celle de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je +sauvai sa mère, inutile de dire pourquoi. + +»Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma fille. Plus +tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de la mère de Caroline +ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle portait un nom sans pardon +pour la Convention; mais j'adoucis sa misère. Je m'attachai à la mère de +Caroline avec l'opiniâtreté du remords, je l'aimai comme une leçon +vivante qu'en homme de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de +sang que ma vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle +se maria à un homme de son rang, sur le sol de l'émigration où nous nous +rencontrâmes, car l'empire nous fit aussi expier le tort d'avoir été +républicains. + +»Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant +d'une royaliste que j'ai sauvée, mais dont j'ai tué de ma main la +famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, comme à son +tour Caroline l'est devenue. Voyez si je mérite quelque reconnaissance! +Les siens ne m'avaient rien laissé sur la terre; je leur ai gardé deux +enfants; ils m'avaient tué une fille, je leur en ai conservé deux; la +mère de Caroline était morte, je pleurai sur cette mère que j'avais +faite orpheline, mais qui avait dû à ma pitié d'être épouse et mère; +j'allais ensuite vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la +réchauffer près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couvert de +blessures et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers de père, moi +qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle dont les +siens m'ont privé de ma fille. + +»Le château détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. C'est au +moment des grandes crises que les questions se simplifient. + +»L'instrument de mort fut élevé. + +»Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à sa gauche, ses +fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, durant tout un jour, +nous ne nous reposâmes pas. La terreur était notre force, la terreur +arrachait les traîtres à leur asile; la terreur les courbait et les +poussait à nos pieds; la terreur en fit justice: la terreur sauva la +France!» + +M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient dans celles de +Maurice; il avait peine à achever. + +»Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes le bourg. + +»Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente à la Convention, je monte +à la tribune, et je déroule aux yeux des membres de cette formidable +assemblée une carte de la France où cette localité était à jamais +effacée. + +»Que ce bourg soit sans nom! fit Robespierre. + +»J'avais bien mérité de la patrie!» + +M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup de lance +dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré; ses bras pendaient, ses +lèvres étaient noires. + +Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. Au +fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir à se +ranimer. + +D'une voix agonisante M. Clavier reprit: + +«Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme de parti, ma +mission de colère et parfois de justice, je me retire à tâtons de la +vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop vieux pour attendre +la sentence que les générations prononceront sur nous, il faut que je me +contente de la voix isolée de ma conscience. Elle m'impose l'obligation +non de revenir sur mes principes, mais sur beaucoup de mes actes, +toutefois sans les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais +transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied dans la +tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir versé du sang +sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois à ma propre estime +de restituer ce qui m'est resté de dépouilles comme vainqueur. La +révolution m'avait enrichi de toutes les confiscations exercées sur le +seigneur dont je vous ai raconté la déplorable fin, ainsi que celle de +sa famille; j'ai gardé les propriétés expropriées, je les ai fait +valoir, j'en ai triplé les revenus, enfin je les ai possédées avec +l'autorité d'un légitime maître. Ces propriétés étaient une arme; je +m'en suis emparé, quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les +ramasser. Mais depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs, +ces propriétés me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La +vérité est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre +de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées; +jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, aucun +poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui est cueilli sur +l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli dessous est +partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été changé par moi en +nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint mes comptes; tout y est +réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous restituerez donc à leur +légitime maîtresse, mademoiselle Caroline de Meilhan, le jour de ses +noces, que je sois vivant ou mort, ses domaines, parcs, bois, étangs, +forêts, enfin l'héritage de ses pères. Elle rentrera dans ses biens, +comme si elle n'en était jamais sortie. En voilà les titres. + +--Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de respect, +monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences moins +tourmentées que la vôtre! + +--Avez-vous entendu, ma soeur? dit tout bas Victor Reynier à Léonide, +et ne pensez-vous pas que celui qui épouserait mademoiselle de Meilhan +ferait un riche mariage? + +--Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du contenu de ces +papiers? Le vieillard est un peu emphatique. + +--Mais, ma soeur, vous l'avez bien entendu, ce sont des titres de +propriétés: il a parlé de domaines... + +--Richesses vagues. + +--De parcs... + +--Sans arbres, peut-être. + +--D'étangs. + +--Sans eau, je gage. + +--Pourquoi supposeriez-vous cela? + +--Et vous le contraire? + +--Maurice nous le dira, ma soeur. + +--Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici? + +--Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître le vrai. + +--Important pour qui donc, mon frère? + +--Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui qui aurait des +vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. Les grandes fortunes sont +si rares... + +--Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon frère? + +--Ne m'approuveriez-vous pas, ma soeur? Vous êtes d'une ironie... + +--Et vous, d'une témérité, Victor! + +--Ne seriez-vous pas fière de me savoir riche et d'avoir contribué à mon +bonheur? + +--Sans doute; mais comment? + +--N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de Maurice +lorsqu'il est absent? Un coup d'oeil est si vite jeté... + +--Je l'accorde; mais me croyez-vous aussi habile, Victor, pour profiter +d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des affaires, que je +craindrais de ne jamais me tirer avec honneur de la lecture de ces +pièces, et que la tentative ne vous fût complétement inutile. + +--Et si l'on vous accompagnait, voyons! si je vous aidais, ma soeur? + +--Plutôt cela, mon frère. + +--Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi. + +--Vous serez de retour demain tous les deux. + +--Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, sera retenu à +Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est dimanche: les clercs +seront absents. + +--Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là... +N'avez-vous aucun scrupule, vous? + +--Excellente Léonide!... Savez-vous qu'il y a mon bonheur peut-être dans +cette démarche. + +--Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie qui éclata +dans son coeur, son mari déposer sous la même poignée de bronze les +papiers de M. Clavier et le plan de campagne du colonel Debray. + +Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et il ne +cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, les +plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le jeune homme se +quittèrent parfaitement heureux: l'un, d'avoir déchargé son âme dans le +sein chaleureux et impénétrable d'un ami, l'autre, d'être devenu le +dépositaire de la plus vertueuse action dont il eût été témoin depuis +qu'il exerçait sa charge. + + + + +VIII + + +La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas sans exhaler +un long soupir de délassement qu'il se mit à table, et qu'il vit servir +le dîner. + +Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans la maison, +les domestiques déposèrent en un seul service tous les mets sur la table +et se retirèrent. Les portes furent ensuite fermées pour toute la durée +du repas. + +Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci l'éclat des +lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre à +coucher. + +Cette porte était double. + +Léonide souleva ensuite entre l'une et l'autre porte la planche de chêne +qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle la fit glisser de +bas en haut dans une rainure très-douce, et un passage oblong, de la +longueur de deux pieds, se fit et laissa voir un escalier de plusieurs +marches. + +Un jeune homme sortit par cette ouverture. + +Le panneau resta suspendu. + +Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. Sa +présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle ne fut marquée +par aucune parole de surprise; le silence d'usage couvrit les premiers +instants du dîner. + +--A-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec beaucoup +d'indifférence, et en se versant à boire. + +--De mauvaises, lui répondit Maurice. + +--Ah!--Il vida son verre d'un trait.--Et que dit-on? + +--Je t'apprendrai cela plus tard, Édouard. + +--Dis toujours: je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai l'estomac +apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, n'en sont-elles pas +de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, n'est-il pas vrai? + +--Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions que tu +réveilles toujours pour en médire, sans te pardonner tes médisances? +Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il dépende de nous de faire +triompher ou ta cause ou la mienne? Quand je me convertirais à tes +principes, ou toi aux miens, admettons, qu'y aurait-il de changé aux +événements? Je permets qu'on sacrifie à son parti le repos, la fortune, +le bonheur même, tout, excepté l'amitié, parce que les partis sont +impuissants à la rendre quand elle est perdue. + +--Monsieur de Calvaincourt, ne le comprenez-vous pas, Maurice, aimerait +à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dispenser de parler à +table. + +--Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous avez de mon +silence. Poursuis! tu parles trop bien pour que je ne continue pas à +t'engager à me valoir de nouveaux éloges de madame. Ce pâté est +excellent: encore une tranche. + +--Mon mari l'a rapporté hier de Paris. + +--Où j'irai demain. + +--Où tu n'iras pas demain. + +--Pourquoi cela? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai pas +besoin de te nommer. Depuis ma retraite, c'est-à-dire depuis deux mois, +je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il serait nécessaire que je +m'abouchasse avec elles, moins pour les rassurer sur mon sort que sur +celui d'une autre tête plus précieuse que la mienne. + +Léonide fit le mouvement de se lever. + +Édouard la pria de se rasseoir. + +--Il serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne te +chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc. + +--Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir à Paris. Tes +amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêtés. En veux-tu la +preuve? + +--Du courage, monsieur Édouard, dit Léonide en prenant la main du jeune +homme:--de la résignation surtout: vous avez fait à votre parti assez de +sacrifices pour n'avoir pas à vous reprocher l'inaction forcée à +laquelle les circonstances vous condamnent. + +--Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire en Vendée? +Instruis-moi, Maurice. + +--Mieux que personne, tu sais, Édouard, que la Vendée politique est à +Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur que dans +l'ouest; seulement le noble faubourg, retranché derrière ses paravents +chinois, dresse les plans de campagne et ne reçoit pas les coups de +fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelles de salons, qui protestent par +des cocardes vertes et des proclamations boueuses glissées sous les +portes cochères, ont compromis leur cause par des bravades intempestives +et des assurances de succès plus dangereuses qu'une trahison. Il paraît +que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelques triomphes +dus au retour douteux d'un chef inespéré au milieu des populations +soulevées de la Vendée, ils ont illuminé leurs hôtels, et arrangé, sous +le feu des lampions, un plan de régence dont la police a fait son profit +avant la personne à qui il était destiné. + +--Fatale imprudence! fit Édouard en serrant les poings; c'est la dixième +fois, oui! depuis l'insurrection, que la jactance de ces gens-là nous +perd. Le plus grand service qu'ils auraient pu nous rendre, c'eût été +d'émigrer comme en 93. Au moins leur expulsion ou leur fuite, en faisant +haïr le gouvernement, eût excité une irritation salutaire dont nous +eussions tiré quelque avantage: ils n'ont pas compris ce +désintéressement. + +Je vous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à nos repas des +propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient de loger des +proscrits. + +--Achève, Maurice, de me reconter leur funeste bouffonnerie. + +--Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan de régence +désignait comme dignes de remplir dans le futur gouvernement les +principaux emplois, soit à la tête des armées, soit sur le siége des +tribunaux. On murmure les noms compromis d'un duc célèbre, et de deux +vicomtes arrêtés au moment où ils se disposaient à brûler une +correspondance que la police aurait précipitamment arrachée aux flammes. + +--Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa Édouard avec +anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des chefs les plus dévoués +à sa cause. + +--Tout le fait présumer; car de nombreux détachements ont subitement +reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, l'envahir, +l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie de commandement +laissée au général qui les guide; et on lit dans les journaux +ministériels d'hier que voici, des détails arrangés sous forme de +nouvelles, provenant à coup sûr de la correspondance saisie. + +Léonide, lisez-nous cet article: nous écouterons mieux. + +«_Environs de Bressuire_.--Parmi les actes de folie, de cruauté, +d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste en +Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette terre de sang +quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. Deux cents soldats +fouillaient au milieu de la nuit un groupe de châteaux désignés comme +recélant un jeune homme courageux et téméraire qui est devenu l'âme de +la rébellion: les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient +aux sommations, la flamme montait là où n'atteignaient point les +balles.» + +Édouard redoubla d'attention. + +«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque, +au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant _la +Marseillaise_, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième +château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger. +Comme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter +main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves +passèrent outre et laissèrent la besogne et l'honneur de l'achever à +leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de +reconnaissance à travers les claires-voies des haies, et se renvoyèrent +des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas, +qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le +château s'écroulait.» + +Édouard sourit tristement. + +«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua +qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des +chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait avec tant +d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le +miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient +d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siége +d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles +exactement costumés comme la ligne, masquant par une attaque et une +défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les +rangs, s'assiégeant de bon coeur, et brisant les carreaux avec la joie +d'un conscrit.» + +--Quel roman! s'écria Léonide. + +--C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la +lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait +l'expression à l'éclat de la lumière.» + +Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient +à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut +priée de continuer. + +Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons +le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées +d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de +Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment +madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son +propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront +jugés aux prochaines assises de Poitiers.» + +Le journal tomba des mains de Léonide. + +--C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous +quittez pas. + +--N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes +pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette +correspondance met en si grand péril ta mère et toi? + +S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi +les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal, +qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Édouard +intervint brusquement et répondit à Maurice: + +--Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le +sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche +dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats? +On instruit notre procès: vous avez des craintes pour moi, mes amis, +n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer +que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un +danger à courir! Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant +d'intérêt des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la +protection du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et +auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je +lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il +traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme, je +dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous les balles? +Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. Pardon de m'être fait si +longtemps attendre. + +Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il +porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme. + +Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: elle +fut longtemps à le chercher. + +Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva. +L'affreuse position de son ami l'accablait. + +--Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, tu te +présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis politiques, je +te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais +embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas +enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton +côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant +autre chose que ton bâton de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui, +les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en +savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements; +d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on +puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de +te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du +devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des chefs de ton +opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes +nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne +partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se +le pardonnerait pas. + +Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme une +soeur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau. + +Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment +moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même; +elle sentait si vivement battre son coeur dans sa poitrine, tant de +larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses +joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de +dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle. + +Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de celui de son +mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention, +elle lui dit:--Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez +que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple noeud sur +le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez mon relieur, +Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines. +Écoutez-moi donc: si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier +roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve, +assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni +moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le +monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous +sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce +que j'ai à vous recommander. + +Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de son mari, +Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour +paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner +son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La +sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute. + +Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les bras croisés +sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet +qui l'avait occupé durant le dîner. + +Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne +l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de +qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors +de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté +existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître +autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un +titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y +domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. +C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est +ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment +pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un +autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les +Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs +priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité +de leur type, inaltérable comme leur nom. + +--Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée +de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon +retour, tu auras des nouvelles de ta mère... + +Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les +marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe +tomba derrière lui. + + + + +IX + + +Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard. +La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à +la rivière des _Truites_, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée +au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs +marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre +décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs +débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis +à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce +boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un +escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances +domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même, +chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de +coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus +vrai que poétique de _bouchon_. + +C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et +disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois, +lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore +de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt. + +Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une +communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant +à la cachette d'Édouard. + +Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un +notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce +naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent +remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des +buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec +leurs arrosoirs. + +Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une +résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le +ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans +ses deux mains, il soupirait et pensait. + +Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous +ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son +attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un, +très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à +ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur +une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que +l'oeuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre +sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il +était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci +semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre. + +L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant +sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du +parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les +habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la +grande entrée du château de Chantilly; il était attendu. + +--Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt; +nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier +pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous +aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez +bien vite.--Renvoyez-moi. + +--Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à +présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas, +quoique j'approuve,--voyez si je suis sage,--votre projet de ne pas +nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces +avec vous; vous ne les avez pas oubliées? + +Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan, +sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce +moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux +les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes. +Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de +marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf +aux abois,--nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races +précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le +palais,--les chiens avaient un palais!--est aujourd'hui aussi désert que +celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre +trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux +échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries; +pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air +autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou +dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des +selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, +et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de +cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes +comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs +qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les +princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi +est morte et de marbre!--cette belle et triste Niobé!--On a établi une +école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les +écuries même,--profanation!--la garde nationale, célèbre ses dîners de +corps. + +C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan, +celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines. +Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui +entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce +qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de +magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des +priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne +nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les +leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé. + +Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien, +et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de +murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des _Truites_, +ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de +Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,--j'ai peur de ne +l'avoir pas assez dit,--repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une +forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles +courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en +deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se +désaltérer. + +--Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits +sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre +calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi +changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler! + +--Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de +l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il +souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du +vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible +chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est +inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi +ma tristesse est visible... + +Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte +romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des +exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la +veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa +fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui +offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la +désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre +partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée +des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux +consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait +dans cette âme naïve. + +Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne +trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait +eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère, +heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils, +illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait +commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne +put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses +à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus +tard, car ce n'est jamais que le coeur qui contracte et qui paye en +amour. + +Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du +Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse. + +Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard. + +Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du +paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au +milieu du pont, où leur coeur fut reposé comme dans le sommeil. Ils +n'osaient se parler, de peur de briser le charme. + +Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une +distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce +qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à +le suivre. + +Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les +eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des +feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une +confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont +immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les +démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres +dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau +s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses +nuances. + +--Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des +géants de la noblesse française. + +--Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de +cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de +Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble +amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut +victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce +rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?--Caroline trembla, +ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait. + +--Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles +afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers +ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein +midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand +Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux +simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle +aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger +pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la +porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien +mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre +parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?--Abattu, +monsieur.--L'orangerie?--Démolie, monsieur.--Le jeu de +paume?--Détruit.--Et les écuries?--Sauvées!...--Sauvées! s'écrièrent les +deux vieillards.--Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que +vous...» Ils étaient reconnus. + +Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline? +n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans +ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs +de Commelle? + +--Si je m'en souviens, Édouard! + +--Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche: +«Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée +gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les siéges de +chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais +où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite +des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis?» + +--Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez +de la pièce voisine. + +--Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline. + +--Pour la continuer, mon ami. + +--Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée, +Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je +vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Ils se +retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans d'infortune. + +--Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver? + +--Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux frères, +nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à +notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui +s'en vont de la France chaque jour et qui ne doivent plus compter +qu'avec le passé? La noblesse française n'a plus de patrie que dans son +coeur et dans ses souvenirs. Dès qu'on n'inspire plus le respect +qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste +dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on +s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui +accompagnèrent la monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver +en nous laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons +pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants seront +citoyens! + +--Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous entendre... + +--A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils +pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes +l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin, +l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient +bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi +du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un +empereur sur sa croupe.--Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant que +la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de +Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner +dans le sang-froid. Il était excusable: la circonstance seule le plaçait +si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Édouard était exilé, +mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa +fidélité politique; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était +l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa +tête devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse; +c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode +de Jaggernaut. + +La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent +sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire +entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus +vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce +bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de +la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air +harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse, +fondues en notes attendrissantes pour le coeur: la joie des hauts +chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, +les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour +lui. + +Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du +soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination +eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette +musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces +chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des +herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de +leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures +fanées. + +A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard +éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait +dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un +instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans +de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir +détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres. + +Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du +connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui +se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes. +Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et +les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes +gloires, comme les fortes convictions. + +Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline +s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait +qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient +savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur +solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur +indéfinissable rêverie. + +Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la +partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme +une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les +parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient +en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les +parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre +comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. +Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de +Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la +bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des +peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en +tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes +lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a +bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette +île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a +perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux +nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et +tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux +nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les +beaux vers de Racan. + +--Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des +plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez +sans doute visité quelquefois? + +--Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir. + +--Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour +comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a +éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités +avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé. +Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du +château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au +vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces +allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de +faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à +chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe +assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec +elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il +l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces +tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et +contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires +qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la +Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang, +avait le talent de tracer. + +--Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de +Sylvie, au-dessous du labyrinthe? + +--C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans +ses moeurs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles, +exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné +l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère +d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès +dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de +l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle +attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser +au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. +Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de +l'eau, couronnés de roses, avec un oeil de poudre, et un petit chapeau +de paille sur l'oeil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des +plates-bandes d'oeillets; s'arrêtaient pour en former un bouquet +qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs +bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement +les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses. +Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin +et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et +peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris +d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées. + +Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les +pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le +roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses +meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de +Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on +déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction. +Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses +pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie +des oeufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et +jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence +duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une +haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie, +Louis de France, roi très-chrétien. + +Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les +diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la +rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour +le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné, +Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient +de coeur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent +entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées +qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est +moins propre à le peindre qu'à l'exagérer. + +--Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard! +Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace? + +Le cor avait cessé de retentir. + +Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la +lune. + +Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait +disparu. + +Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité. + +--Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce +qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir +s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les +lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on +comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la +noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans +l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre +aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de +l'inconnu à l'inconnu. + +Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le +fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la +moitié de l'immortalité en perdant la noblesse. + +Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf +entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les +maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les +vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout +portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux +fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du +château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la +forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles +du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne +l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal, +toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le +sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on +trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes +qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais +asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette +de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de +gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des +moutons dans le parc, qui broutèrent tout. + +L'urne d'argent même qui renfermait les sept coeurs des Condé fut +brisée; et les coeurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant +plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les +vents. + +Voilà comment on a remplacé la noblesse! + +Ces jeunes gens blasphémaient. + +S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une +cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la +moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche +d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils +s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du +canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse +et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les +cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais +transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des +fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces +Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur +auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, +vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé; +nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos +ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions +serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous +ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé, +il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple? + +Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa +superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la +douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à +pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en +allant. + +Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient +clandestinement, qu'ils quitteraient la France. + +Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château. + +Une heure sonna. + +Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de +vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le +visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude. +Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était +venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M. +Clavier. + +Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan. + + + + +X + + +Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur +à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à +travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il +était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la +forme et le caractère du drame. + +Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus +grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de +comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient +jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes +résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les +hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les +événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en +sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a +pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les +conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, +moralité, drame. + +Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par +Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui +couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César? +n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il +arrivé? non,--et qu'importe? la scène est admirable.--Je n'en conteste +pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si +l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise, +écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place +publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait +battre? + +Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans +l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de +toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être +dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité, +de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son +système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée +avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été +versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense, +l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une +politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en +palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!--«L'infidélité, lui +avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une +jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas +là; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant, +on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le +concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. +L'amant avait dit:--Tais-toi, insolente!--La femme lui avait répondu par +un coup de vrille dans l'artère.» + +--Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé, +nulle part du drame! + +Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la +source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi +les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des +jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu +agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par +cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires +vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les +autres?» + +--Jamais! + +--Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs! + +Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne +découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne +fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune +scène de drame. + +Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou +de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie, +des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui, +reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait +satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils +n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était +pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se +rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement... +jamais le drame. + +Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame +dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en +Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si +l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions, +beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand +ces lois sont muettes, s'avancent les moeurs, jurisprudence où le jury +c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces +lois ni ces moeurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y +aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison. + +Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les +latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la +politique et les moeurs s'établissent à coups de fouet et se +maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que +de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut +d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec +un personnage de roman. + +En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions, +Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la +table; elle lisait. + +Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant +à Édouard:--Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que +vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de +votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous? + +--Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide +dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse +qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la +table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la +promesse--et j'ai eu tort--que je vous avais donnée de ne pas sortir la +nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire +du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, +je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et +d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous +lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant +que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le +portrait de Caroline roulé auprès du sien. + +--Je lisais une lettre de mon mari. + +--De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures? + +--Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que +j'ai ouverte. + +--Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance? + +--Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi. + +--A son retour, que pensera-t-il? + +--Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il +aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée. + +--Quelle finesse! + +--Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble. + +--Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion +que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence. + +--Qu'en savez-vous? + +--Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me +sait ici. + +--Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous +en prie. + +Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage +par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et +précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un +souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide +eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur +la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main +qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au +plus vite du voisinage du portrait:--Venez et lisez-moi cette lettre, +bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme? + +--Non. + +--On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice? + +--Encore moins. + +--Mes prévisions sont à bout: je vous écoute. + +--C'est bien heureux. + +Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place +qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait +d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et +s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre. + +--Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon +mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort? + +--Jamais. + +Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se +recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de +Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le +lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle +partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle +représenta comme une femme au coeur faux, et comme s'étant mariée sans +amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle +avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant +plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait +inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense. + +--En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu +graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez +pas le tort de vous les rappeler,--permettez-moi de vous le dire,--trop +souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre +cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne +doit plus vous être contraire? + +--Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la +haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, +celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari. + + «Mon cher Maurice, + +»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal +masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi +et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi +volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu +que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce +bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où +notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point +d'élégie à propos de bal. + +»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette +fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit +chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour +Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des +moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette +satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour +t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter +que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans +éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop +souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an +passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux +ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne +sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir +contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en +compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous +n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de +cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit +convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse +en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre +pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de +Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour +ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, +laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi +sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: +je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté. + +»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre, +heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de +notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous +s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons +vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière +phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu. + +»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide. + +»Ton ami, + +»JULES LEFORT.» + +--Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette +lettre sous la dictée de la femme. + +--Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous +faire? + +--Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui +ne promettent pas de m'aider dans leur exécution. + +--Vous ai-je refusé mon concours? + +--Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour +qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que +j'accorde en retour des services qu'on me rend. + +--Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance +trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je +pas le vôtre? + +--Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout, +j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice. +Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta +femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas +la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe +que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, +toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y +aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion +du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son +évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis +où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à +ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira +hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y +conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari +m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!--celle de +passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet +homme.--Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue +coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des +ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour +qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules +Lefort... oui... + +--Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans +la sienne;--ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi +vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans +lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme. + +--Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de +contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin +de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice +éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments +réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari +avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? +Comment s'abuser, Édouard? + +Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité +d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé +Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible +de justifier sa haine pour sa cousine Hortense? + +Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide +avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en +épargner la confession entière. + +--Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement +sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage +parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce +qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort +contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un +malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures? +Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice? +Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est +la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez +qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession, +tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une +heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son +nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire +un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, +regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt +contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque +instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût, +c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire +de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est +plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils +sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de +nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme +un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine +qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus +profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet +enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église +sans prières, sans larmes, sans battements de coeur; qui en sont +sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari, +froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui, +pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront +chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées +par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité, +les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte +de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une +minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle +épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui +s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse +de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un +remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous +vous livrez à un rustre qui sourit,--le fat!--à sa pitoyable conquête; +il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop +heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance +tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins, +de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que +des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.--Édouard, je vous ai dit ma +vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration +irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage +ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de +bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous +m'avez aidée à le recouvrer. + +--Que faut-il faire pour cela, Léonide? + +--M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai +pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y +conduisit l'an passé. + +--Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage +découvert? + +--Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, son mari +sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront +pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne +sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de +plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et +danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long +sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se +dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus +jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou +celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du +notaire de Chantilly. Ceci me vengera. + +Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite +de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.--On nous avait +trompées, pensera-t-on.--On vous avait trompées, mesdames; elle ne +devait pas venir, elle est venue!--On la disait rongée par le chagrin, +par le dépit:--regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.--Ah! +voilà mon triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en +rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée +par la vengeance? + +--Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de +mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête? + +--Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux +costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous +courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que +Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne +m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance +de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son +affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais +pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître. + +--Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice +quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une +démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne +regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé? + +Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide, +ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le +plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance. + +Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut +qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit +l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce +sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit +comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez +lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans +des occasions tout aussi délicates. + +--Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, ne +songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions +équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion. + +Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que +je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi +constante et sans partage. + +--Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque +adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez croire la +douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au +dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention; mais j'étais +effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait: l'avez-vous +remarqué, Édouard? + +--Bonne Léonide! je lis dans votre coeur comme vous lisez dans le +mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la +rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et, +dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui +viennent me chercher dans cette prison embellie par vous de toute la +grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses... + +Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce +regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui +s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se +perd dans la volonté d'un autre. + +La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive +sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le +groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, dans un coin de la chambre +silencieuse et endormie: + +--Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton +front si patiemment, chaque matin? + +--Pour toi, Édouard. + +--Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine? + +Je suis un imposteur, pensa Édouard. + +--Pour toi. + +Quel rôle infâme je joue! se dit-il. + +--Ces yeux si beaux, cette bouche? + +--Pour toi. + +--Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme? +Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu convertis en +grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle j'aurais de la +jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune +fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange, +peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour, +tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité, +l'amour, c'est toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des +sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le coeur sans +crime, sans honte, sans remords. + +Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne +l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:--Mon Dieu! comme la +reconnaissance mène loin! + +Léonide s'était assoupie dans ses bras. + +Les femmes de notaire ont le sommeil dur. + +On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes. + +Je ne dis pas cela. + +--Mais! + +Je ne dis pas le contraire. + + + + +XI + + +Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de +son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris. + +Victor Reynier seul était de retour. + +C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants +de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins +chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les +corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure, +bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles, +s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'oeil. + +Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la +chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de toutes +parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent, +parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de +charrettes écrasent le pavé de la grande route, parce que la forge du +maréchal-ferrant ne retentit plus; mais, à la campagne, le dimanche est +peint dans l'air et sur la terre. Ainsi que ses habitants, le village +ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs, +sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent +de cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans la +semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide, +plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, quand les +oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une +expression du Midi, que le soleil revient des vêpres. + +--Ma soeur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir sous +ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque +chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait que le vert vous +siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté, +sauf du moins votre avis. Nous ne l'avons acheté qu'à condition. +Essayez-le donc, ma soeur. + +--En robe du matin, fou que vous êtes? + +--Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient +leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en sont pas moins bien pour +cela. + +--Il faut vous satisfaire. + +Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer +les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les +femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras +demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse. + +--C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes +délicieuse, ma soeur; on le garde, n'est-ce pas? + +--N'est-il pas un peu long? + +--C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! Les +châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied. + +--Mais il me semble alors... + +--Il vous semble mal, ma soeur. Vous avez tort de toujours douter +ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly. + +--Vrai, mon frère?--vous êtes superbe en me disant cela--vrai? + +--Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien. + +--Je vous écoute de toutes les forces de mon âme. + +--Maintenant, ma soeur, il n'y a presque plus de raison pour le +cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris. + +--Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel? + +--Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé. + +--Vous êtes fou, mon frère. + +--Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, si vous +ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le +projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus +un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les +plans se discutent; mais ce qui est un secret pour tout le monde, +excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On +suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et +le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à +Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous +avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé +échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: vous +n'entendez rien à la métaphysique. + +--Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de +savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs? + +--C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma +soeur. + +--Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un +mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché +avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. Vous +connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg +considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. Comme ce mécanicien +ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a +acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans +doute pour un de ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent +exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de +théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et +moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; mais un +chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre +pour le tracer, et, avant de les abattre, les acheter. Ne se doutant pas +le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les +quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont +vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures +inhabitables. + +--Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends +pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. + +--C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes +comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de +vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les +marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous +leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites +de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le +commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et le beau, +l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin +de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du +diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en +train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se +mêle pas de diriger lui-même les affaires, pourvu qu'il me laisse +exploiter son crédit, je vous garantis, ma soeur, que dans deux ans, +notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez +docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler +parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle +acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se +plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! on m'en +attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un +autre côté, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien +n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être. + +--Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre ambition... + +--Non pas, ma soeur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je +ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse. +Je vous fais riche: faites-moi heureux; je serai encore votre débiteur. +Mariez-moi, ma soeur! + +--Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus... + +--A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas? + +--Justement, mon frère. + +--Êtes-vous disposée, ma soeur? + +--Tout à fait. + +--Alors je suis à vos ordres. + +--Allons! + +--Que ce châle vous sied bien! + +--Oui, mais personne ne le verra. + +--Tout Paris. + +--Sur votre honneur? + +--Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs? + +--Toutes. + +--Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien +tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est sublime. + +De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil +d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques. +Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière saison aux pantalons +nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes +d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés avec le sachet +de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un +jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en +infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a +compromis son gosier. + +Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, en foulant +la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice. +On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y +inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux +angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la +manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les +arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps, +qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui +qui ne néglige pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de +sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans +l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans +la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. Le style +est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire. + +Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à +Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur +fortune là, dans cette jolie maison. Ils ne sont pas fâchés qu'elle soit +belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents +francs, à leurs mille écus; ils respirent les fleurs à travers la grille +et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En +approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là; ils +ont aperçu son chapeau de paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses, +toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux +éprouvent un frémissement au coeur en songeant que leurs bons parents +ont déposé là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot, +n'est-ce pas le mari? + +--Ma soeur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur +les papiers déposés la veille par M. Clavier.--Sont-ils lourds! + +--Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait +d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette +démarche? + +--Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété. +Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur. + +--Hâtez-vous, Victor! + +--Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin à +mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et +s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, mais à la condition +expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun +homme noble, de quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du +testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de +Chantilly.» + +--Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma soeur? + +--Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: c'est le pas de +monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte; +renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le! + +Reynier était déjà à la porte de la rue. + +Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille +par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de la Vendée. + +Quand Victor entra, elle chantait. + +--Ce n'était rien, ma soeur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais, +pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez +pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée. +Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de +sonner. Voulez-vous être convaincue, ma soeur, de ce mépris que je +vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à +Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire. + +Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont +eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du +département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins. + +«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de +M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens +originairement légués à sa soeur.» + +--Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le +monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais +si l'on avertissait la soeur de monsieur Dufour? + +--Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice? + +--Mais c'est une infamie. + +--Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la +violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore. + +«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les +biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa +mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à +l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde +la loi.» + +Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins, +monsieur Dufour ou sa soeur? + +--Ceci me surprend étrangement. + +--Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins +curieuse: + +«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au +tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de +folie, ladite demoiselle.» + +--Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la soeur, la soeur ses +cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal! +Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle! + +--Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon +Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma soeur. +Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille +Duplan? + +--Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette +petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de +campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son +grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos +étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons. + +--«Ce dossier,--est-il écrit de la main de Maurice,--contient l'acte de +naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne +pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze +ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent +cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, +je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et +une maison de campagne à Vineuil.» + +--Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards +sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah! +Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien! + +--Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en +a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur. + +--Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il +en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil. + +--Sans doute, ma soeur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle +question! + +--Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des +armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des +tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous +n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne +met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition. + +--Silence donc, ma soeur, dit Reynier en posant la main sur la bouche +de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis +terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en +touchant à l'arbre de la science. + +--Lirons-nous encore, ma soeur, ce dossier? c'est celui du +maréchal-ferrant, notre voisin. + +--Le mari de la belle Picarde? + +--Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour +ses ateliers dans les dépendances du château. + +--Passons cela, Victor; à quoi bon? + +--Son contrat de mariage. + +--Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il +n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en +ménage. + +--Son testament sous enveloppe. + +--Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,--il +paraît le plus insouciant des hommes. + +--Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce +importante. + +--Que faites-vous, Victor? + +--Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce +que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant. + +«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin. +L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance +criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme +suit.» + +--Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en +empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai. + +--Alors Maurice ira au bagne. + +Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, +pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de +trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe. + +La sonnette ébranla de nouveau la maison. + +--Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice! + +--Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa +soeur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis, +du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la +laitière qui sonnait pour la troisième fois. + +--C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle? + +--J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à +la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée! + +Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du +maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa +chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter. + +--Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers +de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but? + +--Très-bien, Victor. + +--Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit +de grand coeur? + +--Je crois le distinguer. + +--C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite. + +--Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor? + +--Et que fait-il lui-même? + +--Le jour baisse, ma soeur; dans deux heures Maurice sera de retour; +courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La +science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils +ont passé que par où ils sont revenus. + +Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté +d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre, +convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait +encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre +un temps précieux dans des communications inutiles à leur but. + +Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor +soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le coeur de +toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là +pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité, +les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où +l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la +voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles +rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. +Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et +comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main, +soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles +de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et +la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes +tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient: +c'est le soir. + +Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est +l'heure où l'on meurt. + +Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de +terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler: +puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait. + +Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il +copiait sur son album le titre des principales pièces. + +Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui +portait le nom de Lefort. + +--Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre. + +Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de +Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de +celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments, +il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir +autre chose que ces noms. + +Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine +lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres +effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui +en avait fait la base d'une future rédaction. + +Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: _Jeune +enfant.--Quarante mille francs sur sa tête--Reconnu par elle et par +Jules--Hortense--nommée comme sa mère._ + +Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la +reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur +mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à +Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à +Maurice dans ses lettres; oui,--je tiens la vérité, et elle ne +m'échappera pas!--Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à +rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son +avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela +est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été +sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de +la honte et de la douleur pour elle. + +--Vous parlez, je crois, ma soeur? + +--Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer. + +--Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous +dédommageât de vos recherches, ma soeur? Moi, rien, ou à peu près. + +--Moi, rien non plus. + +--En vérité, ma soeur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire +avec plus d'innocence. + +--Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si +peu de frais. + +--Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide. + +--Un véritable jeu d'enfant, Victor. + +--Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le +disais tantôt, passé notre dimanche. + +--Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret. + +--Le secret de quoi, ma soeur? + +--C'est ce que je me dis. + +--Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère +la peine d'être divulgué. + +--Je vous le jure. + +--Je vous le jure aussi. + +Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le +frère et la soeur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur +indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les +dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice. + +Léonide et Victor en sortirent. + +Sur le carré, Victor prit la main de sa soeur et lui dit:--Il ne +dépend plus que de vous que je sois heureux. + +--Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous. + +--Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma +soeur; merci! + +--Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en +attendant Maurice. + +Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses. + + + + +XII + + +A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait. + +La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des +chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité +d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est +événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir +comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la +journée pour les habitants qui rentraient. + +Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint +de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux, +les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour +lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir +possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il +distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un +souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa +femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du +haut du perron, répétait avec orgueil à sa soeur: «Eh bien! +trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?» + +Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de +pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni +qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market. + +Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs. + +Léonide disait au fond de son coeur:--Nous avons des chevaux! + +--C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre +goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus +courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les +abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus +fréquents voyages à Senlis, à Paris même. + +Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment, +regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la +reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du +coeur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant +son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été +forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un +sourire pour remercier. + +Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait, +Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa +montre et dit: + +--Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un +tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide? + +Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de +celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les +sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé +de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des +violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses. + +C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme. + +Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en +plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère +que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace +indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur +dernière promenade. + +Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son +âme à la fumée. + +Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté +docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais +son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le +balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de +toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres +d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte +éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus +courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais +tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des +lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes +de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais +dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais +s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel. + +La calèche s'arrêta. + +Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à +la dernière barrière des allées. + +Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné +des étangs. + +Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis +d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface +desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges +endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles +de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait, +semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre +des nuages. + +Léonide demanda son manteau; elle avait froid. + +A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine +Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses +lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a +dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée; +château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à +ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit +petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si +mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le +château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans +cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et +un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir +d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid +d'hirondelle l'entraînera dans sa chute. + +Victor alluma un nouveau cigare. + +Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château, +placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq +autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe +verdâtre. + +Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs +produisaient le plus joli coup d'oeil: qu'ils avaient bien grandi +depuis qu'il ne les avait vus. + +Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou +de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage +qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif, +Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe. + +Ils étaient descendus tous trois de la calèche. + +--Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen +avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu? + +--Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il? + +--Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs? + +--Enfin!--Le maudit vieillard a été dur. + +--Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans +six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait +par ses regrets.--M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de +son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant +pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que +M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous +l'avons empêché dans ce droit: alors... + +--Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide. + +Un regard significatif lui fut lancé. + +--Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide? + +--Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma soeur brûlait de savoir où en +étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai +mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma soeur +est discrète... + +--Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie; +seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second +à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous +le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi +que toutes ses dépendances... + +--Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant +Léonide. + +--A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour? + +--S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore! + +--Irons-nous habiter ce château, messieurs? + +--Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à +cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en +comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et +plomb: le profit sera immense. + +--Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le +coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous +bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec +pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus +bel effet. + +--Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi +les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez +dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs. +N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre +propriété? + +--Vous nous raillez, ma soeur; mais est-ce en vérité une faute de +démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni +assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour +illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme +vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules? +Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et +nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des +Montmorency; des industriels, ma soeur, et non des héros. + +--Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne +regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de +grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si +nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons +mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa +distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité, +elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la +preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, +Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance +s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de +raisonnables désirs. + +Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait +ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et +avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire +bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur +d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres +l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, +à l'heure prochaine où elle arriverait. + +--Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour +de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous +proposerais de vivre, sans rompre pourtant,--j'aime trop vos habitudes, +Léonide,--avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous +une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, +la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un +plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: +si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux +pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma +fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je +garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je +la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque +ferme-modèle. + +Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait. + +--Contenez-vous, ma soeur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon +affaire, et c'est le moment d'en parler. + +--Je ne vous ai jamais dit, Maurice,--c'est une justice que vous me +devez,--que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau. +Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province; +jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes +goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant, +tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me +plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la +retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une +de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez +point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de +ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point +entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï? + +--Bien, ma soeur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent +aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire +meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous +avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons +bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie +de demander des ananas. + +--Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de +province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout +aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des +jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui +s'excluent. + +--Tu exclus le vin de Champagne? + +--Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on +l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas. +Les moeurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets, +ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus +vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où, +à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques +pâles et sans saveur. + +--Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche, +mais frappé: c'est champêtre. + +--Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins +toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa +femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages +de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor, +tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points +de vue ne vous manqueront pas.--En automne vous peindrez. Ici, le +printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous +pêcherons ici même, dans les étangs. + +Victor se frotta hypocritement les mains. + +--Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des +soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en +vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes +figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce +qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai +l'expérience, il y a des coeurs d'amis, des dévouements à toute heure +et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, +oui, Victor,--car toi aussi tu as besoin d'être prêché,--je ne désespère +pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de +mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous +ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris. + +--Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint. + +--Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous +arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si +flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les +résistances extérieures. + +--Lesquelles, Léonide? + +--Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des +soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les +uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites +jalousies? + +--Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à +vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier, +lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême. + +--Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi de +le croire, vous ne l'aurez pas. + +--Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le +jure, et cela, lundi. + +--Mais c'est demain lundi, Maurice. + +--Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai +une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me réserve l'ennui de +faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis +pas fâché d'avoir de ces réunions: elles couvriront mes absences de +Chantilly. En me voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit +moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention. + +Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il +n'affectionnait guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, de +ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la +marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de Léonide et de son +mari. Ils passèrent. + +Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper +à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des +chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer qui s'était faussé à la +descente du chemin des étangs. + +Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il ne fallait +pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, mon mari l'aurait +rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous nous sommes aperçus que vous +l'aviez oubliée, vous n'étiez pas encore au haut de la montée; mais il +était si tard que nous n'avons pas couru après vous.» + +Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: il ne +jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse. + +--Tenez, ajouta celle-ci, voilà! Bonne promenade! que je vous souhaite: +la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit. + +La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant la +croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor. + +--Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! Oubliée ici, +dans la nuit!--l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son +cavalier!--Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira +le mystère. Quant au cheval, il boitera: tant pis! + +Allons à leur rencontre, maintenant. + +Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs. + +--Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait +Léonide à Maurice. + +--Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui +apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises +de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre +Édouard! + +--Que lui direz-vous, pourtant? + +--Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la +faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des +meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans +laquelle,--mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,--ce parti +périra. + +--Effrayez-le; oui,--dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter +pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti. +Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de +la déception de ses espérances, et surtout de la position plus +aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je +crains,--des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir +cette crainte,--qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes +sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois. + +--Quelle imprudence!--C'est qu'il nous compromet autant que lui; +Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je +vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances +et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me +contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état +actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si +sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté +de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille +de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de +campagne. Le moment de cette restitution me semble venu. + +L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions +expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin +impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse, +amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à +solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une +peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles; +sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à +la première douleur; dès que le coeur se plaint, elles répondent. + +--Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien, +afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes +papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des +forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!--Vivre avec ce +secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une +trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que +je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait +la ruine de mes croyances. + +Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma +générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi; +ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de +peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon +amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que +la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons +encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel +Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le coeur? + +Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel +Debray. + +--A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a pas osé, +pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle +soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami, +mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet +ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie +d'Édouard? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes +politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos +principes aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a +cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la +sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez point une +solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé +au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé,--n'exagérez +pas votre délicatesse,--Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec +réflexion. Parce qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de +lui répondre: Voilà le mien?--Mais si vous aviez beaucoup de missions +semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et +seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se +dépouillerait sur vous. Il vous faudrait avoir de la délicatesse, de la +fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le +souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir +dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver +un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir +aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait +exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à +la famille d'Édouard: votre fortune, votre rang dans le monde, ce que +vous êtes enfin, est son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions, +je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la +moitié, Maurice. + +--Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé +pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir! Tout ce que +vous m'avez dit en faveur d'Édouard, je le pensais.--Mais le plus +impénétrable silence là-dessus.--Voici Victor.--Pourquoi n'êtes-vous pas +toujours aussi bonne pour moi, Léonide? + +--Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice... + +Victor les rejoignit. + +--Écoutez-bien, pèlerins égarés: + +Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche. + +Et Reynier commença son épisode au bruit des roues broyant les feuilles +tombées. + + * * * * * + +En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort. + +Quand il l'eut parcourue, il dit:--Mon amie, vous irez au bal de Senlis; +j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta +rien. + +--Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne +me permît pas d'aller à ce bal! + +--Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice. + +Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les +routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est d'ailleurs +plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis. + +--Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait +été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût +craint de paraître le provoquer. + +--Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal +cette année. + +--Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché, +mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse. + +Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire. + +--Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis: +c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce bal.--Et moi! + + + + +XIII + + +L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez +Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières +promenades d'automne, aux étangs de Commelle. + +Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le +vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions. + +Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de +Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à +ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de +complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin, +il lisait les colonnes du _Moniteur_ ou causait à voix basse avec +Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse +de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était +certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en +loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. +Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans +être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture. +Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient, +s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres +rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la +salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le +vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée: +«Quand vous serez fatigué nous partirons.» + +Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de +fondation. + +--Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé +à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué, +n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment +plus de maintien. Ma femme l'aime comme une soeur. Ici vous n'avez pas +à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et +si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens +que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne +répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de +s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à +Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination +ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence +de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage. +Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères, +également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. +Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de +Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre +prudence devancera toujours la vôtre. + +--J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma +profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous +ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la +jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien +après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me +trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que +Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle +s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris +chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient +suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul +ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse +des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela +signifierait-il quelque chose. + +--Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure +Maurice. Serait-ce le coeur qui parlât en elle, il n'y aurait encore +aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir +d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en +l'appelant dans le monde réel. + +La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure +en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se +forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit +entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports +d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige +au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à +cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens +veillent. + +Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province +surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est +cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la +vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr, +et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin +d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage +reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à +bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en +ont le caractère, personne n'y a quinze ans. + +Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au +fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de +monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble +indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le +trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a +sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, +femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes +surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule. + +Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion +bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il +rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et +l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions +et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils +respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de +pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques. + +Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur +tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont +sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Éteints et +muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme +une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les +luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la +chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de +marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent, +à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les _Mille +et Une Nuits_. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur la tapisserie; +il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde. + +Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des +assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts, +d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas +avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement +le plus absolu. + +--Vous êtes triste, Caroline. + +--Non, madame. + +--Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis. + +--Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure. + +--A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère +contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne +trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile, +vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous +l'apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. Il +vous manque une mère; vous n'avez pas de soeur: pourquoi ne vous +feriez-vous pas une amie bien dévouée, bien attentive?... + +Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans les +siennes. + +--Que dirais-je à cette amie? + +--Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos pensées les +plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité +des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle +supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à +l'objet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être +plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette +amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait +toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous +disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à +cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit +dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous +pourriez répondre à cette amie: «Non,» mais vous n'arracheriez pas votre +main de la sienne. + +C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline, +que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec +une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre, +encore moins habile que Léonide. + +--Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque +tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie. + +--Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection +est digne de vous? + +--Je n'ai pas d'affection... je ne sais... + +--S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos +doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous +conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je +suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste, +à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix. + +--Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque autant que je +vous aime. + +--Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre +inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le +mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme; il +souffre,--il nous le confie chaque jour,--de penser qu'il peut vous +laisser, par une mort trop prompte, seule et isolée au monde. Dût-il +vivre encore de longues années, son arrière-vieillesse serait consolée +d'avoir pour appui une nouvelle famille..... + +--Il vous a dit cela, madame? + +--Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon enfant, pour +cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance suis en position de +vous dire la manière dont monsieur Clavier apprendra votre amour. + +--Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque vous m'aimez +tant... + +Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut que +rougir. + +Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, bruyant +comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle de billard, d'une +main agitant victorieusement une queue, tenant dans l'autre un verre de +punch, et criant de manière à troubler le boston, l'écarté et le loto, +trinité silencieuse et presque endormie, qu'il avait gagné la poule; une +poule superbe! une poule de cinquante francs! + +--Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes les +figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation de +Victor. + +--Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant chacun, en +mouchant mal à propos les bougies, en marchant sur les fiches, en +bouleversant les cartons du loto. Ce fut un coup de vent qui souffla des +ternes où il n'y avait que des ambes, réduisit d'imminents _tombola_ à +la nudité de l'extrait, et mit à découvert des écarts sous lesquels +reposait le sort de la partie. + +Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près de M. +Clavier, et lui proposa une partie. + +Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos lointains +et perdus. + +Les jeux recommencèrent. + +Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse de +Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait compte des +progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale de son hôte. Il était +parvenu à le rendre moins farouche à mesure qu'il avait gagné de +l'opinion qu'elle serait moins hostile au vieillard. En se rapprochant, +les préjugés réciproques s'étaient évanouis; un grand pas était fait. + +Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de +Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée +de son frère. + +--Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre +réunion? + +--Oui, madame. + +--Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse? + +--Beaucoup. + +--Et monsieur Ernest? + +--Je ne le connais pas. + +--Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable? + +--Il est fort enjoué. + +--Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes +pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en faire l'éloge. + +--Je l'estime beaucoup, madame. + +--Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir. +C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est +possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir +cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant +plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait +heureux d'obtenir la main. + +Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses +insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas: + +--Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié. + +Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique +avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu +un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins +bords: il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table +d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il +baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à +laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait +encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion +lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à +vous! échec à la dame! + +Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des +bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la +soirée et faire diversion. + +--Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir. + +--Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts. + +--Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela! + +Les mamans souriaient avec finesse. + +--Est-ce le nain jaune? + +--Non, messieurs, mieux que cela. + +--Est-ce l'as courant? + +--Vous ne devinez pas, mesdemoiselles? + +--Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas. + +--Vous n'y êtes pas encore. + +--Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles. + +--Voyons, parlez, lui dit Léonide. + +--Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence. + +Maurice sonna. + +Un domestique apporta une corbeille voilée. + +Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La +corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis +d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des +dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de +quincaillerie. + +--Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie +tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne +toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce. + +--Oh! c'est charmant, quel bonheur! + +Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les mères +payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la +complaisance de Maurice. + +--De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à +celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le +mériteraient. + +--Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice. + +--Nous verrons cela. + +--Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez +dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge +de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du +silence! + +C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M. +Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et, +soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là, car il était +partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille. + +Léonide commença à nommer les lots. + +Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On +courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le +retournait de cent façons. Des coeurs battaient, des applaudissements +accompagnaient les meilleurs lots. + +Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.--Le regard de +monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes pas heureux, mon +enfant, vous le savez.» + +Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile +étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier +amena avec peine pour elle un lot plus volumineux que les autres. On vit +d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin +une étoffe de soie blanche et verte: c'était une ombrelle. + +C'est le plus beau lot: les bravos retentissent. Toutes les jeunes +demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'elles ont été moins bien +partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, avec un +tremblement nerveux mis naturellement sur le compte de la joie, reçoit +l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, tremblante et +décolorée, auprès de M. Clavier. + +--Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que vous perdîtes +l'automne dernier dans la forêt. On dirait la même. + +La remarque est faite par M. Clavier: elle achève l'abattement de +Caroline. + +Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir. + +Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaux sur les +épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci rendent à +leurs mères, les domestiques allument leurs falots dans l'antichambre. + +Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose dans +Chantilly: on entend la neige bondir mollement sur la pelouse. + +Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la bougie +mourante, Léonide réfléchit profondément. + +Caroline de Meilhan non plus ne dort pas. + + + + +XIV + + +Quelques semaines après cette soirée, M. Clavier s'acheminait selon son +habitude vers la grille du jardin pour la fermer, quand l'afficheur +public vint coller un placard contre l'un des piliers de la porte. + +Comme la vue de M. Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il allait +être nuit, il fut obligé, pour savoir le contenu de l'affiche, d'avoir +recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline. + +A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, et lut +d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature +municipale, ces premières lignes: + +«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort +le nommé Édouard de Calvaincourt...» + +Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent: elle est +obligée de recommencer une lecture dont l'impression, quoique profonde, +s'explique en pareil cas par la sensibilité la plus commune: + +--Ne vous effrayez point, Caroline; cet arrêt n'a pas encore reçu +peut-être son exécution. + +Elle reprend: + +«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort +le nommé Édouard de Calvaincourt pour avoir attisé la guerre civile en +Vendée, et conspiré à main armée contre l'État.» + +Le poignard entra deux fois dans le coeur de Caroline, de plus en plus +défaillante, près de se trahir par l'excès de la douleur. + +Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de notoriété +publique que le condamné était, depuis plusieurs mois, caché dans +l'arrondissement de Chantilly, et que tout habitant devait s'attendre à +l'estime du gouvernement et de ses concitoyens s'il découvrait le +coupable dans sa retraite pour le livrer à la justice. + +--L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, pour dénoncer +un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle donc plus aujourd'hui mettre +une tête à prix! le prix du sang s'appelle estime! + +Des pleurs!--sans doute, c'est noble! c'est dû au malheur!--Pleurez, mon +enfant! J'aime à vous voir ainsi; quand on donne des larmes à ceux qui +ne nous sont rien, on répandrait son sang pour ceux qu'on aime. + +Mais ils le dénonceront! on a toujours dénoncé: plaie humaine impossible +à fermer. Ce soir, avant demain, le bruit courra dans les campagnes que +le gouvernement donne un million à qui ramènera le fugitif. Un million! +on vous jettera six francs, misérables! comme pour une tête de loup.--A +tout prendre, six francs valent encore mieux que l'estime des +gouvernements et des citoyens qui encouragent les délateurs. + +Qu'il vienne ici! que le sort le pousse à notre porte.--Je veux qu'elle +reste ouverte désormais--et il verra le cas qu'on fait ici des ordres du +gouvernement. Le dénoncer! mais la maison sera à lui, notre table, mon +lit, notre vie pour le défendre. Oh! qu'il vienne! qu'il vienne! + +Pas de pleurs! pas de pleurs! Caroline! du mépris,--pas du mépris,--il +va faire nuit, suivez-moi! Commençons notre tâche. + +Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur de +l'affiche, il lui dit:--Déchirez sans peur, mon enfant, déchirez! + +L'affiche fut enlevée. + +--Aux autres maintenant. + +Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. Au bout +d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans tout le bourg. + +Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline; +pendant longtemps elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui ne +cessa que par l'épanchement de ses sanglots et de ses larmes. + +M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du jardin et +du salon, il passa la nuit à écouter si aucun pas ne foulait en fuyant +le chemin tracé par son inquiète générosité. + + + + +XV + + +Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant, +sur un des côtés, la grande route de Chantilly à Paris. + +Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que pénible, les +chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux. + +--N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque distance. +Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide. +Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois. + +--C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets? + +--Diable! j'avais recommandé pourtant à ma soeur de les mettre sur la +table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura +rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord; +ensuite... mais, arrêtez, Joseph. + +Le cocher arrêta. + +--Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il y aurait +quelque imprudence à la parcourir sans précaution? + +--Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et +repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions fort bien être +attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre. + +--Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les +pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!--nous sommes déjà loin,--songe. +Bah! + +--Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant, +que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à +Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, la caisse des +contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le +percepteur en est encore malade. + +--Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les heures +qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly. + +Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra +dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice, +qui descendit seul. + +--Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les pistolets. Je +n'éveillerai même pas Léonide. + +Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra. + +Toutes les lumières étaient éteintes. + +Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table où Léonide +devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas. + +La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher +dont il avait la clé sur lui. + +Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de peur +d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en +chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la précaution +la plus attentive, il glissa presque sans frottement la clé dans la +serrure. La clé cria,--maudite clé!--Une pression plus dure, un coup sec +du poignet, assourdit le cri.--Un tour de gagné.--L'armoire était fermée +à deux tours! Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle +éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été +bien plus simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit +cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou ouvrir +alors, c'était s'exposer à produire le même bruit. + +Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et +l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été fermée, les +pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant tous les échos +de l'appartement. + +--C'est moi!--c'est Maurice!--Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais +mes pistolets,--Léonide, c'est moi.--Et, en répétant une troisième fois +c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa femme, tout en tremblant de +la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte, qu'il ne l'entend ni +se plaindre ni respirer. + +--Serait-elle évanouie? + +Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est +pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. Il se porte vers +l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue. + +--Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!--Au +jardin?--Et que faire? il y a trois pouces de neige. Au salon? j'en +sors.--Dans sa chambre? j'y suis.--Nulle part.--Où donc? + +Mais alors?--Oh!--non l'idée est absurde,--la supposition atroce. A quoi +bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, comme de coutume, jusqu'à +l'entrée du caveau; j'en ai moi-même fermé la trappe. La trappe est donc +fermée, je ne suis pas fou.--Bien.--Mettons de l'ordre dans mes +idées.--Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses +genoux cognaient, en se heurtant, le bois du lit.--En vérité, je me +trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?--je +n'y suis plus.--Je les ai sous le bras et je les cherche.--C'est +bien.--Maintenant, je vais descendre.--Elle aura été... sans doute... à +quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit qu'elle était allée?... +Oh! que je me fais du mal inutilement! Mais c'est honteux... quelles +pensées! Assurons-nous: ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle +à manger; et si elle est ouverte, alors... + +La trappe était ouverte. + +Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité +extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient. + +La trappe était ouverte! + +Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe +élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. Il +plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du +caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là-bas: +sa femme! + +Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête +bruyante, la main armée. + +La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur +les trois marches de communication du pavillon au caveau. + +Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, en allongeant +la tête: il monta la première. + +Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces +rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa face aux +carreaux. + +Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de +leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: c'étaient bien un +homme et une femme: c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Édouard, +mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais +corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si +monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de +l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements +renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le +carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de +cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement +positif de sa vie. + +Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui. + +Décidément il allait frapper, se faire ouvrir. + +--Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare! +J'entrerai le chapeau à la main. + +Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace +de son haleine sur les carreaux. + +--Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je +le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma +récompense.--Le tuer!--ce n'est pas assez. + +Et si je le dénonçais! + +Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice. + +--Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce. +Consolante idée!--L'hospitalité? dira-t-on.--Et l'adultère? +répondra-t-on.--C'est vil, la délation; c'est donc beau ce qu'il fait? + +Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets. + +--Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte, +le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une +heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie +du Palais; c'est cela! + +Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. A la +dernière, une crainte le frappe. + +--Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et +écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas +quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me +demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez +moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet +inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. +Voilà! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire? + +Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne manque plus +qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une +résolution! + +Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine du +caveau s'ouvre. + +Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit cesse; la +porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son +passage!--elle ou lui! + +Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres +grotesques derrière les implacables carreaux. + +Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: il est déjà +là-haut. + +Cet habit est celui d'Édouard.--Il le reconnaît bien. Que veut dire ce +vêtement jeté avec des éclats de rire?--En sont-ils maintenant à +l'orgie? + +--Les dénoncer? non!--Mais... Et il exhale un soupir de victoire.--Puis +il rit comme un malade dans ses rêves,--mais... + +Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux montres en +diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues--et il les glisse +dans les poches de l'habit d'Édouard. + +Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un +dénonciateur:--je suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a volé. +Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. Que +répondra-t-il? Qu'il se nomme:--et son nom seul le dénonce. Qu'il taise +sa famille:--et il est condamné comme voleur!--Comme voleur! + +Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.--Édouard m'a fait +infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon +front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule. + +Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce +cri:--Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement! + +Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés chez moi; +à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si +riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on +y croie, tout sera découvert!--alors ma vengeance reste ignoble, inutile +et petite. + +Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de +déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y +avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la +porte du pavillon. + +Se résumant froidement,--il se dit: Deux moyens me restent: la tuer et +m'exiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon +existence,--ou me taire: renvoyer Édouard sans rien lui laisser +soupçonner,--garder ma femme... comme tant d'autres. Je croyais que cela +était impossible sans mourir. + +Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se +poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, +confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe. +Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible +cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son +coeur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois +les marches du caveau, traversa le salon, descendit au jardin, en ferma +la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler +aux chauves-souris. + +--J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor? + +--Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes. + +Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent. + + + + +XVI + + +Maurice, à sa première sortie, était à peine monté en voiture avec son +beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au pavillon d'Édouard: ce +qui explique la scène du chapitre précédent. + +Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle en avait +l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de revenir, une fois +parti. La fatalité avait amené le reste. + +Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de son mari, et +qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti de quitter +Chantilly sans se venger, son entrevue avec Édouard ne pouvait figurer +qu'ici. + +--Vite! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite!--Tenez, voilà pour +vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. Voyez! c'est +superbe; de l'hermine partout. Mais nous admirerons plus tard. Dix +heures déjà! cinquante minutes pour nous rendre à Senlis; il sera près +de onze heures quand nous arriverons. Hésiteriez-vous, Édouard? + +--Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet +pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi! +mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant +que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue. +Vous n'êtes point,--convenez-en,--d'un caractère à vous contenter du +plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous venger... +Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir +sous le masque, je n'en croirais rien. + +--Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un +ton railleur; mais continuez vos conseils. + +--N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et +pour une autre personne l'occasion d'une rencontre fâcheuse au lieu +d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont vous ne +serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir +demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, +c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec +cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, +Léonide, que vous comprissiez cela. + +--Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! Restez donc ici; +qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma +vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si +j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller +d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre +les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances +défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. +Édouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de +respect que je me dois. + +--Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui assure que +madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous +entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle +parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque +conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que +vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je +redoute tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces +petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal. + +--Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache +d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table,--dans +ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux +carreaux de la porte vitrée,--capitulons. Combien d'heures voulez-vous +que nous passions au bal de Senlis, Édouard? + +--La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? Est-ce que +dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage +d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à +personne. + +Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement, +Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide +et lui dit: + +--Y souscrivez-vous? + +C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient découpé, +sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement +cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de +Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection. +On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur +qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, +s'il est exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus +naturel. + +Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard la peine +mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle +n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances +opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où +Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée, +le noeud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline +qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui était-elle dans la forêt, +lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Édouard? c'est impossible, avait +d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une +femme dit: C'est impossible, elle doute déjà, si elle ne croit +fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, +pour arracher à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse +supposition. + +--Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient à ceci: «Vous +n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua Léonide d'un ton presque +blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous +n'osez vous avouer. + +Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur +que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout, +elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime.» + +--Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie que dans +d'autres. + +Édouard fut soulagé. + +--Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari, +recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant +celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup +d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je +n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les +recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de +circonspection à sa conduite. + +--Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons +trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce +costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine; on +jurerait que l'enfer l'a brodée de toutes ses langues de feu. Approchez +que je l'admire. Mais prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez +reconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher +sous une mantille un peu ample. + +--Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Édouard; +as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par +la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je +n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas +qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais +plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale +n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait +accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à +ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée +à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes +est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas +caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le +trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le +dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner +du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou +de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée. +Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui +tonneraient ainsi à nos oreilles: «_Je te connais, Édouard de +Calvaincourt!_ Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non, +restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de +coeur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant, +lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je +voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore. + +Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle +aimait à lui faire sentir les palpitations de son coeur à travers le +juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si +avantageusement son costume de Bohémienne. + +--Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon +tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont +plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est +rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un +assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que +j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai +vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains +ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma +parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez +hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans +ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix. + +--Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence +même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les +soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on +chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont +transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la +vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise +sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une +spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est +une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que +nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous +serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par +des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de +notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de +chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec +l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le +porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, +moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,--moi j'en frémis,--que le pierrot qui +te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le +polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur +des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre +les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile? + +--Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons +plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses +perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous +l'aurons été pour rien. + +Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta +dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il +quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de +désespoir. + +--Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant +réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une +occasion dans ma vie,--ne fût-ce que pour en rire dans ma +vieillesse,--où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le +greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers +de gendarmerie, porteurs de mon signalement. + +Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, +étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux +déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le +galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent +essoufflés sur la causeuse. + +C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir +tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient +exaspéré. + +Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle +emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci +ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert +avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même +grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard +crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de +L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau +de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus +tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas +sollicité. Il le cacha sous son habit. + +--Et maintenant, partons, Léonide, partons! + +--N'oublions-nous rien, Édouard? + +--Parbleu si, mon amie: mes pistolets. + +--Tes pistolets! + +--Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite +boîte encore. + +--Que veux-tu en faire, Édouard? + +--Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des +gendarmes. + +--Du poison! Édouard? + +--Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras. + + + + +XVII + + +Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le +clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à +l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant +par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du +jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture: +diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui +rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de +Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui +sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas +d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à +la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont +l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au +bouquet de fleurs d'oranger. + +La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de +lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les +frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition +des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois +prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des +loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et +accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la +bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui +les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées +commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant +la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du +collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau. + +Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les +rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge +d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt +foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la +crème. + +Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, +a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu +d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec +le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les +établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de +décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à +métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes +parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la +mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la +sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil +municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la +dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à +donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole +de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils +du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie +aux deux bouts de la salle de jeu. + +En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à +raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une +égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs +ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches +portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser +le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui +limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des +électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de +joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil +de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un +instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au +contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt. + +On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les +toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals +de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de +modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des +plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées +de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager +plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, +reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des +prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités +impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et +d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de +satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des +visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à +ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les +négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra +cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le +masque a inspirées! + +Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux +éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son +costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit +de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la +retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de +Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et +rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie +avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu +tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, +qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches +miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues +paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre +mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de +soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les +premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les +vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, +à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un +collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se +divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de +ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, +jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la +même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, +jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, +mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre +compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à +ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent +d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore +en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau. + +M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il +passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de +jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, +aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous +sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles +soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution +du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques +signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la +mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de +conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue +d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore +à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble +origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la +révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à +côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. +Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement +leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs +de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont +parle Tacite, mais jamais au Spartacus. + +Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y +trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez +ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous +foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont +longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et +dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent +grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats +lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux +druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la +primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine +est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe +comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers +âges du monde. Ce sont les _hommes conventionnels_. + +L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de +lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le +plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait +l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible +que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées +contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de +ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier +trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le +président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, +assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie +générale par un travestissement coupable. + +Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard +qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son +côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement. + +Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est +croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas +d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque +tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie +n'enfoncerait-elle pas dans le coeur de cette enfant, si étrangère à +la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle +jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de +Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard. +De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une +jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se +joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras +encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de +se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il +désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette +soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques +torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau +d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas +même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il +n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher +d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce +bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: +pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais +cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence +que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? +Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler +l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à +n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles. + +Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue. + +Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition +le coeur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la +conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la +danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de +M. Clavier. + +Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à +laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait, +éveilla l'attention d'Édouard. + +Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux +groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec +sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec +effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main. + +Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques +minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment +raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu +décontenancées à leur place, meurtries au coeur de quelque bonne +vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice. + +Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles, +offraient la main, mais non sans hésiter. + +Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son +masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa. + +Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique, +et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de +dix-huit ans à la devineresse. + +Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un +passage aux têtes les plus impatientes de voir. + +--Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de +quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de +fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes +tous les deux? + +--C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue. + +--Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est +trop jolie pour qu'on la coupe. + +Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:--Calme-toi. J'ai dit: Deux +hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre. +L'oracle est-il si menteur pour cela! + +--C'est encore faux? + +--Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe! + +Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque +jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle. + +Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette +malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager +l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A +l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il +jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment +l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge +n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie. + +--Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme +déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa +dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau +d'un enfant.--Lis dans ma main, Bohémienne! + +--Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en +riant follement aux éclats; oh! dans ta main! + +--Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne? + +--C'est que je ne l'oserais jamais. + +--Ne serait-elle pas assez blanche? + +--Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée +de la soirée. L'impossibilité n'est pas là. + +On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans +l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie +bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait +d'un bout de la salle à l'autre bout: + +--C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne. + +--Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille! + +--Non, elle est plus grande. + +--Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme +d'inspecteur forestier? Comparons. + +Un monte au-ciel de six pieds s'avançait. + +--Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste +retiré à Vineuil, tout simplement. + +--Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure. + +--Ajoutez, poursuivait un autre, même voix. + +--Elle parle vite comme elle. + +--Elle rit comme elle. + +--C'est elle! On te connaît, Bohémienne! + +--Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la +confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur +cette observation de la Bohémienne. + +Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un +point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune. + +--Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne. + +--Dans tes doigts, petite mère. + +--Dans mes doigts? + +--La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner. +Elle avait enfin compris. + +Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança +brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle. + +Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche. + +Édouard se plaça derrière cet homme. + +--Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de +lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!... + +Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la +forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir +de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de +ses burlesques réquisitoires. + +--C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua +solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de +Haut-Lieu. + +--Très-bien! Après, Bohémienne? + +--Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de +la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un +dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de +Haut-Lieu que je dois prophétiser? + +L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert +de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque +de Léonide. Le masque allait tomber. + +Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui +l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche. + +Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne; +sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux +polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle +s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique. +Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée +madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant, +menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de +poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une +voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis. + +Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur les membres +d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de +Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà +immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du +secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable +spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté +de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que +la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la +verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances +contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle +qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide +portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de +cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première +syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le +cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé; +elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage. + +C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de +reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se +faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile; +le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles, +que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était +la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la +magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se +risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait +pourquoi. + +Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le +sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de +paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les +alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples +mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à +Léonide. + +Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour +l'acquit de leur archet. + +La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout +aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités +blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout. +Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à +deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux +costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le +sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le +colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre. +En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés +à la porte d'entrée. + +Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune +personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne. + +--Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va +pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable +Pluton est un père, et cette laitière sa fille. + +Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et +des gestes respectueux. + +--Voyons ta main, ma laitière? + +Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:--Il me faut deux +témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont +ici, rassurez-vous. + +Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec +elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes +gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les +forçait de jouer. + +--Comédie complète, messieurs. + +--Voici le vieillard,--Léonide désigna le Pluton,--voici le tuteur, le +barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage... + +Pluton eut une faiblesse. + +--Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce. + +--Sa nièce, la voilà. + +--Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce; +dans trois mois le monde dira: C'est sa femme. + +Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le +vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes. + +--Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle. + +--La folle ce n'est pas moi, c'est la soeur de monsieur, de ce +respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle +s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient, +ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une +requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas +ses biens à sa vénérable servante. + +--Tu as donc parlé, mon frère? + +--Non, c'est toi! + +--Je n'ai rien dit. + +--Tu as tout dit! + +Les deux frères étaient prêts à se déchirer. + +--Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la +laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa soeur, et sa +soeur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont +interdits. + +--Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai? + +--Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton. + +Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit. + +Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages. + +Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse +Léonide et la promène en triomphe autour du bal. + +Édouard se ronge le coeur. + +--Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui +avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que +cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée +de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite +le dénoncer ici. + +Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert. + +--Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes +particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le +visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives. + +Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard. + +--Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon +mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous +comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour +la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est +tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre +d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne +vois pas qui se lèverait. + +--Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement +pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une +vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix +sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez +basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez +abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son +masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au +mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à +permettre ces libertés. + +--Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des +blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je +respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont +permises aussi. + +Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice. + +Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à +Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M. +Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune +fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable +fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires +contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés, +éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour +l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de +Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris. +Ils s'amusaient tout simplement. + +Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à +Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se +monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret +pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait +probablement éclater. + +--Toutes trois fort jolies, soeurs toutes trois, que voulez-vous +savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel; +suivez-moi.--Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une +avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on +vit le ciel.--Regardez ces étoiles.--Son doigt était levé. + +Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron +du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du +mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes +allumées. + +--Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le _Cocher_, elle a présidé à la +naissance de votre père; celle-là, c'est la _Bacchante_, votre mère est +sous sa protection immédiate; vos maris sont dans _la voie Lactée_, et +le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune. + +Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux +compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun, +Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs, +appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé +de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur +l'opportunité de plus longues révélations. + +--Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour +nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque? + +--Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient. + +--Oui! oui! elles nous amusent. + +--Place à la valse! assez de méchants propos! + +--Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne: +déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à +entamer. + +--Nous danserons! + +--Elle parlera! + +--C'est ce que nous allons voir. + +--C'est ce que nous allons entendre. + +Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: _A vos places, +mesdames! En avant deux!_ ne ralliaient personne. + +Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les +groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide: + +--Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant. + +--Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, +mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien. + +--Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est +fait pour toi; exerce ta sagacité. + +--Tu es maître de forges. + +--Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce +colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat? + +Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide. + +--Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout +bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je +divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas? +Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de +projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta +femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de +la justice; tu es maître de forges! + +--Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie. +Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties. + +Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; +c'était plaisir à le voir. + +--Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon +confesseur et à mon notaire. Je me vengerai. + +--Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant +sur l'épaule. + +Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges. + +--J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la +mienne. + +Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui +avait lancé cette idée; l'homme avait disparu. + +Édouard venait de sauver la vie à Maurice. + +L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard +s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito +de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à +elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors +de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main +dans celle de la Bohémienne. + +Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras +tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit +fondre son coeur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde +que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer +deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice +au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant +il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous +les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit. + +--Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la +main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre, +bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand +la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre +ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de _Diane_, où +tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le +rond-point des _Lions_, où vous vous dites adieu! + +--Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh! +vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est +étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur +l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta +tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! +n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,--parle!--pour lui +reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard +de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter. + +--Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que +son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce +bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités; +nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne +connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu +es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à +l'homme hypocrite, ingrat et sans coeur, ce portrait,--Léonide, mit un +médaillon dans la main ouverte de Caroline,--ce portrait céleste, +angélique et malheureusement sans modèle. + +Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché, +répétant:--Ce portrait! ce portrait! + +Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait! + +Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la +galerie était impatiente de le voir. + +Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés +à sa ceinture, derrière les pans de son habit. + +Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua +qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main, +accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui +avait servi de modèle. + +--Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix. + +--C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon +dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre +excellent archevêque. + +La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit +amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place +sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux +paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il +ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait +plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la +musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la +gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à +Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des +projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour +sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un +billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant +découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de +refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à +ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine. + +A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour +débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par +quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à +des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son +rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le +cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le +rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences. + +--Enfin! + +Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide. + +D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec +elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour +ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne. + +La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes +qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut +placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la +lutte qui s'était établie entre elle et Léonide. + +Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur +les chaises. + +Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée. + +De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée. + +On eût dit que le bal allait s'ouvrir. + +Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes +toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère. + +La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le +domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était +parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la +pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur +du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était +parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait +sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait; +plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute +raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à +propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec +raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette +demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de +peu de portée. + +--Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué +personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que +sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas? + +Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal. +Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des +railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de +Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré +de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations. + +Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines +n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au +milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la +pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en +théorie qu'en pratique. + +Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables +machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance +d'Édouard. + +Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée, +mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions +que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de +passe-temps. + +Léonide voulut parler. + +On écouta. + +Et quel silence! un silence d'échafaud. + +--Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel +arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a +vu tes fruits. + +--Obscur! obscur! + +--Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère +avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu +cesserais d'être mère après t'être mariée. + +--L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle, +nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant. + +--Un flambeau! + +--Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant +pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur +les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de +maternité, que les moins intelligents comprirent. + +D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur, +indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi +impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs +maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays. + +Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la +malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance +sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme +évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le visage; là, une femme se +précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas. + +Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition! + +Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit: +«Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme +le cauchemar sur le sommeil: A moi!» + +--A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun: +j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque! + +Ne les devines-tu pas? + +La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une +femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches +parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme +pour que la lâcheté s'y cachât mieux. + +Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à +tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où +tu es. Tu n'es pas une femme! + +Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup +comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues +par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les +étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la +sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es +pas une femme! + +T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas +une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la +présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le +bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main +française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour +échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas +une femme! + +A bas le masque, monsieur! + +Voilà ma première prédiction, beau masque! + +Ne devines-tu pas la seconde? + +Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle +se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être +assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal +fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une +femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez +trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme. + +Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme +je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je +vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier +plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une +place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton +art serait en défaut avec moi: garde ton visage! + +Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes. + +Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe +de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste, +les pattes, les rubans et les agrafes. + +Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des +ongles qui venaient de le déchirer. + +Léonide tomba sur Hortense. + +--Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé! + +--Et moi, monsieur? + +--Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume +aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard. + +--Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à +faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de +connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler +lorsque cette femme s'est tue. + +--Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de +moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me +suis donnée. + +--Monsieur, vous êtes un insolent! + +--Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert. + +--Je vous insulte. + +--Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde +connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le +vôtre. + +--Mais sortons! Venez!... ou bien!... + +--Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne +seriez-vous pas un assassin? + +Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant +le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux +de n'être pas masqué!... + +--Pas si heureux que vous de l'être. + +--Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui +m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur; +croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que +je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que +j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon +visage. Reculez-vous! + +--Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne +vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la +salle. + +--Il y est, dit Édouard. + +Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que +des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un +jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les +maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à +elles. + +Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et +paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident +qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas +amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les +interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer +sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie. + +--Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi, +bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette +enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je +dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis +celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme +frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il +pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent +plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car +que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche +m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à +découvrir que je suis son amant, si je l'étais? + +--Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point +là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de +méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y +restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du +plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul +n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. +Fermez les portes! + +Les portes furent fermées. + +--Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six, +de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas! + +La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des +hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il +appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide. + +Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui, +saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses +poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le +visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et +l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur! +vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, +de celui de cette femme ou du mien: Regardez! + +Le masque d'Édouard tombe à terre. + +--Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache +son visage dans ses mains. + +--Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond. + +Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom. + +Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une +certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette. + +Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par +le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites +votre devoir. + +Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est +perdu: + +Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans +la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes +tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du +talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un +mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du +jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue, +en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé. + +Son coeur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents +se choquent; mais Léonide? + +Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses +côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les +sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le +voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au +lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du +perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la +peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper +Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le +plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques +minutes, il avait couru le danger de laisser la vie. + +Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée, +M. Clavier et Caroline. + +--Venez, dit Édouard à Léonide, venez! + +--Vous! ici? + +--Pas un mot, madame, venez! + +--Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à +quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly. + +--J'y serai, mort ou vif. + + + + +XVIII + + +A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était +arrivé. + +En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son +cabinet. Il était fort pâle. + +Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: «Trois +cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille +francs? Affreuse spéculation!» + +Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta +au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses +mains, il répéta devant la glace: «Affreuse spéculation! Trois cent +mille francs, ou l'affaire est perdue.» + +Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois +depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait +et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A payer trois cent mille +francs! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent; et moi qui le +concevais si modeste, si facile! Ah! pourquoi ai-je eu un instant +d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma +femme...» + +L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident +malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons +de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût +pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation +à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir, que quelques +propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner +précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une +vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils +pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres +propriétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc +agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires +incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix,--il le +fallait bien,--ridiculement exagéré qu'ils en demandaient. C'étaient +trois cent mille francs à noyer dans le gouffre. Tout le génie de +Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la +Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on +ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante +mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent +mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave +au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande +affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait +tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces +trois cent mille francs, Maurice se désole dans son cabinet d'avoir tant +sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier +dix fois davantage. + +--Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos domestique +pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens +de réparer cette brèche faite à ma fortune! Mais non: mon existence a +été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon +coeur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici: +quel rôle jouer? Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre +mes deux malheurs.--Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!» +et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au +premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi!» +Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune +homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner +que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai +plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait +ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le +croirait pendant deux mois; ensuite on rirait, on murmurerait, on +supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été +un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si, +par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à +croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais +séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les +petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de +silence et de tant de chasteté! une rumeur de blâme à travers ma vie, un +souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes +actes. + +Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma femme, +devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à ma table, ce soir; +qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; qu'il me demandera, lui, +des nouvelles de la Vendée. Et je ne dirai pas à celle-ci:--Cet homme +est votre amant, madame! à celui-là: Oui, vous êtes son amant, et de +plus vous êtes condamné à mort; sortez! + +--Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que tu ne +sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! ni des +inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour tes opinions; les autres +sans courage pour te délivrer. Nous avons la simplicité de croire à la +noblesse d'opinion de ces gens-là. Qu'il eût séduit Léonide au bal, où +les femmes sont au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que +sais-je, moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les +mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs, +ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir pour ennemi; mais +lui faire manger mon pain et mon honneur! Je n'ai été qu'un pauvre sot, +dupe de mon bon coeur; et j'éprouve que le plus sage est de ne compter +sur aucune reconnaissance dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse +d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une +société armée de pointes empoisonnées. + +Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je besoin d'être +si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances, et ma +tâche est de les lui procurer, n'importe à quel prix. Ma jeunesse, mes +nuits, ma réputation sont sacrifiées à échafauder son ambition. Et quand +je rentre chez moi, chercher le recueillement en récompense de mes +luttes au dehors, un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au +dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis +d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent, +c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées sur ma +tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de surprendre l'adultère +auprès de mon foyer, qu'une femme, imbue de je ne sais quelles stupides +maximes, se dresse devant moi et réclame sa liberté. Et que +feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres? Comment le +seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux? + +Léonide parut à la porte du cabinet. + +L'altération de ses traits était moins la marque du repentir et de la +peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses lèvres +tremblaient. + +Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent. + +Maurice lui avança un fauteuil. + +--Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que M. Édouard?... Mais +je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle en apercevant la +figure de Maurice au-dessus de la sienne. + +--Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez. + +--Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez. + +--La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que m'importe de +qui? Le confident est bien choisi! + +La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la colère à +l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée et une équivoque +inattendue, elle fut saisie; la respiration lui manqua. + +--Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé ainsi +vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. Je ne lui +supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de facilités, dans la +position où il se trouve, de se prodiguer en bonnes fortunes. Il est +présumable qu'il n'aura pas poussé au delà des limites de la prudence le +cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passion +avec les restrictions de la retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de +m'instruire. + +Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne +laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle s'épuisait, dans la +rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées +de son mari. Allait-il au-devant des délations qu'elle apportait, ou les +tournait-il contre elle, irréprochable qu'elle n'était pas? + +Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir. + +Elle se mit à rire à gorge déployée. + +Maurice la jugea folle ou se crut fou. + +--Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé que vous êtes +son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. Attendez au moins de +connaître la femme aimée d'Édouard. Votre figure bouleversée +m'alarmerait pour votre fidélité. + +Léonide rit plus fort. + +La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. Attaqué +avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais faux, et sans que lui ou +sa femme perdissent dans ce double mensonge l'ambiguïté de leur +situation. + +--Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que vous connaissez +beaucoup. + +--Je le présume. + +--Fort jeune et fort jolie. + +--Puisque vous l'assurez. + +--Qu'il voit assidûment. + +--Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma ce rire +phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous? + +--Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de votre crédulité, +vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon d'Édouard ni qu'on n'en +sort sans difficulté. + +--C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont lieu les +rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, a tant +d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine d'un +sentiment plus tendre, que je comprends la félicité de notre ami. +Seulement il me semble qu'il nous compromet beaucoup; ne trouvez-vous +pas? + +--Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua +Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de subir presque +une accusation, toute gauche de façonner la menace en plaisanterie et +d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas avancé, comprenez-moi, que la +maîtresse de monsieur Édouard fût allée à son pavillon. Voilà des +détails qui vous appartiennent. Je n'ai pas dit... + +--Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je l'assure. + +--C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua Léonide. + +Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement Maurice au +courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle de Meilhan, et se crut +sauvée de tout soupçon. + +--Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard? + +--Oui, et la nuit. + +--La nuit, Maurice? + +--A dix heures, tous les soirs, par le caveau. + +--Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque phrase de +Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice et moi, nous heurter +dans l'obscurité.» + +--Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la lumière +de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon que deux corps +qui ne font qu'une ombre. + +Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit qu'en +serrant les poings et en pesant de toute son énergie morale sur son +corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur. + +--L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie qu'il +avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour lui l'occasion de +répéter son rôle. + +--Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, et qui +aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour qu'elle portait à +Édouard; qui l'a vu pour le dire? + +--Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin des preuves +d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, que vous +accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? Les effets paraissent +vous scandaliser beaucoup plus que la cause. Peut-être, et c'est tout ce +que j'explique de votre surprise, ne comptiez-vous me révéler qu'un +amour platonique, d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes, +avoué un beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant +d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée pour +éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour de cette +femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, honteuse comme +tout ce qui est caché, qui n'a plus même le piquant du mystère, car +celui à l'honneur duquel elle touche est instruit et n'a qu'à choisir +entre les moyens de vengeance. + +Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient +l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait sincère +l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa première +résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour Édouard; elle +s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple témoignage; et +tantôt, croyant sentir des allusions directes sous chaque phrase de +Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle se retranchait derrière +les dénégations comme une accusée. Sa dernière présomption fut que +Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage fait au mari et non la colère +de l'hôte qui avait percé dans ses expressions. + +--Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, que +monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous donc une +conviction certaine, inébranlable, fondée et non puisée dans le doute +que j'ai fait naître peut-être la première dans votre esprit? +Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, qu'une femme soit +assez imprudente pour se hasarder la nuit dans les détours d'une maison +étrangère, et pour y voir un jeune homme caché dans cette maison, sans +craindre d'être aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous? + +--Et vous, Léonide? + +--Non, je ne le crois pas! + +Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère se +retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante ici à +Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. Ils s'interrogeaient +et se répondaient bien plus avec leurs gestes et leurs visages qu'avec +la bouche. + +Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était au tour +de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la femme enfermée avec +Édouard fût la sienne? Léonide, il est vrai, était absente de la chambre +à coucher lorsqu'il était descendu dans le caveau; mais avait-il eu +assez de sang-froid pour s'assurer que ce fût réellement elle et non une +autre femme qui était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide +était presque la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que +l'événement fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une +amie, quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une femme +uniquement d'après la délation grossière d'une ombre sur le mur. Ce +doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage sombre monta de son +visage et ne dévoila un moment que des traits paisibles et +bienveillants. + +--Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec franchise, +que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon d'Édouard. Vous +étiez probablement absente quand je rentrai pour chercher mes pistolets. +Ayant vu la porte du caveau ouverte, j'y descendis, et je fus témoin de +ce que je vous affirme maintenant. + +Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face à la +sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. Son +haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de ses joues +exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. L'essentiel était +de mettre un corps sous ce masque. + +--Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte du caveau +ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! Il descend donc à la +rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait donc qu'il se cache chez +nous? Je ne croyais pas le mal si grand. Décidément c'est une raison +pour que j'achève de vous communiquer le motif qui m'amène dans votre +cabinet. + +Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez +monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de +notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa +passion est un péril permanent pour nous.--Répond-il du silence de cette +femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un +rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt +ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur +incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est +au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans +blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à +Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible +responsabilité aura cessé de peser sur nous. + +--Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y +a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir +pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que +s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait +certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer +l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont +elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est +blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa +proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à +mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du +pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est +visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas +éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma +vie et l'étrangle. + +--Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander +son renvoi? + +--Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que lorsque M. +Édouard ne sera plus ici. + +--Vous désirez donc résolûment qu'il parte? + +--Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit. + +Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la +conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit: + +--Édouard sera à trois heures sur la route de Paris. + +--Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez? + +--Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont +fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort +involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari +sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard +partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude, +mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y +conduirai. Là, toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis +et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en +Allemagne. + +Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit +plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées. + +--J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de son +retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans mon +cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; moi je me rends +de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer notre commune +résolution. + +--Commanderai-je des chevaux pour trois heures? + +--Chargez-vous de ce soin, Léonide. + +Léonide se retira. + +Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des deux +portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la vit +s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet. + +--C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: me +promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami? + +--S'il le peut, pourquoi non? + +--Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées dans les +romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis fils unique, tu le sais; +ma fortune est à moi, avec le droit d'en disposer à mon gré sans en +référer à personne. Ceux qui auraient quelque prétention sur mes biens +sont des parents éloignés et la plupart si riches, que sans injustice ma +générosité peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un +brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours je n'existe +plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes déjà immenses de +ces parents dont je te parlais. Il est prudent de se mettre en règle. Tu +me vois chez toi pour toutes ces raisons. Décidé à partir demain pour +Paris, c'est encore une raison, n'est-ce pas, pour hâter mes +dispositions? Dresse donc un écrit simple et clair dans lequel tu +stipuleras que je laisse mes biens à partager après ma mort en trois +parties égales: la première partie reviendra à... le nom en blanc; la +seconde aux paysans pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à +Louis-François Maurice, notaire à Chantilly. + +--Tu es fou? + +--Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater +d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le +blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions +égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire. +Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en +voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends +cela d'abord. + +--Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt +qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide +ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au +cou d'Édouard. + +--Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice! + +--Non. + +--Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où +mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de +ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux +ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser? + +--Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,--car +j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en +jouiront après toi,--mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance +qui me rend presque de ton sang? + +--Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes +services, ton hospitalité à coeur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour +sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je +laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son +trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis +riche, repousseras-tu mon héritage? + +--Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services +devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances, +que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait +payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est +presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de +tels bénéfices testamentaires. + +--Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois +être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder +comme étranger à ce qui me touche. + +A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi +aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules +sont d'ailleurs faciles à lever. + +Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques minutes, +il eut dressé un testament écrit de sa main, signé par lui, qu'il +cacheta et remit à Maurice. + +--Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc mourir dans la +soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées. + +Maurice s'empara de la main d'Édouard. + +--Quel projet roules-tu donc dans ta tête? + +--Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris. + +--Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà qui est +singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend chez moi; et c'est +lorsque je me prépare à lui dire la nécessité où nous sommes de nous +séparer qu'il me signifie son départ. N'y a-t-il que du hasard +là-dedans? + +--Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de mes précautions. +Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois me mêler à la politique +active. Des espérances nouvelles m'ont fait rougir de mon inutilité au +parti qui a mes affections; il a une dernière chance à courir, je +prétends la partager. Pardonne-moi si je ne t'en confie pas davantage. +Ta conviction répugnerait à croire à ces espérances; la mienne +souffrirait à les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je +joue rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par +l'événement, n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,--pardonne-moi, Maurice, +cette supposition,--je déchire ce testament, et reprends ma fortune; y +consens-tu? + +Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait +machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait la +prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et la présence +de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. Non, +réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas d'accord pour +s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé entre elle et lui? Elle +a été pourtant bien ferme; et Édouard est si noble... Joueraient-ils un +rôle longtemps médité? Vingt fois, depuis qu'il est avec nous, les +circonstances ont été aussi impérieuses sans qu'il ait demandé à partir. +Je ne crois donc pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague. +Comment savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?--se +demanda Maurice illuminé tout à coup,--pour qu'Édouard partît avant la +nuit? N'a-t-elle pas là-dessus exigé ma parole, mon serment?... +N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour trois heures? Si cette +précision cachait ce que je cherche à savoir! + +--Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu partiras pour +Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à trois heures. + +--Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain... + +--Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et à +Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre eux sur le +jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination convenue, +arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? qu'est-ce qui la nécessite? + +--Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions route pendant +la nuit, ce qui nous convient parfaitement. Allons! cela nous arrange +mieux; tu n'y avais pas songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les +chevaux soient prêts. + +Maurice alla vers la sonnette. + +Édouard l'arrêta. + +--Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. Au fond, +que t'importe? + +--Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là. Mais qu'est-ce +qui est là? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle lumière en +tirerai-je maintenant? il m'effraye. + +--Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois heures. Je +veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix. + +--Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? me +l'apprendras-tu, Maurice? + +--Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me l'apprendras-tu, +Édouard? + +Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, et +se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur espèce de +sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant à s'emparer de leur +secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous un secret?» Quoi qu'il dût +s'en suivre de ce choc, il n'en était pas moins résulté une première +atteinte de défiance entre les deux amis: leur amitié avait sa +souillure. + +--Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule? + +--Je ne le puis. + +--Je t'en supplie. + +--Non, Maurice. + +--Mais si je l'exigeais? + +--Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant quatre +mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune t'appartient; mais +ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne. + +--Chez moi un secret! un secret qu'on me tait! + +--De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as jamais +violé? + +--J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence de +sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me caches, n'ayant aucun +rapport à ta fortune et à tes opinions, était tout simplement une +affaire de coeur où personne n'avait le droit de pénétrer... + +Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles +cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées d'une étreinte si +involontaire, quoique peu désintéressée, qu'Édouard y fut pris comme +Maurice lui-même. + +Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible logique +de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée tend ses fils; on +ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait sa toile. + +Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment la franchise +comme adresse, Édouard, de son côté, allait se montrer enfin à coeur +ouvert. Il supposa que son ami, craignant de l'effrayer en lui annonçant +quelque nouveau péril dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de +leur séparation. Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait +découvrir sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours +autour de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il n'y avait +pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. Voilà ce qu'Édouard +imagina. + +--Je te remercie de ta générosité, Maurice; tu me comprends enfin! Sois +meilleur que je n'ai été sincère. + +--Il est donc vrai qu'il l'aime! Je ne me suis pas trompé. Il me +remercie encore de ma générosité! Mais qu'est-ce donc que le monde? + +--Oui! Maurice, j'avais ici un attachement de coeur que j'emporte: un +attachement si vif et si brûlant, que je n'ai jamais eu le sang-froid +de le fixer ni de m'en rendre compte. Au moment de le vaincre peut-être +par l'éloignement, je m'en accuse comme d'une faute. + +--Mais, Édouard, Édouard! interrompit Maurice en marchant à grands pas +dans le cabinet, tu te méprends sans doute sur le choix du confident; tu +oublies à qui tu parles, chez qui tu es. Tu parles d'amour dans ma +maison, et dans ma maison il n'y a qu'une femme, et cette femme est la +mienne! Cet or, que tu enveloppes pour moi dans un testament, est-il +pour payer l'hospitalité ou ma femme? Par quelle étrange erreur +confies-tu au mari, que tu as trahi le mari; à l'hôte, que tu as souillé +l'hôte? que veux-tu de plus? + +--Est-ce une erreur, est-ce la connaissance entière de ma conduite qui +le fait ainsi parler? eut à peine le temps de penser Édouard. Me +croit-il l'amant de sa femme et de mademoiselle de Meilhan, ou de sa +femme seulement?... + +--Apprends tout, Maurice! + +--Que me reste-t-il à savoir, malheureux? + +--Mademoiselle de Meilhan sera bientôt mère! + +Maurice tomba dans un fauteuil. + +--Silence pour toi et pour moi, mon ami! + +--Qu'ai-je dit, Édouard? qu'ai-je supposé? La révélation est si belle +pour moi, que je n'ai plus le courage de te blâmer. Tu me rends ma +femme, que tu n'as pas désirée, n'est-ce pas? Ce qu'elle a tant fait +d'efforts pour me dire, c'est donc cela! Que ne l'ai-je comprise! Son +énigme s'explique: vous en aviez chacun la moitié. Elle veut que tu +partes, parce qu'elle craint pour cette enfant dont elle est l'amie, +presque la mère. Elle a ses projets là-dessus: les tiens sont +d'éclaircir nettement ton sort afin de pouvoir t'unir à Caroline. Oui! +ce blanc laissé sur cet écrit tracé de ta main sera rempli par son nom. +Mon Dieu! que la vérité est simple! quelle puissance infernale se plaît +donc à la cacher? Un ami perdu, une réputation avilie, un ménage +détruit, sur un mot! Ce mot prononcé, la paix descend du ciel. Viens, +viens sur moi, Édouard; mais, avant tout, écris ce nom sur ce papier; +que je le lise! Réparation pour tous, honneur rendu au mari, richesse à +l'orpheline! reconnaissance à Dieu! Écris, écris! + +Édouard, attendri jusqu'aux larmes, prit la plume et à la suite de ces +mots: _Je laisse mes biens à partager en trois parties égales: la +première partie reviendra_, il écrivit ceux-ci: _à mademoiselle Caroline +de Meilhan._ + +--Et, maintenant pars. Va, choisis le jour, l'heure; que m'importe +l'heure? arrête ton sort. Reviens ensuite! reviens, Édouard! car ta +femme t'attendra, mon ami, ta femme! Triomphe ta cause! si je ne dois te +revoir qu'à ce prix. + +Maurice avait presque oublié, dans son délire, qu'il était à demi ruiné +s'il ne trouvait pas les trois cent mille francs pour acheter les dix +maisons de la Chapelle. + + + + +XIX + + +Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé d'un second +étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, secoué seulement dans +tous ses membres. Ces sortes de félicité sont bien vives; il est sage +cependant de ne pas abuser des moyens qui les procurent. Au souffle de +sa tranquillité d'âme revenue, les nuages orageux pressés couche sur +couche autour de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la +joie de la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait +paraître le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le +fauteuil en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés, +fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme des anges, +beaux comme leur mère. + +Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les pertes qu'il +avait essuyées. + +--Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la fortune; elle est +fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si c'est possible. L'adresse +est tout entière dans la promptitude à combler les vides qu'elle creuse; +on passe dessus; on glisse là où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu +as perdu; nous avons perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de +personne. + +--Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent. + +--Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour +de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te +manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en +grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir +pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des +louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec +un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole, +n'est-ce pas là aussi du jeu? + +--Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique +entreprends-tu si chaudement? + +--Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas +uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération +colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de +l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le +gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les +banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion. + +Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de +l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi. +D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision +du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne +prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile +au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son +exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle oeuvre, quand +elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la +série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, +Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes +ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface +de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne +fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours +retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de +communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà +assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des +citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre +l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce +passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à +acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à +nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable +que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre +qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le +chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à +acquérir, et l'affaire est au sac. + +--Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande +pour ces dix maisons? + +--Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille +francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus +à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là +cent mille écus disponibles? + +--Disponibles?... non. + +--Le motif? + +--C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt. + +--Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne! + +--Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si... + +--Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous +les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'abord sur des +maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération... +la plus belle opération de l'époque. + +--Cependant... + +--Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le prends-tu? + +--Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des +placements sûrs. + +--Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Maurice, le +moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou de laisser là +l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre +alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion, +ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port. +N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux +concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux propriétaires des dix +dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être +déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces +billets de banque? + +--Un dépôt qui vient d'être fait. + +Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard. + +--Celui-là comme un autre, y consens-tu? + +--Je ne puis: c'est d'un ami... + +--De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? C'est un +merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avait +quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier +argent auquel il faudrait songer; mais puisque le profit est +clair,--clair comme le jour,--que la préférence soit pour ton ami. Ne +sois pas ingrat. + +--Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur notre +opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, la garantie +des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous +avons déjà achetées, ne me paraît pas aussi solide qu'à toi, Victor. + +--Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures sur ces +maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel +ils seront appliqués;--veux-tu?--Réponds; mais dépêchons-nous! Tout +perdre, ou ces cent mille écus. + +Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du +courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait. + +--M'accompagneras-tu à Paris, Maurice? + +--Non, je suis trop fatigué. + +--A ton aise.--Dix--vingt--trente.--Où est Léonide? Je ne l'ai pas vue +en entrant. + +--Elle est au jardin, sans doute. + +--Quatre-vingts--cent--cent dix.--y a-t-il du nouveau en politique, +Maurice? + +--Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée. + +--Misérables!--Deux cent trente-neuf--deux cent soixante-trois.--On dit +que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos +campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux,--celui-là est +hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet +toutes les autorités du département, et qu'on l'a, comme de raison, +arrêté à la _pastourelle_.--Trois cents.--Voilà qui est fait. + +Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient. +La Providence les avait comptés. + +Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je pars. Adieu +donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente +avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé. + +Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la +main à son beau-frère, auquel il semblait dire:--Humilie-toi devant mon +imagination. + +--Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je +serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui +se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive. + +--Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré. + +--Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien +propre. + +Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude +domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort fut +inutile. + + + + +XX + + +La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à quatre pieds du +sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est le centre de douze +routes qui, à des distances différentes, deviennent à leur tour des +ronds-points d'où partent d'autres rayons: ainsi à l'infini. Le grand +Condé, dans une halte de chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV, +qui l'a immortalisée, comme tout ce qu'il a touché. + +Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le tapis de +feuilles roulées et rougies par l'hiver, Édouard, enveloppé dans son +manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes dont la forme révèle le +contenu. + +Ils arrivèrent presque en même temps au bord de la Table-du-Roi. M. +Clavier y déposa ses pistolets, Édouard deux épées. Le manteau de +celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait cette précaution; +la nuit n'était pas venue: quelques bûcherons attardés se montraient +encore entre les allées, à travers les massifs éclairés par l'automne: +et des rouliers allant à Senlis éveillaient par intervalle la solitude +du carrefour. + +Édouard s'approcha de M. Clavier et le salua. + +Le vieillard inclina légèrement la tête. + +Ils étaient face à face. + +--Ce que cache votre manteau, commença M. Clavier, prouve que nous ne +nous sommes mépris d'intention ni l'un ni l'autre. Notre rencontre +d'hier a impérieusement déterminé pour tous deux celle d'aujourd'hui: +elle était donc nécessaire, monsieur. + +--J'en conclurai simplement avec vous, répondit Édouard du ton le plus +respectueux, que les événements, encore plus que notre volonté, ont fait +que nous nous joignons ici dans les dispositions où nous sommes. Cette +pensée nous rassure d'avance sur des résultats que nous n'aurons pas +absolument provoqués: il y entre de la fatalité. + +--A votre âge, moins positif que le mien, et je vous en félicite, je +raisonnais ainsi; je n'avais tort que lorsque je le voulais bien. +Souffrez qu'à soixante-dix ans, je ne sois pas de votre avis. Si un +événement nous amène ici, c'est vous qui l'avez fait naître, c'est moi +qui l'ai subi. Vous représentez l'outrage, moi la réparation. Vous voyez +que la question est très-personnelle. C'est un compte à régler d'homme à +homme. + +--Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le moins +favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je demanderai +seulement à essayer une explication que votre raison calme écoutera et +comprendra, je l'espère. + +--Parlez, monsieur; que me direz-vous pour effacer ce que j'ai appris? + +--La vérité. + +--Elle arrive tard. + +--Je suis proscrit. + +--Je le fus; après? + +--Ma tête est mise à prix. + +--La mienne l'a été trois fois: après? + +--Obligé de me cacher chez un ami... + +--Histoire de toutes les victimes politiques. Un ennemi eut pour moi la +même générosité: c'est plus beau; c'est aussi banal. Arrivons, monsieur. +La nuit vient. + +--Cet ami, poursuivit Édouard, a une femme. + +--L'ennemi qui m'offrit un asile en avait une aussi. J'étais jeune, elle +était belle: vous allez m'en raconter autant. Je l'aimai et ne la +déshonorai pas. N'est-ce pas là tout votre roman? + +Édouard fut interdit. + +--Presque tout, monsieur. + +Il baissa le front. + +--J'attends que vous me parliez de Caroline. Dispensez-moi de ces +précédents d'intrigue. Le lieu est mal choisi, et je suis peu propre à +écouter de telles confidences. Laissons toutes les femmes; occupons-nous +d'une seule, je vous prie. + +--Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans commencer par l'autre? + +--Sais-je,--par qui l'aurais-je appris?--que mademoiselle de Meilhan +était dans la mêlée de vos bonnes fortunes? Caroline n'était qu'une +rivale; votre embarras l'annonce assez. Parlez-moi maintenant de votre +ami. + +--De l'ironie, monsieur! Que mon ami reste en dehors de nos débats; je +l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va trop loin, et ce +n'était pas la peine de m'interrompre pour me provoquer à dire ce qui +n'est point. + +--Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le monde. +N'éclaircissons rien; décidons, cela vaut mieux. + +Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les armes, exprimant +par ce geste qu'il renonçait à toute explication qu'il lui faudrait +entourer de tant de ménagements. + +Édouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord. + +--Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus haut, aucune +rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La scène du bal fut de ma +part la conséquence d'une faiblesse et non d'une complicité. Au péril de +la réputation de la femme que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il +ne m'a pas été permis de la venger. + +--Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite fut +courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment où je vous +parle, que la loi, très-juste en vous frappant, ait été frustrée, que +d'avoir vu un homme de coeur trahi dans son dévouement. Enfant des +révolutions et des armées, je ne tolère le sang qu'au milieu de la +bataille ou dans la rue, quand la bataille s'y livre. Après, c'est +l'affaire du bourreau... Bien! très-bien, monsieur; vous étiez serré de +près: seul contre six, seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous +regardais. Vos deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme; +j'ai battu des mains et me suis dit: Sauvé! c'était mon voeu... et si +vous eussiez crié:--A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous +eussiez vu... + +D'un commun élan, Édouard et le conventionnel se tendirent la main, +séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras retombèrent sur +leurs épées. + +--Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier. + +--Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle de +Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement qui s'est formé +entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs de ma situation ont +fait mystérieux, il est dans votre droit de le blâmer, de le trancher +d'un coup d'épée, si le sort vous favorise; mais je me laisserai plutôt +tuer sur place que de chercher à justifier en moi l'homme qui a menti +dans sa fidélité à Caroline. + +--Je ne suis point ici pour vous adresser des reproches de femme; je +leur abandonne le privilége de vous décerner ou de vous refuser à leur +tribunal le prix de constance. Je vous accuse, moi, et je viens essayer +de vous punir pour avoir troublé l'existence de mademoiselle de Meilhan; +pour l'avoir séduite: oui! car vous vous êtes fait aimer,--triomphe +facile sur le coeur d'une enfant,--et pour l'avoir lâchement trompée +en la nourrissant d'illusions sans but. Quel était le vôtre? + +--De l'épouser, monsieur. + +--Mensonge! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la société. A +tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant quel +magistrat, au pied de quel prêtre porteriez-vous votre demande en +mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celui-ci, la prière des +morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir du courage pour +vous-même, de jouer votre vie au milieu des folies d'un bal, de vous +rendre au fond d'une forêt où, sur un coup de sifflet, un ennemi moins +généreux que moi rassemblerait autour de vous tous les gens de la +justice; mais il vous est défendu de faire partager vos funestes +témérités à une femme, à une épouse. Risqueriez-vous votre mère, votre +soeur, à cette chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui +réserver pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le +titre de veuve aussitôt que celui d'épouse? + +--Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des temps +meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais mon rang +dans le monde. La sainteté des serments traverse, chez une âme sincère, +les circonstances difficiles de la vie. Nos ennemis ne régneront pas +toujours; peut-être se lasseront-ils de proscrire. Enfin on compte un +peu sur la justice de Dieu, quand même on n'espérerait plus dans celle +des hommes. + +--C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous +comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie. +Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle? + +--J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j'étais +disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, si vous m'eussiez +écouté avec plus de sang-froid. + +--Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du +parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une +grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, homme de parti, je me repens; +moi, souverain, je vous pardonne.» Notre grâce, à nous qui combattions +la trahison sous la république, et le despotisme sous l'empire, c'était +un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la +tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au coeur. + +--Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié, +monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la vie: je n'ai +pas vingt-huit ans; mon coeur, comme le fut le vôtre, est plein de +pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause +qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je +sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière +ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit +de ma grâce. Cathelineau n'en demanda pas: c'était un paysan; il a +montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu +exceptée. + +--Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette +résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît aux révolutions, +qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud, +Danton, Charette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une +révolution; Danton le bras, Charette le coeur: ce sont les pasteurs de +l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils +tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice +s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on +arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les +retrempent. Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre, +condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre, +jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en +descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais +le monde a commencé par deux frères: il faut qu'il finisse par là. + +Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la +conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde +fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du +jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en +rencontrant les armes déposées sous le manteau. + +La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon. +A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient +des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond +d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A +travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de +l'air n'avait pas perdu sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de +quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation +progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le +prolongement des allées. A vingt pas de chacune des douze routes, +l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture +nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et +l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux. + +--Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour, +reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel; +celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne +nous hâtons, à retrouver la sortie du bois. + +Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, afin qu'il +choisît celle qui serait le plus à sa main. + +Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que +vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je +n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon +adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'exposer à +ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de +ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la +moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire +au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute, +afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi. + +--Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir d'une épée +contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que +la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée, +monsieur, sur le champ où nous sommes, les révélations de la nature de +celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la +fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de +droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis +pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à +cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul +d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la +conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime: vous voudrez +m'en épargner un. + +--Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir +employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie +de la franchise,--son poignet froissait la garde de son épée,--bien que +je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est +quelque chose, le complément d'une bonne éducation.--Ses paupières +blanches suivaient le coup d'oeil aigu qu'il lançait à Édouard.--Mais +que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme, +jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du +champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui! +très-possible... l'avertissement est humain; mais beaucoup en ont usé +comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez,--le vieillard ne se +contenait plus,--je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après +quelques passes... Êtes-vous prêt? + +La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine +d'Édouard. + +--A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement +prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi. + +--Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier, +dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes, +cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais +apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité +d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le +terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre: +nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté, +jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir dans un +instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité +pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien; car +si la balle du jeune homme s'égare, la balle du vieillard tue. + +--On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard. + +--A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: donnez-moi ma +balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas. + +--Un dernier mot, dit Édouard. + +--J'écoute, monsieur.--Le vieillard arma son pistolet. + +--Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts +que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je +ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant +tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je +m'en repente mentalement. + +--Votre faute,--M. Clavier se rapprocha d'Édouard,--n'est pas d'avoir +sans mon consentement aimé Caroline,--tort de jeune homme que +cela.--Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez +infligée,--je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous +l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous +paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir +mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la +Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous. + +--Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles +de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me +soumettre à votre autorité pour la fléchir? + +--Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos +intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez +l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin +follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole; +j'aurais préféré, oui,--que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que +de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres. + +--Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré. + +--Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas +le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est +ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes +luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que +j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, +quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, +à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton +nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour +la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain +pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais +le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma +vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline? +mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma +mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez +chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits +maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution. +Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais +trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux +blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline, +cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus +sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle, +car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon +sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle +ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à +rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon +ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si +vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort. +Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous. +Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez! + +Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne +permettant plus de se battre à une distance plus éloignée. + +--Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois +considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis. + +--N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois? + +--Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous +servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort? + +--Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous +enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans +poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre +mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper +à ses gens. Votre sentence sera exécutée. + +--Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins. + +Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta: +le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées; +il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le +rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute: ces bruits se +rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou +plusieurs chevaux qui se hâtent d'arriver. + +--C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux adversaires. + +--Je suis poursuivi! + +--On vous cherche! + +--Ils vont m'arrêter! + +--Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets, +si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne de vous cacher. +Cachez-vous! + +Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si +violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent +des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se +releva pâle et la joue ensanglantée. + +--Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué? + +--Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... M. +Clavier ne put en dire davantage. + +--C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore. + +--Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; ce ne sont +que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine, +pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! venez les +rassurer. + +Édouard se montra à Léonide et à Caroline. + +Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre personnes +présentes à cette scène osât ouvrir une explication. + +Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long +de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour +et de mépris. + +Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête +blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche, +fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait +d'abord. + +--Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide. + +--Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes +venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer? + +--Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le souffrons pas! +défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir? C'est vous +qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité, +mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt +est pleine d'hommes armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis +hier à votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez tous. +Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni l'autre. Vous +voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez donc qu'on le tue, vous, +mademoiselle? C'est pour vous que je parle; faites-moi écouter: +joignez-vous à moi. Priez aussi. + +--Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure +inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou +de M. Clavier. + +--Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa +mère, sa soeur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. Il est +notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous à votre tour; vous +nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui +il faut tant en dire? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur, +votre mépris, votre silence; si nous l'aimions également toutes deux, +nous le laisserions périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne +lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve! +aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas. + +--Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier, +mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette +passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de +colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout; +partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de +ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets, +et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais +éloignons-nous, je souffre. + +M. Clavier se tournant vers Édouard: + +--Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec +elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à +ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez trouvé ce prétexte que +vous cherchiez depuis deux heures pour ne pas vous battre. Vous avez du +bonheur. Vous me trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez +toujours revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, vous ne +prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait jusque chez +vous. Voulez-vous accepter le manteau de mademoiselle de Meilhan pour +vous garantir du froid de la nuit? + +--Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté jusqu'à la +joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous de cette +enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi votre poitrine et mourez! + +--Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de joie féroce, +et en rejetant Caroline sur le gazon. + +--Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le bras du +conventionnel. + +Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée +précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de +celui-ci, les bras ouverts. + +--Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M. +Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le +sois! + +--Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, un mot de +pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie: non, jamais! + +--Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant le bras de +M. Clavier pour se jeter entre Caroline et Édouard. Je ne croyais pas +dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que +vous ne m'aimiez pas. Ah! c'était la vérité. Dites aussi,--car c'est +aussi la vérité,--que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les +baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline. +Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois, +la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes soeurs, +allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de +votre nom. + +Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à face avec +deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet +s'avançait menaçant. + +Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de +violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières. +Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif +poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et +le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur +la poitrine d'Édouard. M. Clavier ajuste. + +Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent; +deux cris de femme y répondent. + +Les deux hommes sont encore debout. + +M. Clavier n'a pas déchargé son arme. + +--La gendarmerie! + +--C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre +personnes. + +--Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard! + +--Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié avait +remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à +quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire? Fuir? on vient de +tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité. + +--Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute +auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus +que des voeux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans +les yeux; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de +deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La +forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été +surpris par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une +minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me +défendre en restant. + +Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux +couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes +à M. Clavier, qui froissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On +ne décidait rien, on se mourait d'indécision. + +Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le +bruit. + +Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient, +à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes, +comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt +l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les +hommes à cheval afin de ménager une fuite à Édouard. Ils venaient de +partout, le bruit était partout: sur la route de Senlis et sur ses deux +moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et +Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient +entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles +retournaient ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et +les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes +déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante, +qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et +tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments +d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du +pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on +voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver +autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se +trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes +fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne +la tint plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien +plus qu'elle ne le guidait. + +Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé +sur l'écueil que va couvrir la marée. + +--Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur, +montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets +au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée: +c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à +cheval, passez-y! Sauvez-vous! + +--Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve! + +--Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier en +piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du cheval. + +Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du +Connétable. + +Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les +balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées +dans le carrefour. + +Le cheval d'Édouard s'abat encore. + +--Mort peut-être! + +On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une +voix qui crie: _Vive le roi!_ + +Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour. + +--Où est-il? + +--Qui? s'informe froidement M. Clavier. + +--Le condamné? le Vendéen? + +--Nous ne savons ce que vous voulez dire. + +--N'avez-vous pas vu un homme à cheval? + +--Pardon, messieurs. + +--Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable. + +--Non, messieurs, il a gagné celle-ci. + +--Sur votre honneur. + +--Sur mon honneur. + +M. Clavier mentait;--il sauvait une vie. + + + + +XXI + + +Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes; le +simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle. +Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques +qui n'existent pas dans le coeur: la faiblesse les a élevés sur un +socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule +avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité +commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience +de l'autre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits +s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels +sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix +conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du +combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les corps qui ne +sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel +la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une +eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience, +n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec +légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes, +inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont +les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle +religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances, +que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les +femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste +étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour +consacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour +l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où +tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes +exclusions, qui constituent les races, la patrie et l'avenir. + +C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de +ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du +mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers. +L'infraction à ces lois immuables, quelque petite qu'elle soit, ne se +produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une +pierre dans l'Océan; chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une +erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira +loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste +à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez comme le ciel est haut! + +Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une +tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre +l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du +doute dans le coeur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous +sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent +aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé: c'est +qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partial, de remplacer la +paix et la conscience, cette raison du coeur. + +D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal +pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il +s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur +la liaison de Léonide avec Édouard. Pourquoi Édouard, après les +explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le +lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur, +de son seul ami? + +Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant +Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de +nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de +recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait +sans excuse en remportant l'affront d'une victoire. + +Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux +moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de +l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur +soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles +sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur +poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue +et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de +lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti +est pris; leur choix est arrêté. + +Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait +de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du +foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt +comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la +pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le +dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes +des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver. + +On sonna. + +--Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice. + +--Mon frère, probablement. + +--Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici +avant minuit. + +On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui +une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient +affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume. + +--Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier. + +--Moi-même, monsieur Maurice. + +--Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous +aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier? + +--Je n'ai pas songé à toutes ces précautions. + +--Mais comme vous êtes ému! + +--Un peu, je l'avoue. + +Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas. + +--Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous +apprends rien, n'est-ce pas, Maurice? + +Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M. +Clavier. + +--Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de Calvaincourt? + +Il recula sa chaise. + +--Depuis hier. + +--Et où l'avez-vous connu? + +--Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir même dans la +forêt, à la Table-du-Roi. + +Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice +l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans la forêt! + +--Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont +entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je +l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie. + +--Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui? + +--La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt, +ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma +présence chez vous à cette heure. Monsieur Édouard et moi avions une +affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la +partie par des gendarmes qui le poursuivaient. + +Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de +la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne s'était obstiné à +retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel: cela +devenait évident. Il osa interroger M. Clavier. + +--Et pourquoi ce duel? + +--Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous +cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas +une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas +averti. + +--Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle de +Meilhan m'a été révélé. + +--De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu? + +--De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le motif qui +s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, lorsque je +l'exigeais. + +--Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La +scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante +s'en sera suivie entre lui et sa femme; la conclusion aura été le départ +immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions +seront comprises. + +--Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et +l'ignominie de sa caste. + +--N'êtes-vous pas trop dur pour lui? + +L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de Maurice. + +--Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de +Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites? + +--Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de cette +faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne ne +connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à +la supposition de leur intimité? + +Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige +commençait à fondre, M. Clavier répondait après une pause: + +--Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan +aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont +elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le +rehausse à ses yeux. Il y a un caractère de tristesse incurable dans +l'abattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir... + +--On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement +brusque Maurice. + +--Elle s'y trouvait. + +Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par la +douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si +fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; ses derniers +éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue avec Édouard. +Verdi par le froid, fatigué de sa course dans la forêt, anéanti par le +découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de +prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette, +le coup dont il était frappé. Des larmes glacées coulaient de ses joues +sur ses vêtements souillés. + +--Ceci me tuera, Maurice. + +Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les +lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice +osa faiblement lui dire: + +--Pourquoi ne les marieriez-vous pas? + +--Jamais! avec cet homme; jamais! + +--Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la +connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre +réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que +vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la +fortune... + +--Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas +lu mon testament? + +--Non! aucun motif ne m'y obligeait. + +--Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière +expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de +Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis dépouillé de tous mes biens +en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir +déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout +homme de naissance. + +--Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette +détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en la courageuse +volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de +fanatisme politique. + +--Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie +soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la +fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible +direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou +nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le +détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont +on fait deux parts; l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le +régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté. + +--Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne +l'atteignent pas. + +--Elle n'est pas ma fille!--jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes +cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu a déposé +d'amour dans mon coeur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu +d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune +fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui +lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche +nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont +laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle +est ma fille?--Que suis-je donc pour elle? + +--Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre +testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous +accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie +point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé; +magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul. + +--Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon +testament? + +--Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être. + +--A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État! + +Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante ans de +vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce +monde, il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été +une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût +été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir +devenir le gage fécond d'une race abhorrée?--Le vieux lion baissa la +tête et se tut. + +Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant +jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta: + +--Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation +qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la +ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à +l'héritage, pour se marier à son gré. + +--Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de +là? + +--Aucun. + +--Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme! +Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et +s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu +de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la +puissance paternelle à rien? + +--C'est une loi de la révolution. + +--Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront +pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres: personne ne les +aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela. + +--Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous +persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse +mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité +de son coeur. + +M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à +cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez +maître de lui-même pour ne pas répliquer: + +--Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la +ferme certitude? + +--Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures +que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que +moi! + +Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir +lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les +clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la journée, celle-là +l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait +rougi de honte. + +--Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt +a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous +n'avons pas à nous occuper de lui autrement; passons. + +Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut +pétrifié.--Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme +l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par la +bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ +d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour +s'expliquer dans le sens de ses premières impressions. + +--Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme. +Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le +bruit ne répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan; son +enfant sera élevé avec mystère, loin d'ici. On en a caché dans des +positions plus difficiles. + +M. Clavier se leva tout d'un trait. + +--L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous? + +--De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu +compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel. + +--Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, Maurice? + +--Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air +de vous apprendre? + +--Oh! je ne l'ai pas tué!--Qui me vengera maintenant? qui me vengera? + +M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs +places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques +minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son +regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans +le feu. + +Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence. + +Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre. + +Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner à la +complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de +s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, un reste de respect +pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment +d'agir; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme +devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé, +quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme +qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à +sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide. +Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la +partager, cela était écrit sur son visage, pourvu qu'elle fût une +vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il +attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en +contraction, ses genoux tremblants. + +--Parlez! mais parlez donc! + +--J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude... + +--Quoi? à côté? + +--Des papiers... + +--Eh bien, ces papiers? + +--Il m'y a forcé, mon Dieu! + +--Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; c'est +connu. Mais ces papiers? ces papiers?... + +--C'est connu, dites-vous! + +--Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que +contiennent-ils? + +--Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous +ses habitants en un mois. + +--Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice? + +--Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là. + +--Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez. + +--Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera tel +jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est +dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment l'ai-je eu? +qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous +seront tués; on les prendra au piége qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y +prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs +chaumières et leurs châteaux en feu. + +--Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères. +La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal +écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirais en Dieu, +Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous +faire maintenant? + +--Je cours chercher ces papiers.--Je vous les remets. + +--Oui! + +--Vous partirez demain pour Paris. + +--Oui! + +--Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la +guerre, qui fera le reste. + +--Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ! + +--Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui, sans +bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre sa +conversation avec M. Clavier. + +Les deux hommes furent épouvantés. + +--Qui les a donc volés, madame? + +--Moi! + +--Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez! + +--Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine et la mort. + +--A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis là une action +odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: vous avez lâchement +prostitué à une satisfaction personnelle des papiers, et vous le saviez, +qui auraient sauvé l'État. Vous avez, pour un caprice, avili, mis plus +bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce +moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui +vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le +criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly! + +D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de +se dévoiler, même devant un témoin,--car M. Clavier avait apporté peu de +ménagements à faire comprendre qu'il savait tout,--Léonide, par un +miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour +mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par +cette foudroyante répétition. + +--Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est une +trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement de prostituer +à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui +auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre +plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès +ce moment, je vous considérais déjà comme cloué au poteau où l'on +attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits +défendus. La criminelle n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel +c'est vous, le notaire de Chantilly! + +Léonide se retira à pas lents. + +Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes +que M. Clavier et Maurice. + +--Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une femme!... + +--Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!... + + + + +XXII + + +Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la +moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de +caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus +faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, +quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations +involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa +mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour +douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons +lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de +Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels +efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à +la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la +vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait +fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple +soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à +une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât +contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui, +après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se +résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice +n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, +sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs +déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait +fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de +Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement +la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait +introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit +de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à +la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux +raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,--et +ne finit-il pas par tout savoir?--s'obstinerait à voir un marché en +règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la +moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la +Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était +plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une +destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur +la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. +Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce +du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu +les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût +été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût +alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec +fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans +doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait +être rendu à minuit, et il était deux heures. + +Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête, +Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans +les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de +son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en +loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés +mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle, +et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes +semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée +devant lui. + +--Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que +mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma +femme? On dira tout cela. + +Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie. + +--Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est +seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards +dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont +empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se +tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est +un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la +détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je +suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur +fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au +moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon coeur sont le +sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi; +leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux +pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à +tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, +éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des +révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes +délayées dans le sang! + +C'est pourtant,--je n'y avais jamais sérieusement songé,--une mission de +martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le +sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité. +Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en +remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se +dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout +ce monde-là? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est +une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si +infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber. + +Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les +circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous +sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés +de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos +paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un +vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est +une subornation! + +Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense? + +--Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je +sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige! + +Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor. + +--Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais +ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été +obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il +paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières +ici, mais je gèle moi!--Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans +ces lampes. + +--Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil +m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon? + +--Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée. + +--Tu as donc disposé des trois cent mille francs? + +--Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout +étonné! + +--Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite... + +--Trop vite? + +--Je dis très-vite. + +--Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais +d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté +entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis? + +--J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais +avec tant de promptitude. + +--J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les +propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos +achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts +acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous +qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en +marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur +les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur +parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que +s'ils nous les cédaient pour rien.--Combien de millions espérez-vous +gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des +yeux.--Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur? +associez-nous: nous n'en dirons rien.--C'est un si beau quartier que le +nôtre; c'est un véritable Paris.--Le roi aurait-il l'intention d'y venir +demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons +décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour +nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les +rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils +se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque +visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos +discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as +raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu +favorables ces corsaires-là. + +--Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent? + +--Toutes, comme au roi de France. + +--Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet? + +--Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que +le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre! +Maurice, nous touchons au port. + +--Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il? + +--Aucun, Maurice. + +--Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui +l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages. + +--Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux +séductions. + +--S'il perdait son emploi? + +--Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais. + +--Si... + +--Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu +beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un +peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice... + +--C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune +d'un de mes clients. + +--Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas +établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur +leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui +saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans +compromettre les droits de personne? + +--Sans doute, mais sans compromettre personne. + +--Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, à toute +heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds? +dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation aurais-tu aux soucis +de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge? +Tes clients! Tranquilles par toi, sois riche par eux: c'est le moins. +Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque +cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour +te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que +celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec +ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que +je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je +l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la +prospérité dont tu es digne: je prends exemple sur toi; ta femme est ma +soeur. Maurice baissa la tête. + +Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta +conduite. + +Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse; le célibat +ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune +racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de +crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même +position que moi. Le mariage est un excellent endosseur. + +--Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie. + +--Oui; pourquoi non? + +--Et tu me consultes? + +--Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange? + +--Au contraire! + +Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu +d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme +de Maurice, demander la cause. + +Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit: + +--Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme +un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes +même où elle tombe quelquefois... + +--Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas longtemps qu'elle +est rentrée dans son appartement. + +Les deux beaux-frères se turent. + +Après une pause: + +--Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me +consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à +t'offrir que beaucoup d'autres? + +--Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour +attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à +mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de ne +s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices. + +--Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent? + +--Un bon mariage. + +--Ce sont deux choses. + +--Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi. + +--Comment t'aider? + +--Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans +cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire, +très-riche,--du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes +prétentions ne te surprennent pas si fort, que ta femme m'a +encouragé,--car c'est du ressort des femmes, le mariage,--à persister +dans mes espérances. Ma soeur a même, je crois, mis la jeune personne +dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de +m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M. +Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses. + +--Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de Caroline? + +--D'elle-même, cela t'étonne encore? + +--Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer. + +Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette intrigue! marier +sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale! Marier Caroline à +Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il +tout? + +Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait +sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour l'éclaircir sans +l'irriter. + +--Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il n'est pas +impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des +exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être aussi ne m'a-t-elle pas +attendu pour disposer de sa main; peut-être... + +--Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, réellement +fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité. + +--Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M. +Clavier; quel danger y vois-tu? + +--Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à mes +indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, pour solliciter +la main de mademoiselle de Meilhan. + +--Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; le reste +arrivera. + +--Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est de rigueur +que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier. + +--J'en conviens, mais je n'y serai pour rien. + +--Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?... + +Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les +armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me +vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration. +Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans +l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor +tenaient le filet où je suis pris. + +--Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier +n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta +cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous +les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de +l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc, +Victor. + +--Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi, +pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations +où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta +fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se +plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa +vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire +quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez +fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider, +il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de +ce déni d'amitié. + +--Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens +qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout +le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à +l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à +mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour +m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton +pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, +pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de +médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te +devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu +as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne +suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je +péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller, +être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du +conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir +devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens +de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté +dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est +une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois +raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage. + +--Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont +quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des +appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard. + +--Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus +fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient +toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux, +es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y +a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles +insurmontables, d'airain? + +--Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte +guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que +les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci! + +--Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce +serait un crime abominable! + +Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de +son secrétaire. + +--Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle +de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, je lui écris +depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une +démarche de convenance à faire auprès de M. Clavier..... je t'aurais mis +d'abord au courant de mes relations avec mademoiselle Caroline, si je +n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal +comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait +ménagé des intimités. + +--Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, Victor, bien +sûr? + +Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce +monde. + +--Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait +quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis +fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes +prétentions, si monstrueuses à t'entendre. + +Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria: + +--Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... après +tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de Caroline?.... +Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que le monde est ainsi +fait, mon Dieu! + +Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré comme par +une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les réticences de son +beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées, +forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui avaient donné le vrai sens de +la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement. + +--Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme un tigre +sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux +pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne +s'appartient plus. + +--Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre. + +Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable +son de voix:--C'est mon secret! + +Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce +mensonge. + +Il sourit ensuite avec fatuité. + +Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un +instant! + +M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, il +rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu +deux amants: Édouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu'elle +porte? Il se noie dans cette bourbe.--Enfin Maurice s'arrête à cette +conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de +mademoiselle de Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier +consentira plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre, +mademoiselle de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à la +plus haute réalisation de ses voeux d'ambition. A quoi bon dire à +Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant de mademoiselle +Caroline, et il m'a fait la même confession que toi. + +--Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il en est ainsi, +Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises dont il avait été si +rudement heurté, et sans respirer un instant, depuis son entrevue avec +le conventionnel. + +--A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé un +frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère bien. + +--Je le pense. + +--Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon beau-frère, +mon témoin, mon ami et mon compère. + +Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie +que Victor lui envoyait au visage. + +Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse. + +Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion +sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa +satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. Il +habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly. +Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la soeur d'adoption de +Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques +orages à traverser. On ne pêche pas les perles sans se mouiller, dit +Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce +que tu ne vas pas te coucher aussi? + +--Dans un instant; je te suis. + +Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules Lefort. + +Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise. + +C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors +de l'appartement de Léonide. + +Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes. + +Il avait pleuré en dormant. + + + + +XXIII + + +Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si +profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de +l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles +matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était +déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par +l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes de l'arrière-saison courait +l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins +pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs +écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui +empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait +sentir. + +On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition +particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était +plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis la fatale nuit +d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des +volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par +leurs regards dans l'intérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs +dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un oeil furtif aux +fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient +guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action du +printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes au hasard, +échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et +de culture les avaient soumis; beaucoup de pots de fleurs, chassés par +les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient +roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs +ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche +morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour +l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par +le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si +corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le +joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière. +Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue +avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les +carreaux; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable, +on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron +intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes +d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en +si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier +eût été aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de +triste encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat +de négligence qui explique à la rigueur le délaissement momentané d'une +propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait +coulé le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette. + +M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se +levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue +était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion; +sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup. + +A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa +lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A +peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de +quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce +enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même +tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa +sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait +Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque +effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute +lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés +de leurs bandes. + +Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet +de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses +souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au +fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa +vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination +que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers +malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline +de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et +l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance; +sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait +déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus +permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette +pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade; +furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings +nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de +la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait, +le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de +là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors +comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix +jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement, +que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait +dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui +rendre quelque calme à force d'air et de précaution. + +--Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous +ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis, +il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout +ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin. + +A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir +regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est +bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans +autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit +afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement +d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût +même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en +avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur +celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore. + +--J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison. +Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,--je l'ai +mieux compris depuis,--qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux +étrangers. + +--Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de +laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus +tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à +reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été +inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien +n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes +travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par +exemple, le jardin,--pauvre jardin! il est dans un abandon! je le +regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches +brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y +descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques +jours.--Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les +appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont +pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de +changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis? + +Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps +souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un +jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse, +brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage. + +M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été +interrompu: + +--Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la +maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi. + +En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. +D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui +permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les +pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer +d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses +paupières ne s'étaient pas relevées. + +Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du +secrétaire: + +--Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai +dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas, +vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois. + +Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la +simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la +maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle +fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle +osa seulement lui dire: + +--Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en +récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de +soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous +plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi +régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard. +Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher, +monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour +moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus +soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela? +J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous +irons,--car voici le printemps,--nous irons encore nous promener dans le +bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous +vos journaux sont de côté... + +Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde +apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers +elle des yeux sans mobilité. + +En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses +lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la +main s'était retirée. + +--Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse. + +Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que +Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,--et vous êtes bon, +monsieur,--pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me +pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle, +mon coeur se serre! + +La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle +s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade. + +Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si +j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis +cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous +vous taisez. + +Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je +lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous +déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me +grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des +maux, c'est votre silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur! +Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien... + +Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité +ressemblait à celle de la mort. + +--Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes +chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que +je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh +bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre +domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied +dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais +enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être +irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de +fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; +mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur! + +Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni +une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne +me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me +pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de +flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un +enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi, +en ce moment, monsieur! + +M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on +aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait +morte depuis dix-huit siècles. + +--Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle +religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la +bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je +sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui +soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à +sa mère comme vous sourîtes à la mienne. + +Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de +l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la +mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le +sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez +tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être +reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me +repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide +que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents +que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, +moi! et nous sommes deux ici à vous maudire! + +Le régicide resta toujours de pierre. + +Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline +s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la +porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la +saisit: elle tomba. + +Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la +nuit était venue. + +Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait +imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa +volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi +qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, +jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. +Clavier. + +Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les +arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des +émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie +d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout +un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les +ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets +aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils +provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de +monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre +pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, +portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une +réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en +fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de +remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait +père. + +Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le +rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant +trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. +Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait +plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la +pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades +nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire +usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle +ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en +passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline +s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le +rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des +eaux murmurantes du château. + +Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur +la sienne. + +--Édouard! vous! Édouard! vous vivez! + +--Caroline! + +Ils rentrèrent dans le jardin. + +Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. +Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard. + +--Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable +tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y +introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici? + +--Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main +vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver, +dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur. +La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui +veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois +cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc +pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque +vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été +pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire, +avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la +confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je +remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de +loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant! + +--Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée. + +--Où tu as vu ta mère? + +--Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans +la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un +arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les +bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône. + +--Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard. + +--Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons +vainement démontré,--il est vrai que c'est une affligeante vérité à +dire,--que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la +portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux +que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que +l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche +déployée, aux cris de _Vive le roi!_ Elle n'écoute que ses espérances, +que les voeux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie +comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux +de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque +basse-cour de village. + +--Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre +des étages supérieurs. + +Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt +avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard +et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux +serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au +jardin. + +--Parle maintenant, Édouard! + +Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes +suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à +leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par +tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse +animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu +leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa +bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de +ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de +la jeunesse. + +Caroline n'osa lui dire combien il était changé. + +De son côté, Caroline n'avait plus,--et ceci s'expliquait à beaucoup +d'égards,--la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente +chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche, +s'était perdue dans un délicat embonpoint. + +--Continue, Édouard, je t'écoute. + +--Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié +toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui, +s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire +aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu +à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du +moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence; +nous avons été remerciés. + +Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait +l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses +terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à +prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se +sacrifier à sa cause d'une manière utile. + +--Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune +opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe +également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce +toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis +encore glacée. + +--Que dis-tu? + +--Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante, +humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence. + +Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon +malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!--déshonorée si tu +restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié +un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner +l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous +sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours +en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette +indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi +depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce +jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici? + +--Mais monsieur Clavier est malade. + +--Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie, +qu'ils viennent. Dieu fera le reste. + +--Mais celui qui m'a aimée comme son enfant... + +--Et le nôtre? Caroline! + +Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de +te déterminer, consens à me suivre!--Viens! + +Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline. + +--Tu le veux! Édouard, attends! + +Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa +chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette +pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle +appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour +voir à travers si M. Clavier est endormi. + +Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la +veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était +descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture +et quelques parties de l'appartement. + +Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se +plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve. + +Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer +que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le coeur; +brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade. +La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner. + +La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se +serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte +vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune +induction précise. + +--Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline +après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me +retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans +l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne +pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me +sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui +l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère. +Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh! +combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour +moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? +Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas. + +Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les +gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez +hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison. + +Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux +et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu, +dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes +étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en +plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui +retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et +l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin. + +--Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa +machinalement Édouard. + +Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre +où elle avait serré quelques robes. + +Elle remonte précipitamment. + +Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa +main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le +front! + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est +entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est +levé! + +Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle. + +--Caroline! + +--Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard? + +--Caroline! Caroline! + +La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est +plus fermée. + +On l'appelle de nouveau. + +C'est la voix d'Édouard. + +Mais elle est dans la chambre de M. Clavier. + +Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la +main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas, +qu'un cri. + +Ce cri fait monter Édouard. + +--Viens donc, viens donc, Caroline! + +--Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de +monsieur Clavier. + +Le régicide était mort. + + + + +XXIV + + +Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à +Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les +petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze +jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop +naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale. + +Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le +retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient +écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il +n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont +ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont +il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si +téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard, +étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les +prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, +quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec +audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était +encore ébranlé. + +Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins +extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des +spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous +ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine +pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour +ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la +conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante +de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où +il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les +belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit +d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était +pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à +l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il +l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il +suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime +des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point. +Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage +d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. +Malgré la simplicité de son coeur, il convenait avec lui-même, et +d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans +les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En +guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent +l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement +logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères +bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à +certaines conditions d'ordre. + +Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer, +affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients, +lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne. + +--Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à +chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon +temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai, +entendez-vous? + +--C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous +l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette +consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous +consulter. + +L'observation du clerc surprit Maurice. + +--Que dites-vous? + +--Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le +maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que +Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez +vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu +audience. + +--Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés? + +--Vos ordres sont là, monsieur. + +--Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les +recevais pas,--faut-il donc tout dire?--c'était tantôt à cause d'un +héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille +à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même. + +--Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y +croient plus. + +--Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en +convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si +elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez +personne sans m'avoir prévenu. + +--Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien +contradictoires. Le patron est diablement distrait. + +La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à +l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé +depuis le commencement de l'hiver. + +--Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas +pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires. + +Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant +sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à +d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne +de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira. + +--Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de +quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination. + +Voyons la lettre de Jules. + +«Mon vieil ami, + +»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne +Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!» + +Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture +de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à +perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin! + +Maurice continua de lire: + +«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le +plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr, +toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu +me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais +ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont +l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a +quelque scandale pour les payer de leur attention. + +»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a +si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a +été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière +odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre +fille, née,--ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont +voulu,--née avant mon mariage avec Hortense. + +»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de +la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment +en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la +naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. +Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas +été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont +j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession. + +»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la +lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense +en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers, +d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été +dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je +frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce +de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles +le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas +d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne +n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe. + +»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier +était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de +Chantilly.....» + +Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il +frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs +fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable! + +Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale! +Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi? +misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre, +infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est +volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à +merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui +empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur +mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce +que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à +ceux-là. + +«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice +en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux. + +«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement. + +»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de +justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner +l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est +que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle +de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des +journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que +j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me +coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son +dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas +été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la +calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une +véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu +dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore +même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour +te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme +folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la +raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la +révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi +repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle +près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun +secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on +cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute +la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul, +libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi, +venge-moi--je serai vengé! + +»JULES LEFORT.» + +Maurice prit du papier et écrivit: + +«Mon cher Jules, + +»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui +était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme. +Envoie cette note au procureur du roi. + +»Tu es vengé. + +»MAURICE.» + +La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était +Victor. + +Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du +rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il +ne ramassait pas; il était ivre de gaieté. + +Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa +réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie +qui arrivait si mal à propos. + +--Tu ne m'interroges pas, Maurice? + +--Non! + +--Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi, +pour moi, pour tout l'univers. + +--Ris tout ton soûl. + +--Puisque tu me le permets.--Et de nouveau Victor rit, se gaudit, +éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se +renversant pour mieux rire. + +Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société +de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la soeur avant +de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette +familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment. + +Il était toujours debout devant Victor. + +--Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice. + +--Je la croyais plus sérieuse. + +--Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi. + +--Arrivé à Paris,--écoute-moi donc,--je suis allé au ministère, où notre +protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il +m'a dit:--L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les +travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir +qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du +ministre, favorisé de la cour même. + +--Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les +maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous +appartiennent? + +--Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du +chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait. + +--Mais nous en exigerions des prix fous. + +--Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos +prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait, +et l'on vous laisserait crier. + +--Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions +les seuls adjudicataires?--J'étais un peu en colère. + +--Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec +elle.--J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à +l'heure. + +--Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur. + +Juge si j'écoutais. + +--Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager +celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit +épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en +sous-oeuvre l'adjudicataire préféré. + +--Comment centupler la valeur des maisons? + +--Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez +congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en +sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces +appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il +faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle +fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre +concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la +ruse, de la vitesse! courez! + +J'ai couru. + +Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle +s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à +toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires, +blanches, dorées. Ici: _Fabrique de noir animal_; ici: _Atelier de +fonderie_; là: _Manufacture de papiers peints_; _Manufacture de tapis_; +_Dépôt de porcelaine_; _Raffinerie de sucre_; _Raffinerie de soufre_; +_Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie_. + +L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que +j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie! + +Trois jours après j'ai revu notre protecteur.--Venez, m'a-t-il dit, +venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre +concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses +calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de +faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches +industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui +faudrait faire pour les désintéresser. + +J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un +homme de génie, Maurice! + +Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la +société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais +les rencontrer au fond d'un bois. + +Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son +beau-frère; il s'en voulut au fond du coeur de s'être livré à +l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que +comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie; +espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la +probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer +reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé +l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait +Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce +exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? +N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la +conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de +cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne +m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés +de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et +moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien +à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni +établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la +soeur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté +fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur +de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci. + +Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête, +tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait +pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air +d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention; +parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à +remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa +femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et +assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi +ténébreuses l'une que l'autre. + +Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant +d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand +ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet, +toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin +de ce qu'il avait fait pour lui. + +Maurice sonna. + +--Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il +à un clerc. Que tenez-vous là? + +--C'est une lettre dont on attend la réponse. + +Le clerc sortit. + +--Je connais cette écriture. + +Victor Reynier s'approcha. + +Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas +la suscription. + +Celui-ci s'éloigna. + +--De la défiance! murmura-t-il. + +--Quelle curiosité! pensa Maurice. + +D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que +Victor ne fût pas témoin de son trouble. + +Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre +d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton +effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession +du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter: +Sinon, c'en est fait de ma vie. + +--Je n'en doute pas, Maurice. + +--Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée +tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité! +J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus +d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant +d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons +pas. Réussirons-nous, oui ou non? + +--Oui! mille fois oui! + +Maurice faisait pitié. + +--Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil +des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute +est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous +sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu +règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais +mortelles pour moi. + +--Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle +contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que +l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si... + +Se frappant le front, Maurice s'écrie: + +--Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne! + +Il court à la poste. + +Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti. + +Il rentre chez lui, mort. + +Victor était descendu au jardin. + +--Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu. + +«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la +frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de +cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille +écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au +carrefour des _Lions_. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort +qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.» + +Voilà donc la vie! + +Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet +ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent. + +Quel est donc le coupable? + +Que Dieu le dise! + +Dieu! + +Maurice regarda le ciel avec ironie. + +En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme, +l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au +carrefour des _Lions_. + +Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice. + +--Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu! + +Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut. + + + + +XXV + + +Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon, +au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de +laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent +par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de +pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour +cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans +un bourg qui n'a, l'été,--ce qu'il considère comme un malheur, et nous +comme un avantage,--aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La +_pièce d'eau_,--c'est le nom du rendez-vous habituel,--se garnit de +quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière +de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par +bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce +rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires +sont terminées,--si toutefois il y a des affaires à Chantilly,--et +comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre +durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs +toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La +_pièce d'eau_, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour +Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la +pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de +jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de +chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un +prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la +boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc, +viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler +sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du +_Constitutionnel_. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de +tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des +intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent +en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont +pas,--l'usage le veut,--les présents qui sont sacrifiés à ce besoin +mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre +heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du +soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le +journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les +événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de +l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement +n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la +littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il +n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé +d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province. + +Ainsi, exacts au rendez-vous de la _pièce d'eau_, à chaque retour du +printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une +absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences +ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu +près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces +familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait +presque du même sang. + +Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température +ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs, +enivrés de sentir renaître la belle saison. + +Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous +aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs +au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars, +et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre. + +Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation +d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal. + +Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce +d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où +était passée la duchesse de Berri depuis la capture du _Charles-Albert_ +et l'échauffourée de Marseille. + +Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot +d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là, sur les autres, +d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de +Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à +l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont +avaient fortifié le coeur de la chouannerie. + +De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la +police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de +Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé +d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames +aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski. + +Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de +Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le +_Courrier français_, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du +bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de +lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park. + +Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la +mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra. + +Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les +conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris +cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus +sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de +Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur +presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes +indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce +qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain +est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à +l'humidité et à la sécheresse. + +Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions d'un +journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée +avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur +enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un +mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un +peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération +compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la +France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun +parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la +Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs +entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes +ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière +ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour +étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement +éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la +première flamme d'autres insurrections cachées. + +Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries +suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et +fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente +et toujours nouvelle pour les habitués du bassin. + +Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de +M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de +fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne +se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes +austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans +distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres +des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice +s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les +larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à +rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort, +plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa +carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque +temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur +le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus, +prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi +s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la +retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut +de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur. + +Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de +Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées +de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à +Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour +jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le +prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le +lendemain d'un bal. + +--Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la +conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la +lecture des journaux. + +--C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on +le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On +n'y reste que pour économiser. + +--Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée? +interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis +cette opinion sur Léonide. + +En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des +caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit. + +La conversation ne tomba pas dans le bassin. + +--C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la +préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est +aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après +tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons +ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants +enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un +rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours +habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans +les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à +Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres. + +Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui +relevait ainsi la maladresse de sa fille. + +--Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les +petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que +tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je +parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre, +l'à-propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces +faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; +il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari +n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord, +où il s'ennuierait ensuite. + +--Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse. + +--Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous +est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix +réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en +demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles. + +--Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième +interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être +lui. + +--C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que, +depuis le départ de sa soeur, il n'a pas manqué de se promener chaque +soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan. + +La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté. + +D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi: + +--Alors c'est cela ou ce n'est pas cela. + +--Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour +ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si, +comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de +la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de +mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à +plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la +grande, de l'immense fortune dont elle a hérité... + +Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu +dans ses idées, l'orateur se demanda:--Mais où en étions-nous?--Nous en +étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas? + +--Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient +été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor +et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M. +Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût. + +--Ai-je dit cela? + +--Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous. + +--Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité? + +--Cela est positif, madame. + +--Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million, +ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot! + +Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls. + +--N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au +juste si M. Clavier n'avait aucun parent? + +S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui +ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils +seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier. +Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore. + +--On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a +encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles. + +--Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont +plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan. + +--Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il +aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu. + +--Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été +interrompu.--Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé +sur le gazon.--Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise +humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien, +pour n'être pas son héritière! + +--Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui +aura été légère. + +--Légère! légère! Je vous la laisse, à vous. + +--Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me +tombait en partage. + +--On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à +rien. + +--Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous +choisissez vos moyens. + +Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait +à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au +moindre mot, l'eau aurait coulé. + +--Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au +milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose +silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux +rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont +j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois +des fraîcheurs! + +--Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous? + +--On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin. +Bien!--très-bien!--mes enfants!--mieux que vous,--qui, malgré mes +conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir +ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des +sciatiques, des rhumatismes, des fluxions... + +--Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai +est si beau! + +--Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe, +ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais +abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues. + +Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme +un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand +s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques, +entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la +causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son +arrivée. + +--Docteur! dit-elle. + +--Madame. + +--Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont +nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment. + +--Quel est ce mal? le silence? + +--Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous +mourons de curiosité. + +--Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est +l'indiscrétion, mesdames. + +--Docteur, soyez gentil. + +--Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons? + +--Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle +l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier? +Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué +un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A +quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime? + +Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de +la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se +permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot +fut, après un silence méditatif: + +Le malade est gravement malade et je l'abandonne. + +Il se leva pour partir. + +On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis +par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par +les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui +fit. + +--Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent +fois que je n'en ai. Je ne sais rien. + +--Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez. + +--Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner +mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre. + +--Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie? + +--Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au +cerveau. Je présume que le coeur était malade chez lui; j'y +soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal +se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également. + +--Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué? + +--Le pouls des malades, chère dame,--car c'était la chère dame qui +questionnait, commentait, argumentait sans cesse,--ne me révèle jamais +les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je +viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé. + +--Et qui était auprès de son lit? personne, je gage. + +--Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la +baisait et priait. + +--C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins, +cette chère enfant? + +--N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore. + +--Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque +libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à +mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque +excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier +soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage. + +--Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous +épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va +dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire +des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit +quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier +hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger. +M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son +étude. + +--Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien. +L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat. + +--Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me +faites plus parler, tenez! + +--Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien; +parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera +mademoiselle de Meilhan? + +--Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné +à mademoiselle Caroline de Meilhan.--Apprenez-le, mesdemoiselles,--c'est... + +Le docteur aspira une prise de tabac. + +--C'est--qui? + +--C'est moi! + +--Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens! + +--Nous nous vengerons sur vos ordonnances. + +--Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui +sort,--tenez, regardez,--de la porte du jardin de mademoiselle de +Meilhan? + +--C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se +levant à demi pour vérifier l'indication du docteur. + +Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,--car pas un +de ses mouvements n'était perdu,--qu'il avait remis dans sa poche la +clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin. + +L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, +qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer. + +S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor +produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions +et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa +disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin +de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer +pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et +tout de confiance. + +Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention +inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était +sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un +trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer +les signes. + +Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du +bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent +témoins de la bizarre manoeuvre de Victor. + +Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait +du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la +pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux +au milieu desquels il tomba. + +--Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, +docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses; +elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux +heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à +l'état où elle est; on dirait un accouchement. + +--Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant les yeux sur le +docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes +et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une +perfide comparaison. + +--Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible +dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le +déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous: +le choléra est à Chantilly! + +C'était le 6 juin 1832. + + + + +XXVI + + +La France roula au bord de l'abîme. + +Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à +l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se +parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses +du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de +forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en +feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur +des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les +boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine. + +Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque +gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne +montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi +désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de +l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté +primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les +partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs +espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire +républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche +aînée. + +Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se +passer notre récit. + +Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des +échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en +distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par +toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la +capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins +étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le +fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs +départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France +appartiendrait. + +La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui +n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes +aussitôt qu'elle y avait été connue. + +Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la +menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre +bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau +remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, +ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui +possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de +cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. +Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne +croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition +assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être +pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues +partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but +étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la +première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes +têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après +laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas +plus de cinquante arpents. + +Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre +ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation +de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les +champs, et l'argent disparaît de la circulation. + +Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous +l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt +de leurs économies pour le mieux cacher. + +Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus +de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes; +l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants; +les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se +réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on +attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace +vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est +vague. + +On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant +à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à +s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de +réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de +Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations, +en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite +ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé +dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque. + +Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements +entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans +les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi +des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés. + +Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient +percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. +Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à +tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le +long desquelles il avait plu du sang sur ses joues. + +Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la +révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait +l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière +conquête de cette révolution. + +Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa +figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de +ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par +la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite +retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le +sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré +honnête. + +Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier +que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il +n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit +dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot: +il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société. + +Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre +de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend +ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite, +seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il +court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les +cheveux hérissés, le front jaune, l'oeil ouvert. + +--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour +la soulager. + +--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera +construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de +Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus +d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de +l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura +traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de +plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. +Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption! + +L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat +de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats, +de ces masures infectes, payées dix fois leur prix? + +Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées +pour payer ces maisons? + +A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute +frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la +marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué! + +L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle! + +Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de +lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à +inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en +regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des +premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles +n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur +les étagères. + +Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche +dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et +traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de +salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y +suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre +expressivement la main. + +--Ta cause est gagnée, Maurice! + +--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et +tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée. + +--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la +mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait +jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de +la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des +boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent +sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient +et meurent en criant: _Vive la république!_ S'ils tiennent encore +jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux +Tuileries. + +En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton +d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à +s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait +de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin +dont il le voyait accablé. + +--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que +l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! +Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent +tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra +rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous +sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne +valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets +seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on +m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs +leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de +l'honneur. + +Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses +carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a +élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre +entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme +disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle +s'engloutisse! + +Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu +bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, +buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts +par les fenêtres? Ainsi je les ai vues. + +Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là, +une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce +n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à +personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier! + +--Oui, le coup est grave, Maurice, mais... + +--Grave! il est mortel. + +--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe. + +--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que +les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que +l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois +francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre +opération maintenant. + +Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous +paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma +conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom +de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la +fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque? + +--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol. + +--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare? + +--Il y a des hommes probes en affaires. + +--Ceux-là ne sont pas millionnaires. + +--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort? + +--Et toi dans leur conscience? + +--Ah! Maurice, la colère t'égare. + +--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma +raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une +extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour +toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle. + +--Si cependant, Maurice, la république est constituée?... + +--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi? + +--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice? + +--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé? + +--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux: +il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet +Édouard? + +--C'est... + +Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une +révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa +soeur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà, +comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute! +Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands! + +--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu +assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois +cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je +pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier +à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard? + +--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se +torturait vainement pour se poser en honnête homme. + +--Oui! + +--C'est un rentier? + +--Oui! + +--Un jeune homme? + +--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes? + +Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un +habit marron. + +--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à +l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à +couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles +valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre +s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces +neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard +que je veux rendre les premiers... Entends-tu? + +--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor. + +--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur +l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa +mort; et de trois cent mille francs enlevés de là. + +Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face +des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, +les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, +il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un +pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une +cervelle humaine saute au plafond... + +Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à +notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette +exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment +sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans? +Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, +semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu +allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle! + +Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer +Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds +prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant +l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. +Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de +foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi +Victor ne répondit pas à Maurice. + +Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse, +des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de +Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les +voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait. + +Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a +laissé la capitale. + +--Dans le plus grand trouble. + +--Les révoltés faiblissent-ils? + +--Nullement, monsieur. + +--Le nombre en augmente-t-il? + +--D'heure en heure, à vue d'oeil, à mesure qu'on tue. + +--Et les Parisiens? + +--Ils regardent par leurs croisées. + +--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent? + +--Je ne m'en suis pas aperçu. + +--Les boutiques sont-elles fermées? + +--Aucune. + +--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est +odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur +arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires! + +Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en +écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice. + +--On vient donc à leur aide? continua-t-il. + +--De tous côtés, monsieur. + +--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas. + +--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille +républicains qui arriveront de Dijon demain matin. + +--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination +ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe? + +--Elle les assiége aussi de toutes parts. + +--On se massacre donc? + +--C'est le mot. + +--On ne présume pas à qui restera la victoire? + +Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la +route. + +Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à +coeur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux +enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs +visages l'altération d'une fuite précipitée. + +--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain. + +Le coeur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, +Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté +à l'attendre. + +--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les +républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a +relayé emporte une famille entière. On émigre déjà. + +--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit +Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien. + +--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, +c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout +soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud +de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la +justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de +destruction. Et que le 15 n'arrive jamais! + +--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y +aura prescription de droit. + +--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, +vous n'entendez donc pas? + +--Expliquez-vous! parlez! + +--La cour est pleine de gens pressés de vous voir. + +--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles +sont ces gens. + +Victor ouvre la croisée et regarde. + +--Ce sont tout simplement tes clients. + +--Mes clients! + +--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice? + +--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je +descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la +cour.--Ils trouveraient du louche... + +Effaré, Maurice sonna; il sonna fort. + +Le clerc reparut. + +--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter? + +--Vous ne me l'avez pas commandé. + +--Allez donc! et qu'elles montent. + +--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes, +j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours +là. + +La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers, +bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet, +non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à +Maurice. + +--Monsieur Maurice, répondez-moi. + +--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres. + +--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars. + +--Monsieur le notaire! + +--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure! + +--Et moi depuis deux heures. + +--T'en as menti. + +--Menti toi-même. + +--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas. + +--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour. + +--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes. + +--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau. + +--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher! + +--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord, +qui vous amène chez moi en si grand nombre? + +Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles +ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier. + +--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son +beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui. + +--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez +Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé +jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On +assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est +descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine. + +--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas +mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs +aux quatre coins de Paris. + +Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être +oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la +Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour +effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était +élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui +revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les +retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres. + +--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains. + +--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que +n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur +Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on +l'avait dans l'oreille. + +--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a +entendu le canon. + +Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de +l'insurrection parisienne. + +--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix +qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale. + +--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône. + +--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula +en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux +républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne +empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir. + +Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui +semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il +ne parvenait pas encore à s'en faire écouter. + +--Messieurs, je... + +--Il n'y a plus de sûreté nulle part. + +--Ils incendieront nos meules de foin. + +--Ils couperont nos arbres au pied. + +--Mes braves gens, je... + +--Les scélérats! + +--Plus de récolte, plus de moissons, plus rien. + +--Mais amis, je... + +--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et +des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était +Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de +ça! + +Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, +avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune +espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant +d'un héritage. + +--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a +plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons +attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, +et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. +C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y +a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous +prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous +rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça +vous va-t-il? + +L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son coeur, qui +battait auparavant avec violence, s'arrêta net. + +--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous +soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les +républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils +viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris. + +--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous +arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous +nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, +ils sont partis! + +Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait +plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à +le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour +Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans. + +--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi! +vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et +extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une +fois, qui donc s'est moqué de vous? + +--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir. + +--Vous voyez donc combien c'est faux! + +--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; +mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, +à cause de l'émeute. + +--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs. + +--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le +maire. + +--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait +part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher? + +Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être +agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent. + +--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur +qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi +tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand +a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques +poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés +que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une +autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez +raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. +Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de +seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants. + +Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus +tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour +de leur base, un enfant les fera pivoter. + +Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à +peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur +présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus +calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. +Victor triomphait. + +Pour que sa victoire fût complète, il ajouta: + +--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure +d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, +vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous +voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément +agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il +tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il +a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez +pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance. + +Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut +unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans +l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice. + +--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur! + +--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit? + +--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici. + +Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette +maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire +un peu à ce qu'on vous dit. + +--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user +la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En +rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et +empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de +déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui +traversera vos villages. + +Les clients avaient décidément honte au fond du coeur de s'être livrés +à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes +raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts +clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et +celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à +revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de +désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un +voyage à Chantilly; voilà tout. + +Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases +d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement +étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui +passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On +écoute: + +«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les +rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.» + +Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ +l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du +crieur public. + +--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le +moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer. + +--Il a dit _événements_, cependant. + +--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le +cours de la rivière. + +--Mais il a ajouté _sinistres_, monsieur Victor. + +--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait _sinistres_? + +--Chut! il crie encore. + +Victor veut parler. + +--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor. + +Les oreilles sont attentives. + +Et le crieur: + +«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et +les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les +régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du +nouveau! de l'intéressant!» + +Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce +bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté +d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces +funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si +ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son coeur noyé +d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! +de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise! + +Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la +rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient +restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires +désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter +plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; +celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus +douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de +restituer les dépôts. + +--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la +mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, +qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là. + +--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont +dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils +lisent! + +--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, +et ils seront ici,--là.--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants! +J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les +dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de +notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à +ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; +ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! +un parti!--dis-le,--qui nous tire de là. L'incendie!--brûlons +l'étude.--J'accepte tout. + +--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là. + +--Hélas! + +--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que +pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides. + +--Achève! j'entends leurs pas. + +--Es-tu déterminé à tout? + +--A tout, Victor. + +--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui +sont dans ces cartons. + +--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais +parle, finis? + +--Je vais à Paris. + +--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris? + +--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas. + +--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir. + +--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres +qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu? + +--Malheureux! tu extravagues toujours. + +--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus: +j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi! +fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je +t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même. + +--As-tu ta tête, Victor? + +--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide +en un clin d'oeil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs +rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son +chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor +sait si ponctuellement le contenu de ses cartons. + +Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare +sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude. + +Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements +sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière. + +--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos +papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur +Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus +maîtres de Saint-Denis. + +--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait +pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos +volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer +vos dépôts à tous. + +--Ah! + +Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur +argent. + +Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche. + +D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs +portefeuilles de cuir gras. + +D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y +avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois +d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision. + +Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts +en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique +exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un +eustache. + +Rompant ce silence animé, Victor leur dit: + +--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? +ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance +de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont +toujours prospéré entre ses mains? + +--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle! + +--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice. + +--Ce bon monsieur Maurice! + +Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de +son beau-frère. + +--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous +n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que +vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à +merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer +des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des +bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que +nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts. +Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas +trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette +journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; +peut-être bien avant dans la nuit. + +Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de +Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées. + +--Jusqu'à ce soir! + +--Ah bien! voilà qui nous arrange. + +--Et nos femmes qui attendent. + +--Et nos enfants qui nous croient déjà tués? + +--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour. + +--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si +l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire +au pré. + +--Et mes foins qui sont dehors? + +--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je +vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre +protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers +des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au +moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice +serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; +passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain +matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif. + +En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le +peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air +de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit: + +--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en +d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui +Sainte-Claudine... + +--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice. + +--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame +Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses +meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le +dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce +pas? Qui le mangera si ce n'est vous? + +C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation +allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu +l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne nous +quitterez pas. L'occasion est trop belle. + +Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques +préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne +rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de +franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité. + +--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans. + +--Vous nous restez? je savais bien. + +--Dam! + +--Qu'en dites-vous, les autres? + +--C'est embarrassant. + +--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos +pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides, +quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de +champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que +voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le coeur, voilà le +meilleur mets. + +Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce +banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au +désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en +restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans +les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à +notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois +jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié +aussi. + +Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux +paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment +critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon +dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces. + +--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas +mourir. + +Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui +dire: + +--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les +invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait +volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez +simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la +mitraille? + +Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour +accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de +contentement, la politesse de ses clients. + +--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes +forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à +partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ. + +Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa +devant Maurice. + +--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous +resterons ensemble: le retard sera pour tous. + +--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez, +réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là, +repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu. + +--Oui: c'est entendu. + +Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux +de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger +sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure +en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris. + +--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor! + +--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en +centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt. + +--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me +demanderont ma femme? + +--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien: +seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni +les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement +pour nous! + +--Tu es un démon, Victor! + +--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il +sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis +pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus +d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas +que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice! + +--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde; +si tu croyais à une vie... + +--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et +aux restaurations qui la remettent au pair. + +Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à +Chantilly. + +Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice +n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte. + +Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il +n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car +d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les +partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et +répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la +capitale. + +Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces +mots: + +«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu +maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles +aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère +pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation +des troupes.» + +--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la +résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de +Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu! + +Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente: + +«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans +les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs +principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration +ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers +trouvés sur les cadavres des rebelles.» + +--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des +révoltés! Confusion du monde! + +Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins +contradictoires. + +Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un +homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice +reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était +celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des +Lions. + +Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin +il lut les deux bulletins. + +Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa +joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille. + +Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement: + +--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du +clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte +hospitalité est vengée! + +Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté: + +--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune +homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser. + +Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui +avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans +le cabinet. + +Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son +visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de +l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre +la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un +aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait +accepté de le mettre sous sa protection. + +Le prêtre ajouta cependant: + +--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti +républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se +ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une +direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il +m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait +que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît. +Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la +sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance +vous soit toujours acquise. + +Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu +honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas +surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il +avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des +pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart +d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt. + +La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où +il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il +pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une +légèreté significative! + +Encore une honte à subir! pensa-t-il. + +--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne +s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût. + +--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village +de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres, +je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle +contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien. + +La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si +empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la +source, fut une dure leçon de probité pour Maurice. + +--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses +vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais, +monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une +licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais +placé vos fonds, que diriez-vous parlez! + +Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au +prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son +sort. + +--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de +vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent +d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il +ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je +dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant +beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de +toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait. +Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous +pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel +mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma +bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et +si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y +aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance. +Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point +présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en +passer. + +Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait +soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage; +il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce +qu'il était venu chercher. + +Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression +toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur, +l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de +consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse +faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme +humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à +cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et +pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa +parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme +malgré lui. + +Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par +des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond +d'un coeur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une +fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait +encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves +aveux à lui faire à l'occasion de la cassette. + +--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à +Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui +la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et +l'économie..... + +Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de +hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois +il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du +reste, sous de trop avantageuses couleurs. + +--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous +demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous +n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez, +que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au +repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps. + +--Quand il est encore temps! murmura Maurice. + +--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre +caractère si naturellement porté au bien. + +Il y eut un sentiment de vénération dans le coeur de Maurice pour cet +homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt, +oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à +l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des +conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse. + +Des larmes humectèrent son regard. + +--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour +obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment +j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me +poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne +devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le +premier..... + +--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta +debout; parlez! mon fils!... + +Le prêtre avait enfin compris. + +Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne +résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé +au front de la sublimité de son ministère. + +Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa +position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au +bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à +l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux +mains. + +Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est +pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre. + +Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas? + +--Pleine! monsieur, répondit Maurice. + +Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue. + +--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de +sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune, +puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de +se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à +votre dépôt: comptez! + +Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une +comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu +honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité +passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua +Maurice et sortit. + +--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je +l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue. + +--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé +là au moment de la réflexion. + +Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent. + +Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe? + + + + +XXVII + + +Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait +été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une +légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se +convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but +que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante +publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier. + +Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une +maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps +rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à +la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre, +pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait +réellement ressenti les premières atteintes du choléra. + +Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder +l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent. + +Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la +forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le +germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête +basse au logis. + +Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge. + +Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de +l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de +la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi +il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur. + +S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que +comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de +mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à +ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait +d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice +n'aurait pas menti sur choses si graves. + +Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il +ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun +projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le +changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques +minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement +par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque +impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les +heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, +des funestes accidents dont nous avons été témoins. + +Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti +à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si +l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait +écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera +peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si +horriblement traversée de Caroline. + +Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la +fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la +voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le +plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon +marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri +V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une +république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les +rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions +adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre +une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle +exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle +finirait par une balle. + +Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la +prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de +Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied +d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au +mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été +non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard. + +Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté +par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la +sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs +souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides, +jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? +Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères +prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses +une place là où il y avait à combattre le visage masqué? + +Ceci sera son secret. + +Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en +sueur, comme un malade qui pressent la crise. + +A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre +intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues +désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des +carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de +ralliement. + +Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et +démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le +cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes +bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux; +sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts, +des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs, +des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des +balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir. + +Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans +le plomb. + +Vienne le jour, il les lavera dans le sang! + +Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a +vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le +cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris +jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un +messager épuisé de fatigue. + +Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au +jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour +permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir +dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles +vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque +arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux, +sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de +couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir +la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le +soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de +soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se +courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout +à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées. + +Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui +les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de +laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des +inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés +comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main +pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes, +agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, +inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des +colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, +mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix. + +Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes +aussi incisives que la langue du pays, que son accent. + +Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail +aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient +et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies +pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la +feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet. + +L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets +où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations. +Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre +faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses dont les anges seuls +ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si +le sang et la séve n'eurent pas autrefois une même source? + +Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces fleurs +qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfums +quand elle les oubliait pour lire. + +Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces +petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, qui sont +peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierreries +égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, de perles +végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant les autres perles +aux reines de la terre. + +Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres fleurs +épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la +création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, évasées +en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont +soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée. + +Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui +rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes à ses lèvres, +les retenant longtemps comme pour un adieu éternel. + +On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant +sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons de la +serre afin de dilater sa poitrine où se posait sa main. Sa tête, rêveuse +et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une +fleur à qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin elle se reposa sous +un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil +d'une pensée qui parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel. +Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque +voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage. + +Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans +force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une +ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à +la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immobile que les +plantes à travers lesquelles elle se dessinait. + +Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre +s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée +qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix +qu'elle avait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux +vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier +un seul. + +Caroline se trouva enfermée avec les fleurs. + +Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle +avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M. +Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher. + +Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur, +remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan, +dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta +et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt +s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les +fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des +camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et +voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient. +Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par +les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues +dans la serre, qui s'alourdissait de parfums. + +A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des +panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut +accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer. + +Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues +envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les +lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus +qu'avec peine. + +D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs +écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus +humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez +de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua +d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et +son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà +peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient +plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée +de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas +encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse +de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée +dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.--L'amour, ce qu'il +y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans +la pauvreté!--Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, +maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant, +qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les +voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les +laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur +leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus +invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté +triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, +débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs +va tuer. + +Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace +de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la +terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au +milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée +par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde +enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M. +Clavier:--Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut +que nous les tuions ou qu'elles nous tuent. + +Et les fleurs l'ont tuée. + + + + +XXVIII + + +En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis et +détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la liberté +d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs du dîner auquel +il avait invité les paysans. + +Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante couverts +furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans +craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité rare depuis le matin, de +tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi. + +Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, très-difficiles à +cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus en plus inconvenants +à mesure que les événements de Paris se rembrunissaient. + +Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires +d'une maison enclavée dans une localité au-dessous de deux mille âmes, +trois pâtissiers allant et venant, pour le compte de la maison Maurice, +avaient ouvert les écluses aux interprétations. Les propos débordaient. + +--Tue-t-on le boeuf gras, ou le veau, chez lui? + +--Voisine, on peut tout supposer: j'ai vu deux pâtissiers. + +--Vous vous trompez: il y en avait trois bien comptés; tout ce que +Chantilly possède en pâtissiers. + +--Je ne dirai pas non. C'est comme des melons: il en est entré un +chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas moins de trois +francs. Ils sont au feu. + +--Et mon mari qui sort du café où il a entendu qu'on commandait +quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème! + +--Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts +demi-tasses de café, cela entraîne autant de petits verres. + +--Si j'en suis sûre! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; vous vous +convaincrez par vous-même si je mens ou si je dis vrai. + +--Il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche. + +--Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de nouveau-né +dans la maison. + +--C'est donc un mariage? + +--Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite depuis +longtemps. + +--Bien sûr ce n'est pas un enterrement. + +--C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine. + +--Que voulez-vous! on ne sait plus rien dans ce pauvre monde. + +--Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus rien à +brouter pour la langue d'un chrétien. Il faut que le monde soit bien +méchant pour tant se cacher. + +Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, son +ange eût découvert seulement huit maisons dont les croisées eussent été +fermées en ce moment; seulement trois, seulement une. + +Il n'en était point où ne parût un visage curieux; et, parmi ces +visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé ailleurs +que sur la maison de Maurice. + +Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à qui les +voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux de se laisser +voler, au prix du repos dont sa pauvre tête avait besoin. Souvent il se +surprenait, écoutait le cliquetis de l'argenterie et le grincement des +assiettes, ne s'expliquant qu'après longues réflexions la cause de ces +préparatifs gastronomiques. + +Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant: + +--Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! non! je ne le +crois pas. Et quand il reviendrait! ne m'apporterait-il pas quelque +exécrable faux-fuyant pour éterniser mon désespoir? Mais cette fois il +s'abuse; mes juges sont ici; de l'or pour eux ou le suicide pour moi. Et +qu'il ne me trompe pas d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui +n'attendent pas! + +Le chef de cuisine entra. + +--Monsieur! + +--Quoi? que me veut-on? + +--Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux? + +--Que dites-vous, et qui êtes-vous? + +--Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura deux ou +trois services à votre dîner? + +--Mille! s'il le faut. + +--Et combien d'entrées? + +--Tant qu'il vous plaira. + +--Comme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons nous passer +du turbot? + +--Passez-vous du turbot. + +--Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche? + +--Mettez-les tous! + +--De quel vin boira-t-on? + +--De tous! Laissez-moi! + +Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi les +principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux points de vue, +plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable hôtel de Bourbon-Condé, +s'étaient placés sur le balcon de fer qui s'avance, poudreux et rouillé, +sur la grande route, et domine les premières avenues de la forêt. De son +cabinet, Maurice les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par +des petits verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le +bourg par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à +l'acquittement de sa rançon. + +Les premières heures furent douces. + +Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des tables de +jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que fournit le pays +le plus fainéant de la chrétienté. + +Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et +dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte +de plaisir. + +Maurice dévorait son coeur sans relâche en comptant les minutes qui le +séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui +produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution +remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir +mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait +cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard, +de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il +n'évitait pas la fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la +fastueuse raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des +cristaux, dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour son +coeur attristé. + +Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant +l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même +place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas +lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un +ton faible: + +--Maurice ne me reconnais-tu pas? + +--Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures! +mais tu pleures! Oui!--toi aussi!...--Qui t'a-t-on tué? + +--Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant +pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis +aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son +front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai +vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était +innocente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle +a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant: +Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son +imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté +agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité. + +--Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La +calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la +tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le +bourreau de l'autre! Maudis-moi! maudis-moi! + +--Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont +blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il la puissance de +se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à +mes pieds. + +--A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont l'existence +protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement +ce matin d'une balle. Je croirais à une justice: elle aurait pu être +plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules? + +--Je l'ai brûlée. + +--Et ta vengeance? + +--Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une tombe et un enfant +m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; l'enfant ira en Amérique: +je l'y emmène avec moi. Un vaisseau m'attend aux Havre, où je vais +m'embarquer. + +--Jules, je t'y suis! le veux-tu? Fais-moi une place dans le coin de ton +vaisseau; que dans trois jours je puisse monter sur le pont et voir la +France comme un flocon d'écume à l'horizon! Sais-tu que je souffre +aussi? sais-tu qu'au moment où je te parle, je franchis en idée les +marches de l'échafaud où l'on boucle au cou les banqueroutiers? +Soutiens-moi, Jules; on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi! +sauve-moi! Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et +repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus! la mer, la +grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des hommes! + +--Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre ami! Viens donc, viens à moi! +Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons le même jour, laissant +deux cadavres derrière nous: une femme assassinée, une femme!... Nous +étions bons pourtant; qu'avons-nous fait pour mériter cela? Enfouissons +le passé: oui! mettons des mers entre notre destinée d'un an et notre +existence nouvelle. Partons: ne regardons pas même Paris, dont l'affreux +voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, Paris +qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater peut-être en +passant. + +--Oh! je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon d'exil. +Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura deux pères pour +l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, toi, sa bonté, sa +tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous attacherons à cet enfant qui +nous rappellera tout ce que nos mariages ont eu de serein et d'amer. + +Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre la +mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux désormais +pour tenter une existence nouvelle. + +--En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu le veux, +Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle reconnaîtra que je +ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant tout: mes propriétés, +mes meubles, la table sur laquelle ma sobriété n'a jamais été blessée +d'un luxe coupable, le lit où mon mariage n'a été qu'une longue +insomnie. + +--Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun, prendra-t-on le +café dans le jardin ou dans le salon? + +Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire: Il y a donc +fête ici? + +--Où vous voulez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez plus de votre +repas! + +--Un repas! Maurice? + +--Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.--Jules! une +superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les +princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes, +viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On +prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou, +penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas:--Je suis donc fou! + +--Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ. + +Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans un +épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou +treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance +relative à ses tribulations domestiques et à ses anxiétés de notaire, +bénissant, au contraire, une occasion si rare pour lui d'alléger sa +conscience oppressée. + +Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit: + +--Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là, d'après ce que tu viens +de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes +convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes. + +Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine +trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des +propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, impossible! + +Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et postés +autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle derrière +les arbres. Sors! tu es arrêté. + +--Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche et qu'il +n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? que mon beau-frère +n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules? + +--Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas convaincu de +l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à +ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera. +Maurice dit au cocher d'atteler. + +Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, la +pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée par à peu près tous +les clients de Maurice. Ils s'élançaient, comme des hirondelles, des +nombreuses avenues de la forêt, et, avec une indifférence affectée, ils +se dirigeaient vers la calèche de Maurice. Ils formèrent bientôt un +rassemblement à la porte du jardin. + +--Tu avais raison, Jules; ces gens m'épiaient; je leur suis suspect; ils +m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu toute confiance en +moi. Je suis en prison avant jugement. Hélas! non, je ne partirai pas, +Jules; mais toi? + +--Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois que ton +beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns de tes clients; +peut-être ma présence attirera sur toi quelque considération. C'est un +rude passage à franchir; mais il ne sera pas dit que je t'aurai +abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà sans vie; de minute en +minute, je remarque, tu blanchis comme un cadavre. Ranime-toi! Pour la +foule, Maurice, la pâleur, c'est le crime; c'est plus que le crime: +c'est la lâcheté. + +Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, et se +montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente avait +réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin des piéges +oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, avocat et notaire +qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients avaient cherché la +cause véritable des incidents entre lesquels ils étaient ballottés; +s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en étaient singulièrement +approchés, et, à vrai dire, la fête dont ils étaient les héros ne se +présentait plus aussi naturelle à leur esprit. Leur inquiétude ne cessa +pas quand ils remarquèrent que Léonide n'était pas là pour présider un +repas commandé pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa +fâcheusement pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous +les luxueux habits dont il s'était revêtu. + +On se met à table. + +Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache comme +un beau marbre au milieu de ces types de visages rustiques. + +Deux tables de quarante couverts furent envahies par les convives; +hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux noms placés sur les +assiettes. Cette littérature de table fut perdue. Pendant quelques +minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice, +qui oubliait de déplier sa serviette. + +--Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait. + +Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage. + +Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui remplirent +leurs verres et saluèrent. + +Agissant à contre-sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage tandis +qu'on le saluait. + +La soirée était admirable de calme; l'air était sans fraîcheur, et son +souffle n'agitait pas même la flamme des bougies. + +Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner vers la porte +pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il se surprend dans +cette distraction trop marquée, il verse aussitôt à boire à profusion, à +pleins verres: il répare gauchement une gaucherie. + +--Qu'il fait bon ici! dit une voix. + +--Vous avez raison, répond une autre voix: une journée d'août. + +--Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui sont à Paris, +la journée n'est pas aussi belle. + +L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à l'instant +de sortir de son centre de repos. + +Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice opère une +diversion prompte. + +--Allons, messieurs, de ce melon! encore une tranche là-bas; ils sont +d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc; on boit avec le melon. + +Qu'on renouvelle le madère! + +Ces dames n'ont pas de madère, je crois. + +--Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas. + +--Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout haut un +marchand de porcs. + +--Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique je ne sois +pas une jeune villageoise. + +--J'aurai cet honneur. + +--Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance... + +--Bien! Maurice, ferme! lui dit Jules. + +Mais, pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche du château +de Chantilly qui sonne la demie de huit heures: un tremblement nerveux +le saisit; il lui est impossible de remplir le verre qu'on lui tend. + +--C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton agitation. + +--Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation de +Jules Lefort. + +Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoue tacitement +qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père quand on a reçu +de lui en héritage d'aussi bon vin. + +--Ah! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise. + +--Tant mieux: revenez-y, monsieur Lambert. + +--Il est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, que madame +Maurice ne soit pas ici pour y goûter: c'est un manger de femme. + +--Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des verres à sec +là-bas. + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas? + +--Ne la verrons-nous point? + +--Sa place restera-t-elle vide? + +Vingt autres font la même question. + +Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice bégaye, +en ayant l'air d'être absorbé par le service:--Mais elle ne peut tarder, +elle m'avait promis pour huit heures!--Huit et demie, il n'y a rien de +perdu encore, et surtout si les communications ne sont pas libres; vous +comprenez? Vous servirai-je de ces pieds truffés, maître Leloup? + +--Avec plaisir, monsieur Maurice. + +--Toi, là-bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des pieds +truffés. + +--Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire! remarque, en +savourant les jouissances matérielles qu'il en fait évidemment dépendre, +un convive séduit par l'abondance des entrées, l'inépuisable succession +des entremets, et la riche collection des bouteilles de vins différents. + +--Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là? + +Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, à voix +basse, l'oreille pourpre, l'oeil diamanté, le premier interlocuteur au +second. + +--Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; tu as peur +des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te donne pour ça cent +francs par an; est-ce vrai? + +--Sans doute. + +--Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me +rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande au notaire,--comme +qui dirait M. Maurice,--quinze cents francs, deux mille francs, +n'importe, ou plutôt la somme que tu as portée toi-même. Sous garantie, +il me la prête, et je lui baille deux cents francs: c'est cent francs +qu'il a récoltés dans la journée. Ton argent vient dans ma main: voilà +tout. + +--Bon! c'est là le métier? + +--Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout. + +--C'est facile; mais comment se passer de notaire? + +--Nigaud! Faut être riche; l'es-tu? + +--Non. + +--Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passe-moi ce rôti. + +Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue perçante sur +Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là; il fut entraîné à +l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui. + +--Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que +tu le dis... + +Robinson avait parlé un peu trop haut; il fut entendu du convive de +face. + +--Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, qu'avec cet +argent,--dont m'est avis que vous avez nettement désigné le nid,--M. +Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde +n'est pas aussi honnête que nous. + +--Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de +la table, que le patron doit éprouver de fameux coups de vent quand, le +lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds. + +Le dialogue était vaste: il y avait place pour chacun. + +Un autre intervint judicieusement pour dire: + +--Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; pas +besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mauvais moment; nos fonds +voyagent. + +Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient. Les +deux moitiés de la table mordaient à la conversation; on buvait; on +comprenait mieux; l'instant lumineux rayonnait sur le front des clients. +On buvait encore, on parlait davantage. + +De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient +perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient, +se penchaient, la joue pleine, rebondie et luisante, contre la nappe, +et demandaient horizontalement: + +--De quoi? + +Et on les éclairait. + +--Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint-Jean avec nos +fonds? + +--On ne dit pas ça, messieurs. + +--Si fait, on dit ça? + +--Ce sont de simples conjectures. + +--Il est bien blême pour des conjectures. + +--Voilà que je tremble, moi! + +--Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire +faite. + +--C'est aussi mon opinion; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde. + +On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa +pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un éblouissement le +frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions +bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et parfois, lorsqu'il +prolongeait sa vue, les deux tables semblaient se soulever avec les +convives, les flambeaux et les plats, et vouloir rouler sur lui. S'il +ramenait son regard effrayé, il tombait sur la figure glacée de Jules +Lefort, blafard comme une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles +diaprait la scène. Étoilé, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait +n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il +n'était tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles; que +par le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure de +quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait pas +d'entendre. + +Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette. + +--Du vin! toujours du vin! crie-t-il aux domestiques, qui ne se lassent +point d'abreuver à la ronde. + +--Du vin de Médoc, mesdames. Du Sauterne, mes amis. Qu'on boive donc! + +--Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les verres +débordent. + +--Crois-tu, Jules? + +--Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre la +raison. + +--Je bois, à votre santé, messieurs! + +Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe. + +--Comme il est renversé, et comme il tremble! observe-t-on. + +--Oui, à votre santé, monsieur Maurice! + +--Il est presque aussi jaune que M. Lefort. + +--Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules Lefort de +Compiègne? + +Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur le +mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune aux +convives animés: parce qu'ils n'entendent plus, ils supposent les autres +sourds. + +Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe où il va +être question de lui. + +--Sa femme est morte. + +Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie sur son +épaule. + +--Ah! et morte de quoi? + +--De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. En +rentrant chez elle, elle avait perdu la raison. + +--Et qui avait osé l'insulter? + +--Une femme. + +--On dit que c'était une... Mais chut! + +--Une quoi? + +--Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui avait paru au +bal avec un soldat ivre. + +--Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame! + +--Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le voyons là. + +--Le mari de qui, de cette femme? + +--Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort de Compiègne. + +--Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette femme? + +--C'est ce que nous ne savons pas. + +--Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse de M. +Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger M. Maurice. Sa +femme n'a pas été insultée. + +--Il prend part aux peines de son ami, probablement. + +--Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop... + +--Trop quoi? je n'ai pas entendu. + +--Je n'ai encore rien dit. + +--Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue. + +--Ni moi. + +--Ni nous. + +--Allons, vous verrez que personne ne la connaît. + +--Ma foi! + +--Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir... + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir? + +--Entends-tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant l'épaule du +domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et de +douleur. + +--Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout. + +Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit. + +--Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon deuil. + +--A-t-il une femme, sérieusement? + +--Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel! + +--Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme? + +--Gage que oui! + +--Gage que non! + +--Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage: et +Victor qui ne vient pas! La nuit marche! plus rien! plus de nouvelles de +Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne +s'ouvre pas. + +S'adressant à ses convives: + +--Messieurs, votre avis sur ce limoux? + +On ne lui répond rien. + +--Le pari est tenu, ça va! + +--Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas; mon sang +bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains, je ne me +connais plus, je suis fou!--Messieurs, et ce limoux? + +--Parfait, monsieur Maurice. + +Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; on se le +communique. Des ricanements se posent en face de Maurice; les uns +croient avoir entendu, les autres nient, et ces murmures s'ensuivent: + +--Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de +chasser ici; on ne nous chasse pas! + +Jules Lefort se lève. + +--Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à l'absence si +malheureusement prolongée de sa femme... + +Tous avec ironie: + +--Ah! oui, sa femme... + +--Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il n'est pas +facile d'en sortir à son gré. Il n'ose plus concevoir l'espérance de la +voir arriver aujourd'hui; soyez assez indulgents, messieurs, pour +excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous. + +--Voilà qui est dit: madame Maurice ne viendra pas. + +--J'ai donc gagné mon pari. + +--Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur +l'enseigne? + +--Oui! messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent à nos +dépens: ensuite ces belles dames sont trop fières pour s'asseoir à table +avec des paysans. + +Hors de lui, Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur de son +coeur; Jules comprime ce mouvement de toute l'énergie de son bras. + +--Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes. + +--Ils ont des calèches. + +--Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait partir, +oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu notre +argent.--Mais à d'autres! + +--Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas +mauvais. + +--Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous les payons. + +--Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche. + +--C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite. + +--Buvons pour notre argent! + +--Et pour l'intérêt de notre argent. + +--De ce vin, à moi! + +--De celui-ci, à toi! + +--Qui veut de mon bordeaux? + +Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui +commencent par un cri et finissent par une bouffée équivoque, ne +retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent comme les +taches de vin sur la nappe; ils se glissent comme les os de volailles +sous la table; ils se croisent en l'air comme la mousse du Champagne et +les bouchons. Celui qui exhale le plus de grossièretés croit être le +plus réservé. Il y a confusion dans l'orgie, qui brouille les verres et +les cerveaux. La pensée de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus +la conscience de son être. Il coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce +ne sont plus des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu +près partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la +petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle sort. +Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait à chaque +instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des +soupiraux par où s'échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces +tonneaux vivants fermentent et craquent. Inutilement tenterait-on de +remonter à la source des menaces et des épigrammes brutales qui sortent +de ces futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a +débordement. + +--Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai. + +--Je ne le veux pas. + +--Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort? + +--Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice! + +Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements +imperceptibles. Dessus l'ivresse; dessous le suicide. + +De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a +couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du dîner. + +--Madame Maurice ne viendra pas! + +--Vous vous trompez: elle viendra! + +Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, au milieu de +l'ébahissement universel. + +Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers Victor; il va +lire dans leurs yeux sa sentence de mort. + +Léonide se hâte de dire à Maurice:--Quittez ce visage qui m'a découvert +votre épouvante: soyez insolent si cela vous plaît avec ces manants. +Vous êtes plus riche que vous ne l'avez jamais été. + +En se jetant à son cou, elle ajoute: Après une baisse sans exemple, les +fonds ont monté de six francs. + +Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà +revenus avec confusion de leurs doutes sur l'existence de la femme de +Maurice, ils sont cordialement touchés de l'embrassade conjugale. + +--Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se réalisera. +Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle: on va vous payer au +flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans +danger. La république a été écrasée sous les pavés qu'elle avait +arrachés; la France a triomphé de la rébellion.--Vive le roi! + +--Vive le roi! répète-t-on en choeur. + +Et ces mots circulent: + +--Nous nous étions trompés: ils sont gens de parole. + +--Eh bien! tant mieux pour eux: j'étais fâché de leur retirer ma +confiance. + +--Moi, je la leur laisse. + +--Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque tout est +fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse +revenue, et en route! + +--Oui! en route! + +--En route! en route! + +--A la santé de madame Maurice! s'écria Victor. + +--Oui! à la santé de madame Maurice! + +Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait avec +majesté à côté de Maurice, qui, ému de mille manières, avait tout juste +assez de force pour ne pas s'évanouir. + +Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide! + +Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se figura tout +de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son +sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui. + +Jules Lefort n'est plus là. + +Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de Jules, +qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bruyante entrée +de Léonide et de son frère. + +Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais +vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait +cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses côtés. Il avait eu +une apparition. + +Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa +femme. + +C'est le coup d'adieu. + +Les paysans quittent la table pour partir. + +--Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en +s'emparant d'un flambeau. + +--Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton +étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais question de retirer +nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse? + +--Non? je croyais, reprit Victor. + +--Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger. +Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; il est grand +temps. + +Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent +toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs +chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux +qu'ils n'y étaient venus. + +Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la +supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il fut +étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé +en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution, et +d'apprendre ces deux foudroyantes victoires dans un lieu encore +retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux +pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières +ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes; +la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait. + +--Tout est donc fini à Paris? + +--Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la +crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le +gouvernement ne tiendrait pas.--Déroute générale. Le crédit public mort: +on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais. +Le canon tonnait, et le sang coulait: j'achetais. La Morgue était trop +petite pour les cadavres: on assurait que les Tuileries étaient +assiégées: j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus. +La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon +audace a été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à +l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés. + +--Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à qui la +réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu +dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts, +sans doute! morts! Quel douloureux bonheur que le mien! + +--Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu? +D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués. +Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure: +j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité +avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Édouard de +Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé sur lui un plan de campagne pour +armer la Vendée: rien que ça. + +Léonide et Maurice n'osaient se regarder. + +--Madame, s'écria, la voix pleine de larmes, après une pause pénible, le +triste Maurice, madame! Hortense Lefort est morte aussi. Nos crimes +domestiques à tous deux se sont éteints dans le sang. + +--Qu'est-ce que tout cela signifie? semble exprimer le visage ébahi de +Victor. + +--Nous ne resterons point dans ce pays, reprend Maurice; nous le +quitterons avant un mois. + +--Cela n'est pas possible, beau-frère, d'autant mieux que tu laisses ton +étude dans une merveilleuse situation. Il y aura avantage à vendre. Mais +nous causerons de cela demain plus longuement; il est tard, nous sommes +un peu fatigués. Si nous prenions quelque repos? + +Victor saisit un flambeau et s'achemine vers la porte.--Que je vous +éclaire, si vous le permettez. + +Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. Rien de +funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée par le monde. + +Maurice tint parole. Un mois après il vendit son étude à un prix +inespéré. + +Il est encore notaire à... + +FIN. + +Paris.--Typographie Morris et Comp., rue Amelot, 64. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le notaire de Chantilly, by Léon Gozlan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + +***** This file should be named 38225-8.txt or 38225-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/2/38225/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le notaire de Chantilly + +Author: Léon Gozlan + +Release Date: December 5, 2011 [EBook #38225] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/cover_lg.jpg"> +<img src="images/cover.jpg" width="348" height="550" alt="couverture du livre" title="couverture du livre" /></a> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/inside_front.jpg" width="332" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="un"> + + COLLECTION MICHEL LÉVY + + </p> + +<p class="cb"><br /><br /><br /><br />LE NOTAIRE<br /><br /> +<big>DE CHANTILLY</big><br /><br /><br /><br /> </p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="2" align="center">OUVRAGES</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><small>DE</small></td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><big><big>LÉON GOZLAN</big></big></td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">PARUS</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><b>Dans la collection Michel Lévy</b></td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"> </td></tr> +<tr><td align="left">LES CHATEAUX DE FRANCE</td><td align="right">2—</td></tr> +<tr><td align="left">LE NOTAIRE DE CHANTILLY</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LE DRAGON ROUGE</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LE MÉDECIN DU PECQ</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">HISTOIRE DE 130 FEMMES</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LES NUITS DU PÈRE LACHAISE</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LA FAMILLE LAMBERT</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LA DERNIÈRE SŒUR GRISE</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LA COMÉDIE ET LES COMÉDIENS</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LE BARIL D'OR</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td align="left">LE TAPIS VERT</td><td align="right">1—</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">——————</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">VERSAILLES —IMPRIMERIE DE CERF, 59, RUE DU PLESSIS</td></tr> +</table> + +<h1><small>LE NOTAIRE</small><br /> +<small><small>DE</small></small><br /> +<big>CHANTILLY</big></h1> + +<p class="c">PAR<br /><br /> +LÉON GOZLAN<br /><br /> +<small>NOUVELLE ÉDITION</small></p> + +<p class="figcenter"><br /> +<img src="images/colophon.png" width="75" height="39" alt="colophon" title="" /> +<br /> </p> + +<p class="c">PARIS<br /> +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> +RUE VIVIENNE, 2 BIS<br /> +——<br /> +1860<a name="page_001" id="page_001"></a><br /> +Tous droits réservés</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="margin:5% auto 5% auto;text-align:center;border:2px dotted gray; +padding:2%;"> +<tr><td><a href="#I">I,</a> +<a href="#II">II,</a> +<a href="#III">III,</a> +<a href="#IV">IV,</a> +<a href="#V">V,</a> +<a href="#VI">VI,</a> +<a href="#VII">VII,</a> +<a href="#VIII">VIII,</a> +<a href="#IX">IX,</a> +<a href="#X">X,</a> +<a href="#XI">XI,</a> +<a href="#XII">XII,</a> +<a href="#XIII">XIII,</a> +<a href="#XIV">XIV,</a> +<a href="#XV">XV,</a> +<a href="#XVI">XVI,</a> +<a href="#XVII">XVII,</a> +<a href="#XVIII">XVIII,</a> +<a href="#XIX">XIX,</a> +<a href="#XX">XX,</a> +<a href="#XXI">XXI,</a> +<a href="#XXII">XXII,</a> +<a href="#XXIII">XXIII,</a> +<a href="#XXIV">XXIV,</a> +<a href="#XXV">XXV,</a> +<a href="#XXVI">XXVI,</a> +<a href="#XXVII">XXVII,</a> +<a href="#XXVIII">XXVIII</a></td></tr> +</table> + +<h1><small>LE NOTAIRE</small><br /><br /> +DE CHANTILLY</h1> + +<hr /> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p>—Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons +à demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si +vivement vous toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne +rougissez pas d'une sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce +livre me plaît; sans me flatter d'en sentir comme vous tout le +charme, je reconnais qu'il est écrit avec une rare simplicité. +Les personnages y portent l'empreinte de ce roi qui l'imposait +à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et réservée, la passion +s'y exprime en termes choisis. <i>Mademoiselle de Clermont</i> est un +beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia, comme hier +au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit dernière. +Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des +branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée +des tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, +l'eau n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:—ce +livre vous a tout émue; nous le relirons encore une fois cette +année, Caroline.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis +heureuse plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez +quelquefois mes goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en +songeant que la catastrophe de ce livre a eu lieu à quelque distance +de nous. Hier encore nous avons foulé l'allée où monsieur +de Melun fut mutilé par un cerf. Nous apercevons les +restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence une +fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris, +n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette<a name="page_002" id="page_002"></a> +heure les croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont +fut forcée de figurer, la mort sur le visage, au quadrille +du roi, tandis que son mari expirait dans d'horribles douleurs. +Quelle grande époque, n'est-ce pas, monsieur? Que de monuments +n'a-t-elle pas laissés?</p> + +<p>—La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de +durables sur la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: +les Condés ont bâti un palais digne d'abriter des rois, et un +hôpital bien modeste où sont reçus les sexagénaires du canton. +Les révolutions et la mort ont détruit le palais et ses maîtres: +l'hôpital est encore debout; écoutez: sa cloche sonne la prière +du soir.</p> + +<p>Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités +peu aristocratiques du vieillard.</p> + +<p>Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de +M. Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, +rêveur un instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie +pouvait être, l'y suivit à pas lents.</p> + +<p>Caroline donna un dernier coup d'œil aux camélias, et s'assura +par le thermomètre que la chaleur intérieure de la serre +s'élevait à quinze degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis +trop chauffées par le tan. M. Clavier ne tarda pas à lui +faire remarquer le danger de rester plus longtemps exposée à la +vapeur chaude et chargée de l'atmosphère; elle s'était plusieurs +fois trouvée indisposée au milieu de la concentration de ces +odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du Japon, volatilisées +par une température artificielle et la lente réverbération +des rayons solaires.</p> + +<p>Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction +de Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait +les soins ingénieux d'un amateur passionné des belles +plantes. Elle prenait une partie de la façade de la maison, et +elle se prolongeait ensuite le long du mur latéral de clôture, +opposant sa cloison de verre taillée à carreaux au souffle inégal +de l'air. Des brassées de plantes grimpantes couraient à l'extérieur +le long de ses carreaux, comme pour regarder leurs sœurs +plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les séparait. +Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés s'abattaient +en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche +sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par +des enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums.<a name="page_003" id="page_003"></a> +Mais son plus bel ornement était celle qui, chaque matin +et chaque nuit, visitait cette famille étrangère, ranimant par +un peu d'eau la vie des unes, et dorant par un rayon de chaleur +le calice des autres. L'Ève de ce paradis diaphane était +Caroline de Meilhan.</p> + +<p>Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara +de l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son +passage, les tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une +allée bien sablée du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé +sur Caroline, qu'il regardait de temps en temps avec des +yeux pleins de sollicitude.</p> + +<p>En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de +chênes et de tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une +à côté de l'autre comme pour laisser passer avec respect le grand +prince qui a planté ces tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons +blanches; la forêt, le bourg, le château, tout était coupé par +deux zones, l'une de lumière, l'autre d'obscurité. Le bois de +Sylvie, et le château que ce bois couronne, étaient dans l'ombre. +Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en face d'un château, +et d'un château assez antique et assez moderne à la fois +pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et +au voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est +beau!</p> + +<p>Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation +des tons lumineux, les parterres du château se montraient avec +la même netteté de dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant +sur le vélin avec la règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le +pastel de Watteau n'aurait pas disposé avec plus de coquetterie +ces vases de marbre-Médicis, frappés, en guise d'anse, de têtes +de béliers en plomb, ces petites statues allégoriques, ces bouquets +de dahlias des parterres. Les parterres de Chantilly sont +célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les admirer. +Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent +mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en +ondulation, vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, +où voguent à l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des +batelets dorés, escadre montée jadis par des dames de la cour.</p> + +<p>Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas; ces parterres, ces +plaines, ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme +un livre d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient +les milans; ce château qui a treize tours féodales décapitées, et<a name="page_004" id="page_004"></a> +dont les tronçons étreignent un logement de bourgeois qui a +douze croisées, un balcon tremblant, des rideaux orange, des +fenêtres vitrées; ces écuries où des empereurs ont soupé, et qui +seraient une des sept merveilles si elles avaient été bâties à +Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces pavillons chinois +en briques rouges, ces chapelles gothiques en carton-pierre, ces +laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des opéras de +Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui ressemblent +à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes +centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces +petits oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée +comme un seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau +par Paris à dos de mulets; ces cours d'honneur où becquètent +aujourd'hui des poules; ces grandes, ces petites, ces +majestueuses, ces ridicules choses, n'indiquent-elles pas qu'il y +eut successivement un grand Condé qui s'est promené dans ce +château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon, Luxembourg, +Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire, +Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt +ans de son palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, +grand amateur de la chasse et des vaudevilles de M. Scribe?</p> + +<p>Le soleil avait disparu.</p> + +<p>A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume.</p> + +<p>M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, +dont ils prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils +abandonnaient l'hiver à cause de la fraîcheur des murs.</p> + +<p>Le couvert était mis.</p> + +<p>Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un +tour à la cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut +faite, elle interrompit le vieillard dans la lecture de son <i>Parfait +Jardinier</i>, pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil +vers la table: Caroline ne prit place qu'après une invitation.</p> + +<p>—Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, +quand vous irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer +soigneusement les portes du cabinet de communication, ce +que vous avez négligé de faire l'autre jour; aussi, les deux températures +s'étant confondues, les plantes du Japon ont eu les +feuilles roussies par l'élévation inaccoutumée de l'atmosphère, +et celles du Cap-Vert ont souffert du froid. A propos, vous ne +m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien doux, bien<a name="page_005" id="page_005"></a> +épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la dernière +marche de notre escalier à la porte des serres.</p> + +<p>Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit.</p> + +<p>—Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que +vous mettez à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à +minuit—oh! je vous ai bien entendue,—et vous n'êtes plus +remontée qu'à deux heures. Vous aimez beaucoup à lire dans la +serre, la nuit, je le sais, Caroline; mais, prenez-y garde, les +fleurs et nous ne pouvons guère vivre ensemble: notre haleine +les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut que nous les +tuions ou qu'elles nous tuent.</p> + +<p>D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées +par beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le +rang que Caroline occupait dans la maison. Elle ne se livrait +point à de grossiers travaux domestiques; ses mains blanches +le disaient assez: pourtant Caroline était habituellement éveillée, +comme la bonne, à cinq heures l'été, à six heures l'hiver. +On voit même qu'elle se levait à minuit pour renouveler la +chaleur artificielle des serres: charge délicate, du reste, et +qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques, sous +peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses palmiers +et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, +et taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait +d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, +mais qui eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins +bon caractère que le sien. Cette soumission que l'on conçoit +très-bien chez le domestique qu'on paye ou dans l'enfant qui +vous aime, étonnait chez Caroline, qui n'était ni la domestique +ni l'enfant de M. Clavier.</p> + +<p>Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, +qui n'était pas la servitude, une position singulière dont +les voisins—et à Chantilly on a pour voisins tout le monde—n'avaient +jamais deviné le sens en pénétrant curieusement dans +l'intérieur de M. Clavier. L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune +protégée faisait taire la calomnie, mais elle ne suffisait pas pour +retenir l'indiscrétion. Les rares amis que M. Clavier recevait +dans l'intimité, son notaire, son médecin, quelques agriculteurs, +avaient difficilement l'occasion de parler à Caroline, qui descendait +peu lorsque des étrangers étaient au salon; mais ceux-ci, +pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la dérobée, n'en +avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa grâce.<a name="page_006" id="page_006"></a> +Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société +nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait +adoucir, par des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, +ni déshonorer la main où s'appuyait sa caducité en la remplissant +d'or, avait imprimé à la jeune fille une défiance particulière. +Caroline eût répondu avec dignité à qui se serait oublié +en lui parlant comme à une servante; et pourtant elle n'aurait +su répondre à la déférence qui l'eût traitée en maîtresse de +maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une +seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde.</p> + +<p>—Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit +actuellement à Chantilly?</p> + +<p>—Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir +encore, il se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son +beau-frère.</p> + +<p>—Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques +mois, qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant +chez lui. Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires +comme autrefois aux évêques de cour. Cependant je lui ferai +une visite demain.</p> + +<p>—Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que +M. Maurice s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas +là le motif qui le force à s'absenter plus fréquemment?</p> + +<p>—Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. +Je suis témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son +temps et de ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles +qualités, celle surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, +de m'écouter sans impatience et sans prévention contre ma vieillesse, +dans les longues promenades où il me prête l'appui de +son bras, lorsque vous me privez du vôtre, étourdie, pour +cueillir des campanules dans les buissons. Oui, Maurice est né +pour réchauffer les tièdes, et le monde en est empoisonné. Ce +jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne parle +pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire. +Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, +l'ami des habitants: c'est ce qu'il est.</p> + +<p>—Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait +flatté d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette +maison.</p> + +<p>—Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne +doivent pas souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une<a name="page_007" id="page_007"></a> +femme que j'estime, quoique fière, qui prend chaudement ses +intérêts. Peut-être n'a-t-elle pas la circonspection de son mari. +On parle trop dans ses salons, j'ai trouvé. Mon opinion ne serait-elle +pas au fond dictée par la misanthropie de mon âge si +peu indulgent, et le résultat de nos habitudes solitaires, à nous, +mon enfant, qui causons peu? On nous appelle les sauvages +dans le pays, et vous verrez que nous serons obligés de clouer +des planches derrière la grille du jardin. Tandis que vous lisiez +ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des phénomènes +effrayants ou curieux.</p> + +<p>On sonna à la porte du jardin.</p> + +<p>Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. +Pendant ce temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter +de la lumière: son journal arrivait. En province, on ne +se trompe pas plus sur le coup de sonnette du facteur que sur +celui de l'ami de la maison.</p> + +<p>—Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, +ce sont toujours les mêmes; on les réimprime chaque six +mois. Que se passe-t-il en Vendée?</p> + +<p>Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, +la correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit +les fourchettes et les verres, et glisse doucement sur sa base, +auprès de l'étui à lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne +le flacon d'eau-de-vie. Au bout de quelques minutes, elle tousse +légèrement pour rompre l'attention du vieillard, qui, habitué à +cet appel, relève sa tête blanche et sourit: <i>Prenez-le donc, tandis +qu'il est chaud</i>, semble dire Caroline.</p> + +<p>Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée +commence pour elle et pour son vieil ami.</p> + +<p>Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête +blonde, rapprochées par le travail et la méditation, plane un +profond silence qui n'est interrompu que par les oscillations de +la pendule.</p> + +<p>Chantilly est plongé dans le même repos.</p> + +<p>Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée +de sa population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris +au milieu de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. +Mais depuis, la forêt est morte comme le château. Les cerfs et +l'aristocratie s'en sont allés, comme autrefois la féodalité et les +faucons; les nobles chasseurs ont suivi les nobles oiseaux.</p> + +<p>Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un<a name="page_008" id="page_008"></a> +centre de lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son +profil fuyant, et que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle +elle appuie dans ses poses méditatives les ciseaux d'acier +dont elle se sert pour découper sa broderie.</p> + +<p>—Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du +poing sur la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, +ces fous qui ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore +égorgé ces jours derniers vingt soldats français logés dans +un village. Ce sont bien là les dignes fils de ces fanatiques que +nous avons hachés autrefois. Ils ont donc bien du sang à perdre, +les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on le verse, et finissons-en.</p> + +<p>M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit +une sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage +étaient tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement +entre ses doigts et la nappe.</p> + +<p>—Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là. +Ces maudits journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je +n'aie rien dit: ce que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:—Triste +histoire! murmura M. Clavier, en hochant sa tête +blanche.</p> + +<p>Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa +colère politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers +lui, l'appuya sur son épaule, et, après avoir séparé ses beaux +cheveux sur son front avec des doigts maigres et tremblants, +il y déposa un long baiser.</p> + +<p>—Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, +que nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé +est à Dieu, qu'il en soit le juge, mon enfant!</p> + +<p>Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait +de loin en loin, comme une espèce d'expiation dans +la maison de M. Clavier. Elle avait profondément altéré le calme +dont jouissaient quelques heures auparavant la jeune fille et le +vieillard. Un nuage sanglant avait passé sur un lac tranquille; +mais il n'avait fait que passer.</p> + +<p>M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant +Caroline abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine +n'avait aucune place. C'est le privilége des grandes douleurs +d'être suivies d'une longue volupté de l'âme.</p> + +<p>En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne<a name="page_009" id="page_009"></a> +pas oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce +qui vient de se passer m'avertit qu'il est temps.»</p> + +<p>Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son +tablier une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, +et la lut jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que +dix lignes.</p> + +<p>M. Clavier avait peut-être raison: il était temps.</p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<p>Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond +d'une diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes +de nos jolies petites villes de France, et en voyant +passer, comme le paradis passe devant les yeux des damnés, ces +maisons basses et tranquilles, et qui ont un reflet de la mansuétude +de ceux qui les habitent? L'âme des propriétaires n'est +pas moins nette que les trois marches de leur escalier extérieur; +elle n'est pas plus resplendissante que le marteau de cuivre des +portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent la pureté +de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux, +admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à +votre curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le +retrouverez plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons +avec votre imagination, et la ville vous offrira une seule +table de trois mille couverts; car il est midi, et l'on dîne dans +toute la ville.</p> + +<p>Chantilly, malgré son voisinage de Paris,—il n'en est qu'à dix +lieues,—ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,—le +titre est peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite +de ce qu'on aime,—la ville ne se compose que d'une seule +rue qui ferait honneur à une capitale; mais les maisons de cette +unique rue, hautes et fières d'un côté, descendent à l'humble +niveau d'un pavillon du côté qui regarde la pelouse. Ce contraste +trahit l'origine moitié féodale, moitié libre, de Chantilly. +Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour de la chasse, +distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain à +chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs +ou gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant +sur ces terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur +le domaine du voisin, ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse.<a name="page_010" id="page_010"></a> +Les modernes systèmes égalitaires n'auraient pas mieux imaginé +pour tracer un terme à l'ambition de la propriété. Aussi en est-il +résulté que les pauvres et les riches de Chantilly sont toujours +restés à la même distance les uns des autres. A la même distance, +disons-nous, et non à la même hauteur; car, ne pouvant +s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées à raison +de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages; +beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces +gardes-chasses du prince sont devenus de riches industriels, et +la considération dont ils jouissent se mesure à la hauteur des +pignons. Dieu veuille qu'ils n'aient jamais des descendants des +Condés pour valets de ferme!</p> + +<p>Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une +maison dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une +cour pavée où un cabriolet dételé repose sur ses brancards, au +delà de laquelle le Parisien, avide de campagne, admire un paysage +encadré dans les montants de la porte; si, par cette porte, +d'où s'échappe, l'été, un parfum de chèvrefeuille et de troëne, +vous voyez passer à peu près toutes les personnes qui pénètrent +dans la rue pour d'autres motifs que celui de se rendre chez +elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point de ne pas +remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs branches +de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison +de M. Maurice, notaire.</p> + +<p>Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, +jardin sur la pelouse. Par une division bien entendue de logement, +les appartements affectés aux affaires, à la partie sérieuse +de l'existence, prennent jour du côté de la rue, et les pièces +consacrées au repos domestique s'ouvrent en face de la forêt. +On passe ainsi, sans quitter l'étage, du mouvement du bourg à +la solitude de la campagne. Au printemps, la position est délicieuse: +percée d'outre en outre par le soleil qui entre d'une +part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de +l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est +d'un pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins +avancés tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres +dans l'eau, Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante +du château. A cette illusion de perspective se joint, pour +la rendre plus complète aux yeux, le jeu de la lumière sur les +vitres; son reflet au fond des glaces des appartements. Ce verre, +ces barreaux, ces transparences, cet air, ce jour, fascinent la<a name="page_011" id="page_011"></a> +vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude dans ce +mirage.</p> + +<p>L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol, +auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour +la consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme +de Maurice, qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent +de leurs souliers ferrés les carreaux de la salle à manger. +Et il faut la traverser pour se rendre dans le cabinet de Maurice. +Cette fausse répartition d'appartements oblige celui-ci à +se déplacer de l'étude au cabinet toutes les fois qu'un conseil +nécessite un entretien particulier. Il est vrai qu'au moyen de +cette division, on obtient le silence des clercs, relégués aussi +dans les salles basses, à la portée des clients. Cette république +plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent du +patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, +le maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute +heure.</p> + +<p>Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la +campagne. Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, +meuniers, charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en +blouse, les guêtres de cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis +en zigzag, de manière à confondre dans la ligne perpendiculaire +du dos la ligne tangente au talon. Ils se briseraient le +cou, au cas de quelque glissade, si leur bâton, planté en échalas, +cessait de s'appuyer à terre et dans la fossette de leurs +mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous ceux qui se +sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long +des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue.</p> + +<p>Les jours de marché attirent une plus grande affluence au +notariat. On profite du déplacement pour arranger les affaires. +L'occasion est belle pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires +des gens de la campagne sont simples: une procuration à faire +rédiger, un bail de ferme à renouveler, un dépôt à constituer +ou à reprendre, selon que la récolte a permis de respecter les +épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des visages rayonnants, +d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs bénéfices sur les +foins de l'année par une transpiration métallique: le mouvement +qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la jalousie: +parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui +laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir! +conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont<a name="page_012" id="page_012"></a> +que des conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour +faire présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit +que tel champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer +l'autre; et ces prévisions, rarement en défaut, sont la mesure +de l'accueil qu'on ménage à chacun. Il y a autant de mensonges +personnifiés pour le moins dans cette assemblée grossière que +dans les salons, où les moralistes prétendent exclusivement les y +trouver. Ces corps frustes, ces âmes calleuses sont aussi bien +partagés que les gens de la ville en cupidité, astuce et fourberie. +Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre, l'arbre +du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps +que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les +torrents de lait qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été +fondu à la Monnaie.</p> + +<p>Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de +marché. Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros +sous le produit de la vente des carottes et des choux dont elles +répandent le parfum végétal autour d'elles. L'étude est devenue +une succursale de la halle; elle s'encombre de clients qui, tous, +avant de s'enchaîner par les formes solennelles du contrat, sont +bien aises de répéter une dernière fois la comédie de générosité +dont ils ont, en chemin, étudié les rôles. A les en croire, n'est-ce +pas par pure amitié que celui-ci vend, que celui-ci achète? +n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le timbre et +l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De plus +hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus +intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce +monde et qu'on a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout +de traité ne déshonore personne. Voilà pourquoi on aperçoit +partout, dans l'étude, deux mains droites qui s'ouvrent pour +dissimuler deux autres poignets serrés comme un étau.</p> + +<p>Les protestations de désintéressement allaient leur train, en +attendant Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité +au milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, +qui ouvrait et fermait de temps à autre un livre de prières, d'où +pendaient des nœuds et des rubans fanés, se leva et vint se placer +entre deux villageois qui exposaient, avec la bonne foi précitée, +les conditions de leur marché à conclure.</p> + +<p>—Ah çà! mes amis, permettez-moi deux mots.</p> + +<p>—Quatre, monsieur le curé.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p>—Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, +tu la lui achètes.</p> + +<p>—Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à +la queue, comme dit l'autre.</p> + +<p>—Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous +ai entendus, sans chercher à vous écouter, que le prix de la +récolte était cinq cents francs; les frais de vente à la charge à +tous deux. Vous arrivez l'un et l'autre d'Écouen, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite.</p> + +<p>—Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner +à Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;—la +journée à Chantilly,—journée de travail perdue pour tous +deux:—c'est douze francs au moins: dix francs de contrat +au notaire;—vingt-deux: à déduire de cinq cents francs, valeur +de la récolte vendue, reste à quatre cent soixante-dix-huit; +sur laquelle différence de vingt-deux francs, tu perds, toi, onze +francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre mon conseil, mes +amis? Valentin, mets ta main dans celle de Gaspard,—marché +conclu:—toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur l'âne +que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour +Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est +vingt-deux francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit?</p> + +<p>—Monsieur le curé, nous sommes tous mortels.</p> + +<p>—Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux +amis; à quoi bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, +réclamer autre chose que l'argent ou la récolte, marché conclu +sur l'honneur?</p> + +<p>—Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants +sont là.</p> + +<p>—Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; +tout Écouen aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après +vous.</p> + +<p>—Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à +mourir.</p> + +<p>Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture +dans le coin du mur.</p> + +<p>Tous les clients se levèrent.</p> + +<p>Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent +des chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser.</p> + +<p>Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout, +d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la<a name="page_014" id="page_014"></a> +porte, dont il avait soin de toucher le bouton quand il jugeait +être assez éclairé sur la question.</p> + +<p>Il se servait en outre de la formule interrogative, par une +précaution indispensable envers des gens toujours disposés à +faire la généalogie de leurs affaires.</p> + +<p>—Vous, monsieur Grandménil?</p> + +<p>—J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les +placer sur première hypothèque.</p> + +<p>—Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson?</p> + +<p>—Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur +d'un des lots de la propriété de la Garenne, entre Morfontaine +et Saint-Leu.</p> + +<p>—De quel lot?</p> + +<p>—Du parc, monsieur Maurice.</p> + +<p>—La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon +garçon.</p> + +<p>—J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez +pour moi. Je pars pour l'Auvergne.—Si vous manquiez +de fonds, écrivez à ma femme.</p> + +<p>—Bien, Robinson. Et vous père Renard?</p> + +<p>—Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice.</p> + +<p>—Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous, +père Renard?</p> + +<p>—Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite +carrière de Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy.</p> + +<p>—Et vous demanderiez?</p> + +<p>—Six mille livres de revenus, ma vie durant.</p> + +<p>—Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge?</p> + +<p>—Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait +de naissance et mes titres de propriété.</p> + +<p>—Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? +j'aurai à vous parler.</p> + +<p>—Moi, monsieur Maurice...</p> + +<p>—Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, +mon vacher? Qu'est-ce qui me vaut ta visite?</p> + +<p>—Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; +en route, et comme je venais, chassant devant moi mon âne, +sauf votre respect, j'ai ramassé une baguette de chêne,—on +a mal à voir comme le vent les abat,—à cette occasion je me +suis proposé de vous demander si de mon héritage, qui est de +cent trente-trois mille francs, comme vous savez, je ferais mieux<a name="page_015" id="page_015"></a> +d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein rapport +depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce +de jour; ou bien—voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu +de dieu! quelles carpes!—ou bien les étangs de Burigny; sauf +votre respect, c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, +comme je vous disais, s'est mis à manger de la luzerne,—c'est +un bon commerce, monsieur Maurice! si j'en achetais quelque +cent arpens, que j'ai pensé? il faut bien que je place cet argent +quelque part.—Bonjour, monsieur Smith! que j'ai dit à +M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour, Pierrefonds. +M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de +fumée, le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. +J'avais pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche +là, Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là. Pensons +plus à rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, +et, sauf votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et +alors, tout naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux +placer mon argent que dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre +serviteur, prenez-moi cet argent, et disposez-en comme vous +l'entendrez, monsieur Maurice: dans dix ans je vous en demanderai +compte. S'il a poussé, tant mieux! nous récolterons; s'il +est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de votre faute ni +de la mienne, la graine était mauvaise.</p> + +<p>—Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la +fortune est venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper +d'un solide placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer +l'emploi le plus avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. +En attendant, je vais te délivrer un reçu de tout, mon ami.</p> + +<p>—Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. +Tous les reçus du monde ne valent pas votre probité, +sauf votre respect. Adieu, monsieur Maurice; je suis un peu +pressé, je pars. J'ai encore deux sacs d'avoine à acheter au marché. +Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de vous remettre +l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille en +papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier, +apportera le reste. Salut, monsieur Maurice.</p> + +<p>Pierrefonds sort.</p> + +<p>Il revient aussitôt sur ses pas.</p> + +<p>—Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il +en passant sa tête entre les deux battants de la porte, de donner +le pourboire au valet: ceci me regarde.<a name="page_016" id="page_016"></a></p> + +<p>—Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, +qui, à plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais +qui, toujours devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait +recommencé sa lecture, attendant son tour avec résignation, +mille pardons de ne vous avoir pas plus tôt donné audience: +que puis-je pour vous?</p> + +<p>Maurice avait attiré le prêtre dans un coin.</p> + +<p>Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié +de sa condescendance envers un homme de la terre:</p> + +<p>—Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant +trop faibles pour suffire au soulagement des nécessiteux dont +je suis le père, j'ai été forcé de recourir à la générosité des +riches habitants. J'ai été bien inspiré. De leurs deniers, j'ai +fondé une caisse de secours qu'ils alimentent, et dont ils ont +bien voulu me confier l'emploi. La charge est sainte; mais elle +n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des malveillants, +qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la garde, +rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul, +sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main +non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il +ne me laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus +contre la pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. +On m'accuserait d'une complicité odieuse.</p> + +<p>—Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes +assez pervers pour avoir cette pensée?</p> + +<p>—Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il +impossible que les innocents soient calomniés? Du reste, ma +prudence n'est une offense pour personne; elle est une garantie +pour les autres, autant que pour moi-même. Je viens donc vous +prier, vous, monsieur, assez heureux pour exercer un ministère +inaccessible au soupçon, et que je crois à la hauteur de +cette confiance du siècle,—ici le curé éprouva une vive souffrance +morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement, +et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il +implorait une puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous +d'elle dans le crédit du monde: roi détrôné, il se mettait sous +la protection d'un usurpateur. Une seconde fois, il reprit: Je +viens donc vous prier, monsieur, à l'insu de tous, de me décharger +de cette solidarité dont on me croit si peu digne.</p> + +<p>Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de +secours des pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en<a name="page_017" id="page_017"></a> +croire le gardien, tandis que vous en serez le dépositaire. Par +là, les âmes pieuses à qui la sainteté de mon caractère est un +motif pour verser leur charité dans mes mains continueront à +me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront à m'en +ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent, +vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront +interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un +prêtre de moins.</p> + +<p>Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait +altéré celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, +tremblé en un instant. Sa honte était consommée; il avait +déchiré sa robe et courbé la tête. Si l'on remarque que la domination +comme la vie ne respire jamais si bruyamment que +lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc comparer son agonie +quand elle s'affiche ainsi?</p> + +<p>Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son +regard.</p> + +<p>Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux +de sa réputation de probité en pareille circonstance, +et qu'il n'en avait jamais si péniblement été fier: que, du +reste, sans croire à ce mépris du siècle pour le prêtre, il consentait +à sauver un ministre vénérable de doutes injurieux qu'il +ne partageait pas. Bref, il accepta la responsabilité de la caisse +de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le salua, prit son bâton +dans un coin et sortit.</p> + +<p>Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, +après avoir été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt +cent fois sus et commentés, Maurice, accompagné des +interpellations de ses clients, passa de l'étude à l'étage supérieur, +et il entra dans la salle à manger, où il était attendu.</p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<p>Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner +à ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les +devoirs de sa professions lui fussent antipathiques; mais, homme +de repos parce qu'il était homme d'activité, il goûtait mieux +les douceurs du paradis domestique après être sorti du chaos +des affaires. Dans ce paradis, il y avait aussi une femme qu'il +aimait avec toute la fraîcheur des premiers jours du mariage.<a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<p>Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, +c'est que depuis une grande demi-heure que le déjeuner +est commencé, ils ne se parlent pas, ils se boudent.</p> + +<p>—Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide.</p> + +<p>—Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous +prouve assez l'importance que j'attachais à cette question: si +vous m'en parlez davantage, vous m'obligerez à croire que +vous y tenez plus que moi. Il y aurait prodigalité de ma part à +épuiser, sur un sujet si mince, les licences que la communauté +du mariage autorise. Je suppose de meilleures occasions d'importuner +votre réserve.</p> + +<p>Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec +beaucoup de douceur:</p> + +<p>—Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que +j'accuse lorsque votre charmant naturel disparaît, comme dans +ce moment-ci. Exigez de moi toute autre chose, mettez à +l'épreuve ma générosité, mon dévouement à vos plus légers +caprices, mon obéissance à vos ordres les plus difficiles, et je +vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite sur-le-champ, de +m'accabler de cette moue tout à votre aise.</p> + +<p>—Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce +que je ne souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce +que je désire, ce que je désirais tout à l'heure: entendons-nous. +On ne saurait être plus magnifique à bon marché. «Ne +regarde pas tant cette étoile, car il n'est pas en mon pouvoir +de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade courtoisie, prévoyait +que sa femme allait lui demander une voiture: il changea +la question.</p> + +<p>—En voudriez-vous une?</p> + +<p>—Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous +ai demandé le motif qui a amené une jeune paysanne dans +votre cabinet. Beau secret, pour s'en tourmenter, ma foi!</p> + +<p>—Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée +par votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret +des autres, non, puisqu'il n'est pas à moi.</p> + +<p>—C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement +presque sincère.</p> + +<p>—Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais +cela doit être tenu caché.</p> + +<p>—Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? +Vous ne laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les<a name="page_019" id="page_019"></a> +femmes mariées appartiennent-elles également à votre circonscription +morale? Et quand vous rencontrez les maris, vos +paroles sont-elles verrouillées avec eux comme avec moi?</p> + +<p>Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que +sa femme était au courant d'une visite qu'il avait reçue +quelques jours auparavant, et que, pour tout au monde, il +eût voulu tenir cachée. Il affecta cependant de suivre le fil du +propos.</p> + +<p>—Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, +trop peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de +discrétion. Je ne suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal +en déposant dans mon cabinet les actes de la conscience; +mais je dois, digne ou non des attributs de ma charge, +la remplir avec rigueur.</p> + +<p>—Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à +mon tour de vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,—car +vous m'accablez!—Croyez-le, je respecte fort les +priviléges de votre charge, mais je suis bien peu rassurée par +vous sur les graves exigences qu'elle impose. Vous riiez fort, +ce me semble, lorsque, au sortir de votre conversation privée +avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à table?</p> + +<p>—C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment +son côté plaisant.</p> + +<p>—Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, +sans en avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez +loin en solliciter chez vous. Après les confesseurs, allez-vous +ruiner les avocats? Je ne pensais pas qu'un notaire...</p> + +<p>—Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, +Léonide? cela est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les +avocats vivent. Quand l'accord est impossible chez le notaire, +l'office de l'avocat commence: nous sommes les bons génies +des affaires; eux en sont les mauvais.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires?</p> + +<p>—Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la +séduction de deux beaux yeux.</p> + +<p>Maurice baisa la main de Léonide.</p> + +<p>—Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, +lorsque vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous +êtes-vous figuré, non, cela n'est pas possible, l'affreuse position +dans laquelle nous placerait celui qui, familier à notre intérieur, +divulguerait ce qu'il couvre de son ombre et de son<a name="page_020" id="page_020"></a> +silence? L'immoralité que vous exécreriez alors chez un autre, +la professerons-nous à notre avantage, sans trembler devant +des représailles? Vous êtes-vous représenté une délation?</p> + +<p>—Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. +Parlez bas: vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai +peine à croire que tous les malheurs causés à vos affaires par +une imprudence de mes paroles égalassent jamais la douleur +où une délation nous plongerait.</p> + +<p>—Une délation!</p> + +<p>Léonide se troubla et pâlit.</p> + +<p>Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, +d'un autre côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de +l'entretien l'accident étranger qu'elle avait appelé du dehors.</p> + +<p>—Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos +domestiques écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque +instant, et il est impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je +propose la paix: conciliateur né des autres, que je le sois chez +moi, s'il vous plaît. A la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez +pas eu la faiblesse d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque +intrigue avec cette fermière en sabots et en bonnet.</p> + +<p>—Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu +une jolie figure, un charmant petit pied.</p> + +<p>—C'est possible, Léonide.</p> + +<p>—Vous l'avez donc remarqué?</p> + +<p>—Où serait le mal?</p> + +<p>—Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre +profession. Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres +de la police générale de la société. N'avez-vous pas un +pied sur chaque seuil de maison? une oreille contre chaque +mur? un œil dans chaque appartement? Ce que les autres +ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils soupçonnent, vous le +savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit d'être mieux +informés, vous pouvez hautement le nier.</p> + +<p>A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable +qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté +de nouveau du terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide +des allusions, Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions +qui allaient lui être adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son +tour, il força la conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait +tenté de l'écarter, dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement +à Léonide la frivole déposition de la fermière.<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>—Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a +consulté, vous chasseriez de votre esprit toute prévention.</p> + +<p>—Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a +de l'amour là-dessous?</p> + +<p>—De l'amour! Léonide?</p> + +<p>—Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, +elle est triste: donc elle aime... Mais passons.</p> + +<p>—Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui +l'épousera.</p> + +<p>—A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami?</p> + +<p>Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa +femme tenait à percer un mystère autrement intéressant pour +elle que celui dont il s'efforçait maintenant de la préoccuper, +et sur lequel il ne demandait pas mieux que de satisfaire sa +curiosité. Mais le sacrifice n'en était plus un; on exigeait davantage. +Par une concession promptement consentie, il espéra +cependant détourner le coup dont il avait déjà éprouvé la menace. +Il revint avec une condescendance malheureuse sur un +sujet épuisé.</p> + +<p>—Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès +de prudence de ces deux amants. Le jeune homme, depuis +quatre ans, apporte fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, +six francs d'économie chaque dimanche, afin de réunir +quinze cents francs pour acheter un remplaçant à l'époque où +il sera appelé au service. C'est une surprise qu'il ménage à celle +qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part qu'au jour de la +cérémonie nuptiale.</p> + +<p>—Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous +faisait rire?</p> + +<p>—Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant +pas à son fiancé les moyens de se racheter du service +militaire, amasse, à force de sacrifices et de privations, une +somme égale qu'elle dépose aussi chez moi, chaque dimanche: +sa joie est d'offrir un remplaçant pour bouquet de noces à son +mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement lorsqu'ils se +gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous +comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je +romprais le charme qui lie par la générosité ces deux amants, +et j'empêcherais peut-être un bon mariage et une belle action.</p> + +<p>—Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua +malignement Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant,<a name="page_022" id="page_022"></a> +une première victoire sur l'impénétrabilité de Maurice,—je ne +vous blâme plus de votre silence.</p> + +<p>La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse +que son mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le +succès, de crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir +ce qu'elle tenait à mériter. La portée de son caractère, à +défaut d'une longue expérience, lui avait appris que le droit +conjugal, pour être maintenu, doit passer en habitude et n'être +jamais une faveur ou une victoire.</p> + +<p>Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par +celle-ci, n'avait été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir +une explication sur la visite dont Maurice lui avait fait un +mystère.</p> + +<p>Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en +avait envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, +avait défendu son silence avec une raideur de principes un peu +exagérée pour la circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient +entraînés par des motifs plus graves, celui-ci à se taire, celle-là +à interroger. Une comédie s'était jouée derrière le rideau. +Ils s'étaient attaqués avec le trouble de la mêlée, de peur de +s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat, la cause qui les +mettait en présence. Il est temps enfin de le dire: leur ménage +avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la leur +veut un instant de commentaires.</p> + +<p>Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée +à Beauvais chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, +à peu près de l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses +les plus tendres et les avantages d'une bonne éducation. Excellente +femme, la mère d'Hortense se fût reproché comme une +injustice la moindre faveur accordée à l'une dont l'autre n'eût +pas joui. Pour elle, Hortense et Léonide étaient ses deux enfants. +Dans le monde, elles s'appelaient cousines; mais, dans l'intimité, +se dédommageant de ce titre qu'elles trouvaient trop réservé, +elles échangeaient le doux nom de sœur. A l'âge où les +âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel que les +deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts. +Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur +de l'une n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont +il était facile de faire deux parts: celui de porter des robes de +la même étoffe, et d'où résultait celui plus vif encore d'être +prises l'une pour l'autre, à cause de la ressemblance.<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p>Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien +qu'avant même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà +plus aucune trace de conformité dans le caractère. Hortense +était restée une femme petite, mais gracieuse avec embonpoint; +mesurée dans ses mouvements pleins de rondeur; formée pour +les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour ceux de +trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en peignoir, +quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir, +quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient +plus rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de +broderie bien au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence +venue, Léonide osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances +tranquilles d'Hortense; ensuite elle la plaignit d'être si +froide, et enfin elle se débarrassa d'une confidente si complétement +dépourvue d'imagination. Bientôt arriva, pour les deux +cousines, le moment où les jeunes filles, fatiguées de poursuivre +l'idéal à travers les livres et les rêveries, se heurtent à la réalité; +heure de désenchantement qui ne manque jamais de sonner. +Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de Beauvais,—c'était +Maurice lui-même,—reçu depuis plusieurs mois dans +la famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, +de riches qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la +maison. N'ayant pas encore arrêté ses projets d'avenir, il ne +déclara pas tout de suite ses intentions à la mère d'Hortense: +il aima mieux lui en laisser pressentir le but honorable que de +les lui révéler sous des restrictions sans fin. Un de ses amis +seulement,—Jules Lefort, négociant en laines à Compiègne,—eut +son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait réalisé +quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude +d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup +de son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une +semblable résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait +de bonne heure la marche méthodique de la vie, et se soumettait +à son niveau; il croyait plus sage de l'accepter à l'âge +des fortes résolutions que de la contrarier pour la reprendre +plus tard avec le désavantage du regret, de la vieillesse et du +dépit. Les deux amis envisageaient le but de l'existence sans +illusion: quelques années à vivre, des enfants pour continuer +leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis +le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, +après s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là: ils<a name="page_024" id="page_024"></a> +y arriveraient sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les +plus raisonnables?</p> + +<p>Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait +à détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; +et les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune +des réponses de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt +en habitude chez les deux amis de ne plus s'entretenir que de +Léonide et d'Hortense, auxquelles les lettres et les réponses étaient +communiquées. Au bout de six mois, Jules Lefort de Compiègne +était de la famille: on n'avait plus que son visage à connaître, +ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide surtout, qui poussait +le roman par lettres jusqu'à croire que Jules serait infailliblement +son mari. Elle fondait cette espérance sur la chaleur qu'il +mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec Maurice. +Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la pensée +de Léonide.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur +de Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé +d'être en relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste +mouvement de sa tannerie. Cette suspension, trop prolongée, +pouvait ruiner l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, +la sœur du défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous +peine de perdre un magnifique héritage, de faire choix dans sa +famille d'une personne attentive à ses intérêts et capable en +même temps de continuer les affaires jusqu'à leur liquidation. +Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle partit pour Compiègne, +chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine, de réviser les +lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules Lefort la mission +délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans la +fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement.</p> + +<p>L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts +communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus +d'eux-mêmes que des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent +d'abord sous le rapport commercial, et ils finirent par +se persuader, sans songer à mal, qu'ils feraient une excellente +maison en continuant celle du défunt, ou plutôt en en fondant +une nouvelle.</p> + +<p>Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en +s'installant dans le cœur d'une femme dont son ami était en +possession. Maurice, quelque précision qu'il eût apportée dans +ses lettres à distinguer une cousine de l'autre, n'avait pu si bien<a name="page_025" id="page_025"></a> +faire, que les qualités dont il s'était plu à parer Léonide répondissent +exactement à sa figure et fussent justifiées de telle sorte +que toute méprise fût impossible. Par l'interversion la plus +bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules Lefort ne +sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la première +fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de +Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice +lui avait peint Léonide, dans la femme bonne, la femme +d'esprit dans la femme d'ordre, et quand Hortense essaya de le +détromper, sans y tenir beaucoup, il était trop tard: Jules se +contenta de son erreur.</p> + +<p>«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules +Lefort à Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un +peu tard.»</p> + +<p>«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux +ans d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une +charge d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter +un mariage d'où son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait +bien compris Jules Lefort, une espèce de réparation.</p> + +<p>Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait +Hortense était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant +plus poignante, qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement +tout de raison de Jules pour elle, homme qu'en jeune +fille exaltée elle aimait de tout le romanesque d'une intrigue +dont le héros était inconnu. A cette douleur se joignit celle de +l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas une femme étrangère +qui lui volait sans préméditation un amant, c'était sa cousine, +c'était presque une sœur, c'était celle qui possédait toutes +les faiblesses de son cœur pour l'homme qu'elle usurpait. Impitoyables +dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le +texte: il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La +santé de Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa +pour réparer personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas +même son ami, bien plus blâmable à la rigueur envers lui +qu'envers Léonide: il fut accepté par dépit. Maurice, à qui une +famille noble et riche de la Vendée avança généreusement les +fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de change en +souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné de +cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage +d'Hortense avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à +jamais séparées par une haine que les deux amis tentèrent inutilement<a name="page_026" id="page_026"></a> +d'éteindre dans des fêtes de famille. Léonide ne pardonna +pas; vindicative autant qu'Hortense était oublieuse et +bonne, elle altéra le bonheur domestique de celle-ci en répandant +des doutes injurieux sur l'intimité où elle avait vécu avec +Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que la haine +de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent +dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence +de la calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; +Jules Lefort accrut considérablement sa fortune dans le commerce +des laines: Maurice acquit à Chantilly une étude de notaire +après s'être défait de son titre d'agent de change, qu'il avait +acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme il en avait eu +d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide, avait +déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence.</p> + +<p>Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, +il entama avec lui une correspondance ignorée des deux +cousines. C'est à Maurice qu'il voulut confier les épargnes de +son commerce, heureux de remettre en de si fidèles mains ce +qu'il enlevait aux chances de la fortune et qu'il s'assurait dans +l'avenir. Une transaction grave et du plus grand poids pour le +reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher avec Maurice, il +s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis s'étaient +serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions, +l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir +à tout prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son +mari, sous le prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il +avait eu la veille avec la fermière.</p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<p>La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une +confidence que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas +en droit de refuser à Léonide: il n'en était pas moins récompensé +par toutes les immunités de la reconnaissance.</p> + +<p>Il eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En +échange de sa liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que +depuis deux ans, comme une compensation à son éloignement +de Paris, où Maurice l'avait conduite après l'avoir épousée, et +comme adoucissement à la monotonie de leur résidence à<a name="page_027" id="page_027"></a> +Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de la souveraineté +domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une +parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront +des privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix.</p> + +<p>Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore +à son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle +s'était résignée à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se +contentant d'avoir pour lui seul des yeux noirs qui étonnaient +même les gens de la campagne, eux qui les ont si beaux et qui +ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul une coupe de +figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles franches qui +font qu'une femme est nue malgré ses vêtements.</p> + +<p>Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise +à son organisation ardente: l'impétuosité de ses penchants +étincelle dans ses yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre +qu'éclaircit une abondante chevelure du plus beau noir, dans +le jet de son cou sans inflexion. Forte et nerveuse à la fois, on +sent qu'elle serait assez complète pour écouter la volonté de +toutes ses passions; qu'elle serait amante jalouse, implacable +ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne se montrait +avec éclat femme soumise et attachée. Elle n'est pas coupable +de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à la civilisation +par le naturel, qui prévaut si souvent, ne sont pas à la +charge de ceux qui trompent: est-ce la faute d'une femme si, +née pour vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un +torrent à la nage, on a emprisonné ses bras dans une robe et +amolli ses nerfs dans la soie? Dieu a fait la femme, et nous la +dame. L'erreur perce toujours. Chacun, à des moments donnés, +reprend sa place dans la création, en s'échappant aux liens de +paille que nous appelons mœurs, religion, convenances.</p> + +<p>Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour +hautaine, indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé +d'ajouter belle à chacune des suppositions morales dont elle ne +serait pas irréprochable.</p> + +<p>Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui +l'entoure. Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer +une fortune plus digne d'elle que cette existence petite où elle +a fait halte un instant.</p> + +<p>C'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté +de la mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, +déjà chauve quoique sans décrépitude, mûr avec toute la fleur<a name="page_028" id="page_028"></a> +de l'adolescence, un peu replet, lui qui était hier le plus léger +aux barres dans la cour de Juilly.</p> + +<p>Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait +l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce +contrat obligeant à rester éternellement ensemble le calme et +l'emportement, l'homme de cabinet et la femme du monde, +exposés à peser l'un sur l'autre comme le plomb sur la gaze.</p> + +<p>Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent +surpris par la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en +garnison à Laval. Il avait obtenu une permission du ministre +pour venir inspecter, accompagné de sa femme, la coupe de +quelques biens patrimoniaux entre Creil et Chantilly. C'était un +voyage annuel.</p> + +<p>—Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes +adieux; je pars.</p> + +<p>—Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux +mois seulement. N'étiez-vous pas ici pour le semestre?</p> + +<p>—Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester +parmi vous jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un +ordre du ministre de la guerre qui m'enjoint de me rendre sur-le-champ +à mon régiment, que je dirigerai, sur nouveaux ordres, +vers le point où Son Excellence voudra le faire marcher.</p> + +<p>—Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; +moi qui comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, +aux bals de Beauvais et de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame +Debray? J'espère que Son Excellence ne l'exige pas?</p> + +<p>—Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible +sur le ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner +ou d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon +régiment ait une mission plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette +dernière proposition; elle restera donc avec vous. Maurice, je +vous nomme son chevalier.</p> + +<p>—Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture +sur ce mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et +simultanément sur toute l'étendue du territoire?</p> + +<p>—Beaucoup. Les uns supposent que nous irons,—je ne +parle que de mon régiment,—renforcer la garnison d'Oran; +les autres, que nous serons envoyés aux frontières d'Espagne, +en observation. Les avis ne se partagent qu'entre l'Espagne et +l'Afrique, vous voyez! Il est bien question aussi de la Vendée, et, +à ce propos, le bruit circule que des rebelles, condamnés par<a name="page_029" id="page_029"></a> +le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs de Paris, et +qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un refuge. +La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, sur pied.</p> + +<p>—Quelle extravagance! reprit Léonide,—glissant indifféremment, +mais vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le +colonel au sujet des condamnés contumaces,—de disposer d'un +homme, de dix mille hommes, à la minute, sur un caprice de +diplomate, et pour tel point de la terre qu'il plaît à un ministre. +Vous avez fait des préparatifs pour aller en Espagne, par exemple, +vous avez étudié la langue de cette contrée, ses mœurs, compté +sur tels incidents qu'elles offrent: tout à coup le télégraphe vous +ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination avait +rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller camper +sur l'Atlas, parmi les Bédouins.</p> + +<p>—Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un +voyage d'agrément?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, +qui passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles +ne sont pas veuves.</p> + +<p>—En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel +Debray, qu'une bonne certitude conviendrait mieux; surtout +à présent que l'art de la guerre est si perfectionné, que +certaines machines peuvent faire quinze cents veuves par coup. +La vapeur a extrêmement simplifié l'état civil.</p> + +<p>—Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une +armée de cinquante mille hommes en quelques minutes. Ne +serait-il pas plus raisonnable de se dire de souverain à souverain: +Combien d'hommes avons-nous à faire tuer de part et +d'autre?—Tant!—Tuons-les chez nous.</p> + +<p>—La précision de votre raisonnement, madame, indique ce +qui sera bientôt: on ne se battra plus du tout. Dès qu'on saura +que la bravoure personnelle n'entre pour rien, absolument pour +rien, dans le résultat d'une bataille; que la victoire dépendra +de quelques chaudières de plus ou de moins de vapeur; dès +que la valeur figurera comme deux roues, quelques sacs de charbon +et quatre balanciers, et que la gloire enfin sera représentée +comme une force de trois mille chevaux, chacun restera chez +soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix universelle, +du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent +mille hommes d'un seul coup.</p> + +<p>—C'est consolant, colonel.<a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<p>—Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que +chacun de nous est susceptible de remplir de sa vie la lacune +qui nous sépare de sa réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, +de prendre quelques petites précautions avant d'entrer en +campagne.</p> + +<p>—M'apporteriez-vous votre testament, colonel?</p> + +<p>—Non, cela est inutile: tous mes biens vont de droit à ma +femme.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que +les miens, à mettre à l'abri des coups du sort: ce sont ceux qui +m'ont été confiés.</p> + +<p>Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue +pause; son regard indécis allait de Maurice à Léonide, comme +s'il eût sollicité de lui ou d'elle une diversion indispensable à +l'éclaircissement de sa pensée.</p> + +<p>—Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant +son impassibilité; mais je resterai.</p> + +<p>Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le +colonel Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence +dont il avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice.</p> + +<p>Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en +aller, et trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, +le colonel Debray entama son récit avec un dépit mal déguisé.</p> + +<p>—Sous la restauration, j'étais intimement lié avec un officier +des gardes-du-corps, jeune homme de famille noble, laquelle +vivait en communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un +cœur élevé, d'un esprit vaste, de conduite loyale: nous avions +commencé ensemble nos études militaires à Saint-Cyr, pour +les achever plus tard à Saumur: c'était mon ami. La crise de +1830 vint nous diviser d'opinion, en nous apprenant que nous +devions en avoir une. J'étais dans le 51<sup>e</sup> de ligne; il était dans +le 1<sup>er</sup> de la garde: on nous fit marcher l'un sur l'autre dans les +rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine de +l'obstination qu'il mit à défendre des idées pour lesquelles il avait +tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignorez +pas, fut un des premiers qui passèrent du côté du peuple. Le 28, +nous nous trouvâmes face à face, isolés, sur la place de l'Hôtel de-Ville, +en présence de son parti armé et du mien, lui un fusil +à la main, moi une carabine à l'épaule. Nous fîmes feu tous les +deux en même temps: c'était un devoir; mais lui au-dessus de<a name="page_031" id="page_031"></a> +ma tête, moi à ses pieds. Le lendemain, jour décisif, il fut blessé +mortellement à la défense des Tuileries. Je ne le revis plus que +deux mois après, aux environs de Rennes, devenu inutile à sa +cause comme soldat, languissant dans une de ses propriétés. +Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé de la +sienne et non mon amitié, nous redevînmes frères. Vainement +je l'engageai au repos: l'homme de parti ne m'écouta pas. Il +voulut encore servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, +et des immenses ressources que lui offrait l'intelligence +exacte des localités de la Vendée, où couraient des bruits sourds +de guerre civile. En peu de jours, au moyen d'une correspondance +active, servie à souhait par les inimitiés nées de la fermentation +politique, à la faveur des appels d'insurrection que +des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre avec de +l'or dans les campagnes de l'Ouest, il devint l'âme d'une conspiration +générale. Malgré la mort suspendue sur son lit, il +dressa un travail qui, en dépit de quelques espérances exagérées, +renfermait une organisation complète de résistance offensive. +Dans ce travail étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient +à supporter les riches propriétaires de la Vendée afin de +procurer du pain et des munitions aux paysans: chaque bourg, +chaque hameau, chaque feu, y était marqué avec la part qu'il +lui était commandé de prendre à l'insurrection. Les balles de +fusil étaient, pour ainsi dire, comptées. La part des trahisons et +des dévouements était faite: rien d'imprévu. Sans une disproportion +de forces inimaginable, ce plan devait réussir. Cet espoir +nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier souffle +de vie de mon ami. La mort fut plus forte que la volonté: il +mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si +opposée à la sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, +de campagne et de guerre civile, me suppliant de ne le +remettre qu'à un général dont il exhala le nom en expirant.</p> + +<p>Ce général, mieux avisé depuis, moins dévoué en tout temps +peut-être que ne le supposait mon ami, a, par sa conduite, rendu +impossible cette restitution. Il a engagé son épée au service de +l'État. Resté seul possesseur de ce plan, tant que les révoltés +n'ont détruit que nos récoltes, n'ont incendié que nos granges, +je l'ai respecté: en faisant sauter ce cachet, je pouvais sauver +de la ruine mes propriétés et celles de ma mère: il n'y avait +pas là assez de motifs pour violer un dépôt. Je laissai brûler. +Aujourd'hui que les rebelles, suivant par induction le plan de<a name="page_032" id="page_032"></a> +mon ami, ont une armée, des chefs, presque un gouvernement, +ma conscience hésite à céler ces papiers plus longtemps. Puisque +le secret de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction +y est nécessairement enfermé aussi. Il y va donc du +repos du pays. Le gouvernement me sait l'héritier de ce plan +par suite de l'indiscrétion du général à qui il était primitivement +destiné par mon ami. Le ministre de la guerre en connaît l'importance; +il le réclamera, je m'y attends. J'éprouve, mon ami, +quelque répugnance à le lui remettre, et je manque de courage +pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience, tremblant +devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du remords. +Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autant +de patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur: la +mienne serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes +si je venais à mourir pendant la campagne d'Afrique, +où je puis être appelé? Les emporter avec moi, ne serait-ce pas +les exposer aux vicissitudes de la guerre? En les laissant dans ma +famille, qui m'assure que ma femme, très-insoucieuse de ces +papiers sans valeur apparente, en acquitterait la restitution en +temps opportun? Votre patriotisme m'est connu, Maurice, c'est +à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que ce funeste +plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en +aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma +conscience sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités,—et +cette heure paraît proche, de porter la guerre en Vendée,—ce +plan de campagne serait bien autrement précieux, mon +ami, qu'un testament ou un dépôt d'argent; il renferme l'extinction +radicale de la guerre civile, le sort d'une province, la tranquillité +de la France. Je n'ose vous remercier, Maurice, de la +responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous impose. +Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas +sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourné +vous en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie ou +l'assassinat, je ne vous le cache point, sauraient vous faire livrer +ce plan d'extermination; mais ici, loin du théâtre où il aura sa +terrible utilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, de +cette fidélité qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, +mais que chacun se plaît à reconnaître en vous comme la marque +constante de votre probité d'homme.</p> + +<p>Debray remit le plan de campagne entre les mains de Maurice.<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>—Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit +tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier +l'amitié que vous me témoignez en vous abandonnant à ma +prudence. J'agirai avec la circonspection qu'exige un dépôt aussi +sacré. Il ne sortira de chez moi, si la nécessité des temps veut +qu'il en sorte, qu'après que j'aurai concilié mes devoirs de +citoyen avec le respect dû à la volonté dernière de votre ami.</p> + +<p>Le colonel Debray pressa Maurice contre son cœur.</p> + +<p>Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive.</p> + +<p>—Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans +mon cabinet? dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés +avaient été remués par la preuve d'estime que lui donnait le +colonel Debray. Maurice apportait un honorable orgueil à être +cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que depuis six mois, et +au milieu des susceptibilités si peu indulgentes d'une petite +ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de cette +maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours +la mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime +pas un peu sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce +qu'ils aspirent à être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, +ils arriveront au point où ils seraient allés avec de tels +encouragements.</p> + +<p>Maurice est un de ces hommes actifs auxquels notre société +moderne a prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la +richesse sur la naissance et même sur le mérite, ces hommes +nouveaux ont su, avec une naissance honorable, un mérite réel +parfois et quelque fortune acquise, obtenir un grand ascendant +sur nos mœurs. Maurice est bien mieux partagé que le simple +propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire et transitoire de juré, +d'électeur ou d'éligible: car il tient dans sa dépendance la fortune +de l'éligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut, par ses conseils +ou son exemple, entraîner dans des pertes où se trouveront +anéantis leurs titres politiques.</p> + +<p>Il les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience +qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent +bien au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, +par le titre légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en +constitue aucune, puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas.</p> + +<p>Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est de +quelque valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts: il +les garantit. Il est la loi: il est mieux que la loi; car la loi est<a name="page_034" id="page_034"></a> +muette pour beaucoup: il l'explique, l'éclaircit, lui donne un +son: il est la loi qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, +avec ses juges au haut de la montagne; lui, la met à pied, +l'assied sous un chêne comme le bon roi saint Louis, et au milieu +des moissons pour en régler le partage; il est la loi qui +marche. La loi est juste, mais sévère pour les hommes; ses +yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes; lui, il est la loi +qui se penche sur le lit du vieillard,—près de l'oreiller d'Eudamidas,—comme +un fils aîné qui vient, non réclamer sa part +plus grande d'héritage, mais faire faire bonne justice à ses +frères: il est la loi qui pleure.</p> + +<p>Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité +entre le domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, +entre l'argent et l'industrie, entre la tête et le bras, entre la +pensée et l'exécution. Mais qui garantit le contrat? le notaire. +Ainsi toutes les transactions sociales l'ont pour gardien. L'ancien +blason du notariat exprimait pittoresquement ce pouvoir +d'unir qu'a le notaire: c'étaient deux mains l'une dans l'autre.</p> + +<p>La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans +contrôle: le prêtre relève de Dieu; le médecin, ce prêtre du +corps, relève de la science. L'enfer nous répond des exactions +de l'un; les universités sont la caution de l'autre. Celui-ci a un +serment, celui-là un diplôme, le notaire n'a qu'un reçu de son +prédécesseur. La vertu fait le prêtre, la science le médecin, +l'argent le notaire.</p> + +<p>Poussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre +de sa puissance, c'est de vous damner.</p> + +<p>La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à +exercer sous votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser +votre fille.</p> + +<p>Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale +sur la société que par la ruine de la fortune privée.</p> + +<p>Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en +position de causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en +colère contre le siècle, abaisse devant le front du pécheur la +grille du confessionnal; qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise +l'eau du baptême aux enfants, le voile du mariage aux +jeunes filles, et l'huile sainte aux mourants? La mairie de l'arrondissement +est là: elle baptise, marie et enterre; qu'importe +enfin que les prêtres nous chassent du temple comme des vendeurs? +nous vendrons à la porte du temple.<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<p>Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? Il a +suborné une femme, épousé par surprise une riche héritière; +où est le si grand mal? autant lui qu'un autre. En sommes-nous +là aujourd'hui? D'ailleurs, pourquoi n'êtes-vous pas le médecin +de votre femme? La civilisation nous a appris à nous passer +d'une foule de servitudes que subissaient nos grossiers aïeux; +nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins que les +avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous; +mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la +moitié du temps que nous perdons à apprendre à danser, nous +deviendrions médecins,—souvent mauvais, sans doute; ceux +qui ont des diplômes sont-ils infaillibles?</p> + +<p>La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non +sur la vertu, le marchand vertueux qui n'a pas d'argent ferme +boutique; le négociant vertueux sans argent n'est pas reçu à la +Bourse; le citoyen vertueux sans argent ne sera jamais député, +maire ou conseiller municipal. Eh bien! n'est-ce pas l'office du +notaire de placer, de déplacer, de faire produire cet or, cet argent, +ces capitaux, ce tout avec lequel on est tout? Changez les +termes; appelez honneur, considération, vertu, la possession de +ces capitaux, et le notaire sera le directeur de conscience auquel +l'homme s'est livré.</p> + +<p>Le colonel Debray s'était levé: Maurice le précéda pour lui +ouvrir la porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de +ce plan de campagne de la Vendée, qui lui était confié avec une +si haute preuve d'estime.</p> + +<p>Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises +adressé des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une +autre pièce, sa présence étant une haute inconvenance. En femme +fière, Léonide eut l'air de ne pas comprendre l'injonction de son +mari. Elle affecta même de prêter une attention soutenue à cet +entretien que le caractère de la maison lui interdisait. Debray, +comme on l'a vu, avait paru d'abord embarrassé de la présence +de Léonide; mais il avait fini par penser que Maurice étant au +moins aussi intéressé que lui à la discrétion des affaires, il avait +sans doute autorisé sa femme à en partager la connaissance avec +lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui avait suffi pour +oser s'expliquer devant Léonide.</p> + +<p>Léonide s'était levée aussi, prête à suivre dans le cabinet Maurice +et le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au +bout sa volonté de femme, surtout devant une personne dans<a name="page_036" id="page_036"></a> +l'esprit de laquelle elle eût rougi de paraître fléchir sous son +mari. Heureusement pour la dignité du ménage, que, sur ces +entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor Reynier: ce fut +un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser de la +sœur sur le frère.</p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<p>—Vous boudez, Léonide, dit Victor Reynier à sa sœur. Le +gouvernement domestique se conduirait-il mal?</p> + +<p>—Très-mal.</p> + +<p>—Alors, révoltons-nous, ma sœur.</p> + +<p>—La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor.</p> + +<p>—Elle n'a jamais rien gâté.</p> + +<p>—Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède; j'y mourrai si je n'en +sors.</p> + +<p>—Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris: il n'y a +pas d'habileté à penser ces choses-là. Le spirituel est de vivre +en province pour s'y enrichir: nous sommes en chemin.</p> + +<p>—Sera-ce encore bien long, mon frère?</p> + +<p>—Cela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en +vingt ans, probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a +trois malheurs consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune +banqueroute; un notaire de Paris fait sa fortune dans cinq +ans. Les notaires de province ne sont pas encore classés.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fait +de rester à Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que +de venir, je ne sais trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir +ici dans un tas de paperasses dont il ne sort pas?</p> + +<p>—Non, ma sœur, mille fois non. Changez vite d'opinion là-dessus. +C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a +vendu sa commission d'agent de change pour acheter son étude. +Blâmez-moi le premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur +future. Le titre de notaire est magique en affaires: il +résume ce qu'un homme a de supériorité, les lumières, la probité, +le bon sens; qualités dont chacun se passe, mais que chacun +exige en autrui. On sait dans Paris que Maurice m'éclaire +de ses conseils dans les opérations financières que je tente; on +le dit presque mon associé. Sa réputation protége la mienne. +Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût<a name="page_037" id="page_037"></a> +été illusoire; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; +il vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de +mes combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un +bon mariage et je n'ai plus rien à désirer! Je conviens que notre +étoile est brillante, et que j'ai trouvé non-seulement un excellent +beau-frère dans Maurice, mais un honnête homme. A sa +perspicacité en affaires, votre mari, ma sœur, joint le beau privilége +d'être dévoué au pays; il est un des flambeaux du conseil +municipal.—Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas mieux +calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience +politique: qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma +sœur, elle est peut-être une vertu.</p> + +<p>—Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant +mari.</p> + +<p>—Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter +de la province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi +bon? Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte? +pour posséder un château dans la forêt de Saint-Germain? Avez-vous +des chevaux dans vos écuries pour vous y transporter dans +une heure? non. Restons ici. Je vous promets tout cela dans +six ans.</p> + +<p>—Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vous +donniez à un fripon pour s'enrichir.</p> + +<p>—Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois +que nous sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans +moi, ce cher Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait +bien gagné trois mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un +champ de vigne entre deux champs de blé. La situation incommode +du propriétaire des deux champs traversés par le champ +de vigne a forcé celui-ci à nous les vendre,—c'est M. le marquis +de la Haye.—Les trois champs ont été à nous: devenus ensuite +acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un tiers du +bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en +vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilége +à l'acquéreur du tiers. Il a plaidé: nous avons gagné. Il +en est tombé malade, le noble seigneur. Le voyez-vous relégué +dans son château comme au milieu d'une île; dévoré par les cerfs +sans pouvoir tirer sur un seul? La conséquence forcée de la situation +où il s'est mis, c'est de racheter à tel prix que nous voudrons +le tiers du bois qui nous appartient, ou de nous vendre les deux +autres tiers avec le château. Il se décidera: nous attendrons.<a name="page_038" id="page_038"></a> +En attendant, écoutez encore, ma sœur, de quelle manière je m'y +suis pris pour arrondir notre propriété, qui a déjà cent arpents, +d'un grand terrain vague où l'on pourrait construire une admirable +tuilerie, ressource dont manque le pays. Un vieux fermier, +plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien +patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il +avec respect,—malice de fermier,—qu'au prix de vingt mille +francs. La terre vaut le triple,—c'était énorme d'exigence.—On +lui en avait offert une fois dix-neuf mille francs: il avait +refusé. Quand nous nous présentâmes, Maurice et moi, chez ce +terrible fermier, le malheur voulut qu'il nous reconnût pour +ses voisins, les propriétaires du bois. Sous son enveloppe grossière, +il devina qu'il y avait à fonder une bonne spéculation sur +nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre absolument dans +la position où nous avions relégué M. de la Haye, le seigneur +du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au +bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de +même que nous avions supprimé à M. le marquis la chasse dans +le bois. Pour visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; +nous nous embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant +le fil de l'Oise, je m'avisai de prendre machinalement une +pièce d'or dans ma poche, et de la lancer au loin.</p> + +<p>—Une pièce d'or dans le fleuve, Victor?</p> + +<p>—Oui, ma sœur, et cela aussi froidement que je vous l'atteste; +par exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique +pour faire luire aux yeux du fermier l'étrange caillou qui servait +à mon passe-temps. A la vue de cette pièce d'or disparue, +il fut sur le point de se précipiter tout habillé dans le fleuve +pour aller la chercher au fond de l'eau, où il serait peut-être +resté avec elle. Maurice le retint, en l'assurant que j'avais contracté +cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets par suite +de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse, +et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, +dont j'avais eu beaucoup de peine à me créer un compère, +m'accusait tout bas de folie.</p> + +<p>—Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin?</p> + +<p>Et je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau.</p> + +<p>L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas.</p> + +<p>—Vingt mille francs! vous vous trompez, mon brave homme: +votre terrain, ancien bien national, en vaut cinquante mille +comme un rouge liard.<a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p>De nouveau un double napoléon partit au loin avec une portion +de l'âme du fermier.</p> + +<p>Ancien bien national! s'écria le fermier; que dites-vous là?</p> + +<p>—Oui! un ancien bien national, et vous savez que le congrès +de Vienne est terrible sur ce point-là.</p> + +<p>—Bien national! bien national!</p> + +<p>—Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération +qui ôte à votre terrain les cinq sixièmes de son prix. +Mais croyez-en un homme tel que moi, qui se moque de l'argent +comme des petits cailloux, les propriétés ont énormément +perdu depuis le changement de dynastie: un quart de la France +a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une circonstance. +Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont +guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. +Tout ce qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger: +leurs propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel +prix! L'or, mon brave homme, voilà la véritable propriété à +cette heure: l'or est sans prix.</p> + +<p>J'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eau.</p> + +<p>—Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à +sa place.</p> + +<p>Mais la propriété en nature, telle que la vôtre, c'est de la +terre, de la boue: on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui +en veut aujourd'hui? personne: des fous, moi. J'achèterais +votre propriété, savez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux +de ce site, des petits poissons rouges des étangs, de la vue +de la forêt que mon ami, monsieur, a acquise pour l'abattre et +la convertir aussi en or. Dans cet état de désolation politique, +qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut mieux qu'un arpent +de bois. Tenez! à franchement parler, le cœur sur la main:</p> + +<p>J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du +bateau.</p> + +<p>—Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé: +acceptez.</p> + +<p>—Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps +dix-neuf mille! Et les os de mes pauvres parents!...</p> + +<p>—A vos parents,—je m'inclinai,—nous élèverons un tombeau, +ayant soin de ne pas percer un puits artésien au centre +de leurs mânes. Quant aux dix-neuf mille francs proposés, j'y +crois sans peine: votre propriété en vaut cinquante mille—le +bel effort! et puis comment vous auraient-ils été payés ces dix-neuf<a name="page_040" id="page_040"></a> +mille francs fabuleux? On connaît les rubriques de ces +acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin, +des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute, +relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les +Cosaques, les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après +tout, je tiens peu à vous convaincre,—les opinions sont +sacrées,—et surtout à vous forcer la main: nous n'en serons +pas moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous en serons pour +avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau. Me +retournant ensuite du côté de votre mari:—Ai-je été adroit +aujourd'hui, Maurice! sur deux mille francs en or de ricochets, +pas une pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes +allées à l'eau comme des hirondelles.</p> + +<p>Le fermier me prit la main et me dit:</p> + +<p>—Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger +d'être trompé. Vous me paraissez attacher trop peu de prix à +l'argent pour tenir à mille francs de plus ou de moins. Tope! +Huit mille francs: c'est dit:</p> + +<p>—C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous +mîmes pied à terre dans notre bien.</p> + +<p>J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner +plus de trente mille: c'est le secret de toute affaire. Il faut, +pour réussir, débuter toujours par jeter mille francs à l'eau.</p> + +<p>—On dirait un apologue, mon frère.</p> + +<p>—L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulez-vous +encore retourner à Paris, ma sœur?</p> + +<p>—Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez +clairement traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en +conviens: tandis que Maurice n'ouvre jamais la bouche sur +rien, lui; il est tout mystère. Le peu que je sais, je l'arrache à +l'insomnie de ses nuits. L'approuvez-vous? Ne me sacrifie-t-il +pas trop à la prudence de son cabinet? N'être de moitié avec un +homme que dans son existence physique, c'est le partage d'une +maîtresse,—et c'est assez pour elle,—et non le lot exigible +d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je +rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans +son cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les +étrangers sont chez eux dans ma maison; moi seule y suis +étrangère. Si j'avais épousé un prêtre, vivrais-je dans une +plus rigoureuse abstinence de paroles? Au moins les prêtres +ont eu le bon sens de s'interdire le mariage.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>—Ah çà! ma sœur, une tempête a donc éclaté ici, tandis +que j'étais à Paris? vous en êtes encore tout agitée.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille +contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, +sous le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible +à personne qui vive, en dehors des affaires, pas même à +sa femme, à moi! Or, comme il y est les trois quarts du jour, +une partie de la nuit même, voyez l'heureuse communauté +d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon côté, je m'autorisais +de l'isolement où il me relègue pour recevoir aussi dans +mes appartements mes amis, tout le monde, excepté lui, trouverait-il +cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais +de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime +Maurice: qui en doute? mais on aime les gens pour les qualités +qu'ils ont, et n'ont pour les travers qu'ils s'imposent. Il +eût été fort aise de m'éloigner, d'un signe, de son entretien +avec le colonel.—Présomption! je suis restée. Debray pensera +ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer aucune des +affaires qui se traiteront dans le cabinet de Maurice. Ouvertement, +ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer +à jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes.</p> + +<p>Victor se prit à sourire, à voir la pose fière et décidée de sa +sœur. Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement +de ses récriminations conjugales, il l'avait encouragée +de l'assentiment tacite du geste. Quelqu'un aussi froid que +Reynier aurait deviné en lui un complice; mais Léonide avait +trop d'emportement pour faire preuve de finesse dans un pareil +moment: aussi, sans laisser soupçonner où il voulait en venir, +son frère put lui dire:</p> + +<p>—A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, +Léonide! je vous prendrais par la main, et, après vous avoir +priée de vous asseoir dans le fauteuil de consultation, je ne +vous ferais grâce, durant un jour entier, durant un mois, s'il le +fallait, d'aucune des affaires, grandes ou petites, dont il est l'arbitre. +Oh! que vous seriez bientôt lasse et dégoûtée de ce rôle, +ma sœur! Vous vous imaginez donc, enfant, que le cabinet d'un +notaire est la scène d'un perpétuel proverbe dramatique, un +théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il vous interdit +l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari +en bonnes fortunes? Désillusionnez-vous: moins de poésie. Tout +se passe à ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre<a name="page_042" id="page_042"></a> +du notariat. Il y fait noir comme dans le cœur humain. Qu'y +voit-on? Tantôt la stupidité inintelligible d'un paysan qui dévore +trois heures de consultation pour savoir s'il achètera ou +non une propriété large comme un mouchoir; tantôt un vieillard +goutteux qui, frustrant la famille dont il a fatigué l'hospitalité, +demande un avis ou plutôt une complicité pour gratifier +quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il doit à la +reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de l'article +du Code qui n'a pas prévu son ingratitude.</p> + +<p>Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle +cette peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en +attendre.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en +pratique par les hommes: celui-ci cherche à passer pour mourant +aux yeux de celui-là, afin d'en obtenir une plus grosse +rente viagère; et il ne tient pas compte de la jeune femme +qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de la pension. Voudriez-vous +être présente à la comparution de deux époux qui, +pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se +séparer de corps et de biens, et donner à cet acte de désunion +la publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de +conserver une commode en sapin et six chaises en merisier, ils +renieront vingt ans de mariage. Sont-ce là les mystères domestiques +que vous brûlez tant de pénétrer, ou bien êtes-vous +jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette jeune femme qui, conciliant +ses devoirs de maternité anticipée avec le décorum de +chaste fille présumée avant le mariage, vole pièce à pièce son +mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous +importe-t-il encore de savoir que tel négociant, qui a déposé +cent mille francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les +retirer brusquement au milieu de la nuit, a été ruiné la veille? +Est-ce à remuer ce linge sale de famille, ces choses souterraines +et toutes humides des misères de la société, que vous +sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades dans le bois, +votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir guérie +pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de +votre mari, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer +le plus violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à +son frère un regard que celui-ci ne fit aucun effort pour détourner.<a name="page_043" id="page_043"></a> +Vous n'avez pas été heureux dans vos exemples de +découragement, mon frère, et ce sourire, qu'en ma qualité de +sœur j'interprète dans le sens que vous n'êtes pas fâché que je +lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de comédie dont +le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce vrai, mon +frère?</p> + +<p>—Quoi, vrai?</p> + +<p>—Soyons francs, Victor.</p> + +<p>—Parlez, Léonide.</p> + +<p>—Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne +pas vous ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un +frère; mais cette honorable résistance accomplie, avouons que +nous nous comprenons à merveille.</p> + +<p>—Il est si bon de s'entendre, ma sœur!</p> + +<p>—Où est d'ailleurs le mal pour les autres?</p> + +<p>—Le mal! mais, n'est-ce pas un grand bien, ma sœur, de +guider ceux qu'on aime dans la voie de leurs intérêts?</p> + +<p>—Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à +ce qu'on tînt le fil de ses affaires.</p> + +<p>—Puisqu'il n'en saurait rien, ma sœur, son amour-propre +serait sauvé.</p> + +<p>—Oh! oui, mon frère, il est essentiel qu'il n'en sache rien.</p> + +<p>—Comment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous +étions derrière une porte, à travers laquelle on entendît parler, +par exemple, et qui fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un +exemple, qu'une innocente supposition...</p> + +<p>L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous +avons omis de dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le +cabinet de Maurice: l'une a issue sur l'escalier extérieur, pour +les clients; l'autre dans la salle à manger où se trouvent Léonide +et Reynier; et la troisième communique avec la chambre +à coucher de Léonide: c'est la plus secrète, celle par laquelle +passe Maurice quand il se lève la nuit pour travailler.</p> + +<p>Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la +sœur suspendirent leur pacte et leur conversation. C'était +M. Clavier qui entrait dans le cabinet de Maurice, au moment +où le colonel Debray en sortait.</p> + +<p>—Ma sœur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous +nous rendrons dans votre chambre à coucher.<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<p>Qu'est-ce que Victor Reynier?</p> + +<p>Un homme d'affaires.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'un homme d'affaires?</p> + +<p>L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question; +ou bien elle eût répondu par cette autre demande: Qu'est-ce +que Dieu?</p> + +<p>Car tout est du ressort de l'homme d'affaires—les lois, les +lettres, le commerce, les mœurs, les arts; à ces conditions pourtant +qu'il est avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais +rien écrit, négociant sans maison de commerce, moraliste pour +avoir concouru aux prix Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses +études de peintre qu'à l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la +société était un rocher, l'homme d'affaires en serait l'huître; le +champignon, si elle était un arbre; le ver, si elle était un fruit. +Comme elle se compose d'êtres honnêtes et bons, il est homme +d'affaires. Que fait-il? rien: on fait pour lui. Vous avez une +idée: en remontant de cause en cause génératrice, vous vous +élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit loué!—En descendant +de résultat en résultat produit par cette idée, vous arriverez +jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme d'affaires sont +placés aux deux limites de la création intellectuelle, et vous +avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de raisonnement +qui vous ramène à la première question et à la première +réponse: Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse: Qu'est-ce +que Dieu?</p> + +<p>Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau;</p> + +<p>Soyez poëte, et que la faim vous dicte un poème;</p> + +<p>Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner;</p> + +<p>Soyez pauvre, et veuillez devenir voleur;</p> + +<p>Croyez-vous que votre tableau, vous, peintre, vous appartiendra?</p> + +<p>Que votre prose ou vos vers, vous, poëte, vous appartiendront? +Que votre fortune, vous, riche, ira où il vous plaira?</p> + +<p>Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur?</p> + +<p>Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là: c'est un +Roqueplan.</p> + +<p>L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son +œuvre:—Vends-moi ton tableau?—Combien Zeuxis?<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>—Six mille francs.</p> + +<p>—Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet +à M. le comte, qui le lui paye dix mille francs. Au bout de trois +ans, le comte meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. +Qui se présente pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui +cède à un banquier pour cinq mille francs le tableau de Roqueplan +après l'avoir eu pour trois mille à la vente par suite de +décès.</p> + +<p>Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les +murs de Paris, des affiches jaunes annoncent que, parmi les +meubles saisis, il y a des candélabres, des chenets de bronze +et un Roqueplan. Pour le compte d'un épicier qui se marie, +l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et bénéficie dessus de +quinze cents francs.</p> + +<p>Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quatre +mille francs sur le tableau, le second deux mille, le troisième +quinze cents francs: total du bénéfice du brocantage, sept mille +cinq cents francs.</p> + +<p>Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du +peintre aura contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, +à doter leurs filles, à éduquer leurs fils. Les enfants de Roqueplan +mendieront peut-être sous le guichet du Louvre.</p> + +<p>L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe +de l'homme d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son +œuvre, le peintre échappe du moins en partie à l'engloutissement. +L'écrivain n'a pas même ce privilége. Il ne signe que les +<i>bons à tirer</i>; sa publicité nominale s'arrête au prote d'imprimerie. +L'homme d'affaires peut être libraire sans brevet; alors +il vous dépouille par volume; il vous dessèche par traductions, +imitations, contrefaçons, faux mémoires; il vous enlève même +votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir +du pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le +litigieux, il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires +à consulter pour ou contre, adresses aux tribunaux. Il +est quelquefois directeur de journaux. A ce titre, il vous gruge +l'imagination jusqu'à l'amer; aujourd'hui c'est un conte pour +les enfants, une fable qu'il mendie; demain il sollicitera à votre +porte un article de haute critique ou une brochure contre le +ministère, si ce n'est la description d'un moulin à charbon ou +d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste +s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme<a name="page_046" id="page_046"></a> +d'esprit avec le vôtre, devient receveur-général à cause de vous, +qui vous êtes laissé violer dans votre opinion pour quelques +cents francs. Il a même la croix d'honneur; mais la croix est +pour lui seul, l'infamie à vous deux. Il roule dans un landau +dont les roues sont graissées avec votre moelle; et, au bout de +cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes crevés, il fait une +pension à la veuve de son cocher, parce que son cocher a placé +des fonds chez lui, sans doute.</p> + +<p>Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produisent, +mais, au contraire, à la classe de ceux qui consomment, +si vous êtes riche, il n'est guère plus probable que vous échappiez +à l'homme d'affaires.</p> + +<p>Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est +celui qui possède vingt mille francs en or à toute heure?</p> + +<p>Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, +que demain, et qui veulent l'être avant l'accouchement de la +fortune, si lente à porter! A toute heure, l'homme d'affaires a +vingt mille francs en or dans sa poche; il ressemble aux +paysans: il a en possession les plus beaux fruits, parce qu'il +n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de l'or au lieu de +fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent jusqu'à +vingt ans de galères.</p> + +<p>Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur +père pour en hériter; le poison n'étant plus dans nos mœurs, +l'homme d'affaires escompte le testament. Vous jouirez de trente +mille francs de rente un jour; il vous compte tout de suite +cent mille francs: cinquante mille en or, cinquante mille en +marchandises. Les marchandises, ce sont quelquefois des cercueils, +quelquefois des momies. Votre héritage désormais lui +appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà devenu +le fils de votre père; il l'aime presque autant que vous, seulement, +il le respecte davantage: il ne prend pas son nom.</p> + +<p>On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme +d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort? +Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; les +mœurs? puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les +arts? puisqu'il vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; +le commerce? puisqu'il trafique de toutes ces choses.</p> + +<p>—Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous +arrêterez un homme sur la grande route: pour cela, il faut du +courage; vous n'en possédez pas, vous ne possédez pas ce courage<a name="page_047" id="page_047"></a>-là. +Vous volerez dans une promenade? Il faut avoir du +courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre être voleur dans un +siècle où il y a tant de sergents de ville.</p> + +<p>Non, vous ne volerez pas; mais vous volerez à un entresol +obscur et humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons +vides et verts sur lesquels on lira ces étiquettes en français +d'homme d'affaires: <i>Lettres à répondre, lettres repondues</i>; et +vous ne répondrez à personne, pas même à Dieu, de ce que +contiennent ces sacs intitulés: <i>Affaires de M. le comte de... +contre la princesse de...</i> Ainsi, de voleur que vous espériez devenir +en vous couchant, vous vous éveillerez homme d'affaires.</p> + +<p>Il y en a d'honnêtes.</p> + +<p>Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il +dans la catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons +pas. D'ailleurs, il est à l'aurore de la vie et des affaires sur la +place de Paris. Beau, vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre +sensibilité, il est adroit comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, +vingt fois dans le blanc sur vingt coups; il boit le vin de +Champagne <i>à la poste</i>; enfin, il a un huitième de loge aux +avant-scènes de l'Opéra.</p> + +<p>Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un +fauteuil et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils.</p> + +<p>—Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Caroline? +la destinez-vous à être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle +part.</p> + +<p>—Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, +mes opinions sont loin d'appeler la tyrannie au secours de l'autorité +domestique. Notre réclusion tient à nos goûts... peut-être +à nos malheurs.</p> + +<p>—Pardon! monsieur, reprit timidement Maurice; mais je +n'ai cédé qu'au mouvement d'un attachement sincère en vous +adressant une question qui vous paraît peut-être déplacée. Je +me repentirais de l'avoir faite.</p> + +<p>—Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vous, +indiscret! Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir +mon cœur tout entier avant que le Maître de la nature le juge. +Je viens chez vous dans cet unique dessein. Ma parole de vieillard +sera lente; m'entendrez-vous jusqu'au bout?</p> + +<p>Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa.</p> + +<p>—Ce sera long, dit tout bas Léonide à Victor: rapprochons +nos siéges.<a name="page_048" id="page_048"></a></p> + +<p>Appliquant ensuite son œil à quelques places transparentes +de la porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait +sur le marbre de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait +dans sa main. Léonide invita son frère à satisfaire à son +tour sa curiosité.</p> + +<p>—Comme il a l'air abattu, ma sœur. Quelle tristesse! Qui +peut donc l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le +passé, avant de le régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, +car on lui connaît peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre?</p> + +<p>—Plus bas, mon frère.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas qu'il nous entende?</p> + +<p>—Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons +pas. Taisez-vous.</p> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<p>Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa +un profond soupir et commença:</p> + +<p>—«La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez +pas à me dissuader: je connais les hommes. Leur haine +ne se brise que contre la tombe; le pied leur glisse sur le +marbre; justice tardive qui n'est que l'oubli: ne croyez pas à +leur pardon: je n'y crois pas. Quelques-uns cessent de se souvenir +en vieillissant; voilà encore leur réparation: une infirmité.</p> + +<p>»Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: +ils m'ont fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme +et ma porte à tous: aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, +et je n'ai plus voulu voir la société, compagne de l'âme humaine, +qu'à travers la grille de ma prison. Leur curiosité méchante s'est +accrue de toute ma réclusion; ils ne passent jamais devant le +jardin que j'ai planté, où le jour je travaille, où la nuit je pense, +mon front dans la main, sans chercher mon visage derrière mes +barreaux. Dans leur naïve terreur, ils s'étonnent sans doute de +ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que je ne décapite pas +mes arbres. La plupart,—mon jardinier me l'a rapporté,—ont +remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le réprouvé du +pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de laisser tomber +leur tête avec leur salut, s'ils honoraient de quelque signe de<a name="page_049" id="page_049"></a> +respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose embrasser +les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je frémirais +d'épouvanter leurs mères.</p> + +<p>»Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, +qui me soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moi si +résigné pour moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant +qui croît à mes pieds comme une fleur au bas d'une tour, entre +la pierre et le fer. Caroline est ma fille par la tendresse, par la +reconnaissance; je n'ose ajouter par le sang. Si j'allais lui léguer +pour ma dot ma renommée! Mieux vaudrait la laisser laide et +sans pain au milieu de la rue: car mon nom est historique. +Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent, Maurice!»</p> + +<p>La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était +presque tremblante d'embarras.</p> + +<p>«J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, un témoin à +décharge qui déposera, après ma mort, contre des accusations +terribles dont le contre-coup irait frapper Caroline: elle aussi +doit être instruite. Vous l'instruirez. Si elle vous demandait un +jour mon histoire, répétez-lui les paroles funèbres que je vais +prononcer. Elle en sait déjà quelques-unes qu'elle n'oubliera +point.</p> + +<p>—Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, +ma sœur, que notre essai sera heureux.</p> + +<p>Léonide posa un doigt sur la bouche de son frère.</p> + +<p>M. Clavier poursuivit:</p> + +<p>«Mon adolescence fut terne; mon père voulut avoir un avocat +dans la famille: je le devins. Après m'être marié, j'exerçai +aussitôt ma charge dans un bourg situé aux frontières du Nord. +C'était à l'époque où les états-généraux s'assemblèrent sur le +vœu des parlements qui leur léguèrent l'alternative d'une banqueroute +ou d'une révolution. Né du peuple, j'en partageai l'enthousiasme +à ce lever si pur de notre émancipation. Disciple +ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction fut acquise à +ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de rendre +la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans: +jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés +aux états-généraux par les hommes de mon sang, de ma +caste, par mes frères en esclavage. L'accusé innocent ne suit +pas avec plus d'intérêt le plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à +cent lieues de Versailles, pas une parole n'était perdue pour +moi: je me rendais, la nuit, sous les allées de la petite promenade<a name="page_050" id="page_050"></a> +de notre bourg, et là, l'oreille collée à terre, comme la +sentinelle lointaine, j'écoutais les bruits qui venaient du sud. +J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du +tiers entrant dans le Jeu-de-Paume; puis me relevant fièrement +comme eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la +noblesse et du clergé: ce que firent les députés de la nation, +vous le savez. L'amour ne gonfle pas un cœur avec autant de +plénitude que ces tableaux m'élevaient l'âme. En un jour, par +l'effet de ce grand spectacle qui se préparait loin de moi, j'étais +passé de l'indifférence de l'enfant à la sévérité du citoyen. Toutes +mes passions se groupèrent autour d'une seule: celle-là devint +formidable: la liberté! Je dus paraître bien ingrat à des amitiés +délaissées. On ne me vit plus; je me cachai, j'étudiai, je pensai; +ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le bras tendu, la tête +rejetée en arrière, le regard fier, répondant à Mounier: «Oui, +je prête le serment de ne jamais me séparer de l'Assemblée, que +la Constitution ne soit établie.»</p> + +<p>»Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que +si je m'isolais de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas +d'écho autour d'elle. Je finis par me convaincre, à de sinistres +visages, à des paroles mystérieuses, à une inaction calculée, que +j'étais seul à aimer cette opinion, seul à la défendre. Ancienne +dépendance d'un seigneur issu de famille étrangère, notre bourg +féodal, qui se composait au plus de deux cents habitants, me +parut préférer un joug servile au bonheur d'en être délivré par +quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la France, +offrant aux étrangers, à la faveur du voisinage, la facilité de +conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait +par la gravité des événements une importance extraordinaire. +Je crois encore le voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands +que français, avec sa population bâtarde comme toutes celles des +frontières; gens conquis mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage +de la domination impériale et de l'occupation française, que +des idées et un langage corrompus comme leurs mœurs. Je me +rappelle surtout le vieux château bâti au temps de Charles-le-Téméraire, +se dressant sur ses quatre tourelles, et prolongeant +ses ailes crénelées aux flancs de notre bourg, qui n'en était que +l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le seigneur pouvait +appeler les étrangers à ses fêtes: ils y venaient souvent +étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus. +Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire.<a name="page_051" id="page_051"></a> +Songez, Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à +l'époque où nous vivions. Position militaire des plus redoutables, +notre localité pouvait servir de plateau à une armée d'ennemis, +de premier échelon pour descendre dans l'intérieur de +la France. Et le bourg était sans défense, il était à eux.</p> + +<p>»A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir +du côté des frontières: vous savez en quel état elles furent +trouvées quand Luckner eut mission de les défendre. Perdue +entre deux vallons, toujours couverte de brume, loin de la +grande route, notre localité fut complétement oubliée. Les députés +de la nation comptèrent trop d'abord sur une levée universelle +de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les habitants +de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par exemple, +n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être gouvernés; +ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne +les tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un +anneau de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait +plus de méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de +ces corps battus de génération en génération. Sur leur dos courbé +par l'avilissement, le mépris et le fouet avaient fait croûte.</p> + +<p>»Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé +à ce point dans beaucoup de villes frontières, comme la +nôtre: parce qu'elles avaient, à diverses époques de l'histoire, +appartenu à l'Allemagne, elles s'imaginaient n'avoir aucun droit +pour faire cause commune avec la France contre d'odieux abus. +Comme si jamais le droit naturel qu'ont les peuples d'être libres +et de se gouverner était susceptible de périr dans les transactions +auxquelles ils n'ont pas souscrit!</p> + +<p>»Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens +ne jugèrent pas que le moment était venu pour eux, non +d'être Allemands ou Français, questions pour lesquelles avaient +combattu leurs pères dans des guerres moins saintes, mais +d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette vérité: je +ne fus pas compris.</p> + +<p>»Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire +n'avait jamais dégagées pour moi de ses enseignements: l'une, +que les temps d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes +à force d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient; l'autre, +que ces temps avaient eu aussi des âmes énergiques qui, +comme la mienne, s'étaient découragées dans une lutte inégale.</p> + +<p>»Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion,<a name="page_052" id="page_052"></a> +rougissant presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait +la colorait d'une teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de +la révolution française en province: elle ne sera ni moins curieuse +ni moins tragique, ni moins morale surtout que la même +histoire éternellement écrite à Paris et pour Paris. Si la torche +de la révolution française,—il est superflu de l'avouer,—était +Paris, chaque province était le miroir parabolique qui renvoyait +des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière. Revenons +à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion +à la lueur des canons, que de la laisser rouiller dans le silence. +L'opinion, c'est la vérité; qui la possède doit la dire: c'est la +foi: il faut la proclamer; en faire une ceinture pour soi, un +drapeau pour les autres.»</p> + +<p>Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait +vivement, sans doute à cause de ses convictions politiques, +M. Clavier placerait les événements principaux de sa vie, il se +leva pour s'assurer que les portes de communication étaient fermées. +Dans cet examen, son visage effleura le drap où s'appuyait +la joue attentive de sa femme.</p> + +<p>Il retourna à sa place.</p> + +<p>«Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne +se nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses +lèvres de Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, +je me crus à Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la +chaise de Camille Desmoulins, le brave jeune homme; et, +comme lui, applaudi par cent mille mains, je piquais à mon +chapeau la feuille d'un arbre, cocarde improvisée, symbole innocent +et pur qui, deux jours après, devait passer par le sang +et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma tête, +j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi du +bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous +le poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais. +Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, +statuaire étrange, artiste procédant au rebours: la chute de la +Bastille était bien la statue de la révolution, son premier chef-d'œuvre +de destruction. Pour elle, détruire c'était faire; abattre +c'était achever; anéantir c'était perfectionner. La Bastille détruite +était donc une statue élevée. Dans les ères de révolution, +l'œuvre de destruction est aussi une œuvre impérissable qui a +ses noms d'artistes signés au bas. Au bas de notre statue nous +écrivîmes: Peuple—Paris, 14 juillet.<a name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>»La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, +c'est plus qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative: +une phase de civilisation commence ou finit. C'est +le bouleversement de la propriété; de la propriété du pouvoir ou +de la propriété du sol. Laissez entre chaque borne des champs +l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de suite la féodalité; ne +mettez entre chacune de ces bornes que la distance d'une +lieue, apparaissent les majorats, la monarchie; rapprochez les +bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt pas, et +vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la république. +La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue, +les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la +liberté fut planté à la place: image juste: la propriété recommençait +par son attribut naturel: l'arbre!</p> + +<p>»Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne +restent guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à +dix-sept jours de distance seulement et dans le court espace +d'une nuit, on proclame sur ses ruines la liberté du serf, l'abolition +des juridictions seigneuriales, la répartition égale des impôts, +l'admission de tout le monde à tous les emplois, la destruction +de tous les priviléges. Chose étrange! Tout le monde +prêta ses deux mains à cette œuvre d'une nuit. On eût dit que +ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune ne +vînt à se coucher; on eût dit encore que la lueur des flambeaux +avait fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras +nus, le front en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; +la hache passait de main en main. Dieu employa sept +jours à faire le monde: il suffit aux États-Généraux d'une nuit +à Versailles pour le rendre libre. Dans cette mémorable nuit, +chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de cette +salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses +priviléges de dix siècles; on y précipita tout: le passé pour l'anéantir, +le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles! nuit +sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur +la poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant: «Mon +frère!» nuit qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! +On ne s'arrêta pas: l'œuvre marchait toujours pendant que +le roi se livrait au sommeil dans son palais, et on l'enfanta debout; +ainsi les femmes fortes accouchent. On manqua d'un +tabouret pour faire asseoir le président. Dans ce chaudron sombre +au fond duquel disparurent les membres dépecés de la<a name="page_054" id="page_054"></a> +vieille monarchie, personne n'hésita à remuer: prêtres avec la +mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Ils travaillèrent +ensemble et du même cœur, sans craindre de voir sortir +de cette fusion quelque monstre portant tête de peuple et griffe +d'hyène. Ils n'oublièrent qu'une seule chose: c'est qu'en abolissant +la noblesse, ils avaient de fait aboli le roi; qu'en supprimant +le privilége, on supprimait la royauté; et qu'en admettant +tout le monde aux emplois, le peuple était l'égal du souverain +ou bien le roi était du peuple. La nuit de Versailles fut la seconde +œuvre de la révolution, autre chef-d'œuvre de négation +comme la prise de la Bastille. On avait détruit d'abord la loi de +pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il ne restait plus que +la loi de chair.</p> + +<p>»L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. +Les châteaux tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière +féodale s'éleva sur toute la France.</p> + +<p>»Le château de notre canton resta debout. Vingt hommes de +cœur ne se trouvèrent pas pour le renverser.</p> + +<p>»Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que +ralliait à ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, +je battis la caisse, et, au milieu du marché, je lus à +haute voix la déclaration des droits de l'homme. Un seul paysan +et un jeune marquis s'avancèrent pour m'écouter. Ensuite nous +nous embrassâmes tous trois, comme Bailly, Lafayette et Grégoire; +nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa vingt +sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et +tua un pigeon dans la forêt. La révolution était accomplie chez +nous. Quand le seigneur manda le paysan à son château, j'y +parus moi-même et j'y lus la sanction royale donnée à la constitution. +Je demandai ensuite l'arbre généalogique de la maison, +et le jetai au feu.</p> + +<p>»A quelques jours de là, j'instituai un club que je présidai: +deux auditeurs y parurent, le marquis et le paysan.</p> + +<p>»Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple +entier. Il avait six enfants nés de sa misère; géants de fer qui +luttaient avec les ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser +sous le regard d'un enfant de leur maître. Quand je lui expliquai +ses droits, il sembla les recouvrer, tant son instinct courut +au-devant de la solution qu'il avait souvent pressentie sans +la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne devait mettre sa +force qu'au service de son intelligence, sa volonté qu'au pied<a name="page_055" id="page_055"></a> +de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela, l'acte +politique qui le voilait était une tyrannie. Il rompit avec le passé +dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance +expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire +de sa famille: je crus encore entendre celle du peuple. Tout y +était: la perpétuité de l'esclavage, de la misère, du travail, de +la faim et de la honte: l'ignorance aggravait encore son abaissement. +C'est une justice à rendre à la Providence: elle ne +souffre l'esclavage qu'après l'abrutissement. Si elle consent à +l'inégalité parmi les hommes, ce n'est qu'au prix de leur +stupidité. Là où éclate la pensée, il y a vertu, courage, dignité. +Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il a toutes les pensées; +il n'est souverainement bon que parce qu'il est souverainement +intelligent.</p> + +<p>»J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; +il comprit que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes +un bien qui était à nous trois. Ce jour fut notre fête de la fédération.</p> + +<p>»Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, +parce que sa famille vit encore, et parce que les délations n'ont +qu'un temps, apportait avec nous, contre la monarchie, moins +de raisons que de principes. L'exemple des Condorcet et des +Montmorency l'avait entraîné. Il puisait ses griefs à une autre +source que la nôtre. En apparence il sacrifiait plus que nous, +mais il exigeait moins. En se constituant en révolte ouverte vis-à-vis +de la royauté, il s'annulait: nous, au contraire, nous acquérions. +Il était naturel qu'il s'arrêtât, une fois l'inégalité +abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir constitué +l'égalité. Homme de théorie, il agissait en vertu du principe +généreux, mais vague, de la morale universelle, tandis que +nous, nous travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous +détruisions. C'était un philosophe, nous des hommes. Il continuait +Rousseau; nous, Rienzi.</p> + +<p>»Les événements me confirmèrent bientôt que notre bourg +était un nid de partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on +parlait déjà du départ du roi pour Metz, quelques jours après la +scandaleuse fête donnée à Versailles aux gardes-du-corps, je vis +arriver et passer aux frontières des officiers de la maison du +roi, mêlés à une foule d'hommes défiants qui entraient et sortaient +pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit: par sa situation, +notre bourg était admirablement placé pour favoriser<a name="page_056" id="page_056"></a> +l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser +la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout +par les gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent +le chef de cette milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne +me fut pas difficile néanmoins de voir que pas un n'apportait +sous les armes des dispositions patriotiques. J'avais armé des +ennemis.</p> + +<p>»J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, +et je le partageai avec le marquis, le paysan et ses six enfants. +En réalité, nous neuf seulement représentions l'effectif +de cette singulière milice. Je m'arrangeai de manière, dans ma +répartition des postes commis à la garde du bourg, que mon +paysan et trois de ses fils feraient toujours partie de celui de la +ville, tandis que ses trois fils, moi et le marquis veillerions à +ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une demi-heure de +marche.</p> + +<p>»Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte; +elle força la trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en +surveillaient deux cents: mais qui a jamais calculé la puissance +d'une autorité soutenue par l'opinion; quelle est la ville +qui n'est pas cent fois plus forte que sa garnison; quelle est la +nation qui ne vaincrait pas sa propre armée? Appliquez un nom +à cette force morale. Nous l'avions. J'eus besoin de m'en servir +à l'époque où la noblesse française émigra en foule, nous menaçant +de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé. Ce prince, +assurait-elle avec confiance, n'attendait plus pour marcher de +Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; +le roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la +mort du comte de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient +déjà plus en France une fois dans notre bourg. Ils déguisaient +à peine leur dégoût pour nos couleurs nationales qu'ils ne portaient +pas, prompts à reprendre la cocarde blanche de l'autre +côté des frontières.</p> + +<p>»Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement +qu'on porte d'ordinaire sur la révolution française en ce +qu'elle eut de puissance négative pour fonder, et de puissance +réelle pour détruire. On s'imagine que, réglée au milieu des +excès qui l'emportèrent, elle tint constamment l'équilibre entre +les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On indique un +but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se détruisirent +l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de considérer<a name="page_057" id="page_057"></a> +le 18 brumaire comme la conséquence naturelle du 10 août.</p> + +<p>»La révolution française n'est que la négation d'un fait: de +la monarchie, sa mission était le néant: elle l'a remplie. Ses +tentatives de législation ne furent jamais que des prétentions +d'hommes qui veulent répondre au cri de la logique, infirmité +qui tua la Gironde sur la monarchie et la Montagne sur la Gironde. +Ses mille constitutions s'entredévorèrent comme ceux +qui les avaient faites. Cela est si vrai, que la Constituante,—pesez +ici les mots,—renversa la monarchie, que l'Assemblée législative +renversa la loi, et que la Convention nationale tua le +chef de la nation, Louis XVI.</p> + +<p>»La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, +allant à la découverte; une invasion. Ceux qui allèrent le plus +loin la devinèrent le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des +crimes. Les hommes politiques ne sont d'ailleurs justiciables +que d'un tribunal: le succès. De quel droit la morale interviendrait-elle +dans ce qui n'est point de son essence? Au surplus, si +Robespierre ou son parti fut cruel parce qu'il tua la Gironde, +qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En révolution, je +croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus en auront +fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils +étaient vainqueurs.</p> + +<p>»En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, +il nous eût été facile de réduire à rien l'importance ridicule +qu'affichaient dans notre bourg les partisans de la monarchie. +Mais il eût fallu, dans ce cas, subir une soumission exigée +par la reconnaissance; l'intérêt du bourg en eût trop souffert. +Depuis un temps immémorial, en rivalité avec le chef-lieu +pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous devions, +sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie, +nous passer de sa protection. Pour rester indépendants, il +y avait mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins +comme la population la plus dévouée à la révolution. Ce que +nous fîmes. Nous altérâmes nos rapports; sous notre plume, +notre ancien seigneur eut autant de patriotisme que Lally: les +marquis, comtes et ducs des environs avaient, à nous en croire, +brûlé leurs titres et dévasté leurs colombiers: les curés des communes +environnantes avaient, les premiers, prêté serment à la +constitution et proclamé en chaire l'abolition de la dîme sans +rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal envoyé +au district, par souhaiter à la France beaucoup de communes<a name="page_058" id="page_058"></a> +comme la nôtre. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? +les royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort.</p> + +<p>»Nous vivions donc tous les neuf, moi, le marquis, le paysan +et ses fils sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes +connaissaient notre intérêt à ne pas les dénoncer, ils abusaient +de notre fausse situation pour conspirer de plus en plus +ouvertement avec l'étranger dont nous voyions blanchir les tentes +à l'horizon.</p> + +<p>»Sentez-vous combien, à mesure que les événements se compliquaient, +le silence de notre dévouement pouvait nous être +imputé à crime? Désormais même, un avertissement de notre +part n'eût servi qu'à faire qualifier notre conduite de trahison, +sans égard aux motifs qui l'auraient dictée. Les royalistes ne +couraient pas de plus grands dangers. Nous méritions la mort +si nous étions découverts.</p> + +<p>»A la déchéance du roi, au 10 août, nos craintes augmentèrent. +Entre le château et les frontières, les signaux étaient devenus +plus fréquents; des munitions, malgré notre surveillance, +furent nuitamment descendues dans les souterrains du château. +Chaque habitant fut prêt à l'attaque. Notre perte était jurée; on +ne suspendait l'heure de notre mort que par la crainte du district +qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous. Nous ne +nous effrayâmes pas.</p> + +<p>»Nous nous constituâmes en tribunal pour juger l'ex-seigneur +du canton: il fut mandé à notre barre. Louis XVI venait +d'être appelé à celle de la Convention.</p> + +<p>»Où était le droit? où il est toujours: entre la force et la +justice. La force, nous la tenions; la justice, la voici.</p> + +<p>»Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puise, et parce qu'on la +lui rend. Dieu et la terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. +Dieu qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède +que d'une manière: en l'occupant. Cela est si exact, que les +institutions auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et +celles qu'on lui impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la +force pour maintien. Libre à tous de croire que les lois bonnes +descendent du ciel; mais libre à tous d'écraser les tables législatives +que Numa n'a pas rapportées du bosquet d'Égérie. Les +lois françaises étaient mauvaises, multiples, obscures, traditionnelles +comme une légende, formulées en proverbe, tantôt niaises +comme un jeu de mots, tantôt cruelles comme un assassinat; +elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques sans<a name="page_059" id="page_059"></a> +druides, romaines sans sénat, gauloises après l'invasion, féodales +après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles +comme d'homme à homme. La même loi qui vous +accordait droit d'asile vous assimilait, cent perches plus loin, +au vaincu et à l'étranger. Dans telle province, la loi c'était le +prêtre; dans telle autre, la loi c'était le seigneur. A l'entrée du +moindre village, il fallait soigneusement s'informer de la loi ou +de la coutume locale, sous peine de la violer et de mériter la +mort en buvant un verre d'eau.</p> + +<p>»Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de +Dieu?</p> + +<p>»Qui les avait faites?</p> + +<p>»Eh! qu'importe, qui a fait le trouble, l'erreur, la contradiction? +demande-t-on cela?</p> + +<p>»Un jour ces lois se trouvèrent en présence dans le palais de +Versailles où elles s'étaient rendues pour s'accorder: dans leur +rencontre elles eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent +dans l'unité, cette beauté de toute création. L'homme +suivit l'exemple des lois: les lois furent sœurs, les hommes +frères, le pays fut le père, la patrie.</p> + +<p>»Il ne resta qu'un obstacle à la fondation du bonheur public.</p> + +<p>»Cet obstacle n'était ni un homme, ni le pays, ni une loi: +c'était ce qui participait de cette trinité sans en être absolument +l'unité ni l'ensemble; c'était le roi; le roi plus qu'un homme, +puisqu'il possédait le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était +pas tous les hommes; plus que la loi, puisqu'il la faisait. Le roi +était la statue composée de trois métaux: en séparant les métaux, +ce qui fut possible, que devenait la statue? elle disparaissait. +Le roi allait donc s'évanouir comme la statue, comme la +forme sans l'objet. Le roi, c'était une forme.</p> + +<p>»Quand on trancha la tête de Louis XVI, on ne fit ni bien ni +mal: on conclut.</p> + +<p>»La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. +Arrêtez-la, l'humanité; tenez-la sous le pied, nivelez-la, appelez-la +esclave ou républicaine: elle ne pleure ni ne se réjouit, +mais elle arrive: où va-t-elle? où va l'espace, où va le temps? +mais gardez-vous de nier sa marche: c'est le Rhin. Petit ruisseau, +roulant sur des cailloux, les enfants le traversent; si un +précipice l'arrête, il le remplit, s'arrondit un pont de sa nappe +et court plus loin; le voilà torrent. On l'emprisonne, il se tait; +on le resserre entre deux canaux, il coule au milieu des villes, il<a name="page_060" id="page_060"></a> +obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve libre, ici fleuve esclave; +c'est toujours le Rhin; soit qu'il réfléchisse le carrosse de +l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne réfléchisse que les +joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse voix fatigue; +on n'en veut plus, on l'étouffe sous des pierres, dans du +plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne +le voit plus, on ne l'entend plus: où est donc le Rhin? Il est +dans l'Océan: il s'appelle mer du Nord.</p> + +<p>»L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le +renversa, non pas comme un homme: elle ne le vit peut-être +pas; mais comme un principe. On guillotina la monarchie.</p> + +<p>»De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous +descendons à ces puériles justifications que, dans l'étonnement +de sa victoire, le parti vainqueur réclame du parti à terre, on +répond que, si la Convention n'avait pas le droit de faire mourir +le roi, elle n'avait probablement pas celui de le juger; que +ce droit lui étant ôté, celui de détrôner Louis XVI ne lui appartenait +pas davantage; et que, le roi régnant, la Convention, qui +se perpétuait après s'être constituée de sa propre autorité, était +illégale. Dès lors le roi était libre de la casser, et de s'en tenir +à la Constituante. Mais autre illégalité. La Constituante n'était +que la prolongation des États-Généraux sans l'agrément royal; +nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient avec la faculté +illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVI.</p> + +<p>»Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, +ou vous les condamnerez toutes. Vous n'arrachez +Louis XVI à l'échafaud que pour y traîner tous les représentants +de la nation. Comme ces représentants étaient la France entière, +à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y avait plus qu'un choix +à faire entre le pays et le roi.</p> + +<p>»Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut +subi sa condamnation capitale. Il se repentit d'être allé si loin; +il tenta de nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui +servait d'exemple: nous suivîmes celui de la Montagne.</p> + +<p>»Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est +attachée à la vie et à la mort des Girondins: les vertus privées, +le génie, l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à +jamais regrettables; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, +ces qualités étaient funestes au bien public. La Gironde +s'endormit dans un magnifique repos: elle prit sa lassitude pour +le but, son désir d'inaction pour la fin de toutes choses; elle<a name="page_061" id="page_061"></a> +n'admit pas que les révolutions comme la vie n'existent que par +le phénomène incessamment ramené de la reproduction d'elles-mêmes, +et que de tous les despotismes, celui de la faiblesse est +le plus odieux à imposer à des hommes qui n'ont vaincu, qui +ne règnent que par la violence. De quel droit les Girondins +osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui avaient +demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la +mort de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent +la Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était +d'ailleurs la France lorsque les Girondins voulurent faire halte? +Était-elle riche, victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas +de pain, le pays était un polygone d'où partaient des boulets; +l'intérieur était rongé par le fédéralisme; la trahison se glissait +dans les armées, sous les uniformes de Wimpfen et de Custines. +Au sein de cette misère, de cet effroi, Vergniaux, ce Grec, ce +Platon des salons de madame Roland; Louvet, ce Properce de +la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent: il nous fallait +quatorze armées.</p> + +<p>»Il nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le +fût-il pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il +fallait, oui, tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, +parce que l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison +fait veiller aux portes, parce que la menace de la défaite +est souvent la prophétie de la victoire, parce qu'un général qu'on +tue garantit la fidélité de tous les capitaines, parce que les têtes +de vingt-deux orateurs qui tombent réduisent la parole aux faits, +cette éloquence des révolutions. La cloche est fondue en canons. +Elle sonnait, elle tonne. Vergniaux détruit fut coulé en Robespierre, +Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en affût; la +Convention mitrailla la coalition.</p> + +<p>»La mort des Girondins fut juste.</p> + +<p>»Celle de notre marquis ne le fut pas moins.»</p> + +<p>Léonide se leva avec effroi.—Victor, j'ai peur,—je suis +glacée; je m'en vais. Quel est donc cet homme?</p> + +<p>—Demeurez, Léonide; il est essentiel que vous restiez. Je +prévois le dernier mot de tout ceci.</p> + +<p>—Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage +de Maurice.</p> + +<p>—Il est superbe, ma sœur: s'il apportait cette illumination +dans les affaires, quels succès n'aurions-nous pas?</p> + +<p>M. Clavier continua:<a name="page_062" id="page_062"></a></p> + +<p>»Après l'exécution du marquis, tous les nobles du canton +émigrèrent; il ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le +bourg; nous prîmes les biens des uns, nous emprisonnâmes les +autres.</p> + +<p>»L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre +civile. Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? +Qui fuit est vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du +juste et de l'injuste, c'est discuter les droits du vainqueur; qui +décidera? Je ne vois que l'étranger.</p> + +<p>»L'étranger se présenta.</p> + +<p>»Toute question fut désormais tranchée pour elle, la république +entra en guerre avec le monde entier; les lois furent +violées.</p> + +<p>»Alors, au nom de qui parler à la nation, pour que pas une +main ne se cache; pour que pas un vide ne se fasse où passerait +l'ennemi?</p> + +<p>»A qui la souveraineté? aux lois? elles sont abolies; au roi? +il est tué.</p> + +<p>»Une nouvelle cosmogonie se prépare: elle ne jaillira que +d'un bouleversement. Le monde moral attend son déluge.</p> + +<p>»La Convention nationale décréta une seule loi: la Terreur. +Article unique, la <i>Terreur</i>.</p> + +<p>»D'où naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! +comme elle passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit +au sortir de la bouche de la Convention, et tout homme qui la +respira ne mourut pas, mais il donna la mort. La terreur fut la +sauvegarde des villes, le général des armées, le juge du criminel, +le dictateur du pays. La France change de dynastie: elle +obéit à la Terreur, première du nom!</p> + +<p>»Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés.</p> + +<p>»Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de ma +femme et de ma fille, et me menacèrent de les tuer, si je ne +consentais pas à laisser la localité à leur discrétion. Je me résignai +à ce sacrifice. Ils égorgèrent ma femme et ma fille.</p> + +<p>»Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclamée, +le château me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. J'y +mis le feu et j'y entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, me +demande, au nom de Dieu, car nous en avions fini depuis longtemps, +eux et nous, avec l'humanité, la grâce de sa famille. +Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille entière. C'était celle<a name="page_063" id="page_063"></a> +de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je sauvai sa mère, +inutile de dire pourquoi.</p> + +<p>»Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma +fille. Plus tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de +la mère de Caroline ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle +portait un nom sans pardon pour la Convention; mais j'adoucis +sa misère. Je m'attachai à la mère de Caroline avec l'opiniâtreté +du remords, je l'aimai comme une leçon vivante qu'en homme +de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de sang que ma +vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle se +maria à un homme de son rang, sur le sol de l'émigration où +nous nous rencontrâmes, car l'empire nous fit aussi expier le +tort d'avoir été républicains.</p> + +<p>»Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant +d'une royaliste que j'ai sauvée, mais dont j'ai tué de ma +main la famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, +comme à son tour Caroline l'est devenue. Voyez si je mérite +quelque reconnaissance! Les siens ne m'avaient rien laissé +sur la terre; je leur ai gardé deux enfants; ils m'avaient tué une +fille, je leur en ai conservé deux; la mère de Caroline était +morte, je pleurai sur cette mère que j'avais faite orpheline, mais +qui avait dû à ma pitié d'être épouse et mère; j'allais ensuite +vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la réchauffer +près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couvert de blessures +et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers de père, +moi qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle +dont les siens m'ont privé de ma fille.</p> + +<p>»Le château détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. +C'est au moment des grandes crises que les questions se simplifient.</p> + +<p>»L'instrument de mort fut élevé.</p> + +<p>»Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à +sa gauche, ses fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, +durant tout un jour, nous ne nous reposâmes pas. La terreur +était notre force, la terreur arrachait les traîtres à leur asile; la +terreur les courbait et les poussait à nos pieds; la terreur en fit +justice: la terreur sauva la France!»</p> + +<p>M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient dans celles +de Maurice; il avait peine à achever.</p> + +<p>»Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes +le bourg.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>»Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente à la Convention, +je monte à la tribune, et je déroule aux yeux des membres +de cette formidable assemblée une carte de la France où cette +localité était à jamais effacée.</p> + +<p>»Que ce bourg soit sans nom! fit Robespierre.</p> + +<p>»J'avais bien mérité de la patrie!»</p> + +<p>M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup +de lance dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré; ses bras +pendaient, ses lèvres étaient noires.</p> + +<p>Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. +Au fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir +à se ranimer.</p> + +<p>D'une voix agonisante M. Clavier reprit:</p> + +<p>«Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme +de parti, ma mission de colère et parfois de justice, je me retire +à tâtons de la vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop +vieux pour attendre la sentence que les générations prononceront +sur nous, il faut que je me contente de la voix isolée de +ma conscience. Elle m'impose l'obligation non de revenir sur +mes principes, mais sur beaucoup de mes actes, toutefois sans +les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais +transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied +dans la tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir +versé du sang sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois +à ma propre estime de restituer ce qui m'est resté de dépouilles +comme vainqueur. La révolution m'avait enrichi de toutes les +confiscations exercées sur le seigneur dont je vous ai raconté +la déplorable fin, ainsi que celle de sa famille; j'ai gardé les +propriétés expropriées, je les ai fait valoir, j'en ai triplé les revenus, +enfin je les ai possédées avec l'autorité d'un légitime +maître. Ces propriétés étaient une arme; je m'en suis emparé, +quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les ramasser. Mais +depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs, ces propriétés +me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La vérité +est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre +de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées; +jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, +aucun poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui +est cueilli sur l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli +dessous est partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été +changé par moi en nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint<a name="page_065" id="page_065"></a> +mes comptes; tout y est réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous +restituerez donc à leur légitime maîtresse, mademoiselle Caroline +de Meilhan, le jour de ses noces, que je sois vivant ou +mort, ses domaines, parcs, bois, étangs, forêts, enfin l'héritage +de ses pères. Elle rentrera dans ses biens, comme si elle n'en +était jamais sortie. En voilà les titres.</p> + +<p>—Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de +respect, monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences +moins tourmentées que la vôtre!</p> + +<p>—Avez-vous entendu, ma sœur? dit tout bas Victor Reynier +à Léonide, et ne pensez-vous pas que celui qui épouserait mademoiselle +de Meilhan ferait un riche mariage?</p> + +<p>—Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du +contenu de ces papiers? Le vieillard est un peu emphatique.</p> + +<p>—Mais, ma sœur, vous l'avez bien entendu, ce sont des titres +de propriétés: il a parlé de domaines...</p> + +<p>—Richesses vagues.</p> + +<p>—De parcs...</p> + +<p>—Sans arbres, peut-être.</p> + +<p>—D'étangs.</p> + +<p>—Sans eau, je gage.</p> + +<p>—Pourquoi supposeriez-vous cela?</p> + +<p>—Et vous le contraire?</p> + +<p>—Maurice nous le dira, ma sœur.</p> + +<p>—Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici?</p> + +<p>—Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître +le vrai.</p> + +<p>—Important pour qui donc, mon frère?</p> + +<p>—Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui +qui aurait des vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. +Les grandes fortunes sont si rares...</p> + +<p>—Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon +frère?</p> + +<p>—Ne m'approuveriez-vous pas, ma sœur? Vous êtes d'une +ironie...</p> + +<p>—Et vous, d'une témérité, Victor!</p> + +<p>—Ne seriez-vous pas fière de me savoir riche et d'avoir contribué +à mon bonheur?</p> + +<p>—Sans doute; mais comment?</p> + +<p>—N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de +Maurice lorsqu'il est absent? Un coup d'œil est si vite jeté...<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p>—Je l'accorde; mais me croyez-vous aussi habile, Victor, +pour profiter d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des +affaires, que je craindrais de ne jamais me tirer avec honneur +de la lecture de ces pièces, et que la tentative ne vous fût complétement +inutile.</p> + +<p>—Et si l'on vous accompagnait, voyons! si je vous aidais, +ma sœur?</p> + +<p>—Plutôt cela, mon frère.</p> + +<p>—Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi.</p> + +<p>—Vous serez de retour demain tous les deux.</p> + +<p>—Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, +sera retenu à Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est +dimanche: les clercs seront absents.</p> + +<p>—Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là... +N'avez-vous aucun scrupule, vous?</p> + +<p>—Excellente Léonide!... Savez-vous qu'il y a mon bonheur +peut-être dans cette démarche.</p> + +<p>—Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie +qui éclata dans son cœur, son mari déposer sous la même poignée +de bronze les papiers de M. Clavier et le plan de campagne +du colonel Debray.</p> + +<p>Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et +il ne cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, +les plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le +jeune homme se quittèrent parfaitement heureux: l'un, d'avoir +déchargé son âme dans le sein chaleureux et impénétrable d'un +ami, l'autre, d'être devenu le dépositaire de la plus vertueuse +action dont il eût été témoin depuis qu'il exerçait sa charge.</p> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<p>La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas +sans exhaler un long soupir de délassement qu'il se mit à table, +et qu'il vit servir le dîner.</p> + +<p>Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans +la maison, les domestiques déposèrent en un seul service tous +les mets sur la table et se retirèrent. Les portes furent ensuite +fermées pour toute la durée du repas.</p> + +<p>Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci<a name="page_067" id="page_067"></a> +l'éclat des lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait +avec la chambre à coucher.</p> + +<p>Cette porte était double.</p> + +<p>Léonide souleva ensuite entre l'une et l'autre porte la planche +de chêne qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle +la fit glisser de bas en haut dans une rainure très-douce, et un +passage oblong, de la longueur de deux pieds, se fit et laissa +voir un escalier de plusieurs marches.</p> + +<p>Un jeune homme sortit par cette ouverture.</p> + +<p>Le panneau resta suspendu.</p> + +<p>Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. +Sa présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle +ne fut marquée par aucune parole de surprise; le silence d'usage +couvrit les premiers instants du dîner.</p> + +<p>—A-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec +beaucoup d'indifférence, et en se versant à boire.</p> + +<p>—De mauvaises, lui répondit Maurice.</p> + +<p>—Ah!—Il vida son verre d'un trait.—Et que dit-on?</p> + +<p>—Je t'apprendrai cela plus tard, Édouard.</p> + +<p>—Dis toujours: je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai +l'estomac apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, +n'en sont-elles pas de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, +n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions +que tu réveilles toujours pour en médire, sans te pardonner tes +médisances? Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il +dépende de nous de faire triompher ou ta cause ou la mienne? +Quand je me convertirais à tes principes, ou toi aux miens, admettons, +qu'y aurait-il de changé aux événements? Je permets +qu'on sacrifie à son parti le repos, la fortune, le bonheur même, +tout, excepté l'amitié, parce que les partis sont impuissants à +la rendre quand elle est perdue.</p> + +<p>—Monsieur de Calvaincourt, ne le comprenez-vous pas, +Maurice, aimerait à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dispenser +de parler à table.</p> + +<p>—Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous +avez de mon silence. Poursuis! tu parles trop bien pour que je +ne continue pas à t'engager à me valoir de nouveaux éloges de +madame. Ce pâté est excellent: encore une tranche.</p> + +<p>—Mon mari l'a rapporté hier de Paris.</p> + +<p>—Où j'irai demain.<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<p>—Où tu n'iras pas demain.</p> + +<p>—Pourquoi cela? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai +pas besoin de te nommer. Depuis ma retraite, c'est-à-dire depuis +deux mois, je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il +serait nécessaire que je m'abouchasse avec elles, moins pour +les rassurer sur mon sort que sur celui d'une autre tête plus +précieuse que la mienne.</p> + +<p>Léonide fit le mouvement de se lever.</p> + +<p>Édouard la pria de se rasseoir.</p> + +<p>—Il serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne +te chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc.</p> + +<p>—Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir à +Paris. Tes amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêtés. +En veux-tu la preuve?</p> + +<p>—Du courage, monsieur Édouard, dit Léonide en prenant +la main du jeune homme:—de la résignation surtout: vous +avez fait à votre parti assez de sacrifices pour n'avoir pas à vous +reprocher l'inaction forcée à laquelle les circonstances vous +condamnent.</p> + +<p>—Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire +en Vendée? Instruis-moi, Maurice.</p> + +<p>—Mieux que personne, tu sais, Édouard, que la Vendée politique +est à Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur +que dans l'ouest; seulement le noble faubourg, retranché +derrière ses paravents chinois, dresse les plans de campagne et +ne reçoit pas les coups de fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelles +de salons, qui protestent par des cocardes vertes et des proclamations +boueuses glissées sous les portes cochères, ont compromis +leur cause par des bravades intempestives et des assurances +de succès plus dangereuses qu'une trahison. Il paraît +que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelques +triomphes dus au retour douteux d'un chef inespéré au milieu +des populations soulevées de la Vendée, ils ont illuminé leurs +hôtels, et arrangé, sous le feu des lampions, un plan de régence +dont la police a fait son profit avant la personne à qui +il était destiné.</p> + +<p>—Fatale imprudence! fit Édouard en serrant les poings; +c'est la dixième fois, oui! depuis l'insurrection, que la jactance +de ces gens-là nous perd. Le plus grand service qu'ils auraient +pu nous rendre, c'eût été d'émigrer comme en 93. Au moins +leur expulsion ou leur fuite, en faisant haïr le gouvernement,<a name="page_069" id="page_069"></a> +eût excité une irritation salutaire dont nous eussions tiré quelque +avantage: ils n'ont pas compris ce désintéressement.</p> + +<p>Je vous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à +nos repas des propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient +de loger des proscrits.</p> + +<p>—Achève, Maurice, de me reconter leur funeste bouffonnerie.</p> + +<p>—Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan +de régence désignait comme dignes de remplir dans le futur +gouvernement les principaux emplois, soit à la tête des armées, +soit sur le siége des tribunaux. On murmure les noms compromis +d'un duc célèbre, et de deux vicomtes arrêtés au moment +où ils se disposaient à brûler une correspondance que la police +aurait précipitamment arrachée aux flammes.</p> + +<p>—Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa +Édouard avec anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des +chefs les plus dévoués à sa cause.</p> + +<p>—Tout le fait présumer; car de nombreux détachements ont +subitement reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, +l'envahir, l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie +de commandement laissée au général qui les guide; et on +lit dans les journaux ministériels d'hier que voici, des détails +arrangés sous forme de nouvelles, provenant à coup sûr de la +correspondance saisie.</p> + +<p>Léonide, lisez-nous cet article: nous écouterons mieux.</p> + +<p>«<i>Environs de Bressuire</i>.—Parmi les actes de folie, de +cruauté, d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste +en Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette +terre de sang quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. +Deux cents soldats fouillaient au milieu de la nuit un +groupe de châteaux désignés comme recélant un jeune homme +courageux et téméraire qui est devenu l'âme de la rébellion: +les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient aux sommations, +la flamme montait là où n'atteignaient point les balles.»</p> + +<p>Édouard redoubla d'attention.</p> + +<p>«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, +lorsque, au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant +<i>la Marseillaise</i>, torches allumées en tête, ils longèrent un +troisième château que des camarades leur avaient enlevé la +gloire d'assiéger. Comme c'eût été leur faire affront que de se +proposer pour leur prêter main-forte contre une position qui ne +tenait déjà plus, ces braves passèrent outre et laissèrent la besogne<a name="page_070" id="page_070"></a> +et l'honneur de l'achever à leurs frères d'armes. Ils se bornèrent +à quelles saluts de reconnaissance à travers les claires-voies +des haies, et se renvoyèrent des cris d'encouragement à +distance. Ils n'avaient pas marché cent pas, qu'ils aperçurent +un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le château s'écroulait.»</p> + +<p>Édouard sourit tristement.</p> + +<p>«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on +s'avoua qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches +et bien des chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait +avec tant d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était +encore échappé. Le miracle de son évasion n'a pu s'expliquer +qu'aujourd'hui, où l'on vient d'apprendre que ces soldats, d'un +même uniforme, qui faisaient le siége d'un château pendant la +nuit, n'étaient pas moins que des rebelles exactement costumés +comme la ligne, masquant par une attaque et une défense simulées +la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les +rangs, s'assiégeant de bon cœur, et brisant les carreaux avec la +joie d'un conscrit.»</p> + +<p>—Quel roman! s'écria Léonide.</p> + +<p>—C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant +la lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage +en cachait l'expression à l'éclat de la lumière.»</p> + +<p>Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse +que causaient à Édouard ces événements. Léonide voulut en +suspendre le récit; elle fut priée de continuer.</p> + +<p>Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous +communiquerons le commencement du procès criminel intenté +aux personnes accusées d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire +du château incendié de Calvaincourt. On dit les propriétaires +gravement compromis, notamment madame de Calvaincourt +et son fils, celui qui s'assiégeait dans son propre château, +déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront jugés +aux prochaines assises de Poitiers.»</p> + +<p>Le journal tomba des mains de Léonide.</p> + +<p>—C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! +Ne nous quittez pas.</p> + +<p>—N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu +ne te hasardes pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte +de cette correspondance met en si grand péril ta mère et +toi?<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il +avait suivi les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la +lecture du journal, qu'elle achevait par une exclamation, par un +cri de désespoir, Édouard intervint brusquement et répondit à +Maurice:</p> + +<p>—Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et +ignorer le sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, +qui me cherche dans chaque chaumière, et finira par tomber +entre les mains des soldats? On instruit notre procès: vous avez +des craintes pour moi, mes amis, n'en aurais-je pas pour ma +mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer que son fils est +vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un danger à courir! +Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant d'intérêt +des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la protection +du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et auxquelles +elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je lui cause +et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il +traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en +flamme, je dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous +les balles? Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. +Pardon de m'être fait si longtemps attendre.</p> + +<p>Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa +douleur; il porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme.</p> + +<p>Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: +elle fut longtemps à le chercher.</p> + +<p>Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand +elle se releva. L'affreuse position de son ami l'accablait.</p> + +<p>—Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, +tu te présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis +politiques, je te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. +J'aurais embarrassé mes opinions en interrogeant les +tiennes; je ne voulus pas enchaîner mes principes à la merci de +ta reconnaissance, comme de ton côté, tu aurais craint de gêner +l'élan de l'hospitalité en me montrant autre chose que ton bâton +de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui, les événements +m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en savoir, +je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements; +d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on +puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de +te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle +du devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des<a name="page_072" id="page_072"></a> +chefs de ton opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire +parvenir de tes nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une +dernière fois, tu ne partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il +t'arrivait malheur, ne se le pardonnerait pas.</p> + +<p>Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie +comme une sœur; jamais son mari ne lui avait paru si +noble et si beau.</p> + +<p>Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un +sentiment moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort +hors d'elle-même; elle sentait si vivement battre son cœur dans +sa poitrine, tant de larmes rouler sous sa paupière, une si ardente +rougeur monter à ses joues, et sans pouvoir quitter sa place, +qu'elle comprit la nécessité de dépayser spontanément un thème +de conversation si aventureux pour elle.</p> + +<p>Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de +celui de son mari, et lui prenant les deux mains comme pour +forcer son attention, elle lui dit:—Vous passerez aussi chez +ma modiste et lui rappellerez que je ne veux pas de fleurs à mon +chapeau, mais un simple nœud sur le côté, ici l'humidité du +bois fane tout, et chez mon relieur, Thouvenin, pour retirer +mon album qui est prêt depuis trois semaines. Écoutez-moi donc: +si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier roman qui +a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve, assure-t-il, +ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni moyen âge. +Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le monde. +Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous +sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est +tout ce que j'ai à vous recommander.</p> + +<p>Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de +son mari, Léonide recourut en une minute à tous les moyens +imaginables pour paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté +qui eût fait deviner son embarras, si Maurice avait eu quelque +raison pour le pénétrer. La sensibilité des femmes les compromet +souvent plus qu'une faute.</p> + +<p>Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les +bras croisés sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout +entier au sujet qui l'avait occupé durant le dîner.</p> + +<p>Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, +il ne l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, +même de qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un +salon, en dehors de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais<a name="page_073" id="page_073"></a> +un genre de beauté existe, que les personnes nées seules comprennent, +qui coûte à connaître autant qu'une science, et dont +il faut mériter l'intelligence comme un titre. La figure d'Édouard +a plus d'expression que de chair: l'os y domine. Cette maigreur +n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. C'est du caractère. +Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est ressemblant sans +qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment pas +lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle +d'un autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, +comme les Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, +de leurs priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu +effacer la perpétuité de leur type, inaltérable comme leur nom.</p> + +<p>—Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend +à l'entrée de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, +Édouard, à mon retour, tu auras des nouvelles de ta mère...</p> + +<p>Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers +les marches souterraines par où il était monté. La coulisse de +la trappe tomba derrière lui.</p> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<p>Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine +d'Édouard. La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, +se prolongent jusqu'à la rivière des <i>Truites</i>, aussi appelée +le Grand-Canal, est très-élevée au-dessus du niveau d'eau. Pour +éviter l'incommodité de plusieurs marches à descendre, toujours +exposées à s'ébouler à la moindre décomposition d'un terrain +sablonneux, les habitants, à qui leurs débarcadères sont de la +première utilité, ont creusé des corps de logis à la rivière, des +voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce boyau est +interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un +escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances +domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent +même, chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons +d'été, de coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés +du titre plus vrai que poétique de <i>bouchon</i>.</p> + +<p>C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de +Maurice et disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché +depuis deux mois, lisant ou dessinant le jour, ne sortant que<a name="page_074" id="page_074"></a> +la nuit, et à l'insu encore de ses hôtes, pour aller se promener +dans la forêt.</p> + +<p>Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir +une communication secrète de ses appartements au chemin +couvert aboutissant à la cachette d'Édouard.</p> + +<p>Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie +chez un notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans +son jardin. Est-ce naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, +mais par où ne passent remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni +nains difformes, mais des buandières chargées de linge sec ou +mouillé, et des jardiniers avec leurs arrosoirs.</p> + +<p>Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour +prendre une résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, +regardait le ciel, et retombait ensuite au fond de son +fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, il soupirait et pensait.</p> + +<p>Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de +femme sous ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de +Léonide. Son attention fut diversement partagée entre ces deux +portraits, dont l'un, très-ressemblant, encadré dans un cercle +d'or, monté avec luxe, était, à ne pas s'y méprendre, un gage +de noces; tandis que l'autre, dessiné sur une simple feuille de +papier, au crayon noir, ne paraissait que l'œuvre rapide du +souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre sentiment? +Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il +était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. +Celui-ci semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer +de feindre.</p> + +<p>L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte +donnant sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la +grille du parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps +que les habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque +Édouard arriva à la grande entrée du château de Chantilly; il +était attendu.</p> + +<p>—Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à +la forêt; nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. +M. Clavier pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient +éveillé. Si vous aviez plus de prudence que moi, monsieur +Édouard, vous me renverriez bien vite.—Renvoyez-moi.</p> + +<p>—Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne +étoile; jusqu'à présent elle a été si bienveillante! Non, je ne +vous renverrai pas, quoique j'approuve,—voyez si je suis<a name="page_075" id="page_075"></a> +sage,—votre projet de ne pas nous promener ce soir dans le +bois où les heures sont pourtant si douces avec vous; vous ne +les avez pas oubliées?</p> + +<p>Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline +de Meilhan, sous la gigantesque arcade du château dont la lune +blanchissait en ce moment les bas-reliefs, symboles de chasse +où sont jetés en faisceaux les fusils, les pieux, les couteaux, les +cors, toutes sortes d'armes. Jaillissaient encore, à cette clarté +solennelle, les groupes hurlants de marbre, placés au fronton, +chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf aux abois,—nobles +animaux! les seuls qui soient restés de ces races précieuses +élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le +palais,—les chiens avaient un palais!—est aujourd'hui aussi +désert que celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que +cette hure, autre trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces +trois bustes de chevaux échevelés qui hennissent de douleur au +fronton des écuries; pétrification comme ces écuries où trois +cents chevaux avaient de l'air autant que sous le ciel, mangeaient +l'avoine dans des auges de marbre ou dans la main délicate +des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des selles de +velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, +et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames +de cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries +sont mortes comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, +comme les piqueurs qui les lançaient au bruit du fouet à travers +les ravins, comme les princes de la monarchie qui les suivaient +tous. Car la monarchie aussi est morte et de marbre!—cette +belle et triste Niobé!—On a établi une école d'enseignement +mutuel dans les chenils du château; et, dans les écuries +même,—profanation!—la garde nationale, célèbre ses dîners +de corps.</p> + +<p>C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de +Meilhan, celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, +l'astre des ruines. Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils +leur racontent, à eux qui entendent leur langage et leurs soupirs, +et ce qu'ils ont été et ce qu'ils ne seront plus. Ils ne sont +pour nous que de belles pierres, de magnifiques débris; ils sont +pour eux des actions, des titres, des priviléges conquis. Nos +aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne nous ont légués +que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les leurs +étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<p>Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan +sous le sien, et il descendait avec elle un des sentiers raboteux +qui, à l'ombre de murs chevelus de lierre, conduisent à la petite +rivière des <i>Truites</i>, ligne d'eau limpide et pure qui sert +d'encadrement à la pelouse de Chantilly, à l'opposite de la +forêt; car Chantilly,—j'ai peur de ne l'avoir pas assez dit,—repose +entre des tilleuls et de l'eau, entre une forêt et une rivière, +aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles courbes +aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en +deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour +se désaltérer.</p> + +<p>—Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, +vos traits sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez +si bien habitué à votre calme inaltérable, que c'est une douleur +pour moi de vous voir ainsi changée; pourvu que ce n'en soit +pas une pour vous de vous en parler!</p> + +<p>—Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me +privait de l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut +mourir cette nuit, il souffre beaucoup. Où aller demain? La +servitude m'est douce près du vieillard qui m'en a fait une facile +habitude; elle me serait horrible chez un autre. Et pourtant +elle me menace, elle m'attend, elle est inévitable. En qui dois-je +espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi ma tristesse est +visible...</p> + +<p>Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un +prétexte romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, +à des exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que +M. Clavier avait, la veille, et d'une manière si avantageuse pour +elle, mis ordre à sa fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait +aucune protection à lui offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une +partie de ses biens, par la désorganisation de la Vendée, et très-douteux +propriétaire de l'autre partie. C'était donc la plus sincère +des plaintes, la plus désintéressée des douleurs que Caroline +avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux consolations, +mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait dans +cette âme naïve.</p> + +<p>Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard +ne trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. +Il aurait eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait +parlé de sa mère, heureuse de l'accueillir en fille chérie, en +épouse de son fils, illuminant jusqu'au donjon ses châteaux,<a name="page_077" id="page_077"></a> +où elle, Caroline, aurait commandé. Ses châteaux brûlaient et +sa mère fuyait en exil. Édouard ne put donc, comme tous ceux +qui aiment, prodiguer des trésors de promesses à Caroline, +dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus tard, +car ce n'est jamais que le cœur qui contracte et qui paye en +amour.</p> + +<p>Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au +bord du Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.</p> + +<p>Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard.</p> + +<p>Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne +du paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent +jusqu'au milieu du pont, où leur cœur fut reposé +comme dans le sommeil. Ils n'osaient se parler, de peur de briser +le charme.</p> + +<p>Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et +blanche, à une distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher +cette apparition à ce qu'il avait à dire à Caroline, dont le +regard était doux et préoccupé à le suivre.</p> + +<p>Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler +les eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, +sont purgées des feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers +une grille. Par une confusion très-naturelle de mouvement, on +croirait que les eaux sont immobiles et que la grille n'est qu'un +grand peigne de fer qui les démêle, les laissant ensuite tomber +échevelées en rouleaux bleuâtres dans le creux de l'écluse. Le +gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau s'étale sur lui, le +courbe, le noie, le voile et se verdit de ses nuances.</p> + +<p>—Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, +un des géants de la noblesse française.</p> + +<p>—Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le +socle de cette statue qui accrocha la longue robe blanche de +mademoiselle de Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse +de ses noces, la noble amante de M. de Melun. Triste présage +de l'événement dont elle fut victime! pourquoi me montrez-vous +cette statue, Édouard? Pourquoi ce rapprochement? Pourquoi?... +Devez-vous mourir aussi?—Caroline trembla, ses +lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.</p> + +<p>—Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles +afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à +travers ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent<a name="page_078" id="page_078"></a> +comme en plein midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, +la statue du grand Condé, je n'ai point d'effroi à vous +causer, Caroline, je veux simplement vous citer en exemple les +malheurs de cette famille. Elle aussi fut exilée, chassée de ses +palais; elle aussi mendia à l'étranger pendant vingt ans; mais, +au bout de vingt ans, elle revint frapper à la porte du château. +C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien mélancoliques. +L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre parla au +concierge. «Le château, mon ami, où est-il?—Abattu, +monsieur.—L'orangerie?—Démolie, monsieur.—Le jeu de +paume?—Détruit.—Et les écuries?—Sauvées!...—Sauvées! +s'écrièrent les deux vieillards.—Mais vous êtes messieurs +de Condé! car il n'y a que vous...» Ils étaient reconnus.</p> + +<p>Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline? +n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a +rapprochés dans ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je +vous vis là-bas aux étangs de Commelle?</p> + +<p>—Si je m'en souviens, Édouard!</p> + +<p>—Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche: +«Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, +la croisée gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son +front, les siéges de chêne et de velours sur lesquels elle médite +au milieu de sa cour, mais où donc est le châtelain du lieu? +serait-il en Palestine à la poursuite des infidèles à côté du roi +Philippe-Auguste ou de saint Louis?»</p> + +<p>—Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous +nous écoutiez de la pièce voisine.</p> + +<p>—Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline.</p> + +<p>—Pour la continuer, mon ami.</p> + +<p>—Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée, +Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les +princes, dont je vous parlais, nous nous rejoindrons toujours +dans la vie. Ils se retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans +d'infortune.</p> + +<p>—Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver?</p> + +<p>—Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux +frères, nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien +à envier à notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant +de ces races qui s'en vont de la France chaque jour et qui ne +doivent plus compter qu'avec le passé? La noblesse française +n'a plus de patrie que dans son cœur et dans ses souvenirs.<a name="page_079" id="page_079"></a> +Dès qu'on n'inspire plus le respect qu'on mérite, il n'y a que +de la dérision à recueillir, si l'on résiste dans sa dignité; il n'y +a que des soufflets à recevoir, si l'on s'abaisse au niveau de sa +condition. Heureux ceux de nos pères qui accompagnèrent la +monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver en nous +laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons +pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants +seront citoyens!</p> + +<p>—Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous +entendre...</p> + +<p>—A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères +ne l'ont-ils pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant +sous vingt règnes l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, +l'Allemand jusqu'au Rhin, l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans +le concours de ce peuple qui vient bien tard, ce me semble, +redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi du premier +bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un empereur +sur sa croupe.—Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant +que la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la +simplicité de Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier +à condamner dans le sang-froid. Il était excusable: la +circonstance seule le plaçait si en dehors de lui-même! elle +était entraînante. Édouard était exilé, mis en accusation; sa +mère subissait les mêmes conséquence de sa fidélité politique; +la femme qu'il aimait le plus après sa mère était l'esclave d'un +régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa tête devant +un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse; +c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la +pagode de Jaggernaut.</p> + +<p>La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes +ruisselèrent sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait +de se faire entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des +deux jeunes gens, plus vivante et plus sensible l'illusion dont +ils étaient enveloppés. Ce bruit, triste comme le regret, doux +comme le souvenir, venait du fond de la forêt; il en était la respiration. +Il y avait dans ce courant d'air harmonieux toutes les +pensées des temps héroïques de la noblesse, fondues en notes +attendrissantes pour le cœur: la joie des hauts chasseurs, +les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, +les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant +pour lui.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<p>Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au +lever du soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, +l'imagination eût facilement entrevu, en s'abandonnant à +l'enchantement de cette musique plaintive et d'un autre temps, +le cortége vaporeux de ces chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs +aériens fuyant entre la pointe des herbes et la feuille des arbres, +leurs chiens aboyant aux flancs de leurs chevaux nuageux, +montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures fanées.</p> + +<p>A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, +Édouard éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son +regard se baignait dans le regard humide de Caroline, à qui sa +parole exaltée avait en un instant rendu cette fierté du sang, +cette dignité de race que seize ans de maximes républicaines +enseignées par M. Clavier semblaient avoir détruites pour jamais. +Caroline retrouvait ses titres.</p> + +<p>Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée +du connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse +du château qui se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office +auprès des princes. Il jouait dans la solitude, comme l'orgue +dans les églises: le cor et les orgues, héroïques et pieux instruments +perdus comme les grandes gloires, comme les fortes +convictions.</p> + +<p>Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et +Caroline s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion +qui ne parlait qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. +Ceux qui auraient savouré comme nous, par une soirée d'automne, +les douceurs de leur solitude sur le pont du Grand-Canal, +s'expliqueraient peut-être leur indéfinissable rêverie.</p> + +<p>Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal +dans la partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec +lequel elle forme une croix: cette eau et ces arbres divisent le +parc. A droite les parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, +qui court d'orient en occident, cachait en ce moment la +lune, et si complétement, que les parterres, la chapelle gothique, +enfin la moitié du château était sombre comme à minuit, +tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. Point de +nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de Rembrandt, +une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par +la bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des +peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois +en tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des<a name="page_081" id="page_081"></a> +gouttes lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si +large, qu'on y a bâti une île liée par un pont de voûte cintrée +à la terre ferme. Cette île, toute chargée de vases, de petites +statues, de petits bancs, n'a perdu que ses habitants: elle a +gardé ses dieux, ses myrtes et son doux nom d'Ile-d'Amour. +Autrefois, quand il existait une cour délicate et tendre, des pages +de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux nièces du +grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les +beaux vers de Racan.</p> + +<p>—Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le +château des plus grands princes de la plus grande monarchie +du monde? Vous l'avez sans doute visité quelquefois?</p> + +<p>—Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.</p> + +<p>—Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit +pour comprendre la magnificence des anciens maîtres. La +peinture surtout a éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire +de leurs rivalités avec la cour. Watteau a été l'historien +mordant des princes de Condé. Son pinceau a couvert de pamphlets +les murs, les plafonds, les portes du château. Partout le +régent de France et Louis XV sont immolés au vermillon et à +l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces allusions, +le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de faiblesses +en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre +à chaque panneau dans un acte particulier de la vie de +cour. Ici le singe assiste à la toilette de son amante, ici il cueille +des cerises avec elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; +plus loin il l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. +Autour de ces tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent +et se croisent, et contribuent à présenter, comme un +rêve d'artiste, une de ces satires qu'un prince du sang seul avait +le droit de se permettre sans aller à la Bastille, et que Watteau +seul, sous la protection d'un prince du sang, avait le talent de +tracer.</p> + +<p>—Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous +le bois de Sylvie, au-dessous du labyrinthe?</p> + +<p>—C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, +mais sévère dans ses mœurs, il y eut d'autres Condé, bons +aussi, mais plus frivoles, exclusifs admirateurs de Watteau. +C'est encore Watteau qui a donné l'idée du hameau. Le hameau +a été le théâtre des fêtes dont le caractère d'originalité s'est<a name="page_082" id="page_082"></a> +perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès dont on +accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de l'étiquette, +du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle attache aux +épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser au +hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. +Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient +de l'eau, couronnés de roses, avec un œil de poudre, et un petit +chapeau de paille sur l'œil de poudre. Ils soupiraient en arrosant +des plates-bandes d'œillets; s'arrêtaient pour en former un +bouquet qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés +sur leurs bêches. Boucher leur avait donné des leçons +de nature. Nécessairement les bergères étaient cruelles. Les +bergères, c'étaient des comtesses. Vous distinguez d'ici la chaumière +d'où elles sortaient en filant du lin et en chassant devant +elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et peignés, ayant +des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris d'amandes, +étaient baignés dans des eaux parfumées.</p> + +<p>Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, +les pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient +la farine. Le roi aimait beaucoup à manger les gâteaux +pétris avec la farine de ses meuniers de Chantilly. D'autres +allaient soupirer dans les bois de Sylvie, et dire réellement leurs +peines aux échos d'alentour. A midi, on déjeûnait à la laiterie, +dont on a aussi respecté la frêle construction. Les siéges y sont +en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses pastorales, et les +vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie des œufs +frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et jardinières, +meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence +duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait +une haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du +bois de Sylvie, Louis de France, roi très-chrétien.</p> + +<p>Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes +les diverses splendeurs de la noblesse française avec +tout l'héroïsme qui la rendait redoutable, avec toute la grâce +qui tempérait cet héroïsme pour le faire aimer. Édouard, en les +animant par son accent passionné, Caroline, en les écoutant +d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient de cœur bien mieux +et avec plus de réserve que s'ils se fussent entretenus uniquement +d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées qu'on +emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole +est moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>—Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, +Édouard! Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace?</p> + +<p>Le cor avait cessé de retentir.</p> + +<p>Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le +disque de la lune.</p> + +<p>Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le +paysage avait disparu.</p> + +<p>Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse +obscurité.</p> + +<p>—Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? +Demandez ce qui peut tenir lieu de cette clarté céleste +que nous venons de voir s'éclipser; car la noblesse était aussi +un astre, foyer de toutes les lumières et de toute fécondité, +levé sur les âges et par lequel on comptait des jours d'honneur +et des jours de vertu. Autour de la noblesse, les races +gravitaient en ordre pour prendre rang dans l'humanité: elles +avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre aujourd'hui, c'est +couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de l'inconnu +à l'inconnu.</p> + +<p>Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les +tue: le fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme +a perdu la moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.</p> + +<p>Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, +le serf entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en +chassa les maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans +les fossés; les vieux chênes sur les chemins: des coups de canon +furent tirés à bout portant sur la statue de bronze du connétable, +qui mourut ainsi deux fois: ce n'était pas trop pour un +Montmorency. On égorgea les dames du château avec des couteaux +de chasse, comme les biches et les faons de la forêt: on +gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles du +grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne +l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du +canal, toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de +Valenciennes: le sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On +blessa les statues; on trancha la tête à ces divinités silencieuses +et bonnes comme des femmes qui ornaient le parc et le labyrinthe; +on ne respecta ni les frais asiles où Bossuet écrivait l'oraison +funèbre de mademoiselle Henriette de France, ni la pierre +où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de gazon où Vauban<a name="page_084" id="page_084"></a> +médita ses fortifications de la France: on lâcha des moutons +dans le parc, qui broutèrent tout.</p> + +<p>L'urne d'argent même qui renfermait les sept cœurs des Condé +fut brisée; et les cœurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant +plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés +par les vents.</p> + +<p>Voilà comment on a remplacé la noblesse!</p> + +<p>Ces jeunes gens blasphémaient.</p> + +<p>S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du +canal, une cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de +feu, éclairant la moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander +pourquoi cette bouche d'incendie poussait ainsi sa gerbe +grondante vers le ciel; s'ils s'étaient rapprochés de cette lueur, +phare au milieu de la brume du canal; s'ils avaient aperçu la +presque population du bourg, laborieuse et infatigable, occupée +à broyer des rochers, à les pulvériser, à les cuire, à les réduire +en pâte pour les durcir de nouveau, mais transformés en coupes +ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des fleurs, en pendules +dorées, alors peut-être quelques-uns de ces Prométhées, +qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur auraient +dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, +vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs +de Condé; nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons +creusée avec nos ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; +nous serions serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons +gardé que nos droits de tous ces biens conquis un instant par +nos pères. Le château était aux Condé, il est aux d'Orléans: +que demandez-vous au peuple?</p> + +<p>Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine +ni sa superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées +où le souvenir et la douleur occupaient plus de place que le raisonnement, +ils gagnèrent à pas lents le bourg de Chantilly par +le chemin qu'ils avaient pris en allant.</p> + +<p>Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient +clandestinement, qu'ils quitteraient la France.</p> + +<p>Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château.</p> + +<p>Une heure sonna.</p> + +<p>Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée +de vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui +effleuraient le visage, elle éprouva une profonde amertume à +rentrer dans sa solitude. Avec l'intelligence de sa haute condition,<a name="page_085" id="page_085"></a> +la tristesse lui en était venue; elle rougissait pour la première +fois de sa place chez M. Clavier.</p> + +<p>Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan.</p> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<p>Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, +possesseur à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée +à voyager à travers les quatre parties du monde, dans +l'unique but de vérifier s'il était vrai que les événements prissent +quelque part, quelquefois, la forme et le caractère du +drame.</p> + +<p>Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de +la plus grande inutilité; que les plus belles combinaisons de +tragédie ou de comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à +Molière, ne s'étaient jamais offertes à qui que ce fût dans le +monde réel. Deux principes résumaient sa doctrine d'observation +à cet égard: le premier, que les hommes ne provoquent +jamais les événements; le second, que les événements n'ont ni +logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en sortant du sénat; +mais César était attendu par les conjurés: il n'y a pas là de +drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les conjurés, +le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, moralité, +drame.</p> + +<p>Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de +coups par Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans +l'intention de lui couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple +retourné de César? n'est-ce pas là du drame, de la surprise? +sans doute. Mais cela est-il arrivé? non,—et qu'importe? la +scène est admirable.—Je n'en conteste pas le mérite; ce n'est +pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si l'on veut. Dites +seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise, écartant +même l'invraisemblance de la galère turque, de la place publique +au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait +battre?</p> + +<p>Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans +l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, +de toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était +peut-être dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires<a name="page_086" id="page_086"></a> +d'infidélité, de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais +quand, arrivant à son système, il demandait: «Cette infidélité, +madame, l'avez-vous cachée avec la ruse infernale de la comtesse +Almaviva? Ce poison a-t-il été versé entre deux embrassements? +Ce meurtre, dicté par l'offense, l'avez-vous servi au +milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une politesse +reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en +palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!—«L'infidélité, +lui avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion +d'une jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme +qu'on ne savait pas là; le poison avait été mêlé à deux sous +de crème; une heure auparavant, on ne pensait pas au poison; +et le meurtre ne s'était exécuté que par le concours fortuit +d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. +L'amant avait dit:—Tais-toi, insolente!—La femme lui avait +répondu par un coup de vrille dans l'artère.»</p> + +<p>—Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais +désolé, nulle part du drame!</p> + +<p>Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter +à la source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il +d'eux, parmi les gens que vous avez détroussés, des +femmes que vous aviez aimées, des jurés qui vous avaient condamnés; +et, dans ces rapprochements si peu agréables pour eux +et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par cette singularité +d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires vous +revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les +autres?»</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi +les voleurs!</p> + +<p>Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne +découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, +mais il ne fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel +d'aucune scène de drame.</p> + +<p>Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du +hasard ou de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence +suivie, des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un +tout raisonnable qui, reproduit dans le même ordre devant des +spectateurs, les aurait satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, +mais dans ce moment ils n'étaient traversés par personne, +ou si quelqu'un y passait, ce n'était pas une jeune fille allant<a name="page_087" id="page_087"></a> +rejoindre son amant, ou un scélérat se rendant sur les lieux +d'un crime. L'événement, toujours l'événement... jamais le +drame.</p> + +<p>Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché +le drame dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui +en France, en Allemagne et en Angleterre; c'est à peine +dans cette société si l'événement y arrive. Dans cette société, il y +a peu de fortes passions, beaucoup de lois pour prévenir, pour +réprimer, punir ces passions; quand ces lois sont muettes, +s'avancent les mœurs, jurisprudence où le jury c'est tout le +monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces lois +ni ces mœurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y +aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.</p> + +<p>Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes +les latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la +religion, la politique et les mœurs s'établissent à coups de fouet +et se maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais +été témoin que de la logique tronquée du hasard, jamais de +celle du théâtre, mourut d'une tuile dont il fut frappé à la tête. +Essayez d'en finir ainsi avec un personnage de roman.</p> + +<p>En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes +précautions, Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide +accoudée sur la table; elle lisait.</p> + +<p>Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en +souriant à Édouard:—Vous avez bien tardé, monsieur. Sans +doute la chasse que vous avez faite au clair de la lune nous +indemnisera de la longueur de votre absence. Quel beau gibier +rapportez-vous?</p> + +<p>—Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence +de Léonide dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant +de risquer une réponse qui ne fût pas une défaite, déposant son +chapeau, puis ses armes sur la table, les désarmant, s'essuyant +le font; oui, j'ai violé la promesse—et j'ai eu tort—que je +vous avais donnée de ne pas sortir la nuit, de ne pas rentrer si +tard au pavillon; mais, afin de me distraire du chagrin causé +par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, je suis +sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et d'ailleurs, +je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous +lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, +craignant que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût +remarqué le portrait de Caroline roulé auprès du sien.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<p>—Je lisais une lettre de mon mari.</p> + +<p>—De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf +heures?</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon +mari et que j'ai ouverte.</p> + +<p>—Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?</p> + +<p>—Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi.</p> + +<p>—A son retour, que pensera-t-il?</p> + +<p>—Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les +cas il aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.</p> + +<p>—Quelle finesse!</p> + +<p>—Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble.</p> + +<p>—Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette +persuasion que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la +confidence.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez +vous, nul ne me sait ici.</p> + +<p>—Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, +je vous en prie.</p> + +<p>Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée +au passage par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, +et précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait +de Caroline. Un souffle de vent de la porte, un mouvement +involontaire de Léonide eussent suffi pour tout révéler. Heureusement +la lampe était posée sur la table à quelque distance +du secrétaire. Édouard, lui prenant la main qu'il baisa avec la +chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au plus vite du +voisinage du portrait:—Venez et lisez-moi cette lettre, bien +que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de +Maurice?</p> + +<p>—Encore moins.</p> + +<p>—Mes prévisions sont à bout: je vous écoute.</p> + +<p>—C'est bien heureux.</p> + +<p>Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide +à la place qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement +qui cessait d'être suspect, car il devenait indifférent, il<a name="page_089" id="page_089"></a> +ferma le secrétaire et s'assit ensuite pour écouter avec résignation +la lecture de la lettre.</p> + +<p>—Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit +à mon mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules +Lefort?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle +se recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé +la lettre de Jules Lefort sur la table, elle commença un récit +de famille dont le lecteur a déjà pris connaissance. Seulement +Léonide mit une continuelle partialité à faire ressortir les torts +de sa cousine Hortense, qu'elle représenta comme une femme +au cœur faux, et comme s'étant mariée sans amour, uniquement +pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle avoua, +parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant +plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui +avait inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour +Hortense.</p> + +<p>—En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements +peu graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, +si vous n'aviez pas le tort de vous les rappeler,—permettez-moi +de vous le dire,—trop souvent et hors de propos. +Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre cousine l'est dans +le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne doit plus vous +être contraire?</p> + +<p>—Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, +voyez si la haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle +est, de nous deux, celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de +son mari.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Maurice,</span><br /> +</p> + +<p>»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, +un bal masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable +solennité pour toi et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais +volontiers ma place aussi volontiers que tu me gratifierais de +la tienne, si je n'étais convaincu que le plus grand plaisir de +l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce bonheur-là ne nous +est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où notre +humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point +d'élégie à propos de bal.</p> + +<p>»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la <a name="page_090" id="page_090"></a>mènerai +à cette fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le +canton s'y réunit chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est +une véritable fête pour Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, +ainsi que moi, à acheter des moutons et à en revendre la laine. +Il dépend de toi, mon ami, que cette satisfaction lui soit donnée: +je te fais grâce de tout préambule pour t'expliquer pourquoi +cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter que ta +femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde +sans éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été +que trop souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement +de l'an passé au bal de Senlis; d'autres même s'en +sont aperçus, et nos deux ménages, dans la personne de nos +femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne sommes pas de ces +fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir contre +l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en compensation +de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: +nous n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir +au pénible sujet de cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. +Penses-tu qu'il soit convenable que Léonide et Hortense y aillent +toutes deux? Que la sagesse en décide. Avant tout, consulte le +désir de Léonide. Si elle n'en montre pas un bien vif d'aller à +ce bal, Hortense profitera du refus de Léonide. Si, au contraire, +ton excellente femme est assez franche pour ne pas consentir à +un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, laisse-la aller à +Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi sans contrainte, +sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: +je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma +volonté.</p> + +<p>»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous +quatre, heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les +célibataires de notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut +pas. L'un de nous s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que +je veux dire. Cachetons vite ma lettre: je ne suis pas jaloux +qu'Hortense lise cette dernière phrase: elle me ferait danser +tout le bal. Adieu.</p> + +<p> +»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.</p> + +<p class="r">»Ton ami, <br /> +»JULES LEFORT.»</p> + +<p>—Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a +écrit cette lettre sous la dictée de la femme.<a name="page_091" id="page_091"></a></p> + +<p>—Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous +faire?</p> + +<p>—Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets +ceux qui ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.</p> + +<p>—Vous ai-je refusé mon concours?</p> + +<p>—Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement +pour qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses +que j'accorde en retour des services qu'on me rend.</p> + +<p>—Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance +trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante +avec eux. Ne suis-je pas le vôtre?</p> + +<p>—Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment +surtout, j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité +auprès de Maurice. Savez-vous ce qu'il répondra à Jules +Lefort? «Va au bal; mènes-y ta femme: la mienne n'en saura +rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas la dignité du ménage +dans la considération de sa femme. Peu lui importe que mon +absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, +toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle +seule y aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre +moi l'opinion du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa +faveur par son évanouissement, vrai ou feint, en me voyant +entrer dans ce bal de Senlis où elle était si loin de m'attendre? +Si je ne parais point cette année à ce bal où elle ira, je suis +vaincue, terrassée: on pensera, on dira hautement que Jules +Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y conduire; +ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari +m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!—celle +de passer pour la femme d'un homme sans dignité ou +pour l'esclave de cet homme.—Vous ne savez pas, mon ami, +que cette Hortense s'est rendue coupable, sous de faux semblants +de naïveté et d'innocence, des ingratitudes les plus noires; +qu'elle a menti lâchement à l'amour qu'elle prétendait avoir +pour Maurice, en se mariant avec Jules Lefort... oui...</p> + +<p>—Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main +de Léonide dans la sienne;—ce dernier tort, vous ne devriez +pas le ressentir aussi vivement que Maurice qui paraît l'avoir +oublié en vous épousant, et sans lequel vous ne seriez pas aujourd'hui +sa femme.</p> + +<p>—Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes +de contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée.<a name="page_092" id="page_092"></a> +Témoin de l'attachement que ma cousine disait lui porter, +de celui que Maurice éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop +retenu leurs serments réciproques. De confidente devenue +épouse, ai-je pu oublier que mon mari avait aimé une autre +femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? Comment s'abuser, +Édouard?</p> + +<p>Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité +d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle +avait aimé Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui +était-il possible de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?</p> + +<p>Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, +Léonide avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort +pour lui en épargner la confession entière.</p> + +<p>—Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est +un événement sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui +sont rassasiés du mariage parce qu'ils l'ont trop savouré, qui +s'arment pour le détruire parce qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se +plaignent, se récrient, s'élèvent à tort contre la société. Leur +plainte est une puérilité; leur déception est un malheur commun +à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures? Quelle +est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice? +Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? +Quelle est la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? +Et remarquez qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort +de sa profession, tandis que l'adultère vous délivre avantageusement +du mariage en une heure; l'adultère dont n'auraient +aucune honte ceux qui réclament en son nom contre le mariage, +s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire un moyen du +moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, regardez-y +bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt contre +la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque +instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le +dégoût, c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On +fait une affaire de raison du mariage, non quand il est à conclure, +mais quand il n'est plus à rompre. Ceux qui demandent le +divorce brûlent de se remarier: ils sont moins jaloux de briser +une entrave que de se soumettre à de nouvelles; et l'on conçoit +que la loi est en droit de considérer comme un aveu d'émancipation +du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine qui veut altérer +la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus profonde ne +doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet enivrement<a name="page_093" id="page_093"></a> +d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église +sans prières, sans larmes, sans battements de cœur; qui en sont +sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du +mari, froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; +et qui, pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir +et s'exhumeront chaque matin. De plus tourmentées existent: +celles qui se sont mariées par dépit; affreuse résolution que ces +mariages; et, c'est une vérité, les deux tiers des mariages ne +sont pas autrement inspirés. On a honte de l'âge qui arrive; +on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une minute décide. +On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle +épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti +qui s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est +faiblesse de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. +Il aura un remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce +remords. Et, par dépit, vous vous livrez à un rustre qui sourit,—le +fat!—à sa pitoyable conquête; il est fier que vous vous +appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop heureuse de ne +pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance tombe +quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses +soins, de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine +glacée, que des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.—Édouard, +je vous ai dit ma vie. Mon mariage avec Maurice fut +un calcul de colère, une inspiration irréfléchie de la haine. +Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage ne sera qu'une +dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de bonheur; +et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que +vous m'avez aidée à le recouvrer.</p> + +<p>—Que faut-il faire pour cela, Léonide?</p> + +<p>—M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je +ne le serai pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel +Debray, qui m'y conduisit l'an passé.</p> + +<p>—Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce +bal le visage découvert?</p> + +<p>—Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, +son mari sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, +ne s'attendront pas à ma présence, qui les étonnera comme la +foudre. Et mon visage ne sera dédaigneux pour personne: il y +en aura de plus belles, mais non de plus gaies, de plus folles que +moi à ce bal. Vous me verrez rire et danser: j'entraînerai tout +le monde dans ma joie, je laisserai un long sillon de folie derrière<a name="page_094" id="page_094"></a> +chacune de mes paroles. Le lendemain on se dira: La +mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus +jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou +celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme +du notaire de Chantilly. Ceci me vengera.</p> + +<p>Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que +je souhaite de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du +mien.—On nous avait trompées, pensera-t-on.—On vous avait +trompées, mesdames; elle ne devait pas venir, elle est venue!—On +la disait rongée par le chagrin, par le dépit:—regardez +le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.—Ah! voilà mon +triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en rentrant +je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée +par la vengeance?</p> + +<p>—Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, +disposez de mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas +connue. A quand la fête?</p> + +<p>—Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai +deux costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, +que nous courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je +ne doute pas que Maurice saura notre équipée dès le lendemain +même: la considération ne m'arrête pas; au contraire. Mais il +m'importe qu'il n'ait connaissance de l'événement qu'après son +beau résultat. Je respecterai son affectation à ne pas me parler +de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais pas à sa volonté, s'il me +défendait d'y paraître.</p> + +<p>—Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera +Maurice quand il apprendra, non sans étonnement, que +je suis de moitié dans une démarche peut-être répréhensible à +ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne regrettera pas l'hospitalité +dont j'aurai abusé?</p> + +<p>Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus +timide, ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, +colorant le plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.</p> + +<p>Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle +s'aperçut qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses +doutes, elle battit l'argument de l'hospitalité par un sourire qui +décontenança Édouard. Ce sourire, mêlé d'un peu de pudeur et +de beaucoup de raillerie, lui fit comprendre que le scrupule dont +il s'armait était bien arbitraire chez lui, et qu'il n'en avait pas<a name="page_095" id="page_095"></a> +toujours été si vivement préoccupé dans des occasions tout aussi +délicates.</p> + +<p>—Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, +ne songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les +impressions équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion.</p> + +<p>Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous +que je pusse apprécier plus que votre amitié, +Léonide? Conservez-la-moi constante et sans partage.</p> + +<p>—Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous +quelque adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez +croire la douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette +lecture hier au soir au dîner. Maurice me regardait sans doute +sans intention; mais j'étais effrayée par lui, émue pour vous. +Ma voix tremblait: l'avez-vous remarqué, Édouard?</p> + +<p>—Bonne Léonide! je lis dans votre cœur comme vous lisez +dans le mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans +vous que je la rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je +ne vous le cache pas; et, dans vos soins affectueux pour moi, +dans vos paroles, dans vos pas qui viennent me chercher dans +cette prison embellie par vous de toute la grâce d'une femme; +rendue aimable par tes caresses...</p> + +<p>Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui +avait ce regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui +s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se +fond et se perd dans la volonté d'un autre.</p> + +<p>La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore +trop vive sur des paupières touchées par le sommeil, elle +n'éclairait que le groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, +dans un coin de la chambre silencieuse et endormie:</p> + +<p>—Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi +sur ton front si patiemment, chaque matin?</p> + +<p>—Pour toi, Édouard.</p> + +<p>—Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine?</p> + +<p>Je suis un imposteur, pensa Édouard.</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>Quel rôle infâme je joue! se dit-il.</p> + +<p>—Ces yeux si beaux, cette bouche?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois +avec âme? Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu<a name="page_096" id="page_096"></a> +convertis en grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle +j'aurais de la jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. +Tu n'es pas une jeune fille fière de son innocence, digne d'être +admirée seulement; un ange, peut-être, mais pas encore une +femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour, tu en permets les caresses. +Si l'amour n'est qu'une ardente réalité, l'amour, c'est +toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des sacrifices, +des résistances, celui-là peut partager le cœur sans crime, +sans honte, sans remords.</p> + +<p>Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. +Léonide ne l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:—Mon +Dieu! comme la reconnaissance mène loin!</p> + +<p>Léonide s'était assoupie dans ses bras.</p> + +<p>Les femmes de notaire ont le sommeil dur.</p> + +<p>On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes.</p> + +<p>Je ne dis pas cela.</p> + +<p>—Mais!</p> + +<p>Je ne dis pas le contraire.</p> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<p>Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil +auprès de son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait +de Paris.</p> + +<p>Victor Reynier seul était de retour.</p> + +<p>C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les +habitants de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le +soleil est moins chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent +de tous les corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses +arcades de verdure, bordent la pièce d'eau, et, marchant par +groupes, par familles, s'étalent sur un océan de gazon incommensurable +à l'œil.</p> + +<p>Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises +à la chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de +toutes parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines +se taisent, parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, +parce que moins de charrettes écrasent le pavé de la grande +route, parce que la forge du maréchal-ferrant ne retentit plus; +mais, à la campagne, le dimanche est peint dans l'air et sur la<a name="page_097" id="page_097"></a> +terre. Ainsi que ses habitants, le village ou le bourg semble +avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs, sa veste de +velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent de +cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans +la semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus +limpide, plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, +quand les oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour +se servir d'une expression du Midi, que le soleil revient des +vêpres.</p> + +<p>—Ma sœur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir +sous ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être +pour quelque chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait +que le vert vous siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le +tissu noir, et je l'ai emporté, sauf du moins votre avis. Nous ne +l'avons acheté qu'à condition. Essayez-le donc, ma sœur.</p> + +<p>—En robe du matin, fou que vous êtes?</p> + +<p>—Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles +déploient leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en +sont pas moins bien pour cela.</p> + +<p>—Il faut vous satisfaire.</p> + +<p>Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour +en admirer les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté +du toucher que les femmes seules possèdent, elle le rejeta +sur son cou et sur ses bras demi-nus, qui doublèrent de blancheur +et de finesse.</p> + +<p>—C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous +êtes délicieuse, ma sœur; on le garde, n'est-ce pas?</p> + +<p>—N'est-il pas un peu long?</p> + +<p>—C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! +Les châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied.</p> + +<p>—Mais il me semble alors...</p> + +<p>—Il vous semble mal, ma sœur. Vous avez tort de toujours +douter ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly.</p> + +<p>—Vrai, mon frère?—vous êtes superbe en me disant cela—vrai?</p> + +<p>—Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien.</p> + +<p>—Je vous écoute de toutes les forces de mon âme.</p> + +<p>—Maintenant, ma sœur, il n'y a presque plus de raison pour +le cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris.</p> + +<p>—Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel?<a name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<p>—Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé.</p> + +<p>—Vous êtes fou, mon frère.</p> + +<p>—Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, +si vous ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser +le commerce, a le projet de construire hors de Paris un +immense entrepôt. Ceci n'est plus un secret. Les fonds sont +votés, les devis sont au ministère où les plans se discutent; mais +ce qui est un secret pour tout le monde, excepté pour nous, c'est +l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On suppose que le gouvernement +est indécis entre la plaine de Grenelle et le Gros-Caillou. +Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à Saint-Denis. +Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous avons +indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé +échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: +vous n'entendez rien à la métaphysique.</p> + +<p>—Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il +servi de savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs?</p> + +<p>—C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, +ma sœur.</p> + +<p>—Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un +mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en +marché avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la +Chapelle. Vous connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle +est un bourg considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. +Comme ce mécanicien ne supposait aucun intérêt bien +vif caché sous ma proposition, il l'a acceptée à des conditions +très-avantageuses pour moi, me prenant sans doute pour un de +ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent exclusivement +de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de théâtre +à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et +moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; +mais un chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, +il faut les abattre pour le tracer, et, avant de les abattre, +les acheter. Ne se doutant pas le moins du monde de la réalisation +d'un entrepôt à Saint-Denis, les quatre cinquièmes des +propriétaires des maisons de la Chapelle ont vendu, et ils se +sont estimés trop heureux de vendre des masures inhabitables.</p> + +<p>—Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je +ne comprends pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de +Saint-Denis à la Chapelle.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<p>—C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, +nous sommes comme les savants, toujours portés à mettre les +autres à notre point de vue, au lieu de nous placer au leur. +Suivez-moi. Ne faut-il pas que les marchandises de l'entrepôt +arrivent à Paris pour la consommation? Nous leur traçons un +chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites de la +ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le +commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et +le beau, l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune +action que le chemin de fer ne soit en pleine activité. Elles se +vendront au poids du diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices +du moment où tout sera en train. Incalculable!... J'en ai +le vertige. Pourvu que Maurice ne se mêle pas de diriger lui-même +les affaires, pourvu qu'il me laisse exploiter son crédit, je +vous garantis, ma sœur, que dans deux ans, notre nid à tous +sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez docile; il +se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler parfois +en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle +acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour +se plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! +on m'en attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient +à Maurice qui, d'un autre côté, n'a pas à souffrir pour sa +réputation en cas de revers, rien n'étant en son nom, rien ne +pouvant l'être.</p> + +<p>—Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre +ambition...</p> + +<p>—Non pas, ma sœur, non pas; alors vous vous passeriez de +moi, et je ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi +vous est onéreuse. Je vous fais riche: faites-moi heureux; je +serai encore votre débiteur. Mariez-moi, ma sœur!</p> + +<p>—Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus...</p> + +<p>—A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Justement, mon frère.</p> + +<p>—Êtes-vous disposée, ma sœur?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Alors je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Allons!</p> + +<p>—Que ce châle vous sied bien!</p> + +<p>—Oui, mais personne ne le verra.</p> + +<p>—Tout Paris.</p> + +<p>—Sur votre honneur?<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>—Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs?</p> + +<p>—Toutes.</p> + +<p>—Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! +il faut bien tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est +sublime.</p> + +<p>De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier +soleil d'automne appelait toute la population à jouir de ses +rayons obliques. Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière +saison aux pantalons nankins, aux vestes de toile, aux gilets +blancs, aux petites robes d'indienne, aux fichus de soie qu'on +avait déjà renfermés avec le sachet de lavande, sont joyeusement +acceptés. On se déguise en été encore un jour; demain on +se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en infusion les +dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a compromis son +gosier.</p> + +<p>Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, +en foulant la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du +jardin de Maurice. On aime à voir avec quel attachement foncier +le notaire du pays s'y inféode, au milieu de ces murs tapissés +d'arbustes, en scellant aux angles du parterre de beaux vases de +porcelaine, honneur de la manufacture de Chantilly, et en greffant +des sujets exotiques sur les arbres indigènes, goûts simples +qui prouvent le sage emploi du temps, qui attestent la pensée +arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui qui ne néglige +pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de +sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans +l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire +rural, dans la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. +Le style est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire.</p> + +<p>Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir +à Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, +ont leur fortune là, dans cette jolie maison. Ils ne sont pas +fâchés qu'elle soit belle et visible. En lui souriant, ils sourient +à leurs quinze cents francs, à leurs mille écus; ils respirent les +fleurs à travers la grille et envoient une bénédiction à l'ange +gardien assis sur leur fortune. En approchant, ils saluent comme +si le maître de la maison était là; ils ont aperçu son chapeau de +paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses, toutes discrètes, les +petites ouvrières en dentelle de Gouvieux éprouvent un frémissement +au cœur en songeant que leurs bons parents ont déposé<a name="page_101" id="page_101"></a> +là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot, n'est-ce +pas le mari?</p> + +<p>—Ma sœur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la +main sur les papiers déposés la veille par M. Clavier.—Sont-ils +lourds!</p> + +<p>—Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui +tremblait d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir +de cette démarche?</p> + +<p>—Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété. +Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur.</p> + +<p>—Hâtez-vous, Victor!</p> + +<p>—Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin +à mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées +et s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, +mais à la condition expresse que ladite demoiselle Caroline de +Meilhan n'épousera aucun homme noble, de quelque nation +qu'il soit, à peine de nullité du testament, et de voir passer mon +legs universel à la commune de Chantilly.»</p> + +<p>—Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma sœur?</p> + +<p>—Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: +c'est le pas de monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, +à la porte; renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le!</p> + +<p>Reynier était déjà à la porte de la rue.</p> + +<p>Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait +la veille par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de +la Vendée.</p> + +<p>Quand Victor entra, elle chantait.</p> + +<p>—Ce n'était rien, ma sœur; vous vous êtes sottement effrayée. +Mais, pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous +ne me causiez pas la même terreur, j'ai donné deux tours de +clef à la porte d'entrée. Nous n'attendons personne; et, si Maurice +arrivait, il serait obligé de sonner. Voulez-vous être convaincue, +ma sœur, de ce mépris que je vous inspirais hier pour +ces mystères dont vous demandiez la clef à Maurice? Asseyez-vous +dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.</p> + +<p>Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes +qui ont eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons +du département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins.</p> + +<p>«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament<a name="page_102" id="page_102"></a> +de M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, +tous les biens originairement légués à sa sœur.»</p> + +<p>—Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, +elle vingt. Le monde avait donc raison de le supposer, cette +femme est un démon. Mais si l'on avertissait la sœur de monsieur +Dufour?</p> + +<p>—Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice?</p> + +<p>—Mais c'est une infamie.</p> + +<p>—Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas +autrement la violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez +encore.</p> + +<p>«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir +que les biens qui lui reviendront de la succession de son +frère soient, après sa mort, donnés à sa servante et non à ses deux +cousins qui participeront à l'héritage dans la faible proportion +du droit rigoureux que leur accorde la loi.»</p> + +<p>Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux +cousins, monsieur Dufour ou sa sœur?</p> + +<p>—Ceci me surprend étrangement.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la +moins curieuse:</p> + +<p>«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter +une requête au tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à +tester, pour cause de folie, ladite demoiselle.»</p> + +<p>—Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la sœur, la sœur ses +cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal! +Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite +pour modèle!</p> + +<p>—Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? +Mon Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on +ignore, ma sœur. Désirez-vous apprendre maintenant quelque +particularité sur la famille Duplan?</p> + +<p>—Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est +cette petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine +de campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait +tant. Son grand colonel de mari chassait toujours aux canards +sauvages dans nos étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons.</p> + +<p>—«Ce dossier,—est-il écrit de la main de Maurice,—contient +l'acte de naissance de mademoiselle Louise Bougival, à +laquelle monsieur Duplan ne pouvant léguer ses biens, vu qu'il +est marié à New-York depuis quinze ans, donne et laisse, par<a name="page_103" id="page_103"></a> +mon entremise, un capital de deux cent cinquante mille francs. +De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, je suis chargé +d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et une maison +de campagne à Vineuil.»</p> + +<p>—Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du +colonel aux canards sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! +madame du Haut-Lieu! Ah! Maurice, vous saviez tout cela, et +ne m'en appreniez rien!</p> + +<p>—Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que +diable en a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur.</p> + +<p>—Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a +acheté ou il en achètera un hôtel à Paris et une campagne à +Vineuil.</p> + +<p>—Sans doute, ma sœur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. +Quelle question!</p> + +<p>—Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, +vous avez des armes aux panneaux de vos voitures, des valets à +livrée aurore, des tourelles à votre château, où, quand vous +donnez des fêtes, vous n'invitez pas la famille de votre notaire! +c'est bien! mais alors on ne met pas de si petites gens dans la +confidence de sa condition.</p> + +<p>—Silence donc, ma sœur, dit Reynier en posant la main sur +la bouche de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. +C'est ici le paradis terrestre pour une femme, j'en conviens; +mais n'allez pas vous damner en touchant à l'arbre de la science.</p> + +<p>—Lirons-nous encore, ma sœur, ce dossier? c'est celui du +maréchal-ferrant, notre voisin.</p> + +<p>—Le mari de la belle Picarde?</p> + +<p>—Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville +pour ses ateliers dans les dépendances du château.</p> + +<p>—Passons cela, Victor; à quoi bon?</p> + +<p>—Son contrat de mariage.</p> + +<p>—Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, +peut-être. Il n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois +mois qu'il est en ménage.</p> + +<p>—Son testament sous enveloppe.</p> + +<p>—Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de +fer,—il paraît le plus insouciant des hommes.</p> + +<p>—Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette +pièce importante.</p> + +<p>—Que faites-vous, Victor?<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>—Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. +Voyons ce que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.</p> + +<p>«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis +fin. L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et +à la vengeance criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose +de mes biens comme suit.»</p> + +<p>—Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne +ne l'en empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.</p> + +<p>—Alors Maurice ira au bagne.</p> + +<p>Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, +pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible +de trouver un pain à cacheter pour sceller le testament +dans l'enveloppe.</p> + +<p>La sonnette ébranla de nouveau la maison.</p> + +<p>—Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!</p> + +<p>—Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié +que sa sœur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre +corps de logis, du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, +et aperçoit la laitière qui sonnait pour la troisième fois.</p> + +<p>—C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que +veut-elle?</p> + +<p>—J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un +fromage à la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle +troublée!</p> + +<p>Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires +du maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit +dans sa chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de +quitter.</p> + +<p>—Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les +chevaliers de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans +le but?</p> + +<p>—Très-bien, Victor.</p> + +<p>—Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son +arc, tant il rit de grand cœur?</p> + +<p>—Je crois le distinguer.</p> + +<p>—C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer +ensuite.</p> + +<p>—Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?</p> + +<p>—Et que fait-il lui-même?</p> + +<p>—Le jour baisse, ma sœur; dans deux heures Maurice sera<a name="page_105" id="page_105"></a> +de retour; courons remettre en ordre les cartons que nous avons +déplacés. La science des conspirateurs est de ne pas laisser plus +de trace là où ils ont passé que par où ils sont revenus.</p> + +<p>Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une +communauté d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers +l'autre, convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il +leur restait encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de +son côté sans perdre un temps précieux dans des communications +inutiles à leur but.</p> + +<p>Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide +et Victor soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent +dans le cœur de toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre +de fortune, celle-là pour rire de pitié à toutes les découvertes +recueillies par sa témérité, les bonnes gens de Chantilly se dirigent +vers le carrefour de Diane, où l'heure de la danse va bientôt +sonner. L'air devient plus sonore; la voix argentine des enfants +éclate, mêlée au sifflement des hirondelles rasant le peu de +gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. Déjà l'on +entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et +comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la +main, soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les +jeunes filles de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans +la forêt. La danse et la musique s'appellent. Le soleil est tombé; +des feuilles jaunes tournoient et s'envolent. Au zénith, une +étoile luit; le soir vient: c'est le soir.</p> + +<p>Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: +c'est l'heure où l'on meurt.</p> + +<p>Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea +un regard de terreur et de joie, comprima un papier, comme +s'il eût dû s'envoler: puis elle se tourna pour voir si son frère +l'observait.</p> + +<p>Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, +dont il copiait sur son album le titre des principales pièces.</p> + +<p>Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement +une pièce qui portait le nom de Lefort.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.</p> + +<p>Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la +main de Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt +précédé de celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les +premiers moments, il fut impossible à Léonide, tant l'émotion +brouillait sa vue, de saisir autre chose que ces noms.<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette +note, à peine lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots +abrégés, d'autres effacés, obscurément rétablis, n'offrait un +sens complet qu'à celui qui en avait fait la base d'une future +rédaction.</p> + +<p>Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: <i>Jeune +enfant.—Quarante mille francs sur sa tête—Reconnu par elle +et par Jules—Hortense—nommée comme sa mère.</i></p> + +<p>Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; +c'est la reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né +avant leur mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle +Hortense à Compiègne, l'explication de la réparation pressante +dont Jules parlait à Maurice dans ses lettres; oui,—je tiens la +vérité, et elle ne m'échappera pas!—Aujourd'hui il s'ensuivrait +pour eux trop d'éclat à rectifier cette naissance à l'état civil. +En dotant cet enfant, son avenir est sauvé, sauf à le reconnaître +légalement plus tard; tout cela est très-intelligible; et c'est +à ce vil accident que j'ai été sacrifiée! Il y a eu de la honte et +de la douleur pour moi: il y aura de la honte et de la douleur +pour elle.</p> + +<p>—Vous parlez, je crois, ma sœur?</p> + +<p>—Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.</p> + +<p>—Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque +chose qui vous dédommageât de vos recherches, ma sœur? Moi, +rien, ou à peu près.</p> + +<p>—Moi, rien non plus.</p> + +<p>—En vérité, ma sœur, on n'a jamais été, comme nous, plus +téméraire avec plus d'innocence.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma +conscience à si peu de frais.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.</p> + +<p>—Un véritable jeu d'enfant, Victor.</p> + +<p>—Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une +autre, comme je le disais tantôt, passé notre dimanche.</p> + +<p>—Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.</p> + +<p>—Le secret de quoi, ma sœur?</p> + +<p>—C'est ce que je me dis.</p> + +<p>—Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne +vaut guère la peine d'être divulgué.</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>—Je vous le jure aussi.<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange +par le frère et la sœur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre +de leur indifférence, les cartons furent replacés et le rideau +tomba sur les dernières clartés éparses dans le cabinet de +Maurice.</p> + +<p>Léonide et Victor en sortirent.</p> + +<p>Sur le carré, Victor prit la main de sa sœur et lui dit:—Il +ne dépend plus que de vous que je sois heureux.</p> + +<p>—Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera +chez nous.</p> + +<p>—Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, +ma sœur; merci!</p> + +<p>—Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la +pelouse, en attendant Maurice.</p> + +<p>Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.</p> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<p>A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.</p> + +<p>La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la +beauté des chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse +avec la rapidité d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité +des promeneurs. Tout est événement à Chantilly. Admirer la +calèche parisienne était un plaisir comme un autre, plus vif +qu'un autre, car c'était le dernier de la journée pour les habitants +qui rentraient.</p> + +<p>Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité +devint de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la +bride des chevaux, les autres de l'aider à franchir le marchepied; +chacun s'ingénia pour lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait +le pays à le savoir possesseur de ce signe brillant des +progrès de la fortune. Il distribuait des saluts à droite et à +gauche, comme en userait un souverain populaire rentrant +dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa femme, merveilleusement +ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du haut du +perron, répétait avec orgueil à sa sœur: «Eh bien! trouverez-vous +encore que les châles de cachemire sont trop longs?»</p> + +<p>Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient +anglais, de pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair<a name="page_108" id="page_108"></a> +d'Angleterre, ni qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses +de New-Market.</p> + +<p>Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille +francs.</p> + +<p>Léonide disait au fond de son cœur:—Nous avons des +chevaux!</p> + +<p>—C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle +de votre goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter +plus courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, +vous les abrégerez maintenant par des courses dans la +forêt, par de plus fréquents voyages à Senlis, à Paris même.</p> + +<p>Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce +moment, regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle +éprouvait de la reconnaissance; mais la réflexion neutralisa +sur ses lèvres cet élan du cœur: elle craignit de s'exposer au +reproche d'ingratitude en payant son mari d'affectueuses paroles, +qu'au premier jour elle aurait été forcée de démentir. Sa +satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un sourire pour +remercier.</p> + +<p>Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait, +Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, +regarda l'heure à sa montre et dit:</p> + +<p>—Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous +faire un tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?</p> + +<p>Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la +part de celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait +dans les sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour +de Diane, illuminé de verres de couleur, tout harmonieux du +bruit des flûtes et des violons, tout retentissant de la parole +animée des danseuses.</p> + +<p>C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme.</p> + +<p>Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme +en plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à +son beau-frère que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche +sur un espace indéterminé; plus de cinquante arpents +avaient été abattus depuis leur dernière promenade.</p> + +<p>Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna +son âme à la fumée.</p> + +<p>Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la +fierté docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était +dedans, mais son âme était dehors pour se regarder passer.<a name="page_109" id="page_109"></a> +Doucement fascinée par le balancement de la voiture, par ce +souffle doux et continu qui, chargé de toutes les émanations de +la nuit, frappe au visage, borde les lèvres d'une fraîcheur +assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte éolienne, les yeux +d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus courir à droite +et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais tombée +d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des +lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, +étincelantes de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord +de vastes palais dont le sommet se perdait dans les nues; une +double porte de ces palais s'ouvrait majestueusement: c'était +celle de leur hôtel.</p> + +<p>La calèche s'arrêta.</p> + +<p>Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la +Paix, mais à la dernière barrière des allées.</p> + +<p>Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin +incliné des étangs.</p> + +<p>Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent +été saisis d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur +la surface desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient +leurs tiges endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, +des bouquets pâles de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, +lorsque la brise les agitait, semblaient peindre, au fond d'une +vaste toile, une lune courant entre des nuages.</p> + +<p>Léonide demanda son manteau; elle avait froid.</p> + +<p>A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la +reine Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient +de ses lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que +quelque géant a dû porter dans la main au retour des croisades; +création d'une fée; château brodé à l'aiguille, découpé +au ciseau, et qui ferait croire à ces reines enchantées des +romans de chevalerie; le jour reine, la nuit petit poisson rouge +dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si mignonne, si +naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le château +de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit +dans cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache +le soleil; et un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds +pourrait le couvrir d'eau du perron au sommet des tourelles. +Quelque jour un nid d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.</p> + +<p>Victor alluma un nouveau cigare.</p> + +<p>Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du<a name="page_110" id="page_110"></a> +château, placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient +les cinq autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans +leurs chatons d'herbe verdâtre.</p> + +<p>Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des +étangs produisaient le plus joli coup d'œil: qu'ils avaient bien +grandi depuis qu'il ne les avait vus.</p> + +<p>Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de +Condé ou de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect +sauvage qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. +Toujours positif, Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt +vingt sous par an de coupe.</p> + +<p>Ils étaient descendus tous trois de la calèche.</p> + +<p>—Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous +à Écouen avec M. de La Haye: le brave homme est fort +triste, sais-tu?</p> + +<p>—Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?</p> + +<p>—Il abandonne le château et le reste du bois pour trente +mille francs?</p> + +<p>—Enfin!—Le maudit vieillard a été dur.</p> + +<p>—Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait +mort dans six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, +tant il me touchait par ses regrets.—M. de La Haye, Léonide, +nous avait vendu la moitié de son parc, et s'était réservé celle +où se trouve le château croyant pouvoir continuer son droit +de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que M. de La Haye ignorait, +passé entre ses aïeux et la commune, nous l'avons empêché +dans ce droit: alors...</p> + +<p>—Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement +Léonide.</p> + +<p>Un regard significatif lui fut lancé.</p> + +<p>—Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide?</p> + +<p>—Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma sœur brûlait de savoir +où en étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; +je l'ai mise en quelques mots au courant des avantages +de celle-ci. Ma sœur est discrète...</p> + +<p>—Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie; +seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas +être le second à lui faire part de cet heureux événement. Il +ne me reste plus qu'à vous le confirmer, Léonide. Oui, le +château de La Haye nous appartient ainsi que toutes ses dépendances...<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>—Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en +plaisantant Léonide.</p> + +<p>—A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées +à la cour?</p> + +<p>—S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore!</p> + +<p>—Irons-nous habiter ce château, messieurs?</p> + +<p>—Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de +Maurice à cette demande de Léonide, est pour le moment de le +démolir de fond en comble et d'en vendre les matériaux à la +commune. C'est tout pierre et plomb: le profit sera immense.</p> + +<p>—Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ +le coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement +de Victor, nous bâtirons, à la place du château démoli, +une maison de goût moderne, avec pavillon de chaque côté. J'ai +en vue douze statues mythologiques du plus bel effet.</p> + +<p>—Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez +aussi les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; +vous élèverez dans le parc, abattu sous la hache, des +poules au lieu de cerfs. N'aurons-nous pas un beau chemin de +fer au beau milieu de notre propriété?</p> + +<p>—Vous nous raillez, ma sœur; mais est-ce en vérité une faute +de démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux +en famille, ni assez riches, ni assez nobles, pour occuper, +pour entretenir, pour illustrer? et de vendre, à la voie et +au fagot, des forêts où, comme vous l'avez si malignement dit, +nous ne saurions élever que des poules? Où sont nos apanages, +nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et nous ne serons +plus demain; nous sommes des bourgeois et non des Montmorency; +des industriels, ma sœur, et non des héros.</p> + +<p>—Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? +Ne regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si +nous n'avons pas de grands noms, nous n'avons pas non plus la +charge de les soutenir; si nous ne possédons pas d'immenses +fortunes héréditaires, nous savons mieux conserver celles que +nous assure notre travail. Chaque âge a sa distinction; celle de +l'époque est la richesse. Acquise avec probité, elle honore; et, +à part quelques rares exceptions, elle est toujours la preuve +d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, +Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où +l'aisance s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement +de raisonnables désirs.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il +communiquait ses maximes d'honnête homme aussi profondément +qu'il les sentait, et avec une précision qui dénotait chez +lui la préoccupation de les réduire bientôt en pratique. Il s'essayait +au sage emploi de son avenir, de peur d'en être plus tard +enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres l'engagement +de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, +à l'heure prochaine où elle arriverait.</p> + +<p>—Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien +le séjour de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que +je vous proposerais de vivre, sans rompre pourtant,—j'aime +trop vos habitudes, Léonide,—avec Paris et les amis que nous +y comptons. Connaissez-vous une résidence plus calme, une vie +meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, la compagnie; pour moi, +le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un plus beau ciel: +il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: si je ne +suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux +pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. +Une fois ma fortune faite, maître de choisir mes occupations et +mes loisirs, ou je garderai mon étude, mais pour n'y traiter +que certaines affaires, ou je la vendrai pour m'adonner exclusivement +à l'entretien de quelque ferme-modèle.</p> + +<p>Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui +l'étouffait.</p> + +<p>—Contenez-vous, ma sœur, ne le contredisez pas; vous gâteriez +mon affaire, et c'est le moment d'en parler.</p> + +<p>—Je ne vous ai jamais dit, Maurice,—c'est une justice que +vous me devez,—que j'aimais le genre d'existence dont vous +faites le tableau. Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention +contre la province; jusque-là, il serait mal de vous laisser +croire à un changement dans mes goûts. Mais, résignée à tous les +délais de la fortune, et cherchant, tant qu'ils dureront, à ne pas +vous importuner de mes antipathies, je me plierai avec docilité +à votre vie simple, à votre passion pour la retraite. J'y gagnerai +de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une de ces +modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez +point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez +point de ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me +verrai point entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce +que j'avais haï?</p> + +<p>—Bien, ma sœur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent<a name="page_113" id="page_113"></a> +aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus +porté à croire meilleurs les goûts de Maurice. La province ne +gâte rien: jugez-en. Nous avons dîné l'autre jour à Senlis; on +nous a servi du turbot; nous avons bu du vin de Champagne +frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie de demander des +ananas.</p> + +<p>—Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la +vie de province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus +simple, tout aussi bonne. Mener en province le train de Paris, +c'est se créer des jouissances incomplètes au milieu de deux +genres d'existence qui s'excluent.</p> + +<p>—Tu exclus le vin de Champagne?</p> + +<p>—Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, +si on l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne +produit pas. Les mœurs ont leurs climats. Les réminiscences +avivent les regrets, ébranlent les meilleures résolutions: c'est +vouloir même se ruiner plus vite qu'à Paris, que de transformer +la province en une serre-chaude où, à force d'or, au lieu de feu, +on fait éclore des jouissances exotiques pâles et sans saveur.</p> + +<p>—Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que +le dimanche, mais frappé: c'est champêtre.</p> + +<p>—Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou +du moins toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère +réuni à sa femme, mais je m'arrangerai de manière à ne +perdre aucun des avantages de la province. Elle offre des dédommagements +que vous méritez. Victor, tu aimes la chasse, +nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points de vue ne +vous manqueront pas.—En automne vous peindrez. Ici, le printemps +est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous +pêcherons ici même, dans les étangs.</p> + +<p>Victor se frotta hypocritement les mains.</p> + +<p>—Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons +des soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à +présent? l'idée m'en vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu +dans l'habitude. Ces bonnes figures de provinciaux, à force +d'être vues, perdent en naïveté ce qu'elles gagnent en franchise, +en bonté, en bon sens. J'en ai l'expérience, il y a des cœurs +d'amis, des dévouements à toute heure et jusqu'à la mort, +sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, oui, Victor,—car +toi aussi tu as besoin d'être prêché,—je ne désespère pas +de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer<a name="page_114" id="page_114"></a> +de mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence +que je vous ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.</p> + +<p>—Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement +feint.</p> + +<p>—Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter +que nous arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous +avez présenté une si flatteuse image. Je crois que vous n'avez +pas calculé toutes les résistances extérieures.</p> + +<p>—Lesquelles, Léonide?</p> + +<p>—Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de +donner des soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop +haut placés pour les uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous +pas éveiller de petites jalousies?</p> + +<p>—Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens +si bien à vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, +j'aurai M. Clavier, lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle +de l'Être-Suprême.</p> + +<p>—Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi +de le croire, vous ne l'aurez pas.</p> + +<p>—Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, +je vous le jure, et cela, lundi.</p> + +<p>—Mais c'est demain lundi, Maurice.</p> + +<p>—Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai +une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me +réserve l'ennui de faire de la politique avec ceux qui ne joueront +pas. Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir de ces réunions: elles +couvriront mes absences de Chantilly. En me voyant de plus +près, on ne remarquera pas qu'on me voit moins souvent. Mes +voyages ont été l'objet de l'attention.</p> + +<p>Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il n'affectionnait +guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, +de ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, +ralentit la marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de +Léonide et de son mari. Ils passèrent.</p> + +<p>Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla +frapper à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un +marteau. Un des chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer +qui s'était faussé à la descente du chemin des étangs.</p> + +<p>Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il +ne fallait pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, +mon mari l'aurait rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous<a name="page_115" id="page_115"></a> +nous sommes aperçus que vous l'aviez oubliée, vous n'étiez pas +encore au haut de la montée; mais il était si tard que nous n'avons +pas couru après vous.»</p> + +<p>Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: +il ne jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse.</p> + +<p>—Tenez, ajouta celle-ci, voilà! Bonne promenade! que je +vous souhaite: la chose ne vous sera pas d'une grande utilité +cette nuit.</p> + +<p>La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant +la croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en +parlant à Victor.</p> + +<p>—Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! +Oubliée ici, dans la nuit!—l'ombrelle d'une femme qu'on a cru +restituer à son cavalier!—Je garderai cette ombrelle jusqu'à +demain. Léonide éclaircira le mystère. Quant au cheval, il boitera: +tant pis!</p> + +<p>Allons à leur rencontre, maintenant.</p> + +<p>Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des +étangs.</p> + +<p>—Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? +répétait Léonide à Maurice.</p> + +<p>—Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage +de lui apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant +la cour d'assises de Poitiers, où l'on instruit son procès et +le sien, à lui, pauvre Édouard!</p> + +<p>—Que lui direz-vous, pourtant?</p> + +<p>—Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin +à la faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au +mystère des meneurs, je crois disposé à tenter une résolution +désespérée, et dans laquelle,—mon opinion s'en réjouit, mon +amitié s'en alarme,—ce parti périra.</p> + +<p>—Effrayez-le; oui,—dites-lui tout cela: car il brûle de +nous quitter pour prendre sa part de périls dans les dernières +luttes de son parti. Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels +qu'il courrait que de la déception de ses espérances, et +surtout de la position plus aggravante où il placerait sa mère, +en aigrissant la justice. Je crains,—des soupçons qui sont presque +des certitudes me font concevoir cette crainte,—qu'il n'ait +pas renoncé, malgré vos prières et mes sollicitations, à sortir +la nuit pour se promener dans le bois.<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p>—Quelle imprudence!—C'est qu'il nous compromet autant +que lui; Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont +acquises; mais je vous avoue que j'eusse désiré lui être utile +dans d'autres circonstances et pour d'autres motifs que ceux +qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me contrarie, oui, elle me +rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état actuel de la Vendée, +en présence des troubles de cette contrée, si sanglants et +si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté de nos +nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille +de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible +plan de campagne. Le moment de cette restitution me semble +venu.</p> + +<p>L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions +expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être +ce besoin impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il +charge sa faiblesse, amour, amitié, ambition, entraînaient +Maurice à ouvrir son âme, à solliciter un conseil de Léonide. +Partout où il y a une place pour une peine, il y en a une pour +la femme: on peut être heureux sans elles; sans elles on ne +saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à la première +douleur; dès que le cœur se plaint, elles répondent.</p> + +<p>—Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer +le sien, afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a +pas dans ces funestes papiers un remède décisif aux agitations +de l'Ouest, le secret des forces de la rébellion, celui de leur +anéantissement!—Vivre avec ce secret au fond de la poitrine, +c'est souffrir les remords d'une trahison, c'est en commettre +une peut-être, au profit d'une opinion que je ne partage pas +et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait la ruine de +mes croyances.</p> + +<p>Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur +ma générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous +et à moi; ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage +fait un devoir de peser en famille. Ils touchent à l'honneur +du foyer. Eclairez-moi, mon amie. La conscience spontanée +des femmes a des lumières plus vives que la raison +égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons +encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du +colonel Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la +main sur le cœur?<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan +du colonel Debray.</p> + +<p>—A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a +pas osé, pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh +bien! qu'elle soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia +ce plan était son ami, mais était-il le vôtre? Debray craint de +faillir à la mémoire de cet ami, et n'avez-vous pas à redouter +pour le même fait d'attenter à la vie d'Édouard? Placé entre +ses devoirs de dépositaire et ses principes politiques, Debray +suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos principes +aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a cru +que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la +sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez +point une solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, +êtes-vous allé au-devant de cette confidence? le service qu'il +vous a demandé,—n'exagérez pas votre délicatesse,—Maurice, +est un de ceux qu'on ne rend qu'avec réflexion. Parce +qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de lui répondre: +Voilà le mien?—Mais si vous aviez beaucoup de +missions semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, +dépendraient et seraient à la merci de tous les embarras dont +la commodité des autres se dépouillerait sur vous. Il vous faudrait +avoir de la délicatesse, de la fidélité, de la justice pour +tous ceux qui ne voudraient pas avoir le souci d'exercer ces +qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir dans l'oubli +les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver +un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil +d'obéir aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion +ne saurait exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un +autre. Vous devez beaucoup à la famille d'Édouard: votre fortune, +votre rang dans le monde, ce que vous êtes enfin, est +son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions, je les ai levées; +si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la moitié, +Maurice.</p> + +<p>—Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! +Vous avez appelé pour me convaincre des raisons que je n'osais +accueillir! Tout ce que vous m'avez dit en faveur d'Édouard, +je le pensais.—Mais le plus impénétrable silence là-dessus.—Voici +Victor.—Pourquoi n'êtes-vous pas toujours +aussi bonne pour moi, Léonide?</p> + +<p>—Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice...<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<p>Victor les rejoignit.</p> + +<p>—Écoutez-bien, pèlerins égarés:</p> + +<p>Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et +blanche.</p> + +<p>Et Reynier commença son épisode au bruit des roues +broyant les feuilles tombées.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules +Lefort.</p> + +<p>Quand il l'eut parcourue, il dit:—Mon amie, vous irez au +bal de Senlis; j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma +poche. Il n'ajouta rien.</p> + +<p>—Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait +pour qu'il ne me permît pas d'aller à ce bal!</p> + +<p>—Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice.</p> + +<p>Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, +les routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est +d'ailleurs plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis.</p> + +<p>—Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, +qui aurait été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour +tout au monde eût craint de paraître le provoquer.</p> + +<p>—Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas +à ce bal cette année.</p> + +<p>—Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre +fâché, mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse.</p> + +<p>Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet +pour écrire.</p> + +<p>—Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au +bal de Senlis: c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce +bal.—Et moi!</p> + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + +<p>L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu +chez Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les +dernières promenades d'automne, aux étangs de Commelle.</p> + +<p>Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre +le vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.</p> + +<p>Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements<a name="page_119" id="page_119"></a> +de Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle +de Meilhan à ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement +qu'un intérêt de complaisance. Sa présence y était +à peine remarquée. Assis dans un coin, il lisait les colonnes du +<i>Moniteur</i> ou causait à voix basse avec Maurice. Sa seule, sa véritable +joie, était de voir Caroline, maîtresse de sa timidité, se +mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était certainement pas +la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en loin à porter +ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. +Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, +sans être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa +lecture. Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient, +s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée +aux lèvres rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en +traversant la salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin +de voir si le vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure +était avancée: «Quand vous serez fatigué nous partirons.»</p> + +<p>Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses +habitués de fondation.</p> + +<p>—Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir +renoncé à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous +l'avez remarqué, n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà +plus d'usage, infiniment plus de maintien. Ma femme l'aime +comme une sœur. Ici vous n'avez pas à craindre qu'elle gagne +une de ces passions dangereuses si communes et si mortelles +dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens que +nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne +répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire +et de s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis +que je suis à Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance +qu'une inclination ait été faussée par suite de ces malheurs +qui naissent, et de la licence de tout demander, et de la +faiblesse de tout accorder avant le mariage. Mademoiselle Caroline +aura le loisir d'étudier parmi ces caractères, également +simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. Comptez +au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de +Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre +prudence devancera toujours la vôtre.</p> + +<p>—J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon +ami, ma profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants +pour un que je vous ai chargés de conduire; le vieillard n'est<a name="page_120" id="page_120"></a> +guère plus habile que la jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, +de lui assurer un soutien après moi. Puis je crois m'être aperçu, +si mes observations ne me trompent pas, et je ne m'abuse point +sur leur peu de valeur, que Caroline devient de jour en jour +plus inégale. Ses goûts changent; elle s'attendrit plus vivement +à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris chez elle des tristesses +sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient suivies d'une +gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul ne remarquera, +des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse des +journées entières dans le plus étrange désordre. Cela signifierait-il +quelque chose.</p> + +<p>—Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, +assure Maurice. Serait-ce le cœur qui parlât en elle, il n'y aurait +encore aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait +nous applaudir d'avoir chassé de son imagination une +foule de rêves exagérés, en l'appelant dans le monde réel.</p> + +<p>La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de +quart d'heure en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. +Les groupes se forment, les tables de jeu sont déployées; +bientôt l'équilibre s'établit entre ces voix que la familiarité, le +voisinage, des rapports d'habitudes abaissent à la modulation +amicale du tête-à-tête. Il neige au dehors; on a chaud au dedans; +on cause; on est bien. On dirait, à cette clémence universelle, +que Dieu dort et que les honnêtes gens veillent.</p> + +<p>Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province +surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et +cet âge, c'est cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il +y a de pesant dans la vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter +au niveau de l'âge mûr, et ce qu'il y a d'inconsistant dans +la jeunesse descend, par besoin d'harmonie, entre un espace +resserré, à la région du milieu. L'avantage reste à l'âge moyen. +Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à bras, les tabourets +de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en ont le +caractère, personne n'y a quinze ans.</p> + +<p>Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants +luisent au fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, +orné de têtes de monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; +le billard, meuble indispensable, inévitable à Chantilly; +dieu domestique, vous le trouverez dans la maison du riche +comme dans la cabane du pauvre. Il a sa pièce dans chaque +maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, femmes, enfants<a name="page_121" id="page_121"></a> +de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes surtout. A +telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.</p> + +<p>Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; +si Amphion bâtit une ville avec de la musique, il est plus que +probable qu'il rassembla des habitants au moyen du jeu. Le +boston, la bouillotte et l'écarté n'ont fait qu'une seule famille +de tant de gens de professions et de caractères antipathiques +réunis dans le salon de Maurice. Ils respirent en mesure; et +leur sang reposé n'a qu'une même élévation de pouls. Le calme +de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.</p> + +<p>Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle +lueur sur tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les +meubles sont sensibles à la présence de cette fée invisible et +brune. Éteints et muets, les coins de l'appartement sommeillent; +le plafond vacille comme une eau dormante; repliés sur +eux-mêmes, les volets reposent; et les luisantes tapisseries, où +sont représentées les pagodes indiennes, la chasse au tigre, les +esclaves qui descendent les marches du palais de marbre de +Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent, +à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans +les <i>Mille et Une Nuits</i>. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur +la tapisserie; il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde.</p> + +<p>Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la +vie des assistants ne se révèle plus que par les articulations de +leurs doigts, d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient +tout bas avec Caroline, dont le regard et le silence attestent +le recueillement le plus absolu.</p> + +<p>—Vous êtes triste, Caroline.</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher +à vos amis.</p> + +<p>—Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure.</p> + +<p>—A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère +contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, +qui ne trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier +un confident facile, vous devez sentir doublement l'ennui de +l'isolement. L'expérience vous l'apprendra, Caroline, les maux +qu'on raconte sont à demi consolés. Il vous manque une mère; +vous n'avez pas de sœur: pourquoi ne vous feriez-vous pas une +amie bien dévouée, bien attentive?...<a name="page_122" id="page_122"></a></p> + +<p>Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans +les siennes.</p> + +<p>—Que dirais-je à cette amie?</p> + +<p>—Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos +pensées les plus lentes à naître; son indulgente amitié vous +épargnerait la timidité des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois +dans ses prévisions, elle supposerait une cause à vos +larmes quand vous en répandriez, un nom à l'objet qui les aurait +fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être plus franche +dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette amie +devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait +toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, +elle vous disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais +dangereux à cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un +sentiment qu'elle lit dans votre abattement, dans votre pâleur, +dans votre silence, vous pourriez répondre à cette amie: «Non,» +mais vous n'arracheriez pas votre main de la sienne.</p> + +<p>C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage +de Caroline, que ce langage si plein de tendres insinuations; +elle le savourait avec une innocence de bonheur qui eût rendu +facile la tâche de toute autre, encore moins habile que +Léonide.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline +en laissant presque tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa +nouvelle amie.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre +affection est digne de vous?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'affection... je ne sais...</p> + +<p>—S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs +vos doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir +de vous conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, +une âme candide, je suis persuadée que votre attachement est +bien placé, et qu'il ne reste, à monsieur Clavier qu'à confirmer +votre choix.</p> + +<p>—Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque +autant que je vous aime.</p> + +<p>—Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir +de votre inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire +l'aveu; car le mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est +un digne homme; il souffre,—il nous le confie chaque jour,—de +penser qu'il peut vous laisser, par une mort trop prompte,<a name="page_123" id="page_123"></a> +seule et isolée au monde. Dût-il vivre encore de longues années, +son arrière-vieillesse serait consolée d'avoir pour appui une +nouvelle famille.....</p> + +<p>—Il vous a dit cela, madame?</p> + +<p>—Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon +enfant, pour cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance +suis en position de vous dire la manière dont monsieur Clavier +apprendra votre amour.</p> + +<p>—Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque +vous m'aimez tant...</p> + +<p>Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut +que rougir.</p> + +<p>Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, +bruyant comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle +de billard, d'une main agitant victorieusement une queue, tenant +dans l'autre un verre de punch, et criant de manière à troubler +le boston, l'écarté et le loto, trinité silencieuse et presque endormie, +qu'il avait gagné la poule; une poule superbe! une +poule de cinquante francs!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes +les figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation +de Victor.</p> + +<p>—Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant +chacun, en mouchant mal à propos les bougies, en marchant +sur les fiches, en bouleversant les cartons du loto. Ce fut un +coup de vent qui souffla des ternes où il n'y avait que des +ambes, réduisit d'imminents <i>tombola</i> à la nudité de l'extrait, +et mit à découvert des écarts sous lesquels reposait le sort de la +partie.</p> + +<p>Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près +de M. Clavier, et lui proposa une partie.</p> + +<p>Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos +lointains et perdus.</p> + +<p>Les jeux recommencèrent.</p> + +<p>Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse +de Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait +compte des progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale +de son hôte. Il était parvenu à le rendre moins farouche à +mesure qu'il avait gagné de l'opinion qu'elle serait moins hostile +au vieillard. En se rapprochant, les préjugés réciproques +s'étaient évanouis; un grand pas était fait.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la +passion de Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un +instant par la trouée de son frère.</p> + +<p>—Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui +viennent à notre réunion?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Et monsieur Ernest?</p> + +<p>—Je ne le connais pas.</p> + +<p>—Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable?</p> + +<p>—Il est fort enjoué.</p> + +<p>—Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que +vous n'êtes pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en +faire l'éloge.</p> + +<p>—Je l'estime beaucoup, madame.</p> + +<p>—Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de +l'avenir. C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, +s'il est possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, +à remplir cette dernière clause de ses désirs. Sa commission +m'effraye d'autant plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en +suis sûr, dont il serait heureux d'obtenir la main.</p> + +<p>Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus +loin ses insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit +tout bas:</p> + +<p>—Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances +de l'amitié.</p> + +<p>Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique +avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle +n'aurait pas revêtu un visage plus plein de sérénité que le sien. +Sa joie coulait à pleins bords: il allait au billard, où il poussait +sa bille, à la table d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite +de sa femme, dont il baisait la main, au dossier de la chaise de +Caroline, sérieuse enfant à laquelle il conseillait l'enjouement +par son exemple; et on le voyait encore courir des jeunes gens, +qu'il ranimait par un sujet de discussion lancé au milieu de +leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à vous! échec +à la dame!</p> + +<p>Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur +des bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve +pour ranimer la soirée et faire diversion.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>—Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir.</p> + +<p>—Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela!</p> + +<p>Les mamans souriaient avec finesse.</p> + +<p>—Est-ce le nain jaune?</p> + +<p>—Non, messieurs, mieux que cela.</p> + +<p>—Est-ce l'as courant?</p> + +<p>—Vous ne devinez pas, mesdemoiselles?</p> + +<p>—Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas encore.</p> + +<p>—Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles.</p> + +<p>—Voyons, parlez, lui dit Léonide.</p> + +<p>—Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du +silence.</p> + +<p>Maurice sonna.</p> + +<p>Un domestique apporta une corbeille voilée.</p> + +<p>Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. +La corbeille contenait des gants, des éventails, des +écrans, des étuis d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, +des raquettes, des dessins, des livres, des boîtes de couleur, +mille petits bijoux de quincaillerie.</p> + +<p>—Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une +loterie tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car +on y gagne toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce.</p> + +<p>—Oh! c'est charmant, quel bonheur!</p> + +<p>Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les +mères payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur +leurs lèvres la complaisance de Maurice.</p> + +<p>—De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la +résignation à celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant +qu'elles le mériteraient.</p> + +<p>—Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice.</p> + +<p>—Nous verrons cela.</p> + +<p>—Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce +tapis, touchez dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, +Léonide, je vous charge de nommer la personne à qui cet objet, +invisible à tous, sera dévolu. Du silence!</p> + +<p>C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille +de M. Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, +et, soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là,<a name="page_126" id="page_126"></a> +car il était partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la +corbeille.</p> + +<p>Léonide commença à nommer les lots.</p> + +<p>Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. +On courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; +on le retournait de cent façons. Des cœurs battaient, des applaudissements +accompagnaient les meilleurs lots.</p> + +<p>Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.—Le +regard de monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes +pas heureux, mon enfant, vous le savez.»</p> + +<p>Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand +le voile étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le +vide, M. Clavier amena avec peine pour elle un lot plus volumineux +que les autres. On vit d'abord paraître un manche d'ivoire, +ensuite une baguette d'ébène, enfin une étoffe de soie blanche +et verte: c'était une ombrelle.</p> + +<p>C'est le plus beau lot: les bravos retentissent. Toutes les +jeunes demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'elles ont été moins +bien partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, +avec un tremblement nerveux mis naturellement sur le compte +de la joie, reçoit l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, +tremblante et décolorée, auprès de M. Clavier.</p> + +<p>—Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que +vous perdîtes l'automne dernier dans la forêt. On dirait la +même.</p> + +<p>La remarque est faite par M. Clavier: elle achève l'abattement +de Caroline.</p> + +<p>Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir.</p> + +<p>Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaux +sur les épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci +rendent à leurs mères, les domestiques allument leurs falots +dans l'antichambre.</p> + +<p>Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose +dans Chantilly: on entend la neige bondir mollement sur la +pelouse.</p> + +<p>Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la +bougie mourante, Léonide réfléchit profondément.</p> + +<p>Caroline de Meilhan non plus ne dort pas.<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<p>Quelques semaines après cette soirée, M. Clavier s'acheminait +selon son habitude vers la grille du jardin pour la fermer, +quand l'afficheur public vint coller un placard contre l'un des +piliers de la porte.</p> + +<p>Comme la vue de M. Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il +allait être nuit, il fut obligé, pour savoir le contenu de l'affiche, +d'avoir recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline.</p> + +<p>A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, +et lut d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la +littérature municipale, ces premières lignes:</p> + +<p>«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la +peine de mort le nommé Édouard de Calvaincourt...»</p> + +<p>Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent: +elle est obligée de recommencer une lecture dont l'impression, +quoique profonde, s'explique en pareil cas par la sensibilité la +plus commune:</p> + +<p>—Ne vous effrayez point, Caroline; cet arrêt n'a pas encore +reçu peut-être son exécution.</p> + +<p>Elle reprend:</p> + +<p>«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la +peine de mort le nommé Édouard de Calvaincourt pour avoir +attisé la guerre civile en Vendée, et conspiré à main armée +contre l'État.»</p> + +<p>Le poignard entra deux fois dans le cœur de Caroline, de +plus en plus défaillante, près de se trahir par l'excès de la +douleur.</p> + +<p>Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de +notoriété publique que le condamné était, depuis plusieurs +mois, caché dans l'arrondissement de Chantilly, et que tout +habitant devait s'attendre à l'estime du gouvernement et de ses +concitoyens s'il découvrait le coupable dans sa retraite pour le +livrer à la justice.</p> + +<p>—L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, +pour dénoncer un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle +donc plus aujourd'hui mettre une tête à prix! le prix du sang +s'appelle estime!</p> + +<p>Des pleurs!—sans doute, c'est noble! c'est dû au malheur!—Pleurez, +mon enfant! J'aime à vous voir ainsi; quand on donne<a name="page_128" id="page_128"></a> +des larmes à ceux qui ne nous sont rien, on répandrait son sang +pour ceux qu'on aime.</p> + +<p>Mais ils le dénonceront! on a toujours dénoncé: plaie humaine +impossible à fermer. Ce soir, avant demain, le bruit +courra dans les campagnes que le gouvernement donne un million +à qui ramènera le fugitif. Un million! on vous jettera six +francs, misérables! comme pour une tête de loup.—A tout +prendre, six francs valent encore mieux que l'estime des gouvernements +et des citoyens qui encouragent les délateurs.</p> + +<p>Qu'il vienne ici! que le sort le pousse à notre porte.—Je +veux qu'elle reste ouverte désormais—et il verra le cas qu'on +fait ici des ordres du gouvernement. Le dénoncer! mais la maison +sera à lui, notre table, mon lit, notre vie pour le défendre. +Oh! qu'il vienne! qu'il vienne!</p> + +<p>Pas de pleurs! pas de pleurs! Caroline! du mépris,—pas +du mépris,—il va faire nuit, suivez-moi! Commençons notre +tâche.</p> + +<p>Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur +de l'affiche, il lui dit:—Déchirez sans peur, mon enfant, +déchirez!</p> + +<p>L'affiche fut enlevée.</p> + +<p>—Aux autres maintenant.</p> + +<p>Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. +Au bout d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans +tout le bourg.</p> + +<p>Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline; +pendant longtemps elle fut saisie d'un tremblement +convulsif qui ne cessa que par l'épanchement de ses sanglots et +de ses larmes.</p> + +<p>M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du +jardin et du salon, il passa la nuit à écouter si aucun pas ne +foulait en fuyant le chemin tracé par son inquiète générosité.</p> + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<p>Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en +gravissant, sur un des côtés, la grande route de Chantilly à +Paris.</p> + +<p>Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que<a name="page_129" id="page_129"></a> +pénible, les chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par +leurs naseaux.</p> + +<p>—N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque +distance. Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton +de Léonide. Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière +fois.</p> + +<p>—C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets?</p> + +<p>—Diable! j'avais recommandé pourtant à ma sœur de les +mettre sur la table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; +elle n'en aura rien fait. C'était la clé de l'armoire +qu'elle n'avait pas d'abord; ensuite... mais, arrêtez, Joseph.</p> + +<p>Le cocher arrêta.</p> + +<p>—Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il +y aurait quelque imprudence à la parcourir sans précaution?</p> + +<p>—Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. +Passant et repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions +fort bien être attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme +une autre.</p> + +<p>—Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher +les pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!—nous sommes +déjà loin,—songe. Bah!</p> + +<p>—Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, +cependant, que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a +été arrêtée à Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, +la caisse des contributions n'allait pas directement +chez le receveur général. Le percepteur en est encore malade.</p> + +<p>—Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les +heures qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly.</p> + +<p>Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture +rentra dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui +de Maurice, qui descendit seul.</p> + +<p>—Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les +pistolets. Je n'éveillerai même pas Léonide.</p> + +<p>Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra.</p> + +<p>Toutes les lumières étaient éteintes.</p> + +<p>Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table +où Léonide devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas.</p> + +<p>La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre +à coucher dont il avait la clé sur lui.</p> + +<p>Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de<a name="page_130" id="page_130"></a> +peur d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya +de chaise en chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et +avec la précaution la plus attentive, il glissa presque sans frottement +la clé dans la serrure. La clé cria,—maudite clé!—Une +pression plus dure, un coup sec du poignet, assourdit le +cri.—Un tour de gagné.—L'armoire était fermée à deux tours! +Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle éprouverait un +effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été bien plus +simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit +cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou +ouvrir alors, c'était s'exposer à produire le même bruit.</p> + +<p>Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu +et l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été +fermée, les pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant +tous les échos de l'appartement.</p> + +<p>—C'est moi!—c'est Maurice!—Ne t'effraye pas, c'est moi. Je +prenais mes pistolets,—Léonide, c'est moi.—Et, en répétant +une troisième fois c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa +femme, tout en tremblant de la peur qu'il doit lui avoir causée; +peur si forte, qu'il ne l'entend ni se plaindre ni respirer.</p> + +<p>—Serait-elle évanouie?</p> + +<p>Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le +lit n'est pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. +Il se porte vers l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement +le cloue.</p> + +<p>—Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!—Au +jardin?—Et que faire? il y a trois pouces de neige. +Au salon? j'en sors.—Dans sa chambre? j'y suis.—Nulle part.—Où +donc?</p> + +<p>Mais alors?—Oh!—non l'idée est absurde,—la supposition +atroce. A quoi bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, +comme de coutume, jusqu'à l'entrée du caveau; j'en ai moi-même +fermé la trappe. La trappe est donc fermée, je ne suis +pas fou.—Bien.—Mettons de l'ordre dans mes idées.—Ses tempes +battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses genoux +cognaient, en se heurtant, le bois du lit.—En vérité, je me +trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?—je +n'y suis plus.—Je les ai sous le bras et je les cherche.—C'est +bien.—Maintenant, je vais descendre.—Elle aura été... +sans doute... à quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit +qu'elle était allée?... Oh! que je me fais du mal inutilement!<a name="page_131" id="page_131"></a> +Mais c'est honteux... quelles pensées! Assurons-nous: ce n'est +qu'un pas. La trappe est dans la salle à manger; et si elle est +ouverte, alors...</p> + +<p>La trappe était ouverte.</p> + +<p>Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une +lucidité extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; +ils flambaient.</p> + +<p>La trappe était ouverte!</p> + +<p>Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de +la trappe élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle +du salon. Il plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. +La fraîcheur du caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; +Léonide est là-bas: sa femme!</p> + +<p>Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la +tête bruyante, la main armée.</p> + +<p>La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir +serpenté sur les trois marches de communication du pavillon +au caveau.</p> + +<p>Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, +en allongeant la tête: il monta la première.</p> + +<p>Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers +ces rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa +face aux carreaux.</p> + +<p>Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, +par le jeu de leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: +c'étaient bien un homme et une femme: c'étaient, à ne +pas en douter, Léonide et Édouard, mais non tels que la projection +naturelle devait les montrer. Jamais corps ne s'étaient +dessinés dans des proportions si colossales, si monstrueuses. +La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de l'autre, +comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements +renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent +sur le carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer +de la nature de cette déception qui le narguait dans le moment +le plus horriblement positif de sa vie.</p> + +<p>Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui.</p> + +<p>Décidément il allait frapper, se faire ouvrir.</p> + +<p>—Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse +rare! J'entrerai le chapeau à la main.</p> + +<p>Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir +la trace de son haleine sur les carreaux.<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>—Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné +à mort, je le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... +voilà ma récompense.—Le tuer!—ce n'est pas +assez.</p> + +<p>Et si je le dénonçais!</p> + +<p>Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice.</p> + +<p>—Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le +dénonce. Consolante idée!—L'hospitalité? dira-t-on.—Et l'adultère? +répondra-t-on.—C'est vil, la délation; c'est donc beau +ce qu'il fait?</p> + +<p>Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme +ses pistolets.</p> + +<p>—Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à +ma porte, le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le +faire arrêter; dans une heure il sera sur la route de Paris, +enchaîné, demain à la conciergerie du Palais; c'est cela!</p> + +<p>Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. +A la dernière, une crainte le frappe.</p> + +<p>—Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... +longs et écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne +me tiendra pas quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, +quand elle me demandera comment et pourquoi je fais saisir +un homme que j'ai reçu chez moi, que j'ai moi-même caché? +Oh! non, je ne sortirai jamais de cet inextricable mélange de +ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. Voilà! l'un et +l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire?</p> + +<p>Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne +manque plus qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, +tout mon sang pour une résolution!</p> + +<p>Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine +du caveau s'ouvre.</p> + +<p>Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit +cesse; la porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se +rencontrera sur son passage!—elle ou lui!</p> + +<p>Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes +ombres grotesques derrière les implacables carreaux.</p> + +<p>Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: +il est déjà là-haut.</p> + +<p>Cet habit est celui d'Édouard.—Il le reconnaît bien. Que +veut dire ce vêtement jeté avec des éclats de rire?—En sont-ils +maintenant à l'orgie?<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>—Les dénoncer? non!—Mais... Et il exhale un soupir de +victoire.—Puis il rit comme un malade dans ses rêves,—mais...</p> + +<p>Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux +montres en diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues—et +il les glisse dans les poches de l'habit d'Édouard.</p> + +<p>Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un dénonciateur:—je +suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a +volé. Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. +Que répondra-t-il? Qu'il se nomme:—et son nom seul le dénonce. +Qu'il taise sa famille:—et il est condamné comme +voleur!—Comme voleur!</p> + +<p>Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.—Édouard +m'a fait infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret +le déshonneur à mon front; en m'abaissant, je le lui marque +publiquement à l'épaule.</p> + +<p>Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les +lèvres ce cri:—Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon +appartement!</p> + +<p>Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés +chez moi; à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un +jeune homme si riche m'a volé de semblables misères? et si +le vol est prouvé sans qu'on y croie, tout sera découvert!—alors +ma vengeance reste ignoble, inutile et petite.</p> + +<p>Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à +son projet de déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira +de l'habit ce qu'il y avait mis et redescendit de nouveau le déposer +dans le caveau, à la porte du pavillon.</p> + +<p>Se résumant froidement,—il se dit: Deux moyens me restent: +la tuer et m'exiler pour jamais de la France, perdre ma +position, ma fortune, mon existence,—ou me taire: renvoyer +Édouard sans rien lui laisser soupçonner,—garder ma femme... +comme tant d'autres. Je croyais que cela était impossible sans +mourir.</p> + +<p>Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se +poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, +confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la +lampe. Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre +cet horrible cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, +aux battements de son cœur, aux indécisions de son désespoir, +il gravit une dernière fois les marches du caveau, traversa le<a name="page_134" id="page_134"></a> +salon, descendit au jardin, en ferma la petite porte, et monta +dans la voiture où Victor s'amusait à siffler aux chauves-souris.</p> + +<p>—J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor?</p> + +<p>—Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes.</p> + +<p>Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent.</p> + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<p>Maurice, à sa première sortie, était à peine monté en voiture +avec son beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au +pavillon d'Édouard: ce qui explique la scène du chapitre précédent.</p> + +<p>Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle +en avait l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de +revenir, une fois parti. La fatalité avait amené le reste.</p> + +<p>Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de +son mari, et qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti +de quitter Chantilly sans se venger, son entrevue avec Édouard +ne pouvait figurer qu'ici.</p> + +<p>—Vite! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite!—Tenez, +voilà pour vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. +Voyez! c'est superbe; de l'hermine partout. Mais nous +admirerons plus tard. Dix heures déjà! cinquante minutes pour +nous rendre à Senlis; il sera près de onze heures quand nous +arriverons. Hésiteriez-vous, Édouard?</p> + +<p>—Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant +son bonnet pour le remplacer par le casque hongrois ombragé +d'un long panache; moi! mais je souscris à tout ce que vous +voulez, Léonide. Souffrez cependant que je vous rappelle le +danger que vous courriez si vous étiez reconnue. Vous n'êtes +point,—convenez-en,—d'un caractère à vous contenter du +plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous +venger... Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne +pas vous trahir sous le masque, je n'en croirais rien.</p> + +<p>—Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit +Léonide d'un ton railleur; mais continuez vos conseils.</p> + +<p>—N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour +vous et pour une autre personne l'occasion d'une rencontre<a name="page_135" id="page_135"></a> +fâcheuse au lieu d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront +des propos dont vous ne serez point avare? Je frémis à l'idée +que Maurice peut tout savoir demain à son retour de Paris. +Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, c'est mal, et je ne raisonnerai +pas ma position; mais déshonorer avec cet éclat, c'est +inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, Léonide, que +vous comprissiez cela.</p> + +<p>—Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! +Restez donc ici; qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous +avoir assuré que ma vengeance serait dédaigneuse, froide. +Raisonnez donc à votre tour. Si j'avais le projet de pousser plus +loin la colère, viendrais-je éveiller d'avance vos craintes? Après +tout, il y a une distance si grande entre les propos que la liberté +du bal autorise et ceux que les convenances défendent, +qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. Édouard, +je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de +respect que je me dois.</p> + +<p>—Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui +assure que madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le +respect, ne vous entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, +elle se défendra; elle parera la malice par l'injure. La +langue du bal est si déliée, le masque conseille tant de hardiesse, +le déguisement inspire tant d'oubli, que vous vous enivrerez +vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je redoute +tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces +petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal.</p> + +<p>—Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec +le panache d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé +sur la table,—dans ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau +et collait son visage aux carreaux de la porte vitrée,—capitulons. +Combien d'heures voulez-vous que nous passions au +bal de Senlis, Édouard?</p> + +<p>—La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? +Est-ce que dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour +produire le ravage d'une année? Nous irons au bal, mais à condition +que vous ne parlerez à personne.</p> + +<p>Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son +consentement, Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit +les deux mains de Léonide et lui dit:</p> + +<p>—Y souscrivez-vous?</p> + +<p>C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient<a name="page_136" id="page_136"></a> +découpé, sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice +avait vainement cherché à définir. Cette coiffure militaire et +la longue robe à queue de Léonide étaient étrangement grossies +et défigurées par leur projection. On sait les exagérations de +l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur qui n'aperçoit que +l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, s'il est +exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus +naturel.</p> + +<p>Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard +la peine mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner +au bal, elle n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses +résistances opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit +depuis la soirée où Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en +recevant l'ombrelle gagnée, le nœud d'une intrigue. A ne pas +en douter, c'est à Caroline qu'appartenait l'ombrelle; mais avec +qui était-elle dans la forêt, lorsqu'elle l'avait perdue? Avec +Édouard? c'est impossible, avait d'abord pensé Léonide. Mais +comme en matière de rivalité, dès qu'une femme dit: C'est +impossible, elle doute déjà, si elle ne croit fermement, Léonide +se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, pour arracher +à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse supposition.</p> + +<p>—Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient +à ceci: «Vous n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua +Léonide d'un ton presque blessant, je sais mieux que vous ce +qui vous rend si timide, ce que vous n'osez vous avouer.</p> + +<p>Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa +sa peur que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide +sait tout, elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je +l'aime.»</p> + +<p>—Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie +que dans d'autres.</p> + +<p>Édouard fut soulagé.</p> + +<p>—Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle +d'un mari, recule devant le danger de s'enrhumer en traversant +une forêt, ou devant celui de soutenir de sa présence la +faiblesse d'une femme. On a beaucoup d'exemples de ces contrastes +de bravoure et de mauvaise peur. Je n'oublie pas ensuite +que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les recherches de +la police politique, il ne faille apporter beaucoup de circonspection +à sa conduite.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>—Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. +Nous avons trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. +Mais, en effet, ce costume hongrois est magnifique, votre robe +de Bohémienne est divine; on jurerait que l'enfer l'a brodée de +toutes ses langues de feu. Approchez que je l'admire. Mais +prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez reconnue +rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher sous +une mantille un peu ample.</p> + +<p>—Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant +Édouard; as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de +m'accompagner à Senlis par la crainte des dangers que tu ne +saurais manquer de courir? Mais je n'aurais aucune estime de +toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas qu'en t'accablant de +ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais plus, et que +l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale n'atteignît +ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait +accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous +jouerions à ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, +qu'une soirée consacrée à un combat d'épingles et de coups +d'éventails. La perfidie des femmes est infinie. Qui nous assure, +Édouard, que madame Lefort ne te sait pas caché chez moi? +De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le trajet +de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le +dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner +du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous +deux? d'elle ou de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête +proscrite et condamnée. Quelles effrayantes paroles pour moi, +Édouard, que celles qui tonneraient ainsi à nos oreilles: «<i>Je +te connais, Édouard de Calvaincourt!</i> Ce ne serait autre chose +que le bourreau masqué. Non, restons; non, il n'y a pas de +femme assez froide, assez corrompue de cœur et vide de tendresse, +pour traîner au bal un homme, son amant, lorsqu'on se +trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je voulais +t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.</p> + +<p>Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. +Elle aimait à lui faire sentir les palpitations de son +cœur à travers le juste corsage de satin étoile de paillettes +d'argent qui complétait si avantageusement son costume de +Bohémienne.</p> + +<p>—Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce +à mon tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques<a name="page_138" id="page_138"></a> +ne sont plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai +pas que ma vie n'est rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer +de toi, elle aurait déjà un assez grand prix à mes yeux, +sans parler du désir aussi beau que j'aurais de la perdre dans +une bataille pour la cause à laquelle je l'ai vouée. Ne me +parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains ignobles +de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma parole +sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera +assez hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. +Ma vie sera dans ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre +de toi à ce prix.</p> + +<p>—Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet +essai; le silence même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; +il éveillerait les soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait +épais et plus on chercherait à le percer. Dans les bals de +province, les masques sont transparents; on ne se cache derrière +un faux visage que pour avoir la vanité de se faire nommer +sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise sa voix que +pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une spirituelle +moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est une +politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que +nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. +Nous serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à +jour par des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous +de notre silence, quand nous serions au milieu +de cette atmosphère de chaleur et de liberté dont tu parlais +tantôt, où l'on s'exhale avec l'abandon qu'inspire un costume +qui donne le change à celui même qui le porte, où nous ne +croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, moi qu'une +Bohémienne? Penses-tu,—moi j'en frémis,—que le pierrot +qui te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur +du roi, que le polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte +serait l'inspecteur des prisons, et que le paillasse enfin serait le +greffier qui enregistre les jugements condamnant à la peine de +mort pour crime de guerre civile?</p> + +<p>—Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous +ne serons plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce +sont dix contredanses perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, +et il ne sera pas dit que nous l'aurons été pour rien.</p> + +<p>Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon +et jeta dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable,<a name="page_139" id="page_139"></a> +l'habit qu'il quittait, et que Maurice ramassa au plus +haut degré de colère et de désespoir.</p> + +<p>—Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me +faisant réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir +eu une occasion dans ma vie,—ne fût-ce que pour en rire dans +ma vieillesse,—où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, +avec le greffier qui avait ma sentence de mort dans la +poche, et des officiers de gendarmerie, porteurs de mon signalement.</p> + +<p>Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, +étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux +déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent +à danser le galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils +tombèrent essoufflés sur la causeuse.</p> + +<p>C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, +dut voir tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre +qui l'avaient exaspéré.</p> + +<p>Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination +qu'elle emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion +dont celui-ci ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement +plié. Offert avec le sourire qui accompagne une faveur, +il fut reçu avec la même grâce et le même mystère. En interrogeant +le regard de Léonide, Édouard crut y lire qu'il s'agissait +d'un de ces cadeaux, trésors de L'affection, qui ont une modestie +inviolable, et il se montra au niveau de la réserve qu'on +attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus tard pour connaître +quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas sollicité. +Il le cacha sous son habit.</p> + +<p>—Et maintenant, partons, Léonide, partons!</p> + +<p>—N'oublions-nous rien, Édouard?</p> + +<p>—Parbleu si, mon amie: mes pistolets.</p> + +<p>—Tes pistolets!</p> + +<p>—Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et +cette petite boîte encore.</p> + +<p>—Que veux-tu en faire, Édouard?</p> + +<p>—Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser +des gendarmes.</p> + +<p>—Du poison! Édouard?</p> + +<p>—Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.<a name="page_140" id="page_140"></a></p> + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<p>Senlis.—Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire +vaciller le clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une +porte de la ville à l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, +mais dominé pourtant par le grincement du char-à-banc +non suspendu. Pour la solennité du jour, on a sorti de la remise +tout ce qui a forme humaine de voiture: diligences détournées +de leur ligne de direction; tapissières qui rapportent +le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de Compiègne; +landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui sentent +leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas d'originalité; +mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler +à la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont +l'ornement ont l'air d'autant de nouvelles mariées. La province +en est encore au bouquet de fleurs d'oranger.</p> + +<p>La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante +de lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de +suite que les frais de luminaire sont à la charge des contribuables, +si la disposition des flambeaux est abandonnée au bon +goût des receveurs. C'est à la fois prodigue et détestable. Par +une alliance profane, les candélabres des loges maçonniques +et des paroisses de la ville ont été recrutés et accouplés pour +embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la bobèche +au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui +les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées +commencent à déboutonner leur habit à la française: la +tenue plie devant la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur +sur le passepoil du collet; les épées d'acier fondent dans +le fourreau.</p> + +<p>Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafraîchissements +après la cire: on dirait que l'administré se venge +d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre +l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied +glisse dans la crème.</p> + +<p>Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de +magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle +le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapissier +ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour déguiser<a name="page_141" id="page_141"></a> +les emprunts faits à tous les établissements publics, afin +de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse +qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination +quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti +de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les +rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la sous-préfecture, +et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil +municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent +la dureté des bancs du tribunal de première instance. +Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des +solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, +aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de +la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts +de la salle de jeu.</p> + +<p>En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe +décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le +répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges succèdent +les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées +succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense +de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé +devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite cette +enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs +de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus +de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, +de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant +n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se +rappelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser +l'impôt.</p> + +<p>On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. +Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf +qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, +l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses +entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes +qui, autant hardies que belles, se sont délivrées de la contrainte +du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus +sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles +qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, +ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités +impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a +pas travestie et d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement +enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que<a name="page_142" id="page_142"></a> +de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Les jeunes +gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; +les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. +L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette +cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le +masque a inspirées!</p> + +<p>Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés +aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui +n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques +fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté +de son âge et l'étonnement de la retraite où elle est habituée +de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue +le but des remarques lointaines et rapprochées; on s'entretient +de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la +délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre +sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, +qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches +miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. +De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent +une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement +empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits haut-venus +à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de +l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. +On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque +instant reprise de son corps; le regard tourne comme un collier, +sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, +et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une +urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un +trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour +serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude +que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là +à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. +Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se +laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à +ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui +naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une +larme qui s'évapore en sourire: car tout est bien dans ce qui +est beau.</p> + +<p>M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés +à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette +charmante figure de jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales<a name="page_143" id="page_143"></a> +têtes à la Danton, aussi forte, mais plus intelligente +que les types militaires qui nous sont restés de la génération +impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures +balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; +bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques +signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la +mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes +de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche +fendue d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, +ce qui manque encore à la dignité des tête impériales, c'est le +caractère d'une noble origine: elles viennent d'en bas, ce +sont des têtes de halle où la révolution alla les prendre. Aussi, +mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour +français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons +vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur +pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs +de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers +barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.</p> + +<p>Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; +tout s'y trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans +les yeux. Appelez ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, +et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la +Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une +poche la mèche du canon de leur section, et dans l'autre leur +discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands +orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats +lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les +vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens +de la primitive société; des sujets d'étonnement et +de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. +La science politique les classe comme la science anatomique a +classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce +sont les <i>hommes conventionnels</i>.</p> + +<p>L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle +tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, +poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme +de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le +mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités +locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines +de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre +par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier trait<a name="page_144" id="page_144"></a> +nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président +du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, +assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la +joie générale par un travestissement coupable.</p> + +<p>Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide +et Édouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; +chacun de son côté, par arrangement convenu, va poursuivre +ses chances d'amusement.</p> + +<p>Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son +regard s'est croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est +à deux pas d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... +si le masque tombait du visage qui se cache!... Quel coup de +poignard la jalousie n'enfoncerait-elle pas dans le cœur de +cette enfant, si étrangère à la violence des passions, venue au +bal avec le même calme dont elle jouit lorsqu'elle se promène +sous les vertes allées du bois de Chantilly! Cette pensée importune +comme un remords la raison d'Édouard. De quel droit, +après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une jeune +fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se +joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un +bras encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être +puni, afin de se rappeler éternellement sa faute par la douleur +du châtiment. Il désirerait presque qu'un rival d'un instant +l'effaçât pendant cette soirée de l'esprit de Caroline; ses torts +auraient du moins quelques torts à se reprocher: ils seraient +quittes. Mais avoir tout le fardeau d'une infidélité à supporter en +face d'un visage sincère qui n'aura pas même demain au réveil +la tristesse du doute! Quel supplice! s'il n'existait, pense +Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher d'elle, à +lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce bal +pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: +pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; +mais cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer +sa présence que pour mieux tromper, ne serait-ce pas +d'une faute faire un crime? Tout dire à Caroline, lui confesser +l'infidélité, lui en détailler l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne +serait-ce pas s'exposer à n'obtenir jamais de pardon? car il en +est d'impossibles.</p> + +<p>Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas +perdue.</p> + +<p>Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de<a name="page_145" id="page_145"></a> +punition le cœur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline +préfère la conversation de quelques personnes qui l'entourent +au plaisir de la danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. +Elle ne s'éloigne pas de M. Clavier.</p> + +<p>Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, +de manière à laisser dégarni un côté de la salle, tandis que +l'autre s'encombrait, éveilla l'attention d'Édouard.</p> + +<p>Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de +nouveaux groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait +respecter avec sa latte un officieux arlequin, sa hardie +Bohémienne qui débitait avec effronterie la bonne aventure à +tous ceux qui tendaient la main.</p> + +<p>Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis +quelques minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne +avait méchamment raconté le passé au lieu de l'avenir, +étaient retournées un peu décontenancées à leur place, meurtries +au cœur de quelque bonne vérité: «A votre tour! mesdames,» +disaient-elles aux autres avec malice.</p> + +<p>Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les +oracles, offraient la main, mais non sans hésiter.</p> + +<p>Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons +de son masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il +observa.</p> + +<p>Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans +l'ovale magique, et, retroussant ses manchettes brodées, elle +abandonna sa petite main de dix-huit ans à la devineresse.</p> + +<p>Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour +laisser un passage aux têtes les plus impatientes de voir.</p> + +<p>—Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A +ton âge, de quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues +des serments de fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si +grand mal, si tu les aimes tous les deux?</p> + +<p>—C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.</p> + +<p>—Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta +main; elle est trop jolie pour qu'on la coupe.</p> + +<p>Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:—Calme-toi. +J'ai dit: Deux hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, +tu trompes l'autre. L'oracle est-il si menteur pour cela!</p> + +<p>—C'est encore faux?</p> + +<p>—Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe!</p> + +<p>Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse<a name="page_146" id="page_146"></a> +basque jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle.</p> + +<p>Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour +cette malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était +loin de partager l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la +salle à écouter Léonide. A l'empressement qu'on apportait à +encourager l'ivresse de ses propos, il jugea que la médisance +mourrait si personne n'y prêtait complaisamment l'oreille. +Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge n'est +possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.</p> + +<p>—Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite +charmante femme déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, +grotesque pierrot, déposa dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on +le ferait du gracieux fardeau d'un enfant.—Lis dans ma main, +Bohémienne!</p> + +<p>—Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière +et en riant follement aux éclats; oh! dans ta main!</p> + +<p>—Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?</p> + +<p>—C'est que je ne l'oserais jamais.</p> + +<p>—Ne serait-elle pas assez blanche?</p> + +<p>—Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que +j'aie touchée de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.</p> + +<p>On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient +dans l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine +pluie bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on +se criait d'un bout de la salle à l'autre bout:</p> + +<p>—C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.</p> + +<p>—Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille!</p> + +<p>—Non, elle est plus grande.</p> + +<p>—Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de +femme d'inspecteur forestier? Comparons.</p> + +<p>Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître +de poste retiré à Vineuil, tout simplement.</p> + +<p>—Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure.</p> + +<p>—Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.</p> + +<p>—Elle parle vite comme elle.</p> + +<p>—Elle rit comme elle.</p> + +<p>—C'est elle! On te connaît, Bohémienne!</p> + +<p>—Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. +Et la confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra +universel, sur cette observation de la Bohémienne.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent +que sur un point incontestable: la Bohémienne était une +éblouissante brune.</p> + +<p>—Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne.</p> + +<p>—Dans tes doigts, petite mère.</p> + +<p>—Dans mes doigts?</p> + +<p>—La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut +s'éloigner. Elle avait enfin compris.</p> + +<p>Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, +s'avança brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était +derrière elle.</p> + +<p>Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa +poche.</p> + +<p>Édouard se plaça derrière cet homme.</p> + +<p>—Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient +de lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...</p> + +<p>Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, +ceux-ci la forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, +et à offrir de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient +constitués les exécuteurs de ses burlesques réquisitoires.</p> + +<p>—C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, +continua solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu +es baronne de Haut-Lieu.</p> + +<p>—Très-bien! Après, Bohémienne?</p> + +<p>—Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. +Perplexité de la science: dans la paume je vois un blason, et +au bout de ce doigt un dé à coudre... Est-ce la lingère Louise +Bougival ou la baronne de Haut-Lieu que je dois prophétiser?</p> + +<p>L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif +tout ouvert de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous +le cordon du masque de Léonide. Le masque allait tomber.</p> + +<p>Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet +qui l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.</p> + +<p>Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se +retourne; sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez +d'un monstrueux polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu +n'ayant point d'issue, elle s'exhale par des gestes dont la foule +ne saisit que le côté comique. Furieux, il tire par les larges +plis de sa robe en dehors de la mêlée madame la baronne, lui<a name="page_148" id="page_148"></a> +jette un manteau sur les épaules, et, jurant, menaçant, pleurant, +ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de poudre, +dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une voiture +à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis.</p> + +<p>Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur +les membres d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir +tomber le masque de Léonide, et chacun reconnaître dans cette +femme, qui en avait déjà immolé tant d'autres en public, +l'épouse de Maurice, le dépositaire du secret de tous, celle qu'il +a conduite, lui, à cet épouvantable spectacle. Sa fermeté commençait +à l'abandonner. Un instant il fut tenté de l'emporter +par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que la malignité +de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se +la verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille +autres chances contre elle. Peu après il faillit compromettre +bien plus gravement celle qu'il cherchait à sauver de ses propres +excès. Dans un moment où Léonide portait, par une préoccupation +d'habitude, ses doigts à ses boucles de cheveux, geste +qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première syllabe +de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le cri, +sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé; +elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage.</p> + +<p>C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, +loin de reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, +se faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison +en était facile; le secret qu'elles tenaient le plus à garder +n'était connu, selon elles, que de deux ou trois personnes dont, +après Dieu, l'impénétrabilité était la moins suspecte. Elles abandonnaient +le reste aux feuillets de la magicienne: il en résulterait +du rire, point de scandale; on se risquait. Le raisonnement +était faux autant que périlleux: on sait pourquoi.</p> + +<p>Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, +que le sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, +le juge de paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, +avaient déserté les alentours de la cheminée pour venir +rire et s'amuser, comme de simples mortels, au sein de la population +du bal. Eux aussi faisaient galerie à Léonide.</p> + +<p>Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les +figures pour l'acquit de leur archet.</p> + +<p>La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. +Tout aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles,<a name="page_149" id="page_149"></a> +vanités blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle +tenait tête à tout. Depuis longtemps les perspicacités les plus +subtiles avaient renoncé à deviner quelle était la femme ou +plutôt le démon caché sous ce gracieux costume de Bohémienne. +Heureux de la satisfaction de ses administrés, le sous-préfet +encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le colonel +de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre. +En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers +placés à la porte d'entrée.</p> + +<p>Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait +l'âge, une jeune personne, déguisée en laitière suisse, tendit la +main à la Bohémienne.</p> + +<p>—Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: +ne va pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. +Cet honorable Pluton est un père, et cette laitière sa fille.</p> + +<p>Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs +de tête et des gestes respectueux.</p> + +<p>—Voyons ta main, ma laitière?</p> + +<p>Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:—Il me +faut deux témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces +deux témoins sont ici, rassurez-vous.</p> + +<p>Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna +avec elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, +deux jeunes gens, en costume de ville, tous deux fort +étonnés du rôle qu'on les forçait de jouer.</p> + +<p>—Comédie complète, messieurs.</p> + +<p>—Voici le vieillard,—Léonide désigna le Pluton,—voici +le tuteur, le barbon, l'homme dont on attend la mort et +l'héritage...</p> + +<p>Pluton eut une faiblesse.</p> + +<p>—Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une +nièce.</p> + +<p>—Sa nièce, la voilà.</p> + +<p>—Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa +nièce; dans trois mois le monde dira: C'est sa femme.</p> + +<p>Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement +stupide. Le vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes.</p> + +<p>—Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle.</p> + +<p>—La folle ce n'est pas moi, c'est la sœur de monsieur, de ce +respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. +Si elle s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui<a name="page_150" id="page_150"></a> +apprendraient, ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet +de présenter une requête au tribunal pour la faire interdire +afin qu'elle ne laisse pas ses biens à sa vénérable servante.</p> + +<p>—Tu as donc parlé, mon frère?</p> + +<p>—Non, c'est toi!</p> + +<p>—Je n'ai rien dit.</p> + +<p>—Tu as tout dit!</p> + +<p>Les deux frères étaient prêts à se déchirer.</p> + +<p>—Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle +la laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez +de sa sœur, et sa sœur sera mise en interdiction par ces deux +messieurs qui sont interdits.</p> + +<p>—Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce +vrai?</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton.</p> + +<p>Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.</p> + +<p>Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des +héritages.</p> + +<p>Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse +Léonide et la promène en triomphe autour du bal.</p> + +<p>Édouard se ronge le cœur.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert +à Édouard, qui avait de grandes raisons pour ne lier conversation +avec personne, que cette dame mériterait une correction? +C'est sans doute quelque délurée de Paris qui d'avance aura +fait espionner le canton pour venir ensuite le dénoncer ici.</p> + +<p>Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.</p> + +<p>—Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes +particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le +visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.</p> + +<p>Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.</p> + +<p>—Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer +quelque bon mensonge qui remplirait le même but? Il serait +trop rigoureux, vous comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le +compte de cette femme pour la punir. Le propos qui la bâillonnera +sera le meilleur. Elle est tellement abandonnée ici, que +je lui cherche depuis une heure l'ombre d'un défenseur; si son +insolence finissait par en nécessiter un, je ne vois pas qui se +lèverait.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son +isolement pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce<a name="page_151" id="page_151"></a> +serait répondre par une vengeance de femme. J'aime mieux +croire, continua Édouard d'une voix sourde, que monsieur +serait le premier son défenseur si une colère assez basse +blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez +abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à +ramasser son masque. Qui touche à un masque touche à tous; +au vôtre, monsieur, au mien. Nous ne sommes, je pense, d'un +caractère, ni vous ni moi, à permettre ces libertés.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le +vengeur des blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal +a ses libertés que je respecte; ma proposition n'était qu'une +plaisanterie; au bal, elles sont permises aussi.</p> + +<p>Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.</p> + +<p>Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide +à Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi +que M. Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard +et la jeune fille se partageaient la surprise que leur causait +l'intarissable fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, +de sourires contraints, de silences sarcastiques, dont ils +étaient sillonnés, éblouis et étourdis. C'était un monde tout +aussi nouveau pour l'innocence septuagénaire de M. Clavier +que pour l'ingénuité de Caroline; ils auraient rougi l'un et +l'autre s'ils avaient tout compris. Ils s'amusaient tout simplement.</p> + +<p>Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs +mains à Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce +triple courage. On se monta sur les épaules, on s'étagea, on se +disputa un angle de tabouret pour recueillir des fragments de +la nouvelle méchanceté qui allait probablement éclater.</p> + +<p>—Toutes trois fort jolies, sœurs toutes trois, que voulez-vous +savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel; +suivez-moi.—Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme +une avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une +croisée; on vit le ciel.—Regardez ces étoiles.—Son doigt +était levé.</p> + +<p>Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur +le perron du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, +au niveau du mur de clôture, la ligne des équipages avec +leur cordon de lanternes allumées.</p> + +<p>—Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le <i>Cocher</i>, elle a présidé +à la naissance de votre père; celle-là, c'est la <i>Bacchante</i>, votre<a name="page_152" id="page_152"></a> +mère est sous sa protection immédiate; vos maris sont dans <i>la +voie Lactée</i>, et le bon sens de ceux qui me consultent est dans +la lune.</p> + +<p>Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par +de gracieux compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans +la tête de chacun, Léonide se ménageait de nouvelles victimes +ainsi que l'appui des rieurs, appui plus précaire de quart +d'heure en quart d'heure, car il était aisé de voir que le bal était +déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur l'opportunité de +plus longues révélations.</p> + +<p>—Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de +la salle, pour nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances +de ce masque?</p> + +<p>—Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient.</p> + +<p>—Oui! oui! elles nous amusent.</p> + +<p>—Place à la valse! assez de méchants propos!</p> + +<p>—Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne: +déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus +d'une peau à entamer.</p> + +<p>—Nous danserons!</p> + +<p>—Elle parlera!</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir.</p> + +<p>—C'est ce que nous allons entendre.</p> + +<p>Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: +<i>A vos places, mesdames! En avant deux!</i> ne ralliaient personne.</p> + +<p>Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, +élargit les groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse +main à Léonide:</p> + +<p>—Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant.</p> + +<p>—Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, +mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien.</p> + +<p>—Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu +noire, mais c'est fait pour toi; exerce ta sagacité.</p> + +<p>—Tu es maître de forges.</p> + +<p>—Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu +aussi à ce colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est +magistrat?</p> + +<p>Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide.</p> + +<p>—Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; +et, tout bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux<a name="page_153" id="page_153"></a> +pour toi que je divulgue ce que tout le monde sait que de dire +ce qu'il ne connaît pas? Tu es maître de forges et non mari jaloux, +soupçonneux, plein de projets, de vengeance, peut-être. +Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta femme et de te tuer; et tu +n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de la justice; tu es maître +de forges!</p> + +<p>—Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers +la galerie. Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses +bonnes prophéties.</p> + +<p>Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; +c'était plaisir à le voir.</p> + +<p>—Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est +qu'à mon confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.</p> + +<p>—Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en +lui frappant sur l'épaule.</p> + +<p>Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.</p> + +<p>—J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une +amie de la mienne.</p> + +<p>Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme +qui lui avait lancé cette idée; l'homme avait disparu.</p> + +<p>Édouard venait de sauver la vie à Maurice.</p> + +<p>L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, +et Édouard s'apercevant qu'une coalition de mécontents +menaçait de près l'incognito de Léonide, il jugea que le moment +était arrivé de la sauver à elle-même, à quelque prix que ce fût. +Il s'avança pour l'entraîner hors de la salle; un obstacle l'arrêta: +Caroline de Meilhan avait la main dans celle de la Bohémienne.</p> + +<p>Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son +bras tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. +Édouard sentit fondre son cœur dans sa poitrine. Dans ce moment, +à la haine profonde que lui inspira Léonide, il comprit +qu'il était faux qu'on pût aimer deux femmes à la fois. Il regretta +de n'avoir pas laissé faire justice au canif, lorsque la +baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant il aurait +le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant +sous les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.</p> + +<p>—Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette +ligne de la main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du +bois, bien sombre, bien silencieuse, bien longue, que tu aimes +à parcourir à minuit, quand la lune argente les clairs étangs<a name="page_154" id="page_154"></a> +de la reine Blanche. Ce milieu, entre ces autres lignes qui y +aboutissent, c'est le carrefour de <i>Diane</i>, où tu t'assieds avec +l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le rond-point des +<i>Lions</i>, où vous vous dites adieu!</p> + +<p>—Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher +maintenant? Oh! vivre entre une femme jalouse et un ami +déshonoré pour elle, c'est étouffer entre deux mensonges; c'est +à porter plutôt sa vie, ma vie sur l'échafaud qui la réclame. +Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta tête, Léonide, je ne +tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! n'y a-t-il +pas ton père aux cheveux blancs ici,—parle!—pour lui reprocher +son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au +dard de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.</p> + +<p>—Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, +plus pâle que son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes +te fatiguent, ce bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons +ces tristes réalités; nous n'accourons ici que pour nous +voler un amant; mais toi, tu ne connais cela que par les romans; +toi, tu es pure, innocente, bonne; tu es à la femme ce +que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à l'homme hypocrite, +ingrat et sans cœur, ce portrait,—Léonide, mit un médaillon +dans la main ouverte de Caroline,—ce portrait céleste, +angélique et malheureusement sans modèle.</p> + +<p>Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché, +répétant:—Ce portrait! ce portrait!</p> + +<p>Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon +portrait!</p> + +<p>Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; +la galerie était impatiente de le voir.</p> + +<p>Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets +engagés à sa ceinture, derrière les pans de son habit.</p> + +<p>Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie +remarqua qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de +main en main, accompagné d'éloges et de réflexions sur le +fortuné séminariste qui avait servi de modèle.</p> + +<p>—Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de +paix.</p> + +<p>—C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser +le médaillon dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: +c'est un cadeau de notre excellent archevêque.</p> + +<p>La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle<a name="page_155" id="page_155"></a> +produisit amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline +retourna à sa place sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait +pas saisi le moindre sens aux paroles de Léonide. Au bout de +ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il ajouta mentalement: +Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait plus; il était +pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la musique +qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la +gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il +apprendrait à Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez +lui. Après bien des projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta +au plus dangereux pour sa propre vie, décidé à ne plus +reparaître à Chantilly. Il écrirait un billet dans lequel il apprendrait +à son ami que la police ayant découvert sa retraite, +il était de sa délicatesse de changer de lieu de refuge. Édouard +se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à ces +deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.</p> + +<p>A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune +avance pour débiter sa science augurale: les mains avaient +plu par deux et par quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, +Léonide avait passé à des allusions qui ne laissaient +rien à faire à l'interprétation, son rôle avait été pris au sérieux: +on eut peur. Nul n'osait effleurer le cercle divinatoire; les +plus hardis se tenaient sur la défensive. Le rire était morne; +les mains se cachaient comme les consciences.</p> + +<p>—Enfin!</p> + +<p>Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide.</p> + +<p>D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner +avec elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit +de son mieux pour ne pas servir de plastron aux dernières +agaceries de la Bohémienne.</p> + +<p>La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte +de larmes qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, +elle fut placée, par violence, au milieu du cercle agrandi +prodigieusement par la lutte qui s'était établie entre elle et +Léonide.</p> + +<p>Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs +montèrent sur les chaises.</p> + +<p>Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée.</p> + +<p>De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée.</p> + +<p>On eût dit que le bal allait s'ouvrir.</p> + +<p>Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes<a name="page_156" id="page_156"></a> +toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère.</p> + +<p>La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était +grande sous le domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux +costume dont elle s'était parée moins pour se déguiser que +pour faire ressortir avec avantage la pureté de son teint. Mariée +depuis peu, elle avait encore la fraîcheur du pensionnat +sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était parfaitement +heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait +sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait; +plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance +toute raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne +ne jugea à propos de repousser l'avis, s'opposa à cette +mesure, objectant avec raison que la délicatesse de cette jeune +dame souffrirait plus de cette demande en grâce que de quelques +plaisanteries qu'il aimait à croire de peu de portée.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je +n'ai encore tué personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont +la voix tremblait. Que sais-je sur madame, que vous ne connaissiez +pas?</p> + +<p>Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter +le bal. Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée +au poteau des railleries de Léonide était la femme d'un négociant +en laines de Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle +Léonide lui avait juré de se venger dédaigneusement, +après tant de pressantes protestations.</p> + +<p>Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines +n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre +au milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et +surtout sur la pudeur de Léonide, femme comme toutes les +autres, plus méchante en théorie qu'en pratique.</p> + +<p>Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables +machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance +d'Édouard.</p> + +<p>Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes +d'entrée, mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides +les questions que lui adressaient les quatre gendarmes +de service, en manière de passe-temps.</p> + +<p>Léonide voulut parler.</p> + +<p>On écouta.</p> + +<p>Et quel silence! un silence d'échafaud.</p> + +<p>—Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux.<a name="page_157" id="page_157"></a> +Bel arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, +personne n'a vu tes fruits.</p> + +<p>—Obscur! obscur!</p> + +<p>—Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu +serais mère avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais +peu que tu cesserais d'être mère après t'être mariée.</p> + +<p>—L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de +la salle, nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.</p> + +<p>—Un flambeau!</p> + +<p>—Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide +en ramassant pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, +et en déposant sur les bras de sa victime une poupée de carton, +symbole accusateur de maternité, que les moins intelligents +comprirent.</p> + +<p>D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent +d'horreur, indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées +d'être aussi impitoyablement fouettées en public devant +leurs frères, devant leurs maris, et dans la réputation d'une +personne des plus honorées du pays.</p> + +<p>Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par +la malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de +souffrance sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là +une femme évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le +visage; là, une femme se précipitant vers la porte que, dans +son trouble, elle ne trouvait pas.</p> + +<p>Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition!</p> + +<p>Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui +dit: «Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur +souffle, comme le cauchemar sur le sommeil: A moi!»</p> + +<p>—A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré +qu'une à chacun: j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, +beau masque!</p> + +<p>Ne les devines-tu pas?</p> + +<p>La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es +pas une femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses +et fraîches parmi les hommes; de ces figures que le hasard a +voulu peindre en femme pour que la lâcheté s'y cachât mieux.</p> + +<p>Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle +à tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: +considère où tu es. Tu n'es pas une femme!</p> + +<p>Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à<a name="page_158" id="page_158"></a> +coup comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des +pâleurs répandues par toi sur tous ces visages bons et heureux, +de ces pâleurs dont les étrangers même ont souffert; tu as ri de +ces rougeurs qu'à peine la sellette des tribunaux fait monter +aux joues des prévenus: or, tu n'es pas une femme!</p> + +<p>T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, +tu n'es pas une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard +armé d'un mari, la présence d'un père, le voisinage sacré d'un +frère? rien, pas même le bras obscur, le visage masqué d'un +mercenaire, pas même la main française d'un inconnu pour +mendier ton pardon à ces dames, pour échanger son nom avec +nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas une femme!</p> + +<p>A bas le masque, monsieur!</p> + +<p>Voilà ma première prédiction, beau masque!</p> + +<p>Ne devines-tu pas la seconde?</p> + +<p>Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans +la salle se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce +ne devait pas être assez de tout ton sang pour payer le mal +fait à l'épouse à terre, le mal fait au mari debout. Monsieur, +vous êtes un lâche! Si vous êtes une femme à genoux! Si vous +êtes un homme, à genoux encore! car vous avez trop attendu +pour me prouver que vous étiez un homme.</p> + +<p>Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître +de vous comme je le suis, sans qu'aucune puissance au monde +vous enlève d'ici, que je vais vous arracher le masque et une +partie du visage, sans me soucier plus de l'un que de l'autre, +mais seulement afin que chacun découvre une place vivante où +cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton art +serait en défaut avec moi: garde ton visage!</p> + +<p>Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes.</p> + +<p>Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage +de la robe de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la +brutalité du geste, les pattes, les rubans et les agrafes.</p> + +<p>Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, +des ongles qui venaient de le déchirer.</p> + +<p>Léonide tomba sur Hortense.</p> + +<p>—Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!</p> + +<p>—Et moi, monsieur?</p> + +<p>—Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, +l'écume aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard.</p> + +<p>—Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom<a name="page_159" id="page_159"></a> +n'a rien à faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez +commode, monsieur, de connaître par moi cette femme; moi je +me trouverais lâche de me dévoiler lorsque cette femme s'est tue.</p> + +<p>—Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous +deux de moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation +que je me suis donnée.</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes un insolent!</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.</p> + +<p>—Je vous insulte.</p> + +<p>—Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que +tout le monde connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes +masqué et vous taisez le vôtre.</p> + +<p>—Mais sortons! Venez!... ou bien!...</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi +ne seriez-vous pas un assassin?</p> + +<p>Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard +en contractant le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son +visage, vous êtes heureux de n'être pas masqué!...</p> + +<p>—Pas si heureux que vous de l'être.</p> + +<p>—Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de +ce masque qui m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition +est atroce, monsieur; croyez qu'il y a un homme sous ce +simulacre étouffant; c'est parce que je ne suis ici ni le frère, ni +le mari, ni le père de cette dame, que j'ai toléré jusqu'à présent +votre souffle injurieux aussi près de mon visage. Reculez-vous!</p> + +<p>—Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme +que vous ne vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si +le mari est dans la salle.</p> + +<p>—Il y est, dit Édouard.</p> + +<p>Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. +Ainsi que des cartes égarées qu'on accouple dans leurs +couleurs pour compléter un jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre +leurs maris, tandis que les maris de leur côté exécutaient +le même mouvement pour se rallier à elles.</p> + +<p>Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement +réussi et paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, +par un accident qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six +maris, qui n'avaient pas amené leurs femmes au bal, furent +obligés, afin de prévenir les interprétations du lendemain, de<a name="page_160" id="page_160"></a> +sommer Édouard de se démasquer sur-le-champ ou de montrer +le visage de la femme évanouie.</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, +par ma foi, bien peu confiants dans vos femmes pour risquer +leur réputation à cette enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux +que vous êtes défiants. Ai-je dit que j'étais l'amant de +quelque dame présente ou absente? Je ne suis celui d'aucune +d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme frappée +par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il pas +mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent +plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, +car que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, +et de quel reproche m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? +Que gagneriez-vous enfin à découvrir que je suis son +amant, si je l'étais?</p> + +<p>—Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce +n'est point là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos +menaces sont de méprisables prétextes. Vous nous avez mis en +cause, monsieur, nous y restons. Demain, cette femme serait à +coup sûr celle de l'un de nous du plein droit de la calomnie. +Que personne donc ne sorte du bal! que nul n'emporte l'idée +d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. Fermez +les portes!</p> + +<p>Les portes furent fermées.</p> + +<p>—Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de +tous les six, de tout le monde, que je tiens au bout de cette +arme! n'y touchez pas!</p> + +<p>La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes +poussent des hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui +les menacent; il appuie ensuite son pied dans toute sa largeur +sur le masque de Léonide.</p> + +<p>Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher +deux bras qui, saisissant Édouard par derrière, neutralisent +l'articulation de ses poignets. Aussitôt quatre personnes +s'attachent à sa jambe, posée sur le visage masqué de Léonide; +elles vont lui faire perdre la résistance et l'équilibre, lorsque +Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur! vous avez +juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, +de celui de cette femme ou du mien: Regardez!</p> + +<p>Le masque d'Édouard tombe à terre.<a name="page_161" id="page_161"></a></p> + +<p>—Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et +elle cache son visage dans ses mains.</p> + +<p>—Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un +bond.</p> + +<p>Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom.</p> + +<p>Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent +une certitude dans cette fatale interrogation rapide et +muette.</p> + +<p>Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné +à mort par le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous +de cet homme! faites votre devoir.</p> + +<p>Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: +il est perdu:</p> + +<p>Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de +pistolet dans la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes +et femmes tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, +blessés par les éclats du talc et du verre, qui ont frappé +leurs yeux, les gendarmes opèrent un mouvement de recul. +Édouard en profite pour se lancer sur le perron du jardin, le +franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue, +en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé.</p> + +<p>Son cœur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, +ses dents se choquent; mais Léonide?</p> + +<p>Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer +à ses côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir +dans tous les sens les voitures en désordre qui abandonnent la +ville troublée: le voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la +sous-préfecture. Mais, au lieu de s'introduire dans la salle par +le mur du jardin du côté du perron, il entre tout simplement +par la porte. La salle est vide: la peur a chassé le plus grand +nombre, et ceux qui cherchent à rattraper Édouard ne sont pas +restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le plus sûr pour +lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques minutes, +il avait couru le danger de laisser la vie.</p> + +<p>Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours +masquée, M. Clavier et Caroline.</p> + +<p>—Venez, dit Édouard à Léonide, venez!</p> + +<p>—Vous! ici?</p> + +<p>—Pas un mot, madame, venez!</p> + +<p>—Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier.<a name="page_162" id="page_162"></a> +Demain, à quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la +forêt de Chantilly.</p> + +<p>—J'y serai, mort ou vif.</p> + +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + +<p>A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il +était arrivé.</p> + +<p>En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et +monta dans son cabinet. Il était fort pâle.</p> + +<p>Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: +«Trois cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois +cent mille francs? Affreuse spéculation!»</p> + +<p>Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du +voyage, la jeta au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, +la tête dans ses mains, il répéta devant la glace: «Affreuse +spéculation! Trois cent mille francs, ou l'affaire est +perdue.»</p> + +<p>Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième +fois depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce +qu'il comptait et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A +payer trois cent mille francs! sinon mon avenir, mon bonheur +m'échappent; et moi qui le concevais si modeste, si facile! Ah! +pourquoi ai-je eu un instant d'ambition? Aussi pourquoi Reynier +m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma femme...»</p> + +<p>L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause +l'incident malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu +de ses achats de maisons de la Chapelle. Quoique le secret du +futur entrepôt à Saint-Denis n'eût pas été trahi, Maurice ou plutôt +Reynier avait mis tant de précipitation à se constituer acquéreur +des bâtiments à démolir, que quelques propriétaires de +la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner précisément le but +de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une vaste entreprise, +avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils pouvaient, en +outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres propriétaires +et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc +agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires +incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et +au prix,—il le fallait bien,—ridiculement exagéré qu'ils en<a name="page_163" id="page_163"></a> +demandaient. C'étaient trois cent mille francs à noyer dans le +gouffre. Tout le génie de Reynier avait abouti, selon sa coutume, +à conseiller de jouer à la Bourse dans l'espoir de gagner +la somme nécessaire aux achats. Mais on ne joue pas sans argent; +Maurice avait risqué et perdu cent cinquante mille francs +à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent mille. +Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, +grave au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais +cette grande affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, +qui comblerait tous les déficits. Tandis que Reynier court +dans Paris pour rallier ces trois cent mille francs, Maurice se +désole dans son cabinet d'avoir tant sacrifié à une entreprise +qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier dix fois davantage.</p> + +<p>—Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos +domestique pour oublier les douleurs présentes, pour songer +avec calme aux moyens de réparer cette brèche faite à ma fortune! +Mais non: mon existence a été empoisonnée; ce que +j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon cœur, comme du feu; +et je ne sais trop ce que je viens chercher ici: quel rôle jouer? +Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre mes deux +malheurs.—Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!» +et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus +rien, je te livre au premier passant, qui à son tour, te livrera +à tes juges. Sors aussi!» Pourquoi, non? Et fermer ensuite la +porte sur eux, et seul alors, jeune homme comme autrefois, +libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner que ce que +je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai +plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on +me demanderait ce qu'est devenue ma femme, si je répondais +qu'elle est absente, on le croirait pendant deux mois; ensuite +on rirait, on murmurerait, on supposerait, on dirait qu'elle +était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été un infâme de l'avoir +produite et nommée partout comme ma femme: et si, par +hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient +à croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me +serais séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui +tue dans les petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma +maison de tant de silence et de tant de chasteté! une rumeur +de blâme à travers ma vie, un souffle de ridicule sur mon toit, +me tueraient comme un faux dans mes actes.</p> + +<p>Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma<a name="page_164" id="page_164"></a> +femme, devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à +ma table, ce soir; qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; +qu'il me demandera, lui, des nouvelles de la Vendée. Et je ne +dirai pas à celle-ci:—Cet homme est votre amant, madame! +à celui-là: Oui, vous êtes son amant, et de plus vous êtes condamné +à mort; sortez!</p> + +<p>—Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que +tu ne sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! +ni des inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour +tes opinions; les autres sans courage pour te délivrer. Nous +avons la simplicité de croire à la noblesse d'opinion de ces +gens-là. Qu'il eût séduit Léonide au bal, où les femmes sont +au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que sais-je, +moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les +mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs, +ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir +pour ennemi; mais lui faire manger mon pain et mon honneur! +Je n'ai été qu'un pauvre sot, dupe de mon bon cœur; et +j'éprouve que le plus sage est de ne compter sur aucune reconnaissance +dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse d'acier dont +il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une société +armée de pointes empoisonnées.</p> + +<p>Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je +besoin d'être si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles +jouissances, et ma tâche est de les lui procurer, n'importe à +quel prix. Ma jeunesse, mes nuits, ma réputation sont sacrifiées +à échafauder son ambition. Et quand je rentre chez moi, chercher +le recueillement en récompense de mes luttes au dehors, +un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au dehors; +au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis +d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent, +c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées +sur ma tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de +surprendre l'adultère auprès de mon foyer, qu'une femme, +imbue de je ne sais quelles stupides maximes, se dresse devant +moi et réclame sa liberté. Et que feraient-elles les femmes si +elles étaient plus libres? Comment le seraient-elles davantage +et nous aviliraient-elles mieux?</p> + +<p>Léonide parut à la porte du cabinet.</p> + +<p>L'altération de ses traits était moins la marque du repentir<a name="page_165" id="page_165"></a> +et de la peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses +lèvres tremblaient.</p> + +<p>Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent.</p> + +<p>Maurice lui avança un fauteuil.</p> + +<p>—Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que +M. Édouard?... Mais je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle +en apercevant la figure de Maurice au-dessus de la +sienne.</p> + +<p>—Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez.</p> + +<p>—La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que +m'importe de qui? Le confident est bien choisi!</p> + +<p>La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la +colère à l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée +et une équivoque inattendue, elle fut saisie; la respiration +lui manqua.</p> + +<p>—Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé +ainsi vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. +Je ne lui supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de +facilités, dans la position où il se trouve, de se prodiguer en +bonnes fortunes. Il est présumable qu'il n'aura pas poussé au +delà des limites de la prudence le cours de ses équipées, et qu'il +aura concilié les élans de la passion avec les restrictions de la +retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de m'instruire.</p> + +<p>Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais +eus Maurice ne laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle +s'épuisait, dans la rapidité de ses observations, à distinguer le +véritable sens des pensées de son mari. Allait-il au-devant des +délations qu'elle apportait, ou les tournait-il contre elle, irréprochable +qu'elle n'était pas?</p> + +<p>Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir.</p> + +<p>Elle se mit à rire à gorge déployée.</p> + +<p>Maurice la jugea folle ou se crut fou.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé +que vous êtes son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. +Attendez au moins de connaître la femme aimée d'Édouard. +Votre figure bouleversée m'alarmerait pour votre fidélité.</p> + +<p>Léonide rit plus fort.</p> + +<p>La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. +Attaqué avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais<a name="page_166" id="page_166"></a> +faux, et sans que lui ou sa femme perdissent dans ce double +mensonge l'ambiguïté de leur situation.</p> + +<p>—Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que +vous connaissez beaucoup.</p> + +<p>—Je le présume.</p> + +<p>—Fort jeune et fort jolie.</p> + +<p>—Puisque vous l'assurez.</p> + +<p>—Qu'il voit assidûment.</p> + +<p>—Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma +ce rire phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous?</p> + +<p>—Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de +votre crédulité, vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon +d'Édouard ni qu'on n'en sort sans difficulté.</p> + +<p>—C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont +lieu les rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, +a tant d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine +d'un sentiment plus tendre, que je comprends la félicité +de notre ami. Seulement il me semble qu'il nous compromet +beaucoup; ne trouvez-vous pas?</p> + +<p>—Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua +Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de +subir presque une accusation, toute gauche de façonner la menace +en plaisanterie et d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas +avancé, comprenez-moi, que la maîtresse de monsieur Édouard +fût allée à son pavillon. Voilà des détails qui vous appartiennent. +Je n'ai pas dit...</p> + +<p>—Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je +l'assure.</p> + +<p>—C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua +Léonide.</p> + +<p>Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement +Maurice au courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle +de Meilhan, et se crut sauvée de tout soupçon.</p> + +<p>—Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard?</p> + +<p>—Oui, et la nuit.</p> + +<p>—La nuit, Maurice?</p> + +<p>—A dix heures, tous les soirs, par le caveau.</p> + +<p>—Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque +phrase de Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice +et moi, nous heurter dans l'obscurité.»<a name="page_167" id="page_167"></a></p> + +<p>—Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la +lumière de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon +que deux corps qui ne font qu'une ombre.</p> + +<p>Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit +qu'en serrant les poings et en pesant de toute son énergie +morale sur son corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur.</p> + +<p>—L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie +qu'il avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour +lui l'occasion de répéter son rôle.</p> + +<p>—Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, +et qui aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour +qu'elle portait à Édouard; qui l'a vu pour le dire?</p> + +<p>—Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin +des preuves d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, +que vous accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? +Les effets paraissent vous scandaliser beaucoup plus que +la cause. Peut-être, et c'est tout ce que j'explique de votre surprise, +ne comptiez-vous me révéler qu'un amour platonique, +d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes, avoué un +beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant +d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée +pour éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour +de cette femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, +honteuse comme tout ce qui est caché, qui n'a plus même +le piquant du mystère, car celui à l'honneur duquel elle touche +est instruit et n'a qu'à choisir entre les moyens de vengeance.</p> + +<p>Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient +l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait +sincère l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa +première résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour +Édouard; elle s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple +témoignage; et tantôt, croyant sentir des allusions directes sous +chaque phrase de Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle +se retranchait derrière les dénégations comme une accusée. Sa +dernière présomption fut que Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage +fait au mari et non la colère de l'hôte qui avait percé dans +ses expressions.</p> + +<p>—Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, +que monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous +donc une conviction certaine, inébranlable, fondée et non +puisée dans le doute que j'ai fait naître peut-être la première<a name="page_168" id="page_168"></a> +dans votre esprit? Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, +qu'une femme soit assez imprudente pour se hasarder la +nuit dans les détours d'une maison étrangère, et pour y voir un +jeune homme caché dans cette maison, sans craindre d'être +aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous?</p> + +<p>—Et vous, Léonide?</p> + +<p>—Non, je ne le crois pas!</p> + +<p>Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère +se retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante +ici à Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. +Ils s'interrogeaient et se répondaient bien plus avec leurs gestes +et leurs visages qu'avec la bouche.</p> + +<p>Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était +au tour de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la +femme enfermée avec Édouard fût la sienne? Léonide, il est +vrai, était absente de la chambre à coucher lorsqu'il était descendu +dans le caveau; mais avait-il eu assez de sang-froid pour +s'assurer que ce fût réellement elle et non une autre femme qui +était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide était presque +la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que l'événement +fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une amie, +quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une +femme uniquement d'après la délation grossière d'une ombre +sur le mur. Ce doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage +sombre monta de son visage et ne dévoila un moment que des +traits paisibles et bienveillants.</p> + +<p>—Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec +franchise, que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon +d'Édouard. Vous étiez probablement absente quand je rentrai +pour chercher mes pistolets. Ayant vu la porte du caveau ouverte, +j'y descendis, et je fus témoin de ce que je vous affirme +maintenant.</p> + +<p>Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face +à la sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. +Son haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de +ses joues exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. +L'essentiel était de mettre un corps sous ce masque.</p> + +<p>—Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte +du caveau ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! +Il descend donc à la rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait +donc qu'il se cache chez nous? Je ne croyais pas le mal si grand.<a name="page_169" id="page_169"></a> +Décidément c'est une raison pour que j'achève de vous communiquer +le motif qui m'amène dans votre cabinet.</p> + +<p>Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: +éloignez monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: +à défaut de notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, +le sien le commande. Sa passion est un péril permanent pour +nous.—Répond-il du silence de cette femme à laquelle il ne +doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un rival attentif, +qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt ou tard +qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur incalculable +pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est +au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. +Sans blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; +une fois à Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une +terrible responsabilité aura cessé de peser sur nous.</p> + +<p>—Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, +elle qui, il y a quelques jours, me priait presque à genoux de ne +pas le laisser partir pour Paris? Ce changement si brusque de +résolution, d'où naît-il? Que s'est-il passé? Dans tous les cas, +pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait certes une singulière et +nouvelle manière d'aimer que de renvoyer l'homme qu'on aime. +Léonide craint-elle de succomber à une passion dont elle tient +à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est blesser +sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa proposition: +c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à +mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la +scène du pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; +c'est visible. De cette double passion, pourquoi Léonide +n'aurait-elle pas éprouvé que la jalousie? Absurdes et +lâches énigmes où j'embrouille ma vie et l'étrangle.</p> + +<p>—Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour +me demander son renvoi?</p> + +<p>—Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que +lorsque M. Édouard ne sera plus ici.</p> + +<p>—Vous désirez donc résolûment qu'il parte?</p> + +<p>—Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit.</p> + +<p>Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec +promptitude la conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, +et il répondit:</p> + +<p>—Édouard sera à trois heures sur la route de Paris.</p> + +<p>—Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez?<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>—Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions +sont fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide +n'a que le tort involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en +coûte, ma prudence de mari sera sourde, dans cette occasion, à +mes scrupules d'ami. Édouard partira; mais il quittera Chantilly +non accompagné de mon ingratitude, mais de mes regrets. +Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y conduirai. Là, toujours +entouré de mes soins, il attendra que ses amis et moi lui +facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en Allemagne.</p> + +<p>Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit +plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées.</p> + +<p>—J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de +son retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans +mon cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; +moi je me rends de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer +notre commune résolution.</p> + +<p>—Commanderai-je des chevaux pour trois heures?</p> + +<p>—Chargez-vous de ce soin, Léonide.</p> + +<p>Léonide se retira.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des +deux portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la +vit s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet.</p> + +<p>—C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: +me promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami?</p> + +<p>—S'il le peut, pourquoi non?</p> + +<p>—Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées +dans les romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis +fils unique, tu le sais; ma fortune est à moi, avec le droit d'en +disposer à mon gré sans en référer à personne. Ceux qui auraient +quelque prétention sur mes biens sont des parents éloignés +et la plupart si riches, que sans injustice ma générosité +peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un +brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours +je n'existe plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes +déjà immenses de ces parents dont je te parlais. Il est prudent de +se mettre en règle. Tu me vois chez toi pour toutes ces raisons. +Décidé à partir demain pour Paris, c'est encore une raison, +n'est-ce pas, pour hâter mes dispositions? Dresse donc un écrit +simple et clair dans lequel tu stipuleras que je laisse mes biens +à partager après ma mort en trois parties égales: la première +partie reviendra à... le nom en blanc; la seconde aux paysans<a name="page_171" id="page_171"></a> +pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à Louis-François +Maurice, notaire à Chantilly.</p> + +<p>—Tu es fou?</p> + +<p>—Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six +mois, à dater d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du +premier légataire le blanc qui en occupe la place, son tiers +sera reversible en proportions égales sur mes deux autres héritiers. +Tourne cela en termes de notaire. Mes biens s'élèvent à +quinze cent mille francs net, sur lesquels en voilà trois cent +mille en billets de banque, que je te remets. Prends cela d'abord.</p> + +<p>—Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura +lieu, ou plutôt qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me +voilà riche. Oh! Léonide ne me persécutera plus. Se levant +avec une joie indicible, il sauta au cou d'Édouard.</p> + +<p>—Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? +Où mets-tu la délicatesse? Que je me survive au +moins dans le souvenir de ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront +moins vite en ayant sous les yeux ce qui m'aura appartenu. +Et quelle raison as-tu pour me refuser?</p> + +<p>—Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta +fortune,—car j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et +que tes enfants en jouiront après toi,—mais pour mériter cette +preuve d'une reconnaissance qui me rend presque de ton sang?</p> + +<p>—Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, +tes services, ton hospitalité à cœur ouvert, ma vie jusqu'à +ce jour sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te +donne: c'est ce que je laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le +souvenir est gâté par son trop de valeur? j'aurais voulu être +pauvre. Mais, parce que je suis riche, repousseras-tu mon héritage?</p> + +<p>—Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques +services devenus peut-être plus importants par l'enchaînement +des circonstances, que je n'accepterai point tes offres. Je me +reprocherais de m'être fait payer en argent le saint droit d'asile. +D'ailleurs, notre amitié est presque une parenté, et à ce +titre la loi me défend de participer à de tels bénéfices testamentaires.</p> + +<p>—Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon<a name="page_172" id="page_172"></a> +notaire, je dois être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, +tu veux te regarder comme étranger à ce qui me touche.</p> + +<p>A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La +loi aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? +Tes scrupules sont d'ailleurs faciles à lever.</p> + +<p>Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques +minutes, il eut dressé un testament écrit de sa main, signé +par lui, qu'il cacheta et remit à Maurice.</p> + +<p>—Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc +mourir dans la soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées.</p> + +<p>Maurice s'empara de la main d'Édouard.</p> + +<p>—Quel projet roules-tu donc dans ta tête?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris.</p> + +<p>—Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà +qui est singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend +chez moi; et c'est lorsque je me prépare à lui dire la nécessité +où nous sommes de nous séparer qu'il me signifie son départ. +N'y a-t-il que du hasard là-dedans?</p> + +<p>—Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de +mes précautions. Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois +me mêler à la politique active. Des espérances nouvelles m'ont +fait rougir de mon inutilité au parti qui a mes affections; il a +une dernière chance à courir, je prétends la partager. Pardonne-moi +si je ne t'en confie pas davantage. Ta conviction +répugnerait à croire à ces espérances; la mienne souffrirait à +les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je joue +rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par l'événement, +n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,—pardonne-moi, +Maurice, cette supposition,—je déchire ce testament, et reprends +ma fortune; y consens-tu?</p> + +<p>Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait +machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait +la prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et +la présence de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. +Non, réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas +d'accord pour s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé +entre elle et lui? Elle a été pourtant bien ferme; et Édouard +est si noble... Joueraient-ils un rôle longtemps médité? Vingt +fois, depuis qu'il est avec nous, les circonstances ont été aussi +impérieuses sans qu'il ait demandé à partir. Je ne crois donc +pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague. Comment<a name="page_173" id="page_173"></a> +savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?—se demanda +Maurice illuminé tout à coup,—pour qu'Édouard partît +avant la nuit? N'a-t-elle pas là-dessus exigé ma parole, mon +serment?... N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour +trois heures? Si cette précision cachait ce que je cherche à +savoir!</p> + +<p>—Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu +partiras pour Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à +trois heures.</p> + +<p>—Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain...</p> + +<p>—Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et +à Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre +eux sur le jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination +convenue, arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? +qu'est-ce qui la nécessite?</p> + +<p>—Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions +route pendant la nuit, ce qui nous convient parfaitement. +Allons! cela nous arrange mieux; tu n'y avais pas +songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les chevaux soient +prêts.</p> + +<p>Maurice alla vers la sonnette.</p> + +<p>Édouard l'arrêta.</p> + +<p>—Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. +Au fond, que t'importe?</p> + +<p>—Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là. Mais +qu'est-ce qui est là? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle +lumière en tirerai-je maintenant? il m'effraye.</p> + +<p>—Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois +heures. Je veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix.</p> + +<p>—Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? +me l'apprendras-tu, Maurice?</p> + +<p>—Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me +l'apprendras-tu, Édouard?</p> + +<p>Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, +et se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur +espèce de sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant +à s'emparer de leur secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous +un secret?» Quoi qu'il dût s'en suivre de ce choc, il n'en +était pas moins résulté une première atteinte de défiance entre +les deux amis: leur amitié avait sa souillure.</p> + +<p>—Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule?<a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p>—Je ne le puis.</p> + +<p>—Je t'en supplie.</p> + +<p>—Non, Maurice.</p> + +<p>—Mais si je l'exigeais?</p> + +<p>—Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant +quatre mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune +t'appartient; mais ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne.</p> + +<p>—Chez moi un secret! un secret qu'on me tait!</p> + +<p>—De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as +jamais violé?</p> + +<p>—J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence +de sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me +caches, n'ayant aucun rapport à ta fortune et à tes opinions, +était tout simplement une affaire de cœur où personne n'avait +le droit de pénétrer...</p> + +<p>Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles +cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées +d'une étreinte si involontaire, quoique peu désintéressée, +qu'Édouard y fut pris comme Maurice lui-même.</p> + +<p>Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible +logique de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée +tend ses fils; on ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait +sa toile.</p> + +<p>Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment +la franchise comme adresse, Édouard, de son côté, allait se +montrer enfin à cœur ouvert. Il supposa que son ami, craignant +de l'effrayer en lui annonçant quelque nouveau péril +dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de leur séparation. +Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait découvrir +sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours autour +de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il +n'y avait pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. +Voilà ce qu'Édouard imagina.</p> + +<p>—Je te remercie de ta générosité, Maurice; tu me comprends +enfin! Sois meilleur que je n'ai été sincère.</p> + +<p>—Il est donc vrai qu'il l'aime! Je ne me suis pas trompé. +Il me remercie encore de ma générosité! Mais qu'est-ce donc +que le monde?</p> + +<p>—Oui! Maurice, j'avais ici un attachement de cœur que +j'emporte: un attachement si vif et si brûlant, que je n'ai jamais<a name="page_175" id="page_175"></a> +eu le sang-froid de le fixer ni de m'en rendre compte. +Au moment de le vaincre peut-être par l'éloignement, je m'en +accuse comme d'une faute.</p> + +<p>—Mais, Édouard, Édouard! interrompit Maurice en marchant +à grands pas dans le cabinet, tu te méprends sans doute +sur le choix du confident; tu oublies à qui tu parles, chez qui +tu es. Tu parles d'amour dans ma maison, et dans ma maison +il n'y a qu'une femme, et cette femme est la mienne! Cet or, +que tu enveloppes pour moi dans un testament, est-il pour +payer l'hospitalité ou ma femme? Par quelle étrange erreur +confies-tu au mari, que tu as trahi le mari; à l'hôte, que tu as +souillé l'hôte? que veux-tu de plus?</p> + +<p>—Est-ce une erreur, est-ce la connaissance entière de ma +conduite qui le fait ainsi parler? eut à peine le temps de penser +Édouard. Me croit-il l'amant de sa femme et de mademoiselle +de Meilhan, ou de sa femme seulement?...</p> + +<p>—Apprends tout, Maurice!</p> + +<p>—Que me reste-t-il à savoir, malheureux?</p> + +<p>—Mademoiselle de Meilhan sera bientôt mère!</p> + +<p>Maurice tomba dans un fauteuil.</p> + +<p>—Silence pour toi et pour moi, mon ami!</p> + +<p>—Qu'ai-je dit, Édouard? qu'ai-je supposé? La révélation +est si belle pour moi, que je n'ai plus le courage de te blâmer. +Tu me rends ma femme, que tu n'as pas désirée, n'est-ce pas? +Ce qu'elle a tant fait d'efforts pour me dire, c'est donc cela! Que +ne l'ai-je comprise! Son énigme s'explique: vous en aviez chacun +la moitié. Elle veut que tu partes, parce qu'elle craint pour +cette enfant dont elle est l'amie, presque la mère. Elle a ses projets +là-dessus: les tiens sont d'éclaircir nettement ton sort +afin de pouvoir t'unir à Caroline. Oui! ce blanc laissé sur cet +écrit tracé de ta main sera rempli par son nom. Mon Dieu! que +la vérité est simple! quelle puissance infernale se plaît donc à +la cacher? Un ami perdu, une réputation avilie, un ménage détruit, +sur un mot! Ce mot prononcé, la paix descend du ciel. +Viens, viens sur moi, Édouard; mais, avant tout, écris ce nom +sur ce papier; que je le lise! Réparation pour tous, honneur +rendu au mari, richesse à l'orpheline! reconnaissance à Dieu! +Écris, écris!</p> + +<p>Édouard, attendri jusqu'aux larmes, prit la plume et à la +suite de ces mots: <i>Je laisse mes biens à partager en trois parties<a name="page_176" id="page_176"></a> +égales: la première partie reviendra</i>, il écrivit ceux-ci: <i>à +mademoiselle Caroline de Meilhan.</i></p> + +<p>—Et, maintenant pars. Va, choisis le jour, l'heure; que +m'importe l'heure? arrête ton sort. Reviens ensuite! reviens, +Édouard! car ta femme t'attendra, mon ami, ta femme! Triomphe +ta cause! si je ne dois te revoir qu'à ce prix.</p> + +<p>Maurice avait presque oublié, dans son délire, qu'il était à demi +ruiné s'il ne trouvait pas les trois cent mille francs pour acheter +les dix maisons de la Chapelle.</p> + +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + +<p>Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé +d'un second étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, +secoué seulement dans tous ses membres. Ces sortes de félicité +sont bien vives; il est sage cependant de ne pas abuser des +moyens qui les procurent. Au souffle de sa tranquillité d'âme +revenue, les nuages orageux pressés couche sur couche autour +de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la joie de +la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait paraître +le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le fauteuil +en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés, +fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme +des anges, beaux comme leur mère.</p> + +<p>Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les +pertes qu'il avait essuyées.</p> + +<p>—Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la +fortune; elle est fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si +c'est possible. L'adresse est tout entière dans la promptitude à +combler les vides qu'elle creuse; on passe dessus; on glisse là +où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu as perdu; nous avons +perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de personne.</p> + +<p>—Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent.</p> + +<p>—Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? +Regarde autour de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les +exemples qui te manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent +leur blé trois ans en grenier pour attendre qu'il hausse sur +les marchés, au risque de le voir pourrir et germer? Qu'est-ce +que tes honnêtes bourgeois qui amassent des louis, dans l'espoir<a name="page_177" id="page_177"></a> +sordide de revendre la pièce de vingt francs avec un bénéfice de +quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole, n'est-ce +pas là aussi du jeu?</p> + +<p>—Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique +entreprends-tu si chaudement?</p> + +<p>—Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons +pas uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une +opération colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous +faut de l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous +l'avancera? Le gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; +comment prêterait-il? Les banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: +c'est chasser avec le lion.</p> + +<p>Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain +de l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons +réussi. D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante +décision du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, +et qui, s'il ruine, ne prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on +à une entreprise utile au pays, de ce que l'unique +moyen d'avoir les fonds nécessaires à son exécution est de +recourir au jeu de la Bourse? Quelle œuvre, quand elle se présente +aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la série de causes +dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, Maurice, +que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes +ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la +surface de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait +qu'il ne fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, +toujours retenu par la crainte, peut-être raisonnable au +fond, d'établir trop de communications entre les peuples, entre +Paris et les départements, déjà assez moralement unis. Aux fortunes +particulières, aux dévouements des citoyens, il appartient, +affirmait ton excellent journal, de prendre l'initiative dans +l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce passage. +Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent +à acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la +rue est à nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui +est plus probable que le lever du soleil demain matin, ou nous +obtiendrons, en notre qualité de détenteurs des propriétés, ce +qu'il nous plaira, pour que le chemin s'effectue sans nous. Tu +as entendu: dix maisons seulement à acquérir, et l'affaire est +au sac.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>—Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on +demande pour ces dix maisons?</p> + +<p>—Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent +mille francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne +penserions plus à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, +voyons, as-tu là cent mille écus disponibles?</p> + +<p>—Disponibles?... non.</p> + +<p>—Le motif?</p> + +<p>—C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt.</p> + +<p>—Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne!</p> + +<p>—Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et +si...</p> + +<p>—Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; +nous les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! +D'abord sur des maisons qui représentent quelque valeur, et +ensuite sur une opération... la plus belle opération de l'époque.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le +prends-tu?</p> + +<p>—Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je +fais des placements sûrs.</p> + +<p>—Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, +Maurice, le moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou +de laisser là l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas +d'autre alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner +dans l'opinion, ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles +dans le port. N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit +le chemin aux concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux +propriétaires des dix dernières maisons, plus difficiles d'heure +en heure. Je devrais être déjà sur les lieux pour en finir avec +eux. Qu'est-ce donc que ces billets de banque?</p> + +<p>—Un dépôt qui vient d'être fait.</p> + +<p>Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard.</p> + +<p>—Celui-là comme un autre, y consens-tu?</p> + +<p>—Je ne puis: c'est d'un ami...</p> + +<p>—De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? +C'est un merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. +S'il y avait quelque danger à celui que je te propose, assurément +c'est le dernier argent auquel il faudrait songer; mais puisque +le profit est clair,—clair comme le jour,—que la préférence +soit pour ton ami. Ne sois pas ingrat.<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>—Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur +notre opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, +la garantie des maisons que nous achèterons, ainsi que +celle des maisons que nous avons déjà achetées, ne me paraît +pas aussi solide qu'à toi, Victor.</p> + +<p>—Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures +sur ces maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer +le projet auquel ils seront appliqués;—veux-tu?—Réponds; +mais dépêchons-nous! Tout perdre, ou ces cent mille écus.</p> + +<p>Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné +à avoir du courage pour deux, sur le tas de billets de banque, +et les comptait.</p> + +<p>—M'accompagneras-tu à Paris, Maurice?</p> + +<p>—Non, je suis trop fatigué.</p> + +<p>—A ton aise.—Dix—vingt—trente.—Où est Léonide? +Je ne l'ai pas vue en entrant.</p> + +<p>—Elle est au jardin, sans doute.</p> + +<p>—Quatre-vingts—cent—cent dix.—y a-t-il du nouveau en +politique, Maurice?</p> + +<p>—Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée.</p> + +<p>—Misérables!—Deux cent trente-neuf—deux cent soixante-trois.—On +dit que nous sommes infestés de réfractaires qui +rôdent autour de nos campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au +soir un d'eux,—celui-là est hardi! a osé se montrer au bal de +Senlis, où il y avait au grand complet toutes les autorités du +département, et qu'on l'a, comme de raison, arrêté à la <i>pastourelle</i>.—Trois +cents.—Voilà qui est fait.</p> + +<p>Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient. +La Providence les avait comptés.</p> + +<p>Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je +pars. Adieu donc! A trois heures je serai chez le notaire, où +notre contrat de vente avec les propriétaires des dix maisons de +la Chapelle est dressé.</p> + +<p>Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il +tendit la main à son beau-frère, auquel il semblait dire:—Humilie-toi +devant mon imagination.</p> + +<p>—Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute +apparence, je serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous +causerons de ce qui se sera passé chez le notaire. La démarche +est décisive.</p> + +<p>—Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré.<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p>—Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci +comme du mien propre.</p> + +<p>Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude +domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort +fut inutile.</p> + +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + +<p>La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à +quatre pieds du sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est +le centre de douze routes qui, à des distances différentes, deviennent +à leur tour des ronds-points d'où partent d'autres +rayons: ainsi à l'infini. Le grand Condé, dans une halte de +chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV, qui l'a immortalisée, +comme tout ce qu'il a touché.</p> + +<p>Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le +tapis de feuilles roulées et rougies par l'hiver, Édouard, enveloppé +dans son manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes +dont la forme révèle le contenu.</p> + +<p>Ils arrivèrent presque en même temps au bord de la Table-du-Roi. +M. Clavier y déposa ses pistolets, Édouard deux épées. +Le manteau de celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait +cette précaution; la nuit n'était pas venue: quelques bûcherons +attardés se montraient encore entre les allées, à travers +les massifs éclairés par l'automne: et des rouliers allant à Senlis +éveillaient par intervalle la solitude du carrefour.</p> + +<p>Édouard s'approcha de M. Clavier et le salua.</p> + +<p>Le vieillard inclina légèrement la tête.</p> + +<p>Ils étaient face à face.</p> + +<p>—Ce que cache votre manteau, commença M. Clavier, +prouve que nous ne nous sommes mépris d'intention ni l'un +ni l'autre. Notre rencontre d'hier a impérieusement déterminé +pour tous deux celle d'aujourd'hui: elle était donc nécessaire, +monsieur.</p> + +<p>—J'en conclurai simplement avec vous, répondit Édouard du +ton le plus respectueux, que les événements, encore plus que +notre volonté, ont fait que nous nous joignons ici dans les dispositions +où nous sommes. Cette pensée nous rassure d'avance +sur des résultats que nous n'aurons pas absolument provoqués: +il y entre de la fatalité.<a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<p>—A votre âge, moins positif que le mien, et je vous en félicite, +je raisonnais ainsi; je n'avais tort que lorsque je le voulais +bien. Souffrez qu'à soixante-dix ans, je ne sois pas de votre +avis. Si un événement nous amène ici, c'est vous qui l'avez fait +naître, c'est moi qui l'ai subi. Vous représentez l'outrage, moi +la réparation. Vous voyez que la question est très-personnelle. +C'est un compte à régler d'homme à homme.</p> + +<p>—Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le +moins favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je demanderai +seulement à essayer une explication que votre raison +calme écoutera et comprendra, je l'espère.</p> + +<p>—Parlez, monsieur; que me direz-vous pour effacer ce que +j'ai appris?</p> + +<p>—La vérité.</p> + +<p>—Elle arrive tard.</p> + +<p>—Je suis proscrit.</p> + +<p>—Je le fus; après?</p> + +<p>—Ma tête est mise à prix.</p> + +<p>—La mienne l'a été trois fois: après?</p> + +<p>—Obligé de me cacher chez un ami...</p> + +<p>—Histoire de toutes les victimes politiques. Un ennemi eut +pour moi la même générosité: c'est plus beau; c'est aussi +banal. Arrivons, monsieur. La nuit vient.</p> + +<p>—Cet ami, poursuivit Édouard, a une femme.</p> + +<p>—L'ennemi qui m'offrit un asile en avait une aussi. J'étais +jeune, elle était belle: vous allez m'en raconter autant. Je +l'aimai et ne la déshonorai pas. N'est-ce pas là tout votre roman?</p> + +<p>Édouard fut interdit.</p> + +<p>—Presque tout, monsieur.</p> + +<p>Il baissa le front.</p> + +<p>—J'attends que vous me parliez de Caroline. Dispensez-moi +de ces précédents d'intrigue. Le lieu est mal choisi, et je suis +peu propre à écouter de telles confidences. Laissons toutes les +femmes; occupons-nous d'une seule, je vous prie.</p> + +<p>—Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans commencer +par l'autre?</p> + +<p>—Sais-je,—par qui l'aurais-je appris?—que mademoiselle +de Meilhan était dans la mêlée de vos bonnes fortunes? +Caroline n'était qu'une rivale; votre embarras l'annonce assez. +Parlez-moi maintenant de votre ami.</p> + +<p>—De l'ironie, monsieur! Que mon ami reste en dehors de<a name="page_182" id="page_182"></a> +nos débats; je l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va +trop loin, et ce n'était pas la peine de m'interrompre pour me +provoquer à dire ce qui n'est point.</p> + +<p>—Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le +monde. N'éclaircissons rien; décidons, cela vaut mieux.</p> + +<p>Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les +armes, exprimant par ce geste qu'il renonçait à toute explication +qu'il lui faudrait entourer de tant de ménagements.</p> + +<p>Édouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord.</p> + +<p>—Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus +haut, aucune rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La +scène du bal fut de ma part la conséquence d'une faiblesse et +non d'une complicité. Au péril de la réputation de la femme +que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il ne m'a pas été permis +de la venger.</p> + +<p>—Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite +fut courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment +où je vous parle, que la loi, très-juste en vous frappant, +ait été frustrée, que d'avoir vu un homme de cœur trahi dans +son dévouement. Enfant des révolutions et des armées, je ne +tolère le sang qu'au milieu de la bataille ou dans la rue, quand +la bataille s'y livre. Après, c'est l'affaire du bourreau... Bien! +très-bien, monsieur; vous étiez serré de près: seul contre six, +seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous regardais. Vos +deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme; j'ai battu +des mains et me suis dit: Sauvé! c'était mon vœu... et si vous +eussiez crié:—A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous +eussiez vu...</p> + +<p>D'un commun élan, Édouard et le conventionnel se tendirent +la main, séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras +retombèrent sur leurs épées.</p> + +<p>—Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier.</p> + +<p>—Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle +de Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement +qui s'est formé entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs +de ma situation ont fait mystérieux, il est dans votre droit +de le blâmer, de le trancher d'un coup d'épée, si le sort vous +favorise; mais je me laisserai plutôt tuer sur place que de chercher +à justifier en moi l'homme qui a menti dans sa fidélité à +Caroline.</p> + +<p>—Je ne suis point ici pour vous adresser des reproches de<a name="page_183" id="page_183"></a> +femme; je leur abandonne le privilége de vous décerner ou de +vous refuser à leur tribunal le prix de constance. Je vous accuse, +moi, et je viens essayer de vous punir pour avoir troublé +l'existence de mademoiselle de Meilhan; pour l'avoir séduite: +oui! car vous vous êtes fait aimer,—triomphe facile sur le cœur +d'une enfant,—et pour l'avoir lâchement trompée en la nourrissant +d'illusions sans but. Quel était le vôtre?</p> + +<p>—De l'épouser, monsieur.</p> + +<p>—Mensonge! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la +société. A tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant +quel magistrat, au pied de quel prêtre porteriez-vous votre +demande en mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celui-ci, +la prière des morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir +du courage pour vous-même, de jouer votre vie au milieu des +folies d'un bal, de vous rendre au fond d'une forêt où, sur un +coup de sifflet, un ennemi moins généreux que moi rassemblerait +autour de vous tous les gens de la justice; mais il vous est +défendu de faire partager vos funestes témérités à une femme, +à une épouse. Risqueriez-vous votre mère, votre sœur, à cette +chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui réserver +pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le titre +de veuve aussitôt que celui d'épouse?</p> + +<p>—Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des +temps meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais +mon rang dans le monde. La sainteté des serments traverse, +chez une âme sincère, les circonstances difficiles de la vie. Nos +ennemis ne régneront pas toujours; peut-être se lasseront-ils de +proscrire. Enfin on compte un peu sur la justice de Dieu, quand +même on n'espérerait plus dans celle des hommes.</p> + +<p>—C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, +vous comptez sur une révolution, pas à moins; sur un +changement de dynastie. Savez-vous que c'est plus long à attendre +que la mort d'un oncle?</p> + +<p>—J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que +j'étais disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, +si vous m'eussiez écouté avec plus de sang-froid.</p> + +<p>—Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance +des dupes du parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, +vous appelez cela une grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, +homme de parti, je me repens; moi, souverain, je vous pardonne.» +Notre grâce, à nous qui combattions la trahison sous<a name="page_184" id="page_184"></a> +la république, et le despotisme sous l'empire, c'était un couteau +qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la tête et +les épaules; c'était une balle qui allât droit au cœur.</p> + +<p>—Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié, +monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la +vie: je n'ai pas vingt-huit ans; mon cœur, comme le fut le +vôtre, est plein de pensées d'avenir; mais, de même que j'ai +déjà sacrifié à la sainte cause qui m'anime la moitié de ma fortune, +ma liberté et ma vie, je sacrifierais encore l'espoir, cette +seconde vie, cette dernière ressource des proscrits, s'il me fallait +ravoir tous ces biens au profit de ma grâce. Cathelineau +n'en demanda pas: c'était un paysan; il a montré l'exemple à +de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu exceptée.</p> + +<p>—Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait +cette résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît +aux révolutions, qu'importe la cause; de celui que versent +leurs martyrs. Vergniaud, Danton, Charette, trois grands +morts: Vergniaud, la tête d'une révolution; Danton le bras, +Charette le cœur: ce sont les pasteurs de l'humanité, de tels +caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils tombent les premiers, +dans la nuit où ils marchent, si un précipice s'ouvre sur +leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on arrive. +Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les retrempent. +Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre, condamnées +à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre, +jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous +en descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. +Mais le monde a commencé par deux frères: il faut +qu'il finisse par là.</p> + +<p>Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la +conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une +seconde fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa +main la main du jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère +lui était revenue en rencontrant les armes déposées sous le +manteau.</p> + +<p>La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait +l'horizon. A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps +par le soleil, nageaient des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles +sortaient, comme du fond d'un lac, des baguettes rouges, +expirante végétation de la forêt. A travers cette claire-voie, et +dans la zone vive où la transparence de l'air n'avait pas perdu<a name="page_185" id="page_185"></a> +sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de quelques étoiles +froides et polies comme le diamant. Par la condensation progressive +du brouillard, les distances diminuaient dans le prolongement +des allées. A vingt pas de chacune des douze routes, +l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture +nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, +et l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux.</p> + +<p>—Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour, +reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel; +celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, +si nous ne nous hâtons, à retrouver la sortie du bois.</p> + +<p>Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, +afin qu'il choisît celle qui serait le plus à sa main.</p> + +<p>Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des +armes que vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant +cet aveu, que si je n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé +pour être sûr de tuer mon adversaire, je n'ai jamais été assez +mal avisé non plus pour m'exposer à ses coups, dépourvu de +toute expérience dans les armes. A une époque de ma jeunesse +où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la moralité +du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire au +niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute, +afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un +ennemi.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir +d'une épée contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les +prétextes pour que la nuit arrivât et rendît impossible cette +lutte disproportionnée, monsieur, sur le champ où nous sommes, +les révélations de la nature de celle que vous venez de +faire ne sont, entre gens décidés, ni de la fatuité ni de la peur. +J'userai de la même franchise, avec moins de droit que vous +à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis pour +ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à +cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu +seul d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce +doute qui fait que la conscience ne s'impute jamais le succès +d'un duel à crime: vous voudrez m'en épargner un.</p> + +<p>—Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même +d'avoir employé contre son adversaire un argument à deux +fins. Je vous remercie de la franchise,—son poignet froissait<a name="page_186" id="page_186"></a> +la garde de son épée,—bien que je m'en fusse passé, je vous +l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est quelque chose, le +complément d'une bonne éducation.—Ses paupières blanches +suivaient le coup d'œil aigu qu'il lançait à Édouard.—Mais +que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette +arme, jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque +jamais sorti du champ du combat accompagné de votre adversaire: +c'est possible, oui! très-possible... l'avertissement est +humain; mais beaucoup en ont usé comme moyen d'épouvante +sur leur ennemi. Tenez,—le vieillard ne se contenait plus,—je +ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après quelques passes... +Êtes-vous prêt?</p> + +<p>La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine +d'Édouard.</p> + +<p>—A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement +prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la +Table-du-Roi.</p> + +<p>—Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria +M. Clavier, dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. +Vous êtes, cela se voit, homme de cour et plein de procédés +chevaleresques. Mais apprenez-le de moi, monsieur: pour +répandre de si haut la générosité d'âme, il faut avoir la supériorité +dans l'offense et l'avantage sur le terrain. A défaut, +cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre: nous n'avons +personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté, +jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir +dans un instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, +une générosité pareille à celle dont vous venez de faire usage +ne sauverait rien; car si la balle du jeune homme s'égare, la +balle du vieillard tue.</p> + +<p>—On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard.</p> + +<p>—A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: +donnez-moi ma balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas.</p> + +<p>—Un dernier mot, dit Édouard.</p> + +<p>—J'écoute, monsieur.—Le vieillard arma son pistolet.</p> + +<p>—Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre +tous les torts que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez +que je meure, si je ne vous donne la mort. Avant de sortir +de ce monde, ou en m'en allant tout seul de cette forêt, que je +sache l'énormité de ma faute et que je m'en repente mentalement.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>—Votre faute,—M. Clavier se rapprocha d'Édouard,—n'est +pas d'avoir sans mon consentement aimé Caroline,—tort de +jeune homme que cela.—Votre faute n'est pas dans la rivalité +que vous lui avez infligée,—je vous crois assez puni, si vous +l'aimez, par l'état où vous l'avez plongée hier; votre faute n'est +pas dans l'impossibilité où vous paraissez être de ne l'épouser +jamais. Vous ne sauriez que trop démentir mes prévisions et +mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la Hollande, +que mademoiselle de Meilhan est à vous.</p> + +<p>—Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec +des paroles de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais +accusé avant de me soumettre à votre autorité pour la fléchir?</p> + +<p>—Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même +de vos intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous +espérez l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un +libertin follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux +dans sa parole; j'aurais préféré, oui,—que vous l'eussiez abusée +par vos promesses, que de vous savoir prêt à partager avec +elle votre nom et vos titres.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré.</p> + +<p>—Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan +ne devine pas le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est +mieux que cela; elle est ma conquête; la seule palme que j'aie +arrachée dans mes sanglantes luttes avec les vôtres. C'est la +dernière branche d'une race noble que j'ai coupée à un tronc +qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, quand j'ai +tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, à +qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton +nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette +séve pour la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai +préparé le terrain pour la moisson plébéienne; tu viens greffer +des comtes où j'attendais le rameau roturier qui, de ses larges +feuilles, aurait ombragé ma vieillesse. Et qui donc me payera? +les enfants que tu auras de Caroline? mais ils me maudiraient +pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma mort, monsieur, +le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez chèrement +acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits +maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une +révolution. Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: +si je m'étais trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, +je crie, mes cheveux blancs se dressent sur ma tête, et je ne<a name="page_188" id="page_188"></a> +m'apaise que lorsque Caroline, cet ange de mes nuits, paraît à +mon chevet, ses blonds cheveux répandus sur ses épaules +nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle, car +vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez +mon sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: +qui sait? Elle ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et +mes serments n'auront pas à rougir. Devenue votre femme, elle +ne serait plus ma fille, mais mon ennemie; elle se retremperait +dans votre fanatisme. Démentez-moi, si vous l'osez. Et vous me +laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort. Il faut donc que +je vous la donne ou que je la reçoive de vous. Maintenant vous +m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!</p> + +<p>Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, +la nuit ne permettant plus de se battre à une distance plus +éloignée.</p> + +<p>—Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. +Les lois considéreraient votre mort comme un assassinat que +j'aurais commis.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué +deux fois?</p> + +<p>—Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse +vous servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte +de ma mort?</p> + +<p>—Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence +nous enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans +soupçon, sans poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la +justice n'attribuera votre mort qu'au résultat de la lutte où vous +vous serez engagé pour échapper à ses gens. Votre sentence sera +exécutée.</p> + +<p>—Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins.</p> + +<p>Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne +et ajusta: le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans +l'une des allées; il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés +pour envahir le rond-point. M. Clavier abaisse son arme, +il écoute: ces bruits se rapprochent toujours sous un double +écho. On dirait un cheval ou plusieurs chevaux qui se hâtent +d'arriver.</p> + +<p>—C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux +adversaires.</p> + +<p>—Je suis poursuivi!<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<p>—On vous cherche!</p> + +<p>—Ils vont m'arrêter!</p> + +<p>—Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux +pistolets, si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne +de vous cacher. Cachez-vous!</p> + +<p>Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, +et si violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table +d'où jaillirent des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le +sable. Une femme se releva pâle et la joue ensanglantée.</p> + +<p>—Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué?</p> + +<p>—Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... +M. Clavier ne put en dire davantage.</p> + +<p>—C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore.</p> + +<p>—Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; +ce ne sont que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes +deux, j'imagine, pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! +venez les rassurer.</p> + +<p>Édouard se montra à Léonide et à Caroline.</p> + +<p>Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre +personnes présentes à cette scène osât ouvrir une explication.</p> + +<p>Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses +bras le long de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée +de peur, d'amour et de mépris.</p> + +<p>Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait +sa tête blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa +main gauche, fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la +place qu'il occupait d'abord.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide.</p> + +<p>—Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand +vous êtes venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer?</p> + +<p>—Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le +souffrons pas! défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour +le voir mourir? C'est vous qu'il aime, vous le savez bien, ce +n'est pas moi. C'est la vérité, mademoiselle. Aidez-moi à le +sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt est pleine d'hommes +armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis hier à +votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez +tous. Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni +l'autre. Vous voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez +donc qu'on le tue, vous, mademoiselle? C'est pour vous que je +parle; faites-moi écouter: joignez-vous à moi. Priez aussi.<a name="page_190" id="page_190"></a></p> + +<p>—Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de +sa figure inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée +autour du cou de M. Clavier.</p> + +<p>—Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, +mais comme sa mère, sa sœur, comme tout le monde; cela n'est +pas un crime. Il est notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous +à votre tour; vous nous devez quelque reconnaissance. +Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui il faut tant en dire? Si +j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur, votre mépris, votre +silence; si nous l'aimions également toutes deux, nous le laisserions +périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne +lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve! +aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas.</p> + +<p>—Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de +M. Clavier, mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je +vous ai caché cette passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant +de honte pour moi, tant de colère pour vous. Je vous afflige +bien. Venez, je vous dirai tout; partons. Je ne veux pas regarder +le visage de cette méchante femme, de ce... je ne le nommerai +plus, je ne le verrai plus, je vous le promets, et ce sacrifice est +grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais éloignons-nous, je +souffre.</p> + +<p>M. Clavier se tournant vers Édouard:</p> + +<p>—Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. +Partez avec elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté +de votre part à ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez +trouvé ce prétexte que vous cherchiez depuis deux heures +pour ne pas vous battre. Vous avez du bonheur. Vous me +trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez toujours +revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, +vous ne prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait +jusque chez vous. Voulez-vous accepter le manteau de +mademoiselle de Meilhan pour vous garantir du froid de la nuit?</p> + +<p>—Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté +jusqu'à la joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous +de cette enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi +votre poitrine et mourez!</p> + +<p>—Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de +joie féroce, et en rejetant Caroline sur le gazon.</p> + +<p>—Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le +bras du conventionnel.<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée +précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet +de celui-ci, les bras ouverts.</p> + +<p>—Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; +M. Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est +satisfait, que je le sois!</p> + +<p>—Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, +un mot de pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais +trahie: non, jamais!</p> + +<p>—Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant +le bras de M. Clavier pour se jeter entre Caroline et +Édouard. Je ne croyais pas dire si vrai en assurant tantôt à +mademoiselle, pour vous sauver, que vous ne m'aimiez pas. +Ah! c'était la vérité. Dites aussi,—car c'est aussi la vérité,—que +vous veniez prendre sur mes lèvres tous les baisers qu'il +vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline. Caroline, +c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au +bois, la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes +sœurs, allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il +m'a appelée de votre nom.</p> + +<p>Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à +face avec deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles +un pistolet s'avançait menaçant.</p> + +<p>Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer +avec tant de violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une +des barrières. Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança +dans un massif poursuivi par une terreur soudaine. Léonide +court après lui, l'arrête et le ramène. Mais pendant ce temps +une place était restée découverte sur la poitrine d'Édouard. +M. Clavier ajuste.</p> + +<p>Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la +répètent; deux cris de femme y répondent.</p> + +<p>Les deux hommes sont encore debout.</p> + +<p>M. Clavier n'a pas déchargé son arme.</p> + +<p>—La gendarmerie!</p> + +<p>—C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante +les quatre personnes.</p> + +<p>—Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard!</p> + +<p>—Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié +avait remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. +Voilà à quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire?<a name="page_192" id="page_192"></a> +Fuir? on vient de tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, +pour nous la complicité.</p> + +<p>—Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes +qui, une minute auparavant, désiraient presque sa mort, et qui +maintenant n'avaient plus que des vœux pour lui sur les lèvres, +que des larmes pour lui dans les yeux; qui étaient devenues +deux mères pour le défendre, au lieu de deux rivales pour le +déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La forêt est libre +pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été surpris +par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une minute, +et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me +défendre en restant.</p> + +<p>Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les +adieux couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux +femmes, des deux femmes à M. Clavier, qui froissait sa poitrine +et frappait la terre du pied. On ne décidait rien, on se mourait +d'indécision.</p> + +<p>Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies +par le bruit.</p> + +<p>Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes +rôdaient, à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité +des douze routes, comme deux biches cernées par des chiens, +pour distinguer, tantôt l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel +côté ne venaient pas les hommes à cheval afin de ménager une +fuite à Édouard. Ils venaient de partout, le bruit était partout: +sur la route de Senlis et sur ses deux moitiés, sur la route des +Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et Caroline revenaient +à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient entendu, +leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles retournaient +ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et les +hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes +déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier +d'épouvante, qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval +qui caracolait et tournait aveuglément comme un cheval de +meule. Aux derniers moments d'effroi, lorsque les gendarmes +n'étaient plus qu'à la portée du pistolet, lorsqu'on entendait le +reniflement des chevaux, lorsqu'on voyait luire, dans l'atmosphère +de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver autour d'eux, les plaques +de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se trouva brisée, +sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes fléchirent; sa +main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne la tint<a name="page_193" id="page_193"></a> +plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien +plus qu'elle ne le guidait.</p> + +<p>Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme +un naufragé sur l'écueil que va couvrir la marée.</p> + +<p>—Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, +monsieur, montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette +épée, ces pistolets au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous +dans cette allée: c'est la route du Connétable; on +la répare, personne n'y peut passer à cheval, passez-y! Sauvez-vous!</p> + +<p>—Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous +sauve!</p> + +<p>—Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier +en piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du +cheval.</p> + +<p>Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée +du Connétable.</p> + +<p>Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette +allée; les balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes +restées dans le carrefour.</p> + +<p>Le cheval d'Édouard s'abat encore.</p> + +<p>—Mort peut-être!</p> + +<p>On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval +et une voix qui crie: <i>Vive le roi!</i></p> + +<p>Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Qui? s'informe froidement M. Clavier.</p> + +<p>—Le condamné? le Vendéen?</p> + +<p>—Nous ne savons ce que vous voulez dire.</p> + +<p>—N'avez-vous pas vu un homme à cheval?</p> + +<p>—Pardon, messieurs.</p> + +<p>—Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable.</p> + +<p>—Non, messieurs, il a gagné celle-ci.</p> + +<p>—Sur votre honneur.</p> + +<p>—Sur mon honneur.</p> + +<p>M. Clavier mentait;—il sauvait une vie.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2> + +<p>Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les +portes; le simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil +du tabernacle. Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont +des dieux domestiques qui n'existent pas dans le cœur: la faiblesse +les a élevés sur un socle d'argile; mais elle seule les a +invoqués, parce qu'elle seule avait besoin d'y croire. En ménage, +celui qui, après une irrégularité commise, a eu recours à l'oubli, +a emprunté usurairement à la conscience de l'autre. Vient le +jour, le moment où tous ces faux répits s'escomptent, où il faut +payer. Les raccommodements, les pardons mutuels sont dans le +mariage autant de semences de discorde répandues. La paix +conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère +du combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les +corps qui ne sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur +au toit sous lequel la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle +ne se mire pas dans une eau unie; où la douleur et la joie, +tissues avec une égale patience, n'offrent pas une trame simple +à la résignation qui la supporte avec légèreté. Dignité, bonheur +facile, au contraire, à ces familles saintes, inconnues, cachées, +dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont les hommes +n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle religion +intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances, +que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre +toutes les femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un +champ de la vaste étendue du monde, un point du ciel du centre +de ces univers, pour consacrer ensuite le pacte de l'amour et de +la reproduction, pour l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier +plus tard dans le ciel où tout est éternité et possession. Admirables +partages, sublimes exclusions, qui constituent les races, +la patrie et l'avenir.</p> + +<p>C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à +l'oreille de ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent +la captivité du mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, +morts ou meurtriers. L'infraction à ces lois immuables, +quelque petite qu'elle soit, ne se produit jamais sans atteindre +aux grands cercles régulateurs. Jetez une pierre dans l'Océan;<a name="page_195" id="page_195"></a> +chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une erreur dans +le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira +loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. +Reste à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez +comme le ciel est haut!</p> + +<p>Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, +une tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent +de se peindre l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là +avait gardé la pointe du doute dans le cœur; celle-ci sentait sa +chute et son abaissement sous sa victoire même. Au milieu de +la lutte, sans qu'ils s'en fussent aperçus, l'anneau conjugal était +tombé à terre et s'était faussé: c'est qu'il n'appartient pas au +raisonnement, ce juge partial, de remplacer la paix et la conscience, +cette raison du cœur.</p> + +<p>D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se +nouaient mal pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des +voies souterraines où il s'enfonçait de plus en plus avec terreur, +à ses premières défiances sur la liaison de Léonide avec Édouard. +Pourquoi Édouard, après les explications qu'il avait eues avec +lui, n'avait-il voulu partir que le lendemain, et n'avait-il pas +accepté d'être accompagné de son meilleur, de son seul ami?</p> + +<p>Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant +Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras +de nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. +Il avait peur de recommencer une scène où, plus puni que dans +la précédente, il resterait sans excuse en remportant l'affront +d'une victoire.</p> + +<p>Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des +femmes aux moments désespérés; moments où elles sont enfin +décidées à dépenser de l'énergie comme pour une bonne cause. +Peut-être l'instinct de leur soumission naturelle les pousse-t-il à +tendre la joue, sachant, si elles sont lâches, qu'un soufflet déshonore +sans tuer; ou à livrer leur poitrine, si elles sont braves, +sachant aussi qu'un coup de poignard tue et ne déshonore pas. +Placées entre ces deux alternatives extrêmes de lâcheté et de +courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti est pris; +leur choix est arrêté.</p> + +<p>Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et +moirait de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la +longueur du foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient +et roulaient la forêt comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées<a name="page_196" id="page_196"></a> +de neige blanchissaient la pelouse, et tantôt des irrigations +abondantes effaçaient ce tapis et le dissipaient en une fumée +dont l'odeur froide allait à travers les fentes des portes glisser +le frisson. Triste soirée d'hiver.</p> + +<p>On sonna.</p> + +<p>—Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.</p> + +<p>—Mon frère, probablement.</p> + +<p>—Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas +ici avant minuit.</p> + +<p>On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant +après lui une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau +bleu étaient affaissés sous la neige. Il était plus défait que de +coutume.</p> + +<p>—Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.</p> + +<p>—Moi-même, monsieur Maurice.</p> + +<p>—Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. +Si vous aviez à me parler, que ne me faisiez-vous +appeler, monsieur Clavier?</p> + +<p>—Je n'ai pas songé à toutes ces précautions.</p> + +<p>—Mais comme vous êtes ému!</p> + +<p>—Un peu, je l'avoue.</p> + +<p>Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas.</p> + +<p>—Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; +je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, Maurice?</p> + +<p>Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles +de M. Clavier.</p> + +<p>—Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de +Calvaincourt?</p> + +<p>Il recula sa chaise.</p> + +<p>—Depuis hier.</p> + +<p>—Et où l'avez-vous connu?</p> + +<p>—Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir +même dans la forêt, à la Table-du-Roi.</p> + +<p>Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, +Maurice l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans +la forêt!</p> + +<p>—Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois +qui sont entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, +ainsi que je l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie.</p> + +<p>—Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous +avec lui?<a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p>—La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, +dans la forêt, ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si +elle n'expliquait ma présence chez vous à cette heure. Monsieur +Édouard et moi avions une affaire d'honneur à vider. +Nous avons été dérangés au milieu de la partie par des gendarmes +qui le poursuivaient.</p> + +<p>Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière +obscurité de la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne +s'était obstiné à retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas +manquer à ce duel: cela devenait évident. Il osa interroger +M. Clavier.</p> + +<p>—Et pourquoi ce duel?</p> + +<p>—Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. +Quoi! vous cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez +ses pas; il n'avait pas une pensée qu'il dût naturellement vous +taire, et vous ne m'avez pas averti.</p> + +<p>—Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle +de Meilhan m'a été révélé.</p> + +<p>—De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu?</p> + +<p>—De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le +motif qui s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, +lorsque je l'exigeais.</p> + +<p>—Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté +M. Clavier. La scène du bal aura été rapportée à Maurice; une +explication foudroyante s'en sera suivie entre lui et sa femme; +la conclusion aura été le départ immédiat de M. de Calvaincourt. +Maurice sait tout; mes restrictions seront comprises.</p> + +<p>—Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure +et l'ignominie de sa caste.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas trop dur pour lui?</p> + +<p>L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de +Maurice.</p> + +<p>—Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle +de Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites?</p> + +<p>—Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de +cette faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne +ne connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture +s'élèverait-on à la supposition de leur intimité?</p> + +<p>Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la +neige commençait à fondre, M. Clavier répondait après une +pause:<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<p>—Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle +de Meilhan aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de +tout l'attachement dont elle n'a pu se défendre pour un proscrit, +beau, d'un rang surtout qui le rehausse à ses yeux. Il y a un +caractère de tristesse incurable dans l'abattement de son visage, +depuis la scène du duel de ce soir...</p> + +<p>—On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un +mouvement brusque Maurice.</p> + +<p>—Elle s'y trouvait.</p> + +<p>Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par +la douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de +cette si fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; +ses derniers éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue +avec Édouard. Verdi par le froid, fatigué de sa course dans +la forêt, anéanti par le découragement, le corps et l'âme brisés, +à peine eut-il la force de prendre la main de Maurice et de lui +exprimer, par une étreinte muette, le coup dont il était frappé. +Des larmes glacées coulaient de ses joues sur ses vêtements +souillés.</p> + +<p>—Ceci me tuera, Maurice.</p> + +<p>Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque +les lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, +Maurice osa faiblement lui dire:</p> + +<p>—Pourquoi ne les marieriez-vous pas?</p> + +<p>—Jamais! avec cet homme; jamais!</p> + +<p>—Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune +homme la connaissance de quelques particularités qui justifieraient +votre réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute +sincérité, il faut que vous me communiquiez vos répugnances. +Il a un caractère élevé, de la fortune...</p> + +<p>—Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez +donc pas lu mon testament?</p> + +<p>—Non! aucun motif ne m'y obligeait.</p> + +<p>—Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la +dernière expression de ma colère contre la race maudite d'où +sort monsieur de Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis +dépouillé de tous mes biens en faveur de mademoiselle de Meilhan; +mais, sous peine de se voir déshéritée par le même acte, +je lui ai interdit le mariage avec tout homme de naissance.</p> + +<p>—Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, +sur cette détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en<a name="page_199" id="page_199"></a> +la courageuse volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie +par une tache de fanatisme politique.</p> + +<p>—Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont +j'aie soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est +de la fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion +d'une inflexible direction de pensées. Puisque les hommes n'ont +pas osé nous condamner ou nous absoudre, c'est à nous de nous +juger. Revenir sur le passé pour le détruire, c'est nous annuler; +et nos principes ne sont pas de ceux dont on fait deux parts; +l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le régicide qui +donne sa fille au noble contracte avec la royauté.</p> + +<p>—Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos +maximes ne l'atteignent pas.</p> + +<p>—Elle n'est pas ma fille!—jamais elle ne m'a dit cela. Vous +êtes cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu +a déposé d'amour dans mon cœur a été pour elle; et tout ce que +j'ai eu d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; +jeune fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; +femme, je lui lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle +pourra voir de sa couche nuptiale plus de châteaux et de terres +que ses parents ne lui en ont laissé. Que fait-on pour ses enfants, +que je n'aie fait pour elle? Elle est ma fille?—Que suis-je +donc pour elle?</p> + +<p>—Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre +testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous +accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne +ratifie point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous +ai blâmé; magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul.</p> + +<p>—Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de +mon testament?</p> + +<p>—Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être.</p> + +<p>—A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État!</p> + +<p>Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante +ans de vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu +appris des choses de ce monde, il n'était que l'homme des révolutions. +Son idée fixe avait été une erreur. Il n'eût pas été +plus triste de la mort de Caroline; il eût été moins triste; +n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir devenir le +gage fécond d'une race abhorrée?—Le vieux lion baissa la tête +et se tut.<a name="page_200" id="page_200"></a></p> + +<p>Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne +laissant jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta:</p> + +<p>—Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation +qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme +l'infaillible moyen de la ramener à votre volonté. Elle aurait +renoncé, soyez-en sûr, à l'héritage, pour se marier à son gré.</p> + +<p>—Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de +me tirer de là?</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au +terme! Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et +l'opinion, et s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à +rencontre d'un fétu de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, +cette loi qui réduit la puissance paternelle à rien?</p> + +<p>—C'est une loi de la révolution.</p> + +<p>—Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés +ne seront pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les +titres: personne ne les aura. Au premier passant je lègue tout. +Ne me parlez plus de cela.</p> + +<p>—Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter +de vous persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu +heureuse mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère +et la générosité de son cœur.</p> + +<p>M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son +sourire à cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut +pourtant pas assez maître de lui-même pour ne pas répliquer:</p> + +<p>—Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la +certitude? la ferme certitude?</p> + +<p>—Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons +meilleures que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous +mieux que moi!</p> + +<p>Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le +sentir lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. +De toutes les clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la +journée, celle-là l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était +aiguë. Maurice avait rougi de honte.</p> + +<p>—Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de +Calvaincourt a des passions plus partagées que ses principes, +croyez-le; mais nous n'avons pas à nous occuper de lui autrement; +passons.</p> + +<p>Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut pétrifié.<a name="page_201" id="page_201"></a>—Il +imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme +l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par +la bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ +d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit +pour s'expliquer dans le sens de ses premières impressions.</p> + +<p>—Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus +de cet homme. Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré +sur votre maison. Le bruit ne répare rien. Nous consolerons +mademoiselle de Meilhan; son enfant sera élevé avec mystère, +loin d'ici. On en a caché dans des positions plus difficiles.</p> + +<p>M. Clavier se leva tout d'un trait.</p> + +<p>—L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous?</p> + +<p>—De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel +vous auriez pu compromettre la vie, par l'effroi causé par votre +duel.</p> + +<p>—Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, +Maurice?</p> + +<p>—Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement +que j'ai l'air de vous apprendre?</p> + +<p>—Oh! je ne l'ai pas tué!—Qui me vengera maintenant? +qui me vengera?</p> + +<p>M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent +leurs places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée +depuis quelques minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une +double malédiction. Son regard jaillissait de dessous ses longues +paupières, et plongeait dans le feu.</p> + +<p>Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en +silence.</p> + +<p>Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre.</p> + +<p>Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner +à la complicité qui allait lier sa haine à la haine de +M. Clavier, avant de s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, +un reste de respect pour l'opinion publique, fantôme toujours +debout devant lui au moment d'agir; plus impérieux que +ce respect, le besoin de se montrer homme devant un homme, +celui de se grandir à la noblesse de mari outragé, quand un +vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme +qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts +à sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille +avide. Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il +était disposé à la partager, cela était écrit sur son visage, pourvu<a name="page_202" id="page_202"></a> +qu'elle fût une vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant +l'indécision dont il attendait la fin. Parlez! criaient ses +nerfs agités, ses muscles en contraction, ses genoux tremblants.</p> + +<p>—Parlez! mais parlez donc!</p> + +<p>—J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude...</p> + +<p>—Quoi? à côté?</p> + +<p>—Des papiers...</p> + +<p>—Eh bien, ces papiers?</p> + +<p>—Il m'y a forcé, mon Dieu!</p> + +<p>—Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; +c'est connu. Mais ces papiers? ces papiers?...</p> + +<p>—C'est connu, dites-vous!</p> + +<p>—Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... +Que contiennent-ils?</p> + +<p>—Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la +Vendée et tous ses habitants en un mois.</p> + +<p>—Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice?</p> + +<p>—Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là.</p> + +<p>—Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez.</p> + +<p>—Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera +tel jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, +tout est dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. +Comment l'ai-je eu? qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? +Tous seront traqués, tous seront tués; on les prendra au piége +qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y prennent, qu'ils meurent baignés +dans leur sang, étouffés sous leurs chaumières et leurs +châteaux en feu.</p> + +<p>—Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec +ses frères. La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée +de serpents mal écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. +Je croirais en Dieu, Maurice, rien qu'à de tels signes de +prédestination. Qu'allons-nous faire maintenant?</p> + +<p>—Je cours chercher ces papiers.—Je vous les remets.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Vous partirez demain pour Paris.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre +de la guerre, qui fera le reste.</p> + +<p>—Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ!</p> + +<p>—Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui,<a name="page_203" id="page_203"></a> +sans bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre +sa conversation avec M. Clavier.</p> + +<p>Les deux hommes furent épouvantés.</p> + +<p>—Qui les a donc volés, madame?</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez!</p> + +<p>—Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine +et la mort.</p> + +<p>—A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis +là une action odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: +vous avez lâchement prostitué à une satisfaction personnelle +des papiers, et vous le saviez, qui auraient sauvé l'État. Vous +avez, pour un caprice, avili, mis plus bas que la boue, la confiance +dont la société me croit digne. Dès ce moment, je me +considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent +les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le +criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly!</p> + +<p>D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne +craint plus de se dévoiler, même devant un témoin,—car +M. Clavier avait apporté peu de ménagements à faire comprendre +qu'il savait tout,—Léonide, par un miracle de mémoire +dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour mot +les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé +par cette foudroyante répétition.</p> + +<p>—Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est +une trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement +de prostituer à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous +le saviez, qui auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, +avilir, mettre plus bas que la boue, la confiance dont la +société vous croit digne. Dès ce moment, je vous considérais +déjà comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent +les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. La criminelle +n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel c'est vous, le +notaire de Chantilly!</p> + +<p>Léonide se retira à pas lents.</p> + +<p>Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs +propres armes que M. Clavier et Maurice.</p> + +<p>—Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une +femme!...</p> + +<p>—Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!...<a name="page_204" id="page_204"></a></p> + +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2> + +<p>Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions +sur la moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par +pureté de caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter +à la plus faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, +quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations +involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant +au fond de sa mémoire les raisons qu'il avait seul à seul +débattues auparavant pour douter de tout ce qui s'était passé, +il éprouvait que ces mêmes raisons lui suffisaient à l'heure présente +pour croire résolûment à la faute de Léonide. Sa certitude +ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels efforts sur +lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à +la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à +la vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il +en avait fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part +le simple soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait +recourir à une détermination qui, sans appeler le scandale +du dehors, le protégeât contre la honte assez répandue dont se +couvrent beaucoup de gens qui, après être parvenus à la connaissance +d'une vérité déshonorante, se résignent, s'habituent à +vivre avec elle. Malheureusement Maurice n'atteignait point à la +fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, sans se ressouvenir +qu'il avait disposé des trois cent mille francs déposés chez +lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait fait usage +de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de +Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait +amèrement la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers +l'homme qui aurait introduit l'adultère dans son ménage. Cet +homme était toujours en droit de considérer l'emploi illicite de +son argent comme une compensation à la souillure qu'il avait +commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux raisonnement, +le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,—et ne +finit-il pas par tout savoir?—s'obstinerait à voir un marché +en règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait +jusqu'à la moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les +plus durs contre la Providence qui ne lui avait découvert<a name="page_205" id="page_205"></a> +l'abîme que lorsqu'il n'était plus temps de l'éviter; car Victor +avait assurément déjà ménagé une destination aux cent mille +écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur la haute mer où voguent +à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. Oh! si Maurice +eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce du fond +d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu les +sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût +été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. +Il eût alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût +soumis avec fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le +mal était sans doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor +de Chantilly; il devait être rendu à minuit, et il était deux +heures.</p> + +<p>Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans +sa tête, Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour +écouter, dans les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir +le cabriolet de son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque +éteint; de loin en loin le vent passait sur les lampes et en +couchait les clartés mourantes. Il s'accouda sur le marbre de +la cheminée, et sa figure pâle, et ses yeux caves, et son front +dont les pensées décourageantes semblaient aussi se réfléchir, +se reproduisaient dans la glace placée devant lui.</p> + +<p>—Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la +Bourse, et que mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de +l'argent de l'amant de ma femme? On dira tout cela.</p> + +<p>Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante +énergie.</p> + +<p>—Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure +quand on est seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des +moralistes bavards dont le métier est d'arranger, d'après quelques +philosophes qui se sont empoisonnés, deux ou trois phrases +ronflantes contre le suicide; mais se tuer pour ne pas faire +banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est un choix +avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la +détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. +Et je suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que +le débiteur fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte +par corps, au moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire +et mon cœur sont le sanctuaire de cent familles qui +n'ont vécu, qui n'existent que par moi; leurs confidences de +toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux pères,<a name="page_206" id="page_206"></a> +aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à +tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, +éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des +révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de +larmes délayées dans le sang!</p> + +<p>C'est pourtant,—je n'y avais jamais sérieusement songé,—une +mission de martyr que celle de répondre corps pour corps, +faibles comme nous le sommes, de tant de gens qui ont peur +eux-mêmes de leur fragilité. Économes, ils nous supposent plus +économes qu'eux; honnêtes, ils s'en remettent aveuglément à +notre honnêteté; intelligents, ils ne se dirigent que d'après nos +lumières. Nous sommes donc meilleures que tout ce monde-là? +qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est une tyrannie +d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si infaillibles, +que nous ne pouvons presque manquer de succomber.</p> + +<p>Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les +circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que +nous sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont +nous sommes chargés de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule +nos dépenses, on pèse nos paroles, on suit nos traces. +Malheur au sou prodigué en public, c'est un vol; c'est une trahison; +malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est une +subornation!</p> + +<p>Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?</p> + +<p>—Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six +fois que je sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent +et à la neige!</p> + +<p>Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.</p> + +<p>—Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. +Je croyais ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux +ont refusé: j'ai été obligé de prendre un supplément à la poste; +mais enfin me voici! Il paraît que tu dormais comme le reste +de la maison. Ni feu ni lumières ici, mais je gèle moi!—Voyons! +du bois! Joseph, mettez de l'huile dans ces lampes.</p> + +<p>—Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, +le sommeil m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?</p> + +<p>—Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.</p> + +<p>—Tu as donc disposé des trois cent mille francs?</p> + +<p>—Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air +tout étonné!</p> + +<p>—Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite...<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p>—Trop vite?</p> + +<p>—Je dis très-vite.</p> + +<p>—Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je +me hâterais d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être +possesseur du côté entier de la rue par où doit passer le chemin +de fer de Saint-Denis?</p> + +<p>—J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu +terminerais avec tant de promptitude.</p> + +<p>—J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter +avec les propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs +gardes par nos achats précipités; ladres tentés, à mesure que +nous devenions plus forts acquéreurs, d'élever leurs chenils à +des prix fous. Ils s'imaginent tous qu'il y a des trésors enfouis +dans leurs caves, dès qu'on entre en marché avec eux. La joie +de vendre leurs maisons trois fois leur valeur les pousse, en +même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur parti +les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que s'ils +nous les cédaient pour rien.—Combien de millions espérez-vous +gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant +jusqu'au fond des yeux.—Eh! eh! vous ruminez sans doute +quelque projet d'or, monsieur? associez-nous: nous n'en dirons +rien.—C'est un si beau quartier que le nôtre; c'est un véritable +Paris.—Le roi aurait-il l'intention d'y venir demeurer? +s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons décupleraient +de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour +nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, +on les rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le +sérieux, ils se confirment pareillement dans la supposition qu'on +les trompe. Quelque visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent +toujours dans vos discours des raisons pour estimer qu'on +veut les voler. Ma foi! tu as raison, au fond, Maurice, d'être +surpris de mon habileté de m'être rendu favorables ces corsaires-là.</p> + +<p>—Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?</p> + +<p>—Toutes, comme au roi de France.</p> + +<p>—Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet?</p> + +<p>—Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a +assuré que le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un +mois. Terre! Maurice, nous touchons au port.</p> + +<p>—Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il?<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>—Aucun, Maurice.</p> + +<p>—Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec +quelque autre qui l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des +ombrages.</p> + +<p>—Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible +aux séductions.</p> + +<p>—S'il perdait son emploi?</p> + +<p>—Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent +jamais.</p> + +<p>—Si...</p> + +<p>—Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? +comptes-tu beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un +trône? c'est placer un peu haut son désespoir; mais je ne t'ai +jamais vu si timoré, Maurice...</p> + +<p>—C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement +la fortune d'un de mes clients.</p> + +<p>—Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela +n'est pas établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que +tu roules sur leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? +Qui saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son +mouvement naturel, sans compromettre les droits de personne?</p> + +<p>—Sans doute, mais sans compromettre personne.</p> + +<p>—Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, +à toute heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, +leurs fonds? dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation +aurais-tu aux soucis de la responsabilité, si tu n'avais +aucun des bénéfices de ta charge? Tes clients! Tranquilles par +toi, sois riche par eux: c'est le moins. Qui est-ce qui en souffrira? +N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque cette solidarité +te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour te créer +en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur +que celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa +vie, surtout avec ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. +Profite! Crois-tu que je te compromettrais jamais? Ma réputation +m'est chère aussi; et, je l'avoue, j'aspire, sans mauvaise +renommée, à m'associer à toute la prospérité dont tu es digne: +je prends exemple sur toi; ta femme est ma sœur. Maurice baissa +la tête.</p> + +<p>Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près +sur ta conduite.</p> + +<p>Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse;<a name="page_209" id="page_209"></a> +le célibat ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes +qui n'ont aucune racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais +pas un liard de crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais +exactement dans la même position que moi. Le mariage est un +excellent endosseur.</p> + +<p>—Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec +ironie.</p> + +<p>—Oui; pourquoi non?</p> + +<p>—Et tu me consultes?</p> + +<p>—Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange?</p> + +<p>—Au contraire!</p> + +<p>Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda +l'aveu d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, +frère de la femme de Maurice, demander la cause.</p> + +<p>Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit:</p> + +<p>—Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques +comme un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices +d'une femme; les fautes même où elle tombe quelquefois...</p> + +<p>—Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas +longtemps qu'elle est rentrée dans son appartement.</p> + +<p>Les deux beaux-frères se turent.</p> + +<p>Après une pause:</p> + +<p>—Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me +consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières +à t'offrir que beaucoup d'autres?</p> + +<p>—Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez +complète, pour attendre le mariage comme la conclusion d'une +passion impérieuse; et, à mon sens, quand on ne se marie pas +par amour, il est de raison de ne s'engager qu'à la condition +d'être heureux sous d'autres bénéfices.</p> + +<p>—Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent?</p> + +<p>—Un bon mariage.</p> + +<p>—Ce sont deux choses.</p> + +<p>—Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi.</p> + +<p>—Comment t'aider?</p> + +<p>—Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, +dans cette famille, une jeune fille douce, simple, et +j'oserai dire, très-riche,—du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, +pour que mes prétentions ne te surprennent pas si fort, +que ta femme m'a encouragé,—car c'est du ressort des femmes, +le mariage,—à persister dans mes espérances. Ma sœur a même,<a name="page_210" id="page_210"></a> +je crois, mis la jeune personne dans la confidence. Ce qui +me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de m'assurer par ta +bonne intervention, c'est le consentement de M. Clavier, dont tu +guides la volonté en toutes choses.</p> + +<p>—Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de +Caroline?</p> + +<p>—D'elle-même, cela t'étonne encore?</p> + +<p>—Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer.</p> + +<p>Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette +intrigue! marier sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa +rivale! Marier Caroline à Victor, pour acheter la complicité de +son silence! Le frère saurait-il tout?</p> + +<p>Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble +que causait sa demande, tenta de frapper à côté de la question +pour l'éclaircir sans l'irriter.</p> + +<p>—Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il +n'est pas impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan +soit au-dessous des exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être +aussi ne m'a-t-elle pas attendu pour disposer de sa main; +peut-être...</p> + +<p>—Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, +réellement fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité.</p> + +<p>—Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton +nom à M. Clavier; quel danger y vois-tu?</p> + +<p>—Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à +mes indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, +pour solliciter la main de mademoiselle de Meilhan.</p> + +<p>—Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; +le reste arrivera.</p> + +<p>—Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est +de rigueur que celui qui la désirera pour femme s'adresse à +M. Clavier.</p> + +<p>—J'en conviens, mais je n'y serai pour rien.</p> + +<p>—Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?...</p> + +<p>Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre +avec les armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se +sent sûr de me vaincre par la menace de ma femme, l'âme de +cette conjuration. Décidément, je suis la victime d'une trahison +domestique tramée dans l'ombre depuis longtemps autour de +moi. Édouard, ma femme et Victor tenaient le filet où je suis +pris.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>—Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, +Victor. M. Clavier n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. +Soutenue par la mienne, ta cause serait complètement perdue, +comme elle l'est d'ailleurs dans tous les cas; ainsi, renonce à te +servir de Léonide. Si tu tentais de l'employer, je m'y opposerais +de toutes mes forces; je suis franc, Victor.</p> + +<p>—Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure +pour moi, pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits +dans des relations où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, +mal engagé ni ton temps ni ta fortune; sincérité bien dure +pour un frère qui admet cependant, sans se plaindre, ton refus +de le servir dans l'acte le plus important de sa vie; mais qui +ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire quelques +paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as +assez fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne +point m'aider, il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, +les motifs de ce déni d'amitié.</p> + +<p>—Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours +des gens qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, +ruine ma vie où tout le monde prend, excepté moi. Victor, tu +me reproches d'être sourd à l'amitié parce que je n'ai pas le droit +de t'imposer comme mari à mademoiselle de Meilhan; tu me +rappelles ce que tu as sacrifié pour m'élever à ma position actuelle; +eh bien, crois-moi, s'il était en ton pouvoir de me faire +redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, pour me +reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de médiocrité, +où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te +devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout +ce que tu as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir +encore; je ne suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le +poids m'écrase; je péris sous lui. Que de terreurs autour de +moi! veiller, garder, sceller, être le prêtre, le coffre de fer, la +langue du muet, l'esprit divin du conciliateur, l'ami, le parent, +la sentinelle du monde, et n'avoir devant soi aucune puissance +modératrice, si ce n'est, entre mille moyens de l'éluder, une +ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté dangereuse, +meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? +Ceci est une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je +suis. Sois raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de +mariage.</p> + +<p>—Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime<a name="page_212" id="page_212"></a> +dont quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu +trouves des appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon +égard.</p> + +<p>—Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, +plus fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient +toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, +mais, malheureux, es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour +que tu ne sentes pas qu'il y a entre Caroline de Meilhan et toi, +Victor, des obstacles insurmontables, d'airain?</p> + +<p>—Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, +n'excepte guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à +mademoiselle Caroline, que les gentilshommes; et je ne suis pas +gentilhomme, Dieu merci!</p> + +<p>—Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a +donc lu... ce serait un crime abominable!</p> + +<p>Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait +la clef de son secrétaire.</p> + +<p>—Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle +de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, +je lui écris depuis quelques mois. Le service que je te demandais +n'était qu'une démarche de convenance à faire auprès de +M. Clavier..... je t'aurais mis d'abord au courant de mes relations +avec mademoiselle Caroline, si je n'avais été intimidé par ton +air fâché, quand, sur mes paroles mal comprises, tu as imaginé, +et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait ménagé des intimités.</p> + +<p>—Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, +Victor, bien sûr?</p> + +<p>Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une +figure de ce monde.</p> + +<p>—Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on +avait quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je +n'en suis fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel +dans mes prétentions, si monstrueuses à t'entendre.</p> + +<p>Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria:</p> + +<p>—Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... +après tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de +Caroline?.... Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que +le monde est ainsi fait, mon Dieu!</p> + +<p>Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré +comme par une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les<a name="page_213" id="page_213"></a> +réticences de son beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, +commentées, forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui +avaient donné le vrai sens de la pensée que Maurice tenait à +cacher le plus soigneusement.</p> + +<p>—Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme +un tigre sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore +assez jeunes tous deux pour nous comprendre et pour nous +excuser. Mademoiselle de Meilhan ne s'appartient plus.</p> + +<p>—Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien +propre.</p> + +<p>Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un +indéfinissable son de voix:—C'est mon secret!</p> + +<p>Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en +avançant ce mensonge.</p> + +<p>Il sourit ensuite avec fatuité.</p> + +<p>Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice +en un instant!</p> + +<p>M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, +il rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle +de Meilhan a eu deux amants: Édouard et Victor. Quel est le +père de l'enfant qu'elle porte? Il se noie dans cette bourbe.—Enfin +Maurice s'arrête à cette conclusion, qu'il vaut mieux, +dans le doute, que Victor soit le mari de mademoiselle de +Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier consentira +plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre, mademoiselle +de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à +la plus haute réalisation de ses vœux d'ambition. A quoi bon +dire à Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant +de mademoiselle Caroline, et il m'a fait la même confession que +toi.</p> + +<p>—Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il +en est ainsi, Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises +dont il avait été si rudement heurté, et sans respirer un instant, +depuis son entrevue avec le conventionnel.</p> + +<p>—A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé +un frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère +bien.</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon +beau-frère, mon témoin, mon ami et mon compère.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<p>Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une +raillerie que Victor lui envoyait au visage.</p> + +<p>Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était +sérieuse.</p> + +<p>Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une +effusion sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui +exprima sa satisfaction dans tous ses détails domestiques et +champêtres. Il habiterait Paris, mais il aurait sa maison de +campagne à Chantilly. Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait +la sœur d'adoption de Léonide. On coulerait d'heureux +jours. Tout cela valait bien quelques orages à traverser. On ne +pêche pas les perles sans se mouiller, dit Victor en prenant un +flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce que tu ne vas +pas te coucher aussi?</p> + +<p>—Dans un instant; je te suis.</p> + +<p>Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules +Lefort.</p> + +<p>Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise.</p> + +<p>C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la +nuit hors de l'appartement de Léonide.</p> + +<p>Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes.</p> + +<p>Il avait pleuré en dormant.</p> + +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2> + +<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si +profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer +de l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait +ses belles matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes +pousses était déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches +dépouillées par l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes +de l'arrière-saison courait l'ombre claire des feuilles nouvellement +venues. Sous les eaux moins pesantes, moins vaseuses des +étangs, les poissons, revêtus de leurs écailles neuves, renvoyaient +au soleil les reflets qu'ils lui empruntaient; dans l'air, +une élasticité pleine de mollesse se faisait sentir.</p> + +<p>On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition +particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier +ne s'était plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis<a name="page_215" id="page_215"></a> +la fatale nuit d'explication chez Maurice. Derrière les +grilles vertes du jardin, des volets avaient été glissés, afin d'empêcher +les passants de pénétrer par leurs regards dans l'intérieur +du logis, si visible autrefois aux oisifs dont Chantilly +abonde. Si d'assez osés collaient un œil furtif aux fentes survenues +aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient +guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action +du printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes +au hasard, échappant aux formes gracieuses auxquelles +plusieurs années de soins et de culture les avaient soumis; +beaucoup de pots de fleurs, chassés par les derniers vents de +l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient roulé avec +leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs ruines. +Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche +morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme +pour l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce +inspirée par le superbe voisinage du château, les dessins si variés +des parterres, si corrects et si beaux à la fois; le régulier +jardin de M. Clavier, le joli jardin de Caroline, n'offraient plus +que l'aspect d'un cimetière. Au milieu de cette désolation, la +serre-chaude seule s'était maintenue avec avantage, malgré +d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les carreaux; à +travers leur transparence, de jour en jour plus contestable, on +apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron +intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et +les portes d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient +poussé à plaisir en si grande abondance, que, pour ouvrir ces +portes, l'office du jardinier eût été aussi nécessaire que celui +du serrurier. Ce qu'il y avait de triste encore, c'était l'absence +de l'écriteau de location, certificat de négligence qui explique à +la rigueur le délaissement momentané d'une propriété. La +maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait coulé le +long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette.</p> + +<p>M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. +Il ne se levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre +que la fatigue était excessive pour lui, dont la main tremblait +à la moindre émotion; sa correspondance paraissait lui en causer +beaucoup.</p> + +<p>A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois +sa lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et +se retirait. A peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir,<a name="page_216" id="page_216"></a> +et au bout de quelques minutes se fermer le coffre-fort de +M. Clavier. Si la douce enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était +plus aimée avec la même tendresse. Le père était encore là +avec ses regards attentifs, sa sollicitude silencieuse, mais l'ami +avait disparu. Il embrassait Caroline de loin en loin, mais au +front et plus sur les joues, quelque effort qu'elle fît pour se +glisser à cette faveur. La disgrâce de toute lecture s'était étendue +aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés de leurs +bandes.</p> + +<p>Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le +cabinet de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait +dans ses souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. +Il vivait en lui, au fond de ses vieilles convictions, sous la voûte +haute et noire de sa vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, +avec une obstination que les événements avaient pris à +tâche de justifier, les derniers malheurs dont il avait été frappé +dans son enfant d'adoption, Caroline de Meilhan. Le serpent de +l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et l'avait piqué. Il mourait +de la blessure, et il mourait sans vengeance; sans vengeance! +après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait +déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était +plus permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. +A cette pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit +de malade; furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force +de ses poings nerveux, et il semblait apostropher face à face, +comme à la tribune de la Convention, un adversaire invisible. +Son doigt fiévreux le désignait, le marquait au front, l'écartait, +le découvrait dans quelque coin, et de là le ramenait à ses pieds. +Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors comme si, pour s'en faire +entendre, il eût fallu pousser la voix jusqu'au fond d'un abîme +ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement, que sa tête, pesante +de colère, retombait sur son oreiller. Il restait dans cet état jusqu'à +ce que Caroline vînt doucement le relever et lui rendre +quelque calme à force d'air et de précaution.</p> + +<p>—Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, +vous ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera +mes buis, il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de +lui commander tout ce que vous jugerez nécessaire aux réparations +du jardin.</p> + +<p>A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline +croyait avoir regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent<a name="page_217" id="page_217"></a> +les yeux; c'est bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, +sans prière, sans autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha +davantage du lit afin de ne pas voir tarir à sa source +ce premier épanchement d'indulgence dont elle était altérée. +Quelle joie pour elle s'il lui eût même fait des reproches! elle +savait que le pardon les suivrait. Il en avait toujours été ainsi +autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur celle de M. Clavier, +elle attendit qu'il parlât encore.</p> + +<p>—J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de +la maison. Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,—je +l'ai mieux compris depuis,—qu'elle paraisse dans cet +état d'abandon aux étrangers.</p> + +<p>—Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours +tremblante de laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me +l'avoir pas exprimé plus tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais +mis mon bonheur, mon devoir, à reprendre mes fonctions ici; +et peut-être n'ont-elles pas toujours été inutiles. Rendez-moi +cette justice, monsieur, de convenir que rien n'aurait été négligé +si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes travaux. +Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. +Par exemple, le jardin,—pauvre jardin! il est dans un abandon! +je le regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; +des branches brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! +ou plutôt n'y descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé +pendant quelques jours.—Ce n'est pas seulement au jardin +qu'il faut songer: les appartements du bas sont pleins d'humidité; +les dernières pluies ont pénétré dans le salon d'été; je +crois bien qu'il sera nécessaire de changer le papier de la tapisserie. +N'êtes-vous pas de cet avis?</p> + +<p>Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si +longtemps souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle +retenue tout un jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse +dans sa parole nombreuse, brisée et pour ainsi dire de retour +d'un long voyage.</p> + +<p>M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût +pas été interrompu:</p> + +<p>—Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres +clefs de la maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.</p> + +<p>En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. +D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui +permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre<a name="page_218" id="page_218"></a> +les pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour +changer d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son +front. Ses paupières ne s'étaient pas relevées.</p> + +<p>Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la +clef du secrétaire:</p> + +<p>—Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra +au lit, j'ai dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui +ne m'appartient pas, vous prier de reprendre la direction que +vous en aviez autrefois.</p> + +<p>Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, +la simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer +à la tête de la maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à +toute sa joie. Elle fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le +front de M. Clavier. Elle osa seulement lui dire:</p> + +<p>—Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; +peut-être en récompense me rendrez-vous l'affection qui me +payait si bien de tant de soins devenus pour moi un plaisir. Je +vous ai souvent donné lieu de vous plaindre de mon étourderie; +le service n'a pas toujours été aussi régulier que vous l'eussiez +désiré; souvent je me suis levée trop tard. Oh! je me suis dit +cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher, monsieur: +on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour +moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, +plus soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, +savez-vous cela? J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à +fait bien; et nous irons,—car voici le printemps,—nous irons +encore nous promener dans le bois; j'ai des livres à vous lire, +beaucoup de journaux en arrière, tous vos journaux sont de +côté...</p> + +<p>Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la +sourde apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour +faire tourner vers elle des yeux sans mobilité.</p> + +<p>En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser +avec ses lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid +de la clef; la main s'était retirée.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune +réponse.</p> + +<p>Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous +que Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,—et vous +êtes bon, monsieur,—pour m'appeler encore votre enfant,<a name="page_219" id="page_219"></a> +votre Caroline, pour me pardonner? Si vous vous figuriez combien, +au moment où je vous parle, mon cœur se serre!</p> + +<p>La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, +elle s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.</p> + +<p>Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! +Si j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; +je suis cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. +Vous souffrez aussi et vous vous taisez.</p> + +<p>Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne +voulez plus que je lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; +tout ce que je touche vous déplaît. Je meurs dans ma tristesse. +Je sais, mon Dieu, que vous ne me grondez pas, que vous ne me +souhaitez aucun mal; mais le plus grand des maux, c'est votre +silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur! Voyez combien +je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien...</p> + +<p>Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité +ressemblait à celle de la mort.</p> + +<p>—Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât +mes chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, +ce que je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous +diriez: Pauvre fille! Eh bien, dites-moi ce mot-là seulement: +Pauvre fille! Si j'étais votre domestique, votre pitié de maître +ne me pousserait pas rudement du pied dans la rue. Je vous sais +généreux pour vos domestiques. Si j'étais enfin votre fille, votre +sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être irrité contre mon +crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de fer en ce +moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; +mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur!</p> + +<p>Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre +domestique, ni une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je +ne vous suis rien, ne me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? +Pourquoi ne me pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela +vous fait?</p> + +<p>Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà +couvert de flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. +J'ai aussi un enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde +tous deux, vous et moi, en ce moment, monsieur!</p> + +<p>M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze +qu'on aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et +ridée semblait morte depuis dix-huit siècles.<a name="page_220" id="page_220"></a></p> + +<p>—Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore +de quelle religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de +vous inspirer la bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner +à cette heure où je sens mon enfant sous ma main. Cet +enfant n'est d'aucun parti qui lui soit un crime reprochable. Je +l'appellerai de votre nom; mais souriez à sa mère comme vous +sourîtes à la mienne.</p> + +<p>Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, +de l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le +père et la mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition +de verser le sang de celle qui l'a précédée? Je dois être +heureuse que vous ayez tranché en place publique la tête de +mon aïeul, afin de vous être reconnaissante aujourd'hui du bien +fait par vous à ma mère. Si vous me repoussez, moi, c'est donc +parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide que vous êtes! car +je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents que vous +avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, +moi! et nous sommes deux ici à vous maudire!</p> + +<p>Le régicide resta toujours de pierre.</p> + +<p>Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, +Caroline s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des +murs jusqu'à la porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. +Un évanouissement la saisit: elle tomba.</p> + +<p>Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et +la nuit était venue.</p> + +<p>Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle +avait imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles +dont sa volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, +ainsi qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant +à chaque marche, jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait +été rendue par M. Clavier.</p> + +<p>Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée +par les arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses +organes à des émanations dont chacune, comme une date fidèle, +la mettait sur la voie d'un souvenir. Ces larges feuilles assez +évasées pour garantir de tout un orage; ces fleurs nacrées, et +voûtées en ombrelles pour repousser les ardeurs du soleil dont +leurs corolles sont l'image; ces bouquets aromatisés et qui conservent +quelque chose des passions qu'ils provoquent dans les +climats d'où ils viennent, étaient autant de monuments élevés +par Caroline à la mémoire de son affection si tendre pour<a name="page_221" id="page_221"></a> +Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, +portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon +une réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers +en fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, +pâle de remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard +qu'il serait père.</p> + +<p>Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui +le rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline +en pesant trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre +l'affligea. Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites +qu'elle n'avait plus été là pour faire arracher. Par un sentiment +facile à pardonner, la pauvre enfant, depuis si longtemps privée +de ses belles promenades nocturnes sur la pelouse et dans +la forêt de Chantilly, voulut faire usage de la clef du jardin que +M. Clavier lui avait aussi remise. Elle ouvrit la porte, et tout à +coup son âme s'envola comme un papillon en passant, ailes déployées, +sur la tête de la vaste forêt. Caroline s'appuya comme +une statue contre la porte du jardin pour entendre le rossignol, +dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des eaux +murmurantes du château.</p> + +<p>Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement +sur la sienne.</p> + +<p>—Édouard! vous! Édouard! vous vivez!</p> + +<p>—Caroline!</p> + +<p>Ils rentrèrent dans le jardin.</p> + +<p>Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur +entrevue. Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.</p> + +<p>—Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, +véritable tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y +pouvoir pénétrer ou d'y introduire une lettre. Que s'est-il donc +passé ici?</p> + +<p>—Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie +ici; sa main vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé +à vous pour me sauver, dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette +maison est pleine de terreur. La désolation est écrite à chaque +place. Là haut, il y a un homme qui veille depuis huit jours et +qui depuis huit jours n'a parlé une fois cette nuit que pour attirer +une malédiction sur son lit. Je ne suis donc pas aussi malheureuse +que je le croyais, puisque je vous revois, puisque +vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où +as-tu été pendant ces deux mois que nous avons été séparés?<a name="page_222" id="page_222"></a> +Tu vas tout me dire, avec les dangers que tu as courus; car tu +me dois maintenant la confidence de ta vie entière. Que je sache +tout; parle, afin que je remercie dans mes prières ceux qui t'ont +prêté un asile; tu viens de loin; tu es fatigué, mon Édouard, +tu es souffrant!</p> + +<p>—Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée.</p> + +<p>—Où tu as vu ta mère?</p> + +<p>—Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, +dort dans la chaumière battue des vents; passe ses journées sans +pain sous un arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la +tête des paysans, les bataillons ennemis qui lui barrent le passage +de son trône.</p> + +<p>—Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard.</p> + +<p>—Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous +lui avons vainement démontré,—il est vrai que c'est une affligeante +vérité à dire,—que si l'enthousiasme doublait les hommes, +il ne doublait pas la portée du fusil; vainement nous lui avons +dit, moi et ceux qui, mieux que moi, ont compté les forces dont +la sainte insurrection dispose, que l'heure n'était pas sonnée de +marcher sur la capitale, enseigne blanche déployée, aux cris de +<i>Vive le roi!</i> Elle n'écoute que ses espérances, que les vœux de +quelques dévouements surhumains où elle s'appuie comme sur +des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux de +ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque +basse-cour de village.</p> + +<p>—Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait +entendre des étages supérieurs.</p> + +<p>Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants +ou plutôt avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste +Édouard et la mélancolique Caroline entrèrent dans le +salon contigu aux deux serres, espèce de vestibule pavé servant +de passage de la maison au jardin.</p> + +<p>—Parle maintenant, Édouard!</p> + +<p>Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes +suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements +survenus à leurs traits depuis leur séparation, marquée +pour elle et pour lui par tant d'incidents graves. Une exaltation +voilée de beaucoup de tristesse animait la figure d'Édouard; ses +yeux étaient sombres sans avoir perdu leur douceur. Le dédain +d'un âge avancé plissait le contour de sa bouche, dont +l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de ses<a name="page_223" id="page_223"></a> +dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de +la jeunesse.</p> + +<p>Caroline n'osa lui dire combien il était changé.</p> + +<p>De son côté, Caroline n'avait plus,—et ceci s'expliquait à +beaucoup d'égards,—la même suavité d'ensemble. La vie était +moins impatiente chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard +et de sa démarche, s'était perdue dans un délicat embonpoint.</p> + +<p>—Continue, Édouard, je t'écoute.</p> + +<p>—Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont +pas répudié toute précaution en se mettant en hostilité avec un +gouvernement qui, s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du +moins l'auxiliaire aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. +Cette opinion a déplu à des conseillers plus téméraires. On +a jugé notre concours suspect, du moment où il se montrait +accompagné des restrictions de la prudence; nous avons été +remerciés.</p> + +<p>Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, +qui oubliait l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille +troublé, ses terres dévastées, son château détruit, sa vie +proscrite, sa tête mise à prix, pour ne se plaindre que du refus +qu'il éprouvait de ne pouvoir se sacrifier à sa cause d'une manière +utile.</p> + +<p>—Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus +aucune opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui +nous frappe également: car je ne sais pas non plus à quel titre +je reste sous ce toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres +paroles. J'en suis encore glacée.</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, +suppliante, humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son +implacable silence.</p> + +<p>Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons +mon malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!—déshonorée +si tu restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! +Un ami m'a confié un passeport qui pendant dix jours encore me +permet de gagner l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée +du bois; viens! nous sommes sur la route d'Allemagne dans +trois heures, et dans quatre jours en Allemagne. M'écoutes-tu? +tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette indécision? Viens, Caroline! +Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi depuis huit jours je<a name="page_224" id="page_224"></a> +marche dans l'obscurité autour des murs de ce jardin pour +t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?</p> + +<p>—Mais monsieur Clavier est malade.</p> + +<p>—Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu +es partie, qu'ils viennent. Dieu fera le reste.</p> + +<p>—Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...</p> + +<p>—Et le nôtre? Caroline!</p> + +<p>Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le +droit de te déterminer, consens à me suivre!—Viens!</p> + +<p>Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.</p> + +<p>—Tu le veux! Édouard, attends!</p> + +<p>Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre +dans sa chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un +coffre, y jette pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, +indécise, elle appuie son front en sueur, ses genoux tremblants +contre la cloison, pour voir à travers si M. Clavier est +endormi.</p> + +<p>Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement +la veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque +Caroline était descendue, éclairait maintenant les longs plis +blancs de la couverture et quelques parties de l'appartement.</p> + +<p>Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade +soupire ou se plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.</p> + +<p>Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par +s'imaginer que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça +le cœur; brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la +chambre du malade. La porte en était fermée. Il lui aurait +fallu cogner.</p> + +<p>La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? +il se serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop +fort la porte vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient +aucune induction précise.</p> + +<p>—Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit +Caroline après avoir repris son attitude contre la cloison, et +qu'il ne me retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa +lampe! Il aura froid dans l'obscurité; et il m'appellera peut-être +tout bas, et sa douleur de ne pas m'entendre lui répondre remplira +de cris son appartement. Je ne me sens plus, mon Dieu, +la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui l'ai mis dans +l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère. Maintenant je l'abandonne; +je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh! combien il<a name="page_225" id="page_225"></a> +se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour moi! +S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? +Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais +pas.</p> + +<p>Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade +entendit les gémissements de Caroline, dont les paroles étaient +quelquefois assez hautes pour traverser l'épaisseur de la +cloison.</p> + +<p>Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite +à genoux et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection +de Dieu, dans le moment le plus terrible pour elle. Ses +mains frémissantes étaient jointes, sa tête en prière pendait sur +ses mains. De plus en plus impatient, Édouard, ne sachant plus +à quoi attribuer la cause qui retenait si longtemps Caroline, +monta, la prit doucement par le bras et l'entraîna avec lui jusqu'à +la porte du jardin.</p> + +<p>—Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa +machinalement Édouard.</p> + +<p>Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le +petit coffre où elle avait serré quelques robes.</p> + +<p>Elle remonte précipitamment.</p> + +<p>Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop +lourd. Sa main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? +elle se frappe le front!</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est +levé, il est entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc +entendue; il s'est levé!</p> + +<p>Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.</p> + +<p>—Caroline!</p> + +<p>—Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard?</p> + +<p>—Caroline! Caroline!</p> + +<p>La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la +porte n'est plus fermée.</p> + +<p>On l'appelle de nouveau.</p> + +<p>C'est la voix d'Édouard.</p> + +<p>Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.</p> + +<p>Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, +prendre la main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un +mouvement, qu'un pas, qu'un cri.</p> + +<p>Ce cri fait monter Édouard.</p> + +<p>—Viens donc, viens donc, Caroline!<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>—Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage +de monsieur Clavier.</p> + +<p>Le régicide était mort.</p> + +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> + +<p>Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de +Baréges à Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près +inexécutable dans les petites localités, Léonide avait quitté +Chantilly depuis environ quinze jours. Le motif de son absence +dans la saison où l'on entrait était trop naturel pour qu'il fût +commenté au profit de la malice cantonale.</p> + +<p>Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, +si le retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient +écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé +des idées; il n'est pas toujours temps de le faire renaître quand +les excès l'ont ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de +toutes les plaies dont il gémissait. La disparition des papiers du +colonel Debray, l'emploi si téméraire que Reynier avait fait des +fonds déposés chez lui par Édouard, étaient deux cuisantes +pensées qui le rongeaient au vif. Pour les prostituer à un amant, +sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, quand il les avait +réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec audace et +avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était encore +ébranlé.</p> + +<p>Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du +moins extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ +illimité des spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité +commun à tous ceux qui, comme lui, renoncent en affaires +au chemin tracé de la routine pour opérer sur les éléments des +probabilités. La terre a disparu pour ces navigateurs hardis; +ils n'ont en perspective que le naufrage ou la conquête: les +terres connues leur sont interdites. L'activité incessante de leurs +spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où +il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé +les belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit +d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui +n'était pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion +à donner à l'espérance de reprendre un jour le passé au +rivage paisible où il l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières +années lui aurait-il suffi? l'imagination se ride comme<a name="page_227" id="page_227"></a> +le front; et c'est le premier crime des vanités de détruire +d'abord les joies qu'elles ne suppléent point. Le notaire de +Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage +d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. +Malgré la simplicité de son cœur, il convenait avec lui-même, +et d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti +pris d'entrer dans les affaires, inconséquent est celui qui les +traite avec timidité. En guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: +les demi-moyens prouvent l'impuissance unie à l'ambition. +Maurice, en esprit, rigoureusement logique, acceptait la +triste morale de sa position; dans les caractères bien soutenus, +c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à certaines conditions +d'ordre.</p> + +<p>Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin +de fer, affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles +de ses clients, lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de +Compiègne.</p> + +<p>—Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me +troubler à chaque instant pour des riens qui détournent mes +idées et absorbent mon temps. Ne venez dans mon cabinet que +lorsque je vous sonnerai, entendez-vous?</p> + +<p>—C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis +que vous l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se +soient plaints de cette consigne qui les oblige souvent à faire +dix lieues sans parvenir à vous consulter.</p> + +<p>L'observation du clerc surprit Maurice.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le +maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, +que Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents +d'être venus chez vous ce matin, par un temps abominable, +et d'être repartis sans avoir eu audience.</p> + +<p>—Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?</p> + +<p>—Vos ordres sont là, monsieur.</p> + +<p>—Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si +je ne les recevais pas,—faut-il donc tout dire?—c'était tantôt +à cause d'un héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un +conseil de famille à assister de ma présence? ce qui est vrai; +vous le voyez vous-même.</p> + +<p>—Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients +n'y croient plus.<a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<p>—Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les +en convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me +nuire si elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, +ne renvoyez personne sans m'avoir prévenu.</p> + +<p>—Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien contradictoires. +Le patron est diablement distrait.</p> + +<p>La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à +l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé +depuis le commencement de l'hiver.</p> + +<p>—Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne +sais pas pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.</p> + +<p>Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala +en soupirant sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna +malgré lui à d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa +plume, il traça une colonne de chiffres, puis une autre colonne, +et enfin il respira.</p> + +<p>—Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence +de quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon +imagination.</p> + +<p>Voyons la lettre de Jules.</p> + +<p>«Mon vieil ami,</p> + +<p>»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, +la bonne Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»</p> + +<p>Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant +la lecture de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il +a du temps à perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au +carnaval! Enfin!</p> + +<p>Maurice continua de lire:</p> + +<p>«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le +malheur le plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, +j'en suis sûr, toi, le seul ami dont les consolations ne +sont ni banales ni perdues. Tu me les dois toutes pour me dédommager +de ton absence, car tu me serais ici d'un appui bien +nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont l'intérêt est tout +en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a quelque scandale +pour les payer de leur attention.</p> + +<p>»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide +a si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie +Hortense, a été insultée par une autre femme, mais insultée, +Maurice, d'une manière odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos +de notre enfant, de notre fille, née,—ceci n'a été un mystère<a name="page_229" id="page_229"></a> +que pour ceux qui l'ont voulu,—née avant mon mariage avec +Hortense.</p> + +<p>»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange +discret de la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée +méchamment en province, j'ai négligé de mentionner +dans mon contrat de mariage la naissance de cette enfant, à +l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. Mieux que personne, +tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas été un prétexte +de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont j'ai assuré +la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.</p> + +<p>»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, +par la lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé +accuser Hortense en pleine assemblée, devant deux mille personnes, +deux mille étrangers, d'avoir caché la naissance honteuse +d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été dit, un geste, je ne +sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je frémirai toute ma +vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce de la colère +à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles le visage +de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas d'Hortense; +j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont +personne n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe.</p> + +<p>»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier +était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs +de Chantilly.....»</p> + +<p>Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une +vipère. Il frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau +et cria plusieurs fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! +Oh! exécrable! exécrable!</p> + +<p>Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière +infernale! Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet +homme, moi? misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais +là l'arme sûre, infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; +et cette arme m'est volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers +de Debray. Je comprends à merveille et j'excuse et je bénis +maintenant ceux qui tuent, ceux qui empoisonnent, ceux qui +jettent leurs femmes dans les rivières et leur mettent ensuite +une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce que je +ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense +à ceux-là.</p> + +<p>«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,»<a name="page_230" id="page_230"></a> +relut Maurice en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la +pointe des cheveux.</p> + +<p>«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement.</p> + +<p>»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un +rayon pur de justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider +à traîner l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des +tribunaux. Ce n'est que là que je dévoilerai la cause si simple, +si facile et si naturelle de ma conduite; déclaration que je ne +puis livrer à la publicité des journaux, ni porter au domicile de +chacun. Aide-moi: voilà tout ce que j'ai à te dire, à toi qui peux +deviner combien une pareille lettre me coûte à écrire, mais qui +ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son dernier mot est accablant. +Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas été assez +forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la calomniatrice. +Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une véritable +bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu +dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; +j'ignore même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté +nécessaire pour te faire sentir la nature du service que j'attends +de toi. Ma femme folle, mon commerce suspendu, ma famille +l'objet de la pitié ou de la raillerie publique, mon nom courant +les tribunaux, tout cela sur la révélation d'un mensonge, sur un +mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi repose le bonheur, Maurice. +Veille au tien, retiens-le comme un souffle près de s'échapper; +lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun +secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent +qu'on cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, +que la faute la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. +Si tu étais seul, libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; +mais tu ne l'es pas. Sers-moi, venge-moi—je serai vengé!</p> + +<p class="r"> +»J<small>ULES</small> L<small>EFORT</small>.»<br /> +</p> + +<p>Maurice prit du papier et écrivit:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Jules,</span></p> + +<p>»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; +l'homme qui était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, +amant de ma femme. Envoie cette note au procureur du roi.</p> + +<p>»Tu es vengé.</p> + +<p class="r"> +»M<small>AURICE</small>.»<br /> +</p> + +<p>La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: +c'était Victor.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion +du rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son +chapeau qu'il ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.</p> + +<p>Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts +sa réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie +qui arrivait si mal à propos.</p> + +<p>—Tu ne m'interroges pas, Maurice?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi +rire pour toi, pour moi, pour tout l'univers.</p> + +<p>—Ris tout ton soûl.</p> + +<p>—Puisque tu me le permets.—Et de nouveau Victor rit, +se gaudit, éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil +en se renversant pour mieux rire.</p> + +<p>Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans +la société de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de +la sœur avant de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance +à subir cette familiarité que, certes, il n'encourageait +pas en ce moment.</p> + +<p>Il était toujours debout devant Victor.</p> + +<p>—Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice.</p> + +<p>—Je la croyais plus sérieuse.</p> + +<p>—Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi.</p> + +<p>—Arrivé à Paris,—écoute-moi donc,—je suis allé au ministère, +où notre protecteur m'a reçu dans son cabinet avec +beaucoup de précaution. Là, il m'a dit:—L'affaire n'est plus +en bon chemin. Dans dix jours, les travaux pourraient commencer, +sans doute; mais je dois vous avertir qu'un concurrent +se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du ministre, +favorisé de la cour même.</p> + +<p>—Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes +les maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera +nous appartiennent?</p> + +<p>—Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation +du chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.</p> + +<p>—Mais nous en exigerions des prix fous.</p> + +<p>—Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à +vos prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous +les payerait, et l'on vous laisserait crier.</p> + +<p>—Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que +nous serions les seuls adjudicataires?—J'étais un peu en colère.<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>—Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez +avec elle.—J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors +comme tout à l'heure.</p> + +<p>—Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur.</p> + +<p>Juge si j'écoutais.</p> + +<p>—Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de +décourager celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; +qu'il soit épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir +en sous-œuvre l'adjudicataire préféré.</p> + +<p>—Comment centupler la valeur des maisons?</p> + +<p>—Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous +avez congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de +temps, en sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans +ces appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces +industries, il faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés +pour dix ans. Quelle fortune ne reculerait devant de pareils +sacrifices d'indemnité? Votre concurrent reculera; et l'affaire +vous reste. Mais de l'esprit, de la ruse, de la vitesse! courez!</p> + +<p>J'ai couru.</p> + +<p>Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de +La Chapelle s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, +aux croisées, à toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, +grandes, petites, noires, blanches, dorées. Ici: <i>Fabrique de noir +animal</i>; ici: <i>Atelier de fonderie</i>; là: <i>Manufacture de papiers +peints</i>; <i>Manufacture de tapis</i>; <i>Dépôt de porcelaine</i>; <i>Raffinerie +de sucre</i>; <i>Raffinerie de soufre</i>; <i>Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, +de serrurerie</i>.</p> + +<p>L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants +que j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!</p> + +<p>Trois jours après j'ai revu notre protecteur.—Venez, m'a-t-il +dit, venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement +de notre concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté +que, dans ses calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une +mauvaise rue de faubourg contînt tant de manufacturiers, de +fabricants, de riches industriels; il se retirait devant les énormes +débours qu'il lui faudrait faire pour les désintéresser.</p> + +<p>J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du +monde; un homme de génie, Maurice!</p> + +<p>Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers +à la société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je +souhaite de ne jamais les rencontrer au fond d'un bois.<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p>Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire +de son beau-frère; il s'en voulut au fond du cœur de s'être livré +à l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne +considérait que comme une émotion à traverser les plus saisissantes +crises de la vie; espèce de héros en affaires, faisant +jouer à l'imagination le rôle de la probité. Aussi eut-il besoin +de tout son sang-froid pour se montrer reconnaissant de l'expédient +de Victor, qui avait réellement sauvé l'opération du chemin +de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait Maurice, qui a +besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce exister +que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? N'existerait-on +pas tout aussi content sans l'être au prix de la conquête? +Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter +de cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet +homme qu'il ne m'est plus permis de quitter, sous peine de +rompre les fils embrouillés de ma fortune, roulés autour de +son poing. Il me mène et je le suis. Et moi qui n'ai pas compris, +en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien à perdre; qu'il +n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni établissement, +ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé +la sœur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté +fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être +le protecteur de celle-là, et tacitement à être l'esclave de +celui-ci.</p> + +<p>Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans +sa tête, tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois +il s'arrêtait pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout +en ayant l'air d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup +d'attention; parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, +se plaisant à remarquer combien ce visage avait de ressemblance +avec celui de sa femme: même ardeur de teint, même finesse +de traits, même regard noir et assuré. Il était étonné que cette similitude +s'étendît à deux âmes aussi ténébreuses l'une que l'autre.</p> + +<p>Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et +étant d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées +quand ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se +promena dans le cabinet, toujours dans l'attente que son beau-frère +daignerait le remercier enfin de ce qu'il avait fait pour lui.</p> + +<p>Maurice sonna.</p> + +<p>—Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, +commanda-t-il à un clerc. Que tenez-vous là?<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>—C'est une lettre dont on attend la réponse.</p> + +<p>Le clerc sortit.</p> + +<p>—Je connais cette écriture.</p> + +<p>Victor Reynier s'approcha.</p> + +<p>Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère +n'en vît pas la suscription.</p> + +<p>Celui-ci s'éloigna.</p> + +<p>—De la défiance! murmura-t-il.</p> + +<p>—Quelle curiosité! pensa Maurice.</p> + +<p>D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un +coin pour que Victor ne fût pas témoin de son trouble.</p> + +<p>Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre +d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un +ton effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la +concession du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude +semblait ajouter: Sinon, c'en est fait de ma vie.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, Maurice.</p> + +<p>—Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je +t'ai livrée tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! +plus rien! la vérité! J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, +de n'avoir plus d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon +bien et celui de tant d'autres que j'entraîne avec moi dans +l'abîme si nous ne réussissons pas. Réussirons-nous, oui ou +non?</p> + +<p>—Oui! mille fois oui!</p> + +<p>Maurice faisait pitié.</p> + +<p>—Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré +l'orgueil des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le +monde, et ma faute est de ne t'avoir pas détrompé à propos; +mais à l'avenir, et si nous sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe +plus à des entreprises où tu règnes, toi, parce que tu es né +pour elles, mais étouffantes, mais mortelles pour moi.</p> + +<p>—Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce +qu'elle contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner +et que l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si...</p> + +<p>Se frappant le front, Maurice s'écrie:</p> + +<p>—Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne!</p> + +<p>Il court à la poste.</p> + +<p>Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà +parti.<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<p>Il rentre chez lui, mort.</p> + +<p>Victor était descendu au jardin.</p> + +<p>—Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu.</p> + +<p>«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner +la frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai +besoin de cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le +dépôt de cent mille écus qui est chez toi, et remets-la au porteur +chargé de t'attendre au carrefour des <i>Lions</i>. C'est un homme +sûr; tu le menacerais de la mort qu'il ne révélerait pas à toi-même +l'endroit de la forêt où je suis.»</p> + +<p>Voilà donc la vie!</p> + +<p>Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme +était mon ami. Cet ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui +vole son argent.</p> + +<p>Quel est donc le coupable?</p> + +<p>Que Dieu le dise!</p> + +<p>Dieu!</p> + +<p>Maurice regarda le ciel avec ironie.</p> + +<p>En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un +homme, l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les +bras en croix, au carrefour des <i>Lions</i>.</p> + +<p>Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.</p> + +<p>—Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu!</p> + +<p>Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis +il disparut.</p> + +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2> + +<p>Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans +le gazon, au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle +étendue, au bord de laquelle, quand la chaleur du jour est +tombée, les habitants se rendent par petits groupes, pour respirer +paresseusement, assis sur des bancs de pierre, la fraîcheur +et le calme. On réserve la lecture du journal pour cette heure +de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans un bourg +qui n'a, l'été,—ce qu'il considère comme un malheur, et nous +comme un avantage,—aucune salle de spectacle ouverte à ses +loisirs. La <i>pièce d'eau</i>,—c'est le nom du rendez-vous habituel,—se +garnit de quart d'heure en quart d'heure de la population +bourgeoise et rentière de l'endroit; c'est presque toute la population.<a name="page_236" id="page_236"></a> +On la voit poindre par bouquets de familles sur le lac de +verdure de la pelouse. Comme ce rendez-vous patriarcal a lieu +à l'heure de la journée où les affaires sont terminées,—si toutefois +il y a des affaires à Chantilly,—et comme, en outre, la +pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre durant la +belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs toilettes, +qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La <i>pièce +d'eau</i>, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour +Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, +la pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de +bon lait, de jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, +d'élégants chiens de chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais +chassé, mais qui sont un prétexte pour que leurs maîtres +aient un sifflet d'argent à la boutonnière, un fouet, des +guêtres de cuir et un chapeau de jonc, viennent, chiens tachetés, +enfants joufflus, petites filles, se rouler sur le gazon, au +pied des grands parents, plongés dans la lecture du <i>Constitutionnel</i>. +Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de tilleuls, +pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des intérêts +politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent +en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; +ce ne sont pas,—l'usage le veut,—les présents qui sont sacrifiés +à ce besoin mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli +dans les vingt-quatre heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé +quand la révolution du soleil autour de Chantilly n'a rien +amené de nouveau. Là où le journalisme n'éponge pas les petits +faits, les grands mensonges, les événements de la rue, la chronique +de la maison, les indiscrétions de l'alcôve, chacun est une +ligne vivante du journal que l'arrondissement n'a pas encore. +A ce journal il ne manque ni la politique ni la littérature, quoique +celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il n'y manque que +le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé d'en +imprimer un en noir sur la langue des femmes de province.</p> + +<p>Ainsi, exacts au rendez-vous de la <i>pièce d'eau</i>, à chaque retour +du printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre +une absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les +absences ne sont pas communes autour du bassin; la maladie +ou la mort sont à peu près les seules causes des vides qui se +font dans les rangs de ces familles, heureuses de se grouper +autour d'une coutume qui les fait presque du même sang.</p> + +<p>Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une<a name="page_237" id="page_237"></a> +température ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée +d'indolents oisifs, enivrés de sentir renaître la belle saison.</p> + +<p>Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que +nous aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des +raisins mûrs au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les +années au mois de mars, et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois +de septembre.</p> + +<p>Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation +d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement +papal.</p> + +<p>Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de +la pièce d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit +pour deviner où était passée la duchesse de Berri depuis la capture +du <i>Charles-Albert</i> et l'échauffourée de Marseille.</p> + +<p>Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion +avant le mot d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce +jour-là, sur les autres, d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, +que la duchesse de Berri avait paru en Vendée, munie +du titre de régente, arraché à l'apathie d'Holy-Rood, et que +sa présence et celle du maréchal Bourmont avaient fortifié le +cœur de la chouannerie.</p> + +<p>De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries +dont la police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des +habitants de Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. +Le csapski a laissé d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles +d'alors, dames aujourd'hui, ont des motifs plus réels +de regrets que le csapski.</p> + +<p>Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la +retraite de Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de +lire dans le <i>Courrier français</i>, qu'à la suite des troubles survenus +au sujet du bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à +Birmingham, la statue de lord Wellington avait été couverte de +boue dans Hyde-Park.</p> + +<p>Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse +de la mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes +victimes du choléra.</p> + +<p>Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans +les conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore +à Paris cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des +décès ne fît plus sourciller personne, depuis qu'il paraissait +démontré que le bourg de Chantilly était inaccessible à la maladie<a name="page_238" id="page_238"></a> +asiatique répandue sur presque tous les points des alentours. +A en croire les enthousiastes indigènes, Chantilly, selon +les uns, était à l'abri du choléra parce qu'il est entouré d'eau; +à en croire les autres, parce que son terrain est sablonneux. Le +bienfait répulsif était également attribué à l'humidité et à la +sécheresse.</p> + +<p>Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions +d'un journal bien informé, des luttes politiques des habitants +de la Vendée avec les dernières troupes envoyées pour les +soumettre et pour leur enlever leur chef, dont le nom, le rang, +et le sexe n'étaient plus un mystère pour le château. L'État déployait +maintenant, s'étant ravisé un peu tard, des forces militaires +dont l'importance et l'exaspération compromettaient, +dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la France qui +s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun +parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, +dans la Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements +de bourgs entiers; que par suite de ces interruptions, les +campagnes et les villes ne souffrissent également dans leurs +relations, et que la France entière ne fût attentive au résultat +des moyens coercitifs employés enfin pour étouffer cette irritation, +dont rien jusqu'ici n'avait radicalement éteint le brûlant +principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la première +flamme d'autres insurrections cachées.</p> + +<p>Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries +suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à +fleur d'eau et fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, +diversion innocente et toujours nouvelle pour les habitués du +bassin.</p> + +<p>Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la +mort de M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en +effaçant, par de fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre +le digne vieillard. On ne se souvenait plus maintenant que de +la simplicité de ses habitudes austères, mais tempérées par des +actions de générosité, répandues sans distinction d'opinion et +surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres des villages les +plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice s'était porté +l'interprète de leurs regrets dans un discours où les larmes +avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à +rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa +mort, plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux<a name="page_239" id="page_239"></a> +déceptions de sa carrière politique. La réclusion à laquelle il +s'était condamné quelque temps avant sa fin était mise, faute +d'éclaircissement plus précis, sur le compte de sa misanthropie, +dont les accès lui étaient revenus, prétendait-on, avec les premières +atteintes de sa maladie. Ainsi s'expliquaient jusqu'ici +sans scandale la désolation du jardin et la retraite impénétrable +de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut de son dévouement +pour avoir vécu renfermée avec son protecteur.</p> + +<p>Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur +de Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa +femme dans les allées de la forêt, malgré le retour du printemps. +On ne pardonnait pas à Léonide d'être allée à Paris au +moment où on le quitte d'ordinaire pour jouir des matinées de +la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le prétexte de sa +santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le lendemain +d'un bal.</p> + +<p>—Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, +car la conversation leur était échue depuis que les hommes +avaient repris la lecture des journaux.</p> + +<p>—C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi +riche qu'on le suppose, elle fait bien de résider le moins possible +à Chantilly. On n'y reste que pour économiser.</p> + +<p>—Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez +mariée? interrompit un jeune homme en s'adressant à la +demoiselle qui avait émis cette opinion sur Léonide.</p> + +<p>En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient +des caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.</p> + +<p>La conversation ne tomba pas dans le bassin.</p> + +<p>—C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman +de la préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup +de femmes. Il est aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, +ardente de caractère. Après tout, si nous sommes fort aimables, +mesdames, à Chantilly, nous n'avons ni Opéra, ni concerts, ni +grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants enfin. Nos cavaliers +sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un rôle dans le +monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours habillés +au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans +les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; +à Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.</p> + +<p>Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la +maman qui relevait ainsi la maladresse de sa fille.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>—Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles +par les petits serpents dont elle était cernée, cependant je +ne prétends pas que tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir +de madame Maurice; je parle en général, mais comme +elle est femme tout comme une autre, l'à-propos n'est pas extravagant. +Il y a des raisons pour croire à ces faiblesses pour +les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; il y a +des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son +mari n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne +va pas d'abord, où il s'ennuierait ensuite.</p> + +<p>—Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.</p> + +<p>—Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus +qu'il ne nous est permis d'en savoir, répondit encore la maman +avec un son de voix réservé et un air de visage qui ne l'était +pas du tout. Vous m'en demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.</p> + +<p>—Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une +troisième interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le +monde; et ce doit être lui.</p> + +<p>—C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, +que, depuis le départ de sa sœur, il n'a pas manqué de se promener +chaque soir sur la pelouse en sortant de la maison de +mademoiselle de Meilhan.</p> + +<p>La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de +la difficulté.</p> + +<p>D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi:</p> + +<p>—Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.</p> + +<p>—Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais +à Paris que pour ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles +sont terminées. Si, comme vous l'assurez, tout le monde a +aperçu M. Victor sortant seul de la maison de feu M. Clavier, +ou, pour mieux dire, de la maison de mademoiselle de Meilhan, +pauvre jeune personne maintenant fort à plaindre, sans perspective +de mariage, quoique en possession de la grande, de +l'immense fortune dont elle a hérité...</p> + +<p>Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à +coup survenu dans ses idées, l'orateur se demanda:—Mais où +en étions-nous?—Nous en étions, je crois, sur madame Maurice, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, +qui avaient été rarement plus recueillies; non, madame, vous<a name="page_241" id="page_241"></a> +parliez de M. Victor et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité +de tous les biens de M. Clavier, ne serait point embarrassée +de choisir un parti de son goût.</p> + +<p>—Ai-je dit cela?</p> + +<p>—Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme +vous.</p> + +<p>—Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait +hérité?</p> + +<p>—Cela est positif, madame.</p> + +<p>—Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million, +ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!</p> + +<p>Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.</p> + +<p>—N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de +vous sait au juste si M. Clavier n'avait aucun parent?</p> + +<p>S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en +bonnet rose qui ne voulait pas renoncer au million et demi, +ou au demi-million, ils seraient déjà à Chantilly, depuis quinze +jours qu'est mort M. Clavier. Si les morts vont vite, les héritiers +vont plus vite encore.</p> + +<p>—On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. +Il y a encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve +plus d'oncles.</p> + +<p>—Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils +sont plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de +Meilhan.</p> + +<p>—Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, +fut-il aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.</p> + +<p>—Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été interrompu.—Charmante +figure de seize ans, s'appuyant sur son +bras posé sur le gazon.—Elle aurait supporté pendant si longtemps +la mauvaise humeur de cet homme, triste, malade accablé +de vieillesse, pour rien, pour n'être pas son héritière!</p> + +<p>—Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, +cette charge lui aura été légère.</p> + +<p>—Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.</p> + +<p>—Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si +elle me tombait en partage.</p> + +<p>—On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous +engage à rien.</p> + +<p>—Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, +vous choisissez vos moyens.<a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<p>Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet +bleu tournait à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines +se gonflaient; au moindre mot, l'eau aurait coulé.</p> + +<p>—Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à +pomme d'or au milieu du cercle agité, comme le Neptune de +Virgile lorsqu'il impose silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il +donc? je vois des yeux rouges qui demain seront irrités et +plus irrités en outre du serein dont j'ai dit cent fois de se garantir, +dans le mois où nous sommes: le mois des fraîcheurs!</p> + +<p>—Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous?</p> + +<p>—On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin. +Bien!—très-bien!—mes enfants!—mieux que vous,—qui, +malgré mes conseils dont on semble faire cas, venez tous les +jours vous asseoir ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, +des crampes, des sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. +Le mois de mai est si beau!</p> + +<p>—Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins +d'herbe, ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; +mais abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou +des sangsues.</p> + +<p>Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de +jonc comme un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le +docteur Durand s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond +en sciatiques, entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement +au dessous de la causeuse maman qui avait tenu le +dé de la conversation jusqu'à son arrivée.</p> + +<p>—Docteur! dit-elle.</p> + +<p>—Madame.</p> + +<p>—Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir +d'un mal dont nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce +moment.</p> + +<p>—Quel est ce mal? le silence?</p> + +<p>—Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. +Nous mourons de curiosité.</p> + +<p>—Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: +c'est l'indiscrétion, mesdames.</p> + +<p>—Docteur, soyez gentil.</p> + +<p>—Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons?</p> + +<p>—Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier?<a name="page_243" id="page_243"></a> +En est-elle l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier? +Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on +lui ait légué un million et demi ou un demi-million? M. Victor +va-t-il chez elle? A quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle +l'aime?</p> + +<p>Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, +effrayé de la multiplicité de questions dont on le criblait, sans +qu'il pût se permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. +Son premier mot fut, après un silence méditatif:</p> + +<p>Le malade est gravement malade et je l'abandonne.</p> + +<p>Il se leva pour partir.</p> + +<p>On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la +glu; puis par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le +cercle; ensuite par les pans de son habit marron; enfin par +beaucoup de caresses qu'on lui fit.</p> + +<p>—Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance +cent fois que je n'en ai. Je ne sais rien.</p> + +<p>—Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.</p> + +<p>—Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé +pour donner mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid +comme marbre.</p> + +<p>—Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?</p> + +<p>—Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption +de sang au cerveau. Je présume que le cœur était malade chez +lui; j'y soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un +chagrin, le mal se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, +la mort également.</p> + +<p>—Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a +tué?</p> + +<p>—Le pouls des malades, chère dame,—car c'était la chère +dame qui questionnait, commentait, argumentait sans cesse,—ne +me révèle jamais les accidents moraux dont il me confie les +résultats physiologiques. Je viens de vous dire, du reste, qu'il +était mort quand je fus appelé.</p> + +<p>—Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.</p> + +<p>—Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa +main, la baisait et priait.</p> + +<p>—C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au +moins, cette chère enfant?</p> + +<p>—N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore.</p> + +<p>—Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à<a name="page_244" id="page_244"></a> +quelque libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau +mariage à mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement +quelque excellent garçon de Chantilly? On comprend +que monsieur Victor Reynier soit si assidu auprès de l'orpheline: +la royauté vaut l'hommage.</p> + +<p>—Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez +sans vous épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais +M. Reynier ne va dans la maison de mademoiselle de Meilhan +que pour dresser l'inventaire des meubles, effets et bijoux laissés +par M. Clavier. Comme elle doit quitter bientôt, dans huit +jours peut-être, cette maison, M. Reynier hâte ce travail dont +son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger. M. Maurice +n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son étude.</p> + +<p>—Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument +rien. L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.</p> + +<p>—Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations +perfides. Ne me faites plus parler, tenez!</p> + +<p>—Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons +bien; parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est +celui qui épousera mademoiselle de Meilhan?</p> + +<p>—Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le +mari destiné à mademoiselle Caroline de Meilhan.—Apprenez-le, +mesdemoiselles,—c'est...</p> + +<p>Le docteur aspira une prise de tabac.</p> + +<p>—C'est—qui?</p> + +<p>—C'est moi!</p> + +<p>—Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi +à nos dépens!</p> + +<p>—Nous nous vengerons sur vos ordonnances.</p> + +<p>—Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même +qui sort,—tenez, regardez,—de la porte du jardin de mademoiselle +de Meilhan?</p> + +<p>—C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en +se levant à demi pour vérifier l'indication du docteur.</p> + +<p>Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,—car +pas un de ses mouvements n'était perdu,—qu'il avait +remis dans sa poche la clef dont il s'était servi pour ouvrir et +refermer la porte du jardin.</p> + +<p>L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, +qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de +Victor produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant +des inductions et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor +eût à sa disposition une des clefs de la maison de mademoiselle +de Meilhan, afin de pouvoir, à toute heure du jour, et sans +déranger personne, y entrer pour dresser l'inventaire du mobilier, +travail minutieux, traînant, et tout de confiance.</p> + +<p>Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention inquisitoriale +de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était +sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu +d'un trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait +pas de distinguer les signes.</p> + +<p>Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment +auprès du bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et +toutes furent témoins de la bizarre manœuvre de Victor.</p> + +<p>Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se +porterait du côté du château, il se dirigea, en courant comme +un fou, vers la pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant +pas l'air de voir ceux au milieu desquels il tomba.</p> + +<p>—Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, +docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions +affreuses; elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont +pas quittée depuis deux heures; son estomac se soulève; je n'ai +jamais rien vu qui ressemblât à l'état où elle est; on dirait un +accouchement.</p> + +<p>—Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant +les yeux sur le docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant +entre elles, les unes et les autres acceptant comme un fait ce +qui n'était peut-être qu'une perfide comparaison.</p> + +<p>—Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible +dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon +devoir est de vous le déclarer, au mépris de l'effroi que je vais +répandre au milieu de vous: le choléra est à Chantilly!</p> + +<p>C'était le 6 juin 1832.</p> + +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2> + +<p>La France roula au bord de l'abîme.</p> + +<p>Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, +à l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: +se parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les<a name="page_246" id="page_246"></a> +rues ténébreuses du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante +inégalité de forces, elle offrit le combat à la royauté, +qui l'accepta. Paris fut en feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, +le canon tonna dans la longueur des rues; frappées à leur base, +des maisons chancelèrent sous les boulets; les ruisseaux portèrent +du sang à la Seine.</p> + +<p>Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent +quelque gage de défaite! Les républicains émoussèrent +une énergie qu'ils ne montrèrent plus depuis, soit que l'occasion +d'en déployer une aussi désespérée ne s'offrît plus, soit +qu'on ne profite pas deux fois de l'occasion; le pouvoir compromit +dans cette fatale journée la pureté primitive d'une révolution +qui n'avait pas encore été souillée; et les partisans de la +royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs espérances; +il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire républicaine +sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche +aînée.</p> + +<p>Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne +peut se passer notre récit.</p> + +<p>Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut +trouvé des échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta +de distance en distance pour se propager dans tous les sens; la +campagne s'arma. Par toutes les barrières la population des +banlieues regorgea dans la capitale.—Pareille énergie eût en +1814 sauvé Paris.—Les chemins étaient couverts de paysans +armés; la garde nationale recueillait le fruit précoce de son +institution. En quelques heures, plusieurs départements furent +sur pied et attendirent pour savoir à qui la France appartiendrait.</p> + +<p>La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux +principes qui n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, +avait consterné les campagnes aussitôt qu'elle y avait été connue.</p> + +<p>Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,—la +menace en avait été si souvent prononcée,—le +retour d'un autre bouleversement social semblable à celui de +1793, et qui de nouveau remettrait en question les principes de +la propriété. Vraies ou fausses, ces opinions avaient inspiré +d'inexprimables craintes à ceux qui possédaient ainsi qu'à ceux +qui, avec raison, n'admettent pas de cobénéficiaires au gain +d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. Cependant<a name="page_247" id="page_247"></a> +l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne croyait +pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition +assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au +fond d'être pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions +répandues partout, les journaux extrêmes annonçaient,—on +ne sait dans quel but étrange de séduction politique,—une +révolution sociale complète à la première crise dont leurs +doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes têtes du parti +avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après laquelle les +plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas plus de +cinquante arpents.</p> + +<p>Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle +d'une guerre ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à +la moindre oscillation de l'État, on cloue la porte du grenier; +on creuse un trou dans les champs, et l'argent disparaît de la +circulation.</p> + +<p>Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,—nous +l'avons dit,—au secours de la capitale soulevée, les +autres, au dépôt de leurs économies pour le mieux cacher.</p> + +<p>Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami +n'eut plus de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; +on ferma les portes; l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla +les écus et les enfants; les hommes prirent les premiers +sous leur protection, les mères se réservèrent la défense des +autres. Puis, la fourche de fer à la main, on attendit derrière la +haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace vague qui +reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est vague.</p> + +<p>On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, +tant à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à +retirer ses fonds, à s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté +avec des chances de réussite égales à celles sur lesquelles +comptait la révolte de Saint-Merry, formidable en nombre, en +moyens d'attaque, en affiliations, en position, et redoutable surtout +par son enthousiasme. Issu en droite ligne de celui de +juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé dans des serments +d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.</p> + +<p>Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements +entre les républicains et la ligne; il avait vu les +soldats râlant dans les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des +bornes; il avait franchi des barricades formées d'un rang de +républicains morts et de pavés.<a name="page_248" id="page_248"></a></p> + +<p>Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles +avaient percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé +par la sueur. Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau +tricolore avaient tour à tour flotté à ses yeux au sommet +des maisons de la rue Saint-Martin, le long desquelles il avait +plu du sang sur ses joues.</p> + +<p>Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques +de la révolution de juillet avaient été le point de départ, +Maurice approuvait l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être +assurer la dernière conquête de cette révolution.</p> + +<p>Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,—sa +figure l'attestait suffisamment,—de la mort de ses +meilleurs amis, de ses frères en opinion; il avait dû se mêler +à leurs rangs crevassés par la mitraille, et verser l'obole de +plomb à son parti; il s'était ensuite retiré, se disant que sa vie +était à d'autres dans la condition où le sort l'avait placé. Après +s'être montré brave, il s'était montré honnête.</p> + +<p>Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile +de nier que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, +eh bien, il n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, +se rajeunit dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice +dans un cachot: il n'aura pas abandonné son poste au milieu +de la société.</p> + +<p>Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un +coin sombre de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant +lui-même; il étend ses doigts crispés sur son front en sueur; il +écoute; il parle vite, seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, +à la croisée; il court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire +petit dans son coin, les cheveux hérissés, le front jaune, l'œil +ouvert.</p> + +<p>—Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine +pour la soulager.</p> + +<p>—Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! +L'entrepôt sera construit à trois lieues de là; il sera construit de +l'autre côté de Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté +de l'enfer! plus d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait +de la promesse de l'employé au ministère, voleur en +sous-ordre d'un voleur, qui aura traité des deux mains! mon +concurrent lui aura jeté dix mille francs de plus, mille francs, +peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. Six cent mille +francs engloutis dans cette mare de corruption!<a name="page_249" id="page_249"></a></p> + +<p>L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine +en achat de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, +nids à rats, de ces masures infectes, payées dix fois +leur prix?</p> + +<p>Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs +contractées pour payer ces maisons?</p> + +<p>A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et +banqueroute frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; +banqueroute avec la marque. On ne marque plus: c'est vrai! +Je ne serai pas marqué!</p> + +<p>L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!</p> + +<p>Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter +autour de lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement +taciturne à inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure +à la fois en regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec +la symétrie des premiers temps. Reflet de son âme, les reliques +saintes des familles n'étaient pas autrefois salies de poussière et +poussées au hasard sur les étagères.</p> + +<p>Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice +cherche dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, +et traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, +une planche de salut, un angle de rocher où s'accrocher +dans le naufrage, dût-il s'y suspendre par sa poitrine en lambeaux, +Victor entre et lui serre expressivement la main.</p> + +<p>—Ta cause est gagnée, Maurice!</p> + +<p>—Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, +et tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche +vient d'être versée.</p> + +<p>—Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à +la mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se +sont fait jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue +Maubuée, la rue de la Verrerie, toutes les rues environnantes, +s'en vont au choc des boulets. Quand les étages s'écroulent, de +braves jeunes gens paraissent sur le bord des croisées, saluant +la foule qui les maudit; ils sourient et meurent en criant: <i>Vive +la république!</i> S'ils tiennent encore jusqu'à demain matin, la +royauté ne couchera pas demain soir aux Tuileries.</p> + +<p>En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec +le ton d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme +prêt à s'accommoder de la république si elle est proclamée,<a name="page_250" id="page_250"></a> +Victor attendait de Maurice quelque explosion patriotique qui fît +diversion au chagrin dont il le voyait accablé.</p> + +<p>—Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, +que l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! +Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent +tranquillement leur cours accoutumé. République ou +royauté, il me faudra rembourser plus de quatre cent mille +francs le 15 de ce mois; et nous sommes au 6, et nos maisons, +depuis la translation de l'entrepôt ne valent pas cinquante mille +francs. République ou royauté, mes billets seront protestés; on +me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on m'emprisonnera. +Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs +leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes +de l'honneur.</p> + +<p>Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, +briser ses carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec +une joie qui m'a élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant +Paris! Ce désordre entraînera le mien. C'est bien le moins que +la dette d'un homme disparaisse, quand une capitale s'engloutit; +mais il faut qu'elle s'engloutisse!</p> + +<p>Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es +parti? Es-tu bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes +comme des cavernes, buvaient encore des soldats par leurs +portes et vomissaient des morts par les fenêtres? Ainsi je les ai +vues.</p> + +<p>Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une +autre là, une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon +dévouement, ce n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je +n'en voulais à personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le +banqueroutier!</p> + +<p>—Oui, le coup est grave, Maurice, mais...</p> + +<p>—Grave! il est mortel.</p> + +<p>—Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du +triomphe.</p> + +<p>—Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! +Est-ce que les affaires rapportent jamais quelque gloire, que +l'on réussisse ou que l'on succombe? La spéculation la plus +honnête, c'est d'acheter à trois francs pour vendre à quatre +francs; et cela est un vol. Qualifie notre opération maintenant.</p> + +<p>Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; +elle nous paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,—c'est<a name="page_251" id="page_251"></a> +une justice que ma conscience me rend,—aucun crédit sur ces +trafics que tu décores du nom de grandes affaires. Que n'appelles-tu +aussi grandes affaires la fabrication de la fausse monnaie +et de faux billets de banque?</p> + +<p>—Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.</p> + +<p>—Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?</p> + +<p>—Il y a des hommes probes en affaires.</p> + +<p>—Ceux-là ne sont pas millionnaires.</p> + +<p>—Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?</p> + +<p>—Et toi dans leur conscience?</p> + +<p>—Ah! Maurice, la colère t'égare.</p> + +<p>—Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur +de toute ma raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin +de fer est une extravagance. Notre grande fortune va se +réduire,—sais-tu à quoi?—pour toi en une fuite à l'étranger, +pour moi en une prison perpétuelle.</p> + +<p>—Si cependant, Maurice, la république est constituée?...</p> + +<p>—Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi +aussi?</p> + +<p>—Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?</p> + +<p>—Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?</p> + +<p>—L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement +malheureux: il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc +d'ailleurs que cet Édouard?</p> + +<p>—C'est...</p> + +<p>Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage +d'une révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation +de sa sœur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le +voilà, comptant sur la république pour aplanir un chemin doux +à la banqueroute! Et les hommes de cette espèce qualifient les +républicains de brigands!</p> + +<p>—Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, +qui a eu assez bonne opinion de ma probité pour déposer +entre mes mains les trois cent mille francs dilapidés par toi en +achats de pierres pourries. Je pense que ce renseignement te +suffit, et que tu devrais être le dernier à me demander: Qu'est-ce +que ce monsieur Édouard?</p> + +<p>—Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor +qui se torturait vainement pour se poser en honnête homme.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—C'est un rentier?<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Un jeune homme?</p> + +<p>—Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?</p> + +<p>Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement +un habit marron.</p> + +<p>—Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un +million à l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles +nous mettent à couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer +ce qu'elles valent; nous n'en perdrons pas moins neuf +cent mille francs. Les perdre s'ils nous appartenaient, ce ne serait +qu'un malheur ordinaire; mais ces neuf cent mille francs +se composent de trois cent mille francs d'Édouard que je veux +rendre les premiers... Entends-tu?</p> + +<p>—Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement +Victor.</p> + +<p>—Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés +sur l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier +depuis sa mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.</p> + +<p>Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé +en face des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, +les dépôts, les valeurs de toute nature de ses clients. Après une +pause silencieuse, il répéta cette effrayante et courte syllabe: +Là! Le ressort d'un pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la +capsule et qu'une cervelle humaine saute au plafond...</p> + +<p>Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons +puisé à notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue +l'idée de cette exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, +moi, qui ai constamment sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu +qu'il y avait de l'or là-dedans? Mais tu le flaires donc?—Car +ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, semblait indiquer une +sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu allais! tu plongeais!—Qu'y +mettrons-nous, maintenant? Parle!</p> + +<p>Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer +Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les +fonds prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé +autant l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du +chemin de fer. Jamais événement ne fut plus simple dans sa +calamité. C'était un coup de foudre. Il n'y avait ni explication +ni consolation possible. Aussi Victor ne répondit pas à Maurice.</p> + +<p>Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la<a name="page_253" id="page_253"></a> +pelouse, des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent +l'attention de Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de +Paris. Probablement les voyageurs répandaient la nouvelle de +ce qui s'y passait.</p> + +<p>Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans +quel état il a laissé la capitale.</p> + +<p>—Dans le plus grand trouble.</p> + +<p>—Les révoltés faiblissent-ils?</p> + +<p>—Nullement, monsieur.</p> + +<p>—Le nombre en augmente-t-il?</p> + +<p>—D'heure en heure, à vue d'œil, à mesure qu'on tue.</p> + +<p>—Et les Parisiens?</p> + +<p>—Ils regardent par leurs croisées.</p> + +<p>—Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?</p> + +<p>—Je ne m'en suis pas aperçu.</p> + +<p>—Les boutiques sont-elles fermées?</p> + +<p>—Aucune.</p> + +<p>—Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces +gens-là est odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre +comme de leur arrière-boutique à leur comptoir. Demain on +fera encore des affaires!</p> + +<p>Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes +en écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.</p> + +<p>—On vient donc à leur aide? continua-t-il.</p> + +<p>—De tous côtés, monsieur.</p> + +<p>—Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.</p> + +<p>—Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille +républicains qui arriveront de Dijon demain matin.</p> + +<p>—Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination +ensuite, bouleversement.—Mais la troupe? la troupe?</p> + +<p>—Elle les assiége aussi de toutes parts.</p> + +<p>—On se massacre donc?</p> + +<p>—C'est le mot.</p> + +<p>—On ne présume pas à qui restera la victoire?</p> + +<p>Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas +de la route.</p> + +<p>Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre +à cœur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, +les deux enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, +montraient sur leurs visages l'altération d'une fuite précipitée.</p> + +<p>—Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>Le cœur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, +Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère +était resté à l'attendre.</p> + +<p>—Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y +égorge, les républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise +de poste qui a relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.</p> + +<p>—Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, +dit Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront +pour rien.</p> + +<p>—Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, +c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, +que tout soit anéanti.—Tout! plus de commerce, plus +de tribunaux! Que l'échafaud de bois où l'on expose les banqueroutiers +soit brûlé avec le siége de la justice!—C'est mal!—Mais +je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de destruction. +Et que le 15 n'arrive jamais!</p> + +<p>—Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du +15, il y aura prescription de droit.</p> + +<p>—Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, +monsieur, vous n'entendez donc pas?</p> + +<p>—Expliquez-vous! parlez!</p> + +<p>—La cour est pleine de gens pressés de vous voir.</p> + +<p>—Victor,—je ne sais,—vois toi-même!—regarde par la +croisée quelles sont ces gens.</p> + +<p>Victor ouvre la croisée et regarde.</p> + +<p>—Ce sont tout simplement tes clients.</p> + +<p>—Mes clients!</p> + +<p>—Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, +Maurice?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.—Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, +attends. Je descends. A quoi bon?—Mon habitude n'est pas de +les recevoir dans la cour.—Ils trouveraient du louche...</p> + +<p>Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.</p> + +<p>Le clerc reparut.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas +de monter?</p> + +<p>—Vous ne me l'avez pas commandé.</p> + +<p>—Allez donc! et qu'elles montent.</p> + +<p>—Victor, suis-je pâle?—je dois l'être. Je sens fléchir mes +jambes, j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste +là; toujours là.<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, +fermiers, bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la +fois dans le cabinet, non sans désordre, dans leur avidité brutale +à parler les premiers à Maurice.</p> + +<p>—Monsieur Maurice, répondez-moi.</p> + +<p>—Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant +les autres.</p> + +<p>—Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.</p> + +<p>—Monsieur le notaire!</p> + +<p>—C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!</p> + +<p>—Et moi depuis deux heures.</p> + +<p>—T'en as menti.</p> + +<p>—Menti toi-même.</p> + +<p>—Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.</p> + +<p>—Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.</p> + +<p>—Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.</p> + +<p>—Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.</p> + +<p>—Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!</p> + +<p>—Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!—tous!—D'abord, +qui vous amène chez moi en si grand nombre?</p> + +<p>Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, +qu'elles ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur +un brasier.</p> + +<p>—Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement +avertissait son beau-frère de mettre en mesure de parler +pour lui.</p> + +<p>—Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé +chez Maurice les titres de possession de trois maisons et +qui avait négligé jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six +mille francs; voici:—On assure que la duchesse de Berry, à +la tête de cent mille Prussiens, est descendue dans Paris par le +faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>—Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,—et +il y avait pas mal de temps que ça bouillait,—les républicains +qui font des horreurs aux quatre coins de Paris.</p> + +<p>Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être +oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un +des lots de la Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait +confié à Maurice, pour effectuer cet achat, quatre-vingt mille +francs. La propriété ne s'était élevée qu'à soixante-trois mille: +c'était donc dix-sept mille francs qui revenaient à Robinson.<a name="page_256" id="page_256"></a> +Pendant quatre mois il avait balancé à les retirer. Mais au bruit +de l'émeute, il était accouru comme les autres.</p> + +<p>—Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les +républicains.</p> + +<p>—Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que +n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur +Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon +comme si on l'avait dans l'oreille.</p> + +<p>—Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, +et qu'il a entendu le canon.</p> + +<p>Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur +les causes de l'insurrection parisienne.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent +plusieurs voix qu'il était difficile de distinguer au milieu de la +confusion générale.</p> + +<p>—Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X +sur le trône.</p> + +<p>—Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation +qui circula en longs murmures, dès que cette intention si vraie +eut été prêtée aux républicains, on eût imaginé que Charles X +avait pendant son règne empêché le blé de germer et les pommes +de terre de fleurir.</p> + +<p>Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux +qui lui semblaient les moins extravagants dans leurs divagations +politiques, il ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.</p> + +<p>—Messieurs, je...</p> + +<p>—Il n'y a plus de sûreté nulle part.</p> + +<p>—Ils incendieront nos meules de foin.</p> + +<p>—Ils couperont nos arbres au pied.</p> + +<p>—Mes braves gens, je...</p> + +<p>—Les scélérats!</p> + +<p>—Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.</p> + +<p>—Mais amis, je...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant +des coudes et des genoux pour se rapprocher le plus possible de +l'endroit où était Maurice, auquel il tenait particulièrement à +parler. Il ne s'agit pas de ça!</p> + +<p>Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un +an, avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir +accepter aucune espèce de garantie, un placement de cent vingt +mille francs provenant d'un héritage.<a name="page_257" id="page_257"></a></p> + +<p>—Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il +n'y a plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être +nous serons attaqués par les brigands. Le meilleur notaire +alors ce sera un fusil, et le meilleur coffre-fort un trou de dix +pieds au milieu de la forêt. C'est donc parce que nous ne voulons +pas que les autres, sachant qu'il y a de la graine ici, viennent +vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous prions, vous +remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous +rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous +aussi; ça vous va-t-il?</p> + +<p>L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son cœur, qui +battait auparavant avec violence, s'arrêta net.</p> + +<p>—Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas +que nous soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas +quitte si les républicains se répandaient dans la campagne, +comme on dit qu'ils viendront quand la besogne sera finie là-bas, +à Paris.</p> + +<p>—Dame!—c'était une autre voix,—Pierrefonds dit vrai; +ils vous arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au +moins! Lâchez-nous nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront +bien attrapés! bonjour, ils sont partis!</p> + +<p>Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il +n'avait plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, +de manière à le cacher presque en entier de son corps, ne fut +qu'un mouvement pour Victor, qui, souriant avec un superbe +dédain, répondit aux paysans.</p> + +<p>—Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, +mes amis? Quoi! vous vous êtes laissé prendre comme des +étourneaux à d'aussi fausses et extravagantes nouvelles, vous +ordinairement si sensés? mais encore une fois, qui donc s'est +moqué de vous?</p> + +<p>—Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à +l'abreuvoir.</p> + +<p>—Vous voyez donc combien c'est faux!</p> + +<p>—Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit +un autre; mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, +m'a-t-il affirmé, à cause de l'émeute.</p> + +<p>—Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.</p> + +<p>—Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de +monsieur le maire.</p> + +<p><a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>—L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui +lui a fait part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le +coq du clocher?</p> + +<p>Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr +d'être agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se +déridèrent.</p> + +<p>—Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor +en orateur qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris +n'est pas aussi tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution +de juillet, quand a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles +agitations? Parce que quelques poignées de turbulents se sont +retranchés derrière quatre mauvais pavés que la police a consenti +à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une autre révolution, +semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez raison d'être +prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. +Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme +que de seconder par la peur à laquelle on se livre les +projets des méchants.</p> + +<p>Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les +plus tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse +adroitement autour de leur base, un enfant les fera pivoter.</p> + +<p>Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient +peu à peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander +compte de leur présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien +était devenu plus calme, leur attitude plus respectueuse; ils +s'essuyaient le front. Victor triomphait.</p> + +<p>Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:</p> + +<p>—Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé +à lui à l'heure d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien +il n'y a qu'un instant, vos dépôts seraient susceptibles de le +compromettre. Si l'effet de vous voir réunis ici dans une même +pensée d'effroi ne l'avait profondément agité, il vous dirait que +votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il tient, par cela même +qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il a la précieuse +garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez pas d'autre +motif plus grave pour lui retirer votre confiance.</p> + +<p>Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y +eut unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne +dans l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.</p> + +<p>—Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!</p> + +<p>—Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?</p> + +<p>—J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<p>Et plus loin:—Est-ce que nous réclamerions notre argent +sans cette maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?—Dame! +il faut bien croire un peu à ce qu'on vous dit.</p> + +<p>—Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient +d'user la même autorité morale sur vos voisins de +village et de ferme. En rentrant chez vous, publiez que vous +avez été dupes d'un mensonge, et empêchez par là les esprits +faibles d'empoisonner leur existence, de déranger leurs habitudes +sur le premier mot d'un charlatan qui traversera vos +villages.</p> + +<p>Les clients avaient décidément honte au fond du cœur de +s'être livrés à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient +accepté les bonnes raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, +comme un des plus forts clients, avait d'abord porté la parole +pour expliquer sa présence et celle des siens dans le cabinet de +Maurice, n'eut aucun scrupule à revenir sur son projet de retrait +d'argent. Il prit un visage de désintéressement qui semblait +dire:—Nous en serons quittes pour un voyage à Chantilly; +voilà tout.</p> + +<p>Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques +phrases d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté +complétement étranger à la discussion, lorsque la voix claire +d'un crieur public, qui passait sous les croisées de l'étude, entraîna +un silence général. On écoute:</p> + +<p>«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit +dernière les rues de la capitale, après la cérémonie du convoi +du général Lamarque.»</p> + +<p>Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ +l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles +du crieur public.</p> + +<p>—Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, +le moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.</p> + +<p>—Il a dit <i>événements</i>, cependant.</p> + +<p>—Événements! tout est événements pour Paris: le lever du +soleil et le cours de la rivière.</p> + +<p>—Mais il a ajouté <i>sinistres</i>, monsieur Victor.</p> + +<p>—Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait <i>sinistres</i>?</p> + +<p>—Chut! il crie encore.</p> + +<p>Victor veut parler.</p> + +<p>—Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.</p> + +<p>Les oreilles sont attentives.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>Et le crieur:</p> + +<p>«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre +les troupes et les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes +des deux partis; les régiments qui ont tiré, et les généraux qui +les commandent. Voilà du nouveau! de l'intéressant!»</p> + +<p>Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet +de ce bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un +autre côté d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son +anxiété, ces funestes événements qui lui confirmaient le naufrage +où il désirait si ardemment voir périr la France. Bien! +bien! murmurait son cœur noyé d'amertumes; nous retombons +dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! de m'ensevelir dans +ce désordre. Oh! vienne vite la crise!</p> + +<p>Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus +dans la rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et +Maurice étaient restés face à face, seul à seul, celui-là au bout +de ses échappatoires désormais sans valeur sur les clients qui +allaient remonter, et remonter plus avides que jamais de partir +après s'être munis de leurs dépôts; celui-ci prêt à avouer, +pour en finir avec un supplice cent fois plus douloureux que +l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de restituer les +dépôts.</p> + +<p>—Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est +la mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut +d'argent, qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets +chargés, là.</p> + +<p>—Ah! bah! mourir! fuir plutôt,—si fuir était facile;—mais +ils sont dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, +regarde-les: ils lisent!</p> + +<p>—Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore +un instant, et ils seront ici,—là.—Les as-tu vus? Leurs yeux +étaient défiants! J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand +tu essayais de les dissuader de redemander leurs fonds; d'autres +m'ont paru désespérés de notre position, qu'ils m'ont semblé +comprendre, à ton assurance même, à ma pâleur, à je ne +sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; ils remontent; +n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! +un parti!—dis-le,—qui nous tire de là. L'incendie!—brûlons +l'étude.—J'accepte tout.</p> + +<p>—Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces +gens-là.<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns +que pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions +les mains vides.</p> + +<p>—Achève! j'entends leurs pas.</p> + +<p>—Es-tu déterminé à tout?</p> + +<p>—A tout, Victor.</p> + +<p>—Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres +qui sont dans ces cartons.</p> + +<p>—Prends, oui! tu as une idée: laquelle?—Et puis,—mais +vite!—Mais parle, finis?</p> + +<p>—Je vais à Paris.</p> + +<p>—O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?</p> + +<p>—Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement +bas.</p> + +<p>—Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.</p> + +<p>—J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de +ces titres qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?</p> + +<p>—Malheureux! tu extravagues toujours.</p> + +<p>—Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras +plus: j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors +tue-toi! fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! +eh bien, je t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.</p> + +<p>—As-tu ta tête, Victor?</p> + +<p>—Regarde si je l'ai!—Et d'un bond Victor ouvre dix cartons +qu'il vide en un clin d'œil, qu'il referme aussitôt et qu'il +repousse sur leurs rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches +qu'il bourre, dans son chapeau; il regarde ensuite son +beau-frère, stupéfait de voir que Victor sait si ponctuellement le +contenu de ses cartons.</p> + +<p>Ce n'était pas le moment de se permettre des observations +sur cette rare sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte +de l'étude.</p> + +<p>Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements +sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.</p> + +<p>—Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, +nos papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça +chauffe, monsieur Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands +s'étaient déjà rendus maîtres de Saint-Denis.<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<p>—Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui +ne l'avait pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous +contrarier dans vos volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. +Nous allons vous restituer vos dépôts à tous.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres +et leur argent.</p> + +<p>Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.</p> + +<p>D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs portefeuilles +de cuir gras.</p> + +<p>D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le +couteau y avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, +les mois d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse +précision.</p> + +<p>Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs +doigts en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans +l'arithmétique exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude +avec la pointe d'un eustache.</p> + +<p>Rompant ce silence animé, Victor leur dit:</p> + +<p>—Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, +mes amis? ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon +souvenir, en reconnaissance de l'exactitude qu'il a apportée sans +relâche dans vos affaires, qui ont toujours prospéré entre ses +mains?</p> + +<p>—Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!</p> + +<p>—Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.</p> + +<p>—Ce bon monsieur Maurice!</p> + +<p>Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance +de son beau-frère.</p> + +<p>—Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque +nous n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis +aussi bien que vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider +sur-le-champ: ceci est à merveille, mais ceci ne saurait se faire +à la parole. Il y a à retirer des pièces qui sont au tribunal, à +régler des intérêts, à dresser des bordereaux: vous ne voudriez +pas plus nous créer des difficultés que nous ne sommes disposés, +pour notre part, à compromettre vos intérêts. Apportons donc +les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas trop de +la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette journée. +Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; +peut-être bien avant dans la nuit.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières +paroles de Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées.</p> + +<p>—Jusqu'à ce soir!</p> + +<p>—Ah bien! voilà qui nous arrange.</p> + +<p>—Et nos femmes qui attendent.</p> + +<p>—Et nos enfants qui nous croient déjà tués?</p> + +<p>—Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.</p> + +<p>—C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, +comme si l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et +des vaches à conduire au pré.</p> + +<p>—Et mes foins qui sont dehors?</p> + +<p>—Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce +que je vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez +votre protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant +pas la nuit, à travers des bois et des plaines, avec votre argent +ou des valeurs précieuses, au moment où vous pourriez être +assaillis par les brigands. Ce sacrifice serait bien consolant pour +mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; passez le reste +de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain matin, les +événements de Paris auront pris un caractère décisif.</p> + +<p>En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor +remarquait le peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, +plus il avait l'air de les remercier de leur condescendance pour +ses paroles. Il reprit:</p> + +<p>—Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je +me plairais en d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, +c'est aujourd'hui Sainte-Claudine...</p> + +<p>—Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.</p> + +<p>—Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne +de madame Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée +de ses meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire +sont ses clients. Le dîner est prêt depuis hier; il faut +qu'il se mange ce dîner, n'est-ce pas? Qui le mangera si ce n'est +vous?</p> + +<p>C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation +allaient partir, quand le trouble des affaires politiques +en a suspendu l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous +vous retenons; vous ne nous quitterez pas. L'occasion est trop +belle.</p> + +<p>Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques<a name="page_264" id="page_264"></a> +préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. +Ne rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même +pensée de franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.</p> + +<p>—Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.</p> + +<p>—Vous nous restez? je savais bien.</p> + +<p>—Dam!</p> + +<p>—Qu'en dites-vous, les autres?</p> + +<p>—C'est embarrassant.</p> + +<p>—Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité +de nos pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles +chaudes et froides, quelques bons gigots de fermier, force entrées +bourgeoises; un peu de champagne, un peu de bordeaux, +beaucoup de petits vins de Mâcon. Que voulez-vous, on traite +les amis sans façon. Le cœur, voilà le meilleur mets.</p> + +<p>Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder +à ce banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; +comme nous serions au désespoir, M. Maurice et moi, de vous +contraindre à des dépenses, en restant à Chantilly jusqu'à demain, +vous vous logerez à nos frais dans les meilleures auberges +du pays: la dépense nous regarde, tout est à notre charge. La +journée est superbe; allez faire un tour dans les bois jusqu'à +huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié +aussi.</p> + +<p>Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée +aux paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, +au moment critique de l'insurrection parisienne, et que le +désir de jouir d'un bon dîner, avaient vaincu les hésitations les +plus tenaces.</p> + +<p>—Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne +veut pas mourir.</p> + +<p>Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour +lui dire:</p> + +<p>—Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu +les invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! +Il aurait volontiers ajouté:—Crois-tu donc ces gens-là +assez scélérats ou assez simples pour accepter ton dîner quand +leurs compatriotes meurent sous la mitraille?</p> + +<p>Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples +pour accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par +un sourire de contentement, la politesse de ses clients.<a name="page_265" id="page_265"></a></p> + +<p>—Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, +à toutes forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument +à liquider et à partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits +sur-le-champ.</p> + +<p>Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il +posa devant Maurice.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, +nous resterons ensemble: le retard sera pour tous.</p> + +<p>—Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, +restez, réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit +heures. D'ici là, repos à l'auberge, promenade au château: c'est +entendu.</p> + +<p>—Oui: c'est entendu.</p> + +<p>Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements +captieux de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse +de se goberger sans bourse délier, sortit pour se répandre par +tout le bourg, d'heure en heure plus inquiet des bruits que le +vent apportait de Paris.</p> + +<p>—Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!</p> + +<p>—Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, +en centupler le prix si le gouvernement résiste; périr +s'il périt.</p> + +<p>—Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me +demanderont ma femme?</p> + +<p>—Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à +rien: seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, +ni les vins, ni les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y +aura du changement pour nous!</p> + +<p>—Tu es un démon, Victor!</p> + +<p>—Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y +serai: il sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce +soir, je ne suis pas de retour, sois sûr que je serai mort en +route ou qu'il n'y a plus d'espoir de nous tirer jamais du précipice +au fond duquel je ne nie pas que nous ayons roulé.—Adieu, +Maurice!</p> + +<p>—Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans +ce monde; si tu croyais à une vie...</p> + +<p>—Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six +francs, et aux restaurations qui la remettent au pair.</p> + +<p>Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus +à Chantilly.<a name="page_266" id="page_266"></a></p> + +<p>Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa +prison, Maurice n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été +dressé devant sa porte.</p> + +<p>Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; +il n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin +de Paris, car d'heure en heure, échelonnés sur la route par le +gouvernement et par les partisans de l'insurrection, des vendeurs +de nouvelles criaient et répandaient dans la campagne les +événements qui se succédaient dans la capitale.</p> + +<p>Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta +ces mots:</p> + +<p>«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est +rendu maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et +des ruelles aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon +dont il espère pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre +a été brûlé. Hésitation des troupes.»</p> + +<p>—Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la +résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que +le cheval de Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris +disparu!</p> + +<p>Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente:</p> + +<p>«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés +dans les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. +Mort de leurs principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. +Conspiration ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée +par des papiers trouvés sur les cadavres des rebelles.»</p> + +<p>—Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination +des révoltés! Confusion du monde!</p> + +<p>Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins +contradictoires.</p> + +<p>Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un +éclair, un homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de +M. Clavier Maurice reconnut cet homme dont la sueur inondait +le visage enflammé: c'était celui qui avait passé une journée +entière à l'attendre au carrefour des Lions.</p> + +<p>Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et +dans ce coin il lut les deux bulletins.</p> + +<p>Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; +sa joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une +grille.</p> + +<p>Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement:<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<p>—Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité +du haut du clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle +au front! La sainte hospitalité est vengée!</p> + +<p>Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté:</p> + +<p>—Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant +jeune homme, est mort, c'est trois cent mille francs de +moins à rembourser.</p> + +<p>Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre +qui lui avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres +entra dans le cabinet.</p> + +<p>Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; +son visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, +la terreur de l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, +il venait reprendre la caisse de secours, et décharger de la périlleuse +responsabilité d'un aussi précieux dépôt celui qui, dans +des moments plus calmes, avait accepté de le mettre sous sa +protection.</p> + +<p>Le prêtre ajouta cependant:</p> + +<p>—Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, +que le parti républicain, s'il était vainqueur,—et tout prouve +qu'il le sera,—ne se ferait aucun scrupule de donner aux pieuses +épargnes de mes fidèles une direction qu'il ne m'est pas +permis de supposer, mais qu'en tous cas il m'est imposé de +craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait que moi +pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît. Restituez-moi +ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la sûreté +des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance +vous soit toujours acquise.</p> + +<p>Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des +craintes peu honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: +ce n'était pas surtout le moment de défendre la moralité de sa +propre opinion, quand il avait presque la conviction que le contenu +de la caisse de secours des pauvres avait été volé par son +beau-frère, il n'y avait pas un quart d'heure, s'il n'avait été enlevé +plus tôt.</p> + +<p>La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la +place où il était; mais la clef y était restée aussi: et combien +ne redoutait-il pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de +la sentir d'une légèreté significative!</p> + +<p>Encore une honte à subir! pensa-t-il.</p> + +<p>—Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui<a name="page_268" id="page_268"></a> +jamais ne s'était cru en droit d'adresser une semblable question +à qui que ce fût.</p> + +<p>—Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au +village de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai +tous les pauvres, je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai +le partage de ce qu'elle contient. Après, Dieu fera le reste: ils +défendront leur bien.</p> + +<p>La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, +si empressée de rendre une somme dont personne ne +savait le chiffre et la source, fut une dure leçon de probité pour +Maurice.</p> + +<p>—Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu +seul et ses vertueux représentants,—et non le monde,—savent +pardonner, si j'avais, monsieur, disposé de cette somme; +si je ne l'avais pas; si, par une licence dont je n'absous pas +ceux de ma profession qui en usent, j'avais placé vos fonds, que +diriez-vous parlez!</p> + +<p>Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait +au prêtre, et il était pressant comme un coupable qui +cherche à savoir son sort.</p> + +<p>—J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais +d'abord de vous être trouvé dans une conjoncture telle, que +l'emploi de l'argent d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des +fautes de position dont il ne faut pas rendre les hommes absolument +responsables. Ensuite, je dirais à mes paroissiens que +les dernières réparations de l'église ayant beaucoup plus coûté +que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de toucher à la caisse +de secours pour combler les frais: on me croirait. Quelques-uns +murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous pensez +bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel +mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de +moins à ma bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, +si tolérables et si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit +que votre malheur y aurait laissé. Peut-être imaginerais-je +mieux en pareille circonstance. Bénissons toutefois le ciel, monsieur, +qu'elle ne se soit point présentée. Les plus beaux dévouements +ne valent par la joie de s'en passer.</p> + +<p>Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur +avait soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista +pas davantage; il se leva. Prêt à partir, il attendit que son +dépositaire lui remît ce qu'il était venu chercher.<a name="page_269" id="page_269"></a></p> + +<p>Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une +expression toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, +sa douleur, l'entraînaient à répandre. Il était depuis +si longtemps privé de consolation, depuis si longtemps il n'avait +satisfait à l'impérieuse faiblesse de la confidence, ce besoin +que Dieu a mis au fond de l'âme humaine pour lui rappeler +son incertitude, quand elle va seule, qu'à cette main qui s'ouvrit +à sa main, qu'à ce regard si peu importun et pourtant si pénétrant, +qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa parole, toute +chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme +malgré lui.</p> + +<p>Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait +ossifié par des préoccupations matérielles, tant d'oppression +morale amassée au fond d'un cœur qu'il avait cru jusqu'ici tout +entier livré aux joies d'une fortune sans mélange, surprirent la +candeur du prêtre, qui résistait encore à la pensée, pourtant bien +évidente, que Maurice avait de graves aveux à lui faire à l'occasion +de la cassette.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à +peine dire à Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre +maison; mais ceux qui la connaissent se plaisent à en louer +l'ordre, la sagesse et l'économie.....</p> + +<p>Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par +trop de hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, +si toutefois il n'avait pas deviné juste en se la présentant, +comme tout le monde, du reste, sous de trop avantageuses +couleurs.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. +Je vous demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; +mais nous n'avons d'autre mérite parmi les hommes, +nous prêtres, vous le savez, que celui de nous exposer à la colère +de leur mépris, pour les rendre au repos qu'ils ont perdu, +quand il est encore temps.</p> + +<p>—Quand il est encore temps! murmura Maurice.</p> + +<p>—Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, +avec votre caractère si naturellement porté au bien.</p> + +<p>Il y eut un sentiment de vénération dans le cœur de Maurice +pour cet homme qui, en droit à chaque minute de lui demander +compte de son dépôt, oubliait de l'en entretenir, malgré +l'imminence des événements à l'occasion desquels il venait le<a name="page_270" id="page_270"></a> +retirer, pour lui prodiguer des conseils affectueux, exprimés +avec la plus tendre délicatesse.</p> + +<p>Des larmes humectèrent son regard.</p> + +<p>—Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement +pour obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne +comment j'apaiserai le cri de vengeance dont la société +s'apprête à me poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? +pourquoi ne devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je +n'oserai jamais, le premier.....</p> + +<p>—Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui +resta debout; parlez! mon fils!...</p> + +<p>Le prêtre avait enfin compris.</p> + +<p>Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. +Il ne résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme +pieux, illuminé au front de la sublimité de son ministère.</p> + +<p>Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins +pénible à sa position, à un moyen qui allait apprendre toute +l'histoire de sa vie au bon prêtre fermant déjà les yeux pour +l'écouter, Maurice s'élance à l'étagère où repose la caisse de secours +et la prend dans ses deux mains.</p> + +<p>Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la +caisse est pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il +l'ouvre.</p> + +<p>Le prêtre s'écrie:—Vide! n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pleine! monsieur, répondit Maurice.</p> + +<p>Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à +s'armer de sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence +inopportune, puisqu'il était loin de la devoir à une personne +nullement en droit de se plaindre de sa probité, vous +voyez, monsieur, que rien ne manque à votre dépôt: comptez!</p> + +<p>Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère +d'une comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, +mais un peu honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion +dans l'humilité passagère d'un homme du monde, il prit la +caisse de secours, salua Maurice et sortit.</p> + +<p>—La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, +je l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, +inconnue.</p> + +<p>—Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était +trouvé là au moment de la réflexion.<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<p>Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.</p> + +<p>Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?</p> + +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> + +<p>Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, +il avait été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait +éprouvé qu'une légère indisposition; dès lors il avait été +aisé à M. Durand de se convaincre que Victor, dans son zèle +indécent, n'avait eu d'autre but que de s'afficher comme le +complice d'un acte dont l'outrageante publicité le lierait à l'héritière +de M. Clavier.</p> + +<p>Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse +d'une maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa +écouler le temps rigoureusement nécessaire à une visite, puis +il sortit et alla exprès à la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient +pas manqué de l'y attendre, pour les confirmer dans l'idée +que mademoiselle de Meilhan avait réellement ressenti les +premières atteintes du choléra.</p> + +<p>Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit +succéder l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.</p> + +<p>Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations +de la forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles +de développer le germe du mal dont Caroline avait été frappée, +elles rentrèrent la tête basse au logis.</p> + +<p>Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son +mensonge.</p> + +<p>Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs +de l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le +scandale de la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en +l'épousant; ainsi il avait été fort indifférent sur la réception +faite au docteur.</p> + +<p>S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance +que comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état +de mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup +plus tenu à ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas.<a name="page_272" id="page_272"></a> +Il s'agissait d'en profiter et non d'en peser les probabilités. +D'ailleurs, Maurice n'aurait pas menti sur choses si graves.</p> + +<p>Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il +ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets +dont aucun projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, +quand le changement d'entrepôt et l'insurrection du +6 juin cassèrent en quelques minutes les premiers échelons de sa +fortune, et le jetèrent brutalement par terre. Il y avait de quoi +être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque impassible néanmoins +qu'il fût de caractère, il se courba pendant les heures lugubres +qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, des funestes +accidents dont nous avons été témoins.</p> + +<p>Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait +pas consenti à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le +dernier soupir, et si l'on se souvient de la lettre restée sans +réponse qu'Édouard avait écrite à Maurice pour avoir cinquante +mille francs, on apportera peut-être quelque patience à écouter +la suite de la passion si horriblement traversée de Caroline.</p> + +<p>Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur +de la fermentation publique contre la royauté de Juillet mal +affermie; ne la voyant pas trop courageusement soutenue, +même par ceux qui en avaient le plus profité, il se persuada +que les républicains en auraient bon marché. Sa conviction, +on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri V ne rentrerait +aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une république, +par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les rangs des +révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions adultères +de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre +une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle +exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car +elle finirait par une balle.</p> + +<p>Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à +cause de la prescription de son passeport d'emprunt, et par la +détermination de Caroline, dont il n'avait pas osé violer la +pieuse résistance au pied d'un lit de mort, Édouard aurait été +blâmable de rester étranger au mouvement insurrectionnel. Nous +avons vu comment Maurice n'avait pas été non plus le moindre +obstacle à la fuite d'Édouard.</p> + +<p>Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant +d'être accepté par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement +mortelle à la sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui<a name="page_273" id="page_273"></a> +l'a suivi à travers les clubs souterrains où des figures sombres, +rangées contre des murs humides, jugent et condamnent la +royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? Qui a souffert +avec lui les insultes faites à ses plus chères prédilections, afin +d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses une place là +où il y avait à combattre le visage masqué?</p> + +<p>Ceci sera son secret.</p> + +<p>Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, +en sueur, comme un malade qui pressent la crise.</p> + +<p>A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le +sinistre intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au +pied des rues désertes, des ombres courent, arment des pistolets, +bourrent des carabines, et en fuyant se communiquent à +l'oreille des paroles de ralliement.</p> + +<p>Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et +démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux +dont le cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent +en nappes bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent +des tonneaux; sur ces tonneaux des planches tombent +et s'appuient: ce sont des ponts, des portes, des remparts. Derrière +ces remparts grossiers, mais massifs, des fourmilières silencieuses +campent et veillent; elles fondent des balles à la lueur +d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.</p> + +<p>Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la +boue, dans le plomb.</p> + +<p>Vienne le jour, il les lavera dans le sang!</p> + +<p>Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, +qui a vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant +le cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés +de Paris jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de +Meilhan, a lancé un messager épuisé de fatigue.</p> + +<p>Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline +descendit au jardin et entra dans la serre, dont les panneaux +soulevés, pour permettre au vent doux de juin de s'y introduire, +laissaient apercevoir dans le fond un double rang d'orangers +tout vivaces de leurs feuilles vertes et des rameaux embaumés +de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque arbuste, aspirait, dans +cette matinée égayée par le chant des oiseaux, sa part de soleil, +son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de couleur et +de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir la +visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers<a name="page_274" id="page_274"></a> +le soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur +fourreau de soie, comme des princes persans dans leur tunique; +les autres se courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de +moelleuses bayadères tout à coup changées en tulipiers; Vichnou +les avait touchées.</p> + +<p>Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère +qui les entourait et qui leur faisait une patrie commune +au milieu de laquelle chacune étalait sa beauté particulière. +C'étaient des inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons +vaporeux et voilés comme la pudeur, des bouquets liés +d'eux-mêmes et cherchant une main pour les prendre; c'étaient +des corolles renversées en sonnettes, agitant leurs anthères +comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, inclinées sur +leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des colibris prêts +à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, mélancoliques +ou coquettes, ayant presque une âme et une voix.</p> + +<p>Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par +des formes aussi incisives que la langue du pays, que son accent.</p> + +<p>Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son +éventail aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du +Gange effilaient et abaissaient en forme de rames leurs feuilles +dentelées et arrondies pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un +beau scarabée rose tombe dans la feuille du zamia, et l'équipage +végétal sera complet.</p> + +<p>L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre +des objets où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété +de ses créations. Chaque bel arbre aux formes souples et tendres +rappelle à notre faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses +dont les anges seuls ont la clé, une chose chérie, une +chose absente, évanouie. Qui sait si le sang et la séve n'eurent +pas autrefois une même source?</p> + +<p>Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces +fleurs qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs +parfums quand elle les oubliait pour lire.</p> + +<p>Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle +va, de ces petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, +qui sont peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de +pierreries égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, +de perles végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant +les autres perles aux reines de la terre.</p> + +<p>Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres<a name="page_275" id="page_275"></a> +fleurs épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les +loisirs de la création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à +mille plis, évasées en calice pour recevoir la rosée, et puis les +divins espiègles ont soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine +y est restée.</p> + +<p>Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies +qui lui rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes +à ses lèvres, les retenant longtemps comme pour un adieu +éternel.</p> + +<p>On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un +instant sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves +exhalaisons de la serre afin de dilater sa poitrine où se posait +sa main. Sa tête, rêveuse et triste, balancée sur ses charmantes +épaules, penchait ainsi qu'une fleur à qui l'eau a manqué tout +un jour d'été. Enfin elle se reposa sous un bel oranger de Naples, +regardant fixement devant elle, suivant le fil d'une pensée qui +parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel. Sur ce chemin +idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque +voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage.</p> + +<p>Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses +bras, sans force, fléchirent et pendirent le long de sa robe +blanche, nouée par une ceinture noire, signe de deuil qu'elle +n'avait pas cru devoir refuser à la mémoire de M. Clavier. Ainsi +brisée, elle parut plus immobile que les plantes à travers lesquelles +elle se dessinait.</p> + +<p>Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure +d'albâtre s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée +de l'heureuse idée qui lui naissait spontanément. Était-ce +un espoir? était-ce une voix qu'elle avait entendue? Caroline se +leva et se dirigea vers les panneaux vitrés de la serre, qu'elle +abaissa l'un après l'autre, sans en oublier un seul.</p> + +<p>Caroline se trouva enfermée avec les fleurs.</p> + +<p>Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir +qu'elle avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes +funestes que M. Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher.</p> + +<p>Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de +vapeur, remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. +Le tan, dont le parquet était couvert à une profondeur de +deux pieds, fermenta et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des +vapeurs blanches; et bientôt s'opéra une dilatation puissante +dans le tissu, dans les feuilles et les fleurs des arbustes exposés<a name="page_276" id="page_276"></a> +à l'action d'une température élevée. Des camélias s'épanouissaient; +des pétales d'orangers tournoyaient et voltigeaient dans +l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient. Le symptôme +le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par les +pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues +dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.</p> + +<p>A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la +fermeture des panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente +résolution fut accomplie, un anéantissement physique +qu'elle ne tenta pas de secouer.</p> + +<p>Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur +ses joues envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle +remuait les lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux +ne s'ouvraient plus qu'avec peine.</p> + +<p>D'instant en instant cependant la serre se parait de mille +fleurs écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus +vertes, plus humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut +bientôt plus assez de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; +elle glissa, manqua d'appui; son épaule seule l'empêcha +d'être renversée sur la chaise. Et son assoupissement augmentait; +sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà peut-être trop +tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient plus +aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût +effleurée de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage +qui n'était pas encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! +pâle et belle comtesse de Meilhan, descendante de princes, au +noble sang, de noble race; tuée dans tes parents, domestique +ensuite, et puis aimée.—L'amour, ce qu'il y a de plus joyeux +dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans la pauvreté!—Et +cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, maudit, +déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre +enfant, qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, +mon Dieu, qui les voulez d'abord puissantes, dominatrices, +maîtresses du monde, qui les laissez se dire infinies, éternelles +comme vous; qui passez ensuite sur leurs châteaux et les pulvérisez, +sur leurs noms, et la mémoire la plus invincible ne les +sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté triomphant de +race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, débile, +passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs +va tuer.</p> + +<p>Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa<a name="page_277" id="page_277"></a> +robe trace de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent +droit vers la terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de +sang. Son âme est au milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. +Caroline est morte, asphyxiée par les fleurs; mort douce, douce +comme sa vie; la jeune, la blonde enfant, avait retenu, pour le +tourner contre elle, le précepte de M. Clavier:—Nous ne pouvons +pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut que nous les +tuions ou qu'elles nous tuent.</p> + +<p>Et les fleurs l'ont tuée.</p> + +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + +<p>En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis +et détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la +liberté d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs +du dîner auquel il avait invité les paysans.</p> + +<p>Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante +couverts furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se +parèrent, sans craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité +rare depuis le matin, de tout ce que l'élégance du linge et de +l'argenterie a de choisi.</p> + +<p>Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, très-difficiles +à cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus +en plus inconvenants à mesure que les événements de Paris se +rembrunissaient.</p> + +<p>Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires +d'une maison enclavée dans une localité au-dessous +de deux mille âmes, trois pâtissiers allant et venant, pour le +compte de la maison Maurice, avaient ouvert les écluses aux interprétations. +Les propos débordaient.</p> + +<p>—Tue-t-on le bœuf gras, ou le veau, chez lui?</p> + +<p>—Voisine, on peut tout supposer: j'ai vu deux pâtissiers.</p> + +<p>—Vous vous trompez: il y en avait trois bien comptés; tout +ce que Chantilly possède en pâtissiers.</p> + +<p>—Je ne dirai pas non. C'est comme des melons: il en est +entré un chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas +moins de trois francs. Ils sont au feu.</p> + +<p>—Et mon mari qui sort du café où il a entendu qu'on commandait<a name="page_278" id="page_278"></a> +quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème!</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts +demi-tasses de café, cela entraîne autant de petits verres.</p> + +<p>—Si j'en suis sûre! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; +vous vous convaincrez par vous-même si je mens ou si je dis +vrai.</p> + +<p>—Il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche.</p> + +<p>—Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de +nouveau-né dans la maison.</p> + +<p>—C'est donc un mariage?</p> + +<p>—Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite +depuis longtemps.</p> + +<p>—Bien sûr ce n'est pas un enterrement.</p> + +<p>—C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine.</p> + +<p>—Que voulez-vous! on ne sait plus rien dans ce pauvre +monde.</p> + +<p>—Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus +rien à brouter pour la langue d'un chrétien. Il faut que le monde +soit bien méchant pour tant se cacher.</p> + +<p>Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, +son ange eût découvert seulement huit maisons dont les +croisées eussent été fermées en ce moment; seulement trois, +seulement une.</p> + +<p>Il n'en était point où ne parût un visage curieux; et, parmi +ces visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé +ailleurs que sur la maison de Maurice.</p> + +<p>Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à +qui les voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux +de se laisser voler, au prix du repos dont sa pauvre tête avait +besoin. Souvent il se surprenait, écoutait le cliquetis de l'argenterie +et le grincement des assiettes, ne s'expliquant qu'après +longues réflexions la cause de ces préparatifs gastronomiques.</p> + +<p>Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant:</p> + +<p>—Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! +non! je ne le crois pas. Et quand il reviendrait! ne m'apporterait-il +pas quelque exécrable faux-fuyant pour éterniser mon +désespoir? Mais cette fois il s'abuse; mes juges sont ici; de l'or +pour eux ou le suicide pour moi. Et qu'il ne me trompe pas +d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui n'attendent pas!</p> + +<p>Le chef de cuisine entra.</p> + +<p>—Monsieur!<a name="page_279" id="page_279"></a></p> + +<p>—Quoi? que me veut-on?</p> + +<p>—Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux?</p> + +<p>—Que dites-vous, et qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura +deux ou trois services à votre dîner?</p> + +<p>—Mille! s'il le faut.</p> + +<p>—Et combien d'entrées?</p> + +<p>—Tant qu'il vous plaira.</p> + +<p>—Comme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons +nous passer du turbot?</p> + +<p>—Passez-vous du turbot.</p> + +<p>—Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche?</p> + +<p>—Mettez-les tous!</p> + +<p>—De quel vin boira-t-on?</p> + +<p>—De tous! Laissez-moi!</p> + +<p>Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi +les principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux +points de vue, plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable +hôtel de Bourbon-Condé, s'étaient placés sur le balcon de fer +qui s'avance, poudreux et rouillé, sur la grande route, et domine +les premières avenues de la forêt. De son cabinet, Maurice +les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par des petits +verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le bourg +par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à l'acquittement +de sa rançon.</p> + +<p>Les premières heures furent douces.</p> + +<p>Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des +tables de jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que +fournit le pays le plus fainéant de la chrétienté.</p> + +<p>Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la +forêt et dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit +aucune sorte de plaisir.</p> + +<p>Maurice dévorait son cœur sans relâche en comptant les minutes +qui le séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour +de son habitation lui produisaient l'effet d'un peuple impatient +d'assister à son exécution remise au coucher du soleil. Ils avaient +acheté le droit de le voir mourir pour son crime. S'il s'éloignait +du spectacle désolant qu'offrait cette multitude des clients dont +pas un n'était perdu pour son regard, de quelque côté qu'il le +dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il n'évitait pas la +fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la fastueuse<a name="page_280" id="page_280"></a> +raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des cristaux, +dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour +son cœur attristé.</p> + +<p>Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant +l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil +toujours à la même place, quand un homme, vêtu de deuil des +pieds à la tête, entra à pas lents dans l'ombre de son cabinet, +s'avança vers lui, et l'appela d'un ton faible:</p> + +<p>—Maurice ne me reconnais-tu pas?</p> + +<p>—Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, +tu pleures! mais tu pleures! Oui!—toi aussi!...—Qui t'a-t-on +tué?</p> + +<p>—Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes +bras! me demandant pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée +qu'elle n'avait commis aucune faute. A genoux près de +son lit, mes lèvres suppliantes sur son front, tenant son corps +desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai vainement protesté, +par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était innocente +et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; +elle a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en +murmurant: Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une +accusation que son imagination répétait à ses oreilles; et son +cadavre, Maurice, est resté agenouillé, les mains jointes, pour +l'éternité.</p> + +<p>—Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, +comme moi. La calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma +femme a assassiné la tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, +et l'un est presque le bourreau de l'autre! Maudis-moi! +maudis-moi!</p> + +<p>—Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques +nuits ont blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il +la puissance de se baisser pour ramasser une épée, des deux +que la vengeance jetterait à mes pieds.</p> + +<p>—A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont +l'existence protégeait les haines criminelles de ma femme a été +frappé mortellement ce matin d'une balle. Je croirais à une +justice: elle aurait pu être plus complète cependant. As-tu +reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules?</p> + +<p>—Je l'ai brûlée.</p> + +<p>—Et ta vengeance?</p> + +<p>—Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une<a name="page_281" id="page_281"></a> +tombe et un enfant m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; +l'enfant ira en Amérique: je l'y emmène avec moi. Un +vaisseau m'attend aux Havre, où je vais m'embarquer.</p> + +<p>—Jules, je t'y suis! le veux-tu? Fais-moi une place dans +le coin de ton vaisseau; que dans trois jours je puisse monter +sur le pont et voir la France comme un flocon d'écume à l'horizon! +Sais-tu que je souffre aussi? sais-tu qu'au moment +où je te parle, je franchis en idée les marches de l'échafaud +où l'on boucle au cou les banqueroutiers? Soutiens-moi, Jules; +on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi! sauve-moi! +Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et +repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus! la +mer, la grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des +hommes!</p> + +<p>—Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre ami! Viens donc, +viens à moi! Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons +le même jour, laissant deux cadavres derrière nous: une femme +assassinée, une femme!... Nous étions bons pourtant; qu'avons-nous +fait pour mériter cela? Enfouissons le passé: oui! mettons +des mers entre notre destinée d'un an et notre existence +nouvelle. Partons: ne regardons pas même Paris, dont l'affreux +voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, +Paris qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater +peut-être en passant.</p> + +<p>—Oh! je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon +d'exil. Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura +deux pères pour l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, +toi, sa bonté, sa tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous +attacherons à cet enfant qui nous rappellera tout ce que nos +mariages ont eu de serein et d'amer.</p> + +<p>Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre +la mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux +désormais pour tenter une existence nouvelle.</p> + +<p>—En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu +le veux, Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle +reconnaîtra que je ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant +tout: mes propriétés, mes meubles, la table sur laquelle +ma sobriété n'a jamais été blessée d'un luxe coupable, +le lit où mon mariage n'a été qu'une longue insomnie.</p> + +<p>—Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun, +prendra-t-on le café dans le jardin ou dans le salon?<a name="page_282" id="page_282"></a></p> + +<p>Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire: +Il y a donc fête ici?</p> + +<p>—Où vous voulez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez +plus de votre repas!</p> + +<p>—Un repas! Maurice?</p> + +<p>—Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.—Jules! +une superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais +vu depuis les princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu +que tu en doutes, viens! regarde! Table mise, Champagne au +frais, melons à l'ombre. On prendra le café sous la tonnelle. +Ou je raille ou je suis fou, penses-tu? Mais, tu le vois, je ne +raille pas:—Je suis donc fou!</p> + +<p>—Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ.</p> + +<p>Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans +un épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, +les douze ou treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant +aucune circonstance relative à ses tribulations domestiques +et à ses anxiétés de notaire, bénissant, au contraire, une occasion +si rare pour lui d'alléger sa conscience oppressée.</p> + +<p>Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit:</p> + +<p>—Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là, d'après ce +que tu viens de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce +matin, ne sont plus tes convives, mais tes ennemis, tes espions, +tes gardes.</p> + +<p>Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, +fine trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers +et des propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, +impossible!</p> + +<p>Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et +postés autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle +derrière les arbres. Sors! tu es arrêté.</p> + +<p>—Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche +et qu'il n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? +que mon beau-frère n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules?</p> + +<p>—Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas +convaincu de l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette +croisée, et commande à ton domestique d'atteler ta calèche. +Examine ensuite ce qui se passera. Maurice dit au cocher +d'atteler.</p> + +<p>Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, +la pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée<a name="page_283" id="page_283"></a> +par à peu près tous les clients de Maurice. Ils s'élançaient, +comme des hirondelles, des nombreuses avenues de la forêt, +et, avec une indifférence affectée, ils se dirigeaient vers la calèche +de Maurice. Ils formèrent bientôt un rassemblement à la +porte du jardin.</p> + +<p>—Tu avais raison, Jules; ces gens m'épiaient; je leur suis +suspect; ils m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu +toute confiance en moi. Je suis en prison avant jugement. +Hélas! non, je ne partirai pas, Jules; mais toi?</p> + +<p>—Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois +que ton beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns +de tes clients; peut-être ma présence attirera sur toi quelque +considération. C'est un rude passage à franchir; mais il ne sera +pas dit que je t'aurai abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà +sans vie; de minute en minute, je remarque, tu blanchis comme +un cadavre. Ranime-toi! Pour la foule, Maurice, la pâleur, c'est +le crime; c'est plus que le crime: c'est la lâcheté.</p> + +<p>Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, +et se montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente +avait réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin +des piéges oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, +avocat et notaire qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients +avaient cherché la cause véritable des incidents entre lesquels +ils étaient ballottés; s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en +étaient singulièrement approchés, et, à vrai dire, la fête dont +ils étaient les héros ne se présentait plus aussi naturelle à leur +esprit. Leur inquiétude ne cessa pas quand ils remarquèrent +que Léonide n'était pas là pour présider un repas commandé +pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa fâcheusement +pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous les +luxueux habits dont il s'était revêtu.</p> + +<p>On se met à table.</p> + +<p>Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache +comme un beau marbre au milieu de ces types de visages +rustiques.</p> + +<p>Deux tables de quarante couverts furent envahies par les +convives; hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux +noms placés sur les assiettes. Cette littérature de table fut +perdue. Pendant quelques minutes l'engloutissement du potage +protégea l'hébétement de Maurice, qui oubliait de déplier sa +serviette.<a name="page_284" id="page_284"></a></p> + +<p>—Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait.</p> + +<p>Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage.</p> + +<p>Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui +remplirent leurs verres et saluèrent.</p> + +<p>Agissant à contre-sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage +tandis qu'on le saluait.</p> + +<p>La soirée était admirable de calme; l'air était sans fraîcheur, +et son souffle n'agitait pas même la flamme des bougies.</p> + +<p>Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner +vers la porte pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il +se surprend dans cette distraction trop marquée, il verse +aussitôt à boire à profusion, à pleins verres: il répare gauchement +une gaucherie.</p> + +<p>—Qu'il fait bon ici! dit une voix.</p> + +<p>—Vous avez raison, répond une autre voix: une journée +d'août.</p> + +<p>—Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui +sont à Paris, la journée n'est pas aussi belle.</p> + +<p>L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à +l'instant de sortir de son centre de repos.</p> + +<p>Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice +opère une diversion prompte.</p> + +<p>—Allons, messieurs, de ce melon! encore une tranche là-bas; +ils sont d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc; +on boit avec le melon.</p> + +<p>Qu'on renouvelle le madère!</p> + +<p>Ces dames n'ont pas de madère, je crois.</p> + +<p>—Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas.</p> + +<p>—Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout +haut un marchand de porcs.</p> + +<p>—Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique +je ne sois pas une jeune villageoise.</p> + +<p>—J'aurai cet honneur.</p> + +<p>—Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance...</p> + +<p>—Bien! Maurice, ferme! lui dit Jules.</p> + +<p>Mais, pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche +du château de Chantilly qui sonne la demie de huit heures: +un tremblement nerveux le saisit; il lui est impossible de +remplir le verre qu'on lui tend.</p> + +<p>—C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton +agitation.<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p>—Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation +de Jules Lefort.</p> + +<p>Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoue +tacitement qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père +quand on a reçu de lui en héritage d'aussi bon vin.</p> + +<p>—Ah! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise.</p> + +<p>—Tant mieux: revenez-y, monsieur Lambert.</p> + +<p>—Il est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, +que madame Maurice ne soit pas ici pour y goûter: c'est un +manger de femme.</p> + +<p>—Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des +verres à sec là-bas.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle ne viendra pas?</p> + +<p>—Ne la verrons-nous point?</p> + +<p>—Sa place restera-t-elle vide?</p> + +<p>Vingt autres font la même question.</p> + +<p>Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice +bégaye, en ayant l'air d'être absorbé par le service:—Mais +elle ne peut tarder, elle m'avait promis pour huit heures!—Huit +et demie, il n'y a rien de perdu encore, et surtout si les +communications ne sont pas libres; vous comprenez? Vous servirai-je +de ces pieds truffés, maître Leloup?</p> + +<p>—Avec plaisir, monsieur Maurice.</p> + +<p>—Toi, là-bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des +pieds truffés.</p> + +<p>—Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire! remarque, +en savourant les jouissances matérielles qu'il en fait +évidemment dépendre, un convive séduit par l'abondance des +entrées, l'inépuisable succession des entremets, et la riche +collection des bouteilles de vins différents.</p> + +<p>—Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là?</p> + +<p>Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, +à voix basse, l'oreille pourpre, l'œil diamanté, le premier interlocuteur +au second.</p> + +<p>—Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; +tu as peur des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te +donne pour ça cent francs par an; est-ce vrai?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que +des fouines me rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande<a name="page_286" id="page_286"></a> +au notaire,—comme qui dirait M. Maurice,—quinze cents +francs, deux mille francs, n'importe, ou plutôt la somme que +tu as portée toi-même. Sous garantie, il me la prête, et je lui +baille deux cents francs: c'est cent francs qu'il a récoltés dans +la journée. Ton argent vient dans ma main: voilà tout.</p> + +<p>—Bon! c'est là le métier?</p> + +<p>—Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout.</p> + +<p>—C'est facile; mais comment se passer de notaire?</p> + +<p>—Nigaud! Faut être riche; l'es-tu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passe-moi +ce rôti.</p> + +<p>Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue +perçante sur Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là; il fut +entraîné à l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui.</p> + +<p>—Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait +autant que tu le dis...</p> + +<p>Robinson avait parlé un peu trop haut; il fut entendu du +convive de face.</p> + +<p>—Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, +qu'avec cet argent,—dont m'est avis que vous avez nettement +désigné le nid,—M. Maurice fait des marchés qui ne sont pas +toujours heureux. Tout le monde n'est pas aussi honnête que +nous.</p> + +<p>—Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas +bout de la table, que le patron doit éprouver de fameux coups +de vent quand, le lendemain d'une perte, on vient chez lui +reprendre ses fonds.</p> + +<p>Le dialogue était vaste: il y avait place pour chacun.</p> + +<p>Un autre intervint judicieusement pour dire:</p> + +<p>—Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; +pas besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mauvais +moment; nos fonds voyagent.</p> + +<p>Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se +comblaient. Les deux moitiés de la table mordaient à la conversation; +on buvait; on comprenait mieux; l'instant lumineux +rayonnait sur le front des clients. On buvait encore, on parlait +davantage.</p> + +<p>De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient +perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une +parole, se bourraient, se penchaient, la joue pleine, rebondie<a name="page_287" id="page_287"></a> +et luisante, contre la nappe, et demandaient horizontalement:</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>Et on les éclairait.</p> + +<p>—Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint-Jean +avec nos fonds?</p> + +<p>—On ne dit pas ça, messieurs.</p> + +<p>—Si fait, on dit ça?</p> + +<p>—Ce sont de simples conjectures.</p> + +<p>—Il est bien blême pour des conjectures.</p> + +<p>—Voilà que je tremble, moi!</p> + +<p>—Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, +affaire faite.</p> + +<p>—C'est aussi mon opinion; mais cela n'aurait pas arrangé +tout le monde.</p> + +<p>On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole +entrait par sa pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un +éblouissement le frappait, et alors ces visages enluminés de vin +et d'allusions bourdonnaient comme une fronde autour de sa +tête; et parfois, lorsqu'il prolongeait sa vue, les deux tables +semblaient se soulever avec les convives, les flambeaux et les +plats, et vouloir rouler sur lui. S'il ramenait son regard effrayé, +il tombait sur la figure glacée de Jules Lefort, blafard comme +une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles diaprait la scène. +Étoilé, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait n'être déjà +plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il n'était +tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles; que par +le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure +de quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait +pas d'entendre.</p> + +<p>Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette.</p> + +<p>—Du vin! toujours du vin! crie-t-il aux domestiques, qui ne +se lassent point d'abreuver à la ronde.</p> + +<p>—Du vin de Médoc, mesdames. Du Sauterne, mes amis. +Qu'on boive donc!</p> + +<p>—Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les +verres débordent.</p> + +<p>—Crois-tu, Jules?</p> + +<p>—Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre +la raison.</p> + +<p>—Je bois, à votre santé, messieurs!<a name="page_288" id="page_288"></a></p> + +<p>Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe.</p> + +<p>—Comme il est renversé, et comme il tremble! observe-t-on.</p> + +<p>—Oui, à votre santé, monsieur Maurice!</p> + +<p>—Il est presque aussi jaune que M. Lefort.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules +Lefort de Compiègne?</p> + +<p>Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur +le mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune +aux convives animés: parce qu'ils n'entendent plus, ils +supposent les autres sourds.</p> + +<p>Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe +où il va être question de lui.</p> + +<p>—Sa femme est morte.</p> + +<p>Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie +sur son épaule.</p> + +<p>—Ah! et morte de quoi?</p> + +<p>—De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. +En rentrant chez elle, elle avait perdu la raison.</p> + +<p>—Et qui avait osé l'insulter?</p> + +<p>—Une femme.</p> + +<p>—On dit que c'était une... Mais chut!</p> + +<p>—Une quoi?</p> + +<p>—Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui +avait paru au bal avec un soldat ivre.</p> + +<p>—Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame!</p> + +<p>—Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le +voyons là.</p> + +<p>—Le mari de qui, de cette femme?</p> + +<p>—Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort +de Compiègne.</p> + +<p>—Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette +femme?</p> + +<p>—C'est ce que nous ne savons pas.</p> + +<p>—Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse +de M. Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger +M. Maurice. Sa femme n'a pas été insultée.</p> + +<p>—Il prend part aux peines de son ami, probablement.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop...</p> + +<p>—Trop quoi? je n'ai pas entendu.</p> + +<p>—Je n'ai encore rien dit.</p> + +<p>—Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue.<a name="page_289" id="page_289"></a></p> + +<p>—Ni moi.</p> + +<p>—Ni nous.</p> + +<p>—Allons, vous verrez que personne ne la connaît.</p> + +<p>—Ma foi!</p> + +<p>—Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir...</p> + +<p>—Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir?</p> + +<p>—Entends-tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant +l'épaule du domestique pour montrer à son ami sa figure crispée +de honte et de douleur.</p> + +<p>—Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout.</p> + +<p>Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit.</p> + +<p>—Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon +deuil.</p> + +<p>—A-t-il une femme, sérieusement?</p> + +<p>—Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme?</p> + +<p>—Gage que oui!</p> + +<p>—Gage que non!</p> + +<p>—Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage: +et Victor qui ne vient pas! La nuit marche! plus rien! +plus de nouvelles de Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la +cervelle si cette porte ne s'ouvre pas.</p> + +<p>S'adressant à ses convives:</p> + +<p>—Messieurs, votre avis sur ce limoux?</p> + +<p>On ne lui répond rien.</p> + +<p>—Le pari est tenu, ça va!</p> + +<p>—Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas; +mon sang bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les +mains, je ne me connais plus, je suis fou!—Messieurs, et ce +limoux?</p> + +<p>—Parfait, monsieur Maurice.</p> + +<p>Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; +on se le communique. Des ricanements se posent en face de +Maurice; les uns croient avoir entendu, les autres nient, et ces +murmures s'ensuivent:</p> + +<p>—Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à +nous de chasser ici; on ne nous chasse pas!</p> + +<p>Jules Lefort se lève.</p> + +<p>—Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à +l'absence si malheureusement prolongée de sa femme...</p> + +<p>Tous avec ironie:<a name="page_290" id="page_290"></a></p> + +<p>—Ah! oui, sa femme...</p> + +<p>—Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il +n'est pas facile d'en sortir à son gré. Il n'ose plus concevoir +l'espérance de la voir arriver aujourd'hui; soyez assez indulgents, +messieurs, pour excuser le vide qu'elle laisse au milieu +de nous.</p> + +<p>—Voilà qui est dit: madame Maurice ne viendra pas.</p> + +<p>—J'ai donc gagné mon pari.</p> + +<p>—Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que +sur l'enseigne?</p> + +<p>—Oui! messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent +à nos dépens: ensuite ces belles dames sont trop fières +pour s'asseoir à table avec des paysans.</p> + +<p>Hors de lui, Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur +de son cœur; Jules comprime ce mouvement de toute l'énergie +de son bras.</p> + +<p>—Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes.</p> + +<p>—Ils ont des calèches.</p> + +<p>—Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait +partir, oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu +notre argent.—Mais à d'autres!</p> + +<p>—Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires +ne sont pas mauvais.</p> + +<p>—Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous +les payons.</p> + +<p>—Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche.</p> + +<p>—C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite.</p> + +<p>—Buvons pour notre argent!</p> + +<p>—Et pour l'intérêt de notre argent.</p> + +<p>—De ce vin, à moi!</p> + +<p>—De celui-ci, à toi!</p> + +<p>—Qui veut de mon bordeaux?</p> + +<p>Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui +commencent par un cri et finissent par une bouffée équivoque, +ne retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent +comme les taches de vin sur la nappe; ils se glissent comme +les os de volailles sous la table; ils se croisent en l'air comme +la mousse du Champagne et les bouchons. Celui qui exhale le +plus de grossièretés croit être le plus réservé. Il y a confusion +dans l'orgie, qui brouille les verres et les cerveaux. La pensée +de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus la conscience de<a name="page_291" id="page_291"></a> +son être. Il coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce ne sont plus +des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu près +partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la +petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle +sort. Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait +à chaque instant, des dents pétillent de blancheur, des +oreilles fument comme des soupiraux par où s'échappent tous +les gaz des vins qu'on a bus. Ces tonneaux vivants fermentent +et craquent. Inutilement tenterait-on de remonter à la source +des menaces et des épigrammes brutales qui sortent de ces futailles +mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a +débordement.</p> + +<p>—Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai.</p> + +<p>—Je ne le veux pas.</p> + +<p>—Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort?</p> + +<p>—Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice!</p> + +<p>Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements +imperceptibles. Dessus l'ivresse; dessous le suicide.</p> + +<p>De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un +air, tant il a couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu +du dîner.</p> + +<p>—Madame Maurice ne viendra pas!</p> + +<p>—Vous vous trompez: elle viendra!</p> + +<p>Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, +au milieu de l'ébahissement universel.</p> + +<p>Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers +Victor; il va lire dans leurs yeux sa sentence de mort.</p> + +<p>Léonide se hâte de dire à Maurice:—Quittez ce visage qui +m'a découvert votre épouvante: soyez insolent si cela vous plaît +avec ces manants. Vous êtes plus riche que vous ne l'avez +jamais été.</p> + +<p>En se jetant à son cou, elle ajoute: Après une baisse sans +exemple, les fonds ont monté de six francs.</p> + +<p>Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, +mais déjà revenus avec confusion de leurs doutes sur +l'existence de la femme de Maurice, ils sont cordialement touchés +de l'embrassade conjugale.</p> + +<p>—Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se +réalisera. Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle: on +va vous payer au flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant +rentrer chez vous sans danger. La république a été écrasée sous<a name="page_292" id="page_292"></a> +les pavés qu'elle avait arrachés; la France a triomphé de la rébellion.—Vive +le roi!</p> + +<p>—Vive le roi! répète-t-on en chœur.</p> + +<p>Et ces mots circulent:</p> + +<p>—Nous nous étions trompés: ils sont gens de parole.</p> + +<p>—Eh bien! tant mieux pour eux: j'étais fâché de leur retirer +ma confiance.</p> + +<p>—Moi, je la leur laisse.</p> + +<p>—Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque +tout est fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle +maîtresse revenue, et en route!</p> + +<p>—Oui! en route!</p> + +<p>—En route! en route!</p> + +<p>—A la santé de madame Maurice! s'écria Victor.</p> + +<p>—Oui! à la santé de madame Maurice!</p> + +<p>Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait +avec majesté à côté de Maurice, qui, ému de mille manières, +avait tout juste assez de force pour ne pas s'évanouir.</p> + +<p>Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide!</p> + +<p>Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se +figura tout de suite l'embarras de Jules, et, pour la première +fois depuis que son sort avait si vite, si miraculeusement changé, +il se tourna vers lui.</p> + +<p>Jules Lefort n'est plus là.</p> + +<p>Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de +Jules, qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la +bruyante entrée de Léonide et de son frère.</p> + +<p>Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir +jamais vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau +agité qu'il avait cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses +côtés. Il avait eu une apparition.</p> + +<p>Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la +santé de sa femme.</p> + +<p>C'est le coup d'adieu.</p> + +<p>Les paysans quittent la table pour partir.</p> + +<p>—Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement +Victor en s'emparant d'un flambeau.</p> + +<p>—Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice +d'un ton étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais +question de retirer nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse?</p> + +<p>—Non? je croyais, reprit Victor.<a name="page_293" id="page_293"></a></p> + +<p>—Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun +danger. Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; +il est grand temps.</p> + +<p>Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent +toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit +bientôt leurs chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup +plus joyeux qu'ils n'y étaient venus.</p> + +<p>Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui +la supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il +fut étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir +traversé en quelques heures sans mourir une banqueroute et +une révolution, et d'apprendre ces deux foudroyantes victoires +dans un lieu encore retentissant des outrages dont il avait été +sillonné de la tête aux pieds, dans un espace ému encore des vins +débouchés, des lumières ardentes et de ces haleines qui avaient +répandu des feux et des flammes; la sueur inondait ses membres. +Pourtant il tremblait.</p> + +<p>—Tout est donc fini à Paris?</p> + +<p>—Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; +mais la crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait +que le gouvernement ne tiendrait pas.—Déroute générale. Le +crédit public mort: on vendait, on vendait. J'achetais des deux +mains, tant que je pouvais. Le canon tonnait, et le sang coulait: +j'achetais. La Morgue était trop petite pour les cadavres: on +assurait que les Tuileries étaient assiégées: j'achetais sans relâche. +A trois heures, je n'achetais plus. La monarchie avait +triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon audace a +été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à +l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été +sauvés.</p> + +<p>—Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à +qui la réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, +m'ont vu dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour +leur cause?... Morts, sans doute! morts! Quel douloureux bonheur +que le mien!</p> + +<p>—Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu? +D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas +été tués. Par exemple, il en est un dont le compte est en règle +à cette heure: j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... +tu me l'as cité avant mon départ pour Paris, quand je +t'ai quitté. Attends... Édouard de Calvaincourt. C'est cela. On<a name="page_294" id="page_294"></a> +a trouvé sur lui un plan de campagne pour armer la Vendée: +rien que ça.</p> + +<p>Léonide et Maurice n'osaient se regarder.</p> + +<p>—Madame, s'écria, la voix pleine de larmes, après une +pause pénible, le triste Maurice, madame! Hortense Lefort est +morte aussi. Nos crimes domestiques à tous deux se sont éteints +dans le sang.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tout cela signifie? semble exprimer le visage +ébahi de Victor.</p> + +<p>—Nous ne resterons point dans ce pays, reprend Maurice; +nous le quitterons avant un mois.</p> + +<p>—Cela n'est pas possible, beau-frère, d'autant mieux que tu +laisses ton étude dans une merveilleuse situation. Il y aura +avantage à vendre. Mais nous causerons de cela demain plus +longuement; il est tard, nous sommes un peu fatigués. Si nous +prenions quelque repos?</p> + +<p>Victor saisit un flambeau et s'achemine vers la porte.—Que +je vous éclaire, si vous le permettez.</p> + +<p>Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. +Rien de funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée +par le monde.</p> + +<p>Maurice tint parole. Un mois après il vendit son étude à un +prix inespéré.</p> + +<p>Il est encore notaire à...</p> + +<p class="c"><br /><br /><br />FIN.</p> + +<p class="c"><br /><br />———————— +<br /> +Paris.—Typographie Morris et Comp., rue Amelot, 64.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/inside_back.jpg" width="330" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/back_lg.jpg"> +<img src="images/back.jpg" width="327" height="550" alt="" title="" /></a> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le notaire de Chantilly, by Léon Gozlan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY *** + +***** This file should be named 38225-h.htm or 38225-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/2/38225/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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