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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:09:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III + +Author: Eugène François Vidocq + +Release Date: November 19, 2011 [EBook #38059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE VIDOCQ, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1><small>MÉMOIRES</small><br /> +<small><small>DE</small></small><br /> +<big><big>VIDOCQ,</big></big><br /> +<small><small>CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ,<br /> +JUSQU'EN 1827,</small></small></h1> + +<p class="c"><small>AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIER, A SAINT-MANDÉ.</small></p> + +<div class="blockquott"><p>Que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce ne sont pas +là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans l'imagination, et +font des prosélytes à l'impureté. Je décris les mauvaises mœurs, +non pour les propager, mais pour les faire haïr. Qui pourrait ne +pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier +degré de l'abrutissement?</p> + +<p class="r">M<small>ÉMOIRES,</small> <i>tome</i> III.</p></div> + +<p class="cb">TOME TROISIÈME.</p> + +<p class="cb"><br /><br />PARIS,<br /> +TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br /> +RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.<br /> +1829.</p> + +<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_0001" id="page_0001"></a></p> + +<h1><small>MÉMOIRES</small><br /> +<small><small>DE</small></small><br /> +<big>VIDOCQ.</big></h1> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">M. de Sartines et M. Lenoir.—Les filous avant la révolution.—Le +divertissement d'un lieutenant-général de police.—Jadis et +aujourd'hui.—Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de +bourse.—La mort de Cartouche.—Premiers voleurs agents de la +Police.—Les enrôlements volontaires et les bataillons +coloniaux.—Les bossus alignés et les boiteux mis au pas.—Le +fameux Flambard et la belle Israélite.—Histoire d'un chauffeur +devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale +parisienne.—On peut être patriote et <i>grinchir</i>.—Je donne un +croc-en-jambe à Gaffré.—Les meilleurs amis du monde.—Je me +méfie.—Deux heures à Saint-Roch.—Je n'ai pas les yeux dans ma +poche.—Le vieillard dans l'embarras.—Les dépouilles des +fidèles.—Filou et mouchard, deux métiers de trop.—Le danger de +passer devant un corps de garde.—Nouveau croc-en-jambe à +Gaffré.—Goupil me prend pour un dentiste.—Une attitude.</p></div> + +<p>Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines et Lenoir +employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien, +c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, et +qu'il y en avait bon nombre dans<a name="page_0002" id="page_0002"></a> Paris. Monsieur le lieutenant-général +se souciait peu de les réduire à l'inaction, ce n'était pas là son +affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à +autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son +divertissement.</p> + +<p>Un étranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le +lieutenant-général mettait à ses trousses la fleur des filous, et une +récompense honnête était promise à celui d'entre eux qui serait assez +adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.</p> + +<p>Le vol consommé, M. le lieutenant-général en était aussitôt averti, et +quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à +peine avait-il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.</p> + +<p>M. de Sartines, dont on a tant parlé et dont on parle tant encore à tort +et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de +France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs, +il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont +il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de +l'impunité. Souvent il leur portait des défis; il les mandait alors dans +son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, «Messieurs, leur +disait-il, il s'agit de soutenir<a name="page_0003" id="page_0003"></a> l'honneur des filous de Paris; on +prétend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses +gardes, ainsi prenez vos précautions et songez bien que j'ai répondu du +succès.»</p> + +<p>Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de police ne +tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé +Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les +ambassadeurs, les princes, le roi lui-même étaient conviés à leurs +exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on +pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bourse; et dans la +société souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou à la police, +comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait +toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait pour +les menus plaisirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des +comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les +manières des courtisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de +les confondre, qu'au jeu, un même penchant pour l'escroquerie +établissait entre eux une certaine parité.</p> + +<p>La bonne compagnie, dont les mœurs et les<a name="page_0004" id="page_0004"></a> habitude ne différaient +pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre, +les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis +XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie, +l'argent à la main, le <i>célèbre prestidigitateur</i>, M. Comte, ou quelque +cantatrice en renom.</p> + +<p>Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, un voleur réputé +pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à +l'épreuve, ses talents répondaient à la haute opinion que la dame s'en +était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être +aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté +d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des +lettres de cachet dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat, +quelque sévère qu'il fût, ne tenait pas contre une espiéglerie de +coquin, pour peu qu'elle fût comique ou bien combinée: dès qu'on avait +étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents +et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi beaucoup +plus simples et beaucoup plus candides: voilà sans doute pourquoi ils +faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité,<a name="page_0005" id="page_0005"></a> ni la +candeur..... A leurs yeux, un roué était le <i>nec plus ultrà</i> de +l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à +conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche, +quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient +en larmes; c'était une désolation.</p> + +<p>Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que +l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de +récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre +entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la +sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs +les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus +intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents +secrets: ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen +d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les +seconderaient dans leurs expéditions: à ce prix, ils devaient rester +possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les +rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé. +Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant<a name="page_0006" id="page_0006"></a> au +salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur +que de pouvoir se livrer à la rapine impunément. Cette impunité +n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire +intervenait, ce qui était assez rare.</p> + +<p>Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non +encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit +entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets, +afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments +fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance, +et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en +débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret +qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et +fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les <i>Richard</i>, les +<i>Cliquet</i>, les <i>Mouille-Farine</i>, les <i>Beaumont</i>, et beaucoup d'autres +qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au +bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais +traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient +trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux +agents, et le champ restait aux plus astucieux.<a name="page_0007" id="page_0007"></a></p> + +<p>Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les <i>Compère</i>, les +<i>César Viocque</i>, les <i>Longueville</i>, les <i>Simon</i>, les <i>Bouthey</i>, les +<i>Goupil</i>, les <i>Coco-Lacour</i>, les <i>Henri Lami</i>, les <i>Doré</i>, les <i>Guillet, +dit Bombance</i>, les <i>Cadet Pommé</i>, les <i>Mingot</i>, les <i>Dalisson</i>, les +<i>Edouard Goreau</i>, les <i>Isaac</i>, les <i>Mayer</i>, les <i>Cavin</i>, les <i>Bernard +Lazarre</i>, les <i>Lanlaire</i>, les <i>Florentin</i>, les <i>Cadet Herries</i>, les +<i>Gaffré</i>, les <i>Manigant</i>, les <i>Nazon</i>, les <i>Levesque</i>, les <i>Bordarie</i>, +faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils +s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce +n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent +coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la +police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?</p> + +<p>Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc, +furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait +aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils +étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les +voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils +craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte<a name="page_0008" id="page_0008"></a> +comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable +d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin +d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à +propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.</p> + +<p>Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le +bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les +individus réputés <i>voleurs incorrigibles</i> (dénomination absurde dans un +pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de +ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le +terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté. +Les <i>voleurs réputés incorrigibles</i> étaient aussi, dans leur genre, une +espèce de <i>suspects</i>: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du +moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin +d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols, +que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour +lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une +légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors +ceux<a name="page_0009" id="page_0009"></a> qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc +dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un +beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de +Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où, +amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de +laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps +écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était +enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient +se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la +juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à +Bicêtre, où il restait indéfiniment.</p> + +<p>Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de <i>Saint-Lazare</i> +regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au +désespoir.</p> + +<p>Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un +moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux, +du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence, +suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre +fin<a name="page_0010" id="page_0010"></a> à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de +route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les +bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires. +Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le +leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la +gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade +jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être +très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur +zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les +solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur +avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut +être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige +de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers +valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité, +quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption: +tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux +vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils +seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les +îles<a name="page_0011" id="page_0011"></a> d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de +plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. +L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se +souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la +police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à +tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord +quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme +qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une +excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle +des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir +honnête homme; mais <a name="page_0012" id="page_0012"></a>pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il +était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus +haut que la conscience.</p> + +<p>Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire +condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de +la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention +qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou +coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les +désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible +de se faire absoudre.</p> + +<p>Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien +qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents +secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner +ici les deux faits suivants.</p> + +<p>M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de +voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été +enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de +mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler +sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle +qu'ils avaient encourue, mais<a name="page_0013" id="page_0013"></a> M. Amar ne peut se résoudre à regarder +comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment +serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il +présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question, +<i>si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance +aggravante?</i></p> + +<p>M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle +qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait +allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils +avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils +soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé +Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet, +quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.</p> + +<p>Plus tard deux autres agents secrets, Cadet <i>Herries</i> et <i>Ledran</i>, son +beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger +le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, <i>Tormel</i> +père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent +atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient +eu les profits. Soit à<a name="page_0014" id="page_0014"></a> Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas +de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je +ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin +au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce +furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que +j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas +d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont +j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me +prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins +précaire que celui de mes devanciers.</p> + +<p>Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous +les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée +à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui +fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je +feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me +perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire +à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait +comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et<a name="page_0015" id="page_0015"></a> à dix-huit +il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa +mère, qui était la maîtresse du fameux <i>Flambard</i>, chef de la police de +cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût +l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats +n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop <i>maron</i> (coupable); +Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il +fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la +révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses +exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le +nom de <i>Caille</i>.</p> + +<p>Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son +éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire +qu'il n'y avait point de genre de <i>grinchir</i> dans lequel il ne fût passé +maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était +essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis +l'<i>escarpe</i> jusqu'à la <i>tire</i> (depuis l'assassinat jusqu'à la +filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient +conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin +dans ses bottes, et il aurait<a name="page_0016" id="page_0016"></a> pu vivre sans <i>travailler</i>; mais les gens +de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement +rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements +le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas +d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier <i>Martin</i>) où, +ainsi que son acolyte <i>Francfort</i>, autre juif, il avait été nommé +capitaine de la garde nationale.</p> + +<p>Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était +pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne +tardai pas à découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un +piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà +intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je +devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de +l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.</p> + +<p>Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie; +quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si +bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en +était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me +liai pendant ma détention. Ces derniers me <a name="page_0017" id="page_0017"></a>détestaient cordialement, et +quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être +payés de retour. <i>Goupil</i>, le Saint-Georges de la savatte, était du +nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment +attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne +fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les <i>Compère</i>, les +<i>Manigant</i>, les <i>Corvet</i>, les <i>Bouthey</i>, les <i>Leloutre</i>, essayèrent +aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux +conseils de M. Henry.</p> + +<p>Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me +compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire <i>payer</i> +(condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il +ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la +défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une +solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il +m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène +aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que +dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous +signaleront<a name="page_0018" id="page_0018"></a> ceux qui pourraient être de leur connaissance.»—Emmenez +qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous +arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait +que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et +Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je +remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave +homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect +pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa +perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des +yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt +s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs, +je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux, +«je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de +l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il +voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends +qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop +éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif, +et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de<a name="page_0019" id="page_0019"></a> cette scène? s'il ne +dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti +le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace +de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq +ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours +Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest, +où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette +époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire +passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la +transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il +opérait avec une incroyable agilité.</p> + +<p>La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des +plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle +avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres +objets de peu de valeur.</p> + +<p>La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles +faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but +copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût +été impossible<a name="page_0020" id="page_0020"></a> de me cacher: d'abord il ne fut question que des +bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces +sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna +vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a +pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les +convives se montrèrent enchantés de m'avoir <i>affranchi</i>, et deux flacons +de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de +la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit +que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout +oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre +était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre, +et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner +l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus +seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église +Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils +passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»<a name="page_0021" id="page_0021"></a></p> + +<p>Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me +croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le +carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je +remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue; +quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me +demanda si je me sentais soulagé.</p> + +<p>—«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.</p> + +<p>—»Tiens-toi donc, me dit Manigant.</p> + +<p>—»Il voit double, observa Gaffré.</p> + +<p>—»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le +remettra.»</p> + +<p>On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à +moi! à moi de l'eau!</p> + +<p>—»Oui, prends, ça te fera du bien!</p> + +<p>—»Tu crois?»</p> + +<p>Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se +brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la +société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir +ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon +sang-froid.<a name="page_0022" id="page_0022"></a></p> + +<p>En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas +changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y +avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis +devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie +publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager +était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à +nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer +au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il +supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter, +on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la +fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint +ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale +montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où +on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son +secrétaire, <i>écrivez: une montre entourée de brillants</i>, il pâlit et me +regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le +pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre, +et, de plus, il était certain<a name="page_0023" id="page_0023"></a> que, même en étant instruit, puisque je +ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu <i>manger le morceau</i>.</p> + +<p>Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé +qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour +réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins +administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut +envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce +scélérat y est mort en 1822.</p> + +<p>Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il +n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver. +Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière +proposition.</p> + +<p>«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.</p> + +<p>»—Oui, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>»—Si tu veux, nous lui arracherons une dent.</p> + +<p>»—Et comment cela?</p> + +<p>»—Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour +obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a +toujours refusé, et je lui ai donné à entendre<a name="page_0024" id="page_0024"></a> qu'il ne dépendrait que +de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.</p> + +<p>»—Tu as eu tort; car je ne puis rien.</p> + +<p>»—Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais +tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.</p> + +<p>»—C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?</p> + +<p>»—Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends +bien, est un <i>messière</i> qui financera. Il est déjà averti que tu fais la +pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi, +ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.</p> + +<p>»—Tu penses qu'il lâchera la monnaie?</p> + +<p>»—Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme +d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel, +après on le promène.</p> + +<p>»—A la bonne heure; mais s'il se fâche?</p> + +<p>»—Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me +charge de tout. Pas de <i>broderie</i> (écrit), par exemple, tu connais<a name="page_0025" id="page_0025"></a> le +proverbe, <i>les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles</i>.</p> + +<p>»—C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.</p> + +<p>»—Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est +quitte pour nier. En attendant, je vais <i>battre comptoir</i>, et il faudra +bien qu'il <i>aboule</i>.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant +dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je +t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour +huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu +auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras +semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te +pousser la botte. Tu es un homme d'<i>estoque</i>, le reste va sans dire. Au +revoir.»</p> + +<p>»—Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous +dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.</p> + +<p>»—Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le +pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une +attitude disloquée, ouvrant une bouche<a name="page_0026" id="page_0026"></a> énorme, balançant ses mains à +six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la +menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans +lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins +grotesque.</p> + +<p>»—C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons, +c'est convenu.</p> + +<p>»—Foi de <i>grinche</i>?</p> + +<p>»—Oui, sois tranquille.»</p> + +<p>Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez +fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M. +Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce +chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai +que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon +gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner +une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre +dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce +sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous +emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces +rapports étaient l'œuvre des inspecteurs et<a name="page_0027" id="page_0027"></a> des officiers de paix, +qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement: +c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais +fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice, +mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient +accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses +traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à +force d'<i>alibi</i> incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre, +devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize +ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M. +Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui +offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles +s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.<a name="page_0028" id="page_0028"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Un enfonceur enfoncé.—La provocation.—Les loups, les agneaux et +les voleurs.—Ma profession de foi.—<i>La bande à Vidocq</i> et le +Vieux de la Montagne.—Il n'y a plus de morale dans la Police.—Mes +agents calomniés.—Il <i>n'est si bon matou, qui attrappe une souris +avec des mitaines</i>.—L'instrument du péché.—Mettez des +gants.—Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable +va-t-il se nicher?—Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.—Les +roulettes ambulantes et les <i>trop philantropes</i>.—<i>Les bonnes +mœurs, les bonnes lettres, les bonnes études.</i>—Les jésuites de +robe longue et de robe courte.—L'empire du cotillon.—Dureté des +voleurs qui se croient corrigés.—Coco-Lacour et un <i>ancien +ami</i>.—<i>Castigat ridendo mores.</i></p></div> + +<p><i>Gaffré</i> et <i>Goupil</i> ayant échoué dans leurs manœuvres pour me +compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais +pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me +rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je +trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse +que pour avoir coopéré<a name="page_0029" id="page_0029"></a> avec eux à quelques découvertes de peu +d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les +renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des +gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les +régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul +accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet +particulier.</p> + +<p>Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis +trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut +pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je +croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire; +enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant +bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas +franc avec les amis; nous savons bien que tu <i>travailles</i>, mais t'es une +<i>lime sourde</i> (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes +affaires.»</p> + +<p>J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.</p> + +<p>«Tiens, reprit-il, t'as <i>beau battre</i>, on ne m'en conte pas à moi; je +n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te +parler comme si t'étais mon frère, après<a name="page_0030" id="page_0030"></a> ça je pense que tu n'auras +plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi +on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est +rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois +affaires que <i>je reluque</i>, nous les ferons ensemble, ça ne nous +empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»</p> + +<p>—«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en +toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la +boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans +à Bicêtre.»</p> + +<p>—«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien +de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas +p'têtre.»</p> + +<p>Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage, +et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de +m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.</p> + +<p>«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine! +plutôt <i>être gerbé à vioque</i> (jugé à vie): faut être bien <i>mézière</i> +(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis +quelque chose, c'est<a name="page_0031" id="page_0031"></a> que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de +derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais +te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un <i>chopin</i>. J'ai déjà +préparé tout mon <i>bataclan</i>, les fausses clés ont été essayées; si tu +veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»</p> + +<p>—«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de +m'entortiller.»</p> + +<p>—«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça? +(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la +pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme, +c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi +que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de +ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous +attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est +presque en face de la maison où nous serons à <i>grinchir</i>, et sitôt que +tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et +t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous. +C'est-il ça parler?</p> + +<p>Il y avait une telle apparence de sincérité<a name="page_0032" id="page_0032"></a> dans ce discours, que +véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de +Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je +n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans +l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre +aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il +était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au +contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action +criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son +dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était +perdre son temps.</p> + +<p>J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait, +lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.</p> + +<p>«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»</p> + +<p>Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures, +chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut +quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du +Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre +dans la soirée; je lui donnai en même temps<a name="page_0033" id="page_0033"></a> toutes les instructions qui +lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant +délit.</p> + +<p>A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas +à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils +eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un +instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la +<i>Haumerie</i>. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta +les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la +chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut +condamné à dix ans de fers.</p> + +<p>Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais +joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite +que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser +la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y +ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas; +s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le +déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que +l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard?<a name="page_0034" id="page_0034"></a> Et +si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir +assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être +faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager +l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme +des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est +déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un +piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra +saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre, +n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la +brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en +est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et +l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans +l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important, +c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait +commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est +constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une +foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être +joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais +que ce<a name="page_0035" id="page_0035"></a> soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel +doit s'épuiser son venin.</p> + +<p>Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de cœurs +gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que +renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en +est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant +d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les +atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans +le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient +signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient +suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût +de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi +qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais +pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de +s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des +animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne +peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était +possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger, +quand il lui aurait été démontré<a name="page_0036" id="page_0036"></a> que des coups de dents ont été donnés, +serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la +voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y +compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre. +Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention, +ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai +tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les +menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient +prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui +ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et +certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en +advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient +rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis, +si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise +affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police, +après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il +pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de +cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient<a name="page_0037" id="page_0037"></a> +les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant +Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le +dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que +s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice +aurait son cours.</p> + +<p>Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est +que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que +j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre +suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut +souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre +des agens de ma brigade, les nommés <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>, <i>Decostard</i> +et <i>Coco-Lacour</i>, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus +fortes dirigées contre moi.</p> + +<p>Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à +des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non, +l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un +état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement +momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le +plus vertueux sera<a name="page_0038" id="page_0038"></a> facilement égaré. Des raisonnements captieux, des +combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils, +peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la +montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui +montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats, +les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par +des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de +libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des +espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un +levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il +ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire +se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire +des <i>patriotes</i> de 1816 sollicités par l'infâme <i>Schilkin</i>. Mais +revenons à la brigade de sûreté.</p> + +<p>Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs +agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce +furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils +imaginèrent le surnom de <i>bande à Vidocq</i>,<a name="page_0039" id="page_0039"></a> qui fut appliqué au +personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel +n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à +faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un +pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa +discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me +comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera +tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes? +C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a +plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale! +Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les +officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux +galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il +s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus +compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les +tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut +démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient +inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus +directement, mais ils<a name="page_0040" id="page_0040"></a> attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les +rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un +vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils +rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient +désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que +dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers +de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire +le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui +reprochât de l'avoir volé.</p> + +<p>Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre +un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne +pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais +afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à +porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le +premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait +expulsé immédiatement.</p> + +<p>Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était +impossible de reprocher à mes agents de <i>travailler</i> dans la foule. +Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient<a name="page_0041" id="page_0041"></a> pas qu'il n'est point +de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close, +ils savaient le proverbe: <i>Il n'est si bon matou qui attrape une souris +avec des mitaines</i>. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux +agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les +clabauderies auxquelles ils étaient en butte.</p> + +<p>«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité +qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux +incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas +comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être +l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais +que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter +tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec +des gants.»</p> + +<p>Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite +de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne +s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade; +quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus<a name="page_0042" id="page_0042"></a> +coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et +la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en +quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait +une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant +sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon +entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à +Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et +je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse +participé, soit avec d'autres, soit avec eux.</p> + +<p>Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que +j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la +justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les +enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les +utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils +s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient +plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche, +adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux<a name="page_0043" id="page_0043"></a> y +allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le +traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain +faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils +en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses +habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police, +ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais +toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades; +et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais. +Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne +connusse pas ce vieil adage qui dit qu'<i>il est impossible d'empêcher la +rivière de couler</i>. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite, +je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur +adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois +aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs +tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma +part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient +pas; car j'avais <i>mes mouches</i>, et par elles j'étais instruit de tout ce +qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais<a name="page_0044" id="page_0044"></a> +jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs +obligations<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> était aussitôt<a name="page_0046" id="page_0046"></a> +<a name="page_0047" id="page_0047"></a><a name="page_0045" id="page_0045"></a> réprimée. Ce qui paraîtra surprenant, +c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces +hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors +même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le +dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.</p> + +<p>En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade, +ceux qui prenaient ce qu'on appelle du cœur à l'ouvrage, finissaient +par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une +ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de +leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient +dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes. +J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un +nommé <i>Desplanques<a name="page_0048" id="page_0048"></a></i>, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de +secrétaire.</p> + +<p>Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit, +une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui +auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde. +Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de +disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui +avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était +propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme +il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il +m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans +cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être +esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques +sortait du bagne, où il avait passé six ans.</p> + +<p>En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente +acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était +incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource +alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle +situation, puisse se<a name="page_0049" id="page_0049"></a> concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir +passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise +un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant +on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots +<i>arrêtez, arrêtez</i>, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques +redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour +d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens +camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles +efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire, +où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de +récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est +aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.</p> + +<p>Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer +par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des +voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences, +ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits +pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les +voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont +ralliés<a name="page_0050" id="page_0050"></a> à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de +tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit +de <i>servir un ami</i>, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général, +un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens +confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se +montrera implacable à leur égard.</p> + +<p>Un jour les nommés <i>Cerf, Macolein et Dorlé</i>, sont amenés au bureau +comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur +compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève +et apostrophe Dorlé en ces termes:</p> + +<p>«<span class="smcap">Lacour.</span> Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous +corriger?</p> + +<p>»<span class="smcap">Dorlé.</span> Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!</p> + +<p>»<span class="smcap">Lacour</span>, <i>furieux</i>. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le +mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?</p> + +<p>»<span class="smcap">Dorlé.</span> Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais +vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades, +vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les <i>amis</i> ne vous ont +<a name="page_0051" id="page_0051"></a>jamais appelé»autrement.—Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de +cette force?</p> + +<p>»<span class="smcap">Cerf</span>, <i>haussant les épaules</i>. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde +s'en mêle; monsieur Lacour!!!</p> + +<p>»<span class="smcap">Lacour.</span> C'est bon, c'est bon, autres temps, autres mœurs; <i>castigat +ridendo mores</i>; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des +égarements; mais....»</p> + +<p>Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer +le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa +remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions +dans lesquelles ils avaient <i>travaillé</i> ensemble. Maintes fois Lacour a +éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des +voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences +qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.<a name="page_0052" id="page_0052"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Dieu vous bénisse!</i>—Les conciliabules.—L'héritage +d'Alexandre.—Les <i>cancans</i> et les prophéties.—Le salut en +spirale.—Grande conjuration.—Enquête.—Révélations au sujet d'un +<i>Monseigneur le dauphin</i>.—Je suis innocent.—La fable souvent +reproduite.—Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur +Tiger.—L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux +Vidocq.—Sa mort, en 1875.</p></div> + +<p>Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus +à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à +m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en +garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui +convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir +à me supplanter. <i>Coco-Lacour</i> fut notamment l'un de ceux qui se +donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au +moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait<a name="page_0053" id="page_0053"></a> renversé +toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux <i>Dieu +vous bénisse!</i> lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais +bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se +méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à +peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que +je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une +politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de +jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que <i>Lacour</i> était l'ame de +certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon +compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé +un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait +abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme +ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire +mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se +partageait d'avance l'héritage d'<i>Alexandre</i>. J'ignore si cet héritage +est échu au plus <i>digne</i>; mais ce que je sais bien, c'est que mon +successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour +réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.<a name="page_0054" id="page_0054"></a></p> + +<p>Des clabauderies et des <i>cancans</i>, Lacour et ses affidés passèrent à des +trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles +devaient être jugés les nommés <i>Peyois</i>, <i>Leblanc</i>, <i>Berthelet</i> et +<i>Lefebure</i>, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou +<i>monseigneur le dauphin</i>, ils répandirent le bruit que j'étais à la +veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais +pas les chausses nettes.</p> + +<p>Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du +Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en +inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées; +seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de +souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et +plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce +mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner +les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la +rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de +mes agents, <i>Chrestien</i>, <i>Utinet</i> et <i>Decostard</i>, un redoublement +d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais +instruit que ces messieurs<a name="page_0055" id="page_0055"></a> avaient de fréquentes conférences avec +Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches, +dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et +s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de +la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire), +j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que <i>je ne parerais pas la +botte qu'on allait me porter</i>. Quelle était cette botte? je ne m'en +faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été +traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce, +tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait +amenés sur les bancs. <i>Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour +me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à +fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je +lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il +avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty.</i> <i>Berthelet</i> et +<i>Lefebure</i> confirmaient le dire de <i>Peyois</i>, et un marchand de vins, +nommé <i>Leblanc</i>, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le +véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les +encourageait à<a name="page_0056" id="page_0056"></a> persévérer dans un système de défense qui, s'il était +admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les +avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout +le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et +comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas +le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins +parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles +préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me +disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police +de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la +vérité.</p> + +<p>Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que +n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils +confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que +dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion, +ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture +qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet +ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin +de la diriger à<a name="page_0057" id="page_0057"></a> M. <i>Fleuriais</i>, commissaire de police pour le quartier +de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté, +préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand +de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris +ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on +n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la +police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce, +dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:</p> + +<div class="blockquot"><p class="c"><small>A MONSIEUR</small></p> + +<p class="hang">Monsieur <i>le Blanc</i>, maître marchand de vin, demeurant barrière du +Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche +Paris.</p> + +<p>«Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de +l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous +sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma +malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si +vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que +vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont<a name="page_0058" id="page_0058"></a> vous +n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard, +et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui +était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés +pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous +soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc +et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné +je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles +promesse.</p> + +<p>«Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je +pourés vous faire appellés en....</p> + +<p>«Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement B<small>ERTHELET.</small>»</p> + +<p><i>Et plus bas:</i> «japrouve Lecriture ci desus.»</p></div> + +<p>Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut +remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt +parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent, +ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit +patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit, +de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:<a name="page_0059" id="page_0059"></a></p> + +<div class="blockquot"> +<p class="r">Ce 29 septembre 1823.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur</span><br /> +</p> + +<p>Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui +porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse +de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui +aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur +Labbaty.</p> + +<p>»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la +véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté +achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la +fourny avec véritée</p> + +<p class="r">«B<small>ERTHELET.</small>»</p> +</div> + +<div class="blockquot"> +<p><i>Et plus bas:</i> «j'approuve leCriture ci Desue.»</p> + +<p>Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de +la main du chef des employés de la Conciergerie... «<i>lecriture cidessus +et la signature est celle de Berthelet</i>.»</p> + +<p class="r">«E<small>GLY.</small>»</p> +</div> + +<p>Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté +quarante-cinq sous;<a name="page_0060" id="page_0060"></a> qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple, +chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on +devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu, +poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me +dit: <i>Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu +es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de +ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai +que tu es mon apprenti.</i> J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et +il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la +crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit +de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa +cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai +Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après +avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes +rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom; +Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua +trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande<a name="page_0061" id="page_0061"></a> +lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des +trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes; +nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où +Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter +la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on +voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du +matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois +remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie +qu'il avait avec lui.</p> + +<p>»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était +en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans +un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du +matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait +donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était. +Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec +lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez +Leblanc à cinq heures du soir, où nous<a name="page_0062" id="page_0062"></a> restâmes jusqu'à dix. Leblanc me +remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un +bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à +tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le +nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois +ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit +après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec +Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty +le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie +des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez +Leblanc.</p> + +<p>»<i>Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas +le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M. +Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il +m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir +la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon +affaire ne devint plus mauvaise.</i>» (Déclaration du 3 octobre 1823.)<a name="page_0063" id="page_0063"></a></p> + +<p><i>Lefebure</i>, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec +Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait +Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à +Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait +engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant +compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait +du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»</p> + +<p>Un sieur <i>Egly</i>, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés +<i>Lecomte</i> et <i>Vermont</i>, détenus dans cette maison, ayant été entendus +par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles +Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils +m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés +s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le +mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils +m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «<i>Bah! nous nous +f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous +sauver; mais ça a mal réussi.</i>»<a name="page_0064" id="page_0064"></a></p> + +<p>Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise +dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une +partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que +j'étais étranger à l'achat de la pince.</p> + +<p>«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement, +et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M. +Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de +laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet, +Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même +chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine. +J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il +pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M. +Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince; +que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta +quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique, +qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des +Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas<a name="page_0065" id="page_0065"></a> le nom du +ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique, +qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue. +C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le +ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première +fois que j'achetais quelque chose chez eux.»</p> + +<p>Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef +de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans +laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice, +et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la +vérité toute entière allait être connue. <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>, +<i>Decostard</i>, <i>Coco-Lacour</i>, qui étaient venus à l'audience déposer dans +le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident +que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait +amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de +Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> +dont <i>Lacour</i>, <i>Chrestien</i>,<a name="page_0066" id="page_0066"></a> <i>Decostard</i> et <i>Utinet</i> s'étaient promis le +succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient<a name="page_0067" id="page_0067"></a> envoyé Peyois, +lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne +pourrais<a name="page_0068" id="page_0068"></a> pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant; +c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans<a name="page_0069" id="page_0069"></a> +mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se +commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation +sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage +de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs +antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il +n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur +les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur +arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de +défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une +transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les +démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure, +soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le +moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et +Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans +lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra +faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas +être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme +témoins de ce qu'il leur<a name="page_0070" id="page_0070"></a> convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son +assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront +qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.</p> + +<p>Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à +tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils +ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le +préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une +condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour +faire casser le jugement.</p> + +<p>Les débats ouverts, <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>, <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i> +s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par +<i>Peyois</i>. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité, +est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa +position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs +perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils +exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent +de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les +dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également<a name="page_0071" id="page_0071"></a> +obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et +les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le +sieur <i>Bazile</i>, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en +présence d'une bouteille de vin et de la femme <i>Leblanc</i>, ils déploient +toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les +seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de +le sauver; <i>soyez tranquille</i>, lui dit Chrestien, <i>nous ferons tout ce +qu'il faudra faire</i>.</p> + +<p>Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident +pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était +une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une +foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du <i>Pilier +littéraire</i> ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il +prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la +collection de livres forains, <i>l'Histoire admirable et pourtant +véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou +surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, +représenté<a name="page_0072" id="page_0072"></a> en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa +mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de +Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875</i>.<a name="page_0073" id="page_0073"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Les nouvellistes de malheur.—L'Écho de la rue de Jérusalem et +lieux circonvoisins.—Toujours Vidocq.—Feu les Athéniens et défunt +Aristide.—L'ostracisme et les coquilles.—La patte du chat.—Je +fais des voleurs.—Les deux Guillotin.—Le cloaque Desnoyers.—Le +chaos et la création.—Monsieur Double-Croche et la cage à +poulets.—Une mise décente.—Le suprême bon ton.—Guerre aux +<i>modernes</i>.—<i>Le cadran bleu de la Canaille.</i>—Une société bien +composée.—Les Orientalistes et les Argonautes.—Les gigots des +prés salés.—La queue du chat.—Les pruneaux et la +<i>chahut</i>.—Riboulet et Manon la Blonde.—L'Entrée triomphale.—Le +petit père noir.—Deux ballades.—L'hospitalité.—L'ami de +collége.—<i>Les Enfants du Soleil.</i></p></div> + +<p>Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes +tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré +lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation; +mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est +pas toujours bon, bien qu'on ne prête<a name="page_0074" id="page_0074"></a> qu'aux riches, d'ajouter foi aux +sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards, +les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les +autres le besoin de me voir évincé de la police?</p> + +<p>«Un tel est <i>enfoncé</i>, racontait un <i>ami</i> à sa femme, lorsque le matin +ou le soir il revenait au gîte.</p> + +<p>—»Pas possible!</p> + +<p>—»Eh! mon Dieu! comme je te dis.</p> + +<p>—»Par qui donc?</p> + +<p>—»Faut-il le demander? par ce gueux de <i>Vidocq</i>.»</p> + +<p>Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris, +se rencontraient-ils:</p> + +<p>«Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est à la Force.</p> + +<p>—»Tu plaisantes.</p> + +<p>—»Je voudrais plaisanter; il était en train de traiter d'une partie de +marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le +diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été arrêté.</p> + +<p>—»Et par qui?</p> + +<p>—»<i>Par Vidocq.</i><a name="page_0075" id="page_0075"></a></p> + +<p>—»Le misérable!»</p> + +<p>Une capture d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux +de la préfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus +fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout +aussitôt les mouches de bourdonner: «C'est <i>encore ce maudit Vidocq</i> qui +a empoigné celui-là.» C'étaient dans la gent moucharde des +récriminations à n'en plus finir: tout le long des rues de Jérusalem et +de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du +dépit, <i>encore Vidocq! toujours Vidocq!</i> et ce nom résonnait plus +désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les +Athéniens le surnom de <i>Juste</i>, qui leur avait fait prendre en grippe +défunt Aristide.</p> + +<p>Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards, +si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on +avait ressuscité en leur faveur la loi de l'<i>Ostracisme</i>! Comme alors +ils auraient rejoint leurs <i>coquilles</i>! Mais, sauf les conspirations du +genre de celles dont <i>M. Coco</i> et ses complices se promettaient un si +fortuné dénouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait +silence aux frélons. «<i>Voyez Vidocq</i>, leur<a name="page_0076" id="page_0076"></a> disaient les chefs; prenez +exemple sur lui; quelle activité il déploie! toujours sur pied, jour et +nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on répondrait de la +sûreté de la capitale.»</p> + +<p>Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se +réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu +de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient +en petit comité, et s'amusaient à me <i>travailler le casaquin</i>, qu'on me +passe l'expression, elle n'est pas de moi.</p> + +<p>«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi <i>marons</i> +les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.</p> + +<p>—»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en œuvre; il se +sert de la patte du chat.....</p> + +<p>—»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»</p> + +<p>Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux: +«Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»</p> + +<p>Or, voici comment je faisais des voleurs.</p> + +<p>Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve +un seul qui, même par<a name="page_0077" id="page_0077"></a> cas fortuit, ait mis les pieds chez +<i>Guillotin</i>.—Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce savant médecin,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que l'amour du prochain</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Fit mourir de chagrin.</span></td></tr> +</table> + +<p>Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le +Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de +vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage, +est situé en face de ce <i>cloaque Desnoyers</i>, que les riboteurs de la +barrière appellent le <i>grand salon</i> de la Courtille. Un ouvrier peut +encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant, +chez le <i>papa Desnoyers</i>. S'il n'a pas <i>froid aux yeux</i>, et qu'au bâton +ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra, +les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et +n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez <i>Guillotin</i>, il ne s'en +tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert +et avec le gousset passablement garni.</p> + +<p>Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis +blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est, +dans toute sa<a name="page_0078" id="page_0078"></a> simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de +<i>Bachus</i> et de <i>Terpsychore</i>; d'abord, par une illusion d'optique assez +naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil +venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas +inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du +chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard +se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se +meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire +de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de +béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des <i>épicuriens</i>, tant de +félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la +main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles, +sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus +dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle +les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre +pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de +bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux +de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la +musique: deux clarinettes,<a name="page_0079" id="page_0079"></a> un crincrin, le trombone retentissant, et +l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements +cadencés de la béquille de monsieur <i>Double-Croche</i>, petit boiteux qui +prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords. +Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on +prépare: <i>une mise décente est de rigueur</i>; il n'y a pas de bureau où +l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer +avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte +(le mannequin); les femmes sont <i>coiffées en chien</i>, c'est-à-dire les +cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un +nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous +l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des +mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement +de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue +obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le +bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon +d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de +trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas +de<a name="page_0080" id="page_0080"></a> <i>fanfan</i> ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant +elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de +toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le +charivari rouge, orné de son cuir.</p> + +<p>Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé +ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient +pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en +redingotte, à moins d'être un habitué serait bien sûr de s'en aller en +gilet rond. En vain demanderait-il grâce pour ces pans dont s'offusquent +les regards de la noble assemblée; trop heureux si après avoir été +baffoué et traité de <i>moderne</i> à l'unanimité, il n'en laisse qu'un seul +entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté, +hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout débiné z'à la Courtille;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Laissez-moi donc, j'veux m'en aller</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout débiné chez Desnoyers!</span></td></tr> +</table> + +<p>Desnoyers est le <i>Cadran bleu de la Canaille</i>, mais avant de franchir le +seuil du cabaret de<a name="page_0081" id="page_0081"></a> Guillotin, la canaille elle-même y regarde à deux +fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles +publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques +escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes, +intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une +consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la +seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque +toujours du français, mais tellement détourné de sa signification +primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des +<i>quarante</i> qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les +abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-là prétendent que +l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur +contester la qualité d'<i>Orientalistes</i>, ils se l'appliquent sans plus de +façon, comme aussi celle d'<i>Argonautes</i>, lorsqu'il leur est arrivé +d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans +le port de Toulon, <i>la navigation dormante</i> à bord d'un vaisseau rasé. +Si les notes étaient de mon goût, je pourrais saisir aux cheveux +l'occasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je +jusqu'à la dissertation,<a name="page_0082" id="page_0082"></a> mais je suis en train de peindre le paradis +des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.</p> + +<p>Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la +cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le +petit père Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son équarrisseur; et +dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le +cheval fourbu se transforme en bœuf à la mode, les cuisses du caniche +mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés, +et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la +laitière l'apétissant coup d'œil du <i>Pontoise</i>. La chère assure-t-on, +y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau, +si parfois dans l'été le pain était hors de prix, durant le <i>massacre +des innocents</i>, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.</p> + +<p>Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais droit de +bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats +sont heureux! <i>oh fortunati nimium si... nôrint...</i> c'est le magister de +Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin, +peut-être<a name="page_0083" id="page_0083"></a> est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne, +advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si +les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race +ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour ériger +une statue au <i>libérateur</i> petit père Guillotin.</p> + +<p>Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français ne satisfait jamais +seul, je me lève pour chercher une issue; je pousse une porte, elle +cède; à la fraîcheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour; +l'endroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux +pas, on avait vraisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les +bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de +l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais +dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au +toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne +vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il +me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la +salle, au moment même où M. <i>Double-Croche</i>, désignant les figures aux +danseurs, s'égosille à crier <i>la queue du chat</i>.<a name="page_0084" id="page_0084"></a></p> + +<p>Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos; il se fit dans +l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une +plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulèrent comme les autres, et +après avoir enfoncé leurs casquettes, «allons, dirent-ils en se léchant +les doigts, au petit bonheur! Coiffé de chat, nourri de même, nous ne +manquerons pas de sitôt; la mère des matous n'est pas morte.»</p> + +<p>Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile +qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait +dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides, +n'eussent pas coûté d'avantage au café <i>Riche</i> ou chez <i>Grignon</i>. Il me +souvient de six individus, les nommés <i>Driancourt</i>, <i>Vilattes</i>, +<i>Pitroux</i> et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166 +francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux avait amené sa +particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés, +mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais +trouve si dur à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils +payèrent grandement, sans oublier le pour-boire du garçon. Je les fis +arrêter pendant qu'ils<a name="page_0085" id="page_0085"></a> acquittaient le montant de la carte, qu'ils +n'avaient pas même pris le temps d'examiner. Les voleurs sont généreux +quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre +plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes +de France.</p> + +<p>On a peine à croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister +un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir +vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait +de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pût faire +aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les +postures et attitudes de l'indécente <i>chahut</i>, était de leur offrir le +<i>pruneau</i>, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé, +soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une +première mastication.</p> + +<p>Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands +seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient +au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur +répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais +persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait +pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos<a name="page_0086" id="page_0086"></a> bras; je me décidai donc +à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans +résultat, je m'attachai surtout à connaître les endroits qu'ils +fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré +un vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à +vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin: +quand on veut avoir de l'eau, à moins que la rivière ne soit à sec, il +est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et +m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de +travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que +possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur +tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi, +ce que mes rivaux appelaient <i>faire des voleurs</i>; j'en ai fait de la +sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police. +Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une +séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être +superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations +de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être +accommodé de manière à n'avoir pas l'air <i>d'un moderne</i>, je partis de +chez moi avec un<a name="page_0087" id="page_0087"></a> autre agent secret, le nommé Riboulet, <i>arsouille</i> +consommé, que toutes les houris de la <i>guinche</i> (de la guinguette) +revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnât aussi dans les +<i>cotonneuses</i> (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable +des <i>faubouriens</i>. Pour l'excursion projetée, une femme était un bagage +indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait, +c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée <i>Manon</i> la +Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups +de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les +cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à +bordure blanche, chaussé ses galoches à pantoufles, rejoint ses cheveux, +et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie +qui n'est pas obligatoire pour le négligé. Manon était à la joie de son +cœur de faire le panier à deux anses.</p> + +<p>Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille. +Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin +d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de +ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait +pas parlé ni moi non plus que<a name="page_0088" id="page_0088"></a> nous étions servis. «Tu vois, me dit-il, +le <i>daron</i> sait l'ordonnance, le <i>pivois</i> (le vin), le rôti et la +salade. Je demandai s'il n'était pas possible d'avoir de la matelotte.</p> + +<p>—»De l'anguille, s'écria Manon, on t'en f....ra; du <i>cabot avec des +pleurants</i> (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon.» Je +n'insistai pas, et nous nous mîmes tous trois à dévorer avec autant +d'appétit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa +Guillotin.</p> + +<p>Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du côté de la porte +attira notre attention. C'étaient des vainqueurs qui faisaient leur +entrée triomphale: mâles et femelles, ils étaient au nombre de six, +formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine; +tous avaient ou des égratignures au visage ou les yeux au beurre noir: +au désordre sanglant de leur toilette, à la fraîcheur de leur +débraillement, il était aisé d'apercevoir qu'ils étaient les héros d'une +<i>batterie</i>, dans laquelle de part et d'autre on s'était administré force +coups de poings. Ils s'avancèrent vers notre table:</p> + +<p>—«<span class="smcap">L'un des héros.</span> Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Moi.</span> Nous serons un peu gênés, mais c'est égal, en se serrant....<a name="page_0089" id="page_0089"></a></p> + +<p>—»<span class="smcap">Riboulet</span> (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la +<i>carrante</i> (table) pour les camarades.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Manon</span> (aux arrivants). Ces dames sont de votre société?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Une des héroïnes.</span> Quéque tu dis? (se tournant vers ses compagnes), +quéqu'elle dit?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Le héros de celle-ci.</span> Tais ta gueule, <i>Titine</i> (Célestine), madame +t'insulte pas.</p> + +<p>Toute la troupe s'assied.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Un héros.</span> Eh! par ici, mon fi Guillotin; <i>un petit père noir de +quatre ans à huit Jacques</i> (un broc de quatre litres à huit sous).</p> + +<p>—»<span class="smcap">Guillotin.</span> On y va, on y va.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Le garçon</span> (ayant le broc à la main). Trente-deux sous, s'il vous +plaît.</p> + +<p>»Les v'là tes trente-deux pieds de nez, <i>t'as donc tafe de Nozigue</i> (tu +te méfies donc de nous)?</p> + +<p><span class="smcap">Le garçon.</span> Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez, +la règle de la maison».</p> + +<p>Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les nôtres: «Excusez +de la liberté, dit alors celui qui avait versé.<a name="page_0090" id="page_0090"></a></p> + +<p>»—Il n'y a pas de mal, répondit Riboulet.</p> + +<p>»—Vous savez, une politesse en vaut une autre.</p> + +<p>»—Oh! il ne faudra pas me l'entonner.</p> + +<p>»—Eh oui, buvons! qui payera? ça sera les <i>pantres</i>.</p> + +<p>»—Tu l'as dit, mon homme, <i>dessalons-nous</i>.»</p> + +<p>Nous nous dessalâmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce +qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait déjà par des +protestations à perte de vue, et par des explosions de cette tendresse +avinée, qui met en dehors toutes les infirmités du cœur humain.</p> + +<p>Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et +surtout leurs femmes, étaient dans une complète ivresse; Riboulet et sa +maitresse n'étaient que gais: ainsi que moi, ils avaient conservé leur +tête; mais pour paraître à l'unisson, nous affections d'être hors d'état +de pouvoir marcher: formés en bande, parce que de la sorte les coups de +vent sont moins à craindre, nous nous éloignâmes du théâtre de nos +plaisirs.</p> + +<p>Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les +dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont +les<a name="page_0091" id="page_0091"></a> cordes vibraient dans la lie, se mit à chanter, dans le plus pur +argot du bon temps, une de ces ballades à reprises qui sont aussi +longues qu'un faubourg:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En roulant de <i>vergne en vergne</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour apprendre <i>à goupiner</i>,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai rencontré la <i>mercandière</i>,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui du <i>pivois solisait</i>,<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai rencontré la mercandière,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui du pivois solisait.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je lui <i>jaspine en bigorne</i>,<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qu'as tu donc à <i>morfiller</i>?<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je lui jaspine en bigorne,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qu'as-tu donc à morfiller?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai du <i>chenu pivois sans lance</i>,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,<a name="page_0092" id="page_0092"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du <i>larton savonné</i>,<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai du chenu pivois sans lance</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du larton savonné,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Une lourde, une tournante</i>,<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et un <i>pieu pour roupiller</i>,<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Une lourde, une tournante</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et un pieu pour roupiller.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>J'enquille dans sa cambriole</i>,<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Espérant de l'<i>entifler</i>,<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'enquille dans sa cambriole,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Espérant de l'entifler,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je <i>rembroque au coin du rifle</i>,<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un <i>messière qui pionçait</i>,<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.<a name="page_0093" id="page_0093"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je rembroque au coin du rifle</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un messière qui pionçait;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai <i>sondé dans ses vallades</i>,<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>carle j'ai pessigué</i>,<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai sondé dans ses vallades,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son carle j'ai pessigué,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>carle, aussi sa tocquante</i>,<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses <i>attaches de cé</i>,<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son carle, aussi sa tocquante</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses attaches de cé,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>coulant et sa montante</i>, +<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a> +<a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et son <i>combre galuché</i>,<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son coulant, et sa montante,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et son combre galuché,<a name="page_0094" id="page_0094"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>frusque</i>, aussi sa <i>lisette</i>,<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses <i>tirants brodanchés</i>,<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son frusque, aussi sa lisette,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses tirants brodanchés.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Crompe, crompe, mercandière</i>,<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car nous serions <i>béquillés</i>,<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Crompe, crompe, mercandière,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car nous serions béquillés.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur la <i>placarde de vergne</i>,<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il nous faudrait <i>gambiller</i>,<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur la placarde de Vergne</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il nous faudrait gambiller,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Allumés</i> de toutes ces <i>largues</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,<a name="page_0095" id="page_0095"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du <i>trepe</i> rassemblé<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Allumés de toutes ces largues,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du trepe rassemblé,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de ces <i>charlots bons drilles</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tous <i>aboulant goupiner</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondé.</span></td></tr> +</table> +<p>Riboulet ayant débité ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut +aussi faire admirer l'étendue de son organe. «Eh, les autres! dit-elle, +en v'la z'une que j'ai zapprise à Lazarre, <i>prêtez loche</i> et <i>rebectez</i> +après moi:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour à la Croix-Rouge,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous étions dix à douze.</span></td></tr> +</table> + +<p>Elle s'interrompt, «comme aujourd'hui.»</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous étions dix à douze,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tous <i>grinches</i> de renom;<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous attendions la <i>sorgue</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>,<a name="page_0096" id="page_0096"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Voulant <i>poisser des bogues</i><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Pour faire du <i>billon</i>.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a> +<a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> + +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Partage ou non partage,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tout est à notre usage;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>N'épargnons le poitou</i>.<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Poissons</i> avec adresse<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Messières</i> et <i>gonzesses</i>,<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Sans <i>faire de regoût</i>,<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Dessus le pont au Change</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Certain Argent-de-change</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Se criblait au charron</i>.<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>J'engantai sa toquante</i>,<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Ses <i>attaches brillantes</i>,<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Avec ses <i>billemonts</i>.<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Quand <i>douze plombes crossent</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Les <i>pègres</i> s'en retournent<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a><a name="page_0097" id="page_0097"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Au <i>tapis</i> de Montron.<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Montron ouvre <i>ta lourde</i>,<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Si tu veux que <i>j'aboule</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Et <i>piausse en ton bocson</i>.<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Montron <i>drogue</i> à sa <i>larque</i>,<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Bonnis</i>-moi donc <i>giroffle</i><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Qui sont ces <i>pègres</i>-là?<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Des <i>grinchisseurs de bogues</i>,<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Esquinteurs de boutoques</i>,<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Les <i>connobres</i>-tu pas?<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Et vite ma <i>culbute</i>;<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Quand je vois mon <i>affure</i><a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Je suis toujours <i>paré</i>.<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Du plus grand cœur du monde</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Je vais à la <i>profonde</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Pour vous donner du frais. (<i>bis.</i>)<a name="page_0098" id="page_0098"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Mais déjà la <i>patrarque</i>,<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Au clair de la <i>moucharde</i>,<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous <i>reluque</i> de loin.<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">L'aventure est étrange,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">C'était l'Argent-de-change</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Que suivaient les <i>roussins</i>.<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">A des fois l'on <i>rigole</i>,<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Ou bien l'on <i>pavillonne</i>,<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Qu'on devrait <i>lansquiner</i>.<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Raille</i>, <i>griviers</i> et <i>cognes</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous ont pour la <i>cigogne</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tretous <i>marrons paumés</i>.<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> (<i>bis.</i>)</span></td></tr> +</table> +<p>Ce final que nous prîmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon, +avant qu'elle eût achevé de le prononcer, fut répété huit à dix fois de +manière à faire frémir les vitres de tout le quartier. Après cet élan +d'une hilarité bachique, les premières fumées du vin, qui sont<a name="page_0099" id="page_0099"></a> +d'ordinaire les plus vives, venant peu à peu à se dissiper, nous +entrâmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la +coutume, s'ouvrit en façon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer +l'oreille pour répondre, allant toujours au-delà de ce qu'on désirait +savoir: étranger à Paris, je n'avais connu Riboulet qu'à son passage +dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait été reconduit à son +corps comme déserteur; c'était un <i>ami de collége</i>, (un camarade de +détention) que j'avais retrouvé. Pour le surplus, j'eus soin de me +représenter sous des couleurs qui les charmèrent: j'étais un sacripan +fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'étais prêt à tout +faire. Je me déboutonnais pour les engager à se déboutonner à leur tour, +c'est une tactique qui m'a souvent réussi: bientôt les camarades +bavardèrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout +aussi-bien que si je ne les eusse jamais quittés. Ils m'apprirent leurs +noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils +avaient vraiment rencontré l'homme qui était digne de leur confiance; je +leur revenais, je leur convenais, tout était dit.</p> + +<p>De semblables explications altèrent toujours<a name="page_0100" id="page_0100"></a> plus ou moins: tous les +rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque +chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle +liaison, nous ne devions plus nous séparer. «Viens avec nous, viens, me +disaient-ils.» Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me +dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue +des <i>Filles-Dieu</i>, nº 14, où ils logeaient dans une maison garnie. Une +fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur +lit: on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants; moi je +l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère +Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur +fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être +vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je +n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel +<i>Figaro</i> exposait sur la sellette du ridicule, j'étais né coiffé, et +j'avais un bonheur à faire mourir de chagrin toute une génération +d'honnêtes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de +nos hôtes, que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être +d'expédition avec eux,<a name="page_0101" id="page_0101"></a> pour un vol qu'ils allaient commettre rue de <i>la +Verrerie</i>.</p> + +<p>Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division, +qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets +volés. Riboulet et moi, nous étions restés en <i>gaffe</i>, afin de donner +l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement +pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de +nous, tous trois emballés dans un fiacre d'où ils ne pouvaient nous +apercevoir. «Eh bien! me dit Riboulet, les voilà comme dans la chanson +de Manon, <i>tretous paumés marrons</i>.» Ils furent pareillement tretous +condamnés, et si les noms de <i>Debuire</i>, de <i>Rolé</i>, d'Hippolyte dit <i>la +Biche</i> sont encore inscrits sur le contrôle des bagnes, c'est parce que +j'ai passé une soirée chez Guillotin <span class="smcap">aux Enfants du Soleil</span>.<a name="page_0102" id="page_0102"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Un habitué de la <i>Petite Chaise</i>.—Je ne suis pas trop calé.—Une +chambre à dévaliser.—Les oranges du père Masson.—Le tas de +pierres.—Il ne faut pas se compromettre.—Un déménagement +nocturne.—Le voleur bon enfant.—Chacun son goût.—Ma première +visite à Bicêtre.—A bas Vidocq!—Superbe discours.—Il y a de quoi +frémir.—L'orage s'appaise.—On ne me tuera pas.</p></div> + +<p>Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y +attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir +me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient, +il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A +voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient, +j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans +laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions<a name="page_0103" id="page_0103"></a> sont +nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais +presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au +moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable +que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux, +aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la +police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais +favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on +dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.</p> + +<p>Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le +parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je +reconnus pour être un des habitués de la <i>Petite Chaise</i> et du <i>Bon +Puits</i>, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.</p> + +<p>—«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.</p> + +<p>—»Bon soir, mon garçon.</p> + +<p>—»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à <i>coquer le taffe</i> (à faire +peur).</p> + +<p>—»Que veux-tu, mon homme? quand on<a name="page_0104" id="page_0104"></a> <i>cane la pégrène</i> (crève de faim), +on <i>rigole pas</i> (on ne rit pas).</p> + +<p>—»<i>Caner la pégrène!</i> c'est un peu fort, toi qui passe pour un <i>ami</i> +(voleur).</p> + +<p>—»C'est pourtant comme ça.</p> + +<p>—»Allons, viens que nous buvions une chopine chez <i>Niguenac</i>; j'ai +encore vingt <i>Jacques</i> (sous), il faut les <i>tortiller</i> (manger).»</p> + +<p>Il m'emmène chez le marchand de vin, demande <i>une cholette</i> (un +demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de +pommes de terre: «Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes sur +la table, en voilà des goujons pêchés à coups de pioche dans la plaine +des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-là.</p> + +<p>—»C'est des <i>oranges</i>, si tu demandais du sel.....</p> + +<p>—»De la <i>morgane!</i> mon fils, ça coûte pas cher».</p> + +<p>Il se fait apporter de la <i>morgane</i>, et bien qu'une heure auparavant +j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de +terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.</p> + +<p>«C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue <i>des dominos</i> (des +dents), à te voir, on<a name="page_0105" id="page_0105"></a> croirait que tu <i>morfiles</i> (mords) dans de la +<i>crignole</i> (viande).</p> + +<p>»Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la <i>gargoine</i> (bouche) emplit le +<i>beauge</i> (ventre).</p> + +<p>»—Je sais bien, je sais bien».</p> + +<p>Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse rapidité; je ne faisais +que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé, +mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à +bout de ma ration: ce repas terminé, mon camarade m'offre une chique, et +me parle en ces termes:</p> + +<p>«Foi d'ami, et comme je m'appelle <i>Masson</i>, qui est le nom de mon père +et du sien, je t'ai toujours regardé comme un bon enfant; je sais que +t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas +toujours à la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire +gagner quelque chose.</p> + +<p>—»Ça ne serait pas sans faute, car je suis <i>panné</i>, dieu merci! ni peu +ni trop.</p> + +<p>—»Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui +sont passablement déguenilles); ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure +tu n'es pas heureux.<a name="page_0106" id="page_0106"></a></p> + +<p>—»Oh! oui; j'ai fièrement besoin de me <i>recaler</i>.</p> + +<p>—»En ce cas, viens avec moi, <i>je suis maître d'une cambriole</i> (je puis +ouvrir une chambre), que je <i>rincerai</i> (dévaliserai) ce soir.</p> + +<p>—»Conte-moi donc ça, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la +connaisse.</p> + +<p>—»Que t'es <i>sinve</i> (simple) c'est pas nécessaire pour <i>faire le gaffe</i> +(pour guetter.)</p> + +<p>—»Oh! si ce n'est que ça, je suis ton homme, seulement tu peux bien me +dire en deux mots.....</p> + +<p>—»Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est tiré, c'est de l'argent +sûr; la <i>fourgatte</i> (receleuse) est à deux pas. Sitôt <i>servi</i>, sitôt +<i>bloqui</i> (sitôt volé, sitôt vendu), <i>il y a gras</i>, je t'en fais bon.</p> + +<p>—»Il y a gras? Eh bien! marchons.»</p> + +<p>Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons +jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui +pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'étant approché du +tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils +fermaient, et en ramène un trousseau de clefs. «J'ai maintenant toutes +les herbes de la<a name="page_0107" id="page_0107"></a> Saint-Jean, me dit-il,» et nous prenons ensemble le +chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu +de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans +laquelle il doit s'introduire. «A présent, mon ami, ajoute-t-il, ne va +pas plus loin, attends-moi et ouvre l'œil, je vais voir si la <i>larque +est décarée</i>, (si la femme qui occupe la chambre est sortie)».</p> + +<p>Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur +lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je +l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il +n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des +objets qu'il emporte. L'avis donné, je me retire et retourne à l'endroit +où Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers +moi: «Est-ce toi Jean Louis?</p> + +<p>—»Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant mon étonnement de ce qu'il +revenait les mains vides.</p> + +<p>—»Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arrivé sur le carré +m'a dérangé dans mon opération; mais ce qui est différé n'est pas perdu. +Minute, minute! laisse bouillir le mouton,<a name="page_0108" id="page_0108"></a> tu verras tout-à-l'heure; il +ne faut pas se compromettre.»</p> + +<p>Bientôt il me quitte de nouveau et ne tarde pas à reparaître chargé d'un +énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe +devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux +hommes de garde, armés seulement de leur baïonnette, l'observent en +faisant le moins de bruit possible.</p> + +<p>Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau: il entra rue du +Four, chez une marchande (la <i>Tête-de-Mort</i>), où il ne resta que peu de +temps. «C'était lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un +bon voyage à faire.»</p> + +<p>Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le +déménagement: dix minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant +sur sa tête un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il +n'avait pas eu le temps de le défaire, aussi sur le point de franchir le +seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas +lâcher sa proie, faillit-il tomber à la renverse; mais il reprit +promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de +l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à +voix basse:<a name="page_0109" id="page_0109"></a></p> + +<p>—«Je crois que j'y retournerai une troisième fois, si tu veux tu +monteras avec moi, tu m'aideras à décrocher les rideaux du lit et les +grands de la croisée.</p> + +<p>—»C'est entendu, lui répondis-je, quand on couche sur la <i>plume de la +Beauce</i> (la paille), des rideaux, c'est du luxe.</p> + +<p>—»Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez causé, +ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.»</p> + +<p>Masson poursuit son chemin, mais à deux pas de là l'on nous arrête l'un +et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le +commissaire, nous sommes interrogés.</p> + +<p>—«Vous êtes deux, dit l'officier public à Masson (me désignant), quel +est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.</p> + +<p>—»Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est; +quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.</p> + +<p>—»Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas de connivence, puisque l'on +vous a rencontrés ensemble.</p> + +<p>—»Il n'y a pas de connivence, mon respectable <a name="page_0110" id="page_0110"></a>commissaire: il allait +d'un côté, je venais par l'autre, voilà tout à coup quand il passe à +fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était un <i>auryer</i> +(oreiller). Je lui dis comme ça: je crois qu'il va prendre un billet de +parterre, ça serait de le relever, il le relève: là dessus la garde est +arrivée, on nous a <i>paumé</i> tous les deux; c'est ce qui fait que je suis +devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vérité. +Demandez-lui plutôt.»</p> + +<p>La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson, +j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut +convaincu. «Avez-vous des papiers? me dit-il.» J'exhibe un permis de +séjour, qui est jugé fort en règle, et mon renvoi est aussitôt prononcé. +Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson, +lorsqu'il entendit ces mots: <i>Allez vous coucher</i>, qui m'étaient +adressés: c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si +joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.</p> + +<p>On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse +avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle: la +perquisition eut lieu immédiatement, et surprise au<a name="page_0111" id="page_0111"></a> milieu de +témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la <i>Tête-de-Mort</i> fut +enlevée à son commerce au moment où elle s'y attendait le moins.</p> + +<p>Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un +usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs +collaborateurs est <i>enflacqué</i>, je lui envoyai une miche ronde de quatre +livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été +sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que celui +qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de +sa mésaventure. Ce fut seulement à la <i>Force</i> qu'il apprit, que +<i>Jean-Louis</i> et <i>Vidocq</i> étaient le même individu: alors il imagina un +singulier moyen de défense: il prétendit que j'étais l'auteur du vol +dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des +effets, j'étais allé le chercher; mais ce conte longuement développé +devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son +innocence, il fut condamné à la réclusion.</p> + +<p>Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne, Masson, qui ne +m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.<a name="page_0112" id="page_0112"></a></p> + +<p>—«Hé bien! me dit-il, vous voilà monsieur Jean Louis; c'est pourtant +vous qui m'avez emballé. Ah! si j'avais su que vous étiez Vidocq, je +vous en aurais payé des <i>oranges</i>!</p> + +<p>—»Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as proposé de +t'accompagner?</p> + +<p>—»C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous étiez <i>raille</i> +(mouchard).</p> + +<p>—»Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et ça ne t'aurait +pas empêché de <i>rincer la cambriole</i>, tu aurais seulement remis la +partie.</p> + +<p>—»Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. Moi qui étais de si bon +cœur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra +dans le corps, que d'être libre comme vous et de m'avoir déshonoré.</p> + +<p>—»Chacun son goût.</p> + +<p>—»Il est joli, votre goût!... un mouchard! c'est-ti pas beau?</p> + +<p>—»C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que +deviendraient les honnêtes gens?»</p> + +<p>A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. «Les honnêtes gens! +répéta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie +(l'expression<a name="page_0113" id="page_0113"></a> dont il se servit, était un peu moins congrue.) Les +honnêtes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, ça ne t'inquiète +guère; quand t'étais <i>au pré</i>, tu chantais autrement.</p> + +<p>—»Il y reviendra, dit un des condamnés qui nous écoutaient.</p> + +<p>—»Lui! s'écria Masson, on n'en voudrait pas; à la bonne heure un brave +garçon! ça peut aller partout.»</p> + +<p>Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre, +j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux +qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec +le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas +toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée, +non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en +présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou +moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains +ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de +montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus +nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de +cette horrible population.<a name="page_0114" id="page_0114"></a></p> + +<p>Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que, +jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je +m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais +avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma +mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui +avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les +reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de +leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la +surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry +l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin +d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris +et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec +eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une +démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés +que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.</p> + +<p>«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire +un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous +leur offrez une occasion qu'ils<a name="page_0115" id="page_0115"></a> attendent depuis long-temps; et ma foi! +quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je +remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps +j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida +enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.</p> + +<p>Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec +quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements +affreux se font entendre, des cris: <i>à bas les mouchards! à bas le +brigand! à bas Vidocq!</i> partent de toutes les croisées, où les +prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée +contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas, +les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit +d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la +fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages +de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles +contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait +dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre +d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu +s'en fallut que je ne<a name="page_0116" id="page_0116"></a> prisse le parti de battre en retraite; mais tout +à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas +tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont +ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous +périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir +intimidé!»</p> + +<p>Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais +donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de +remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne +redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les +croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment, +les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des +hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un +bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que +les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce +brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à +la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de +brailler? C'est quand je vous ai <i>emballés</i> qu'il<a name="page_0117" id="page_0117"></a> fallait, non pas +crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des +injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard, +mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne +soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une +impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la +justice parce que vous étiez coupables.—Je ne vous ai pas épargnés, je +le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici +quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir +jamais <i>travaillé</i> avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur, +dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus +heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris <i>marron</i>.—Je défie le +plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol +ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze +heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que +vous tous.—Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me +blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement,<a name="page_0118" id="page_0118"></a> ne leur +arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»</p> + +<p>Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de +huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent; +mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation: +transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes +forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des +fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent +à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils +osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais +que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir +de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces +misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer +de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui +déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le +prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi, +<i>qu'il vienne donc! il reste à la porte</i>, répètent les condamnés en +accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé<a name="page_0119" id="page_0119"></a> à bout +par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me +voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi: +<i>allons, amis! courage!</i> leur criaient des cabanons où ils étaient +enfermés les condamnés à la réclusion, <i>cernez le gros cochon, tuez-le, +qu'il n'en soit plus parlé</i>.</p> + +<p>C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je +aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous +voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle +révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en +quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers +la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer, +s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de +leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir +d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ, +après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux +pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus +mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans +l'apparence, et presque rampants.<a name="page_0120" id="page_0120"></a></p> + +<p>Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le +souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est +toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir +éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule +fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de +la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques +exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient +accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur +eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des +commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la +mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire. +Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais +rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la +guerre aux <i>grinches</i>, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien +des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de +m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et +tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule +affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe<a name="page_0121" id="page_0121"></a> +exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma +bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui +le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au +châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs +n'assassinent pas à leur temps perdu.<a name="page_0122" id="page_0122"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'utilité d'un bon estomac.—L'occurence suspecte.—La procession +des ballots.—Les hirondelles de la Grève.—La commodité d'un +fiacre.—Les fredaines de ces messieurs.—Le garçon de +chantier.—Il n'y a plus de <i>fiat</i> du tout.—Madame Bras ou la +marchande scrupuleuse.—Annette ou la bonne femme.—On ne mange pas +toujours.—Le premier qui fut roi.—<i>Vidocq enfoncé</i>; pièce +nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.—Je joue +le rôle de Vidocq.—Représentation à mon +bénéfice.—Applaudissements unanimes.—La pomme rouge.—Le grand +casuel.—L'inspection des papiers.—Je fais évader un voleur.—Le +vétéran qui prend un potage.—L'auteur du <i>Pied-de-Mouton</i>.—Les +bas et les madras accusateurs.—J'ai perdu ma pièce de cinq +francs.—Le soufflet et le marchand de vin.—Je suis arrêté.—La +ronde du commissaire.—Ma délivrance.—La chute du +bandeau.—<i>Vidocq l'enfonceur</i> reconnu dans Vidocq +l'enfoncé.—Souhaitez-vous un bon conseil?—Gare à la caboche!</p></div> + +<p>Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la +Halle, espérant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accès de +cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de <i>paff</i> versés à +propos, se laisseraient <i>tirer la carotte</i> sur leurs affaires passées, +présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au +détriment de mon estomac, avalé en pure perte bon nombre de petits +verres de cet esprit mitigé, auquel le <i>vitriol</i> donne du<a name="page_0123" id="page_0123"></a> montant, +lorsque, tout près du coin de la rue <i>des Coutures-Saint-Gervais</i>, +j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A +la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des +paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la +blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des +paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une +embrasure, au moment où il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait +pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de +circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en +conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils +viennent de faire. «C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien, +suivons le cortége quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un +corps de garde, <i>enfoncé</i>!... dans le cas contraire, je les mène coucher +chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police.» Je file +en conséquence mon nœud, sans paraître m'inquiéter de ce que je +laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle: +<i>Jean-Louis!</i> c'est la voix d'un nommé <i>Richelot</i> que j'avais souvent +rencontré dans des réunions de voleurs: je m'arrête.<a name="page_0124" id="page_0124"></a></p> + +<p>«Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu à cette heure +dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effrayé!</p> + +<p>—»On le serait à moins, je viens de manquer d'être <i>enflaqué</i> sur le +boulevard du Temple.</p> + +<p>—»Enflaqué! et pourquoi?</p> + +<p>—»Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les <i>baluchons</i> +(ballots)?</p> + +<p>—»Tu m'en diras tant! si vous êtes <i>fargués de camelotte grinchie</i>... +(si vous êtes chargés de marchandise volée).»</p> + +<p>Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont +debout, je reconnais <i>Lapierre</i>, <i>Commery</i>, <i>Lenoir</i> et <i>Dubuisson</i>; +tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main +de l'amitié.</p> + +<p>«<span class="smcap">Commery.</span> Va, nous l'avons échappé belle, j'en ai encore le <i>palpitant</i> +(le cœur) qui bat la générale; pose ta main là-dessus, sens-tu comme +il fait tic-tac?</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Ce n'est rien.</p> + +<p>»<span class="smcap">Lapierre.</span> Oh! c'est que nous avons eu la <i>moresque</i> (la peur) d'une +fière force: je sais bien que quand je m'ai senti les <i>verds</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> au dos +<i>le treffe me faisait trente et un</i>.<a name="page_0125" id="page_0125"></a></p> + +<p>»<span class="smcap">Dubuisson.</span> Et par-dessus le marché, les <i>hirondelles de la Grève</i><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a> +que nous nous sommes rendus nez-à-nez avec leurs chevaux, au détour, +presque en face la Gaîté.</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Que vous êtes <i>niolles</i> (bêtes)! Il fallait faire <i>gaffer un +roulant pour y planquer les paccins</i> (il fallait faire stationner un +fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'êtes que des <i>pégriots</i> +(mauvais voleurs).</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> <i>Pégriots</i> tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de +roulant, et il faut se tirer de là, c'est pour ça que nous nous sommes +jetés dans les petites rues.</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Et où allez-vous maintenant? Si je puis vous être utile à quelque +chose....</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> Si tu veux marcher en éclaireur et venir avec nous jusque +dans la rue Saint-Sébastien, où nous allons déposer ces <i>fredaines</i>, tu +auras <i>ton fade</i> (ta part).</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Avec plaisir, les amis.</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> En ce cas, passe devant, et <i>allume</i> si tu <i>remouches la sime +ou la patraque</i> (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).»</p> + +<p>Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me +porte en avant. Le<a name="page_0126" id="page_0126"></a> trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à +la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de +bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisième: on nous +attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste +chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un +garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice: bien qu'il ne +me connaisse pas, ma présence paraît l'inquiéter, et pendant qu'il aide +à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à +voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile +la teneur.</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, <i>il est +franc</i>.</p> + +<p>»<span class="smcap">Le locataire.</span> Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de <i>railles</i> et de +<i>cuisiniers</i>, qu'il n'y a plus de <i>fiat</i> du tout.</p> + +<p>»<span class="smcap">Lapierre.</span> Calme! calme! j'en réponds comme de moi, c'est un ami et un +français.</p> + +<p>»<span class="smcap">Le locataire.</span> Puisque c'est comme ça, je m'en rapporte. Là-dessus, +buvons la goutte.» (Il monte sur une espèce de tabouret, et passant son +bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramène une vessie +pleine). «La v'la <i>l'enflée</i>,<a name="page_0127" id="page_0127"></a> c'est de <i>l'eau d'affe</i> (eau-de-vie), +elle est toute <i>mouchique</i>, celle-là! c'est moi qui l'ai <i>entolée</i> +(entrée); allons, <i>Jean-Louis</i>, à toi l'<i>entame</i>.</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est +fichu! elle est bonne; ça fait du bien par où ça passe; à ton tour +Lapierre, rince-toi le gosier.</p> + +<p>Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est +suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au +lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on +sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers déserts).</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot</span> (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la +<i>fourgatte</i> (recéleuse)?</p> + +<p>»<span class="smcap">Lapierre.</span> Laisse-moi dormir.</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> Voyons, bouge-toi donc.</p> + +<p>»<span class="smcap">Lapierre.</span> Vas-y seul, ou emmène Lenoir.</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> Tiens plutôt, toi, qui lui a déjà <i>bloqui</i> (vendu), c'est +plus sûr.</p> + +<p>»<span class="smcap">Lapierre.</span> F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Eh mon dieu! que vous êtes féniants!<a name="page_0128" id="page_0128"></a> je vais y aller, moi, si +vous voulez m'indiquer sa demeure.</p> + +<p>»<span class="smcap">Richelot.</span> T'as raison, Jean-Louis, mais la <i>fourgatte</i> ne t'a pas +encore vu, elle ne veut <i>fourguer</i> (recéler) qu'à nous. Puisque tu te +proposes, nous irons ensemble?</p> + +<p>»<span class="smcap">Moi.</span> Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois elle connaîtra ma +<i>frimousse</i>.»</p> + +<p>Nous partons. La <i>fourgatte</i> restait rue de Bretagne, nº 14, dans la +maison d'un charcutier, qui vraisemblablement était le propriétaire. +Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame <i>Bras</i> est chez +elle; <i>oui</i>, lui répond-on et après avoir enfilé l'allée, nous grimpons +l'escalier jusqu'au troisième. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle +tient à l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. «Au +moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre à présent la +marchandise, donnez-nous un à-compte: allez, c'est du bon butin, et puis +vous savez que nous sommes honnêtes.</p> + +<p>—»C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre; +revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris.» Richelot la prit par +tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut +inexorable, et nous<a name="page_0129" id="page_0129"></a> nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon +compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.</p> + +<p>«Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te +chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens +avec moi chez ma <i>fourgatte</i>, je suis sûr qu'elle nous prêtera quatre ou +cinq <i>tunes</i> de cinq <i>balles</i> (pièces de cinq francs.)»</p> + +<p>Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, où j'avais mon domicile. +D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend +rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.</p> + +<p>—«Bonjour, madame.</p> + +<p>—»Bonjour, Jean-Louis.</p> + +<p>—»Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me prêteriez vingt francs, et +ce soir je vous les rendrais.</p> + +<p>—»Oui, ce soir! si vous avez gagné quelque chose, vous irez à la +Courtille.</p> + +<p>—»Non, je vous assure que je serai exact.</p> + +<p>—»C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous <a name="page_0130" id="page_0130"></a>refuser, venez avec moi, +tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue +de l'<i>Oseille</i>.</p> + +<p>Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus +certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au +cabaret «voilà, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui +s'appelle une <i>larque</i>, et une bonne!</p> + +<p>—»Parbleu! il n'y a qu'à lui <i>bloquir</i> les <i>pacins</i>.</p> + +<p>—»Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne <i>fourgue</i> que de la <i>blanquette</i>, +des <i>bogues</i> et des <i>bréguilles</i> (elle n'achète que de l'argenterie, des +montres et des bijoux.)</p> + +<p>—»C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme ça qu'il m'en +faudrait une.»</p> + +<p>Après avoir vidé notre chopine, nous nous mîmes en route pour regagner +le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et +une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en +évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla +nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous +avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque +sorte que paraître et disparaître. La<a name="page_0131" id="page_0131"></a> vessie ou <i>l'enflée</i> d'<i>eau +d'aff</i>, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise, +on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge +magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes +garnies de superbes malines brodées, des cravattes, des bas, etc.; tous +ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils +avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de +l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils +avaient brisé les barreaux de fer.</p> + +<p>L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne +pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait +autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux +deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit +deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement: ils +étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un +acquéreur pour le surplus: un marchand d'habits, nommé la <i>Pomme-Rouge</i>, +restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis +long-temps il m'était signalé comme achetant du premier venu. Il se +présentait<a name="page_0132" id="page_0132"></a> une occasion de le mettre à l'épreuve, je ne voulais pas la +laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons +était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recéleur, j'en faisais arrêter +deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.</p> + +<p>Il fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait +rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer +mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas +assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un +quart d'heure. Que faire? les <i>grinches</i> ne font rien, quand ils ne +<i>travaillent</i> pas, et quand ils <i>travaillent</i>, ils ne font rien. +Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant +nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés +de fêter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne +peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau +des Danaïdes, ouverts par un bout et défoncés par l'autre, le dégoût ne +proviendrait pas de plénitude! Malheureusement chacun a sa capacité, et +quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est +trop petite<a name="page_0133" id="page_0133"></a> remonte vers sa source, il n'y a pas à dire mon bel ami, si +l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos +compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu +plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte +osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne +pas perdre <i>la boussole</i>, ils cessèrent insensiblement de faire de leur +bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi +s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés +d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui étaient au <i>pré</i>, +sur ceux qui étaient en <i>gerbement</i> (en jugement). Ils parlaient aussi +des <i>railles</i> (mouchards).</p> + +<p>«A propos de <i>railles</i>, dit le garçon de chantier, vous n'êtes pas sans +avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait <i>cuisinier</i> +(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?</p> + +<p>»<span class="smcap">Tous ensemble</span> (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.</p> + +<p>»<span class="smcap">Dubuisson.</span> Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du <i>pré</i> +(bagne), où il était <i>gerbé</i> à 24 <i>longes</i> (condamné à 24 ans).</p> + +<p>»<span class="smcap">Le garçon de chantier.</span> Tu n'y es pas, <i>couillé</i><a name="page_0134" id="page_0134"></a> (nigaud)! Ce Vidocq +est un <i>grinche</i>, qui était pire qu'<i>à vioque</i> (à vie), à cause de ses +évasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire <i>servir l'zamis</i>. +Ce n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est z'un malin; quand +il veut faire <i>enflaqué</i> z'<i>un pègre</i>, il tâche pour se faire ami z'avec +lui, et sitôt qu'il est z'ami, il lui <i>refile</i> des objets <i>grinchis</i> +dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il <i>l'emmène</i> su z'une +affaire, pour qu'il soit servi <i>marron</i>. C'est lui a z'<i>emballé Bailli</i>, +<i>Jacquet</i> et <i>Martinot</i>. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte +comme il les a <i>étourdis</i>.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Ensemble</span> (je fais encore chorus). Étourdis, que c'est bien dit!</p> + +<p>—»<span class="smcap">Le garçon de chantier.</span> Étant z'à boire avec un autre brigand comme +lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme à Manon.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Ensemble.</span> Manon la Blonde?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Le garçon de chantier.</span> C'est ça, juste. On parle de chose et d'autre. +Vidocq dit comme ça qu'il vient du <i>pré</i>, qu'il voudrait trouver des +amis pour <i>goupiner</i>. Les autres <i>coupent dans le pont</i> (donnent dans le +panneau). Il les <i>entortille</i> si bien, qu'il les <i>mène</i><a name="page_0135" id="page_0135"></a> su zune +affaire, rue du Grand-Zurleur. C'était censé qu'il ferait le <i>gaffe</i>. Le +gaffe pour la <i>raille</i> (pour la police), car sitôt <i>fargués</i>, sitôt +<i>marrons</i>. On les emmène tous, et pendant ce temps-là le gueusard +<i>décare</i> (se sauve) avec son camarade. Ainsi voilà comme il s'y prend +pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait <i>buter</i> +(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il était le premier en tête.»</p> + +<p>Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafraîchissions +d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la +parole.</p> + +<p>—«Qu'est-ce qu'il nous <i>embête</i>? Il parle comme mon <i>C...hien</i> (dans la +langue de ces messieurs, ces deux mots <i>embêter</i> et <i>chien</i> ont des +synonymes, qu'ils employèrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il +veut <i>jaspiner</i>. Crois-tu que ça nous amuse? moi, je veux m'amuser.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Le garçon de chantier.</span> Qué don que tu veux faire toi? s'il y avait +des <i>brêmes</i> (cartes), on pourrait <i>flouer</i> (jouer).</p> + +<p>—»<span class="smcap">Lapierre.</span> Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la <i>mislocq</i> (la +comédie).<a name="page_0136" id="page_0136"></a></p> + +<p>—»<span class="smcap">Le garçon de chantier.</span> Allons, Monsieur Tarma! (Talma)</p> + +<p>—»<span class="smcap">Lapierre.</span> Est-ce que je peux jouer seul?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Rousselot.</span> Nous t'aiderons, mais quelle pièce?</p> + +<p>—»<span class="smcap">Dubuisson.</span> La pièce de César, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui +dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.</p> + +<p>—»<span class="smcap">Lapierre.</span> C'est pas tout ça, il faut jouer la pièce de <i>Vidocq +enfoncé</i> après avoir vendu ses frères comme Joseph.»</p> + +<p>Je ne savais trop que penser de cette singulière boutade; cependant, +sans me déconcerter, je m'écriai tout-à-coup, c'est moi qui ferai +Vidocq. On dit, qu'il est gros, ça fera <i>ma balle</i> (ça me convient).</p> + +<p>—«T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.</p> + +<p>—»C'est égal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme ça; +va, il pèse son poids.</p> + +<p>—»Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit à +dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la +chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre,<a name="page_0137" id="page_0137"></a> plantez-vous là; Lenoir, +Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garçon de chantier, vont se +mettre à l'autre bout: ils feront l'z'<i>amis</i>, et moi, z'en face sur le +<i>pieu</i> (lit), ous que je fais public.</p> + +<p>—»Quoi que c'est public? reprend Etienne.</p> + +<p>—»Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garçon de +chantier?</p> + +<p>—»Je suis t'un spectateur.</p> + +<p>—»Et non! fichu bête, c'est moi. T'es un <i>ami</i>; à ton posse, v'la le +spectaque qui va commencer.»</p> + +<p>Nous sommes censés dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de +son côté, je me lève, et sous prétexte de demander du tabac, je lie +conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots +d'argot, on voit que <i>j'entrave</i> (que je suis au fait de la langue), on +me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant +que nous sommes gens de même métier. Dès lors arrivent les politesses +d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je déplore la dureté des +temps. Je me plains de ne pouvoir <i>goupiner</i>: on me plaint, on se +plaint. Nous entrons dans la période de l'attendrissement et de la +pitié; je maudis <i>la raille</i> (la police),<a name="page_0138" id="page_0138"></a> on la maudit aussi; je peste +contre le <i>quart deuil</i> (le commissaire) de mon quartier qui ne <i>m'a pas +à la bonne</i> (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils délibèrent +des yeux et se consultent sur l'opportunité ou les inconvénients de mon +affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je <i>rends</i>; il est +convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le +rôle que je joue est, à quelques variantes près, celui que je jouerai +incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets volés +dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve générale +d'applaudissements, accompagnés de gros éclats de rire.... Bien <i>tapé</i>! +bien <i>tapé</i>! s'écrient à la fois les acteurs et le témoin de cette +scène.</p> + +<p>—«<i>Bien tapé</i>, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le +<i>Bourguignon</i> (le soleil) qui baisse, il est temps de <i>bloquir</i> +(vendre), la pièce s'achèvera dans le <i>roulant</i> (fiacre), ou bien en +revenant de <i>fourguer</i>. Je vais en chercher un, c'est-il votre +sentiment, les autres?</p> + +<p>—»Oui, oui. Partons.»</p> + +<p>Le drame était en bon train, nous approchions de la péripétie, mais elle +devait être toute<a name="page_0139" id="page_0139"></a> autre que ces messieurs ne l'avaient prévu, car le +dénouement ne devait nullement répondre au titre de la pièce. Nous +montâmes tous en voiture, et nous ordonnâmes au cocher d'arrêter au coin +de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nommé Bras, l'un des +recéleurs restait à quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied +à terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on était +convenu de lui vendre. Pendant qu'ils étaient à conclure le marché, je +vis, en mettant la tête à la portière, qu'Annette avait parfaitement +rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperçus les uns stationnant +le nez en l'air comme pour chercher un numéro, d'autres se promenant de +long en large, en manière de désœuvrés, ne rôdaient sans doute dans +ces environs que parce qu'ils y avaient été appostés.</p> + +<p>Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades, qui +étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui +valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on +n'était pas mécontent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.</p> + +<p>Il nous restait les paquets que nous avions réservés pour la +<i>Pomme-Rouge</i>. Parvenus rue<a name="page_0140" id="page_0140"></a> de la Juiverie, Richelot me dit: «ah ça! +c'est toi qui vas <i>bloquir</i>, tu connais le <i>fourgat</i>.</p> + +<p>—»Ça ne serait pas le plan, lui répondis-je, je lui dois de l'argent, +et nous sommes brouillés.»</p> + +<p>Je ne devais rien à la <i>Pomme-Rouge</i>, mais nous nous étions vus, et il +savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me +montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour, +comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me +donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la +motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du +<i>Grand-Casuel</i>, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.</p> + +<p>Depuis la visite chez la <i>Pomme-Rouge</i>, nous étions riches de +quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était +assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans +crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous +mettre en dépense: à peine avons-nous soufflé dans nos verres, que la +garde entre, et après elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir +comme à l'aspect des vétérans et des mouchards<a name="page_0141" id="page_0141"></a> tous les visages +s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri: <i>nous sommes servis</i>.... L'officier +de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont +pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers. +«Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces +gaillards-là, ce qui est bon à prendre est bon à rendre.» On nous +attache deux à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire. Lapierre +était accouplé avec moi. «As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout +bas.—Oui, me répond-il,» et quand nous sommes à hauteur de la rue de la +Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché dans ma manche, je coupe +la corde. «Courage! Lapierre, courage! m'écriai-je.» D'un coup de coude +dans la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras; +peut-être était-ce le même qui depuis est devenu la pâture de l'ours +Martin; que ce fût lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambées je +suis dans une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierre me suit, et +nous parvenons ensemble à gagner le quai des Ormes.</p> + +<p>On avait perdu notre trace, j'étais enchanté de m'être sauvé, sans avoir +été obligé de me faire reconnaître. Lapierre ne l'était pas moins<a name="page_0142" id="page_0142"></a> que +moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, il était loin +de me supposer une arrière-pensée; cependant, si j'avais favorisé son +évasion, c'était dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans +quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'éloignais les +soupçons que ses compagnons et lui-même auraient pu concevoir à mon +sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi. +De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelles découvertes: puisque +j'étais agent secret, il était de mon devoir de me <i>brûler</i> le moins +possible.</p> + +<p>Lapierre était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le +livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.</p> + +<p>Nous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous +étant enfin arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre +haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre +les sens: «Hein! dis-je à Lapierre, en v'là une fière de suée.</p> + +<p>—»Oh! oui, elle est dure à avaler celle-là.</p> + +<p>—»Et encore plus à digérer, n'est-ce pas?</p> + +<p>—»On ne m'ôtera pas de l'idée....</p> + +<p>—»Quoi?</p> + +<p>—»Tiens, buvons.»<a name="page_0143" id="page_0143"></a></p> + +<p>Il n'eut pas plutôt vidé son verre, qu'il devint de plus en plus pensif, +«non, non, reprit-il on ne me l'ôtera pas de l'idée.</p> + +<p>—»Ah ça, voyons, explique-toi.</p> + +<p>—»Et quand je m'expliquerais.</p> + +<p>—»Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as +à tes pieds, et la cravatte qui est à ton cou.»</p> + +<p>Lapierre était à peu près dans la même tenue que le célèbre auteur <i>du +pied de mouton</i>, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal, +il n'avait d'autre chaussure que les bas à jours et les souliers de +satin blanc de sa maîtresse. Comme il me semblait apercevoir dans les +yeux de l'ami le point noir de la méfiance, qui, si l'on n'y prend +garde, grandit avec tant de rapidité, j'étais bien aise de lui donner +une de ces marques d'intérêt, dont l'effet est de rassurer un esprit +ombrageux: tel était mon but, en lui conseillant de retrancher de sa +toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du +butin, ses associés et lui avaient immédiatement appliqués à leur usage. +«Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?</p> + +<p>—»On les jette à l'eau.<a name="page_0144" id="page_0144"></a></p> + +<p>—»Pas si bête! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas +encore ourlé.</p> + +<p>—»Belles foutaises!</p> + +<p>—»<i>Tu planches</i> (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.»</p> + +<p>Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pût me +compromettre, «tu es comme les lièvres, ajoutai-je, tu perds la mémoire +en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour +moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne +veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres +qui irez au paradis en joie.</p> + +<p>»—Nous sommes montés sur des flûtes, que tu veux dire? (en même temps +s'étant déchaussé, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa +dans le madras).»</p> + +<p>Les voleurs sont tout à la fois avares et prodigues: il sentait la +nécessité de faire disparaître ces pièces de conviction, mais le cœur +lui saignait de s'en défaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le +produit du vol est souvent si chèrement payé, que le sacrifice en est +toujours pénible.</p> + +<p>Lapierre voulut à toute force, vendre les bas<a name="page_0145" id="page_0145"></a> et le madras; nous +allâmes ensemble rue de la <i>Bûcherie</i>, les offrir à un marchand qui nous +en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti +sur la catastrophe du <i>Grand-Casuel</i>; cependant il était contraint dans +ses manières, et si je jugeais bien de ce qui se passait à son +intérieur, malgré mes efforts pour me réhabiliter dans son opinion, je +lui étais terriblement suspect. De semblables dispositions n'étaient +guère favorables à mes projets; persuadé dès lors qu'il ne me restait +qu'à finir avec lui le plus promptement possible, je dis à Lapierre: «Si +tu veux, nous irons souper à la place Maubert.</p> + +<p>—»Je le veux bien, me répond-il.»</p> + +<p>Je l'emmène aux <i>Deux-Frères</i>, où je demande du vin, des côtelettes de +porc frais et du fromage. A onze heures, nous étions encore attablés; +tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte +à quatre francs cinquante centimes. Aussitôt je me fouille, «<i>Ma pièce +de cinq francs! ma pièce de cinq francs!</i> où est-elle?» Je m'en informe +à toutes mes poches, je me tâte de la tête aux pieds; «Mon dieu! je +l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?<a name="page_0146" id="page_0146"></a></p> + +<p>—»Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.</p> + +<p>—»Donne toujours, je vais tâcher d'arranger ça avec les parents de la +fille.» J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui +promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas +de cette oreille-là. «Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu'à venir +s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.</p> + +<p>—»Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus +honnête homme.</p> + +<p>—»Contes que tout cela! Quand on est désargenté on se le brosse, ou +l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper à <i>l'œil</i> +(à crédit).</p> + +<p>—»Ne vous fâchez pas, mon brave; si cela accommodait les épinards, à la +bonne heure.</p> + +<p>—»Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher +la garde.</p> + +<p>—»La garde! tiens, voilà pour elle et pour toi, lui dis-je, en +accompagnant ces paroles d'un geste de mépris fort usité parmi les gens +du peuple.</p> + +<p><a name="page_0147" id="page_0147"></a>—»Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise, +s'écrie-t-il en me mettant son poing sous le nez.—Ne frappe pas, +répliquai-je à l'apostrophe, ne frappe pas, ou.....» Il s'avance, et de +main de maître, je lui applique un soufflet.</p> + +<p>Pour le coup, c'était une rixe; Lapierre prévoit que cela va devenir du +vilain, il juge qu'il est temps de jouer des <i>fuseaux</i>; mais au moment +où il se dispose à gagner plus au pied qu'à la toise, sauf à moi à me +débarbouiller comme je pourrais, le garçon le saisit à la gorge en +criant <i>au voleur</i>!</p> + +<p>Le poste était à deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde +fois de la journée, nous voici placés entre deux rangées de ces +chandelles de Maubeuge, dont la mèche sent la poudre à canon. Mon +camarade essaya de démontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute, +mais l'ancien ne se laissa pas fléchir, et l'on nous enferma au violon: +dès lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un père de La +Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du +matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui présente les +personnes arrêtées, Lapierre paraît le premier, on lui dit qu'il sortira +s'il consent à payer. On m'appelle à mon tour; j'entre dans le cabinet, +je reconnais<a name="page_0148" id="page_0148"></a> M. Legoix, il me reconnaît également; en deux mots je lui +explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit où ont été vendus +les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hâte d'aller saisir ces +objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprès +de ce dernier. Il n'était plus silencieux. «Le bandeau est tombé, me +dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait à la main.</p> + +<p>—»C'est bien! tu joues ton rôle, mais moi je te parlerai plus +franchement. Oui, c'est fait à la main, et si tu veux que je te le dise, +je crois que c'est toi qui nous a fait <i>emballer</i>.</p> + +<p>—»Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te soupçonne +plus que qui que ce soit.» A ces mots, je me fâche, il s'emporte; aux +menaces succèdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous +sépare. Dès que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pièce de +cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas porté en compte le +soufflet qu'il avait reçu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire +toutes ses réclamations, mais encore pour offrir à messieurs du +corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'étrier, mais cette petite +goutte de la délivrance que le <i>péquin</i><a name="page_0149" id="page_0149"></a> paie volontiers. Ce tribut +acquitté, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire +mes adieux à Lapierre, qui était bien recommandé, et le lendemain je sus +que le succès le plus complet avait couronné mon œuvre: les deux +époux <i>Bras</i> et <i>la Pomme Rouge</i> avaient été surpris au milieu des +preuves matérielles de l'infâme trafic auquel ils se livraient; on avait +saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immédiatement appliqués +à leur usage, et ils avaient été contraints d'avouer... Lapierre seul +avait tenté la voie de la dénégation; mais confronté au marchand de la +rue de la Bûcherie, il finit par reconnaître l'homme, les bas et le +madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recéleurs, fut écrouée à +la Force, dans l'expectative du jugement: là ils ne tardèrent pas à +apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de <i>Vidocq +enfoncé</i>, était <i>Vidocq l'enfonceur</i>. Grande fut la surprise; comme ils +durent s'en vouloir de s'être enferrés d'eux-mêmes avec un comédien de +mon espèce! L'arrêt confirmé, tous furent dirigés sur le bagne. La +veille de leur départ, j'étais présent lorsqu'on leur passa le fatal +collier. En me voyant, ils ne purent s'empêcher de sourire.<a name="page_0150" id="page_0150"></a></p> + +<p>«Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voilà content, gredin!</p> + +<p>—»Je n'ai du moins aucun reproche à me faire, ce n'est pas moi qui vous +ai recommandé de voler. Ne m'avez-vous pas appelé? Pourquoi être si +confiants? Quand on fait un métier comme le vôtre, il faut un peu mieux +se tenir sur ses gardes.</p> + +<p>—»C'est égal, dit Commery, t'as beau en <i>coquer</i> (dénoncer) tu +<i>rabattras au pré</i> (tu retourneras aux galères).</p> + +<p>—»En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez +à <i>Pantin</i> (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.»</p> + +<p>Après cette riposte, ils se mirent à converser entre eux:</p> + +<p>«Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un +chien de ma chienne.</p> + +<p>—»Pour ton honneur, ne parle pas, lui répliqua le garçon de chantier, +c'est toi qui l'as amené. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir +<i>qu'il était à la manque</i> (capable de trahir).</p> + +<p>—»Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut<a name="page_0151" id="page_0151"></a> ça, soupira la Pomme-Rouge, +sous le marteau, dont le coup déjà lancé faillit lui rompre la tête.</p> + +<p>—»Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalité le serrurier de +l'établissement. Toujours est-il, reprit le recéleur, que c'est lui qui +a <i>vendu la calebasse</i>, et que sans lui....</p> + +<p>—»Te tiendras-tu, mâtin? gare à <i>la caboche</i>!»</p> + +<p>Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'éloignant, je +vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que +se disaient-ils? je n'en sais rien.<a name="page_0152" id="page_0152"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Allons à Saint Cloud.—L'aspirant mouchard.—Le système des +diversions ou les trompeuses amorces.—Une visite matinale.—Le +désordre d'une chambre à coucher.—Singulières remarques.—Néant au +rapport.—Ce sont d'honnêtes gens dans le faubourg +Saint-Marceau.—Les pattes du dindon.—Prenez garde à vos +souliers.—Sacrifice au dieu des ventrus, <i>Deus est in nobis.</i>—La +langue de monsieur Judas.—Le nectar du policier.—Explication du +mot <i>Traiffe</i>.—Les deux maîtresses.—L'homme qui s'arrête +lui-même.—Le contentement donne des ailes.—Le nouvel +Épictète.—Un monologue.—L'incrédulité désespérante.—Métamorphose +d'un Tilbury en <i>philosophes</i>.—La tradition.—La maîtresse d'un +prince russe.—Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.—La +mère Bariole.—Le vieux sérail ou l'enfer d'une femme +entretenue.—Les courtisanes et les chevaux de fiacre.—L'amie de +tout le monde.—L'invulnérable.—Le tableau des Sabines.—L'Arche +sainte.—La tire-lire.—<i>Infandum regina jubes</i>.... Haine aux +épaulettes.—Ah! petit fourrier!—Les bons sentiments.—L'étrange +religion.—Le billet de loterie et la châsse de +Sainte-Geneviève.—Il n'est pas de petite économie.—Exemple de +fidélité remarquable.—Pénélope.—Le serment des filles.—Je te +connais, beau masque.—Voyage dans Paris.—Louison la +blagueuse.—Necéssité n'a pas de loi.—Le monstre.—Une +furie.—Devoir cruel.—Émilie au violon.—Retour chez la +Bariole.—La petite bouteille des amis.—Le trépied de la +Sybille.—Philémon et Baucis.—Joséphine Réal, ou les fruits d'une +bonne éducation.—Réflexions philosophiques sur la concorde et sur +la mort.—Trois arrestations.—Un traître puni.—Un trait pour la +nouvelle Morale en action.—Une mise en liberté.—Réponse aux +critiques.</p></div> + +<p>Dans l'été de 1812, un voleur de profession, nommé <i>Hotot</i>, aspirait +depuis long-temps à se faire réintégrer dans l'emploi d'agent secret,<a name="page_0153" id="page_0153"></a> +qu'il avait exercé avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses +services pour la fête de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus +brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne +manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous étions au vendredi, +lorsque Hotot fut amené chez moi par un camarade. Sa démarche me parut +d'autant plus extraordinaire, que précédemment j'avais donné sur son +compte des renseignements par suite desquels il avait été traduit devant +la Cour d'assises. Peut-être ne cherchait-il à se rapprocher de moi que +pour être plus à portée de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma +première pensée; toutefois je lui fis bon accueil, et lui témoignai même +ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas douté de ma volonté de lui être +utile. Je mis tant de sincérité apparente dans mes protestations de +bienveillance à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser +pénétrer ses intentions; un changement subit qui s'opéra dans sa +physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa +proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me +faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intérieurement de m'avoir +pris pour dupe.<a name="page_0154" id="page_0154"></a> Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus +grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain +dimanche, il irait à deux heures se poster aux environs du bassin +principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui, +m'avait-il dit, viendraient <i>travailler</i> dans cet endroit.</p> + +<p>Le jour fixé, je me rendis à Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui +fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu désigné, je cherche +Hotot, je me promène en long, en large; j'examine de tous les côtés, +point d'Hotot; enfin, après une heure et demie d'attente, perdant +patience, je détache un de mes estafiers dans la grande allée, en lui +recommandant d'explorer la foule, afin de tâcher d'y découvrir notre +auxiliaire, dont l'inexactitude m'était tout aussi suspecte que le zèle.</p> + +<p>L'estafier cherche une heure entière; las de parcourir dans tous les +sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu +rencontrer Hotot. Un instant après, je vois accourir ce dernier, il est +tout en nage: «Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'<i>amorcer six +grinches</i>, mais ils vous ont aperçus, et ils ont décampé; c'est fâcheux, +car ils <i>mordaient</i>, mais ce qui<a name="page_0155" id="page_0155"></a> est différé n'est pas perdu, je les +rejoindrai une autre fois.»</p> + +<p>J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien +persuadé que je ne révoquais pas en doute sa véracité. Nous passâmes +ensemble la plus grande partie de la journée, et ne nous quittâmes que +vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, où les +officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient été volées, +dans une direction toute opposée à celle dans laquelle, d'après les +indications d'Hotot, s'était exercée notre surveillance. Il me fut +démontré, dès lors, qu'il nous avait attirés sur un point, afin de +pouvoir manœuvrer plus à son aise sur un autre. C'est une vieille +ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donnés +par des voleurs pour n'avoir pas à craindre la police.</p> + +<p>Hotot, à qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que +j'étais complétement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais +pas moins, et tout en lui faisant amitié de plus en plus, tandis qu'il +méditait de réitérer l'espièglerie de Saint-Cloud, je me réservais de +l'enfoncer à la première occasion. Notre liaison étant en bon train, +elle se présenta plutôt que je n'aurais osé l'espérer.<a name="page_0156" id="page_0156"></a> Un matin, en +revenant avec Gaffré du faubourg Saint-Marceau, où nous avions passé la +nuit, il me prit la fantaisie de faire, à l'improviste, une visite à +l'ami Hotot. Nous n'étions pas loin de la rue +<i>Saint-Pierre-aux-Bœufs</i>, où il demeurait. Je propose à mon camarade +de veille d'y venir avec moi, il consent à m'accompagner; nous montons +chez Hotot, je frappe, il ouvre, et paraît surpris de nous voir. «Quel +miracle! à cette heure.</p> + +<p>—»Cela t'étonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.</p> + +<p>—»Si c'est ça, soyez les bien-venus.» En même temps, il se renfonce +dans son lit. «Où est-elle cette goutte?</p> + +<p>—»Gaffré va nous faire le plaisir d'aller la chercher.» Je fouille dans +ma poche, et comme Gaffré, en sa qualité de Juif, était moins avare de +ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et +descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigué +d'un homme qui s'est couché plus tard ou plus matin que de coutume, la +chambre était en outre dans cet état de désordre qui tient à une +circonstance extraordinaire; ses vêtements, plutôt jetés qu'ils +n'avaient été posés, semblaient avoir reçu une averse; ses souliers<a name="page_0157" id="page_0157"></a> +étaient couverts d'une boue blanchâtre et encore humide. Pour ne pas +conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il eût fallu +ne pas être Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre conséquence; +mais bientôt mon esprit se promène de conjectures en conjectures, et je +conçois des soupçons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas +même être curieux, c'est-à-dire, indiscret, et, de crainte d'inquiéter +notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la +pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et +quand il ne nous reste plus rien à boire, nous nous retirons.</p> + +<p>Une fois dehors, je ne pus m'empêcher de communiquer à Gaffré les +remarques que j'avais faites; «Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a +découché; il y avait quelqu'expédition en l'air.</p> + +<p>—»Je le crois; car ses habits sont encore mouillés, et puis ses +escarpins sont-ils crottés! Oh! il n'a pas marché dans la poussière.»</p> + +<p>Hotot ne songeait guères que nous nous entretenions de lui, cependant +les oreilles durent lui corner. <i>Où est-il allé? qu'a-t-il fait?</i> nous +demandions-nous l'un à l'autre; peut-être <i>est-il affilié à quelque +bande</i>. Gaffré n'était pas moins<a name="page_0158" id="page_0158"></a> intrigué que moi, et il s'en fallait +que les suppositions qui lui venaient à l'idée fussent favorables à la +probité d'Hotot.</p> + +<p>A midi, selon l'usage, nous allâmes rendre compte de nos observations de +la nuit; notre rapport était fort peu intéressant; le mot <i>néant</i> y +était écrit tout du long. «Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honnêtes +gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais été bien mieux avisé de +vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il paraît que ces messieurs +les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlevé plus de +quatre cent cinquante livres dans un bâtiment en construction. Le +gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils +étaient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont +fait le coup.</p> + +<p>—»Pendant la grande pluie! parbleu! m'écriai-je, vous connaissez un des +voleurs.</p> + +<p>—»Et qui donc?</p> + +<p>—»Hotot.</p> + +<p>—»Celui qui a servi la police, et qui demande à y rentrer?</p> + +<p>—»Celui-là même.»</p> + +<p>Je racontai à M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta +convaincu que j'avais<a name="page_0159" id="page_0159"></a> raison, je me mis aussitôt en campagne, afin de +changer promptement en évidence ce qui n'était encore que présomptions. +Le commissaire du quartier où avait été commis le vol, se transporta +avec moi sur les lieux, et nous trouvâmes dans un endroit du sol +l'empreinte très profonde de deux souliers ferrés: la terre s'était +affaissée sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de +précieuses indications, on prit des précautions pour qu'ils ne fussent +pas effacés; j'étais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement +à la chaussure de Hotot, j'engageai en conséquence Gaffré à venir avec +moi chez lui, et afin de pouvoir procéder à la vérification, à l'insu du +coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivés au domicile de Hotot, +nous faisons un train d'enfer à sa porte. «Lève-toi donc, lève-toi donc, +nous apportons la pâtée.» Il s'éveille, donne un tour de clef et nous +entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un +commencement d'ivresse. «Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon +compliment, vous avez chauffé le four de bonne heure.</p> + +<p>—»C'est pour ça, mon ami, lui répliquai-je, que nous venons pour +enfourner. Toi qui<a name="page_0160" id="page_0160"></a> es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son +enveloppe une emplète que nous avions faite en route, devine ce qu'il y +a là dedans.</p> + +<p>—»Comment veux-tu que je devine?» Alors déchirant un des coins du +papier, je mets à découvert les pattes d'une volaille.</p> + +<p>—»Ah, sacredieu! s'écrie-t-il, c'est un dindon.</p> + +<p>—»Eh oui, c'est ton frère...., et comme tu le vois, c'est aux pieds +qu'on connaît ces animaux-là; comprends-tu <i>l'apologe</i> à présent?</p> + +<p>—»Qu'est-ce qu'il dit?</p> + +<p>—»Je dis qu'il est rôti.</p> + +<p>—»Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!</p> + +<p>—»De la venaison! tiens, sens-moi ça plutôt.» Je lui passe la volaille, +et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffré se +baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.</p> + +<p>—»Et combien que ça coûte, ste bête?</p> + +<p>—»<i>Un rondin</i>, <i>deux balles</i> et <i>dix Jacques</i>.</p> + +<p>—»N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de +souliers.<a name="page_0161" id="page_0161"></a></p> + +<p>—»Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les +mains.</p> + +<p>—»Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle +est fameuse, c'est-t'i alléchant!... Ce sacré Jules! c'est à faire à +lui.</p> + +<p>—»N'est-ce pas que je m'y connais?</p> + +<p>—»C'est vrai; qu'est-ce qui découpe? d'abord je ne fais rien, moi.</p> + +<p>—»Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la +cassine?</p> + +<p>—»Oui, cherche dans le tiroir de la commode.</p> + +<p>Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un +prétexte de sortie pour Gaffré. «Ah, ça, lui dis-je, pendant que je +mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez +moi qu'on ne m'attende pas pour dîner.</p> + +<p>—»C'est ça, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de ça, je +ne quitte pas la place avant d'avoir gobé les vivres.</p> + +<p>—»Nous ne les goberons pas sans boire.</p> + +<p>—»Aussi vais-je faire monter du liquide.</p> + +<p>—»Il ouvre la croisée et appelle le marchand<a name="page_0162" id="page_0162"></a> de vin. De cette façon, +il n'y a pas mèche à me faire la queue.»</p> + +<p>Gaffré était comme la plupart des agents de police, sauf <i>la manque</i> (la +perfidie), bon enfant, mais un <i>peu licheur</i>, c'est-à-dire gourmand +comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le +métier, aussi, bien qu'il eut pincé les souliers, ce qui était +l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le décider à +abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du déjeûner. +Je me hâtai donc de dépecer l'oiseau, et quand le vin fut arrivé: +«Allons, à table, dis-je à mon gastronome, chique et vas-t'en.»</p> + +<p>La table était le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que +celle du père Adam, nous fîmes à ce dieu qui est en nous, c'est-à-dire +au dieu des <i>Ventrus</i>, députés ou non, un sacrifice à la manière des +anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement +terminé. «Actuellement, me dit Gaffré, je puis marcher; je ne sais pas +si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne +suis bon à rien: quand le coffre est plein, c'est différent.</p> + +<p>—»En-ce cas, file.</p> + +<p>—»C'est ce que je fais.»<a name="page_0163" id="page_0163"></a></p> + +<p>Aussitôt il prend son chapeau, et s'en va.</p> + +<p>«Ah! le voilà parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'était pas fâché +d'être seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il +n'y aura donc jamais de place pour Hotot.</p> + +<p>—»Que veux-tu? il faut prendre patience, ça viendra.</p> + +<p>—»Il ne tiendrait pourtant qu'à toi de me donner un bon coup d'épaule; +M. Henry t'écoute, et si tu lui disais deux mots....</p> + +<p>—»Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends à un galop soigné; +Gaffré ne l'échappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne +sommes pas allés au rapport.»</p> + +<p>Ce mensonge n'était pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot +put me croire informé du vol auquel je présumais qu'il avait participé: +il était sans défiance, je l'entretenais dans cette sécurité, et dans la +crainte qu'il ne songeât à se lever, je ramenai la conversation sur les +points qui l'intéressaient le plus. Il me parla successivement de +plusieurs affaires. «Ah! me dit-il en soupirant, si j'étais assuré de +rentrer à la police avec un traitement de <a name="page_0164" id="page_0164"></a>douze à quinze cents +<i>balles</i>, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que +je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai +cadeau à faire à M. Henry.</p> + +<p>—»Ah oui!</p> + +<p>—»Eh oui, dis donc! trois voleurs, <i>Berchier</i> dit <i>Bicêtre</i>, <i>Caffin</i> +et <i>Linois</i>, que je réponds de lui donner <i>marons</i>; aussi sûr comme toi +et moi ça fait deux.</p> + +<p>—»Si tu le peux, que ne parles-tu? ça te ferait une belle entrée de +jeu?</p> + +<p>—»Je sais bien, mais....</p> + +<p>—»N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services, +sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.</p> + +<p>—»Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?</p> + +<p>—»Vas, ce n'est pas difficile.</p> + +<p>—»Là-dessus, buvons un coup, s'écria Hotot, comme transporté de joie.</p> + +<p>—»Oui, buvons, à ta réception prochaine!</p> + +<p>—»Plutôt aujourd'hui que demain.»</p> + +<p>Hotot était enchanté, il se faisait déjà un plan de conduite; il formait +des rêves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquiétudes de +l'espoir, qui s'agite à la perspective d'une<a name="page_0165" id="page_0165"></a> jouissance prochaine: je +tremblais qu'il ne voulût descendre de son lit; enfin on frappe: c'est +Gaffré, tenant à la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui +a remise. <i>Traiffe</i>, me dit, en entrant mon collègue l'israélite, dans +cet argot hébreux, qui était sans doute la langue favorite de notre +patron, monsieur Judas. <i>Traiffe</i> ou <i>maron</i> sont une seule et même +chose. Comme je me pique d'être un hébraïsant de bonne force, je compris +de suite et vis à qui j'avais à faire. Tandis que je versais au néophyte +le nectar du <i>policien</i>, Gaffré remit en place les souliers. Nous +continuâmes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que +le vol du plomb était celui dont Hotot se proposait de signaler les +auteurs. Le père Bellemont, férailleur, rue de la Tannerie, fut le +réceleur qu'il me désigna.</p> + +<p>Ces détails étaient intéressants, je dis à Hotot que j'allais +sur-le-champ en donner connaissance à M. Henry, et lui recommandai de +s'informer de l'endroit où les trois voleurs avaient couché. Il me +promit de m'indiquer leur gîte, et quand nous fûmes convenus de nos +faits, nous nous séparâmes. Gaffré ne m'avait pas quitté. «Eh! bien me +dit-il, c'est lui, les souliers<a name="page_0166" id="page_0166"></a> s'adaptent parfaitement; c'est que +l'empreinte est si profonde! En sautant par la croisée, il aura pesé de +tout son corps.» Ceci était l'explication du mot <i>traiffe</i>, je n'en +avais que faire. Déjà je m'étais rendu compte de la conduite de Hotot, +et je concevais très bien le rôle qu'il voulait jouer. D'abord, il était +clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit, +mais il chassait deux lièvres à la fois; et en dénonçant ses complices, +il atteignait un second but, celui de se rendre intéressant aux yeux de +la police, afin d'obtenir d'être réemployé. Je frémis en pensant aux +conséquences d'une combinaison pareille. Le scélérat! me dis-je en +moi-même, je ferai en sorte qu'il reçoive la récompense de son crime; et +si les malheureux qui l'ont secondé dans son expédition sont condamnés, +il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hésitai pas à le croire +le plus coupable de tous: d'après ce que je savais de son caractère, il +me semblait fort probable qu'il les eût entrainés uniquement pour se +ménager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une <i>affaire</i>, +j'allais même jusqu'à penser qu'il se pourrait bien qu'ayant volé seul, +il eût trouvé <a name="page_0167" id="page_0167"></a>convenable d'accuser de son méfait des individus que leur +immoralité rendait suspects. Dans chacune de ces hypothèses, Hotot était +toujours un grand coquin; je résolus d'en délivrer la société.</p> + +<p>Je savais qu'il avait deux maîtresses, l'une Émilie Simonet, qui avait +eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement; +l'autre Félicité Renaud, fille publique, qui l'aimait à l'adoration. Je +songeai à tirer parti de la rivalité de ces deux femmes, et cette fois +ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau +qui devait éclairer la justice. Hotot était déjà gardé à vue. Dans +l'après-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-Élysées avec +<i>Félicité</i>, je vais l'y rejoindre, et le prenant à part, je lui confie +que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.</p> + +<p>«Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrêter pour être conduit au +dépôt, où tu tireras la <i>carotte</i> à un <i>grinche</i> que nous allons +emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera +pas que tu es un <i>mouton</i>, et quand on l'amènera, il te sera plus facile +de te lier avec lui.»</p> + +<p>Hotot accepta la proposition avec enthousiasme.<a name="page_0168" id="page_0168"></a> «Ah! soupira-t-il, me +voilà donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut +auparavant que je dise adieu à Félicité.» Il retourna vers elle, et +comme l'heure des séductions nocturnes ou de la croisière en plein-vent +approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tôt.</p> + +<p>«A présent que tu es débarrassé de ta particulière, je vais te donner +tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le +boulevard Montmartre, en face le théâtre des Variétés?</p> + +<p>—»Oui; Brunet?</p> + +<p>—»Justement: tu vas aller là; tu te placeras dans le fonds de la +boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux +des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connaîtras +bien?</p> + +<p>—»Si je les reconnaîtrais! c'est à moi que tu demandes ça, un ancien +troupier?»</p> + +<p>—»Puisque tu les reconnaîtras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur +feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent +pas avec un autre.</p> + +<p>—»Sois tranquille, ils ne me confondront pas.<a name="page_0169" id="page_0169"></a></p> + +<p>—»Sais-tu que ce serait désagréable, s'ils allaient empoigner un +bourgeois?</p> + +<p>—»Il n'y aura pas de méprise: est-ce que je ne serai pas là? et puis le +signe. Ce signe, c'est tout.</p> + +<p>—»Tu as bien compris?</p> + +<p>—»Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur +laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.</p> + +<p>—»C'est ça. D'abord, ils ont la consigne: sitôt qu'ils t'apercevront, +ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrêteront et te conduiront au +poste du Lycée, où tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que +celui que tu dois confesser t'ait déjà vu au violon, et qu'en te +revoyant ensuite au dépôt, il n'en soit pas étonné.</p> + +<p>—»Ne t'inquiète pas, je <i>battrai</i> si bien, que je défie le plus malin +de ne pas me croire <i>emballé</i> pour tout de bon. Au surplus, tu verras si +je suis à mon article.» Il tôpait de si bonne foi, que véritablement je +regrettais d'être obligé de le tromper de la sorte; mais en me retraçant +sa conduite à l'égard de ses camarades, cette velléïté de pitié que +j'avais <a name="page_0170" id="page_0170"></a>ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la +main, et le voilà parti: il marche avec la vélocité de la satisfaction, +la terre ne le porte plus. De mon côté, non moins rapide que lui, je +vole à la préfecture, où je trouve les inspecteurs que j'avais annoncés; +l'un d'eux était le nommé <i>Cochois</i>, aujourd'hui gardien à Bicêtre: je +leur dis de quelle manière ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent +dans la tabagie.</p> + +<p>A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidèle à la recommandation +que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme +un homme qui dit c'est moi; à ce signe, les inspecteurs vont droit à lui +et l'invitent à leur exhiber ses papiers de sûreté; Hotot, fier comme +Artaban, leur répond qu'il n'en a pas. «En ce cas, lui disent-ils, vous +allez venir avec nous.» Et pour l'empêcher de fuir, si par hasard il lui +en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette +opération, une sorte de contentement intérieur se peignait dans les +regards de Hotot: il était heureux de se sentir garotté: il bénissait +ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout +cet appareil de précaution n'existait que pour la forme; et au fonds, +comme je ne sais plus trop <a name="page_0171" id="page_0171"></a>quel philosophe de l'antiquité, il pouvait +se vanter d'être <i>libre dans ses chaînes</i>; aussi disait-il tout bas aux +inspecteurs: «Le diable m'enlève si je me sauve! <i>Les palettes et les +paturons ligotés</i> (les mains et les pieds attachés)! on ne s'y prendrait +pas autrement pour ficeler un <i>enfant de chœur</i> (pain de sucre): +c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle <i>goupiner</i> (travailler).»</p> + +<p>Il était environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon; à +onze heures, on n'avait pas encore amené l'individu qu'il devait +confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-être cet individu +s'était-il dérobé à la poursuite, peut-être avait-il avoué. Dès-lors le +secours du <i>mouton</i> devenait inutile; j'ignore quelles conjectures +formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu'à la fin, ennuyé de +ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oublié, il pria le +chef du poste de faire prévenir le commissaire de police qu'il était +encore là. «S'il est là, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me +regarde pas.» Et cette réponse, transmise à Hotot, ne réveilla en lui +d'autre idée que celle de la négligence des inspecteurs. «Si encore +j'avais soupé, répétait-il, avec l'accent comico-piteux de cette +larmoyante gaîté<a name="page_0172" id="page_0172"></a> qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent; +peut-être qu'ils sont dans un coin à s'empâter, et moi je suis ici à +siffler la linotte.» Deux ou trois fois il appela, tantôt le caporal, +tantôt le sergent, pour leur conter ses doléances; il n' y eut pas +jusqu'à l'officier de garde qu'il ne suppliât de le laisser sortir. «Je +reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque +je ne suis emballé que <i>pour la frime</i>?»</p> + +<p>Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces détails, +était un de ces incrédules dont l'obstination est désespérante. Hotot +n'était tourmenté que par son appétit; pour les gens qui croient aux +remords, c'était bien une présomption d'innocence, mais pour les gens +qui ne croient qu'aux <i>ficelles</i>... La fatalité voulut que monsieur +l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui était interdit de +rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une +bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'étourderie +des inspecteurs, faisait entendre à travers la porte ce monologue +entrecoupé, où se peignaient des alternatives tout-à-fait grotesques de +résignation et d'impatience.<a name="page_0173" id="page_0173"></a></p> + +<p>«Oh! mais, c'est un peu fort de café, sans compter le marc; ils m'y +laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus +d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'têtre qui se seront trouvés +aretardés... Que je voudrais être derrière eux, comme je te les +remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien à dire... +Décidément, ils m'ont planté là pour raverdir..... Cependant, tant qu'on +n'aura pas amené ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se +f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoigné, ils ne +peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien +pris depuis que je suis levé.... Allons! messieurs, quand il vous +plaira, à votre aise, je suis là... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!... +On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il là +d'une sévère?...; sévère ou non, je suis bloqué; quand je m'en +mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....; +parbleu! ils crieraient à moins: à la fin, c'est que ça crie +vengeance!... Au fait, c'est l'état du métier; j'en ai l'étrenne....; +oui, je suis joliment étrenné, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se +seraient<a name="page_0174" id="page_0174"></a> fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple.... +Jeûne, mon cadet, jeûne; comme c'est régalant!... Bah! bah! on ne meurt +pas pour mal avoir, déjeûnerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en +tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas +l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un +D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garçon, tu te fâches... A la force +aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc...., +comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d'à ce matin...; si +mon ami Jules était ici.... il ne sait pas, car s'il savait....»</p> + +<p>Hotot disait comme le peuple, <i>si le roi savait</i>; mais tandis qu'il +déplorait mon ignorance, et qu'il était si loin de prévoir les suites +d'une arrestation qu'il supposait simulée, explorant les petites rues +aux alentours de la place du Châtelet, j'avais rejoint <i>Émilie Simonet</i>, +dans l'un de ces misérables taudis, où, pour l'agrément des petites +bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui +s'amènent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans être de +meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme +l'entrée secrète du<a name="page_0175" id="page_0175"></a> bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion; +l'amateur honteux s'introduit sous le prétexte de prendre un petit +verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espèces de cafés +borgnes que les rebuts de la prostitution s'amoncèlent, et s'écoulent à +la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvreté du chaland; plus d'une +ci-devant beauté, aujourd'hui réduite à l'humble caraco de drap, à la +jupe de moleton et aux sabots, si elle ne préfère les <i>philosophes</i> +(souliers à quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition +bien obscure, quoique récente, de ces charmes, qui lui valurent +l'amazone et le voile vert qu'elle promenait naguères dans les +cavalcades de Montmorency, ou bien l'élégant tilbury qui la portait à +Bagatelle. J'ai vu de ces déchéances, et pour n'en citer qu'un exemple +entre mille: l'une des camarades d'Émilie (elle se nommait <i>Caroline</i>), +avait été la maîtresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur, +cent mille écus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle +avait eu des équipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle +avait été belle; très belle, et tout cela s'était évaporé: elle était +camarade d'Émilie, et peut-être plus dégradée qu'elle. Constamment +absorbée<a name="page_0176" id="page_0176"></a> par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La +dame de maison, qui pourvoyait à sa toilette, car Caroline ne possédait +plus une loque, était obligée de la veiller comme le lait sur le feu, +pour qu'elle ne vendît pas ses effets; cent fois elle avait été ramenée +au gîte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu'à sa chemise. Telle +est la triste condition de ces créatures, qui, presque toutes, ont eu +dans leur vie une veine d'opulence; après avoir jeté l'or à pleines +mains, sans être moins prodigues, elles en viennent à convoiter le pain +de la caserne; et le palais que délectèrent les sorbets de Tortoni, +trouve de la saveur aux patates de la Grève. C'est à cette catégorie des +courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les délices des +maçons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les +libertins de cette classe laborieuse dont les libéralités forment leur +casuel, à leur tour, quand elles ne sont pas grugées par un maître +d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des +voleurs, ou tout au moins, si elles <i>sont de la haute</i> (en bonne +position), à charge de revanche, elles les soulagent durant les +détresses du cachot et de la morte-saison.<a name="page_0177" id="page_0177"></a></p> + +<p>La camarade de la princesse <i>Caroline</i>, <i>Émilien, Simonet</i>, ou madame +Hotot, était précisément de ce calibre; c'était un bon cœur fini: ce +fut chez la <i>mère Bariole</i> que je la rencontrai. La mère Bariole, bonne +femme s'il en fut jamais, et honnête autant qu'il soit possible de +l'être dans sa profession, jouit d'une espèce de considération parmi les +débauchés qui hantent ces boutiques en parties doubles, révoltants +portiques d'un sanctuaire, où bravant tous les dégoûts, la volupté et la +misère se caressent tour à tour. Depuis près d'un demi-siècle, son +établissement est la Providence et le dernier refuge de ces <i>Laïs</i>, que +les conséquences de leur déshonneur et le temps rapide dans ses outrages +ont précipitées sous la même juridiction que le ruisseau et la borne; +c'est le vieux sérail où ne doit pas pénétrer celui qui ne cherche qu'à +réjouir son esprit par des images gracieuses: là, point d'enchanteresse! +l'<i>Armide</i> de la Chaussée-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine, +qui, entre l'hôpital et la prison, alternant de l'un à l'autre, épuise, +à son corps défendant, les vicissitudes d'une carrière dont les +dernières espérances sont sur le pavé. Dans cet asile, le luxe de la rue +Vivienne a fait place à la friperie du<a name="page_0178" id="page_0178"></a> <i>Temple</i>; et telle qui, durant +l'éphémère triomphe de ses attraits, dédaignait, à peine effleurés, les +prémices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours +flétris, tombés de chute en chute au vestiaire de la mère Bariole. Ainsi +voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fierté le harnais qui +l'humiliait au temps où sa croupe arrondie faisait la gloire d'un +brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins +est-elle juste.</p> + +<p>Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable à la +morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole: +peut-être serait-il à propos d'y joindre la biographie de cette +vénérable matrone, qui, placée pendant cinquante ans à la source des +coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a traversé +cette longue période sans atrapper seulement une égratignure; amie de la +police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde, +elle s'est conservée invulnérable au milieu des échauffourées sans +nombre, et des mille et une batailles dont elle a été témoin. <i>Sabin</i> ou +<i>Romain</i>, lorsque le combat s'engageait à propos de ces dames, malheur à +qui aurait touché un cheveu de la<a name="page_0179" id="page_0179"></a> mère!.... Son comptoir était comme +l'arche sainte, il était le territoire neutre que respectaient même les +bouteilles lancées. Voilà ce qui s'appelle être chérie! pas une des +Sabines qui n'eût versé son sang pour elle; il fallait voir le matin +comme elles s'empressaient de lui donner leurs rêves pour les mettre à +la loterie......; et à l'approche du terme, quand l'épargne destinée à +acquitter le loyer était insuffisante, parce que la tire-lire de +prévoyance avait été écornée, les pauvres filles se donnaient-elles du +mal pour combler le <i>déficit</i>! Quelle désolation, si madame, pour +satisfaire son propriétaire, était réduite à engager ses timballes +d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucré +qu'elle avale souvent <i>avec son suisse</i>, ou dans la compagnie de sa +commère, lorsque geignant ensemble, et déplorant la dureté des temps, +nez à nez, coudes sur table, elles se content leurs peines à petites +gorgées? Cette chère mère Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Piété +pour régaler d'huîtres et de vin blanc la milice du <i>bureau des +mœurs</i>! Comme les inspecteurs la trouvaient généreuse, et les voleurs +compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais; +elle écoutait aussi avec<a name="page_0180" id="page_0180"></a> intérêt les plaintes des compagnons sans +ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fève, augurait-elle bien +de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amitié, elle lâchait le +verre de consolation, voire même la créature à crédit, si le désargenté +<i>batteur de flemme</i> (désœuvré), était un remplaçant près de toucher +<i>son beurre</i>. «<i>Travaillez</i>, mes enfants, disait-elle aux <i>ouvriers</i> +dans tous les genres; avec moi, pour être bien venu, il faut que l'on +<i>travaille</i>.» Elle ne faisait pas la même recommandation aux militaires, +mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet +de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de +police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait +chercher la garde qu'à la dernière extrémité. Elle détestait les +colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin +toutes les épaulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien +n'égalait sa tendresse pour les sous-officiers en général, notamment +pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle était leur +mère à tous. «Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous +reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.<a name="page_0181" id="page_0181"></a></p> + +<p>—»Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne +désemplissait pas.»</p> + +<p><i>Maman</i> Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus obligé de la +voir, j'ignore si son établissement s'est maintenu sur le même pied. A +l'époque où je la connaissais, elle avait pour moi tous les égards +auxquels un mouchard peut prétendre. Elle fut aux anges quand je lui +demandai <i>Émilie Simonet</i>, qui était sa favorite. Madame Bariole crut +que je venais jeter le mouchoir dans son harem.</p> + +<p>«Tu ne me l'aurais pas demandée, que je te l'aurais donnée.</p> + +<p>—»Elle est donc votre préférée?</p> + +<p>—»Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si +elle les avait mis <i>là bas</i>, je ne l'aurais jamais regardée. Ces pauvres +petits êtres, ça ne demande pas à naître; pourquoi que des chrétiens +n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernière est ma +filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout craché....; je voudrais +que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera +pas bête celle-là; il n'y a pas à dire, elle comprend déjà tout....</p> + +<p>—»Elle est précoce...<a name="page_0182" id="page_0182"></a></p> + +<p>—»Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait +l'âge d'une pièce de quinze sols, je suis sûre qu'elle gagnera à sa mère +de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la +ressource.</p> + +<p>—»Je sais bien.</p> + +<p>—»Oui, oui, le bon Dieu la bénira, Emilie; avec ça que depuis un bout +de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.</p> + +<p>—»Est-ce que le bon Dieu se mêle de çà?</p> + +<p>—»Ah parguié! vous autres qui êtes des parpaillots, vous ne croyez en +rien.</p> + +<p>—»Vous avez donc de la religion, mère Bariole?</p> + +<p>—»Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prêtres, mais c'est +tout de même; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une +neuvaine à Sainte-Geneviève pour avoir un terne au tirage de Bruxelles; +on a passé le billet sous la châsse.</p> + +<p>—»Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brûler?</p> + +<p>—»Tais-toi donc, payen.</p> + +<p>—»Je parie que vous avez du buis de Pâques à la tête de votre lit.<a name="page_0183" id="page_0183"></a></p> + +<p>—»Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des +bêtes?»</p> + +<p>La Bariole, qui n'aimait pas à être contrariée au sujet de sa croyance, +se mit à appeler Émilie. «<i>Dépêche-toi</i>, lui cria-t-elle: attends, mon +garçon, je vais voir si elle a fini.</p> + +<p>—»Vous ferez bien, car je suis pressé.»</p> + +<p>Émilie parut bientôt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder +derrière lui, prit immédiatement congé d'elle.</p> + +<p>—«Puisqu'il ne songe pas à son cassis, observa la Bariole, il n'y a +qu'à le remettre dans la bouteille.</p> + +<p>—»Je le boirai, dit Émilie.</p> + +<p>—»Pas de ça, Lisette.</p> + +<p>—»Vous plaisantez.... il est payé. (buvant) Tiens, il y a des mouches.</p> + +<p>—»Ça te rendra le cœur gai, m'écriai-je.</p> + +<p>—»Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et +qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?</p> + +<p>—»J'ai su que tu étais ici, et je me suis dit: faut que je voie la +femme à Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la +Bariole, servez une chopine;» et Agathe aussitôt faisant, suivant +l'usage, mine de descendre<a name="page_0184" id="page_0184"></a> à la cave, fila par derrière, chez le +marchand de vin, d'où elle rapporta un litre, dont elle réserva les +trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantité.</p> + +<p>«Il n'est pas drogué celui-là! me dit Emilie, pendant que je versais +dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en +boirai encore aujourd'hui.»</p> + +<p>Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais +ce n'était qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la +faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je +ménageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune +crainte; d'abord je commençai par déplorer mon sort: les filles, quand +on se lamente à propos de malheurs qui sont à leur portée, ne tardent +pas à faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre +en larmes comme des Madeleines; à la troisième, je devenais leur +meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient +sur le cœur partait par une explosion soudaine, c'était le moment de +ces épanchements dont l'exorde est toujours: <i>en fait de traverses, +chacun a les siennes</i>. Émilie, qui dans <a name="page_0185" id="page_0185"></a>la journée avait déjà +passablement avalé la <i>douleur</i>, ne tarda pas à exhaler sa plainte au +sujet de sa rivale et des infidélités de Hotot.</p> + +<p>«C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des <i>cochons</i> comme +ça! ça mérite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une +Félicité! entre nous, ce n'est pas le diable que Félicité, et si j'avais +à faire un choix, je te signe mon billet que c'est à toi que je +donnerais la préférence.</p> + +<p>—»Voilà encore Jules <i>qui bat</i> (se moque). Tu prends ton café. Je sais +bien que Félicité est <i>méyeure</i> (plus belle) que moi; mais si je ne suis +pas si <i>gironde</i> (gentille), j'ai un bon cœur; tu l'as vu lorsque je +lui portais <i>le pagne à la Lorcefé</i> (la provision à la Force); c'est là +qu'il a pu juger si j'avais de la <i>probité</i> (bonté).</p> + +<p>—»Pour ça c'est la vérité, tu avais bien soin de lui, j'en ai été +témoin.</p> + +<p>—»N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain <i>rouchi</i> +(mal tourné) échignez-vous donc le tempérament! Je me suis-t'i dérangée +une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime à +reprendre sur ma conduite; une épouse légitime qui serait mariée, et +tout, n'en aurait pas fait plus.<a name="page_0186" id="page_0186"></a></p> + +<p>—»Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.</p> + +<p>—»Oh! non, bien sûr, ce n'est pas encore ça, il n'ignore pas comme je +suis sujette aux enfants, quand il a été des quinze mois <i>enflaqué</i>, +j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc +beaucoup comme ça, jusqu'à me priver de tout; il n'y a que mon soulier +qui sait ça, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces +pièces de dix sous qui passaient devant le nez à la Bariole? Il devrait +pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....</p> + +<p>—»Tu as bien raison! Ce n'est pas Félicité qui lui en aurait donné.</p> + +<p>—»Félicité! elle lui en aurait plutôt mangé si elle avait pu. Mais +c'est toujours celles-là qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et +soupire encore). Ah! ça, puisque nous sommes là tous les deux, les as-tu +vus ensemble? dis-moi la vérité, foi d'Émilie Simonet, qui est mon vrai +nom, que tout ce qui m'est entré ou m'entrera dans le cornet me serve de +poison, que je meure sur la place ou que je <i>sois servie marron au +premier messière que je grinchirai</i> (prise sur le fait au<a name="page_0187" id="page_0187"></a> premier +individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.</p> + +<p>—»Que veux-tu que je te dise? Vous êtes toutes des bavardes.</p> + +<p>—»Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre +de mon père, qui est mort comme tu existes.....»</p> + +<p>Cette formule homérique n'est plus usitée que parmi les prêtresses de +<i>Vénus-Cloacine</i>. D'où leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-être +quelque fille de blanchisseuse aurait-elle juré par les cendres de sa +mère.... mais sur <i>la cendre de mon père</i>! ces mots sont bien pis que ce +<i>nébuleux</i> prophétique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute +une <i>monographie</i>. Dans la bouche d'une femme qui vise à jouer +l'honnêteté, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit +sa mise ou son état actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut +lui dire je te <i>connais, beau masque</i>. Ce serment, vu la qualité des +personnes qui le prodiguent, m'a toujours semblé si burlesque, que +jamais il n'a été prononcé devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitôt +une irrésistible envie de rire.</p> + +<p>«Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible? +Vas, tais-tois donc:<a name="page_0188" id="page_0188"></a> c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il +ne croit à rien.</p> + +<p>—»Je veux être la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte +des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon +enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les +malheurs m'arrivent si je lui parle de toi.» En même temps, retirant en +avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engagé sous la rangée +supérieure de ses dents, s'échappe avec un léger bruit..... elle ajoute, +en crachant et se signant à la fois. «Tiens, Jules, c'est sacré; ainsi, +tu vois, c'est comme si le notaire y avait passé.»</p> + +<p>Pendant cet entretien, notre chopine avait été plusieurs fois +renouvelée; plus nous buvions, plus la Pénélope de Hotot devenait +pressante, et me protestait de sa discrétion.</p> + +<p>«Voyons, mon petit Jules, quéque ça te fait? Quand je te promets qu'il +n'en saura rien.</p> + +<p>—»Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est; +mais t'es avertie, ne <i>mange pas le morceau</i>, sinon gare à toi, je t'en +voudrais à la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?</p> + +<p>—»Il n'y a pas de risques, et quand on<a name="page_0189" id="page_0189"></a> me dit quelque chose (montrant +de la main sa poitrine), c'est là.....; c'est mort.</p> + +<p>—»Hé bien! je suis allé ce soir aux Champs-Élysées; j'ai vu ton homme +avec Félicité, ils ont d'abord disputé: elle disait qu'il t'avait mis +dans sa chambre de la rue <i>Saint-Pierre-aux-Bœufs</i>..... Il lui a juré +que non, et qu'il n'avait plus de fréquentations avec toi. Tu sens bien +que, vis-à-vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme +lui. Ils se sont <i>ramijotés</i> (réconciliés); et, d'après des mots de leur +conversation, je répondrais bien que la nuit de hier à aujourd'hui, il a +couché avec Félicité, place du Palais-Royal.</p> + +<p>—»Oh! pour ça, c'est pas vrai, car il a été avec des amis.</p> + +<p>—»Avec <i>Caffin, Bicêtre et Linois</i>; Hotot m'a conté ça.</p> + +<p>—»Comment donc, il t'a dit ça? il m'avait pourtant bien défendu de t'en +parler; voilà comme il est, et puis après, s'il lui arrivait de la +peine, il me <i>f........ du tabac</i> (battrait).</p> + +<p>—»N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait à un +ami; si je suis <i>rousse</i> (mouchard), il me reste encore des sentiments!<a name="page_0190" id="page_0190"></a></p> + +<p>—»Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as été forcé d'entrer à la +<i>boutique</i> plutôt que de retourner <i>au pré</i> (bagne).</p> + +<p>—»C'est tout de même, à la boutique ou non, je suis brave; et si +j'avais quelqu'un à faire de la peine, ce ne serait pas à Hotot.</p> + +<p>—»T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades; +et mon homme, dis-moi, où donc qu'il est allé avec sa...? (Molière eût +dit le mot, le lecteur le cherchera).</p> + +<p>—»Veux-tu le savoir? ils sont allés se <i>piausser</i> (se coucher) chez +Bicêtre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai +pas demandée.</p> + +<p>—»Ah! ils sont chez Bicêtre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment +te les <i>révolter</i>.</p> + +<p>—»J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?</p> + +<p>—»Tu connais la rue du Bon-Puits?</p> + +<p>—»Oui.</p> + +<p>—»Eh bien! c'est là, chez Lahire, au quatrième. Sois tranquille, elle +portera de mes marques. Jules, as-tu une pièce de six liards, que je lui +taille des soupieds sur la <i>frimousse</i>?<a name="page_0191" id="page_0191"></a></p> + +<p>—»Je n'en ai pas.</p> + +<p>—»C'est égal, j'ai ma clé dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau +bruit. Il me semble que je sentais ça ce matin, trois valets dans mes +cartes.</p> + +<p>—»Écoute, c'est pas tout que des choux... Ça ne serait pas le plan de +te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire: +je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que ça veut dire, c'est +que j'aurais trouvé les oiseaux.</p> + +<p>—»C'est ça! c'est pas bête; il faut être sûr avant de faire du <i>renaud</i> +(du tapage).»</p> + +<p>Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; après m'être assuré que Bicêtre +est au gîte, je rejoins Émilie, dont le vin et la jalousie avaient +achevé de troubler la cervelle.</p> + +<p>»Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec +<i>Bicêtre</i> et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informée +où, on n'a pas pu me le dire.</p> + +<p>—»P'têtre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je +sais ousque loge Linois; c'est chez sa mère. Tu m'accompagneras; tu +l'iras demander pour rien <i>brûler</i>. (qu'on ne se doute de rien).<a name="page_0192" id="page_0192"></a></p> + +<p>—»Ah ça! vas-tu me trimballer jusqu'à demain?</p> + +<p>—»C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas, +tu verras que t'auras pas à t'en repentir.... Je te ferais plutôt une +<i>souris</i> (baiser).»</p> + +<p>Le moyen de résister à une souris? Je me laissai entraîner dans la rue +Jocquelet, et là je grimpai à un sixième étage, où je vis Linois, qui ne +me connaissait que de nom.</p> + +<p>«Je cherche après Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?—Non, me +répondit-il.» Et comme il était couché, je me retirai après lui avoir +souhaité une bonne nuit.</p> + +<p>«Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corvée; ils sont venus, mais +ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... Où +demeure-t-il, Caffin?</p> + +<p>—»Pour ce qui est de celui-là, je serais bien embarrassée de le dire; +mais comme c'est un <i>paillasson</i> (coureur de femmes), je suis certaine +de le savoir aux femmes de la <i>Place aux Veaux</i>. Viens, je t'en prie.</p> + +<p>—»Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et +je n'ai pas le temps.<a name="page_0193" id="page_0193"></a></p> + +<p>—»Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les <i>inspecteurs à la flan</i> +(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu'à <i>m'emballer</i>.»</p> + +<p>Comme la complaisance était utile, je ne me fis pas trop tirer +l'oreille. Je me dirigeai avec Émilie, du côté de la place aux Veaux, +et, de <i>canons</i> en <i>canons</i>, prenant du courage dans chaque cabaret, +nous volons ensemble à l'endroit où j'espère compléter les +renseignements qui me sont nécessaires. Nous volons, l'expression est +hardie, car, malgré le soutien de mon bras, Émilie, trop abreuvée, avait +une peine infinie à mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche +devenait chancelante, plus elle était communicative, si bien qu'elle me +découvrit les plus secrètes pensées de son infidèle; je sus d'elle tout +ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la +satisfaction de me convaincre que je ne m'étais pas trompé en le jugeant +capable d'avoir lui-même dirigé les voleurs qu'il se proposait de livrer +à la police. A une heure du matin j'étais encore en exploration avec mon +guide, Émilie se promettant de retrouver Hotot, et moi de découvrir +Caffin, lorsqu'une nommée <i>Louison la blagueuse</i>, dont nous fîmes la +rencontre, nous annonça que ce<a name="page_0194" id="page_0194"></a> dernier était avec <i>Émilie Taquet</i>, et +qu'il passerait la nuit, ou chez la <i>Bariole</i>, ou chez la <i>Blondin</i>, qui +était aussi en possession d'héberger les amours. «Merci, ma petite, dit +aussitôt la fille Simonet à la consœur qui nous donnait cette +précieuse indication. C'est bien ça, poursuivit-elle, Bicêtre est avec +sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Félicité, +chacun sa chacune: le scélérat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; ça +m'est égal de mourir (grinçant les dents et s'arrachant les cheveux); +Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les +tue!» Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner +du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. «Qué que t'as +donc, <i>Mélie</i>?» articule une voix rauque, qui semble s'échapper par un +soupirail. A la lueur du réverbère, je distingue une femme accroupie, +dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: <i>Nécessité n'a pas de +loi</i>. Elle se lève et s'approche de nous: «C'est la <i>petite Madelon</i>, +s'écrie Émilie.</p> + +<p>—»Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu +Caffin, à ce soir?</p> + +<p>—»Caffin, que tu dis?<a name="page_0195" id="page_0195"></a></p> + +<p>—»Oui, Caffin.</p> + +<p>—»Ils sont chez la mère Bariole.»</p> + +<p>Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, Émilie était +de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au +logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot +imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. «Oui, vous soutenez le +vice, dit-elle à la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille +ça!» Il ne me souvient plus trop des épithètes qu'elle accumula; ce fut, +durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de +verres de <i>camphre</i> (eau-de-vie), jetés dans un vin que déjà faisait +fermenter la jalousie. «Auras-tu bientôt fini, avec tes raisons? +interrompit la Bariole, qui était bon cheval de trompette. Ton homme! +ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donné à +garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau <i>moniau</i>? l'homme à tout le +monde! Ah bien! des hommes comme ça, j'en ai plein...... Tu crois qu'il +est avec Caffin? vas plutôt voir; monte à la chambre à <i>Taquet</i>,» Émilie +ne se le fait pas dire deux fois; elle procède en effet à la +vérification et revient. «Te voilà contente, lui dit la Bariole?<a name="page_0196" id="page_0196"></a></p> + +<p>—»Il n'y a que Caffin.</p> + +<p>—»Te l'avais-je pas dit?</p> + +<p>—»Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?</p> + +<p>—»Si tu veux, lui dis-je, je te mènerai où il est.</p> + +<p>—»Ah! mène-moi-zy... fais çà pour moi, Jules!</p> + +<p>—»C'est qu'il y a loin d'ici à l'<i>Hôtel d'Angleterre</i>.</p> + +<p>—»Tu penses qu'il y est?</p> + +<p>—»J'en répondrais; il y sera allé passer une heure ou deux, pour +attendre que Félicité ait fini sa soirée, et de là il aura été la +retrouver rue Froid-Manteau.»</p> + +<p><i>Émilie</i> ne doutait pas que je n'eusse parfaitement deviné, aussi ne +tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait +ni paix ni trève que je n'eusse consenti à entreprendre avec elle le +voyage de l'<i>Hôtel d'Angleterre</i>. Le trajet me parut long, car j'étais +le cavalier d'une dame dont le centre de gravité, vacillant à l'excès, +me donnait fort à faire pour garder moi-même mon équilibre; cependant, +moitié traînant la belle, moitié la portant, je parvins avec elle dans +la rue Saint-Honoré, à la porte<a name="page_0197" id="page_0197"></a> du repaire où elle comptait rencontrer +<i>son objet</i>. Nous parcourons les salles. Sans crainte de déranger +d'amoureux tête-à-tête, nous donnons notre coup-d'œil dans chacun des +cabinets qui forment, sur les corridors, une double rangée d'<i>à parte</i>. +Hotot n'y était pas, et la rivale de Félicité était aux cent coups, ses +yeux s'échappaient de leur orbite, ses lèvres se couvraient d'écume; +elle pleurait, elle fulminait, c'était une épileptique, une énergumène; +échevelée, pâle, le visage horriblement contracté, et les cordes du cou +tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies +cadavéreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement. +Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du +vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, Émilie ne me perdait pas de +vue, elle s'attachait à moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle +n'eût rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle +n'avait plus rien à m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je +la traînais pour souhaiter me débarrasser d'elle; je lui fis entendre +que j'allais m'enquérir si Félicité était rentrée, ce qui était facile, +puisqu'elle habitait dans une maison à portier.</p> + +<p>Émilie, qui jusque-là avait eu tant à se louer<a name="page_0198" id="page_0198"></a> de ma complaisance, ne +pouvait que me savoir bon gré de la nouvelle preuve de zèle que +j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me +suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais +sollicitée, je me rends au corps-de-garde du Château-d'Eau, où, m'étant +fait reconnaître du chef du poste, je le priai de la faire arrêter et de +la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en coûta d'en +venir à cette cruelle extrémité: après tout le mouvement qu'elle s'était +donné, l'on en conviendra, Émilie méritait un meilleur sort, du moins +pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est +quelquefois pénible à remplir! Personne mieux que moi ne savait où était +le bien-aimé qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la +satisfaction de le rendre innocent à ses pleurs, quand elle le supposait +coupable?</p> + +<p>Peut-être, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire +pourquoi j'avais fait arrêter Hotot: c'était pour qu'il n'eût pas le +temps de se désimpliquer, soit en faisant disparaître les traces de sa +participation au vol, soit en stipulant son impunité avec la police. +Mais la tendre Émilie, quels motifs de la séquestrer? <a name="page_0199" id="page_0199"></a>N'avais-je pas à +redouter son retour chez la Bariole, où, dans la loquacité de l'ivresse, +elle pouvait rabacher des réminiscences dont Caffin ferait son profit? +On m'objectera qu'elle était hors d'état de se tenir debout; je ne le +contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement +d'après l'expérience des enfants et des ivrognes, certains philosophes +ont été induits à penser que l'homme, la femme y comprise, fut +originairement un quadrupède. Émilie, ne fût-ce qu'à quatre pattes, +aurait pu regagner ses pénates, et alors, pour peu que sa langue lui +revînt, mes démarches étaient infailliblement divulguées.</p> + +<p>Après toutes ces précautions, Hotot étant déjà sous ma coupe, il ne me +restait plus qu'à m'assurer de ses trois complices: je savais où prendre +chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la préfecture; et +bientôt, ce fut au nom de la loi que je me présentai de nouveau chez la +Bariole; «Ah! me dit la mère, quand je t'ai vu traîner tes culottes par +ici, je m'ai méfié que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai +à ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs, +vous prendrez bien quelque chose:<a name="page_0200" id="page_0200"></a> voyons votre goût; de la petite +bouteille? c'est celle des amis.» Et tout en parlant, elle se baissait +pour fouiller dans son comptoir, où elle prit, au milieu d'un paquet de +chiffons, un vieux flacon doré, qui contenait le précieux liquide: «Je +suis obligée de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est +bien à plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je +trouvais à vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont +heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil.... +En v'là z'un qui est comme l'écorché de la Pitié, on lui voit les os.</p> + +<p>—»Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied +recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de +notre entrée, dormait penchée sur une table dans un des coins de la +salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme <i>Philémon et Baucis</i>.</p> + +<p>—»Ah! c'est toi, c'est la petite <i>Réal</i>, je ne te voyais pas. Qu'est-ce +qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son <i>Philémis</i> et +<i>Beau</i>.... Comment que tu dis donc?</p> + +<p>—»Je dis, répondit Fifine, qu'il est comme le trépied de la Sybille.<a name="page_0201" id="page_0201"></a></p> + +<p>»C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas +toujours çà; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reçu +de l'inducation, ce n'est pas une fichue bête comme moi: voilà ce que +c'est d'appartenir à des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour +manger mon bien. Allons, viens, <i>Fifine</i>, tordre le cou à ce +porichinelle; il y en a z'un pour toi.</p> + +<p>—»Vous êtes bien bonne, madame.</p> + +<p>—»Au moins, ne vas pas le dire aux autres.»</p> + +<p>La rasade est versée, une double rangée de perles se forme à la surface +du Coignac.</p> + +<p>«Elle est délicieuse; je dis qu'elle est dans le <i>costico Barbaro</i>, +observa Fifine.</p> + +<p>—»Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, ça va-t-il rester pour les +capucins? Enflons, je trinque avec vous; <i>à la vôtre</i>! mes enfants. Dire +que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un +jour! C'est si gentil d'être d'accord, quand on est tous amis +z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me +chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que +moi; il n'y a pas de minute où ça ne me repasse par l'idée...<a name="page_0202" id="page_0202"></a> Mais +soyons honnêtes, c'est le principal, avec ça on peut toujours aller tête +levée.... Que ce qui n'est pas à nous ne nous tente pas. En tous cas, je +peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tête d'un +épingle. Ah ça, qu'est-ce qui vous amène donc à cette heure, mes +enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous +en avez un échantillon, montrant Fifine, v'là la plus dérangée. Ah! mais +à propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mélie?</p> + +<p>—»Je te conterai ça plus tard, donne-nous de la chandelle.</p> + +<p>—»Je parie que c'est après Caffin que tu cherches. Bon débarras, je +t'assure, un <i>mangeur de blanc</i>! (homme qui vit aux dépens des filles).</p> + +<p>—»Un batteur de femmes! interrompit Fifine.</p> + +<p>—»On ne voit pas souvent de son argent, à celui-là, reprit la Bariole. +Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dépense et le gain de sa +femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien +purgé, si on pouvait tous les enfoncer!» elle voulait me conduire à la +chambre du <i>mangeur</i>, mais<a name="page_0203" id="page_0203"></a> comme je savais le chemin tout aussi bien +qu'elle, je la remerciai de son obligeance: «La seconde porte, nous +dit-elle, la clef est dessus;» je ne pouvais me tromper, j'entre, et je +signifie à Caffin qu'il est mon prisonnier.</p> + +<p>—»Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'éveillant; +comment, Jules, c'est toi qui <i>m'emballes</i>?</p> + +<p>—»Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas +<i>coqué</i> (dénoncé), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.</p> + +<p>—»Ah! te voilà encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de +la vieille amadou, ça ne prend pas.</p> + +<p>—»Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai, +ton compte est bon, <i>t'iras au pré</i>.</p> + +<p>—»Oui, crois ça et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.</p> + +<p>—»Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est? +Écoute, je n'ai pas d'intérêt à te <i>battre comptoir</i>. Je te le répète, +je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez +<i>grinchi</i> du <i>gras-double</i> (volé du plomb) sur le boulevart +Saint-Martin,<a name="page_0204" id="page_0204"></a> où vous avez failli être arrêtés par le gardien, tu +n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous +étiez, il y en a un qui a <i>tortillé</i> (avoué); devine qui; si tu le +nommes, je te dirai c'est lui.»</p> + +<p>Caffin réfléchissant un instant, puis relevant brusquement sa tête, +comme un cheval qui capuchonne, «Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien +qu'il y a parmi nous une canaille qui a <i>mangé</i>; fais-moi conduire +devant le quart-d'œil (commissaire) je <i>mangerai</i> aussi. Faut t'i +être gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on +est <i>grinche</i>? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu <i>rousse</i> (mouchard) +par force; je suis bien sûr que si tu trouvais un bon coup à faire, tu +brûlerais la politesse à la <i>cuisine</i> (police).</p> + +<p>—»Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te réponds +que je ne serais pas là, mais quand je m'en bouleverserais les sens, +c'est fait, il n'y a plus à y revenir.</p> + +<p>—»Où vas-tu me mener de ce pas?</p> + +<p>—»Au poste de la place du Châtelet, et si t'es décidé à avouer la +vérité, je vais faire prévenir le commissaire.</p> + +<p>—»Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce<a name="page_0205" id="page_0205"></a> coquin d'Hotot, car il n'y a +pas d'autre que lui qui a pu manger.»</p> + +<p>Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en +même temps, il ne néglige pas de charger Hotot, et il le désigne comme +son complice unique. On voit que ce n'était pas un faux-frère. Ses deux +amis ne montrèrent pas moins de loyauté: surpris également au chaud du +lit, et interrogés séparément, ils ne purent faire autrement de se +reconnaître coupables; Hotot qu'ils accusèrent de leur malheur, fut le +seul que chacun d'eux inculpa. Malgré cette noblesse de sentiments, +digne d'être citée parmi les beaux traits de la <i>Nouvelle morale en +action</i>, ce généreux trio fut envoyé aux galères, et le perfide Hotot +fut condamné à leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, où +vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularités les +plus curieuses de son arrestation.</p> + +<p>Émilie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivité. Quand +on la remit en circulation, elle était à demi asphyxiée par les boissons +qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle +ne voyait plus, et n'avait pas gardé le moindre souvenir de ce qui +s'était passé. A la première lueur qui se fit<a name="page_0206" id="page_0206"></a> dans sa mémoire, elle +demanda son amant, et sur cette réponse d'une de ses compagnes «il est à +la <i>Lorcefé</i> (Force),» «Le malheureux! s'écria-t-elle, qu'avait-il +besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprès de moi, +n'avait-il pas tout ce qui lui fallait?» Depuis, l'infortunée Émilie +s'est montrée inconsolable, et modèle exemplaire d'une douleur qui +s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit <i>peu +bue</i>, chaque soir elle était morte... ivre. Terrible effet de l'amour et +de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!</p> + +<p>Un vol de peu de conséquence m'a fourni l'occasion de tracer des +peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les +esquisses très incomplètes d'une réalité abominable, dont l'autorité, +qui doit être la promotrice de toute bonne civilisation, nous délivrera +lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, où le +peuple s'abîme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un déni +de morale, c'est un outrage à la nature, c'est un crime de +lèze-humanité: que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce +ne sont pas là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans +l'imagination et font des prosélytes à l'impureté. Je<a name="page_0207" id="page_0207"></a> décris les +mauvaises mœurs, non pour les propager, mais pour les faire haïr: qui +pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur, +puisqu'elles produisent le dernier degré de l'abrutissement?<a name="page_0208" id="page_0208"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Je m'effraie de ma renommée.—L'approche d'une grande fête.—Les +voleurs classés.—Les <i>rouletiers</i> aux abois.—Un déluge de +dénonciations.—Je faillis la gober.—Le matelas, les fausses clés +et la pince.—La confession par vengeance.—Le terrible +Limodin.—La manie de moucharder.—La voleuse qui se dénonce.—Le +bon fils.—L'évadé malencontreux.—Le gâteau des rois et la reine +de la fêve.—Le baiser perfide.—La difficulté tournée.—Le panier +de la blanchisseuse.—L'enfant volé.—Le parapluie qui ne met pas à +couvert.—La moderne Sapho.—La liberté n'est pas le premier des +biens.—Les inséparables.—Héroïsme de l'amitié.—Le vice a ses +vertus.</p></div> + +<p>Lorsqu'un individu passablement organisé rapporte toutes ses +observations à un objet unique, rarement dans la spécialité à laquelle +cet objet appartient, il ne se crée pas cette sorte de compétence qui +résulte de l'habileté. C'est là toute l'histoire de ma grande aptitude à +découvrir les voleurs. Dès que je fus agent secret,<a name="page_0209" id="page_0209"></a> je n'eus plus +qu'une seule pensée, et tous mes efforts tendirent à réduire autant que +possible, à l'inaction, les misérables qui, voulant méconnaître les +ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les +atteintes plus ou moins criminelles au droit de propriété. Je ne me fis +point illusion sur le genre de succès que j'ambitionnais, et je n'avais +pas la folle prétention de croire que je parviendrais à extirper le vol; +mais en faisant aux voleurs une guerre à outrance, j'espérais le rendre +moins fréquent. J'ose dire que le bonheur de mes débuts surpassa mon +attente et celle de M. Henry. A mon gré, ma réputation grandit même avec +beaucoup trop de rapidité, car la réputation trahissait le mystère de +mon emploi, et du moment que j'étais connu, il fallait, ou que je +renonçasse à servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Dès +lors, ma tâche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne +m'effrayèrent pas, et comme je ne manquais ni de zèle, ni de dévouement, +je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas déchoir de la bonne +opinion que l'autorité avait conçue de moi. Désormais, il n'y avait plus +moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tombé, à leurs yeux, +je<a name="page_0210" id="page_0210"></a> devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'étais un mouchard +en meilleure situation que la plupart de mes confrères, et lorsque je ne +pouvais pas faire autrement que de me mettre en évidence, les temps de +ma mission secrète devaient me profiter encore, soit par les relations +que j'avais conservées, soit par l'ample provision de signalements et de +renseignements de toute espèce que j'avais classés dans ma mémoire. +J'aurais pu alors, à l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus +sûrement que lui, juger les gens sur la mine, et désigner aux sbires les +êtres dangereux dont il convenait de purger la société: l'arbitraire +dont la police était pourvue à cette époque, et la faculté des +détentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une +prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuyé de +notions positives. Mais il me semblait que dans l'intérêt public, il +était bon d'agir avec un peu moins de légèreté. Certes, rien ne m'eût +été si aisé que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait +ainsi quiconque avait été mis en jugement pour un fait contraire à la +probité, n'ignoraient pas que leur sort était entre les mains du premier +comme du dernier agent, et que<a name="page_0211" id="page_0211"></a> pour les faire renfermer indéfiniment à +Bicêtre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui +avaient déjà été repris de justice, étaient les plus exposés à subir les +conséquences de ces sortes de dénonciations, qu'on ne prenait pas même +la peine de contrôler. Il y avait en outre dans la capitale une foule +d'individus <i>mal notés</i>, ou mal famés, à tort ou à raison, qui n'étaient +pas traités avec plus de ménagement. Ce mode de répression avait des +inconvénients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le +coupable, celui qui s'était amendé comme celui qui se montrait +incorrigible: certes, quand une fête ou une solennité quelconque devait +amener à Paris un grand concours d'étrangers, pour débarrasser le pavé, +il était fort commode de faire ce que l'on appelait <i>une raffle</i>: mais +la circonstance passée, il fallait remettre en liberté tous les détenus +contre lesquels il ne s'élevait que des présomptions, et les +associations pour le crime sortaient toutes formées, par le moyen même +que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie +antérieure, était rentré dans des voies honnêtes, se trouvait forcément +rendu à des habitudes vicieuses, et reprenait malgré lui ses anciennes +fréquentations.<a name="page_0212" id="page_0212"></a> Tel autre, réputé mauvais sujet, était à la veille de +changer de conduite, et, jeté parmi des brigands, confondu avec eux, il +était perdu sans retour. Le système suivi était donc des plus +déplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non à sévir contre +les suspects, mais à faire prendre en flagrant délit ceux qui étaient +justement suspectés. A cet effet, je classai les voleurs d'après le +genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulièrement, et dans +chaque catégorie j'eus soin de me ménager des intelligences, afin d'être +instruit de ce qui s'y passait; de façon qu'il ne se commettait pas un +vol que je n'en fusse informé, et que l'on ne m'en fît connaître les +principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes, +car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient participé au crime; +je le savais, mais dans la persuasion où j'étais qu'ils ne tarderaient +pas à m'être livrés à leur tour par quelqu'autre faux-frère qui les +devancerait dans la dénonciation, je consentais à les laisser +provisoirement derrière le rideau.</p> + +<p>Cette tolérance était de telle nature, que la justice n'y perdait rien; +dénoncés ou dénonciateurs, tous arrivaient au même but, le bagne; il n'y +avait d'impunité pour personne. Sans doute,<a name="page_0213" id="page_0213"></a> il me répugnait de recourir +à de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque +j'étais convaincu de leur culpabilité, mais la sûreté de Paris +l'emportait sur des considérations qui n'eussent été que morales. «Si je +parle, me disais-je, quand j'avais affaire à un indicateur de cette +espèce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'épargne +aujourd'hui, cinquante de ses affidés, qu'il est prêt à me livrer, vont +échapper à la vindicte des lois,» et ce calcul me prescrivait une +transaction qui durait aussi long-temps qu'elle était utile à la +société. Entre les voleurs et moi les hostilités n'en étaient pas moins +permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementât, et +j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trèves, +qui expiraient d'elles-mêmes à la première infraction. Le faux-frère +devenant victime d'un autre faux-frère; je n'avais plus la puissance de +m'interposer entre le délit et la répression, et le délinquant perfide +succombait, trahi par un délinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je +faisais servir les voleurs à la destruction des voleurs; c'était là ma +méthode, elle était excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de +savoir qu'en moins de sept années, j'ai mis sous<a name="page_0214" id="page_0214"></a> la main de la justice +plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entières de voleurs +étaient aux abois, de ce nombre était celle des <i>rouletiers</i> (qui +dérobent les chargements sur les voitures); j'avais à cœur de les +réduire entièrement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me +devenir funeste: je n'ai jamais oublié le propos de M. Henry, à cette +occasion. «Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que +l'on a bien fait.»</p> + +<p>Deux des plus intrépides <i>rouletiers</i>, les nommés <i>Gosnet</i> et <i>Doré</i>, +effrayés de mes efforts pour anéantir leur industrie, prirent tout à +coup le parti de se dévouer à la police, et en très peu de temps, ils me +procurèrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent +tous condamnés. Ils paraissaient zélés, je devais à leurs indications +quelques découvertes de la plus haute importance, et notamment celle de +plusieurs recéleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils +jouissaient d'une grande réputation de probité. Après des services de +cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je +sollicitai donc leur admission en qualité d'agents secrets, avec un +traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne<a name="page_0215" id="page_0215"></a> souhaitaient rien +de plus, disaient-ils, c'était à ces cent cinquante francs que se +bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux +mes futurs collègues, je leur témoignai une confiance presque sans +bornes: on va voir comment ils la justifièrent.</p> + +<p>Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits étaient +arrivés à Paris, où ils ne s'endormaient pas. Les déclarations +pleuvaient à la Préfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse +inconcevable, et il était d'autant plus difficile de les prendre sur le +fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expéditions +sur les routes qui avoisinent la capitale, ils étaient toujours armés +jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire +honneur; pour l'effectuer, j'étais prêt à affronter tous les périls, +lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'étais souvent entretenu à ce sujet, +me dit: «Écoute, Jules, si tu veux que nous ayons <i>marons</i> Mayer, Victor +<i>Marquet</i> et son frère, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher +chez nous, alors nous serons plus à même de sortir aux heures +convenables.» Je devais croire que Gosnet était de bonne foi; je +consentis à aller m'installer<a name="page_0216" id="page_0216"></a> momentanément dans le logement qu'il +occupait avec Doré, et bientôt nous commençâmes ensemble des +explorations nocturnes sur les routes que fréquentaient assez +habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrâmes +plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au +moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fûmes obligés de +les laisser passer. Nous avions déjà fait quelques-unes de ces +promenades sans résultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes +compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des +inquiétudes; il y avait dans leurs manières avec moi quelque chose de +contraint; peut-être se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais +tour. Je ne pouvais lire dans leur pensée, mais à tout hasard, je +n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'étais +muni à leur insu.</p> + +<p>Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un +d'eux, c'était Doré, se plaint tout à coup de coliques qui le font +horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aiguës, +il se tord, il se plie en deux; il est évident que dans cet état il ne +pourra marcher. Le partie est en conséquence<a name="page_0217" id="page_0217"></a> remise au lendemain, et +puisqu'il n'y a rien à faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors. +Peu d'instants après je m'éveille en sursaut, je crois avoir entendu +frapper à la porte; des coups redoublés me prouvent que je ne me suis +pas trompé. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas +probable, puisque personne ne connaît notre retraite. Cependant un de +mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne +s'élance pas moins de son lit; alors, à voix basse, je lui recommande +d'écouter, mais sans ouvrir; il se place près de la porte, Gosnet, +couché dans la chambre contiguë, ne bougeait pas. On continue de +frapper, et, par mesure de précaution, je me hâte de passer mon pantalon +et ma veste; Doré, après en avoir fait autant, retourne se mettre aux +aguets; mais tandis qu'il prête l'oreille, sa maîtresse me lance un coup +d'œil tellement expressif, que je n'ai pas de peine à l'interpréter; +je soulève mon matelas du côté des pieds, que vois-je? un énorme paquet +de fausses clefs et une pince. Tout est éclairci, j'ai deviné le +complot, et afin de le déjouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer +les clés dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis +m'approchant<a name="page_0218" id="page_0218"></a> de la porte, je vais écouter à mon tour; on cause tout +bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je +présume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Doré dans +la seconde pièce, et là je le préviens que je vais tâcher de savoir ce +que c'est.</p> + +<p>«Comme tu voudras, me dit-il.» On frappe de nouveau. Je demande qui est +là? «M. Gosnet, n'est-ce pas ici?» s'enquiert-on d'une voix doucereuse.</p> + +<p>—»M. Gosnet, c'est l'étage au-dessous, la pareille porte.</p> + +<p>—»Merci, excusez de vous avoir éveillé.</p> + +<p>—»Il n'y a pas de mal.»</p> + +<p>On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux +latrines, j'y précipite d'abord la pince, je me prépare à y jeter les +clefs, mais on entre derrière moi, et je reconnais un inspecteur, le +nommé <i>Spiquette</i>, attaché au cabinet du juge d'instruction: il me +reconnaît également. «Ah! me dit-il, c'est après vous qu'on cherche.</p> + +<p>«Après moi, et pourquoi?</p> + +<p>—»Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui +désire vous voir et vous parler.<a name="page_0219" id="page_0219"></a></p> + +<p>—»Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis à vous.</p> + +<p>—»Dépêchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.»</p> + +<p>J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est +pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux: +aussitôt il me donne lecture d'un mandat d'amener décerné contre moi, +ainsi que contre mes hôtes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le +vœu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus +exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'où le coup partait, surtout +lorsque <i>Spiquette</i>, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne +rien trouver, regarda d'une certaine façon <i>Gosnet</i>, qui avait l'air +tout stupéfait. Son désappointement ne m'échappa pas; je m'aperçus qu'il +était passablement contrarié; quant à moi, pleinement rassuré: +«Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de +se rendre intéressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a +trompé, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le +souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez +pas? Répondez donc à monsieur le juge.» Il ne pouvait<a name="page_0220" id="page_0220"></a> faire autrement +que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lèvres, et +il ne fallait pas être sorcier pour pénétrer le fonds de son ame.</p> + +<p>La perquisition terminée, on nous fit monter dans deux fiacres après +nous avoir garottés, et l'on nous conduisit au Palais, où nous fûmes +déposés dans une petite salle appelée la <i>Souricière</i>. Enfermé avec +Gosnet et Doré, je me gardai bien d'exprimer les soupçons que je formais +sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous +transfère, mes deux compagnons à la Force, et moi à Sainte-Pélagie. Je +ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais +dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui +d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'eût pas +négligé de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fâché. +J'écrivis sur-le-champ à M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on +avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine à le convaincre que +j'étais innocent, et deux jours après, je recouvrai ma liberté. Je +reparus à la préfecture avec les clefs si heureusement dérobées à toutes +les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir<a name="page_0221" id="page_0221"></a> échappé au péril, car +je m'étais trouvé à deux doigts de ma perte; sans la maîtresse de Doré +et sans ma présence d'esprit, nul doute que je ne fusse retombé sous la +juridiction des argousins... Porteur d'instruments à voleurs, j'étais +frappé par une nouvelle condamnation dont ma qualité d'évadé suppléait +les motifs, enfin j'étais ramené au bagne. M. Henry me réprimanda au +sujet d'une imprudence qui avait failli m'être si fatale. «Voyez, me +dit-il, où vous en seriez, si Gosnet et Doré avaient conduit cette +intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde à +vous, ne poussez pas trop loin le dévouement; surtout ne vous mettez +plus à la discrétion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis. +N'entreprenez rien sans y avoir mûrement réfléchi; avant de risquer une +démarche à l'avenir venez me consulter.» Je profitai de l'avis et je +m'en trouvai bien.</p> + +<p>Gosnet et Doré ne restèrent pas long-temps à la Force: à leur sortie, +j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je soupçonnais +leur perfidie: toutefois, pressé de prendre ma revanche pour une partie +que je n'avais pas perdue, je leur décochai un <i>mouton</i>, et ne<a name="page_0222" id="page_0222"></a> tardai +pas à apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves +étaient faciles à produire. Arrêtés et condamnés, ils eurent pendant +quatre ans le temps de penser à moi. Quand la sentence qui fixait leur +sort eut été rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque +je leur racontai comment j'avais connu et déjoué leurs projets, ils +pleurèrent de rage. Gosnet, ramené dans les prisons d'Auray, d'où il +s'était évadé, imagina un moyen de vengeance qui ne lui réussit pas: +feignant le repentir, il fit appeler un prêtre, et, sous le prétexte de +lui faire une confession générale, il lui avoua un bon nombre de vols, +dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, à qui ma +prétendue participation n'avait pas été confiée sous le sceau du secret, +adressa à la préfecture une note dans laquelle j'étais violemment +inculpé; mais les révélations de Gosnet n'eurent pas le résultat qu'il +s'en était promis.</p> + +<p>Ce fut l'arbitraire que l'on déployait contre les voleurs qui propagea +parmi eux la manie de s'entre-dénoncer, et les poussa, s'il est permis +de s'exprimer ainsi, au comble de la démoralisation. Auparavant, ils +formaient, au sein de la société, une société à part, qui ne comptait +ni<a name="page_0223" id="page_0223"></a> traîtres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit à les proscrire en +masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetèrent un +cri d'allarme qui légitimait tout expédient de salut, au détriment même +de l'ancienne loyauté: une fois que le lien qui unissait entre eux les +membres de la grande famille des larrons eut été rompu, chacun d'eux, +dans son intérêt privé, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades. +Aux approches des crises, qui coïncidaient toutes avec des époques +marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fête de l'Empereur, +ou toute autre solennité, il fallait voir comme les dénonciations +pleuvaient à la deuxième division. Pour échapper à ce que les agents +appelaient le <i>bel ordre</i>, c'est-à-dire l'ordre d'arrêter tous les +individus réputés voleurs, c'était à qui fournirait à la police le plus +d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui +s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lançant les mouchards sur +ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'était pas connu: aussi +ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que +dans ces battues générales, il était impossible qu'il ne se commît pas +une multitude d'abus; les plus révoltantes injustices restaient<a name="page_0224" id="page_0224"></a> souvent +sans réparation: de malheureux ouvriers qui, à l'expiration d'une simple +peine correctionelle, s'étaient remis au travail, et s'efforçaient par +leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passés, se +trouvaient enveloppés dans la mesure et confondus avec des voleurs de +profession; il n'y avait pas même pour eux possibilité de réclamer: +entassés au dépôt, le lendemain ils étaient amenés devant le terrible +Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire, +grand Dieu! «<i>Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?</i></p> + +<p>—»<i>Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et....</i></p> + +<p>—»<i>C'est assez, à un autre.</i></p> + +<p>—»<i>Mais Monsieur Limodin, je vous....</i></p> + +<p>—»<i>Paix! à un autre; c'est entendu, j'espère.</i>»</p> + +<p>Celui à qui l'on imposait silence allait alléguer en sa faveur les +meilleures raisons. Libéré depuis plusieurs années, il pouvait produire +des preuves de son honnêteté, faire attester par mille témoins qu'il +avait contracté des habitudes laborieuses, enfin, qu'il était +irréprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le +loisir<a name="page_0225" id="page_0225"></a> de l'entendre. «On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait +s'occuper de pareilles <i>babioles</i>.» Quelquefois, dans une matinée, cet +interrogateur brutal expédiait de la sorte jusqu'à cent personnes, +hommes ou femmes, qu'il dépêchait les uns à Bicêtre, les autres à +Saint-Lazare. Il était sans pitié; à ses yeux, rien ne pouvait racheter +un instant d'égarement: combien de pauvres diables sortis des voies du +crime n'y ont été rejetés que par lui! Plusieurs des victimes de cette +implacable sévérité se repentaient d'un amendement dont on ne leur +tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspération, de devenir des +brigands fieffés. «Que nous a servi d'être honnêtes, disaient +quelquefois ces infortunés? voyez comme on nous traite; autant vaudrait +être coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe +pas? A quoi bon nous avoir condamnés à temps, si l'on n'admet pas que +nous puissions nous corriger? C'était plus tôt fait de nous juger à +perpétuité ou à mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon +chemin, on nous empêche d'y rester.» J'ai entendu une multitude de +récriminations de ce genre, presque toujours elles étaient fondées. +«Voilà quatre ans que je suis sorti de <a name="page_0226" id="page_0226"></a>Sainte-Pélagie, disait devant +moi un de ces détenus; depuis ma libération j'ai toujours travaillé dans +la même boutique, ce qui prouve que je ne me dérangeais pas, et qu'on +était content de moi; eh bien! on m'a envoyé à Bicêtre sans que j'aie +commis de délit, et seulement parce que j'ai subi deux années de +prison.»</p> + +<p>Cette atroce tyrannie était sans doute ignorée du préfet, je me plais à +le croire; cependant c'était en son nom qu'elle s'exerçait. Avoués ou +secrets, les agents étaient alors des êtres bien redoutables, car leurs +rapports étaient reçus comme articles de foi; arrêtaient-ils un homme du +peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et +c'était toujours la formule, tout était dit, l'homme était écroué sans +rémission; c'était l'âge d'or des mouchards, puisque chacun de ces +attentats à la liberté individuelle leur valait une prime; à la vérité, +cette prime n'était pas forte, ils avaient un petit écu par capture, +mais pour un petit écu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de +danger à courir? Au surplus, si la somme était modique, ils visaient au +nombre, afin qu'elle fût souvent répétée: d'un autre côté, les voleurs +qui désiraient<a name="page_0227" id="page_0227"></a> acheter leur liberté par des services, dénonçaient +également, à tort et à travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils +fussent corrigés ou non; à ce prix, ils obtenaient de rester à Paris; +mais bientôt les détenus usant de représailles, ils allaient forcément +leur tenir compagnie.</p> + +<p>On ne se fait pas d'idée du nombre d'individus que les détentions +administratives ont précipités dans des récidives qu'ils auraient +évitées si l'on eût renoncé plutôt à cet abominable système de +persécution. Si on les eût laissés tranquilles, jamais ils ne se fussent +compromis; mais quelle que fût leur résolution, on les mettait dans la +nécessité de redevenir voleurs. Quelques libérés, c'était une exception, +obtenaient, à l'expiration de leur peine, de n'être pas envoyés <i>en +suspicion</i> à Bicêtre, mais alors même, on ne leur donnait aucune espèce +de papiers, de telle sorte qu'il leur était impossible de se procurer de +l'ouvrage; ceux-là avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se +résigne pas volontiers à un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et +volaient: le plus ordinairement, ils dénonçaient et volaient à la fois.</p> + +<p>Cette rage de mouchardise fit d'incroyables<a name="page_0228" id="page_0228"></a> progrès: les faits pour le +prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrassé que du +choix. Souvent, dans la disette des larcins à me signaler, les +dénonciateurs me révélaient, en les imputant à d'autres, des crimes qui +devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:</p> + +<p>Une nommée Bailly, ancienne voleuse, enfermée à Saint-Lazare, me fait +appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprès d'elle, et +elle me déclare que si je m'engage à la faire mettre en liberté, elle +m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction. +J'accepte le marché; et les détails qu'elle me communique sont si +précis, que déjà je crois n'avoir plus qu'à tenir ma promesse. +Cependant, en réfléchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a +rapportées, je m'étonne qu'elle ait pu en être instruite aussi +parfaitement. Elle m'avait désigné les personnes volées; l'une d'elles +était un sieur Frédéric, <i>rue Saint-Honoré, passage Virginie</i>. Je vais +d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends, +j'acquiers la certitude que la révélatrice est seule l'auteur du vol +commis au préjudice de ce traiteur: je poursuis mon enquête, et partout<a name="page_0229" id="page_0229"></a> +c'est son signalement que l'on me donne.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de procéder à la vérification. Les plaignants +sont introduits à Saint-Lazare, et là, sans être vus de la fille Bailly, +que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent +parfaitement: une confrontation légale s'en suivit, et la fille Bailly, +accablée par l'évidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de +réclusion. Elle eut tout le temps de dire son <i>meâ culpâ</i>. Cette femme +avait accusé de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une +moralité suspecte aurait pu faire élever des présomptions. Une autre +voleuse, surnommée <i>la Belle Bouchère</i>, m'ayant fait des révélations de +même nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse +qu'elle.</p> + +<p>Un nommé Ouasse, dont le père devait plus tard être impliqué dans le +procès de l'épicier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs +d'un vol avec effraction, commis la veille, rue +Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un débitant de tabac. Je me transporte +sur les lieux, je m'informe, et bientôt j'acquiers la preuve +incontestable que Ouasse, récemment libéré, n'est pas étranger au crime. +Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien,<a name="page_0230" id="page_0230"></a> qu'il +est arrêté comme complice, et condamné à la réclusion. Cette mésaventure +aurait dû le corriger de la manie de dénoncer, mais voulant à tout prix +être mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses +déclarations mensongères, qui lui valurent deux ou trois ans de prison. +J'ai déjà dit que les voleurs ne gardent pas rancune: à peine sorti, +Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner +avis. Je fais vérifier d'après son indication, le vol était réel. Mais +le croirait-on? le voleur était Ouasse; atteint et convaincu, il fut +condamné de nouveau. Pendant sa détention, ce misérable ayant appris +l'arrestation de son père, se hâta de m'adresser des révélations à +l'appui de l'accusation dirigée contre ce dernier; mon devoir était de +les transmettre à l'autorité, je le fis, mais ce ne fut pas sans +éprouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils +dénaturé.</p> + +<p>Dans mon emploi, c'eût été me priver d'un moyen de police des plus +efficaces, que de rompre en visière avec les voleurs; aussi, ne me +suis-je jamais entièrement isolé d'eux: tout en leur faisant la chasse, +je paraissais encore prendre intérêt à leur sort. Étais-je chien ou +loup? Tel<a name="page_0231" id="page_0231"></a> était le doute qu'il me convenait de laisser dans leur +esprit; et ce doute, si favorable à la calomnie, toutes les fois que +l'on m'a imputé une connivence, qui dans la réalité n'existait pas, n'a +jamais bien été éclairci pour eux. Voilà pourquoi les voleurs se sont +rendus en quelques sorte les artisans de l'espèce de renommée que je me +suis acquise; ils imaginaient que j'étais ouvertement leur ennemi, mais +qu'intérieurement je ne demandais pas mieux que de les protéger; +quelquefois ils allaient jusqu'à me plaindre d'être obligé de faire un +métier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mêmes +à le faire.</p> + +<p>Parmi les voleurs de profession, il en était bien peu qui ne +regardassent comme un bonheur d'être consulté par la police pour un +renseignement, ou employés pour un coup de main; presque tous se +seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zèle, dans la +persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunité entière, du +moins quelques ménagements. Ceux qui redoutaient le plus son action +étaient presque toujours les plus disposés à la servir. Je me rappelle à +ce sujet l'aventure d'un forçat libéré, le nommé Boucher, dit cadet +Poignon. Il y avait<a name="page_0232" id="page_0232"></a> plus de trois semaines que j'étais à sa recherche, +quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue +Saint-Antoine, à l'enseigne du <i>Bras d'Or</i>. J'étais seul, et il était en +nombreuse compagnie: tenter de le saisir <i>ex abrupto</i>, c'eût été +m'exposer à le manquer, car il pouvait se faire qu'il voulût se défendre +et qu'il fût soutenu. Boucher avait été agent de police, je l'avais +connu dans cet emploi, et même nous étions assez bien ensemble: il me +vient dans l'idée de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup à ma +manière. J'entre au cabaret, et allant droit à la table où il est assis, +je lui tends la main, en lui disant: «Bonjour, mon ami Cadet.</p> + +<p>—»Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffraîchir, demande un verre ou +prends le mien.</p> + +<p>—»Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah ça! je +voudrais bien te dire un mot en particulier.</p> + +<p>—»Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.»</p> + +<p>Il se lève et je le prends sous le bras; «Tu te souviens, lui dis-je, du +petit matelot, qui était de ta chaîne.</p> + +<p>—»Oui, oui, un petit gros court, qui était du deuxième cordon, n'est-ce +pas?<a name="page_0233" id="page_0233"></a></p> + +<p>—»C'est ça tout juste, du moins je le pense; le reconnaîtrais-tu?</p> + +<p>—»Ce serait mon père que je ne le connaîtrais pas mieux; il me semble +encore le voir sur le banc treize; faire des <i>patarasses</i> (bourrelets +pour garantir les jambes) pour les fagots (<i>forçats</i>).</p> + +<p>—»Je viens d'arrêter un particulier, j'ai bien idée que c'est lui, mais +je n'en suis pas sûr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et +comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, ça +se rencontre bien; v'là Cadet, il pourra me dire si je me suis trompé.</p> + +<p>—»Je suis tout prêt, mon garçon, si ça peut t'obliger; mais avant de +partir, nous allons boire un coup (s'adressant à ses camarades), mes +amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis +t'à vous.»</p> + +<p>Nous partons, arrivés à la porte du poste, la politesse exige que je le +laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond +de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain +l'individu dont je lui ai parlé: «Hé! me dit-il, d'où qu'il est ce +<i>fagot</i>, que je le <i>remouche</i> (le considère)?» J'étais alors près de<a name="page_0234" id="page_0234"></a> la +porte, j'aperçois, incrusté dans le mur, un débris de miroir, tel qu'il +s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodité des +fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le +débris réflecteur: «Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut +regarder.» Il regarde, et se tournant de mon côté: «Ah! ça, Jules, tu +blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrêté, où +qu'il est l'arrêté?</p> + +<p>—»Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrêté que toi: tiens, voilà le +mandat qui te concerne.</p> + +<p>—»Ah! pour ça, c'est un vrai tour de gueusard!</p> + +<p>—»Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.</p> + +<p>—»Au plus malin, tant que tu voudras, ça ne te portera pas bonheur, de +monter des coups à de bons enfants.»</p> + +<p>Lorsque la voie pour arriver à une découverte importante était hérissée +de difficultés, les voleuses m'étaient peut-être d'un plus grand secours +que les voleurs. En général, les femmes ont des moyens de s'insinuer +qui, dans les explorations de police, les rendent bien supérieures<a name="page_0235" id="page_0235"></a> aux +hommes; alliant le tact à la finesse, elles sont en outre douées d'une +persévérance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de +défiance, et peuvent s'introduire partout sans éveiller les soupçons; +elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les +domestiques et les portières; elles s'entendent fort bien à établir des +rapports et à bavarder sans être indiscrètes; communicatives en +apparence, alors même qu'elles sont le plus sur la réserve, elles +excellent à provoquer les confidences. Enfin, à la force près, elles ont +au plus haut degré toutes les qualités qui constituent l'aptitude à la +mouchardise; et, lorsqu'elles sont dévouées, la police ne saurait avoir +de meilleurs agents.</p> + +<p>M. Henry, qui était un homme habile, les employa souvent dans les +affaires les plus épineuses, et rarement il n'a pas eu à se louer de +leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu +recours au ministère des mouchardes; presque toujours j'ai été satisfait +de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des êtres +profondément pervertis, et plus perfides peut-être que les mouchards, +avec elles, pour ne pas être trompé, j'avais besoin d'être constamment +sur mes gardes.<a name="page_0236" id="page_0236"></a> Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours +croire au zèle dont elles font parade.</p> + +<p>J'avais obtenu la liberté de deux voleuses en renom, à la condition +qu'elles serviraient fidèlement la police. Elles avaient antérieurement +donné des preuves de leur savoir-faire, mais, employées sans traitement, +et obligées de se livrer au vol pour subsister, elles s'étaient fait +reprendre en flagrant délit: la peine qu'elles subissaient pour ces +nouveaux méfaits fut celle dont j'abrégeai la durée. <i>Sophie</i> Lambert et +la fille <i>Domer</i>, surnommée <i>la belle Lise</i>, furent dès lors en relation +directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles étaient +certaines de procurer à la police l'arrestation du nommé <i>Tominot</i>, +homme dangereux, que l'on avait long-temps recherché; elles venaient +assuraient-elles, de déjeûner avec lui, et il devait dans la soirée les +rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute +autre circonstance, j'aurais pu être dupe de la supercherie de ces +femmes; mais Tominot avait été arrêté par moi la veille, et il était +assez difficile qu'elles eussent déjeûné avec lui. Je voulus savoir +néanmoins jusqu'où elles pousseraient l'imposture, et je promis de les +accompagner à leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le +pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendîmes jusqu'à dix heures; +enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa près du garçon de cave, +s'il n'était pas venu un monsieur les demander.</p> + +<p>—»Celui avec qui vous avez déjeûné, répondit le garçon? il est venu un +peu avant la brune, il m'a chargé de vous dire qu'il ne pourrait pas se +trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.»</p> + +<p>Je ne doutai pas que le garçon ne fût un compère à qui l'on avait fait +la leçon, mais je feignis de ne point concevoir de soupçon, et me +résignai à voir combien de temps ces dames me promèneraient. Pendant une +semaine entière, elles me conduisirent tantôt dans un endroit, tantôt +dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous +ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je +vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allèguent de +si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fâcher; je me montre au +contraire très satisfait des démarches qu'elles ont faites, et pour leur +témoigner combien je suis content d'elles, j'offre<a name="page_0238" id="page_0238"></a> de les régaler d'un +gâteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer +au <i>Petit Broc</i>, rue de la <i>Verrerie</i>. Nous tirons la fève; la royauté +écheoit à Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit, +on rit, et quand approche le moment de se séparer, on propose de mettre +le comble à cette gaieté par quelques coups d'eau-de-vie; mais de +l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour +des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre +d'un breuvage indigne d'elle. A cette époque, j'étais établi +distillateur près du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller +chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute +d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je +pars, et deux minutes après, je reparais avec une demi-bouteille de +Coignac, qui fut vidée en un clin-d'œil. La chopine se trouvant à +sec: «Ah çà! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je à mes deux +commères, il s'agit de me rendre un service.</p> + +<p>—»Deux, mon ami Jules, s'écria Sophie, voyons, parle.</p> + +<p>—»Eh bien! voilà ce que c'est. Un de mes<a name="page_0239" id="page_0239"></a> agents viennent d'arrêter +deux voleuses; on présume qu'elles ont chez elles une grande quantité +d'objets volés, mais pour faire perquisition, il faudrait connaître leur +domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au +poste du marché Saint-Jean, si vous y alliez, vous tâcheriez de leur +arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer +les vers du nez: ça vous sera bien aisé, vous qui êtes des malignes.</p> + +<p>—»Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous +acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter à +nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te +faire plaisir, du moins moi.</p> + +<p>—»Et moi, donc, reprit <i>la belle Lise</i>.</p> + +<p>—»En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous +reconnaisse.» J'écris un billet que je cachète; je le leur remets et +nous sortons ensemble; à peu de distance du marché Saint-Jean, nous nous +séparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne +se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la première, elle +présente le billet, le sergent le lit: «C'est bien,<a name="page_0240" id="page_0240"></a> vous voici toutes +deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames à +la préfecture.» Ce commandement était fait en vertu d'un ordre que +j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la +goutte, il était ainsi conçu: «Monsieur le chef du poste fera conduire +sous sûre et bonne escorte, à la préfecture de police, les nommées +<i>Sophie Lambert</i> et <i>Lise Domer</i>, arrêtées par les ordres de M. le +Préfet.»</p> + +<p>Ces dames durent alors faire de singulières réflexions; sans doute +qu'elles devinèrent que je m'étais lassé d'être leur jouet. Quoi qu'il +en soit, j'allai les voir le lendemain au dépôt, et leur demandai +comment elles avaient trouvé le tour.</p> + +<p>«Pas mal, répondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas volé; puis +s'adressant à Lise, aussi c'est ta faute à toi, pourquoi vas-tu chercher +un homme qui est enfoncé.</p> + +<p>—»Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et +puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu'à le +bercer.</p> + +<p>—»Tout ça est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous +serons à Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?<a name="page_0241" id="page_0241"></a></p> + +<p>—»Six mois au moins.</p> + +<p>—»Ce n'est que ça! s'écrièrent-elles ensemble.</p> + +<p>—»Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientôt passé, +un coup qu'on est là. Enfin, mon doux bénin Jésus, à la volonté du +préfet!»</p> + +<p>Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès +qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de +nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une +particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus +ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put +jamais prendre sur elle de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de +dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait +pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les +prisons.</p> + +<p>Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et +condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les +hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas +plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en +expédients pour<a name="page_0242" id="page_0242"></a> échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle +faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'œil: +apercevait-elle une clé sur quelque porte, elle la faisait tourner sans +bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne +qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil, +Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres, +bijoux, argent, tout passait dans sa <i>gibecière</i>, c'était le nom qu'elle +donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que +Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des +excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveillait-il pendant +qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle courait à son lit, et le +pressant dans ses bras. «Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc +que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment, +ce n'est pas ici le nº 17? je croyais être chez mon amant.»</p> + +<p>Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à +coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode: il fait un +mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais +l'employé est entreprenant,<a name="page_0243" id="page_0243"></a> il veut profiter de la prétendue méprise; +si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte, +peut trahir le but de la visite..., si elle cède, le péril est encore +plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des +plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un +mensonge, elle tourne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet +d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre +et six couverts.</p> + +<p>Cette créature était une intrépide: deux fois elle donna tête baissée +dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de +l'attirer dans le piége: il n'y avait plus de surveillance à laquelle +elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes. +Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en +flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.</p> + +<p>Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du +Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie: elle m'aborde +avec aisance. «Bonjour, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage que tu +vas enfoncer quelque ami?</p> + +<p>—»Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est<a name="page_0244" id="page_0244"></a> que ce n'est pas toi; +mais où vas-tu toi-même?</p> + +<p>—»Je pars pour Corbeil, où je vais voir ma sœur qui doit me placer +dans une maison. Je suis lasse de manger du <i>collége</i> (de la prison), je +<i>rengrâcie</i> (je m'amende), veux-tu boire la goutte?</p> + +<p>—»Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson chez <i>Leprêtre</i>, à six +sols.</p> + +<p>—»Allons, je te laisse faire, mais dépêchons-nous, que je ne manque pas +la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue +Dauphine.</p> + +<p>—»Impossible, j'ai affaire à <i>La Chapelle</i>, je suis déjà en retard, +tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.»</p> + +<p>Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou +trois paroles, et je lui dis <i>adieu</i>.</p> + +<p>—«Adieu? Jules, bonne réussite!»</p> + +<p>Tandis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours +me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de là, je la vois filer sur +le Pont-au-Change, elle marche à grands pas et regarde à chaque instant +derrière elle; il est certain qu'elle craint d'être suivi, j'en conclus +qu'il serait à propos de la suivre; je<a name="page_0245" id="page_0245"></a> gagne donc le pont Notre-Dame, +et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne +pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre +effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son +départ n'est qu'une fable imaginée pour me tromper sur le but de son +apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa +sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer, +je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit +adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous +devions stationner: bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je +l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte +cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle +enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs +maisons garnies, mais à son allure, il est aisé de reconnaître que +l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le +même quartier..., j'en tire la conséquence naturelle qu'elle a +manœuvré sans succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est +pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe, +elle entre dans l'allée d'une fruitière,<a name="page_0246" id="page_0246"></a> et un instant après, elle +reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle en +avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller très vîte; elle +fut bientôt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des +Mâçons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui +communique de la rue de la Harpe à la rue des Mâçons; c'est là qu'après +avoir mis pied à terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive à la +hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon +aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si +grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se +remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même, «Tu vois, me +dit-elle, une femme en colère; ma blanchisseuse qui devait m'apporter +mon linge à la diligence, m'a manqué de parole, je viens de lui retirer, +et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empêché de +partir.</p> + +<p>—»C'est comme moi, en allant à la Chapelle, j'ai rencontré quelqu'un +qui m'a dit que mon homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y +amène.</p> + +<p>—»Tant mieux; si tu veux m'attendre,<a name="page_0247" id="page_0247"></a> je vais à deux pas porter mon +panier, et nous mangerons une côtelette.</p> + +<p>—»Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?»</p> + +<p>Sophie et moi nous restons stupéfaits: des cris aigus s'échappent du +panier, je lève le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de +deux à trois mois, dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un +mort.</p> + +<p>«Eh bien! dis-je à Sophie, le poupon est sans doute à toi? Pourrais-tu +me dire de quel sexe il est?»</p> + +<p>—»Allons! me voilà encore enfoncée; je me souviendrai de celle-là; et +si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai répondre: rien, +presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du +linge, j'y regarderai.</p> + +<p>—»Et ce parapluie, en est-il?</p> + +<p>—»Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me +mettre à couvert, ça n'a pas empêché; quand la chance y est, on a beau +faire....»</p> + +<p>Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le +bureau était dans le voisinage. Le parapluie fut gardé comme pièce<a name="page_0248" id="page_0248"></a> de +conviction, quant à l'enfant qu'elle avait enlevé à son insu, on le +rendit immédiatement à sa mère. La voleuse en eut pour ses cinq ans de +prison. C'était, je crois, la cinquième ou sixième condamnation qu'elle +subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne +serais pas surpris qu'elle fût toujours à Saint-Lazare. Sophie ne voyait +rien que de très naturel au métier qu'elle faisait, et la répression, +lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, était pour elle un accident tout comme +un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de là, elle était en +quelque sorte sa sphère; Sophie y avait contracté ces goûts plus que +bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les +verroux, les occasions de s'abandonner à ses honteuses dépravations +étaient plus fréquentes; ce n'était pas, comme on le voit, sans motifs +qu'elle prisait si peu la liberté. Était-elle arrêtée, l'événement lui +causait bien quelque peine, mais ce n'était qu'une impression passagère, +et elle se consolait bientôt par la perspective des mœurs qui lui +plaisaient. C'était un bien étrange caractère que celui de cette femme; +que l'on en juge: une nommée <i>Gillion</i>, avec qui elle vivait dans une +coupable intimité, est<a name="page_0249" id="page_0249"></a> prise en commettant un vol; Sophie, qui +l'assistait, parvient à s'échapper, elle n'a plus rien à craindre, mais +ne pouvant supporter d'être séparée de son amie, elle se fait dénoncer, +et n'est contente qu'au moment où l'on lui lit l'arrêt qui va encore les +réunir pour deux ans. La plupart des créatures de cette espèce se font +un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un délit +qu'elles avaient commis seules, accuser de complicité une camarade, et +celle-ci, quoique innocente, se faire un mérite de se résigner à la +condamnation.<a name="page_0250" id="page_0250"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Nos amis les ennemis.—Le bijoutier et le curé.—L'honnête +homme.—La cachette et la cassette.—Une bénédiction du ciel et le +doigt de Dieu.—Fatale nouvelle.—Nous sommes ruinés.—L'amour du +prochain.—Les Cosaques sont innocents.—100,000 francs, 50,000 +francs, 10,000 francs, ou la récompense au rabais.—Le faux +soldat.—L'entorse de commande.—La tonnelière de Livry.—La petite +réputation locale.—Je suis juif.—Mon pélerinage avec la +religieuse de Dourdans.—Le phénix des femmes.—Ma métamorphose en +domestique allemand.—Mon arrestation.—Je suis incarcéré.—Le +hâcheur de paille.—Mon entrée en prison.—Les étrangers ont des +amis partout.—Le rat d'église.—L'habit viande.—Les boutons de ma +redingotte.—Ce qu'entend toujours un ivrogne.—Mon histoire.—La +bataille de Montereau.—J'ai volé mon maître.—Projets +d'évasion.—Voyage en Allemagne.—La poule noire.—Confidence au +procureur du roi.—Mon extraction.—Ma fuite avec un compagnon +d'infortune.—Cent mille écus de diamants.—Le <i>minimum</i>.</p></div> + +<p>Peu de temps avant la première invasion, M. Sénard, l'un des plus riches +bijoutiers du Palais-Royal, étant allé voir son ami le curé de Livry, le +trouva dans ces perplexités que causaient<a name="page_0251" id="page_0251"></a> alors généralement l'approche +de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire à la rapacité +de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son +petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût +avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir +les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme +la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait +livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce +qu'il y avait de précieux dans sa boutique. Il fut convenu que les +richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le +même trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin, +c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh! pour celui-là, +on peut avoir en lui toute espèce de confiance: un liard qui ne serait +pas à lui, il ne le détournerait pas; depuis trente ans, en sa qualité +de tonnelier, il avait le privilége exclusif de mettre en bouteilles les +vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguillier, +sacristain, sommelier, sonneur, <i>factotum</i> de l'église et dévoué à son +desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il +avait toutes les qualités<a name="page_0252" id="page_0252"></a> d'un excellent serviteur, sans compter la +discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi +grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur +Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec +beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait +préserver; six pieds de terre furent jetés sur les espèces du curé, +auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent +mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse +comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au +diable que depuis la création il n'avait pas été remué. «Ce brave +Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant les mains, il nous a arrangé +cela à merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin, +si vous trouvez celle-là.» Au bout de quelques jours, les armées +coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz, +de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les +couleurs, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces +hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font +partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leur<a name="page_0253" id="page_0253"></a> paie +tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la +superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne +pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils font +une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur +révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes +qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre +en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide +qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus +de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sûr +qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la +cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le +soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il +se couchait.</p> + +<p>Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans +l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet. M. +Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des +actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le +repos de ses diamants. Persuadé que ses vœux<a name="page_0254" id="page_0254"></a> seraient exaucés, dans +sa sécurité croissante il commençait à dormir sur l'une et l'autre +oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus +mort que vif, accourt chez le curé: «Ah! monsieur, je n'en puis plus.</p> + +<p>—»Qu'avez-vous donc, Moiselet?</p> + +<p>—»Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le curé, ça m'a porté +un coup, j'en suis encore saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les +veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.</p> + +<p>—»Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.</p> + +<p>—»La cachette.....</p> + +<p>—»Miséricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la +guerre est un terrible fléau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite, +mes souliers et mon chapeau.</p> + +<p>—»Mais, monsieur, vous n'avez pas déjeûné.</p> + +<p>—»Oh! il s'agit bien de déjeûner.</p> + +<p>—»Vous savez que quand vous sortez à jeun vous avez des +tiraillements....</p> + +<p>—»Mes souliers, te dis-je.</p> + +<p>—»Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.<a name="page_0255" id="page_0255"></a></p> + +<p>—«Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous +sommes ruinés.</p> + +<p>—«Nous sommes ruinés.... Jésus-Maria! mon doux Sauveur! est-il +possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.»</p> + +<p>Pendant que le curé s'accommodait à la hâte, et qu'impatient par la +difficulté de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez +vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le récit de ce +qu'il avait vu: «En êtes-vous bien sûr? lui dit le curé, peut-être +n'ont-ils pas tout pris.</p> + +<p>—»Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le cœur d'y +regarder.»</p> + +<p>Ils se dirigèrent ensemble vers la vieille grange, où ils reconnurent +que l'enlèvement était complet. En contemplant l'étendue de son malheur, +le curé faillit tomber à la renverse, Moiselet de son côté était dans un +état à faire pitié, le cher homme s'affligeait plus encore que si la +perte lui eût été personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses +gémissements. Ceci était l'effet de l'amour du prochain. M. Sénard ne se +doutait guère qu'à Livry, la désolation était si grande. Quel désespoir +quand il reçut la nouvelle de l'événement! A Paris, la police est la<a name="page_0256" id="page_0256"></a> +providence des gens qui ont perdu. La première idée de M. Sénard, et la +plus naturelle, fut que le vol dont il avait à se plaindre était le fait +des Cosaques; dans cette hypothèse, la police n'y pouvait pas +grand'chose, mais M. Sénard ne s'avisa-t-il pas de soupçonner que les +Cosaques étaient innocents; et par un certain lundi que j'étais dans le +cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et +vifs, qu'au premier aspect on peut juger intéressés et défiants: c'était +M. Sénard, il expose assez brièvement sa mésaventure, et finit par une +conclusion qui n'était pas trop favorable à Moiselet. M. Henry pensa +comme lui que ce dernier devait être l'auteur de la soustraction, et je +fus de l'avis de M. Henry. «C'est très bien, observa celui-ci, mais +notre opinion n'est fondée que sur des conjectures, et si Moiselet ne +fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.</p> + +<p>—»Impossible? s'écria M. Sénard, que vais-je devenir? Mais non, je +n'aurai pas en vain imploré votre secours, ne savez-vous pas tout, ne +pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres +diamants, je donnerais tout à l'heure cent mille francs pour les +recouvrer.<a name="page_0257" id="page_0257"></a></p> + +<p>—»Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses +précautions, nous ne saurions rien.</p> + +<p>—»Ah! monsieur, vous me désespérez, reprit le bijoutier, en pleurant à +chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille +écus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin; +je vous en conjure, ayez pitié de moi.</p> + +<p>—»Ayez pitié, cela vous est bien aisé à dire; cependant, si votre homme +n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par +quelque agent adroit, peut-être viendrons-nous à bout de lui arracher +son secret.</p> + +<p>—»Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas à +l'argent; cinquante mille francs seront la récompense du succès.</p> + +<p>—»Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—»L'affaire est épineuse, répondis-je à M. Henry, mais si je m'en +chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir à mon honneur.</p> + +<p>—»Ah! me dit M. Sénard en me pressant affectueusement la main, vous me +rendez la vie; n'épargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites +toutes les dépenses nécessaires<a name="page_0258" id="page_0258"></a> pour arriver à un heureux résultat, ma +bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me coûtera. Comment! vous +croyez réussir?</p> + +<p>—»Oui, monsieur, je le crois.</p> + +<p>—»Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs +pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lâché, je ne m'en +dédis pas.»</p> + +<p>Malgré les rabais successifs de M. Sénard, à mesure que la découverte +lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce +qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait +qu'une plainte eût été portée: M. Sénard ainsi que le curé, se rendirent +en conséquence à Pontoise, et par suite de leur déclaration, le délit +ayant été constaté, Moiselet fut arrêté et interrogé. On le prit par +tous les bouts pour le déterminer à s'avouer coupable, mais il persista +à se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prévention +allait s'évanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il était +possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revêtu de +l'uniforme militaire et le bras gauche en écharpe, s'introduit avec un +billet de logement chez la femme de Moiselet; il est censé sortir de +l'hôpital et ne<a name="page_0259" id="page_0259"></a> devoir faire à Livry qu'un séjour de quarante-huit +heures, mais, peu d'instants après son arrivée, il fait une chute, et +une entorse de commande vient tout à coup le mettre hors d'état de +continuer sa route. Dès lors, il lui devient indispensable de s'arrêter, +et le maire décide qu'il sera l'hôte de la tonnelière jusqu'à nouvel +ordre.</p> + +<p>Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses réjouies à qui il ne +déplaît pas de vivre sous le même toit qu'un conscrit blessé; elle prend +assez gaîment son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat près +d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et +comme elle n'a pas atteint sa trente-sixième année, elle est encore dans +l'âge où une femme ne dédaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout, +les mauvaises langues reprochent à madame Moiselet de n'aimer pas le vin +bu, c'est sa petite réputation locale! Le prétendu soldat ne manque pas +de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord +il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grâces de +sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il défait +les courroies d'une ceinture passablement garnie.</p> + +<p>La tonnelière est charmée de tant de prévenances;<a name="page_0260" id="page_0260"></a> le soldat sait +écrire, il devient son secrétaire, mais les lettres qu'elle adresse à +son cher époux sont de nature à ne pas le compromettre; pas la moindre +expression à double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec +l'innocence. Le secrétaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le +compte du détenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de +cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame +est trop renardée pour être dupe de ce langage; constamment sur le +qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans +ses démarches. Enfin, après une expérience de quelques jours, il m'est +démontré que mon agent, malgré son habileté, ne retirera aucun fruit de +sa mission. Je me propose alors de manœuvrer en personne, et déguisé +en marchand colporteur, je me mets à parcourir les environs de Livry. +J'étais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie, +etc., etc., et j'acceptais en échange, de l'or, de l'argent, des +pierreries, enfin tout ce qui m'était offert. Une ancienne voleuse, qui +connaissait les localités, m'accompagnait dans ma tournée, c'était la +veuve d'un fameux voleur, <i>Germain Boudier</i>, dit le <i>père Latuile</i>, qui, +après avoir<a name="page_0261" id="page_0261"></a> subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir à +Sainte-Pélagie: elle-même avait été retenue seize ans dans les prisons +de Dourdans, où les apparences de modestie et de dévotion qu'elle +affichait l'avaient fait surnommer <i>la Religieuse</i>. Personne n'était +plus habile à moucharder les femmes, ou à les tenter par l'appât des +colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au +suprême degré. Je me flattais que madame Moiselet, séduite par son +éloquence et par nos marchandises, se laisserait aller à mettre en +dehors les écus du curé, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire +même le calice ou la patène, dans le cas où le troc serait de son goût; +mon calcul fut mis en défaut, la tonnelière n'était pas pressée de +jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet était +le Phénix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune +épreuve à laquelle elle ne résistât, convaincu que je perdrais mon temps +à faire sur elle un nouvel essai de mes stratagèmes, je songeai à ne +plus expérimenter que sur son mari. Bientôt, le juif colporteur fut +métamorphosé en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je +commençai à rôder aux alentours de Pontoise, dans<a name="page_0262" id="page_0262"></a> le dessein de me +faire arrêter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les éviter, +si bien qu'à la première rencontre, ils supposèrent que je ne les +cherchais pas, et me sommèrent de leur exhiber mes papiers. On se doute +bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnèrent de marcher avec +eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au +baragouin par lequel je répondais à ses questions, désira connaître le +fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut +immédiatement faite en sa présence. Elles contenaient passablement +d'argent et quelques objets dont on devait s'étonner que je fusse +possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument +savoir d'où proviennent les objets et l'argent, je l'envoie paître en +proférant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionnés, et lui, +pour m'apprendre à être plus poli une autre fois m'envoie en prison.</p> + +<p>Me voici sous les verroux; au moment de mon arrivée, les prisonniers +étaient en récréation dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et +me présente en ces termes: «Je vous amène un hacheur de paille, tâchez +de le comprendre, si vous pouvez.» Aussitôt on s'empresse autour<a name="page_0263" id="page_0263"></a> de +moi, et je suis accueilli par une salve de <i>Landsman</i> et de <i>Meiner</i> à +n'en plus finir. Pendant cette réception, je cherchais des yeux le +tonnelier de Livry, il me parut que ce devait être une sorte de paysan +demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'étaient +adressés, avait prononcé le <i>Landsman</i> de ce ton doucereux, que +contractent presque toujours les rats d'église qui ont l'habitude de +vivre des miettes de l'autel. Celui-là n'était pas trop gras, tant s'en +fallait, mais on voyait que c'était sa constitution, et à part sa +maigreur, il était resplendissant de santé: il avait le cerveau étroit, +de petits yeux bruns à fleur de tête, une bouche énorme, et bien qu'en +détaillant ses traits, on pût en remarquer quelques-uns de fort mauvais +augure, de l'ensemble résultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir +à un diable les portes du paradis; ajoutez, pour compléter le portrait, +que dans son costume le personnage était au moins en arrière de quatre +ou cinq générations, circonstance qui, dans un pays ou les Gérontes sont +en possession de faire les réputations de probité, établit toujours une +présomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais +que Moiselet devait être au fait de ce raffinement<a name="page_0264" id="page_0264"></a> du coquin, qui, pour +se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des +vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres +signes plus caractéristiques, une paire de lunettes campées sur un nez +superbe, de larges boutons attachés sur un habit noisette de nuance +claire et de forme carrée, une culotte courte, un chapeau à trois cornes +vieux style, et des bas chinés auraient eu le privilége d'attirer mon +attention. La mise et la figure se trouvant réunies, j'avais bien des +motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. «Mossiè, +Mossiè,» dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait +avoir reconnu Moiselet. «Écoute Mossiè <i>hapit fiante</i>» (ignorant son +nom, je le désignais ainsi parce que son habit était presque couleur de +chair). «Sacreminte, tertaiffle, langue à moi pas tourne: goute +françons, moi misérâple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt, +schwardz vind.» J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me +comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui +parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte étaient des +pièces de vingt francs, j'en donne une à mon homme, il demande qu'on<a name="page_0265" id="page_0265"></a> +nous apporte du vin, et bientôt après j'entends un porte-clefs, crier: +«<i>Père Moiselet, je vous en ai monté deux bouteilles.</i>» <i>L'habit viande</i> +est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons à +boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne +procédions que par couple. Moiselet, en sa qualité de chantre, de +tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que +bavard, il entonne à faire plaisir, et ne décesse pas de parler en +baragouinant comme moi: «<i>Moi, aimer beaucoup les Hâllemâgne, me +disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique.</i>» Et le geolier +étant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi à +côté du sien.</p> + +<p>«Pour vous contente kinserlique?</p> + +<p>—»Moi contente tu te même.</p> + +<p>—»Pour vous beaucoup trinque.</p> + +<p>—»Moi trinque tuchur.</p> + +<p>—»Toujours trinque! ah bonne camarade;» et il fait encore venir du vin.</p> + +<p>La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce +régime, je feins de me trouver étourdi. Moiselet, pour me remettre, me<a name="page_0266" id="page_0266"></a> +fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres +d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel +ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire... +L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le +croit. Cependant je le vis très distinctement, à plusieurs reprises, +remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain +à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il +me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce +qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent +compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvais plus me quitter; +j'achevai avec lui la pièce de vingt francs, et j'en entamai une de +quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à +sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. «Pour vous bouton, +encore? me dit-il, avec un ton d'anxiété des plus comiques.» Je lui +montre une nouvelle pièce. «Ah! vous encore gros bouton, s'écrie-t-il en +sautant de joie.»</p> + +<p>Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force +de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle<a name="page_0267" id="page_0267"></a> ma +langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos +peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire; celle que +je lui fabriquai était appropriée au genre de confiance que je +souhaitais lui inspirer. «Pour moi venir France avec maître à moi, moi +l'y être tomestique. Maître à moi, maréchal Autriche, Autriche peaucoup +l'or en son famile; maître à moi l'y être michante, michante encore plis +que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne; +maître à moi, emporté mon personne avec régiment en Montreau..... +Montreau...., ô Jésus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte +capout maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, poum, poum, Prisse, +Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine, +chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à moi dans le hâfre-sac, +sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserâple; moi quitte maître, moi +tu de suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui +prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi +appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où lé +harpre i tuche lé<a name="page_0268" id="page_0268"></a> harpre, moi affre créssé, et mettre hâfre-sac pas +fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hâfre-sac, et moi riche; +maîtresse à moi riche, père à moi riche, tu le monte riche.» Bien que la +narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit +sans se méprendre sur le fait: il vit très bien que pendant la bataille +de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et +que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna +pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son +affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en +moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès +lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient +passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en +donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui +vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda +s'il y avait du bon vin dans le pays.</p> + +<p>«Ia, ia, lui répondis-je, pon fin et charmante mamesselle.</p> + +<p>—»Charmante mamesselle aussi?</p> + +<p>—»Ia, ia.<a name="page_0269" id="page_0269"></a></p> + +<p>—»Landsman, vous contente, moi partir avec vous?</p> + +<p>—»Ia, ia, fréli, ia, moi bien contente.</p> + +<p>—»Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille +femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq +ans), et dans pays à vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince +ans.</p> + +<p>—»Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou +être eine petite friponne.»</p> + +<p>Moiselet revint plus d'une fois à son projet d'émigration; il y songeait +très sérieusement, mais pour émigrer, il fallait être libre, et l'on ne +se pressait pas de nous donner la clé des champs. Je lui suggérai la +pensée de s'évader avec moi à la première occasion; et quand il m'eut +promis que nous ne nous quitterions plus, pas même pour dire tout bas un +dernier adieu à madame son épouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas +à tomber dans mes filets. Cette certitude résultait d'un raisonnement +fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne +voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et, +comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une +petite<a name="page_0270" id="page_0270"></a> Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le père Moiselet a trouvé la +poule noire; ici il est dépourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas +ici; mais où est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que +nous sommes désormais inséparables.</p> + +<p>Dès que mon commensal eut fait toutes ses réflexions, et que, la tête +pleine de ses châteaux en Allemagne, il fut bien décidé à s'expatrier, +j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant +reconnaître comme agent supérieur de la police de sûreté, je le priai +d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour être conduit à +Livry, et moi à Paris.</p> + +<p>L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous +l'annoncer la veille de son exécution, et j'eus encore toute la nuit +devant moi pour fortifier Moiselet dans ses résolutions; il y persistait +plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que +je lui fis de nous échapper la plutôt possible des mains de notre +escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit +pas. Au jour, je lui donnait à entendre que je pensais qu'il était un +voleur aussi: «Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim +Françous,<a name="page_0271" id="page_0271"></a> toi pas parlir, toi spispouf tute même.» Il ne répondit pas, +mais quand, avec mes doigts crispés à la normande, il me vit faire le +geste de prendre, il ne put s'empêcher de sourire avec cette expression +pudibonde du <i>Oui</i> que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la +vergogne; vergogne de dévot, s'entend.</p> + +<p>Enfin vient le moment tant désiré d'une extraction, qui va nous mettre à +même d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet +est prêt; pour lui donner du courage, je n'ai pas négligé de le pousser +au vin et à l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'après avoir reçu +tous ses sacrements.</p> + +<p>Nous ne sommes attachés qu'avec une corde très mince; chemin faisant, il +me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute +guères que ce sera rompre le charme qui l'a préservé jusqu'alors. Plus +nous allons, plus il me témoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut; +à chaque minute, il me réitère la prière de ne pas l'abandonner, et moi +de répondre: «<i>Ia, Françous, ia moi pas lâchir vous.</i>» Enfin, nous +touchons à l'instant décisif; la corde est rompue, je franchis le fossé +qui nous sépare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouvé ses jambes<a name="page_0272" id="page_0272"></a> de +quinze ans, s'élance après moi; un des gendarmes met pied à terre pour +nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des +bottes à l'écuyère et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour +nous joindre, nous disparaissons dans le fourré, et bientôt nous sommes +hors d'atteinte.</p> + +<p>Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. Là, +Moiselet s'arrête, et après avoir promené ses regards autour de lui, il +se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger +son bras dans une touffe des plus épaisses, d'où il ramène une bèche; il +se relève brusquement, fait quelques pas sans proférer un seul mot, et +quand nous sommes près d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs +branches cassées, il ôte avec prestesse son chapeau et son habit, et se +met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand cœur qu'il +fallait bien que la besogne avançât. Tout à coup il se renverse, et en +s'échappant de sa poitrine, le ah prolongé de la satisfaction m'apprend +que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su découvrir +un trésor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se +remet promptement; encore quelques coups de bêche,<a name="page_0273" id="page_0273"></a> la chère boîte est à +nu, il s'en empare. Je me saisis en même temps de l'instrument +explorateur, et changeant subitement de langage, je déclare en très bon +français, à l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. «Pas de +résistance, lui dis-je, ou je vous brise la tête.» A cette menace, il +crut rêver, mais lorsqu'il se sentit appréhender par cette main de fer +qui a dompté les plus vigoureux scélérats, il dut être convaincu que ce +n'était pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais +juré de ne pas le lâcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour +arriver au poste de la brigade de gendarmerie où je le déposai, il +s'écria à plusieurs reprises: «Je suis perdu; qui aurait jamais dit ça? +il avait l'air si bonasse!» Traduit aux assises de Versailles, Moiselet +fut condamné à six mois de réclusion.</p> + +<p>M. Sénard fut au comble de la joie d'avoir retrouvé ses cent mille écus +de diamants. Fidèle à son système de rabais, il réduisit de moitié la +récompense, encore eut-on de la peine à lui arracher les cinq mille +francs, sur lesquels j'avais été obligé d'en dépenser plus de deux +mille; je vis le moment où j'en aurais été pour les frais.<a name="page_0274" id="page_0274"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Les glaces enlevées.—Un beau jeune homme.—Mes quatre états.—La +fringale.—Le connaisseur.—Le Turc qui a vendu ses +odalisques.—Point de complices.—Le général +Bouchu.—L'inconvénient des bons vins.—Le petit saint Jean.—Le +premier dormeur de France.—Le grand uniforme et les billets de +banque.—La crédulité d'un recéleur.—Vingt-cinq mille francs de +flambés.—L'officieux.—Capture de vingt-deux voleurs.—L'adorable +cavalier.—Le parent de tout le monde.—Ce que c'est d'être +lancé.—Les Lovelaces de carcan.—L'aumônier du régiment.—Surprise +au café Hardi.—L'Anacréon des galères.—Encore une petite +chanson.—Je vais à l'affût aux Tuileries.—Un grand seigneur.—Le +directeur de la police du château.—Révélations au sujet de +l'assassinat du duc de Berry.—Le géant des voleurs.—Paraître et +disparaître.—Une scène par madame de Genlis.—Je suis +accoucheur.—Les synonymes.—La mère et l'enfant se portent +bien.—Une formalité.—Le baptême.—Il n'y a pas de dragées.—Ma +commère à Saint-Lazarre.—Un pendu.—L'allée des voleurs.—Les +médecins dangereux.—Craignez les bénéfices.—Je revois d'anciens +amis.—Un dîner au Capucin.—J'enfonce les Bohémiens.—Un tour chez +la duchesse.—On retrouve les objets.—Deux montagnes ne se +rencontrent pas.—La bossue moraliste.—La foire de +Versailles.—Les insomnies d'une marchande de nouveautés.—Les +ampoules et la chasse aux punaises.—Amour et tyrannie.—Le +grillage et les rideaux verts.—Scènes de jalousie.—Je m'éclipse.</p></div> + +<p>Peu de temps après la difficile exploration qui fut si fatale au +tonnelier, je fus chargé de rechercher les auteurs d'un vol de nuit, +commis, à<a name="page_0275" id="page_0275"></a> l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du +prince de Condé, au palais Bourbon. Des glaces d'un très grand volume en +avaient disparu, et leur enlèvement s'était effectué avec tant de +précaution, que le sommeil de deux cerbères, qui suppléaient à la +vigilance du concierge, n'en avait pas été troublé un instant. Les +parquets dans lesquels ces glaces étaient enchassées n'ayant point été +endommagés, je fus d'abord porté à croire qu'elles en avaient été +extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais à Paris, ces +ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui +je pusse, avec quelque probabilité, faire planer mes soupçons. Cependant +j'avais à cœur de découvrir les coupables, et pour y parvenir, je me +mis en quête de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture, +établi près du quinconce des invalides, me fournit la première +indication propre à me guider: vers trois heures du matin, il avait vu +près de sa porte, plusieurs glaces gardées par un jeune homme qui +prétendait avoir été obligé de les entreposer dans cet endroit, en +attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'était rompu. +Deux heures après, le jeune homme ayant ramené<a name="page_0276" id="page_0276"></a> deux commissionnaires, +leur avait fait enlever les glaces, et s'était dirigé avec eux du côté +de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il +signalait pouvait être âgé d'environ vingt-trois ans, et n'avait guères +que cinq pieds un pouce; il était vêtu d'une redingotte de drap +gris-foncé, et avait une assez jolie figure. Ces données ne me furent +pas immédiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement à +trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transporté +des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, où il les avait +déposées dans le petit hôtel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces +ne fussent pas celles qui avaient été volées; et puis, en supposant que +ce fussent elles, qui me répondait qu'elles n'avaient pas changé de +domicile et de propriétaire? On m'avait désigné la personne qui les +avaient reçues; je résolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui +inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que +je résolus de m'offrir à ses regards. La veste d'indienne et le bonnet +de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et après +m'être bien pénétré de l'esprit de mon rôle, je me rends au petit hôtel +de Caraman, où je monte<a name="page_0277" id="page_0277"></a> au premier. La porte est fermée; je frappe, on +m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui +m'amène. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'informé qu'il avait +besoin d'un cuisinier, je prenais la liberté de venir lui offrir mes +services. «Mon Dieu! mon ami, me répondit-il, vous êtes probablement +dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme +il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il +vous faut aller.»</p> + +<p>Tous les Ganimèdes n'ont pas été ravis dans l'Olympe: le beau garçon qui +me parlait affectait des manières, des gestes, un langage qui, joints à +sa mise, me montrèrent tout d'un coup à qui j'avais affaire. Je pris +aussitôt le ton d'un initié aux mystères des <i>ultra-philanthropes</i>, et +après quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai +combien j'étais fâché qu'il n'eût pas besoin de moi: «Ah! monsieur, lui +dis-je, je préférerais rester avec vous, lors même que vous ne me +donneriez que la moitié de ce que je puis gagner ailleurs; si vous +saviez combien je suis malheureux; voilà six mois que je suis sans +place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a<a name="page_0278" id="page_0278"></a> +bientôt trente-six heures que je n'ai rien pris?</p> + +<p>—«Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous êtes +encore à jeun! allons, allons, vous dînerez ici.»</p> + +<p>J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de +faire toutes les apparences d'une vérité: un pain de deux livres, une +moitié de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit, +ne séjournèrent pas long-temps sur la table; une fois rassasié, je me +mis à l'entretenir de ma fâcheuse position. «Voyez, monsieur, lui +dis-je, s'il est possible d'être plus à plaindre; je sais quatre +métiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur, +chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus +avancé. Mon premier état était tapissier-miroitier.</p> + +<p>—«Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!»</p> + +<p>Et sans lui laisser le temps de réfléchir à l'imprudence de cette espèce +d'exclamation: «Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui +de mes quatre métiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si +mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.</p> + +<p>—«Tenez, mon ami, me dit le charmant<a name="page_0279" id="page_0279"></a> jeune homme, en me présentant un +petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne +sauriez croire combien vous m'intéressez, je veux vous donner de +l'ouvrage pour quelques jours.</p> + +<p>—»Ah! monsieur, vous êtes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel +genre, s'il vous plaît, vous conviendrait-il de m'occuper?</p> + +<p>—»Dans l'état de miroitier.</p> + +<p>—»Si vous avez des glaces à arranger, trumeau, Psyché, bonheur du jour, +joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu'à me les confier, je vous +ferai, comme on dit, voir un plat de mon métier.</p> + +<p>—»J'ai des glaces de toute beauté; elles étaient à ma campagne, d'où je +les ai fait revenir, de peur qu'il ne prît à messieurs les Cosaques la +fantaisie de les briser.</p> + +<p>—»Vous avez très bien fait; mais pourrait-on les voir?</p> + +<p>—»Oui, mon ami.»</p> + +<p>Il me fait passer dans un cabinet, et à la première vue, je reconnais +les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beauté, sur leur +dimension, et après les avoir examinées avec la minutieuse attention +d'un homme qui s'y entend,<a name="page_0280" id="page_0280"></a> je fais l'éloge de l'ouvrier qui les a +démontées sans en avoir endommagé le tain.</p> + +<p>«L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu +que personne y touchât, pas même pour les charger sur la voiture.</p> + +<p>—»Ah! monsieur, je suis fâché de vous donner un démenti, mais ce que +vous me dites est impossible, il faudrait être du métier pour +entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en +viendrait-il pas à bout seul.» Malgré l'observation, il persista à +soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'eût servi à rien +de le contrarier, je n'insistai pas.</p> + +<p>Un démenti était une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne +me parla pas avec moins d'aménité, et après m'avoir à peu près donné ses +instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me +mettre au travail le plutôt possible. «N'oubliez-pas, d'apporter votre +diamant, je veux que vous me débarrassiez de ces ceintres qui ne sont +plus de mode.»</p> + +<p>Il n'avait plus rien à me dire, et je n'avais plus rien à apprendre: je +le quittai et allai<a name="page_0281" id="page_0281"></a> rejoindre deux de mes agents, à qui je donnai le +signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas +où il sortirait. Un mandat était nécessaire pour opérer l'arrestation, +je me le procurai, et bientôt après, ayant changé de costume, je revins, +assisté du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de +glaces, qui ne m'attendait pas sitôt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne +fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus +attentivement, il me dit: «Je crois vous reconnaître: n'êtes-vous pas +cuisinier?</p> + +<p>—«Oui, monsieur, lui répondis-je; je suis cuisinier, tailleur, +chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir.» Mon +sang-froid le déconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de +prononcer un seul mot.</p> + +<p>Ce monsieur se nommait Alexandre <i>Paruitte</i>, outre les glaces et deux +Chimères en bronze doré qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva +chez lui quantité d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui +m'avaient accompagné dans cette expédition se chargèrent de conduire +Paruitte au dépôt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le +laisser échapper. Ce ne fut que dix jours après que je parvins à le +rejoindre<a name="page_0282" id="page_0282"></a> à la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud; +je l'arrêtai au moment où il montait dans le carrosse d'un Turc qui +vraisemblablement avait vendu ses odalisques.</p> + +<p>Je suis encore à m'expliquer comment, malgré des obstacles que les plus +experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu +effectuer le vol qui lui a procuré deux fois l'occasion de me voir. +Cependant il paraît constant qu'il n'avait point de complices, puisque, +dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a été condamné +aux fers, aucun indice, même des plus légers, n'a pu faire supposer la +participation de qui que ce soit.</p> + +<p>A peu-près à l'époque où Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon, +des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numéro 17, +dans l'hôtel de Valois, où ils dévalisèrent M. le maréchal-de-camp +Bouchu. On évaluait à une trentaine de mille francs les effets dont ils +s'étaient emparés. Tout leur avait été bon, depuis le modeste mouchoir +de coton jusqu'aux torsades étoilées du général; ces messieurs, habitués +à ne rien laisser traîner, avaient même emporté le linge destiné à la +blanchisseuse. Ce système, qui consiste à ne pas vouloir faire<a name="page_0283" id="page_0283"></a> grâce +d'une loque à la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour +les voleurs, car son application nécessite des recherches et entraîne +des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion, +ils avaient opéré en toute sûreté; la présence du général dans son +appartement leur avait été une garantie qu'ils ne serait pas troublés +dans leur entreprise, et ils avaient vidé les armoires et les malles +avec la même sécurité qu'un greffier qui procède à un inventaire après +décès. Comment, va-t-on me dire, le général était présent? Hélas! oui; +mais quand on prend sa part d'un excellent dîner, qu'on ne se doute +guère de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans +prévision surtout, on passe gaîment du Beaune au Chambertin, du +Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romanée; puis, après +avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'échelle +des renommées, on se rabat en Champagne sur le pétillant <i>Aï</i>, et trop +heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux +pélerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son +logis! Le général, à la suite d'un banquet de ce genre, s'était maintenu +dans<a name="page_0284" id="page_0284"></a> la plénitude de sa raison, je me plais du moins à le croire, mais +il était rentré chez lui accablé de sommeil, et comme, dans cette +situation, on est plus pressé de gagner son lit que de fermer une +fenêtre, il avait laissé la sienne ouverte pour la commodité des allants +et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormît, il n'avait pas +fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agréables songes, mais ce +qui demeura constant pour moi, à la lecture de la plainte qu'il avait +déposée, c'est qu'il s'était réveillé comme un petit saint Jean.</p> + +<p>Quels individus l'avaient dépouillé de la sorte? Il n'était pas aisé de +les découvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux, +avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du <i>toupet</i>, +puisque après avoir rempli certaines fonctions dans la cheminée de la +chambre où reposait le général, abominables profanateurs, ils avaient +poussé l'irrévérence jusqu'à se servir de ses brevets, de manière à +prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.</p> + +<p>J'étais bien curieux de connaître les insolents à qui devait être imputé +un vol accompagné de circonstances si aggravantes. A défaut d'indices<a name="page_0285" id="page_0285"></a> +d'après lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai +aller à cette inspiration qui m'a si rarement trompé. Il me vint tout à +coup à l'idée que les voleurs qui s'étaient introduits chez le général +pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nommé Perrin, +ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signalé comme un des +recéleurs les plus intrépides. Je commençai par faire surveiller les +approches du domicile de Perrin, qui était établi rue de la Sonnerie, +numéro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu +aucun résultat, je restai persuadé que, pour atteindre le but que je +m'étais proposé, il était nécessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais +pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'étais, mais je fis la +leçon à l'un de mes agents qui ne devait pas lui être suspect. Celui-ci +va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient à parler des +affaires: «Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.</p> + +<p>—»Comment les voulez-vous donc, répartit l'agent? je crois que ceux qui +ont été chez ce général, dans l'hôtel de Valois, n'ont pas à se +plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait +caché<a name="page_0286" id="page_0286"></a> pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.»</p> + +<p>Perrin, était pourvu d'une telle dose de cupidité et d'avarice, que s'il +était possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui révélait une richesse +sur laquelle il ne comptait pas, devait nécessairement faire sur lui une +impression de joie qu'il ne serait pas le maître de dissimuler; si +l'habit lui avait passé par les mains, et que déjà il en eût disposé, +c'était une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prévu +l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillèrent pas tout à coup, le +sourire ne vint pas se placer sur ses lèvres, mais en un instant son +visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforçait-il de déguiser +son trouble, le sentiment de la perte se prononçait chez lui avec tant +de violence qu'il se mit à frapper du pied et à s'arracher les cheveux: +«Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ces choses-là ne sont faites que +pour moi, faut-il que je sois malheureux!</p> + +<p>—»Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez acheté....?</p> + +<p>—»Eh! oui, je l'ai acheté, ça se demande-t-il? mais je l'ai revendu.</p> + +<p>—»Vous savez à qui?<a name="page_0287" id="page_0287"></a></p> + +<p>—»Sûrement je sais à qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il +brûle les broderies.</p> + +<p>—»Allons, ne vous désespérez pas, il y a peut-être du remède, si le +fondeur est un honnête homme....»</p> + +<p>Perrin, faisant un saut: «Vingt-cinq mille francs de flambés! vingt-cinq +mille francs! ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais +pourquoi aussi me suis-je tant pressé? Si je m'en croyais, je me +ficherais des coups.</p> + +<p>—»Eh bien, moi, si j'étais à votre place, je tâcherais tout simplement +de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset.... +Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui +dirai qu'ayant trouvé le placement des broderies pour des costumes de +théâtre, vous désirez les racheter. Je lui offrirai un bénéfice, et +probablement il ne fera aucune difficulté de me les remettre.»</p> + +<p>Perrin, jugeant l'expédient admirable, accepta la proposition avec +enthousiasme, et l'agent, pressé de lui rendre service, accourut pour me +donner avis de ce qui s'était passé.<a name="page_0288" id="page_0288"></a> Aussitôt, muni des mandats de +perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies étaient +intactes, je les remis à l'agent pour les reporter à Perrin, et au +moment où ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le +premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le +commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic +illicite auquel il se livrait: une foule d'objets volés fut reconnue +dans ses magasins. Ce recéleur, conduit au dépôt, fut immédiatement +interrogé, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont +il n'y eut pas moyen de tirer parti.</p> + +<p>Après sa translation à la Force, j'allai le voir pour le solliciter de +faire des révélations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et +des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui +il achetait habituellement. Néanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida à +former des soupçons plausibles, et à rattacher mes soupçons à des +réalités. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects, +et sur sa désignation, tous ceux qui étaient coupables furent mis en +jugement. Vingt-deux furent condamnés aux fers; parmi les contumaces +était un des auteurs du vol commis au<a name="page_0289" id="page_0289"></a> préjudice du général Bouchu. +Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilité des +renseignements qu'il avait fournis, on ne prononça contre lui que le +<i>minimum</i> de la peine.</p> + +<p>Peu de temps après, deux autres recéleurs, les frères <i>Perrot</i>, dans +l'espoir de disposer les juges à l'indulgence, imitèrent la conduite de +Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en déterminant +plusieurs détenus à signaler leurs complices. Ce fut d'après leurs +révélations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux, +les nommés <i>Valentin</i> et <i>Rigaudi</i> dit <i>Grindesi</i>.</p> + +<p>Jamais peut-être à Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces +individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier +d'industrie, que dans l'année de la première restauration. L'un des plus +adroits et des plus entreprenants était le nommé <i>Winter</i> de +Sarre-Louis.</p> + +<p>Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'était un de ces beaux bruns, +dont certaines femmes aiment les sourcils arqués, les longs cils, le nez +proéminent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille +élancée et l'aspect dégagé qui ne messied pas du tout à un officier de +cavalerie légère; aussi donnait-il la préférence<a name="page_0290" id="page_0290"></a> au costume militaire, +qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne. +Aujourd'hui il était en hussard, demain en lancier, d'autres fois il +paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il était chef +d'escadron, commandant d'état-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne +sortait pas des grades supérieurs, et pour s'attirer encore plus de +considération, il ne manquait pas de se donner une parenté +recommandable: il fut tour à tour le fils du vaillant Lasalle, celui du +brave Winter, colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale; le +neveu du général compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp; +enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntât, ni de famille illustre +à laquelle il ne se vantât d'appartenir. Né de parents aisés, Winter +avait reçu une éducation assez brillante pour être à la hauteur de +toutes ces métamorphoses, l'élégance de ses formes et une tournure des +plus distinguées complétaient l'illusion.</p> + +<p>Peu d'hommes avaient mieux débuté que Winter: jeté de bonne heure dans +la carrière des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu +officier, il ne tarda pas à perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le +punir<a name="page_0291" id="page_0291"></a> de son inconduite, l'envoyèrent à l'île de Rhé, dans un des +bataillons coloniaux. Là il se comporta quelque temps de manière à faire +croire qu'il s'était corrigé. Mais on ne lui eut pas plutôt accordé un +grade, que s'étant permis de nouvelles incartades, il se vit obligé de +déserter pour se soustraire au châtiment. Il vint alors à Paris où ses +exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientôt le +triste honneur d'être signalé à la police comme l'un des plus habiles +dans ce double métier.</p> + +<p>Winter, qui était ce qu'on appelle lancé, fit une foule de dupes dans +les classes les plus élevées de la société; il fréquentait des princes, +des ducs, des fils d'anciens sénateurs; et c'était sur eux ou sur les +dames de leurs sociétés clandestines qu'il faisait l'expérience de ses +funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent, +ne l'étaient jamais assez pour ne pas céder à l'envie de se faire +dépouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police était à la +recherche de ce séduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse +d'habits et de logements, lui échappait toujours au moment où elle se +flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonné de me mettre en chasse +afin de tenter sa capture.<a name="page_0292" id="page_0292"></a></p> + +<p>Winter était un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une +femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en +trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait disposée à +me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus +avoir rencontré cette auxiliaire bénévole; mais comme par fois ces +sortes d'Arianes, tout abandonnées qu'elles sont, répugnent à immoler un +perfide, je résolus de n'aborder celle-ci qu'avec précaution. Avant de +rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien +de manifester des intentions hostiles à l'égard de Winter, et pour ne +pas effaroucher ce reste d'intérêt, qui, en dépit des procédés indignes, +subsiste toujours dans un cœur sensible, ce fut en qualité d'aumônier +du régiment qu'il était censé commander, que je m'introduisis près de la +ci-devant maîtresse du prétendu colonel. Mon costume, mon langage, la +manière dont je m'étais grimé, étant en parfaite harmonie avec le rôle +que je devais jouer, j'obtins d'emblée la confiance de la belle +délaissée, qui me donna à son insu tous les renseignements dont j'avais +besoin. Elle me fit connaître sa rivale préférée, qui déjà fort<a name="page_0293" id="page_0293"></a> +maltraitée par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne +pouvait s'empêcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.</p> + +<p>Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour être bien vu +d'elle, je m'annonçai comme un ami de la famille de son amant; les +parents de ce jeune étourdi m'avaient chargé d'acquitter ses dettes, et +si elle consentait à me ménager une entrevue avec lui, elle pouvait +compter qu'elle serait satisfaite la première. Madame *** n'était pas +fâchée de trouver cette occasion de réparer les brèches faites à son +petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que +le soir même, elle devait dîner avec son amant sur le boulevard du +Temple, à <i>la Galiote</i>. Dès quatre heures, j'allai, déguisé en +commissionnaire, me poster près de la porte du restaurant; et il y avait +environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin +un colonel de hussards, c'était Winter, suivi de deux domestiques; je +m'approche, et m'offre à garder les chevaux; on accepte, Winter met pied +à terre, il ne peut m'échapper, mais ses yeux ayant rencontré les miens, +d'un saut il s'élance sur son coursier, pique des deux et disparaît.<a name="page_0294" id="page_0294"></a></p> + +<p>J'avais cru le tenir, mon désappointement fut grand. Toutefois je ne +désespérais pas de l'appréhender. A quelque temps de là, je fus informé +qu'il devait se rendre au café Hardi, sur le boulevard des Italiens: je +l'y devançai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout +avait été si bien disposé, qu'il n'eut plus qu'à monter dans un fiacre, +dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il +voulut soutenir qu'il n'était pas Winter, mais malgré les insignes du +grade qu'il s'était conféré, et la longue brochette de décorations +fixées sur sa poitrine, il fut bien et dûment constaté qu'il était +l'individu désigné dans le mandat dont j'étais porteur.</p> + +<p>Winter fut condamné à huit ans de réclusion; il serait aujourd'hui +libéré, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa détention à +Bicêtre, lui ayant valu un supplément de huit ans de galères, à +l'expiration de la première peine, il fut envoyé au bagne, où il est +encore. Il partit en déterminé. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit; +il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue +parmi les forçats, qui le regardent comme leur Anacréon. Voici l'une de +celles qu'on lui attribue.<a name="page_0295" id="page_0295"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>A<small>IR</small>: de l'<i>Heureux pilote</i>.</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Travaillant d'ordinaire,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La <i>sorgue</i> dans <i>Pantin</i>,<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans mainte et mainte affaire</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Faisant très bon <i>choppin</i>.<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma gente <i>cambriote</i>,<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>rendoublée</i> de <i>camelotte</i>,<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De la <i>dalle</i> au <i>flaquet</i>;<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je vivais sans disgrâce,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans <i>regoût</i> ni morace,<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans <i>taff</i> et sans regret.<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai fait par <i>comblance</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Gironde larguecapé</i>,<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Soiffant picton sans lance</i>,<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Pivois non maquillé</i>,<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tirants, passe à la rousse</i>,<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Attaches de gratousse</i>,<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a><a name="page_0296" id="page_0296"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Combriot galuché</i>.<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Cheminant en bon drille,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour à la Courtille,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'm'en étais <i>enganté</i>.<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En faisant nos gambades,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">un grand <i>messière franc</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Voulant faire parade,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Serre un <i>bogue d'orient</i>.<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Après la <i>gambriade</i>,<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Le filant sus l'estrade</i>,<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>D'esbrouf je l'estourbis</i>,<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>J'enflaque sa limace</i>,<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>bogue</i>, ses <i>frusques</i>, ses <i>passes</i>,<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'm'en fus au <i>fouraillis</i>.<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Par contretemps, ma <i>largue</i>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Voulant se piquer d'honneur,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Craignant que je la nargue,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Moi qui n'suis pas <i>taffeur</i>,<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a><a name="page_0297" id="page_0297"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour gonfler ses <i>valades</i>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Encasque dans un rade</i>,<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Sert des sigues</i> à foison;<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On la <i>crible à la grive</i>,<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je <i>m'la donne</i> et m'esquive,<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle est <i>pommée maron</i>.<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le <i>quart d'œil</i> lui <i>jabotte</i><a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Mange sur tes nonneurs</i>,<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lui tire une carotte,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lui <i>montant la couleur</i>.<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'on vient, on me <i>ligotte</i>,<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Adieu ma <i>cambriote</i>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mon <i>beau pieu</i>, mes <i>dardants</i>.<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je monte à la <i>cigogne</i>,<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On me <i>gerbe à la grotte</i><a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au <i>tap</i> et pour douze ans.<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a><a name="page_0298" id="page_0298"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma largue n'sera plus gironde,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je serai <i>vioc</i> aussi;<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Faudra, pour plaire au monde,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Clinquant, <i>frusque</i>, <i>maquis</i>.<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout passe dans la <i>tigne</i>,<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et quoiqu'on en <i>jaspine</i>,<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'est in f.... <i>flanchet</i>.<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Douz, <i>longes de tirade</i>,<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour une <i>rigolade</i>,<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour un moment d'attrait.</span></td></tr> +</table> +<p>Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup des confrères dans Paris: +les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on rencontrait le plus de +ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération, +en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux +de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château +était alors moins une résidence royale qu'une forêt infestée de +brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de +toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes<a name="page_0299" id="page_0299"></a> +de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les +jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous +tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur +de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de +surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur +passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus +assez heureux pour en réintégrer quelques-uns dans les bagnes.</p> + +<p>Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affut sur la +place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du <i>pavillon de Flore</i>, un +personnage dont le costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous +les regards: ce personnage était tout au moins un grand seigneur; +n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la +délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au nœud +étincelant de son épée.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce +qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me +faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance +frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé +au bagne<a name="page_0300" id="page_0300"></a> de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me +placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la +française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes, +je reconnus sans peine l'ex-forçat: c'était bien Chambreuil, un fameux +faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les +galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes +d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à +portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un +véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les +preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à +trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put +cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à +Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de +billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un +crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et +fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un +séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc; +mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit<a name="page_0301" id="page_0301"></a> reprendre +une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour +Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse à ses +gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse +salle nº 3, où il fit son temps, augmenté de trois années.</p> + +<p>Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses +loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins +de son goût l'une que l'autre: son moyen de prédilection était des +lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de +réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit, +lorsque S. A. R. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, il fit +tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un +ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré +des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après, +il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.</p> + +<p>Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé +de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune; nous le suivîmes +un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y +eut plus de doute, je l'abordai<a name="page_0302" id="page_0302"></a> de front, et lui déclarai qu'il était +mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage +une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu. +Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des +haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier +l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il +montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous +prîmes sur nous de l'y contraindre par la violence.</p> + +<p>En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se +déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui +fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse +commis une méprise. «On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait +Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je +vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user +envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se +permettre.» Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me +réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat, +mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des<a name="page_0303" id="page_0303"></a> +faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était +qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une +perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police +dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent; +chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, «mon cher Vidocq, il y a +dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître, +promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.</p> + +<p>—»Je te le promets.</p> + +<p>—»Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le +secret.» Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet +les papiers de l'endroit où ils étaient, mais pour les joindre aux +pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait +disposé avec plus de soin l'échaffaudage de sa supercherie: on trouva +chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscription: +<i>Haras de France</i>; les autres avec celle-ci: <i>Police du Roi</i>; des +feuilles à la <i>Tellière</i> portant les intitulés du ministère de la +guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre +de correspondance toujours ouvert,<a name="page_0304" id="page_0304"></a> comme par mégarde, afin de mieux +tromper l'espion, étaient autant de pièces probantes des hautes +fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il était censé en relation avec +les plus éminents personnages: les princes, les princesses lui +écrivaient; leurs lettres et les siennes étaient transcrites en regard +les unes des autres, et, ce qui paraîtra bien étrange, c'est qu'il +s'entretenait aussi avec le préfet de police, dont la réponse se +trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.</p> + +<p>Les lumières que la perquisition avait fournies corroborèrent si +complétement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hésita plus +à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en jugement.</p> + +<p>Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il +était le forçat que je m'opiniâtrais à reconnaître. Il produisit, au +contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté +qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an II. Entre lui et moi les +juges furent un instant embarrassés de prononcer; mais je réunis tant et +de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été<a name="page_0305" id="page_0305"></a> +reconnu, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et enfermé au +bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes +de dénonciateur. C'est ainsi qu'à l'époque de l'assassinat du duc de +Berry, de concert avec un nommé Gérard <i>Carette</i>, il écrivit à la police +qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime affreux. On +connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes, +assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent +que Carette fût amené à Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit +rien de plus que ce que l'on savait.</p> + +<p>L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement +sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. Il +en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents assez bizarres. +Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes +aux autres, je vais raconter.</p> + +<p>Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque +était signalé comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans +Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il +était impossible de ne pas reconnaître le nommé <i>Sablin</i>, voleur<a name="page_0306" id="page_0306"></a> +excessivement adroit et entreprenant, qui, libéré de plusieurs +condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice +du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Divers +mandats furent décernés contre Sablin; les plus fins limiers de la +police furent lancés à ses trousses; on eut beau faire, il se dérobait à +toutes les poursuites; et si l'on était averti qu'il s'était montré +quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de +découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture +s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que +revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait. +Pendant plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le +rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de +quelques heures, et sitôt un vol commis, il s'éclipsait sans qu'il fût +possible de savoir où il était passé. Sablin n'était en quelque sorte +connu que de moi, aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il +redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour +m'éviter, qu'il ne me fut pas donné une seule fois d'apercevoir même son +ombre.</p> + +<p>Cependant, comme le manque de persévérance<a name="page_0307" id="page_0307"></a> n'est pas mon défaut, je +finis par être informé que Sablin venait de fixer sa résidence à +Saint-Cloud, où il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je +partis de Paris, de manière à n'arriver qu'à la tombée de la nuit; on +était alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai +dans Saint-Cloud, tous mes vêtements étaient trempés: je ne pris pas +même le temps de les faire sécher, et dans l'impatience de vérifier si +je ne m'étais pas embarqué sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel +habitant, quelques renseignements desquels il résultait qu'une femme, +dont le mari marchand forain, avait près de cinq pieds dix pouces, était +récemment emménagée dans la maison de la mairie.</p> + +<p>Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, même parmi +les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable +domicile de Sablin. Toutefois, comme il était trop tard pour m'y +présenter, je remis ma visite au lendemain, et pour être bien certain +que notre homme ne m'échapperait pas, malgré la pluie je me décidai à +passer la nuit devant sa porte. J'étais en vedette avec un de mes +agents; au point du jour,<a name="page_0308" id="page_0308"></a> on ouvre, et je me glisse doucement dans la +maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est +temps d'agir. Mais, près de mettre le pied sur la première marche de +l'escalier, je m'arrête, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les +traits altérés et la démarche pénible révèlent un état de souffrance: à +mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant +avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer +par ces mots prononcés avec effroi: «<i>Voilà Vidocq!</i>» Le lit est dans la +seconde pièce, j'y cours; un homme est encore couché, il lève la tête, +c'est Sablin; je me précipite sur lui, et avant qu'il ait pu se +reconnaître, je lui passe les menottes.</p> + +<p>Pendant cette opération, madame, tombée sur une chaise, poussait des +gémissements, elle se tordait et paraissait en proie à une douleur +horrible. «Et qu'a donc votre femme, dis-je à Sablin?</p> + +<p>»—Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les <i>mals</i>? Toute la nuit, ça été +le même train; quand vous l'avez rencontrée, elle sortait pour aller +chez madame <i>Tire-monde</i>.»</p> + +<p>En ce moment, les gémissements redoublent:<a name="page_0309" id="page_0309"></a> «Mon Dieu! mon Dieu! je n'en +puis plus, je me meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je souffre +donc! Aie, aie, à mon secours.» Bientôt ce ne sont plus que des sons +entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une telle situation, il aurait +fallu avoir un cœur de bronze. Mais que faire? Il est évident qu'ici +une sage-femme serait très nécessaire.... Cependant, par qui l'envoyer +chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la +force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me résoudre à +laisser mourir une femme; entre l'humanité et le devoir, je suis +réellement l'homme le plus embarrassé du monde. Tout à coup un souvenir +historique, très bien mis en scène par madame de Genlis, vient m'ouvrir +l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprès de Lavallière +l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat que +lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets +habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée: +c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le jour. J'emmaillote +le poupon, après lui avoir fait la toilette de la première entrée ou de +la première sortie, car je crois qu'ici les deux expressions<a name="page_0310" id="page_0310"></a> sont +synonymes; et quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon +ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent +bien.</p> + +<p>Maintenant il s'agit de remplir une formalité, l'inscription du nouveau +né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je +m'offre à servir de témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit: +«Ah! monsieur Jules, pendant que vous y êtes vous devriez bien nous +rendre un service.</p> + +<p>—»Lequel?</p> + +<p>—»Je n'ose vous le demander.</p> + +<p>—»Parlez, si c'est possible....?</p> + +<p>—»Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté de l'être?</p> + +<p>—»Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?»</p> + +<p>Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et dès que +celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin, +j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce +parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il +n'y eut pas de dragées au baptême.</p> + +<p>Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sablin<a name="page_0311" id="page_0311"></a> était tellement pénétré de +mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa +reconnaissance.</p> + +<p>Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de +l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans +de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait sa +peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien +vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des +personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se +proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque où il fut +libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le +bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où +le jetait la détention de sa ménagère, Sablin fit comme tant d'autres, +il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de +ses économies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit +tout. Deux jours après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il +avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'<i>Allée des Voleurs</i>.</p> + +<p>Ce n'était pas, comme on l'a vu, sans m'être<a name="page_0312" id="page_0312"></a> donné beaucoup de peine, +que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les +explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y +aurais pas suffi; mais presque toujours le succès se faisait moins +attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même +étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur +Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, nº 145, se plaignit +d'avoir été volé: suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits +chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui +avaient enlevé douze mille francs, espèces sonnantes, deux montres d'or +et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant à l'intérieur +qu'à l'extérieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime étaient si +extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des +doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui +me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits très +réels.</p> + +<p>M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de +l'aisance, et il ne devait rien; par conséquent, je ne voyais pas dans +sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se<a name="page_0313" id="page_0313"></a> plaignait +fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le +commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres de la maison. +Je demandai à M. Sebillotte quelles personnes fréquentaient le plus +habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigné quelques-unes, +il me dit: «C'est à peu près tout, sauf les passants, et puis ces +étrangers qui ont guéri ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux de +les rencontrer! la pauvre diablesse était souffrante depuis trois ans, +ils lui ont donné un remède qui lui a fait bien du bien.</p> + +<p>—»Les voyez-vous souvent ces étrangers?</p> + +<p>—»Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va +mieux, on ne les voit que de loin en loin.</p> + +<p>—»Savez-vous quels sont ces gens? Peut-être auront-ils remarqué?...</p> + +<p>—»Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, qui prenait part à la +conversation, n'allez pas les soupçonner, ils sont honnêtes, j'en ai la +preuve.</p> + +<p>—»Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte ça: +vous verrez. Raconte donc à monsieur....<a name="page_0314" id="page_0314"></a></p> + +<p>Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes: «Oui, +monsieur, ils sont honnêtes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin +figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'était justement la +semaine d'après le terme; j'étais occupée à compter l'argent de nos +loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue à entrer; +c'était celle qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si grand +soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle m'ait pris un sou pour ça, +bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement +que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de moi, et pendant +que je mettais les pièces par cent francs, voilà qu'elle en aperçoit une +où il y a ce gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une peau sur les +épaules, en manière de sauvage, qui tient un bâton; ah! me dit-elle, en +avez-vous beaucoup de cette façon-là?</p> + +<p>—»Pourquoi, lui dis-je?</p> + +<p>—»C'est que, voyez-vous, ça vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez +à ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre à +part.</p> + +<p>—»Je croyais qu'elle plaisantait, mais le<a name="page_0315" id="page_0315"></a> soir, je n'ai jamais été +plus surprise que de la voir, son mari était avec elle, nous avons +vérifié ensemble notre argent, et comme il s'est trouvé parmi trois +cents pièces de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai +cédées, et il m'a compté soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez, +d'après cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'à +eux de les avoir troc pour troc.»</p> + +<p>A l'œuvre, on connaît l'ouvrier: la dernière phrase de madame +Sebillotte me disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle faisait +l'éloge: il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol +dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des +Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame +Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en +plus dans l'opinion que je m'étais formée.</p> + +<p>Je quittai bien vite les deux époux, et dès ce moment tous les teints +basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais +en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du +Temple, j'aperçois, attablés dans un espèce de cabaret, appelé <i>la<a name="page_0316" id="page_0316"></a> +Maison rustique</i>, deux individus dont le teint cuivré et l'étrange +tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour +à Malines. J'entre, qui vois-je? <i>Christian</i> avec un de ses affidés, qui +est également de ma connaissance: je vais droit à eux, et présentant la +main à Christian, je le salue du nom de <i>Coroin</i>, il m'examine un +instant, puis mes traits lui revenant à la mémoire, <i>ah!</i> s'écrie-t-il, +en me sautant au cou avec transport, <i>voilà mon ancien ami</i>.</p> + +<p>Il y avait si long-temps que nous ne nous étions vus, que +nécessairement, après les compliments d'usage, nous avions bien des +questions à nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait +été la cause de mon départ de Malines, lorsque je l'avais quitté sans le +prévenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. «C'est bien, me +dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te +retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien +contents de te revoir. Ils sont tous à Paris, <i>Caron</i>, <i>Langarin</i>, +<i>Ruffler</i>, <i>Martin</i>, <i>Sisque</i>, <i>Mich</i>, <i>Litle</i>, enfin jusque à la mère +<i>Lavio</i> qui est avec nous..., et <i>Betche</i> donc.... la petite <i>Betche</i>.<a name="page_0317" id="page_0317"></a></p> + +<p>—»Ah oui, ta femme?</p> + +<p>—»C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à six heures, la réunion +sera complète. Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller au +spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espère: d'abord puisque te +voilà, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dîné?</p> + +<p>—»Non.</p> + +<p>—»Ni moi non plus; nous allons entrer au <i>Capucin</i>.</p> + +<p>—»Au Capucin, soit, c'est tout près.</p> + +<p>—»Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angoulême.»</p> + +<p>Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la +grotesque image d'un disciple de Saint-François, jouissait alors de la +faveur de ce public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus +de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du +lundi, pour ces bons vivants qui se mettent <i>en riole</i> sur semaine, +n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans faire trop mauvaise +chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes +tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les +degrés d'ivresse?<a name="page_0318" id="page_0318"></a></p> + +<p>Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter +l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sur le comptoir du +bourgeois, pour l'agrément de quiconque, en passant, souhaitait se +régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous +installâmes dans ce lieu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six +heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la +<i>Maison rustique</i>, où devaient se rassembler les compagnons de +Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au +nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage; +aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à +l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. «Point de comédie, +point de comédie, s'écrient les nomades d'une voix unanime.</p> + +<p>—»Vous avez raison, dit Christian, point de comédie, nous irons au +spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.</p> + +<p>—»Buvons, répètent les Bohémiens.»</p> + +<p>Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et +je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc., +rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications<a name="page_0319" id="page_0319"></a> qui m'ont été +fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de +cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture, +devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas, +Christian, ou ses affidés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police. +Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'œil fortuit, donné si à +propos à l'intérieur de la <i>Maison rustique</i>! Mais ce n'est pas tout que +d'avoir découvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient +raisonnablement exaltés par les sublimations alcoholiques, et quand +toute la société est dans un état où il ne faut qu'une chandelle pour en +voir deux, je sors et cours en toute hâte au théâtre de la Gaîté, où, +après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que +je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une +heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrêter, hommes et femmes.</p> + +<p>L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de +mon absence; mais à dix heures, la maison est cernée; l'officier de paix +se présente, et avec lui un formidable cortége de gendarmes et de +mouchards; on attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne<a name="page_0320" id="page_0320"></a> +au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait précédé; il ordonne une +fouille générale. Christian, qui prétend se nommer <i>Hirch</i>, s'efforce en +vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa +compagne, madame <i>Villemain</i>, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne +peut dérober à une investigation des plus rigoureuses les deux montres +en or, mentionnées dans la plainte; les autres sont aussi obligés de +mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.</p> + +<p>J'étais bien curieux de savoir quelles réflexions cet événement +suggérerait à mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que +je ne leur inspirais pas la moindre défiance, et je ne me trompais pas, +car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses +d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation: «Tu ne nous en +veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu à ce +qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais +pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et +comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien +sûr qu'on ne te retiendra pas.» Christian me recommanda<a name="page_0321" id="page_0321"></a> ensuite d'être +discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons: +«Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es +pas moins intéressé que nous à garder le silence à cet égard.»</p> + +<p>J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les premiers moments de ma +liberté; et dans l'espoir que je ne tarderais pas à être élargi, ils +m'indiquèrent leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller +prévenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire, +sous le prétexte de m'interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au +<i>Marché Lenoir</i>, où restaient la fameuse <i>Duchesse</i> ainsi que trois +autres des affidés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une +perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour +les faire déclarer coupables.</p> + +<p>Cette bande était composée de douze individus, six hommes et six femmes; +ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion. +Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses +couverts, et la plus grande partie de son argent.</p> + +<p>Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spécifique<a name="page_0322" id="page_0322"></a> des Bohémiens avait +eu pour effet de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des +douze mille francs retrouvés la guérit radicalement; et, sans doute +aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle; +elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en +cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pièces de cinq francs: <i>Chat +échaudé craint l'eau froide</i>.</p> + +<p>Cette rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le +cours des dix-huit années que j'ai été attaché à la police, il m'est +arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec +lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma +jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à +l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations +absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une +bien singulière reconnaissance.</p> + +<p>Un matin, tandis que j'étais occupé à rédiger un rapport, on m'annonce +qu'une dame fort bien mise désire me parler: elle a, me dit-on, à vous +entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire +entrer. Elle entre:<a name="page_0323" id="page_0323"></a> «Je vous demande pardon de vous avoir dérangé; vous +êtes monsieur Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de +parler?</p> + +<p>—»Oui, madame; que puis-je pour votre service?</p> + +<p>—»Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'appétit et le sommeil... +Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'être +sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la +sensibilité; je vous jure, c'est un bien triste présent que le ciel leur +a fait là!...... Il était si intéressant, si bien élevé..... Si vous +l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empêcher de l'aimer...... +Pauvre Garçon!......</p> + +<p>—»Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-être me faites-vous perdre +un temps précieux.</p> + +<p>—»Il était ma seule consolation....</p> + +<p>—»Enfin, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—»Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac, +d'où elle tire un imprimé qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez +plutôt.</p> + +<p>—»Ce sont les Petites-Affiches que vous<a name="page_0324" id="page_0324"></a> me donnez-là; sans doute vous +vous méprenez.</p> + +<p>—»Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez +les yeux sur le numéro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en +dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'échappent de ses +yeux, la parole expire sur ses lèvres, elle est agitée par des sanglots, +elle paraît éprouver des suffocations.) Ah! j'étouffe! j'étouffe! je +sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....»</p> + +<p>Je tends un siége à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur, +je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est +sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes; je +lis: <i>Petit épagneul, longues soies argentées oreilles tombantes; il est +parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque œil; +physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant +l'oiseau de paradis. Il est très caressant de son naturel, ne mange que +du blanc de volaille, et répond au nom de</i> Garçon, <i>prononcé avec +douceur. Sa maîtresse est dans la désolation: cinquante francs de +récompense à qui le ramènera<a name="page_0325" id="page_0325"></a> rue de Turenne, numéro 23.</i> «Eh bien! +madame, que voulez-vous que je fasse pour <i>Garçon</i>? les chiens ne sont +pas de ma compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort aimable.</p> + +<p>—»Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un +accent qui allait au cœur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus +que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garçon! croiriez-vous que +pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi +recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'était édifiant..... Hélas! +dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais +sous mon bras; vous savez que ces petits êtres ont toujours des +besoins....; au moment d'entrer à l'église, je le pose à terre, pour +qu'il fasse ses nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le +gêner, et quand je me retourne... plus de Garçon... J'appelle, Garçon! +Garçon...! Il avait disparu... Je manque la bénédiction pour courir +après; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas été possible de le +retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui près de vous, afin que +vous ayez l'extrême bonté d'envoyer à sa recherche.<a name="page_0326" id="page_0326"></a> Je paierai tout ce +qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je +répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.</p> + +<p>—»Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde +pas; votre réclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est +permis d'écouter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats, +d'oiseaux, nous n'en finirions pas.</p> + +<p>—»C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je +m'adresserai à son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour +les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens à la +Congrégation, et que....</p> + +<p>—»Que vous apparteniez au diable, si vous voulez....» Je ne puis pas +achever; une difformité que je remarque tout à coup dans la dévote +maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle +en est tout-à-fait déconcertée.</p> + +<p>«N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.»</p> + +<p>Au moment où ma subite gaîté s'appaise un peu. «Pardonnez, madame, à ce +mouvement dont je n'ai pas été le maître; j'ignorais<a name="page_0327" id="page_0327"></a> d'abord à qui +j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en tenir. Vous déplorez +donc bien la perte de Garçon?</p> + +<p>—»Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.</p> + +<p>—»Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte à laquelle vous ayez été +plus sensible?</p> + +<p>—»Non, monsieur.</p> + +<p>—»Cependant, vous eûtes un mari en ce monde; vous eûtes un fils; vous +avez eu des amants....</p> + +<p>—»Moi, monsieur? je vous trouve bien osé....</p> + +<p>—»Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu. +Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles....» A ces mots, elle me +considère plus attentivement; le rouge lui monte au visage: «Eugène, +s'écrie-t-elle!» et elle s'enfuit.</p> + +<p>Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été +quelque temps le commis, lorsque, pour me dérober aux recherches de la +police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de +femme que madame Duflos; elle avait une tête superbe, l'œil hautain, +le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, relevée par les +coins, était<a name="page_0328" id="page_0328"></a> plus grande que nature, mais elle était ornée de +trente-deux dents d'une éclatante blancheur; des cheveux d'un beau noir +et un nez aquilin à cheval sur une petite moustache passablement +fournie, donnaient à sa physionomie un air qui eût peut-être été +imposant, si sa poitrine placée entre deux bosses, et son cou plongé +dans ces doubles épaules, n'eussent fait naître l'idée d'un +polichinelle. Elle était environ quarante ans quand je la vis pour la +première fois: sa mise était des plus recherchées, et elle visait à se +donner un port de reine; mais du haut de la chaise où elle était perchée +de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du +comptoir, elle ressemblait moins à une Sémiramis qu'à l'idole grotesque +de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espèce de trône, +j'eus beaucoup de peine à tenir mon sérieux; cependant je ne dérogeai +point à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi +pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout +autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, à l'aide +duquel elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de là tête +aux pieds «Que souhaite, monsieur, me dit-elle?»<a name="page_0329" id="page_0329"></a> J'allais répondre, +mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que +j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé, elle me fixe de nouveau +et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'étais +assez novice, je garde le silence; elle réitère la question, et comme +elle manifeste de l'impatience, je me vois forcé de ne m'expliquer. +«Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveautés, mais +avec du zèle et de là persévérance, j'espère parvenir à vous satisfaire, +surtout si vous avez la bonté de m'aider de vos conseils.</p> + +<p>—»Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous +accepte, vous remplacerez Théodore.</p> + +<p>—»Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis à vos ordres.</p> + +<p>—»En ce cas, je vous arrête, et à dater d'aujourd'hui, je vous prends à +l'essai.»</p> + +<p>Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité de dernier commis, +c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et +l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les +unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets +destinés à tenter la<a name="page_0330" id="page_0330"></a> coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet +essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt +la brune, tantôt la blonde, je me proposais de faire circuler le +mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Duflos qui +avait sans doute surpris quelque œillade, m'invita à passer dans son +cabinet: «M. Eugène, me dit-elle, je suis fort mécontente de vous; vous +n'êtes ici que depuis très peu de temps, et déjà vous vous permettez de +former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que +j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout, +du tout.»</p> + +<p>Confondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer comment elle +avait deviné mes intentions, je ne lui répondis que par quelques paroles +insignifiantes. «Vous seriez bien embarrassé de vous justifier, +reprit-elle; je sais bien qu'à votre âge vous ne pouvez guères vous +passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait +sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont +sans fortune; à un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir à +ses besoins, quelqu'un de raisonnable.» Pendant<a name="page_0331" id="page_0331"></a> cette morale, madame +Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux +dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant +désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire +qu'on la demandait au magasin.</p> + +<p>Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenir +désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus +plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne, et je fus +assez habile pour mettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle +veillait sur moi, épiait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle +ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès. Je +n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendre un +schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus +ergoté des commis. Madame était enchantée, elle eut même la bonté de me +dire que si je continuais à me montrer docile à ses leçons, elle ne +désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. «Mais surtout, +ajouta-t-elle, plus de familiarité avec les poulettes; vous m'entendez, +M. Eugène, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation à +vous faire, c'est<a name="page_0332" id="page_0332"></a> de ne pas vous négliger sous le rapport de la +toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dorénavant, +c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si +je ne fais pas de vous un petit Amour.» Je remerciai madame Duflos, et +comme je craignais qu'avec son goût extravagant, elle ne me transformât +en Cupidon à peu près comme elle s'était transformée en Vénus, je lui +dis que je désirais lui épargner le soin d'une métamorphose qui me +paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les +recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.</p> + +<p>A quelque temps de là (c'était quatre jours avant la Saint-Louis), +madame Duflos m'annonça que voulant, suivant son usage, aller à la foire +de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jeté les yeux +sur moi pour l'accompagner. Nous partîmes le lendemain, et quarante-huit +heures après, nous étions établis sur le Champ-de-Foire. Un domestique +qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant à moi, je logeais +avec madame à l'auberge; nous avions demandé deux chambres, mais, vu +l'affluence des étrangers, on ne put nous en donner<a name="page_0333" id="page_0333"></a> qu'une; il fallut +se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont +elle se servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous +devions être chacun à notre particulier. Avant d'aller nous coucher, +elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe +chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au +lit. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute +l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la journée; elle +soupire encore, mais la chandelle est éteinte, et je m'endors. Tout à +coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a +prononcé mon nom; j'écoute... <i>Eugène</i>, c'est la voix de madame Duflos; +je ne réponds pas; «Eugène, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien +fermé la porte?</p> + +<p>—»Oui, Madame.</p> + +<p>—»Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout +assurez-vous si le verrou est bien poussé; on ne saurait prendre trop de +précautions dans les auberges.»</p> + +<p>Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je +replacé sur le côté<a name="page_0334" id="page_0334"></a> gauche, que madame commence à se plaindre. «Quel +mauvais lit! on est rongé punaises, impossible de fermer l'œil! Et +vous, Eugène, avez-vous de ces insectes insupportables?» Je fais la +sourde oreille, elle reprend: «Eugène, répondez donc, ayez-vous, comme +moi, des punaises?</p> + +<p>—»Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.</p> + +<p>—»Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi, +elles me dévorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela +continue, je passerai une nuit blanche.»</p> + +<p>Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame +Duflos, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les +picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à +crier à tue-tête: «Eugène! Eugène! mais levez-vous donc, je vous prie, +et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de +la lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. Dépêchez-vous, +mon ami, je suis dans un enfer.»</p> + +<p>Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le +<i>somno</i>, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce<a name="page_0335" id="page_0335"></a> +qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant +ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la +pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux séductions d'un négligé +galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à +peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. «Ah! +qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la +tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène! venez ici, +je vous en supplie.» Il n'y avait pas à reculer; nouveau Thésée, je me +risque, et, m'approchant du lit, «Où est-il, dis-je, où est-il le +Minotaure, que je l'extermine?</p> + +<p>—»Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne plaisantez pas comme cela... +Tenez, tenez, la voilà qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A +présent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que +vous lui réservez.»</p> + +<p>J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux +animal. Je cherchai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai +tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le +sommeil nous gagna<a name="page_0336" id="page_0336"></a> pendant cet exercice, et à mon réveil, si, par un +retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait +été plus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser +que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.</p> + +<p>Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que +madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en +devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les +petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le +conscrit de Charlet, nourri, chaussé, habillé et couché avec le +gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse était +quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame +Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse +comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois +qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de +cette tyrannie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en +affranchir. «Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!» +puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur. +J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester, +sous la<a name="page_0337" id="page_0337"></a> condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais, +dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au +grillage du cabinet où j'étais relégué, depuis que madame avait jugé à +propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette +mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus +moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos +était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour +c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint +si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont +j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de +mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me +parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre +madame Duflos en était tourmentée c'était une pitié... A toute heure du +jour, il me fallait essuyer des reproches c'était des scènes à n'en plus +finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis à +un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait +pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement +retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais<a name="page_0338" id="page_0338"></a> loin de supposer +à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de +la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe +qui l'a voulu: <i>Deux montagnes ne se rencontrent pas</i>.......<a name="page_0339" id="page_0339"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Le boucher bon enfant.—Trop parler nuit.—L'innocence du petit +vin.—Un assassinat.—Les magistrats de Corbeil.—La levée du +corps.—L'adresse accusatrice.—Si ce n'est pas toi, c'est ton +frère.—La blessure perfide.—C'est lui.—Le front de Caïn.—Le +réveil matinal.—Arrestation de deux époux.—Un coupable.—J'en +cherche un autre.—L'accusé de libéralisme.—Les goguettes, ou les +bardes du quai du Nord.—Une couleur.—Les chansons +séditieuses.—J'aide à la cuisine.—Le vin de +propriétaire.—L'homme irréprochable.—Translation à la +préfecture.—Une confession.—Résurrection d'un marchand de +volaille.—Une scène de somnambulisme.—La confrontation.—<i>Habemus +confitentes reos</i>.—Deux amis s'embrassent.—Un souper sous les +verroux.—Départ de Paris.</p></div> + +<p>Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols à +main armée avaient été commis sur les routes à proximité de la capitale, +sans qu'il eût été possible de découvrir les auteurs de ces crimes: en +vain la police s'était-elle attachée à faire surveiller quelques +individus mal famés, toutes ses démarches avaient<a name="page_0340" id="page_0340"></a> été infructueuses, +lorsqu'un nouvel attentat, accompagné d'horribles circonstances, vint +fournir des indices d'après lesquels il fut enfin permis d'espérer que +l'on atteindrait les coupables. Un nommé Fontaine, boucher, établi à la +Courtille, se rendait à une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni +de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents +francs, il avait dépassé la Cour-de-France et s'avançait à pied dans la +direction d'Essonne, quand, à très peu de distance d'une auberge où il +s'était arrêté pour prendre quelques rafraîchissements, il fit la +rencontre de deux hommes assez proprement vêtus. Le soleil étant sur son +déclin, Fontaine n'était pas fâché de voyager en compagnie; il accoste +les deux inconnus, et aussitôt il entre en conversation avec eux. +«Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.</p> + +<p>—»Bonsoir l'ami, lui répond-t-on.»</p> + +<p>Le colloque engagé, «Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence à +faire nuit?</p> + +<p>—»Que voulez-vous? c'est la saison.</p> + +<p>—»A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore à faire un bon +bout de chemin.</p> + +<p>—»Et où allez-vous donc, sans être trop curieux?<a name="page_0341" id="page_0341"></a></p> + +<p>—»Où je vais? à Milly, acheter des moutons.</p> + +<p>—»En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque +c'est à Corbeil que nous allons, ça ne peut pas mieux tomber.</p> + +<p>—»C'est vrai, reprit le boucher, ça ne peut pas mieux tomber: aussi +vais-je profiter de votre société; quand on a de l'argent sur soi, +voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas être seul.</p> + +<p>—»Ah! vous avez de l'argent!</p> + +<p>—»Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.</p> + +<p>—»Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton +il n'y a pas de danger.</p> + +<p>—»Vous croyez? au surplus j'ai là de quoi me défendre, ajouta-t-il, en +montrant son bâton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les +voleurs y regarderaient à deux fois?</p> + +<p>—»Ils ne s'y frotteraient pas.</p> + +<p>—»Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.»</p> + +<p>Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive à la porte d'une +maisonnette que le rameau de genièvre signale comme un cabaret. +Fontaine<a name="page_0342" id="page_0342"></a> propose à ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On +entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon +marché, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur +une seule jambe; il y a là plus d'un motif de prolonger la station; +chacun veut payer son écot. Trois quarts d'heure s'écoulent, et +lorsqu'on se décide à lever le siége, Fontaine, qui avait un peu trop +levé le coude, était un peu plus qu'en pointe de gaîté. Dans une telle +situation, quel homme garde de la défiance!</p> + +<p>Fontaine s'applaudit d'avoir trouvé de bons vivants; persuadé qu'il ne +saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne à +eux, et les voilà tous trois engagés dans un chemin de traverse. Il +allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de près; +l'obscurité était complète, on voyait à peine à quatre pas; mais le +crime a l'œil du lynx, il perce les ténèbres les plus épaisses; +tandis que Fontaine ne s'attend à rien, le bon vivant resté en arrière +le vise à la tête et lui assène de son gourdin un coup qui le fait +chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au +même instant l'autre brigand, armé d'un poignard, se précipite sur lui +et le frappe jusqu'à ce qu'il le<a name="page_0343" id="page_0343"></a> croie mort. Fontaine s'est long-temps +débattu, mais à la fin il a succombé; les assassins s'emparent alors de +sa sacoche, et après l'avoir fouillé, ils s'éloignent, le laissant +baigné dans son sang. Bientôt vient à passer un voyageur, il entend des +gémissements; c'était Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappelé +à la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les +premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les +plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil; +le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les +personnes présentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit +blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins +avaient craint que leur victime n'échappât. Fontaine cependant peut +encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner +tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le +transporte à l'hôpital, et deux jours après, une amélioration notable +dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra à le sauver.</p> + +<p>La levée du corps avait été faite avec la plus minutieuse exactitude; on +n'avait rien négligé de ce qui pouvait conduire à la découverte des<a name="page_0344" id="page_0344"></a> +assassins: des vestiges de pas avaient été calqués, des boutons, des +fragments de papier teints de sang avaient été recueillis; sur l'un de +ces fragments, qui paraissait avoir servi à essuyer la lame d'un couteau +trouvé non loin de là, on remarquait quelques caractères tracés à la +main... mais ils étaient sans suite et ne pouvaient par conséquent +fournir des indices dont il fût facile de tirer parti. Toutefois, le +procureur du roi attachant une haute importance à l'explication de ces +signes, on explora de nouveau les approches du lieu où Fontaine avait +été trouvé gisant, et un second morceau de papier, ramassé dans l'herbe, +présenta l'apparence d'une adresse tronquée. En examinant avec +attention, on parvint à déchiffrer ces mots:</p> + +<p class="c"> +<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A Monsieur Rao</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>marchand de vins, bar</i></span><br /> +<span style="margin-left: 10em;"><i>Roche</i></span><br /> +<span style="margin-left: 12em;"><i>Cli</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprimé; mais de +quelle nature était cet imprimé? c'est ce qu'il fut impossible +d'éclaircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas +si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des +lumières certaines,<a name="page_0345" id="page_0345"></a> on prit note de tout ce qui pouvait contribuer à +l'instruction.</p> + +<p>Les magistrats qui rassemblèrent ces premières données méritent des +éloges pour le zèle et l'habileté qu'ils déployèrent. Dès qu'ils eurent +rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hâte à +Paris, afin de s'y concerter avec l'autorité judiciaire et +administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immédiatement avec eux, +et muni du procès-verbal qu'ils avaient dressé, je mis en campagne pour +rechercher les assassins. La victime les avait signalés; mais devais-je +m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu +d'hommes dans un grand danger conservent assez de présence d'esprit pour +bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le +témoignage de Fontaine, qu'il était plus précis. Il racontait que +pendant la lutte, qui avait été longue, l'un des assaillants, tombé sur +les genoux, avait jeté un cri de douleur, et que l'instant d'après il +avait dit à son complice qu'il éprouvait une vive souffrance. D'autres +remarques qu'il prétendait avoir faites me paraissaient extraordinaires, +d'après l'état où il s'était trouvé. Il m'était difficile de croire +qu'il<a name="page_0346" id="page_0346"></a> fût bien sûr de ses réminiscences. Je me proposai néanmoins d'en +faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon +exploration un point de départ plus positif. L'adresse tronquée était, +suivant moi, une énigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis +l'esprit à la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas à me +convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des +doutes, elle pouvait se rétablir ainsi: <i>A Monsieur......... marchand de +vins, barrière Rochechouart, chaussée de Clignancourt</i>. Il était donc +évident que les assassins s'étaient trouvés en contact avec un marchand +de vins de ce quartier, peut-être même ce marchand de vins était-il un +des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manière à savoir +promptement la vérité, et avant la fin de la journée, je fus persuadé +que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupçons sur le +nommé Raoul. Cet individu ne m'était pas connu sous de très bons +auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrépides de +la ligne, et le cabaret qu'il tenait était le rendez-vous d'une foule de +mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre +pour femme la sœur d'un forçat libéré, et j'étais<a name="page_0347" id="page_0347"></a> instruit qu'il +avait des accointances avec toute espèce de gens mal famés. En un mot, +sa réputation était abominable, et lorsqu'un crime était dénoncé, s'il +n'y avait pas participé, on était du moins autorisé à lui dire: <i>Si ce +n'est pas toi, c'est ton frère ou quelqu'un des tiens</i>.</p> + +<p>Raoul était en quelque sorte en état de perpétuelle prévention, soit par +lui, soit par ses alentours. Je résolus de faire surveiller les +approches de son cabaret, et je donnai l'ordre à mes agents d'avoir +l'œil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si +dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui fût blessée au genou. +Pendant que les observateurs étaient au poste que je leur avais assigné, +des informations que je fis de mon côté me conduisirent à apprendre que +Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez +mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement lié. Les voisins +affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient +de fréquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son +commerce ne fût la contrebande. Un marchand de vin qui était le plus à +portée de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il +avait remarqué que son<a name="page_0348" id="page_0348"></a> confrère sortait souvent à la brune et ne +rentrait que le lendemain, ordinairement excédé de fatigue et crotté +jusqu'à l'échine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans +son jardin, et qu'il s'exerçait à tirer le pistolet. Tels étaient les +propos qui me revenaient de toutes parts.</p> + +<p>Dans le même temps, mes agents me rapportèrent avoir vu chez Raoul un +homme qu'ils présumaient être un des assassins signalés: celui-ci ne +boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume était en tout +semblable à celui que Fontaine avait décrit. Les agents ajoutaient que +cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les +deux époux étaient fort liés avec Raoul. On était de plus certain qu'ils +logeaient au premier étage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois, +dans la crainte de donner l'éveil sur l'objet de démarches que la +prudence prescrivait de faire le plus secrètement possible, on n'avait +pas jugé à propos de pousser plus loin l'investigation.</p> + +<p>Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutôt +reçu, que je songeai à aller me poster aux aguets à proximité de la +maison qui m'avait été désignée. Il était nuit, j'attendis<a name="page_0349" id="page_0349"></a> le jour, et +avant qu'il parût, j'étais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai +à faire le pied de grue jusqu'à quatre heures de l'après-midi, et je +commençais véritablement à m'impatienter, quand les agents me montrèrent +un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain à la mémoire. +C'est lui, me dirent-ils; en effet, à peine eus-je aperçu le nommé +<i>Court</i>, que d'après le souvenir de ses antécédents, je fus convaincu +qu'il était l'un des assassins que je cherchais; sa moralité, qui était +des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attiré de terribles +désagréments; il venait de subir une détention de six mois, et je me +rappelai très bien l'avoir arrêté comme prévenu de fraude à main armée. +C'était un de ces êtres dégradés qui, comme Caïn, portent sur le front +une sentence de mort.</p> + +<p>Sans être grand prophète, on aurait pu hardiment prédire à celui-là +qu'il était destiné à l'échafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont +jamais trompé m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrière +périlleuse dans laquelle sa fatalité l'avait poussé. Cependant ne +voulant pas agir avec trop de précipitation, je fis une enquête, dans le +but de m'assurer s'il avait des<a name="page_0350" id="page_0350"></a> moyens d'existence; on ne lui en +connaissait aucun, et il était de notoriété publique qu'il ne possédait +rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai, +s'accordèrent tous à dire qu'il menait une conduite des plus +irrégulières; en somme, Court ainsi que Raoul étaient regardés comme des +bandits achevés; on les eût condamnés sur la mine. Quant à moi, qui +avais des motifs pour voir en eux de francs scélérats, que l'on juge si +leur culpabilité m'était démontrée: aussi me hâtai-je de solliciter des +mandats afin d'être autorisé à les saisir.</p> + +<p>L'ordre d'opérer leur capture me fut donné, et dès le jour suivant, +avant le lever du soleil, je me présentai à-la porte de Court. Parvenu +sur le palier du premier, je frappe.</p> + +<p>«Qui est-là? demande-t-on.</p> + +<p>—»Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.»</p> + +<p>Aussitôt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert, +supposant qu'il parlait à son ami: «Est-ce qu'il y a du nouveau? me +dit-il.</p> + +<p>—»Oui, oui, répondis-je, il y en a du nouveau.»<a name="page_0351" id="page_0351"></a></p> + +<p>Je n'avais pas achevé de prononcer ces mots, qu'à la lueur du +crépuscule, il s'aperçut que je l'avais trompé. «Ah! s'écria-t-il, avec +un mouvement d'effroi, <i>c'est M. Jules</i>!» (C'était le nom que me +donnaient les filles et les voleurs.)</p> + +<p>—»<i>M. Jules!</i>» répéta la femme de Court, encore plus épouvantée que +lui.</p> + +<p>«Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarmé d'un réveil si +matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.</p> + +<p>—»C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a déjà +<i>emballé</i>, mais c'est égal, je ne lui en veux pas.</p> + +<p>—»Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute à moi si tu fais la +<i>maltouse</i>? (contrebande.)</p> + +<p>—»La maltouse! répartit Court, de l'accent rassuré d'un homme qui se +sent soulagé d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez +bien, si cela était, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez +d'ailleurs faire le <i>rapiot</i> (perquisition).»</p> + +<p>Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de +fouiller le logement, où<a name="page_0352" id="page_0352"></a> furent trouvés une paire de pistolets chargés +et amorcés, des couteaux, des vêtements qui paraissaient fraîchement +lavés, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de compléter l'expédition: si j'eusse arrêté +le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'eût averti Raoul +de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la +place Cadet. Court, que j'avais garrotté, redevint tout-à-coup sombre et +pensif; les précautions que j'avais prises lui causaient de +l'inquiétude; sa femme me semblait aussi en proie à de terribles +réflexions. Ils furent consternés, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils +m'entendirent faire la recommandation de les séparer et de les garder à +vue. J'avais prescrit de pourvoir à leurs besoins; mais ils n'avaient ni +faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court à ce sujet, il ne répondait +que par un signe de tête négatif; il fut dix-huit heures sans desserrer +les dents; il avait l'œil fixe et la physionomie immobile. Cette +impassibilité m'indiquait que trop qu'il était coupable. En pareille +circonstance, j'ai presque toujours remarqué les deux extrêmes, un morne +silence ou une insupportable volubilité de paroles.<a name="page_0353" id="page_0353"></a></p> + +<p>Court et sa femme étant en lieu de sûreté, il restait à m'emparer de +Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y était pas; le garçon qui +gardait sa boutique me dit qu'il avait couché à Paris, où il avait un +pied à terre; mais que, comme c'était dimanche, il ne manquerait pas +d'arriver de bonne heure.</p> + +<p>L'absence de Raoul était un contre-temps que je n'avais pu prévoir, je +tremblai qu'avant de rentrer il ne lui eût prit la fantaisie de dire +bonjour à son ami. Dans ce cas, il était certainement instruit de son +arrestation, et il était probable qu'il se mettrait en mesure de +m'échapper. Je craignais encore qu'il ne nous eût vus au moment de +l'expédition de la rue Coquenard, et mes appréhensions redoublèrent +lorsque le garçon m'eut déclaré que son bourgeois avait sa demeure de +ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y était jamais allé et ne +pouvait m'enseigner l'endroit; mais, présumait-il, c'était aux environs +de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait +dans mes craintes, car peut-être Raoul ne tardait-il tant que parce +qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'était pas de +retour: le garçon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pût lui +inspirer<a name="page_0354" id="page_0354"></a> de la défiance, ne concevait pas qu'il ne fût pas encore +installé à son comptoir; il était vraiment inquiet. La domestique, en +préparant le déjeûner que j'avais commandé pour mes agents et pour moi, +exprimait son étonnement de ce que son maître et surtout sa maîtresse +étaient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent +été empêchés par quelque accident. «Si je savais leur adresse, me +disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.»</p> + +<p>J'étais bien persuadé qu'ils ne l'étaient pas: mais qu'étaient-ils +devenus? A midi nous étions sans nouvelles, et je croyais définitivement +que la mèche était éventée, quand le garçon de boutique, qui depuis un +instant s'était mis en faction devant la porte, accourut en disant: «Le +voici.»</p> + +<p>—»Qui me demande? dit Raoul.»</p> + +<p>Mais à peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnaît.</p> + +<p>—«Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant à moi, qui est-ce qui vous +amène aujourd'hui dans notre quartier?»</p> + +<p>Il était loin de penser que ce fût à lui que j'avais affaire. Pour ne +pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma +visite.<a name="page_0355" id="page_0355"></a></p> + +<p>«Ah çà, lui dis-je, vous vous avisez donc d'être libéral?</p> + +<p>—»Libéral?</p> + +<p>—»Oui, oui, libéral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas +ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en +particulier.</p> + +<p>—»Volontiers: montez au premier, et je vous suis.»</p> + +<p>Je montai, en faisant signe à mes agents de veiller sur Raoul, et de se +saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux +n'y songeait même pas, et j'en eus bientôt la preuve, puisqu'il vint +aussitôt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air +presque jovial; je fus charmé de le voir dans cette sécurité.</p> + +<p>«A présent, lui dis-je, que nous voilà seuls, nous pouvons causer à +notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez +pas?</p> + +<p>—»Ma foi non.</p> + +<p>—»Vous avez déjà été chagriné à cause des <i>goguettes</i><a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, que vous +vous obstinez à tenir<a name="page_0356" id="page_0356"></a> dans votre cabaret, malgré la défense qui vous en +a été faite. La police est informée que tous les dimanches, ici, il y a +des réunions dans lesquelles on chante des couplets contre le +gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un +ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui même +vous les attendez en assez grand nombre, de midi à quatre heures: vous +voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas +tout, on prétend que vous avez entre les mains une foule de chansons +séditieuses<a name="page_0357" id="page_0357"></a> ou immorales, dont le recueil est si soigneusement caché, +que pour le découvrir, il nous a été recommandé de ne venir que +déguisés, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient +ouvert leur séance. Je suis bien fâché que l'on m'ait chargé d'une +mission aussi désagréable; mais j'ignorais que j'étais envoyé chez +quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais récusé; car, avec +vous, que me sert un déguisement?</p> + +<p>—»C'est juste, répondit Raoul, ça ne peut pas prendre......</p> + +<p>—»N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un +autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez +de mieux à faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en +votre possession..... ensuite, pour éviter de nouveaux désagréments, si +j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont +les opinions peuvent vous compromettre.</p> + +<p>—»Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique fût de votre +ressort?</p> + +<p>—»Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire +un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux à toute selle?<a name="page_0358" id="page_0358"></a></p> + +<p>—»Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est égal, aussi vrai que +je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai été dénoncé à +faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'à +gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des +envieux. Mais écoutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de +derrière, faites mieux que ça, restez ici toute la journée avec vos +messieurs, vous verrez si je vous en impose.</p> + +<p>—»J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous êtes un +cadet à faire disparaître les chansons: surtout pas d'intelligence au +dehors. C'est que si vous faisiez prévenir les chanteurs de la +goguette......</p> + +<p>—»Pour qui que vous me prenez? répliqua Raoul avec vivacité, si je vous +donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de +l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas +de mauvaises intentions, vous n'avez qu'à ne pas me quitter; je m'engage +à ne souffler mot à qui que ce soit, pas même à ma femme, quand elle +reviendra: de la sorte, vous serez bien sûr......... Par exemple, il<a name="page_0359" id="page_0359"></a> +faudra que vous me permettiez de découper mes viandes.</p> + +<p>—»Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis +même tout prêt à vous donner un coup de main.</p> + +<p>—»Vous êtes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.</p> + +<p>—»Allons, lui dis-je, à l'ouvrage.»</p> + +<p>Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientôt +les manches retroussées jusqu'aux coudes, une serviette étalée devant +moi, je l'aide à dépécer le veau qui ce jour là était destiné, avec la +salade de rigueur, à faire les délices des Lucullus du cabaret. Du veau +je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de +côtelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pièce de luxe de la +barrière; j'arrache la queue à deux ou trois dindons, je donne un tour +aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien à faire dans la +cuisine, je me rends utile à la cave, où j'assiste en amateur à la +fabrication du <i>vin propriétaire</i> à six sols le litre.</p> + +<p>Pendant cette opération, j'étais seul en face de Raoul, près de qui je +jouais le rôle de l'<i>ami intime</i>, je ne le quittais non plus<a name="page_0360" id="page_0360"></a> que son +ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai +qu'il ne vînt à soupçonner le motif pour lequel je le veillais de si +près; alors il m'aurait infailliblement égorgé, et je serais tombé sous +ses coups sans qu'il eût été possible de me secourir; mais il ne voyait +en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et à l'égard des +imputations séditieuses dirigées contre lui, il était parfaitement +tranquille.</p> + +<p>Il y avait près de quatre heures que je faisais les fonctions de second +chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la +2<sup>e</sup> division), que j'avais fait prévenir, arriva enfin. J'étais au +rez-de-chaussée; d'aussi loin que je l'aperçus, je courus à lui, et +après l'avoir prié de ne se présenter que dans quelques minutes, je +revins auprès de Raoul.</p> + +<p>«Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prétendent-ils pas +que ce n'est pas ici que nous devrions être, mais à votre domicile de +Paris?</p> + +<p>—»Si ce n'est que cela, me répondit-il, allons-y.</p> + +<p>—»Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir à la +chaussée de Clignancourt.<a name="page_0361" id="page_0361"></a> Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez, +si j'étais à votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter +le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce +serait un moyen de le disposer à penser que l'on vous a suspecté à +tort.»</p> + +<p>Raoul jugeant le conseil excellent, fit la démarche que je lui +suggérais; le commissaire accéda à son désir, et la perquisition fut +faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.</p> + +<p>«Eh bien! s'écria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer +l'homme irréprochable, êtes-vous bien avancés maintenant? pour des +torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassiné que ce ne serait +pas pis.»</p> + +<p>L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me +déconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable; +pourtant il l'était, et l'impression qui lui était favorable s'effaça +promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand, +les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner +proférer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul était calme, il +était triomphant, Quand nous montâmes en fiacre pour<a name="page_0362" id="page_0362"></a> nous transporter à +son domicile de Paris, on eût dit qu'il allait à la noce.</p> + +<p>«Ma femme, répétait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne +compagnie.»</p> + +<p>Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'éprouva +pas la moindre altération: elle nous offrit des siéges; mais comme nous +n'avions pas de temps à perdre, sans avoir égard à sa politesse, le +commissaire et moi nous nous mîmes en devoir de procéder à la nouvelle +perquisition. Raoul était présent; il nous guidait avec une complaisance +extrême.</p> + +<p>Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'était +aux papiers que l'on devait s'attacher de préférence. Il me donna la +clef de son secrétaire. Je m'empare d'une liasse, et la première pièce +sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie +est déchirée. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est +écrite l'adresse annexée au procès-verbal des magistrats de Corbeil..... +Ce lambeau s'adapte évidemment à la déchirure. Le commissaire, à qui je +fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord +qu'avec indifférence examiner l'assignation; peut-être n'y prenait-il +pas garde, mais tout à<a name="page_0363" id="page_0363"></a> coup ses muscles se contractent, il pâlit, et +s'élançant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets +chargés, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide, +mes agents se précipitent sur lui, et le mettent hors d'état de faire +résistance.</p> + +<p>Il était près de minuit quand Raoul et sa femme furent amenés à la +préfecture: Court y arriva un quart d'heure après. Les deux complices +furent enfermés séparément. Jusque là l'on n'avait contre eux que des +présomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser +pendant qu'ils étaient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court +que j'essayai mon éloquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les +bouts; j'employai toute espèce d'arguments pour le convaincre qu'il +était dans son intérêt de faire des aveux.</p> + +<p>«Croyez-m'en, lui disais-je, déclarez toute la vérité; pourquoi vous +opiniâtrer à cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous +allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le +pensez. Tous les gens que vous avez attaqués ne sont pas morts, on +produira contre vous des témoignages foudroyants; vous aurez gardé le +silence, mais<a name="page_0364" id="page_0364"></a> vous n'en serez pas moins condamné; l'échafaud n'est pas +ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont +on punira votre obstination. Justement irrités contre vous, les +magistrats ne vous laisseront ni paix ni trêve, jusqu'à l'heure de +l'exécution; on vous obsédera, on vous fera périr à petit feu; si vous +vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire, +montrez du repentir, de la résignation, et puisque vous ne pouvez +échapper à votre sort, tâchez au moins que les juges vous plaignent et +désirent vous traiter avec humanité.»</p> + +<p>Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court était +intérieurement très agité. Lorsque je lui annonçai que tous les gens +attaqués par lui n'étaient pas morts, il changea de couleur et détourna +la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa +poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin, à +quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent +en abondance de ses yeux.</p> + +<p>»Ah! M. Jules, s'écria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable; +je vais tout vous raconter.»<a name="page_0365" id="page_0365"></a></p> + +<p>Je m'étais bien gardé de dire à Court de quel assassinat il était +accusé; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne +voulus rien spécifier; j'espérais qu'en restant dans des termes vagues, +en m'abstenant de toute désignation trop précise, il me mettrait +peut-être sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il était +poursuivi. Court réfléchit un instant.</p> + +<p>«Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassiné le marchand de volailles. +Fallait-il qu'il eût l'ame chevillée dans le corps! Le pauvre diable! en +être revenu après un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M. +Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils étaient plusieurs +Normands qui s'en retournaient après avoir débité leur marchandise à +Paris.... Je les croyais chargés d'argent; j'allai en conséquence les +attendre au passage: j'arrête les deux premiers qui se présentent, mais +je ne trouve presque rien sur eux.... J'étais alors dans la plus +affreuse nécessité; c'était la misère qui me poussait; je sentais que ma +femme manquait de tout, ça me saignait le cœur. Enfin, pendant que je +me livre au désespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours, +c'était celle d'un marchand de volailles. Je le<a name="page_0366" id="page_0366"></a> surprends à moitié +endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le +fouille moi-même: il possédait en tout <i>quatre-vingts francs</i>. +Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit à tout le monde? +J'avais deux termes à payer; mon propriétaire avait menacé de me mettre +à la porte. Pour comble de disgrâce, j'étais harcelé par d'autres +créanciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La +rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les décharge tous les deux +dans la poitrine du <i>messière</i>. Quinze jours après, on m'a donné la +nouvelle qu'il était encore vivant... Jugez si j'ai été surpris! aussi +depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien +qu'il me jouerait quelque mauvais tour.</p> + +<p>—»Vos craintes étaient fondées, lui dis-je: mais le marchand de +volaille n'est pas le seul que vous avez assassiné; et ce boucher que +vous avez criblé de coups de couteau, après lui avoir enlevé sa sacoche?</p> + +<p>—»Pour celui-là, reprit le scélérat, Dieu veuille avoir son ame! Je +répondrais bien que s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement +dernier.<a name="page_0367" id="page_0367"></a></p> + +<p>—»Vous êtes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.</p> + +<p>—»Ah! tant mieux, s'écria Court.</p> + +<p>—»Non il n'en mourra pas, et je dois vous prévenir qu'il a signalé, +vous et vos complices de manière à ce qu'on ne puisse pas s'y +méprendre.»</p> + +<p>Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut +pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par +m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommât d'autres, ce +fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait +de faire, et dans la crainte qu'il n'imaginât de les rétracter, je fis +immédiatement appeler le commissaire, en présence de qui il les réitéra +dans les plus grands détails.</p> + +<p>C'était sans doute une première victoire que d'avoir déterminé Court à +se reconnaître coupable et à signer ses déclarations, mais il m'en +restait une seconde à remporter: il s'agissait d'amener Raoul à suivre +l'exemple de son ami. Je pénétrai sans bruit dans la pièce où il était: +Raoul dormait; je prends des précautions pour ne pas l'éveiller, et +m'étant placé près de lui, je parle bas dans la direction de son +oreille; il remue<a name="page_0368" id="page_0368"></a> légèrement, ses lèvres s'agitent, je présume qu'en +lui adressant des questions, il y répondra; sans élever la voix, je +l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles +inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens à ce qu'il +dit. Cette scène de somnambulisme durait depuis près d'un quart d'heure, +lorsqu'à cette interpellation, <i>qu'avez-vous fait du couteau</i>? Il +éprouva un sursaut, proféra quelques mots entrecoupés, et tourna ses +regards de mon côté.</p> + +<p>En me reconnaissant, il tressaillit d'étonnement et d'épouvante: on eût +dit qu'à son intérieur il venait de se livrer un combat dont il +tremblait que j'eusse été le témoin. A l'air d'anxiété avec lequel il me +considérait, je vis qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce qui s'était +passé. Peut-être pendant son sommeil s'était-il trahi. Il avait le front +couvert de sueur, une pâleur mortelle était répandue sur ses traits; il +s'efforçait de sourire en grinçant les dents malgré lui. L'image que +j'avais devant moi était celle d'un damné à qui sa conscience donne la +torture.... c'était Oreste poursuivi par les Euménides. Les dernières +vapeurs d'un songe affreux n'étaient pas encore dissipées.... je saisis +la circonstance: ce n'était pas la première fois que<a name="page_0369" id="page_0369"></a> j'avais pris le +cauchemar pour mon auxiliaire.</p> + +<p>«Il paraît, dis-je à Raoul, que vous venez de faire un rêve bien +terrible? vous avez beaucoup parlé et considérablement souffert; je vous +ai éveillé pour vous délivrer des tourments que vous enduriez et des +remords auxquels vous étiez en proie. Ne vous fâchez pas de ce langage, +il n'est plus temps de dissimuler; les révélations de votre ami Court +nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des détails du crime qui +vous est imputé; ne vous défendez pas d'y avoir participé, l'évidence, +contre laquelle vous ne pouvez rien, résulte des dires de votre +complice. Si vous vous retranchez dans un système de dénégation, sa voix +vous confondra en présence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son +témoignage, le boucher que vous avez assassiné près de Milly paraîtra +pour vous accuser.»</p> + +<p>A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se décomposer; +mais se remettant graduellement, il me répondit avec fermeté:</p> + +<p>«M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous êtes +malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me +persuadera pas qu'il soit coupable, encore<a name="page_0370" id="page_0370"></a> moins qu'il m'ait inculpé, +surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le +faire.»</p> + +<p>Je déclarai de nouveau à Raoul qu'il cherchait inutilement à me dérober +la connaissance de la vérité. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous +confronter à votre ami, et nous verrons si vous osez le démentir. +«Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis +certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi +voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et +m'y impliquer de gaîté de cœur, à moins qu'il ne soit fou, et il ne +peut pas l'être? Tenez, M. Jules, je suis si sûr de ce que j'avance, que +s'il dit qu'il a assassiné et que j'étais avec lui, je consens à passer +pour le plus grand scélérat que la terre ait porté; je reconnaîtrai pour +vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte à monter avec +lui sur le même échafaud. Mourir de ça ou mourir d'autre chose, la +guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit, +la nappe est mise; il roulera deux têtes sur le plancher.»</p> + +<p>Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai<a name="page_0371" id="page_0371"></a> proposer l'entrevue à +son camarade. Celui-ci refusa, m'alléguant qu'après avoir avoué, il +n'aurait jamais la force de regarder Raoul. «Puisque j'ai signé ma +déclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le +convaincre; d'ailleurs il connaît mon écriture.» Cette répugnance, à +laquelle je ne m'étais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que +souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les idées d'un prévenu changer +du blanc au noir; je m'efforçai donc de la vaincre, et je parvins assez +promptement à décider Court à faire ce que je désirais. Enfin, je mets +les deux amis en présence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que +je ne lui avais pas suggérée, bien qu'elle secondât merveilleusement mes +projets, Court dit à Raoul: «Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as +confessé notre crime? tu as bien fait.»</p> + +<p>Celui à qui s'adressait cette phrase fut un instant comme anéanti; mais +reprenant bientôt ses esprits: «Ma foi, M. Jules, c'est bien joué; vous +nous avez tiré la carotte au parfait. A présent, comme je suis un homme +de parole, je veux tenir celle que je vous ai donnée, en ne vous cachant +rien;» et sur-le-champ il se mit à me faire un récit qui<a name="page_0372" id="page_0372"></a> confirmait +pleinement celui de son complice. Ces nouvelles révélations ayant été +reçues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai +à causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une +gaîté qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les +plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement. +Leur physionomie était redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de +la catastrophe de la veille: on voyait que c'était une affaire arrangée; +en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette à la +justice. Au dessert, je leur annonçai que nous partirions dans la nuit +pour Corbeil; «en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous +coucher,» et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand +arriva la voiture qui devait nous emmener, ils étaient à faire leur cent +de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.</p> + +<p>Ils montèrent dans le coucou sans que cela parût leur faire la plus +légère impression. Nous n'étions pas encore à la barrière d'Italie, +qu'ils ronflaient comme des bienheureux; à huit heures du matin ils ne +s'étaient pas éveillés, et nous entrions dans la ville.<a name="page_0373" id="page_0373"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Arrivée à Corbeil.—Sornettes populaires.—La foule.—Les +gobe-mouches.—La bonne compagnie.—Poulailler et le capitaine +Picard.—Le dégoût des grandeurs.—Le marchand de dindons.—Le +général Beaufort.—L'idée qu'on se fait de moi.—Grande terreur +d'un sous-préfet.—Les assassins et leur victime.—Le +repentir.—Encore un souper.—Mettez des couteaux.—Révélations +importantes, etc., etc.</p></div> + +<p>Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants +accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux +un objet de curiosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché +d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues de la Capitale; je +me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là +je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus +singuliers; <i>c'est lui</i>! <i>c'est lui</i>! répétaient les spectateurs,<a name="page_0374" id="page_0374"></a> en se +haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait +pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.</p> + +<p>«Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas +cinq pieds.</p> + +<p>—»Bah! un avorton comme ça, j'en aurais cinquante comme lui à mes +trousses....</p> + +<p>—»Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tournée: +d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manière de +vous passer la jambe.</p> + +<p>—»Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas les couleurs aussi bien +que lui?</p> + +<p>—»C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses +cheveux roux!</p> + +<p>—»Oh! il est comme un échalat; il m'est avis qu'une main dans la poche +je le ploierais en deux.</p> + +<p>—»Toi?</p> + +<p>—»Oui, moi.</p> + +<p>—»Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bête! il viendrait +soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment où tu t'y +attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le +<i>brochet</i> (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa +belle,<a name="page_0375" id="page_0375"></a> il te saluerait d'une <i>mure</i> (coup de poing sur le nez) que tu +en verrais trente-six chandelles.</p> + +<p>—»Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois à +lunettes, qui était mon plus proche voisin, c'est un être bien +extraordinaire que ce Vidocq; on prétend que quand il veut arrêter +quelqu'un, il a un coup à lui qui le rend tout de suite maître de son +homme.</p> + +<p>—»Je me suis laissé dire, c'était un charretier qui prenait la parole, +qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des <i>caboches</i> (gros +clous), et qu'en vous donnant une poignée de main, il vous lève sur l'os +de la jambe une tartine de longueur.</p> + +<p>—»Faites donc attention où vous marchez, gros butor, s'écriait une +jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'écraser les +cors.</p> + +<p>—»Ça vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est +rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec +le talon de sa botte vous écrasait le <i>gros arpion</i> (gros orteil).....</p> + +<p>—»Vraiment! qu'il y vienne donc!</p> + +<p>—»Il serait gêné; c'est encore un cadet...»<a name="page_0376" id="page_0376"></a></p> + +<p>A ce moment, je pris part à la conversation; «Mademoiselle, dis-je au +charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant méchant soit-il, +veuille lui faire du mal.</p> + +<p>—»Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord +c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et +qu'il est fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas tout ça: j'en +voulais venir que quand on écrase le gros arpion à un particulier, tant +fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on +ne le ramasse pas, il reste sur la place.»</p> + +<p>Il se fit alors un brouhaha.—Ah! ah! ah!</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—»A bas le chapeau!</p> + +<p>—»Eh! l'homme à la perruque!</p> + +<p>—»C'est-il les assassins?</p> + +<p>—»Le voilà! le voilà!</p> + +<p>—»Et qui donc?</p> + +<p>—»Ne poussez donc pas tant.</p> + +<p>—»Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?</p> + +<p>—»Donnez-lui un soufflet.</p> + +<p>—»Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un état pareil!<a name="page_0377" id="page_0377"></a></p> + +<p>—»Aie, aie!</p> + +<p>—»Montez sur mon épaule.</p> + +<p>—»Eh! là-bas, vous n'êtes pas de verre.</p> + +<p>—»Sont-ils fous de faire tant de bruit?</p> + +<p>—»C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.</p> + +<p>—»Y en a-t-il de ces mouchards!</p> + +<p>—»Des mouchards! il n'y en a que quatre.»</p> + +<p>Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux de la multitude +m'avaient transporté au milieu d'un groupe nouveau, où une douzaine de +gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.</p> + +<p><span class="smcap">Premier gobe-mouche</span> (celui-là avait des cheveux blancs). «Oui, monsieur, +il a été condamné pour cent un ans de galères: un relevé de mort.</p> + +<p><span class="smcap">Second gobe-mouche.</span>»Cent et un ans! c'est plus d'un siècle.</p> + +<p><span class="smcap">Une vieille femme.</span>»Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites +l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas +un jour.</p> + +<p><span class="smcap">Troisième gobe-mouche.</span>»Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau +bail.</p> + +<p><span class="smcap">Quatrième gobe-mouche.</span>»Il avait donc assassiné?</p> + +<p><a name="page_0378" id="page_0378"></a><span class="smcap">Cinquième gobe-mouche.</span>»Quoi! vous ne savez pas ça? C'est un scélérat +couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine, +mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce de la vie.</p> + +<p><span class="smcap">La vieille femme.</span>»C'est-il vrai qu'il a été fouetté marqué?</p> + +<p><span class="smcap">Premier gobe-mouche.</span>»Certainement, madame, avec un fer chaud sur les +deux épaules; je vous réponds que si on les mettait à nu, on y +trouverait la fleur de lis.</p> + +<p><span class="smcap">Autre gobe-mouche.</span> (Son numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle +seulement qu'il était vêtu de noir, et coiffé à l'oiseau royal, c'était, +à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse.) «La fleur de +lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti à porter un +anneau à la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?</p> + +<p><span class="smcap">Le gobe-mouche noir.</span> (Sèchement).»Non, monsieur, on ne le verrait pas. +D'abord, ne vous mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de fer du +poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout léger, et +presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait<a name="page_0379" id="page_0379"></a> comme moi de porter +des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais le pantalon cache +tout. Le pantalon, jolie mode! ça nous vient de la révolution, c'est +comme la Titus, on ne distingue plus un honnête homme d'un galérien. Je +vous le demande, messieurs, si ce Vidocq était parmi nous, ne +seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel +misérable? qu'en pensez-vous, chevalier?</p> + +<p><span class="smcap">Un chevalier de Saint-Louis.</span>»Pour mon compte, je n'en serais pas très +flatté, et vous, M. de la Potonière?</p> + +<p><span class="smcap">M. de la Potonière.</span>»Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un +forçat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrêtait que +des brigands de l'espèce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce +serait pain béni; mais savez-vous à quelle condition on l'a tiré du +bagne? Pour obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent individus +par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou non, il faut qu'il les +trouve, autrement il serait bien sûr d'être reconduit où on l'a pris; +par exemple, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que +cela se passe en Angleterre, sir Wilson?<a name="page_0380" id="page_0380"></a></p> + +<p><span class="smcap">Sir Wilson.</span>»Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore +admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M. +Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que +ceux qui tiennent suspendue sur sa tête l'épée, qui tombe du moment +qu'il y a impossibilité pour lui de remplir un marché abominable. +O'méara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministère, vous +attestera qu'il ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous taisez, +docteur, parlez donc.</p> + +<p><span class="smcap">Le docteur O'méara.</span>»Il ne lui aurait plus manqué que d'avoir choisi +parmi les héros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répondent de +la sûreté de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on +n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors, +que devient la chasse?</p> + +<p><span class="smcap">Le chevalier de Saint-Louis.</span>»C'est juste; il est inconcevable que, dans +tous les temps, la police n'ait jamais employé que des hommes tarés; il +y a tant d'honnêtes gens!</p> + +<p><a name="page_0381" id="page_0381"></a><span class="smcap">Moi.</span>»Monsieur accepterait la place de Vidocq?</p> + +<p><span class="smcap">Le chevalier.</span>»Moi! monsieur, Dieu m'en garde!</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.</p> + +<p><span class="smcap">Sir Wilson.</span>»L'impossible! jusqu'à ce que la police de France, qui n'est +qu'une institution ténébreuse, une machination perpétuelle, ait cessé +d'être l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien +de l'ordre public et de la sûreté de tous.»</p> + +<p><span class="smcap">Une Anglaise</span> (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui +paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). «Le +général entend toutes ces choses à merveille.</p> + +<p><span class="smcap">Un des officiers.</span>»Ah! voici le général Beaufort, avec la famille Picard.</p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Ah! bonjour, général; je dois vous faire mes compliments +de condoléance, car on m'a conté l'événement de votre tabatière: chez +nous, il y a un vieux proverbe qui dit, <i>qu'il vaut mieux s'éveiller +sous la table de la taverne que de s'exposer à dormir dans le fossé</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Le général</span> (avec aigreur).»C'est une leçon qui aurait pu profiter au +boucher.<a name="page_0382" id="page_0382"></a></p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Et à vous, général. Mais à propos, que ne vous +adressez-vous à Vidocq pour retrouver votre tabatière?</p> + +<p><span class="smcap">Le général.</span>»A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais +respirer le même air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je +m'adresse à Vidocq!</p> + +<p><span class="smcap">Le capitaine Picard.</span>»Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre +l'objet.</p> + +<p><span class="smcap">Le général.</span>»Ah! voilà comme vous êtes, vous (avec un ton de +supériorité). Mon ami Picard, on s'aperçoit que vous êtes un enfant de +la balle.</p> + +<p><span class="smcap">Le capitaine.</span>»Merci, général.</p> + +<p><span class="smcap">Le général.</span>»N'êtes-vous pas le fils d'un capitaine de maréchaussée? Ne +m'avez-vous pas dit cent fois que votre père avait arrêté le fameux +Poulailler?</p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc ça, +le fameux Poulailler.</p> + +<p><span class="smcap">M. Picard.</span>»Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien +long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connaît.</p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Je vous en prie, M. Picard.</p> + +<p><a name="page_0383" id="page_0383"></a><span class="smcap">M. Picard.</span>»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis +Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je +voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté; +la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.</p> + +<p><span class="smcap">Le général Beaufort.</span>»Au fait, avocat, pas de digression.</p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...</p> + +<p><span class="smcap">M. Picard.</span>»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y +célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui +était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui +annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands +seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la +plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour +une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant +d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à +Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes, +superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que +c'étaient les voleurs, et qu'ils<a name="page_0384" id="page_0384"></a> passeraient à Essonne. Mon père s'y +rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à +l'auberge <i>du Grand-Cerf</i>, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on +appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à +l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva +sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller +dans l'endroit d'où ils venaient.</p> + +<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces +brigands!</p> + +<p><span class="smcap">M. Picard.</span>»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta +à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le +guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était +dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se +mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où +on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il +avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau. +Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau +monsieur y était: <i>au nom du roi, je vous arrête</i>, lui dit mon père. +«Ah! mon<a name="page_0385" id="page_0385"></a> bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous +croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de +dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés, +et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au +change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux +louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui +faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il +était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie +des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu! +qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons, +dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père +n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le +nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se +voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse: +alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se +déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et +après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds<a name="page_0386" id="page_0386"></a> que c'était un +rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.</p> + +<p><span class="smcap">Le général Beaufort.</span>»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort +de dire que vous êtes un enfant de la balle.</p> + +<p><span class="smcap">Moi</span> (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je +vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître; +ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?</p> + +<p><span class="smcap">Le général.</span>»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le +duc d'Orléans actuel.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.</p> + +<p><span class="smcap">Le général.</span> (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon +camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je +vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force, +celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M. +Picard!»</p> + +<p>Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme +m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant +légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me<a name="page_0387" id="page_0387"></a> dit-il, le procureur du roi vous +demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger +d'une étrange façon. <i>Quoi</i>! <i>c'est Vidocq</i>? et puis <i>c'est Vidocq</i>, +<i>c'est Vidocq</i>, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups +de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les +autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse +de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure +humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en +donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées. +<i>Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il +n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à +la mine.</i></p> + +<p>Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en +prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je +n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me +chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court, +que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de +plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit +sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat<a name="page_0388" id="page_0388"></a> +du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il +rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à +déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit +dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés +dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de +son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable +sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux +Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il, +n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne +tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la +main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance +vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux +pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle, +il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas +attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se +trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant, +persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à +un bon motif, «Eh!<a name="page_0389" id="page_0389"></a> messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant, +Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la +confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous +mettre à même de mieux juger le geste.—Merci, M. Jules, me dit cet +homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau +sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je +m'en suis servi.»</p> + +<p>La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour +compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin, +afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude +épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à +l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des +yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est +recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont +exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si +cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à +genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux +misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous<a name="page_0390" id="page_0390"></a> en êtes +réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour +que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait +Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait +ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et +paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et +regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se +levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai +que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»</p> + +<p>Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que +suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le +boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre +d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient +dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de +leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent +révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la +prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda +s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui,<a name="page_0391" id="page_0391"></a> oui, lui dis-je, +mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit +que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent +une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de +leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je +gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a +perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un +mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il +m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas +versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos +complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront. +Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous +étiez au moins quatre dans vos expéditions.</p> + +<p>—»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules; +nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant +des douanes, qui se nomme <i>Pons Gérard</i>, il reste tout près de la +frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département +de l'Aisne. Mais, si vous voulez<a name="page_0392" id="page_0392"></a> l'arrêter, je vous préviens que c'est +un lapin qui n'a pas froid aux yeux.</p> + +<p>—»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez +pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.</p> + +<p>—»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non +plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout +cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y +a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il +résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.</p> + +<p>—»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»</p> + +<p>Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son +signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je +pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire +constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux +prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait +caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et +lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je +portai moi-même la lettre au procureur<a name="page_0393" id="page_0393"></a> du roi; elle était à peu près +conçue en ces termes:</p> + +<p>«Monsieur, revenus à des sentiments plus conformes à notre position, et +mettant à profit les conseils que vous nous avez donnés, nous sommes +décidés à vous faire connaître tous les crimes dont nous nous sommes +rendus coupables, et à vous signaler notre troisième complice. Nous vous +prions, en conséquence, de vouloir bien venir près de nous, afin de +recevoir nos déclarations.»</p> + +<p>Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que +Raoul, répétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons +Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne +fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses +camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.<a name="page_0394" id="page_0394"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage à la frontière.—Un brigand.—La mère Bardou.—Les +indications d'une petite fille.—La délibération.—J'aborde mon +homme.—La reconnaissance simulée.—Quel gaillard!—Les deux font +la paire.—Le faux contrebandier.—L'avis perfide.—Le brigand +pétrifié.—Il ne faut pas tenter le diable.—Je délivre le pays +d'un fléau.—L'Hercule à la peau d'ours.—Le mangeur de tabac.</p></div> + +<p>Déguisé en marchand de chevaux, je partis avec les agents <i>Goury</i> et +<i>Clément</i>, qui passaient pour mes garçons. Nous fîmes si grande +diligence, que, malgré la rigueur de la saison et la difficulté des +chemins (on était dans l'hiver), nous arrivâmes à la Capelle le +lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais +parcouru étant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour +m'orienter et prendre langue. Tous les habitants à qui je parlai de Pons +Gérard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et +de rapine, son nom était un sujet<a name="page_0395" id="page_0395"></a> d'effroi, tout le monde tremblait +devant lui; les autorités locales, auxquelles il était dénoncé +journellement, n'osaient le réprimer. Enfin c'était un de ces êtres +terribles qui font la loi à tout ce qui les entoure: quoi qu'il en fût, +peu accoutumé à reculer devant une entreprise périlleuse, je n'en +persistai pas moins à vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais +dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir à mon +honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je +déjeûnai avec mes agents, et quand nous nous fûmes suffisamment garni +l'estomac, nous nous mîmes en route pour aller à la recherche du +complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqué une auberge +isolée qui était un repaire de contrebandiers. Pons y venait +fréquemment, il était fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant +comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intérêt. +Cette auberge m'avait été si parfaitement désignée, que je n'eus pas +besoin d'autres indications pour la trouver. Escorté de mes deux +compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de façon je m'assieds, et +prenant les manières d'un homme qui n'est pas étranger aux usages de la +maison.<a name="page_0396" id="page_0396"></a></p> + +<p>«Bonjour, la mère Bardou. Comment que ça va?</p> + +<p>—»Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, ça va comme vous voyez, à +la douce; que peut-on vous servir?</p> + +<p>—»A dîner, nous mourons de faim.</p> + +<p>—»Ce sera bientôt prêt; passez dans la salle et chauffez-vous.»</p> + +<p>Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.</p> + +<p>«Je suis sûr que vous ne me remettez pas.</p> + +<p>—»Attendez donc.</p> + +<p>—»Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous +venions pendant la nuit.</p> + +<p>—»Quoi! c'est vous?</p> + +<p>—»Je crois bien que c'est moi.</p> + +<p>—»Je vous remets parfaitement.</p> + +<p>—»Et le compère Gérard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?</p> + +<p>—»Oh! pour ça, oui, il a bu ici la goutte à ce matin, en allant +travailler à la maison <i>Lamare</i>.»</p> + +<p>J'ignorais complétement où était située cette maison, mais comme j'étais +censé au fait des localités, je me gardai bien de m'en enquérir.<a name="page_0397" id="page_0397"></a> +J'espérais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je +parviendrais à me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premières +bouchées, la mère Bardou vient me dire! «Vous parliez de Gérard toute à +l'heure, sa fille est là.</p> + +<p>—»Laquelle?</p> + +<p>—»La plus petite.»</p> + +<p>Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant +qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant +successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de +sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien, +tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis +après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement +terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se +dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus +certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc, +petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la <i>maison Lamare</i>?</p> + +<p>—«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de +l'autre côté d'Hirson.<a name="page_0398" id="page_0398"></a></p> + +<p>—»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père, +qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au +revoir, mon enfant.»</p> + +<p>La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous +trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de +travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu +plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je +vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route. +Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe. +Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes +agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait +conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne +soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien +entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable, +et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que +nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était +embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait +ou nous faire un<a name="page_0399" id="page_0399"></a> mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la +frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la +prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient +deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils, +nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le +pas.—Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en +sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous +les plus malins.»</p> + +<p>Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents +se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis +convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et +sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et +l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes +enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut +aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.</p> + +<p>—»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te +connais. Qui es-tu?</p> + +<p>—»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?<a name="page_0400" id="page_0400"></a></p> + +<p>—»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien +vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir +où et quand.»</p> + +<p>Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de +Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.</p> + +<p>—»Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du +côté des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mémoire? je ne connais +que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.» +Et il me serrait dans ses bras à m'étouffer.</p> + +<p>Pendant cette scène, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les +apercevant, me demanda s'ils étaient avec moi.» Ce sont mes garçons, lui +répondis-je.</p> + +<p>—»Je m'en étais douté. Ah! ça, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin +de te rafraîchir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.</p> + +<p>—»Je le veux bien; ça ne nous fera pas de mal.</p> + +<p>—»Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut +rien trouver,<a name="page_0401" id="page_0401"></a> ce n'est qu'à Hirson, à une grande lieue d'ici, que nous +aurons du vin; tu y as sans doute passé?</p> + +<p>—»Eh bien! allons à Hirson.»</p> + +<p>Pons dit adieu à ses camarades et nous partîmes ensemble. Chemin +faisant, je me livrai à des observations d'où il me fut aisé de conclure +qu'on ne m'avait pas exagéré la force de cet homme. Il n'était pas d'une +haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il +était carré dans sa taille. Sa figure brune, lors même qu'elle n'eût pas +été hâlée par le soleil, se distinguait par l'énergie de ses traits +vigoureusement tracés. Il avait des épaules, un cou, des cuisses, des +bras énormes; ajoutez à cela de gros favoris, une barbe bleue +excessivement fournie, des mains courtes, très larges et velues jusqu'au +bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait à l'une de ces +physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur +lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.</p> + +<p>Tandis que nous marchions côte à côte, je voyais que Pons me considérait +de la tête aux pieds: «Tudieu, me dit-il, en s'arrêtant un instant, +comme pour me contempler: Quel<a name="page_0402" id="page_0402"></a> gaillard! tu peux te vanter que tu +remplis joliment ta culotte de peau.</p> + +<p>—»N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.</p> + +<p>—»Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire +que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il +en désignant Clément, qui était le plus petit des agents de ma brigade; +combien que j'en avalerais comme ça à mon déjeûner?</p> + +<p>—»Ne t'y fie pas, répliquai-je.</p> + +<p>—»C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.»</p> + +<p>Après ces propos de gens qui n'ont rien de mieux à dire, Pons me demanda +des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils étaient en bonne santé, +mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis <i>l'affaire d'Avesnes</i>, je +les avais laissés fort inquiets de ce qu'il était devenu (l'affaire +d'Avesnes était un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla +pas).</p> + +<p>«Eh! qui est-ce qui t'amène dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la +<i>maltouse</i>, par hasard?</p> + +<p>—»Comme tu le dis, mon homme, je suis<a name="page_0403" id="page_0403"></a> venu ici pour passer en fraude +une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un +coup de main.</p> + +<p>—»Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons». Et en causant de la +sorte, nous arrivons à Hirson, où il nous fait entrer chez un horloger +qui débitait du vin. Nous voici tous quatre attablés; on nous sert, et +tout en buvant, je ramène la conversation sur Court et Raoul. «A l'heure +qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-être bien dans l'embarras.</p> + +<p>—»Et pourquoi cela?</p> + +<p>—»Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est +survenu un malheur: ils ont été arrêtés, et je crains bien qu'ils ne +soient encore en prison.</p> + +<p>—»Et le motif?</p> + +<p>—»Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais à +déjeûner avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente, +on nous a ensuite interrogés tous les trois; j'ai été aussitôt relâché. +Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne +serais pas encore averti de ce qui leur est arrivé, si Raoul n'avait pu, +en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux<a name="page_0404" id="page_0404"></a> mots en particulier; +c'était pour que je te prévienne d'être sur tes gardes, parce qu'on lui +avait parlé de toi: je ne t'en dirai pas davantage.</p> + +<p>—»Qui donc vous a arrêtés, me demanda Pons, qui paraissait consterné de +l'événement?</p> + +<p>—»C'est Vidocq.</p> + +<p>—»Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait +tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois +seulement j'ai aperçu par derrière un particulier qui entrait chez +Causette, on m'a dit que c'était lui, mais je n'en sais rien, et je +paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin à celui qui me le +montrerait.</p> + +<p>—»Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours +par voies et par chemins.</p> + +<p>—»Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il était ici, je lui ferais +passer un mauvais quart d'heure.</p> + +<p>—»Eh! tu es comme les autres, s'il était là, tu te tiendrais coi, et tu +serais encore le premier à lui offrir un coup à boire. (En disant ces +mots, je tendais mon verre, et il versait.)</p> + +<p>—»Moi! je lui offrirais de la m..... plutôt.<a name="page_0405" id="page_0405"></a></p> + +<p>—»Tu lui offrirais un coup à boire, te dis-je.</p> + +<p>—»Allons donc, plutôt mourir!</p> + +<p>—»En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je +t'arrête.</p> + +<p>—»Quoi! quoi! comment?</p> + +<p>—»Oui, je t'arrête, et en approchant ma face contre la sienne, je te +dis, couillé, que tu es <i>servi</i>, et que si tu bronches, je te mange le +nez. Clément, mettez les menottes à monsieur.»</p> + +<p>On ne se figure pas quel fut l'étonnement de Pons. Tous ses traits +étaient bouleversés; ses yeux semblaient s'échapper de leur orbite, ses +joues étaient frémissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se +dressaient: peu à peu ces symptômes d'une crispation qui n'agitait que +le haut du corps s'effacèrent, et il s'opéra une autre révolution. Quand +on lui eut attaché les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et +comme pétrifié; il avait la bouche béante, sa langue était collée à son +palais, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés qu'il parvint à l'en +détacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lèvres; en +moins d'une demi-heure, le visage de ce scélérat, successivement pâle, +jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se décompose.<a name="page_0406" id="page_0406"></a> +Enfin, sorti de cette espèce de léthargie, Pons articula ces mots: +«Quoi! vous êtes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accosté, +j'aurais purgé la terre d'un f.... gueux.</p> + +<p>—»C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donné dans +le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus +je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montré. Une +autre fois cela t'apprendra à ne pas tenter le diable.»</p> + +<p>Les gendarmes, que je fis appeler après l'arrestation de Pons, ne +pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous était +ordonné de faire à son domicile, le maire de sa commune se confondit +envers nous en actions de grâces. «Quel éminent service, nous disait-il, +vous avez rendu au pays! il était notre épouvantail à tous. Vous nous +avez délivré d'un véritable fléau.» Tous les habitants étaient +satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne +s'émerveillât de ce que la capture de ce scélérat s'était effectuée sans +coup férir.</p> + +<p>La perquisition terminée, nous allâmes coucher à la Capelle. Pons était +attaché avec un de<a name="page_0407" id="page_0407"></a> mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la +première halte je le fis déshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait +aucune arme cachée. En le voyant nu, je doutai un instant que ce fût un +homme; tout son corps était couvert de poils noirs, touffus et luisants: +on l'eût pris pour l'Hercule Farnèse, enveloppé dans la peau d'un ours.</p> + +<p>Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire +dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperçus que pendant la +nuit, il avait avalé plus d'un quarteron de tabac à fumer. J'avais déjà +fait la remarque que, dans de grandes anxiétés, les hommes qui ont +l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours +un usage immodéré. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achève plus +promptement une pipe qu'un condamné à mort, soit lorsqu'il vient +d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais +je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons, +introduire en si grande quantité dans son estomac, une substance qui, +par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis +qu'il n'en fût incommodé; peut-être avait-il l'intention de<a name="page_0408" id="page_0408"></a> +s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je +prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, à condition qu'il +se bornerait à le mâcher. Pons se soumit à l'ordonnance, il n'avala plus +de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait avalé lui +eût fait le moindre mal.<a name="page_0409" id="page_0409"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Une visite à Versailles.—Les grandes bouches et les petits +morceaux.—La résignation.—Les transes d'un criminel.—C'est +soi-même qui fait son sort.—Le sommeil d'un meurtrier.—Les +nouveaux convertis.—Ils m'invitent à leur exécution.—Réflexions +au sujet d'une boîte en or.—Le <i>Meg des Megs</i>.—Il n'y a pas de +honte. L'heure fatale.—Nous nous retrouverons là-bas.—La +<i>Carline</i>.—Les deux <i>Jean de la vigne</i>.—J'embrasse deux têtes de +mort.—L'esprit de vengeance.—Dernier adieu.—L'éternité.</p></div> + +<p>Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court +et Raoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. «Eh bien! leur +dis-je, notre homme est arrêté.</p> + +<p>—»Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!</p> + +<p>—»Il ne l'a pas volé, s'écria Raoul; je suis sûr qu'il aura fait une +belle vie!</p> + +<p>—»Lui? répliquai-je, il a été doux comme un mouton.<a name="page_0410" id="page_0410"></a></p> + +<p>—»Quoi! il ne s'est pas défendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est +pas défendu!</p> + +<p>—»Ces terribles-là, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que +les petits morceaux.</p> + +<p>—»Les renseignements que vous m'avez donnés, leur dis-je, n'ont pas été +perdus.»</p> + +<p>Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une +distraction aux deux prisonniers, en les faisant dîner avec moi. Ils +acceptèrent avec une satisfaction marquée, et tout le temps que nous +passâmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus léger nuage de +tristesse: ils étaient plus que résignés, je ne serais pas surpris +qu'ils fussent redevenus honnêtes gens, leur langage semblait du moins +l'indiquer. «Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous +faisions un fichu métier.</p> + +<p>—»Oh! ne m'en parle pas: tout métier qui fait pendre son maître......</p> + +<p>—»Et puis, ce n'est pas tout ça, être dans des transes continuelles, +n'avoir pas un instant de tranquillité, trembler à l'aspect de chaque +nouveau visage.</p> + +<p>—»C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des +gendarmes déguisés;<a name="page_0411" id="page_0411"></a> le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me +mettaient sens dessus dessous.</p> + +<p>—»Et moi, dès qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait +mon signalement, et à la chaleur qui me montait, je sentais bien que +malgré moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.</p> + +<p>—»Qu'on ne sait guère ce qu'il en est, quand on commence à donner dans +le travers! si c'était à refaire, j'aimerais mieux mille fois me brûler +la cervelle.</p> + +<p>—»J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais +plutôt à leur mère de les étouffer de suite.</p> + +<p>—»Si nous nous étions donné autant de peine pour bien faire, que nous +en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions +plus heureux.</p> + +<p>—»Que veux-tu? c'est notre sort.</p> + +<p>—»Ne me dis pas ça.... c'est soi-même qui fait son sort..... la +destinée, c'est des bêtises; il n'y a pas de destinée, et sans les +mauvaises fréquentations, je sens bien que je n'étais pas né pour être +un coquin. Te souviens-tu, à chaque coup que nous venions de faire, +combien je prenais de la <i>consolation</i>? C'est que j'avais sur<a name="page_0412" id="page_0412"></a> l'estomac +comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais avalé une velte que ça +ne me l'aurait pas retiré.</p> + +<p>—»Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brûlait le cœur; je +me mettais sur le côté gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'était +le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables à +mes trousses; à des fois on me surprenait avec mes habits pleins de +sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je +m'éveillais, j'étais trempé comme une soupe; l'eau coulait de mon front, +qu'on l'aurait ramassée à la cuillère; après cela il n'y avait plus +moyen de fermer l'œil: mon bonnet me gênait, je le tournais et le +retournais de cent façons; c'était toujours un cercle de fer qui me +serrait la tête, avec deux pointes aiguës qui s'enfonçaient de chaque +côté dans les tempes.</p> + +<p>—»Ah! tu as aussi éprouvé ça. On croirait que c'est des aiguilles.</p> + +<p>—»C'est p't-être tout ça qu'on appelle des remords.</p> + +<p>—»Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M. +Jules, je n'y<a name="page_0413" id="page_0413"></a> pouvais plus durer, il était temps que ça finisse: +d'honneur, c'était assez comme ça. D'autres vous en voudraient, moi je +dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?</p> + +<p>—»Depuis que nous avons tout avoué, je me trouve comme en paradis, au +prix de ce que j'étais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu +moment à passer, mais ils n'étaient pas non plus à la noce ceux que nous +avons tué: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.»</p> + +<p>Au moment de me séparer d'eux, Raoul et Court me demandèrent en grâce de +venir les voir aussitôt qu'ils seraient condamnés; je le leur promis et +tins parole. Deux jours après le prononcé du jugement qui les condamnait +à mort, je me rendis près d'eux. Quand je pénétrai dans leur cachot, ils +poussèrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces voûtes sombres +comme celui d'un libérateur; ils témoignèrent que ma visite leur faisait +le plus grand plaisir, et ils demandèrent à m'embrasser. Je n'eus pas la +force de leur refuser. Ils étaient attachés sur un lit de camp, où ils +avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me +pressèrent<a name="page_0414" id="page_0414"></a> contre leur sein avec la même effusion de cœur que de +véritables amis qui se retrouvent après une longue et douloureuse +séparation. Une personne de ma connaissance, qui était présente à cette +entrevue, eut une très grande frayeur en me voyant ainsi en quelque +sorte à la discrétion de deux assassins. «Ne craignez rien, lui dis-je.</p> + +<p>—»Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacité, nous, faire du +mal à monsieur Jules! il n'y a pas de risques.</p> + +<p>—»Monsieur Jules! proféra Court, c'est ça un homme; nous n'avons que +lui d'ami, et ce qui m'en plaît, c'est qu'il ne nous a pas abandonnés.»</p> + +<p>Comme j'allais me retirer, j'aperçus auprès d'eux deux petits livres +dont l'un était entr'ouvert (c'étaient des <i>Pensées chrétiennes</i>): «Il +paraît; leur dis-je, que vous vous livrez à la lecture; est-ce que vous +donneriez dans la dévotion, par hasard?</p> + +<p>—»Que voulez-vous? me répondit Raoul, il est venu ici un <i>ratichon</i> (un +ecclésiastique) pour nous <i>reboneter</i> (nous confesser); c'est lui qui +nous a laissé ça. Il y a tout de<a name="page_0415" id="page_0415"></a> même là-dedans des choses que, si on +les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.</p> + +<p>—»Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est +pas de la bamboche; nous n'avons pas été mis sur terre pour y crever +comme des chiens.»</p> + +<p>Je félicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'était +opéré en eux. «Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que +je me serais laissé embêter par un calotin!</p> + +<p>—»Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le <i>piffe</i>; +mais quand on est dans notre passe, on y regarde à deux fois: ce n'est +pas que la mort m'épouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau. +Vous verrez comme j'irai là, monsieur Jules.</p> + +<p>—»Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.</p> + +<p>—»Je vous le promets.</p> + +<p>—»Parole d'honneur?</p> + +<p>—»Parole d'honneur.»</p> + +<p>Le jour fixé pour l'exécution, je me rendis à Versailles; il était dix +heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients +s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent<a name="page_0416" id="page_0416"></a> pas plutôt +aperçu que, se levant précipitamment, ils vinrent à moi.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul</span> (me prenant les mains). «Vous ne savez pas le plaisir que vous +nous faites, tenez, on était en train de nous graisser nos bottes.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Que je ne vous dérange pas.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Vous, monsieur Jules, nous déranger! plaisantez-vous?</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour +ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclésiastiques) ces messieurs +nous excuseront.</p> + +<p><span class="smcap">Le confesseur de Raoul.</span>»Faites, mes enfants, faites.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que +vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a <i>emballés</i>, mais ça n'y +fait rien.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Si ce n'avait pas été lui, c'était un autre.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Et qui ne nous aurait pas si bien traités.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait +pour nous.</p> + +<p><a name="page_0417" id="page_0417"></a><span class="smcap">Court.</span>»Un ami n'en ferait pas autant.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Et par dessus le marché venir encore nous voir faire la culbute!</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span> (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la +conversation).»Allons, une prise, c'est du bon.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul</span> (aspirant avec force).»Pas mauvais! (il éternue à plusieurs +reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Cela se dit.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Je suis pourtant bien malade.» (Dans ce moment, il prend ma +boîte, et après l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il +l'examine.) «Elle est belle, la <i>fonfière</i> (tabatière)! Dis donc, Court, +sais-tu ce que c'est que ça?</p> + +<p><span class="smcap">Court</span> (détournant la vue). C'est de l'or.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Tu as bien raison de regarder de l'autre côté; l'or, c'est la +perdition des hommes. Tu vois où ça nous a conduits.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de +peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents +honnêtes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas +déshonneur à nos familles.<a name="page_0418" id="page_0418"></a></p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Oh! ce n'est pas là mon plus grand regret. Ce sont les +<i>messières</i> que nous avons escarpés.... les malheureux!</p> + +<p><span class="smcap">Court</span> (l'embrassant).»Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la +mort à ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!</p> + +<p><span class="smcap">Le Confesseur de Court.</span>»Allons, mes enfants, le temps s'écoule.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Ils ont beau dire, le <i>Meg des Megs</i> (l'Être suprême), s'il y en +a un, ne nous pardonnera jamais.</p> + +<p><span class="smcap">Le Confesseur de Court.</span>»La miséricorde de Dieu est inépuisable.... +Jésus-Christ, mourant sur la croix, a intercédé auprès de son père pour +le bon larron.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Puisse-t-il intercéder pour nous!</p> + +<p><span class="smcap">L'un des Confesseurs.</span>»Élevez votre ame à Dieu, mes enfants, +prosternez-vous et priez.»</p> + +<p>Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils +doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Il n'y a pas de honte.</p> + +<p><a name="page_0419" id="page_0419"></a><span class="smcap">Raoul</span> (à son camarade).»Mon ami, recommandons-nous.»</p> + +<p>Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans +cette position.... ils sont plutôt recueillis qu'absorbés. L'horloge +sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble, +<i>dans trente minutes, ce sera fait de nous</i>! En prononçant ces mots, ils +se lèvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'étais tenu un instant +à l'écart, je m'approche. «Monsieur Jules, me dit Court, si c'était un +effet de votre bonté, nous vous demanderions un dernier service.</p> + +<p>—»Quel est-il? je suis tout prêt à vous obliger.</p> + +<p>—»Nous avons nos femmes à Paris. J'ai ma femme... ça me brise le +cœur... c'est plus fort que moi!» Ses yeux se remplissent de larmes, +sa voix s'altère, il ne peut achever.</p> + +<p>—»Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire +l'enfant? Je ne te reconnais pas là, mon garçon; es-tu un homme ou ne +l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la +mienne? allons! un peu de courage.</p> + +<p>—»C'est passé à présent, reprit Court, ce que j'avais à vous dire, +monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous<a name="page_0420" id="page_0420"></a> +commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites +commissions pour elles.»</p> + +<p>Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et +lorsqu'ils m'eurent exposé leurs intentions, je leur renouvelai +l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»J'étais bien sûr que vous ne nous refuseriez pas.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah! +monsieur Jules, comment nous reconnaître de tout ça?</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Si ce que dit le <i>rebonneteur</i> (confesseur) <i>n'est pas de la +blague</i>, un jour nous nous retrouverons là-bas.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Il faut l'espérer, peut-être plutôt que vous ne pensez.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut. +Nous sommes bien près du départ.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>»Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Voyons-la. Midi.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»La <i>Carline</i> (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!<a name="page_0421" id="page_0421"></a></p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons +pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces +<i>babillards</i>, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards étaient les +deux Pensées chrétiennes).</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»Et ces <i>deux Jean de la vigne</i> (les crucifix), prenez-les aussi; +cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous.» On entend un bruit +de voitures: les deux condamnés pâlissent.</p> + +<p><span class="smcap">Raoul.</span>»Il est bon d'être repentant, mais est-ce que je vas faire le +c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns, +mais soyons fermes.</p> + +<p><span class="smcap">Court.</span>»C'est cela: fermes et contrits.</p> + +<p>Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur la charrette, les +patients me font leurs adieux: «<i>C'est pourtant deux têtes de mort que +vous venez d'embrasser</i>, me dit Raoul.»</p> + +<p>Le cortège s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont +attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois +tressaillir: une voix a frappé leur oreille, c'est celle de <i>Fontaine</i>, +qui, rétabli de ses blessures, est venu se mêler à la foule des +spectateurs. Il<a name="page_0422" id="page_0422"></a> est animé par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux +transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'œil, +qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me +dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près +de moi, je lui ordonnai de s'éloigner; et par un signe de tête, Raoul et +son camarade me témoignèrent qu'ils me savaient gré de cette attention.</p> + +<p>Court fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore +comme pour me demander si j'étais content de lui. Raoul ne montra pas +moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa +tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de +force, qu'à plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.</p> + +<p>Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins +l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres +pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société +distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait +pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux; +son sourcil était élevé; il avait l'œil petit, mais vif, et d'un noir +étincelant;<a name="page_0423" id="page_0423"></a> son front, sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière; +ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées +sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le +teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes +difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était +couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni +mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononcées, soit +à la base de la région frontale, soit aux deux pommettes, dénotaient +quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit +sanguinaire s'étaient-ils développés par l'habitude du meurtre..... +D'autres détails, qui appartenaient plus particulièrement au jeu de sa +physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y +voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court +était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré +dans la carrière du crime! Pour jouir d'une si longue impunité, il lui +avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.</p> + +<p>Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de +nature à prouver que leur cœur était encore accessible à de bons +sentiments;<a name="page_0424" id="page_0424"></a> je m'en acquittai avec ponctualité: quant aux présents +qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les +deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.</p> + +<p>Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux +travaux forcés à perpétuité.</p> + +<p class="c"><br /><br /><br /><br /> +FIN DU TOME TROISIÈME.<br /><br /><br /><br /> +</p> + +<p><a name="page_0425" id="page_0425"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="" +style="max-width:70%;margin:auto;"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE" id="TABLE"></a><big>TABLE<br /> +DES MATIÈRES<br /> +Du Tome troisième.</big></th></tr> + +<tr><td colspan="2" align="right"><small>Pages.</small></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXII">C<small>HAPITRE XXXII</small></a> M. de Sartines et M. Lenoir.—Les +filous avant la révolution.—Le divertissement +d'un lieutenant-général de police.—Jadis +et aujourd'hui.—Les muets de l'abbé Sicard et +les coupeurs de bourse.—La mort de Cartouche.—Premiers +voleurs agents de la police. +Les enrôlements volontaires et les bataillons +coloniaux.—Les bossus alignés et les boiteux +mis au pas.—Le fameux Flambard et la belle +israélite.—Histoire d'un chauffeur devenu mouchard; +son avancement dans la garde nationale +parisienne.—On peut être patriote et <i>grinchir</i>.—Je +donne un croc-en-jambe à Gaffré.—Les +meilleurs amis du monde.—Je me méfie.—Deux +heures à Saint-Roch.—Je n'ai pas les<a name="page_0426" id="page_0426"></a> +yeux dans ma poche.—Le vieillard dans l'embarras.—Les +dépouilles des fidèles.—Filou +et mouchard, deux métiers de trop.—Le danger +de passer devant un corps-de-garde.—Nouveau +croc-en-jambe à Gaffré.—Goupil me +prend pour un dentiste.—Une attitude.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0001">1</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIII">C<small>HAPITRE XXXIII</small></a> Un enfonceur enfoncé.—La +provocation.—Les loups, les agneaux et les +voleurs.—Ma profession de foi.—<i>La bande +à Vidocq</i> et le Vieux de la Montagne.—Il n'y a +plus de morale dans la police.—Mes agents +calomniés.—Il <i>n'est si bon matou qui attrape +une souris avec des mitaines</i>.—L'instrument du +péché.—Mettez des gants.—Desplanques, +ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-il +se nicher?—Le réglement de MM. Delavau +et Duplessis.—Les roulettes ambulantes et les +<i>trop-philanthropes</i>.—<i>Les bonnes mœurs</i>, <i>les +bonnes lettres</i>, <i>les tonnes études</i>.—Les jésuites +de robe longue et de robe courte.—L'empire +du cotillon.—Dureté des voleurs qui se croient, +corrigés.—Coco-Lacour et un <i>ancien ami</i>.—<i>Castigat +ridendo mores.</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0028">28</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIV">C<small>HAPITRE XXXIV</small></a> <i>Dieu vous bénisse.</i>—Les conciliabules.—L'héritage +d'Alexandre.—Les +<i>cancans</i> et les prophéties.—Le salut en spirale.—Grande +conjuration.—Enquête.—Révélations +au sujet d'un <i>Monseigneur le dauphin</i>.—Je +suis innocent.—La fable souvent reproduite.<a name="page_0427" id="page_0427"></a>—Les +Plutarques du pilier littéraire +et l'imprimeur Tiger.—L'histoire admirable et +pourtant véridique du fameux Vidocq.—Sa +mort, en 1875.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0052">52</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXV">C<small>HAPITRE XXXV</small></a> Les nouvellistes de malheur.—L'écho +de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.—Toujours +Vidocq.—Feus les Athéniens +et défunt Aristide.—L'ostracisme et les coquilles.—La +patte du chat.—Je fais des voleurs.—Les +deux Guillotin.—Le cloaque Desnoyers.—Le +chaos et la création.—Monsieur Double-Croche +et la cage à poulet.—Une mise +décente.—Le suprême bon ton.—Guerre aux +<i>modernes</i>.—<i>Le Cadran bleu de la canaille.</i>—Une +société bien composée.—Les orientalistes +et les argonautes.—Les gigots des prés salés.—La +queue du chat.—Les pruneaux et la +<i>chahut</i>.—Riboulet et Manon la Blonde.—L'entrée +triomphale.—Le petit père noir.—Deux +ballades.—L'hospitalité.—L'ami de +collége.—<i>Les Enfants du Soleil.</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0073">73</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVI">C<small>HAPITRE XXXVI</small></a> Un habitué de la <i>Petite-Chaise</i>.—Je +ne suis pas trop calé.—Une chambre à +dévaliser.—Les oranges du père Masson.—Le +tas de pierres.—Il ne faut pas se compromettre.—Un +déménagement nocturne.—Le +voleur bon enfant.—Chacun son goût.—Ma +première visite à Bicêtre.—A bas Vidocq!—Superbe +discours.—Il y a de quoi frémir.—l'orage s'appaise.—On ne me tuera pas.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0102">102</a><a name="page_0428" id="page_0428"></a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVII">C<small>HAPITRE XXXVII</small></a> L'utilité d'un bon estomac.—L'occurence +suspecte.—La procession des +ballots.—Les Hirondelles de la Grève.—La +commodité d'un fiacre.—Les fredaines de ces +messieurs.—Le garçon de chantier.—Il n'y +a plus de <i>fiat</i> du tout.—Madame Bras, ou la +marchande scrupuleuse.—Annette ou la +bonne femme.—On ne mange pas toujours.—Le +premier qui fut roi.—<i>Vidocq enfoncé</i>, +pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe +au corps-de-garde.—Je joue le rôle +de Vidocq.—Représentation à mon bénéfice.—Applaudissements +unanimes.—La +Pomme rouge.—Le Grand casuel.—L'inspection +des papiers.—Je fais évader un +voleur.—Le vétéran qui prend un potage.—L'auteur +du <i>Pied-de-Mouton</i>.—Les bas et les +madras accusateurs.—J'ai perdu ma pièce de +cinq francs.—Le soufflet et le marchand de +vin.—Je suis arrêté.—La ronde du commissaire.—Ma +délivrance.—La chute du +bandeau.—<i>Vidocq l'enfonceur</i> reconnu dans +Vidocq l'enfoncé.—Souhaitez-vous un bon +conseil?—Gare à la caboche.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0122">122</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">C<small>HAPITRE XXXVIII</small></a> Allons à Saint-Cloud.—L'aspirant +mouchard.—Le système des diversions, +ou les trompeuses amorces.—Une visite matinale.—Le +désordre d'une chambre à coucher.<a name="page_0429" id="page_0429"></a>—Singulières +remarques.—Néant au +rapport.—Ce sont d'honnêtes gens dans le +faubourg Saint-Marceau.—Les pattes du dindon.—Prenez +garde à vos souliers.—Sacrifice +au dieu des ventrus. <i>Deus est in nobis.</i>—La +langue de monsieur Judas.—Le nectar du +policien.—Explication du mot <i>Traiffe</i>.—Les +deux maîtresses.—L'homme qui s'arrête +lui-même.—Le contentement donne des ailes.—Le +nouvel Epictète.—Un monologue.—L'incrédulité +désespérante.—Métamorphose +d'un tilbury en <i>philosophes</i>.—La tradition.—La +maîtresse d'un prince russe.—Le pain de +munition et les sorbets de Tortoni.—La mère +Bariole.—Le vieux sérail ou l'enfer d'une +femme entretenue.—Les courtisanes et les chevaux +de fiacre.—L'amie de tout le monde.—L'invulnérable.—Le +tableau des Sabines.—L'Arche +sainte.—La tire-rire.—<i>Infandum +regina jubes</i>....—Haine aux épaulettes.—Ah! +petit fourier!—Les bons sentiments.—L'étrange +religion.—Le billet de loterie et la +châsse de Sainte-Geneviève.—Il n'est pas de +petite économie.—Exemple de fidélité remarquable.—Pénélope.—Le +serment des filles.—Je te connais, beau masque.—Voyage dans +Paris.—Louison la blagueuse.—Nécessité +n'a pas de loi.—Le monstre.—Une furie.—Devoir +cruel.—Emilie au violon.—Retour<a name="page_0430" id="page_0430"></a> +chez la Bariole.—La petite bouteille des +amis.—Le trépied de la Sybille.—Philémon +et Baucis.—Joséphine Réal, ou les fruits d'une +bonne éducation.—Réflexions philosophiques +sur la concorde et la mort.—Trois arrestations.—Le +traître puni.—Un trait pour la +nouvelle Morale en action.—Une mise en liberté.—Réponse +aux critiques.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0152">152</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIX">C<small>HAPITRE XXXIX</small></a> Je m'effraie de ma renommée.—L'approche +d'une grande fête.—Les voleurs +classés.—Les <i>rouletiers</i> aux abois.—Un déluge +de dénonciations.—Je faillis la gober.—Le +matelas, les fausses clés et la pince.—La confession +par vengeance.—Le terrible Limodin.—La +manie de moucharder.—La voleuse qui +se dénonce.—Le bon fils.—L'évadé malencontreux.—Le +gâteau des rois et la reine de la fève.—Le +baiser perfide.—La difficulté tournée.—Le +panier de la blanchisseuse.—L'enfant volé.—Le +parapluie qui ne met pas à couvert.—La +moderne Sapho.—La liberté n'est pas le premier +des biens.—Les inséparables.—Héroïsme +de l'amitié.—Le vice a ses vertus.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0208">208</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XL">C<small>HAPITRE XL</small></a> Nos amis les ennemis.—Le bijoutier +et le curé.—L'honnête homme.—La +cachette et la cassette.—Une bénédiction du +ciel et le doigt de Dieu.—Fatale nouvelle.—Nous +sommes ruinés.—L'amour du prochain.—Les +cosaques sont innocents.—100,000 francs,<a name="page_0431" id="page_0431"></a> +50,000 francs, 10,000 francs ou la récompense +au rabais.—Le faux soldat.—L'entorse de +commande.—La tonnelière de Livry.—La +petite réputation locale.—Je suis juif.—Mon +pélerinage avec la religieuse de Dourdans.—Le +phénix des femmes.—Ma métamorphose +en domestique allemand.—Mon arrestation.—Je +suis incarcéré.—Le hacheur de paille.—Mon +entrée en prison.—Les étrangers ont +des amis partout.—Le rat d'église.—L'habit +viande.—Les boutons de ma redingote.—Ce +qu'entend toujours un ivrogne.—Mon histoire.—La +bataille de Montereau.—J'ai volé mon +maître.—Projet d'évasion.—Voyage en Allemagne.—La +poule noire.—Confidence au procureur +du roi.—Ma fuite avec un compagnon +d'infortune.—Cent mille écus de diamants.—Le +<i>minimum</i>.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0250">250</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLI">C<small>HAPITRE XLI</small></a> Les glaces enlevées.—Un beau +jeune homme.—Mes quatre états.—La fringale.—Le +connaisseur.—Le Turc qui a vendu +ses odalisques.—Point de complices.—Le +général Bouchu.—L'inconvénient des bons +vins.—Le petit saint Jean.—Le premier +dormeur de France.—Le grand uniforme et +les billets de banque.—La crédulité d'un recéleur.—Vingt-cinq +mille francs de flambés.—L'officieux.—Capture +de vingt-deux voleurs.—L'adorable +cavalier.—Le parent de<a name="page_0432" id="page_0432"></a> +tout le monde.—Ce que c'est d'être lancé.—Les +Lovelaces de carcan.—L'aumônier du régiment.—Surprise +au café Hardi.—L'Anacréon +des galères.—Encore une petite chanson.—Je +vais à l'affût aux Tuileries.—Un +grand seigneur.—Le directeur de la police du +Château.—Révélations au sujet de l'assassinat +du duc de Berry.—Le géant des voleurs.—Paraître +et disparaître.—Une scène, par madame +de Genlis.—Je suis accoucheur.—Les +Synonymes.—La mère et l'enfant se portent +bien.—Une formalité.—Le baptême.—Il +n'y a pas de dragées.—Ma commère à Saint-Lazarre.—Un +pendu.—L'allée des voleurs.—Le +médecin dangereux.—Craignez les bénéfices.—Je +revois d'anciens amis.—Un +dîner au Capucin.—J'enfonce les Bohémiens.—Un +tour chez la duchesse.—On retrouve les +objets.—Deux montagnes ne se rencontrent +pas.—La bossue moraliste.—La foire de Versailles.—Les +insomnies d'une marchande de +nouveautés.—Les ampoules et la chasse aux +punaises.—Amour et tyrannie.—Le grillage +et les rideaux verts.—Scènes de jalousie.—Je +m'éclipse.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0274">274</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLII">C<small>HAPITRE XLII</small></a> Le boucher bon enfant.—Trop +parler nuit.—L'innocence du petit vin.—Un +assassinat.—Les magistrats de Corbeil.—La +levée du corps.—L'adresse accusatrice.—Si ce n'est pas toi, c'est ton frère.—La<a name="page_0433" id="page_0433"></a> +blessure perfide.—C'est lui.—Le front de +Caïn.—Le réveil matinal.—Arrestation de +deux époux.—Un coupable.—J'en cherche +un autre.—L'accusé de libéralisme.—Les +goguettes, ou les bardes du quai du Nord.—Une +couleur.—Les chansons séditieuses.—J'aide +à la cuisine.—Le vin de propriétaire.—L'homme +irréprochable.—Translation +à la préfecture.—Une confession.—Résurrection +d'un marchand de volailles.—Une +scène de somnambulisme.—La confrontation.—<i>Habemus +confitentes reos.</i>—Deux amis +s'embrassent.—Un souper sous les verroux.—Départ +de Paris.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0339">339</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIII">C<small>HAPITRE XLIII</small></a> Arrivée à Corbeil.—Sornettes +populaires.—La foule.—Les gobe-mouches.—La +bonne compagnie.—Poulailler et le capitaine +Picard.—Le dégoût des grandeurs.—Le +marchand de dindons.—Le général Beaufort.—L'idée +qu'on se fait de moi.—Grande +terreur d'un sous préfet.—Les assassins et +leur victime.—Le repentir.—Mettez des couteaux.—Révélations +importantes, etc., etc.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0373">373</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIV">C<small>HAPITRE XLIV</small></a> Voyage à la frontière.—Un brigand.—La +mère Bardou.—Les indications +d'une petite fille.—La délibération.—J'aborde +mon homme.—La reconnaissance simulée.—Quel +gaillard!—Les deux font la paire.—Le<a name="page_0434" id="page_0434"></a> +faux contrebandier.—L'avis perfide.—Le +brigand pétrifié.—Il ne faut pas tenter le diable.—Je +délivre le pays d'un fléau.—L'Hercule à +la peau d'ours.—Le mangeur de tabac.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0394">394</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLV">C<small>HAPITRE XLV</small></a> Une visite à Versailles.—Les +grandes bouches et les petits morceaux.—La +résignation.—Les transes d'un criminel.—C'est +soi-même qui fait son sort.—Le sommeil +d'un meurtrier.—Les nouveaux convertis.—Ils +m'invitent à leur exécution.—Réflexions +au sujet d'une boîte en or.—Le <i>Meg +des Megs</i>.—Il n'y a pas de honte.—L'heure +fatale.—Nous nous retrouverons là-bas.—La +<i>Carline</i>.—Les deux <i>Jean de la vigne</i>.—J'embrasse +deux têtes de mort.—L'esprit de +vengeance.—Dernier adieu.—L'éternité.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0409">409</a></td></tr> +</table> + +<p class="c"><br /><br /><br /><br /> +FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.<br /><br /><br /><br /><br /> +</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les bataillons coloniaux, à une époque où la France +n'avait plus de colonies, étaient destinés à devenir les égoûts de notre +armée de terre. Les officiers de ces corps étaient presque tous de +méchants garnements déshonorés par leur inconduite, et moins faits pour +porter l'épée que le bâton de l'argousin. Lorsque le despotisme impérial +existait dans toute sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutèrent +d'une foule de citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouché, +les Rovigo, les Clarke, immolaient à leurs caprices ou à ceux du maître +dont ils étaient les esclaves. Des généraux, des colonels, des +adjudants-commandants, des magistrats, des prêtres, furent envoyés comme +simples soldats dans les îles de Ré et d'Oléron. La police avait réuni +dans cet exil, bon nombre de royalistes et de patriotes à cheveux +blancs, qu'elle soumettait à la même discipline que les voleurs réputés +incorrigibles. Le commandant Latapie faisait marcher au pas les uns et +les autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Je mets ce Réglement sous les yeux du lecteur, afin de lui +prouver que, sans me mêler de politique, j'avais assez d'occupation. +</p> + +<div class="blockquot"><p class="c">PRÉFECTURE DE POLICE.<br /> +<i>Réglement pour la brigade particulière de sûreté.</i></p> + +<p><i>Art.</i> I. «La brigade particulière de sûreté se divise en quatre +escouades. Chacun des agents commandant une escouade reçoit ses +instructions de son chef de brigade, et celui-ci reçoit les notes +de surveillance et de recherches du chef de la deuxième division de +la préfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les +jours, et autant de fois qu'il sera nécessaire pour le maintien de +l'ordre et de la sûreté des personnes et des propriétés. Il lui +rendra compte, tous les matins, du résultat de la surveillance +exercée la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef +d'escouade devant lui faire son rapport particulier. +</p><p> +II.»Les agents particuliers exerceront une surveillance sévère et +active pour prévenir les délits; ils arrêteront, tant sur la voie +publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les +individus évadés des fers et des prisons; les forçats libérés qui +ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de résider +à Paris; ceux qui ont été renvoyés de la capitale dans leurs foyers +pour y rester sous la surveillance de l'autorité locale, +conformément au Code pénal, et qui seraient revenus à Paris sans +autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant +délit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police +du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire +connaître le motif de l'arrestation des prévenus. En cas d'absence +de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus +voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du +poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des +objets trouvés sur eux. Ils demanderont toujours aux délinquants +leur demeure, pour la vérifier de suite, et en cas de fausse +indication de domicile, ils en feront part au commissaire de +police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront +aussi les témoins qui pourraient être entendus, et dont ils auront +eu soin de se procurer les noms et demeures. +</p><p> +III.»Les agents particuliers de la sûreté ne pourront consigner +dans les postes que les individus mentionnés en l'article +précédent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre +écrit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre +compte de leurs opérations, ou en vertu d'un ordre supérieur. +</p><p> +IV.»Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison +particulière pour arrêter un prévenu de délit, sans être muni d'un +mandat, et sans être accompagnés d'un commissaire de police, s'il y +a perquisition à faire au domicile. +</p><p> +V.»Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolément, +afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie +publique, et ils feront de fréquentes stations dans les carrefours +les plus passagers. +</p><p> +VI.»La circonspection, la véracité et la discrétion étant des +qualités indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y +manquer sans être sévèrement punis. +</p><p> +VII.»Il est défendu aux agents de police de diriger leur +surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de +la ville que celui qui leur aura été indiqué par leur chef, à moins +d'un événement extraordinaire, qui l'eût exigé, et dont ils +rendraient compte. +</p><p> +VIII.»Il est également défendu aux agents de police d'entrer dans +les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire +avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les +compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui +entretiendraient des liaisons secrètes et habituelles avec des +voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles, +seront punis sévèrement. +</p><p> +IX.»Le jeu étant celui de tous les vices qui conduit le plus +promptement l'homme à commettre des bassesses, il est expressément +défendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient +trouvés à jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront +sur-le-champ suspendus de leurs fonctions.</p> +<p>X.»Les agents de +police sont tenus de rendre compte à leur chef de brigade de leur +emploi de leur temps. +</p><p> +XI.»La première contravention aux défenses faites dans les articles +précédents, sera punie par une retenue de deux journées +d'appointement; en cas de récidive, cette retenue sera doublée, +sans préjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu. +</p><p> +XII.»Le chef de la brigade est spécialement chargé de veiller à +l'exécution du présent réglement. Cette exécution est aussi +particulièrement recommandée aux chefs d'escouades qui reçoivent +ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de +l'exécution de ceux qu'ils auront reçus de lui, comme de ceux +qu'ils auront été à portée de donner eux-mêmes aux agents qu'ils +dirigent. +</p> + +<p class="c"><i>Fait à la Préfecture de police, le + 1818.</i></p> + +<p class="c"><br /><br /> +<i>Le Ministre d'État, Préfet de Police</i>,<br /> +<br /> +<i>Signé</i>, C<small>OMTE</small> ANGLÈS.<br /> +<br /> +Par Son Excellence,<br /> +<br /> +<i>Le Secrétaire-général de la Préfecture</i>,<br /> +<br /> +<i>Signé</i> F<small>ORTIS.</small></p> + +</div> + +<p> +Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles à cette charte de +la brigade; mais le dévôt préfet, qui couvrait de ses roulettes +ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction à un +réglement dans lequel les jeux étaient anathématisés. J'avais aussi +classé parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur +le <i>Quai de l'École</i>, aux <i>Champs Élisées</i>, et dans tous les lieux +publics, cette foule de misérables, de tout rang et de tout âge, qui +s'abandonnent ou se prostituent à un goût honteux qui semblait avoir +émigré avec les jésuites. Je sollicitai souvent la répression de ces +désordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde +oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi +qui punit les attentats aux mœurs est applicable à messieurs les +<i>trop-philanthropes</i>, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les +ténèbres <i>intra-muros</i>. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si +hideuses dépravations étaient en quelque sorte privilégiées; peut-être +existait-il une secte qui, pour se détacher du monde au moins par un +côté, et se soustraire à la plus douce des influences, avait juré haine +à la plus belle moitié de l'humaine espèce; peut-être qu'à l'instar de +la société des <i>bonnes lettres</i> et de celle des <i>bonnes études</i>, il +s'était formé une société des <i>bonnes mœurs</i>: les mœurs +jésuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'années le mal a fait tant +de progrès, que je conseille à nos dames d'y prendre garde; si cela +continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les +jésuites n'aiment que la leur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette pièce, à laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup +d'autres, renferme toute ma justification: je la reproduis ici +textuellement: +</p> + +<div class="blockquot"><p class="c">DÉCLARATIONS +</p> + +<p class="c"> +<i>Des nommés Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq, +faussement accusé d'avoir fourni de l'argent pour acheter une +pince, à l'aide de laquelle un vol s'est commis.</i> +</p> + +<p class="c">(Deuxième division.—Premier bureau.—Nº 70,465.)</p></div> + +<p> +«Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, à dix heures du +matin, nous Guillaume Recodère, maire de la commune de Gentilly, d'après +les ordres de M. le conseiller d'état préfet de police, nous sommes +transporté en la maison centrale de détention de Bicêtre, où étant, +avons fait comparaître par-devant nous, au greffe de ladite prison, +André Peyois, détenu par suite d'un jugement qui le condamne à la peine +des fers, auquel, après avoir présenté une lettre adressée au chef de la +deuxième division de la préfecture de police, commençant par ces mots +«<i>pardonnez à la liberté</i>, et finissant par ceux-ci «<i>dont ma mère m'a +donné l'avertit</i>», ladite lettre datée du dix du courant et signée +Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour +avoir été par lui souscrite et signée, et s'il en avouait tout le +contenu. +</p><p> +»A répondu, qu'il connaît parfaitement cette lettre pour être la même +que celle qu'il a adressée à M. Parisot, chef de la deuxième division à +la préfecture de police, elle est signée par lui. Le corps de cette +lettre n'a pas été écrit par lui, il ne sait pas assez bien écrire pour +cela, mais ce qu'elle contient a été dicté à l'écrivain (le nommé +Lemaître, détenu en cette même prison), par lui déclarant, et pour +preuve de ce qu'il avance, il est disposé à nous déclarer oralement tous +les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de +notre part de les rappeler à sa mémoire, par la lecture de son contenu; +en conséquence, il déclare «que lors de l'instruction de l'affaire qui +l'amena au banc des accusés, et à la suite de laquelle il fut condamné à +la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui +avait donné une somme de trois francs pour acheter la pince à l'aide de +laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un +fait non-seulement inexact, mais tout-à-fait faux, car jamais pareille +avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et +jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a +reçu de lui aucun secours en argent; s'il avança cette fausseté en plein +tribunal, il le fit à la suite de mauvais conseils qui lui furent donnés +par les nommés Utinet et Chrestien, qui lui persuadèrent que par ce +moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il +ne serait pas condamné, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un +et l'autre comme témoins de ce qu'il avançait, ils soutiendraient son +assertion, et qu'ils déposeraient dans le même sens que lui, et que même +ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils +allèrent même plus loin, ils lui persuadèrent qu'ils avaient à leur +disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui +déclarant, de tout espèce de condamnation, ou si cette condamnation +devenait inévitable, devait lui servir utilement pour faire casser son +jugement. +</p><p> +»Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler à +l'audience les nommés <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i>, qui déposèrent les mêmes +faits imputés par lui, déclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent +absolument faux. +</p><p> +»Après sa condamnation, ces mêmes individus exigèrent de lui qu'il se +mît en appel, en lui promettant de lui fournir à leurs frais un +défenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dépens. +Sur cette dernière circonstance, on pourra entendre la mère, à lui +déclarant, qui reçut de la part de <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i> les mêmes +promesses et les mêmes avances; elles lui furent faites chez un marchand +de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mère +demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, nº 143, chez M. +Restauret, propriétaire. +</p><p> +»Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre +hommage à la justice et à la vérité, désavouer ce qu'il a dit en plein +tribunal, au désavantage du sieur Vidocq, contre sa moralité et contre +son honneur; il en demande humblement pardon. +</p><p> +»Pour corroborer la déclaration qu'il vient de faire, il nous invite à +entendre le nommé Lefebure, son co-accusé, et condamné comme lui dans la +même affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et +avec quel argent fut achetée la pince que j'avais dit avoir été payée de +l'argent de M. Vidocq.» +</p><p> +Lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu'elle contient vérité, +qu'il y persiste, et a signé. +</p> + +<p class="r"><i>Signé</i> P<small>EYOIS.</small></p> + +<p> +Ensuite, avons fait appeler le nommé Lefebure, ci-dessus désigné et +détenu en cette maison, auquel nous avons demandé s'il savait comment le +nommé Peyois, s'était procuré la pince à l'aide de laquelle le vol qui a +motivé leur condamnation commune, fut commis. +</p><p> +A répondu que deux ou trois jours avant que le vol ne fût commis, il +avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant +l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'était lui qui +l'avait achetée trois francs; mais jamais il ne dit que c'était M. +Vidocq qui lui avait donné l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant +l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la première fois que +c'était M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter. +</p><p> +Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture à lui faite de sa déclaration, +a dit qu'elle contient vérité, qu'il y persiste, et a signé. +</p> + +<p class="r"><i>Signé</i> L<small>EFEBURE.</small></p> + +<p>Dont et de tout quoi il a été rédigé le présent procès-verbal, pour être +icelui transmis à M. le conseiller d'état préfet de police, dont acte, +les jours, mois et an que dessus. +</p> + +<p class="r"><i>Signé</i> R<small>ECODÈRE.</small></p> + +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ville en ville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Travailler.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La marchande.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Vendait du vin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Je lui demande en argot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Manger.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Bon vin sans eau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Pain blanc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Une porte et une clé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Un lit pour dormir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> J'entre dans sa chambre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> De m'arranger avec elle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Je remarque au coin du feu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Un homme qui dormait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Fouillé dans ses poches.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Son argent j'ai pris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Son argent et sa montre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Boucles d'argent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Sa chaîne et sa culotte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Chapeau galonné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Son habit et sa veste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Bas brodés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sauve-toi, marchande.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Pendus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Sur la place de Ville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Danser.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Regardés de toutes ces femmes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Peuple.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Voleurs, bons enfants.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Tous venant voler.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Voleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La nuit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Des montres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> De l'argent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Prenons nos précautions.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Volons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Bourgeois et bourgeoise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Éveiller les soupçons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Criait au voleur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Je lui pris sa montre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Ses boucles en diamant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ses billets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Minuit sonne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Les voleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Au cabaret.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Ta porte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Donne de l'argent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Couche dans ton logis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Demande à sa femme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Dis-donc, la belle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Ces voleurs-là.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Voleurs de montres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Enfonceurs de boutiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Ne les connais-tu pas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Culotte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Bénéfice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Prêt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Cave.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Patrouille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> La lune.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Regarde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Mouchard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Rit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Plaisante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Pleurer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Exempt, soldats et gendarmes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Palais de Justice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Pris en flagrant délit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme était +vert.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Dragons de Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Le soir dans Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Bon coup.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Chambre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Pleine de marchandises.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> De l'argent au gousset.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Sans crainte ni inquiétude.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Sans peur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Par surcroît.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Une jolie maîtresse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Buvant du vin sans eau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Du vin non frelaté.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Bas, escarpins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Beau jabot de dentelles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Chapeau galonné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Enmouraché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Bourgeois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Une montre d'or.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> La danse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Le suivant sur le boulevard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Je l'étourdi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Je passe sa chemise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> L'endroit où l'on recèle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Peureux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Entre dans une boutique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Vole des louis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> On crie sur elle à la garde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Je m'enfuis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Prise en flagrant délit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Le commissaire l'interroge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Dénonce tes complices.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Faire un conte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> On me garotte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Mon beau lit, mes amours.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Au tribunal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> On me condamne aux galères.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> A l'exposition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Vieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Du rouge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Dans ce monde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Quoi qu'on en dise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Lot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Douze ans de fers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Une bamboche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de +réunions chantantes, connues sous le nom de <i>goguettes</i>. Ces espèces de +souricières politiques se formèrent d'abord sous les auspices de la +police, qui les peupla de ses agent. C'était là qu'en trinquant avec les +ouvriers, ces derniers les <i>travaillaient</i>, afin de les envelopper dans +de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements +prétendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exaltés +étaient toujours des mouchards, et il était aisé de les reconnaître; ils +ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les +plus grossiers y étaient prodigués à la famille royale...... et ces +chansons, payées sur <i>les fonds secrets</i> de la rue de Jérusalem, étaient +l'œuvre des mêmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la +Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esménard, on sait +que les Bardes du quai du Nord ont le privilége des inspirations +contradictoires. La police a ses lauréats, ses ménestrels et ses +troubadours; elle est, comme on le voit, une institution très gaie; +malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire +chanter. Trois têtes tombèrent, celles de Carbonneau, Pleignier, +Tolleron, et les goguettes furent fermées: on n'en avait plus +besoin..... le sang avait coulé.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Vidocq, chef de la police +de Sureté jusqu'en 1827, tome III, by Eugène François Vidocq + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE VIDOCQ, TOME III *** + +***** This file should be named 38059-h.htm or 38059-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/5/38059/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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