summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:26 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:26 -0700
commitd9173e223d2403d84bbf20464bcc20d29375cf4b (patch)
tree2266e38f4407312c176c3180896c93a28c2e862d
initial commit of ebook 38059HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38059-0.txt10015
-rw-r--r--38059-0.zipbin0 -> 212441 bytes
-rw-r--r--38059-8.txt10015
-rw-r--r--38059-8.zipbin0 -> 210286 bytes
-rw-r--r--38059-h.zipbin0 -> 223659 bytes
-rw-r--r--38059-h/38059-h.htm9934
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 29980 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38059-0.txt b/38059-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..409aa6f
--- /dev/null
+++ b/38059-0.txt
@@ -0,0 +1,10015 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Vidocq, chef de la police de
+Sureté jusqu'en 1827, tome III, by Eugène François Vidocq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
+
+Author: Eugène François Vidocq
+
+Release Date: November 19, 2011 [EBook #38059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+VIDOCQ,
+
+CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ
+
+JUSQU'EN 1827,
+
+AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MANDÉ.
+
+ Que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce ne sont pas
+ là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans l'imagination, et
+ font des prosélytes à l'impureté. Je décris les mauvaises mœurs,
+ non pour les propager, mais pour les faire haïr. Qui pourrait ne
+ pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier
+ degré de l'abrutissement?
+
+ MÉMOIRES, _tome_ III.
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+PARIS,
+
+TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+
+RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.
+
+1829.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+VIDOCQ.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+ M. de Sartines et M. Lenoir.--Les filous avant la révolution.--Le
+ divertissement d'un lieutenant-général de police.--Jadis et
+ aujourd'hui.--Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de
+ bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers voleurs agents de la
+ Police.--Les enrôlements volontaires et les bataillons
+ coloniaux.--Les bossus alignés et les boiteux mis au pas.--Le
+ fameux Flambard et la belle Israélite.--Histoire d'un chauffeur
+ devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
+ parisienne.--On peut être patriote et _grinchir_.--Je donne un
+ croc-en-jambe à Gaffré.--Les meilleurs amis du monde.--Je me
+ méfie.--Deux heures à Saint-Roch.--Je n'ai pas les yeux dans ma
+ poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les dépouilles des
+ fidèles.--Filou et mouchard, deux métiers de trop.--Le danger de
+ passer devant un corps de garde.--Nouveau croc-en-jambe à
+ Gaffré.--Goupil me prend pour un dentiste.--Une attitude.
+
+
+Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
+employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
+c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, et
+qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-général
+se souciait peu de les réduire à l'inaction, ce n'était pas là son
+affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à
+autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son
+divertissement.
+
+Un étranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
+lieutenant-général mettait à ses trousses la fleur des filous, et une
+récompense honnête était promise à celui d'entre eux qui serait assez
+adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.
+
+Le vol consommé, M. le lieutenant-général en était aussitôt averti, et
+quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à
+peine avait-il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.
+
+M. de Sartines, dont on a tant parlé et dont on parle tant encore à tort
+et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
+France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs,
+il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont
+il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de
+l'impunité. Souvent il leur portait des défis; il les mandait alors dans
+son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, «Messieurs, leur
+disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on
+prétend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
+gardes, ainsi prenez vos précautions et songez bien que j'ai répondu du
+succès.»
+
+Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de police ne
+tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé
+Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
+ambassadeurs, les princes, le roi lui-même étaient conviés à leurs
+exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
+pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bourse; et dans la
+société souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou à la police,
+comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
+toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait pour
+les menus plaisirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des
+comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
+manières des courtisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de
+les confondre, qu'au jeu, un même penchant pour l'escroquerie
+établissait entre eux une certaine parité.
+
+La bonne compagnie, dont les mœurs et les habitude ne différaient
+pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
+les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis
+XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie,
+l'argent à la main, le _célèbre prestidigitateur_, M. Comte, ou quelque
+cantatrice en renom.
+
+Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, un voleur réputé
+pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à
+l'épreuve, ses talents répondaient à la haute opinion que la dame s'en
+était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être
+aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté
+d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des
+lettres de cachet dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat,
+quelque sévère qu'il fût, ne tenait pas contre une espiéglerie de
+coquin, pour peu qu'elle fût comique ou bien combinée: dès qu'on avait
+étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents
+et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi beaucoup
+plus simples et beaucoup plus candides: voilà sans doute pourquoi ils
+faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité, ni la
+candeur..... A leurs yeux, un roué était le _nec plus ultrà_ de
+l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à
+conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
+quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient
+en larmes; c'était une désolation.
+
+Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que
+l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
+récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre
+entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
+sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs
+les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus
+intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
+secrets: ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen
+d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les
+seconderaient dans leurs expéditions: à ce prix, ils devaient rester
+possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les
+rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé.
+Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant au
+salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur
+que de pouvoir se livrer à la rapine impunément. Cette impunité
+n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire
+intervenait, ce qui était assez rare.
+
+Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non
+encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit
+entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets,
+afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments
+fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance,
+et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en
+débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret
+qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et
+fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les _Richard_, les
+_Cliquet_, les _Mouille-Farine_, les _Beaumont_, et beaucoup d'autres
+qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au
+bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais
+traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
+trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux
+agents, et le champ restait aux plus astucieux.
+
+Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les _Compère_, les
+_César Viocque_, les _Longueville_, les _Simon_, les _Bouthey_, les
+_Goupil_, les _Coco-Lacour_, les _Henri Lami_, les _Doré_, les _Guillet,
+dit Bombance_, les _Cadet Pommé_, les _Mingot_, les _Dalisson_, les
+_Edouard Goreau_, les _Isaac_, les _Mayer_, les _Cavin_, les _Bernard
+Lazarre_, les _Lanlaire_, les _Florentin_, les _Cadet Herries_, les
+_Gaffré_, les _Manigant_, les _Nazon_, les _Levesque_, les _Bordarie_,
+faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils
+s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
+n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
+coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la
+police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?
+
+Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc,
+furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
+aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils
+étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les
+voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils
+craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte
+comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable
+d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
+d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à
+propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.
+
+Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le
+bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les
+individus réputés _voleurs incorrigibles_ (dénomination absurde dans un
+pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
+ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le
+terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté.
+Les _voleurs réputés incorrigibles_ étaient aussi, dans leur genre, une
+espèce de _suspects_: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du
+moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin
+d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols,
+que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour
+lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une
+légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors
+ceux qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc
+dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un
+beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de
+Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où,
+amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
+laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps
+écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était
+enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
+se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
+juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à
+Bicêtre, où il restait indéfiniment.
+
+Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de _Saint-Lazare_
+regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au
+désespoir.
+
+Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un
+moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux,
+du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence,
+suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre
+fin à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de
+route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les
+bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires.
+Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
+leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
+gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade
+jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être
+très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur
+zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les
+solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
+avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut
+être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
+de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers
+valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité,
+quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption:
+tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
+vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils
+seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les
+îles d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
+plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres[11].
+L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
+souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la
+police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à
+tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord
+quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme
+qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une
+excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle
+des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
+honnête homme; mais pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il
+était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus
+haut que la conscience.
+
+Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire
+condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de
+la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention
+qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
+coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
+désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible
+de se faire absoudre.
+
+Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
+qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents
+secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner
+ici les deux faits suivants.
+
+M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de
+voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été
+enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
+mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler
+sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle
+qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se résoudre à regarder
+comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment
+serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il
+présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question,
+_si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance
+aggravante?_
+
+M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle
+qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
+allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils
+avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils
+soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé
+Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet,
+quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.
+
+Plus tard deux autres agents secrets, Cadet _Herries_ et _Ledran_, son
+beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger
+le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, _Tormel_
+père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent
+atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient
+eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas
+de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
+ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin
+au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce
+furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que
+j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas
+d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont
+j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me
+prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
+précaire que celui de mes devanciers.
+
+Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous
+les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée
+à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui
+fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je
+feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
+perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire
+à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait
+comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit
+il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa
+mère, qui était la maîtresse du fameux _Flambard_, chef de la police de
+cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût
+l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats
+n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop _maron_ (coupable);
+Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il
+fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
+révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses
+exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
+nom de _Caille_.
+
+Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son
+éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire
+qu'il n'y avait point de genre de _grinchir_ dans lequel il ne fût passé
+maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était
+essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
+l'_escarpe_ jusqu'à la _tire_ (depuis l'assassinat jusqu'à la
+filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient
+conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin
+dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans _travailler_; mais les gens
+de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement
+rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements
+le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas
+d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier _Martin_) où,
+ainsi que son acolyte _Francfort_, autre juif, il avait été nommé
+capitaine de la garde nationale.
+
+Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était
+pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne
+tardai pas à découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un
+piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà
+intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
+devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
+l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.
+
+Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie;
+quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
+bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en
+était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
+liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et
+quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être
+payés de retour. _Goupil_, le Saint-Georges de la savatte, était du
+nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment
+attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
+fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les _Compère_, les
+_Manigant_, les _Corvet_, les _Bouthey_, les _Leloutre_, essayèrent
+aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux
+conseils de M. Henry.
+
+Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me
+compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire _payer_
+(condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il
+ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la
+défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
+solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il
+m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène
+aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que
+dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous
+signaleront ceux qui pourraient être de leur connaissance.»--Emmenez
+qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous
+arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait
+que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et
+Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je
+remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave
+homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect
+pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa
+perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
+yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt
+s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs,
+je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
+«je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de
+l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
+voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends
+qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
+éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
+et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de cette scène? s'il ne
+dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
+le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
+de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
+ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
+Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
+où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette
+époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire
+passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
+transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il
+opérait avec une incroyable agilité.
+
+La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des
+plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
+avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
+objets de peu de valeur.
+
+La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles
+faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but
+copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût
+été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des
+bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces
+sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna
+vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a
+pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les
+convives se montrèrent enchantés de m'avoir _affranchi_, et deux flacons
+de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de
+la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit
+que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout
+oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre
+était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre,
+et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner
+l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus
+seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:
+
+«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église
+Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils
+passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»
+
+Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me
+croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le
+carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je
+remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue;
+quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
+demanda si je me sentais soulagé.
+
+--«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.
+
+--»Tiens-toi donc, me dit Manigant.
+
+--»Il voit double, observa Gaffré.
+
+--»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le
+remettra.»
+
+On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à
+moi! à moi de l'eau!
+
+--»Oui, prends, ça te fera du bien!
+
+--»Tu crois?»
+
+Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
+brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la
+société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
+ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon
+sang-froid.
+
+En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas
+changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y
+avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis
+devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie
+publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager
+était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à
+nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer
+au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
+supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
+on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la
+fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint
+ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale
+montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où
+on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son
+secrétaire, _écrivez: une montre entourée de brillants_, il pâlit et me
+regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le
+pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
+et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je
+ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu _manger le morceau_.
+
+Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé
+qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour
+réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins
+administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut
+envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce
+scélérat y est mort en 1822.
+
+Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
+n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver.
+Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière
+proposition.
+
+«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.
+
+»--Oui, qu'est-ce qu'il y a?
+
+»--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.
+
+»--Et comment cela?
+
+»--Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour
+obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
+toujours refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépendrait que
+de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.
+
+»--Tu as eu tort; car je ne puis rien.
+
+»--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
+tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.
+
+»--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?
+
+»--Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends
+bien, est un _messière_ qui financera. Il est déjà averti que tu fais la
+pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
+ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.
+
+»--Tu penses qu'il lâchera la monnaie?
+
+»--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
+d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
+après on le promène.
+
+»--A la bonne heure; mais s'il se fâche?
+
+»--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me
+charge de tout. Pas de _broderie_ (écrit), par exemple, tu connais le
+proverbe, _les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles_.
+
+»--C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.
+
+»--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
+quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra
+bien qu'il _aboule_.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant
+dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je
+t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour
+huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu
+auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
+semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te
+pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au
+revoir.»
+
+»--Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous
+dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.
+
+»--Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le
+pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une
+attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à
+six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la
+menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans
+lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins
+grotesque.
+
+»--C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
+c'est convenu.
+
+»--Foi de _grinche_?
+
+»--Oui, sois tranquille.»
+
+Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez
+fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M.
+Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce
+chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai
+que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon
+gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
+une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre
+dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce
+sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
+emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces
+rapports étaient l'œuvre des inspecteurs et des officiers de paix,
+qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
+c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais
+fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice,
+mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient
+accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
+traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à
+force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre,
+devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize
+ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M.
+Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui
+offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles
+s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+ Un enfonceur enfoncé.--La provocation.--Les loups, les agneaux et
+ les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande à Vidocq_ et le
+ Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes
+ agents calomniés.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris
+ avec des mitaines_.--L'instrument du péché.--Mettez des
+ gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable
+ va-t-il se nicher?--Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les
+ roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes
+ mœurs, les bonnes lettres, les bonnes études._--Les jésuites de
+ robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Dureté des
+ voleurs qui se croient corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien
+ ami_.--_Castigat ridendo mores._
+
+
+_Gaffré_ et _Goupil_ ayant échoué dans leurs manœuvres pour me
+compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais
+pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
+rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je
+trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
+que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu
+d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les
+renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
+gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
+régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
+accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet
+particulier.
+
+Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis
+trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
+pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je
+croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire;
+enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant
+bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
+franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une
+_lime sourde_ (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes
+affaires.»
+
+J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.
+
+«Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas à moi; je
+n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
+parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras
+plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
+on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est
+rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois
+affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, ça ne nous
+empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»
+
+--«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
+toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la
+boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
+à Bicêtre.»
+
+--«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien
+de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas
+p'têtre.»
+
+Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
+et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de
+m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.
+
+«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine!
+plutôt _être gerbé à vioque_ (jugé à vie): faut être bien _mézière_
+(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
+quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de
+derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
+te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un _chopin_. J'ai déjà
+préparé tout mon _bataclan_, les fausses clés ont été essayées; si tu
+veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»
+
+--«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de
+m'entortiller.»
+
+--«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça?
+(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la
+pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
+c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi
+que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de
+ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous
+attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
+presque en face de la maison où nous serons à _grinchir_, et sitôt que
+tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
+t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous.
+C'est-il ça parler?
+
+Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que
+véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de
+Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je
+n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans
+l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre
+aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
+était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au
+contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action
+criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son
+dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était
+perdre son temps.
+
+J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
+lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.
+
+«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»
+
+Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures,
+chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut
+quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du
+Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
+dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui
+lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant
+délit.
+
+A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas
+à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
+eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un
+instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la
+_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta
+les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la
+chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut
+condamné à dix ans de fers.
+
+Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais
+joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite
+que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser
+la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y
+ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas;
+s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le
+déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
+l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et
+si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
+assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être
+faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager
+l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme
+des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
+déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un
+piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
+saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre,
+n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la
+brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en
+est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et
+l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
+l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important,
+c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
+commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est
+constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une
+foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être
+joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais
+que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel
+doit s'épuiser son venin.
+
+Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de cœurs
+gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que
+renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
+est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant
+d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les
+atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans
+le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient
+signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
+suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût
+de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi
+qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
+pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
+s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des
+animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
+peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était
+possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger,
+quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés,
+serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la
+voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
+compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre.
+Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention,
+ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai
+tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les
+menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient
+prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui
+ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et
+certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
+advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient
+rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis,
+si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
+affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police,
+après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il
+pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de
+cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient
+les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant
+Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le
+dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que
+s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice
+aurait son cours.
+
+Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
+que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que
+j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre
+suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut
+souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre
+des agens de ma brigade, les nommés _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_
+et _Coco-Lacour_, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus
+fortes dirigées contre moi.
+
+Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à
+des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non,
+l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un
+état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
+momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
+plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des
+combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils,
+peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la
+montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui
+montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats,
+les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par
+des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de
+libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des
+espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un
+levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il
+ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire
+se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
+des _patriotes_ de 1816 sollicités par l'infâme _Schilkin_. Mais
+revenons à la brigade de sûreté.
+
+Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
+agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce
+furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
+imaginèrent le surnom de _bande à Vidocq_, qui fut appliqué au
+personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel
+n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à
+faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un
+pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa
+discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me
+comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera
+tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes?
+C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
+plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale!
+Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les
+officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux
+galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
+s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus
+compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les
+tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
+démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient
+inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus
+directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les
+rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un
+vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils
+rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient
+désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que
+dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
+de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire
+le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
+reprochât de l'avoir volé.
+
+Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre
+un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
+pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais
+afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à
+porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le
+premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait
+expulsé immédiatement.
+
+Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était
+impossible de reprocher à mes agents de _travailler_ dans la foule.
+Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point
+de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close,
+ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris
+avec des mitaines_. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux
+agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les
+clabauderies auxquelles ils étaient en butte.
+
+«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité
+qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux
+incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
+comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être
+l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
+que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter
+tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec
+des gants.»
+
+Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite
+de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne
+s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
+quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus
+coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et
+la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en
+quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
+une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant
+sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
+entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à
+Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et
+je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse
+participé, soit avec d'autres, soit avec eux.
+
+Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que
+j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la
+justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
+enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
+utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils
+s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
+plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche,
+adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y
+allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
+traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain
+faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
+en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
+habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police,
+ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais
+toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades;
+et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais.
+Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
+connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empêcher la
+rivière de couler_. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite,
+je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur
+adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois
+aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
+tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma
+part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
+pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'étais instruit de tout ce
+qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais
+jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs
+obligations[12] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant,
+c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces
+hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors
+même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le
+dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.
+
+En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
+ceux qui prenaient ce qu'on appelle du cœur à l'ouvrage, finissaient
+par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une
+ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de
+leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
+dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes.
+J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
+nommé _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
+secrétaire.
+
+Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit,
+une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui
+auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde.
+Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de
+disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui
+avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était
+propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme
+il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
+m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans
+cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être
+esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques
+sortait du bagne, où il avait passé six ans.
+
+En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
+acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était
+incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
+alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
+situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir
+passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
+un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant
+on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots
+_arrêtez, arrêtez_, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques
+redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour
+d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
+camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles
+efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire,
+où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de
+récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est
+aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.
+
+Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer
+par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des
+voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences,
+ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits
+pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les
+voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont
+ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de
+tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit
+de _servir un ami_, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général,
+un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens
+confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se
+montrera implacable à leur égard.
+
+Un jour les nommés _Cerf, Macolein et Dorlé_, sont amenés au bureau
+comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
+compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève
+et apostrophe Dorlé en ces termes:
+
+«LACOUR. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous
+corriger?
+
+»DORLÉ. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!
+
+»LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
+mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?
+
+»DORLÉ. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais
+vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades,
+vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont
+jamais appelé»autrement.--Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de
+cette force?
+
+»CERF, _haussant les épaules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
+s'en mêle; monsieur Lacour!!!
+
+»LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres mœurs; _castigat
+ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
+égarements; mais....»
+
+Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
+le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa
+remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
+dans lesquelles ils avaient _travaillé_ ensemble. Maintes fois Lacour a
+éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des
+voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences
+qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+ _Dieu vous bénisse!_--Les conciliabules.--L'héritage
+ d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophéties.--Le salut en
+ spirale.--Grande conjuration.--Enquête.--Révélations au sujet d'un
+ _Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent
+ reproduite.--Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur
+ Tiger.--L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux
+ Vidocq.--Sa mort, en 1875.
+
+
+Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus
+à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à
+m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en
+garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui
+convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir
+à me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se
+donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
+moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé
+toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu
+vous bénisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais
+bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
+méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à
+peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
+je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une
+politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de
+jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ était l'ame de
+certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon
+compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé
+un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait
+abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme
+ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
+mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se
+partageait d'avance l'héritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet héritage
+est échu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon
+successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour
+réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.
+
+Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affidés passèrent à des
+trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles
+devaient être jugés les nommés _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et
+_Lefebure_, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou
+_monseigneur le dauphin_, ils répandirent le bruit que j'étais à la
+veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
+pas les chausses nettes.
+
+Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du
+Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en
+inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées;
+seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de
+souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
+plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce
+mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner
+les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la
+rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de
+mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement
+d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais
+instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec
+Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches,
+dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et
+s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
+la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
+j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que _je ne parerais pas la
+botte qu'on allait me porter_. Quelle était cette botte? je ne m'en
+faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été
+traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce,
+tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait
+amenés sur les bancs. _Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour
+me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à
+fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je
+lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
+avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et
+_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,
+nommé _Leblanc_, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le
+véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
+encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était
+admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les
+avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout
+le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et
+comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas
+le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins
+parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
+préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me
+disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police
+de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la
+vérité.
+
+Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que
+n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils
+confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que
+dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion,
+ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture
+qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet
+ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin
+de la diriger à M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier
+de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté,
+préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand
+de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris
+ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on
+n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la
+police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce,
+dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:
+
+ A MONSIEUR
+
+ Monsieur _le Blanc_, maître marchand de vin, demeurant barrière du
+ Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche
+ Paris.
+
+ «Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
+ l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous
+ sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
+ malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
+ vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que
+ vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous
+ n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard,
+ et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui
+ était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés
+ pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous
+ soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc
+ et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné
+ je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles
+ promesse.
+
+ «Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
+ pourés vous faire appellés en....
+
+ «Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement BERTHELET.»
+
+ _Et plus bas:_ «japrouve Lecriture ci desus.»
+
+Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut
+remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt
+parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent,
+ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
+patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit,
+de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:
+
+ Ce 29 septembre 1823.
+
+ «Monsieur
+
+Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui
+porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse
+de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
+aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur
+Labbaty.
+
+»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la
+véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté
+achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la
+fourny avec véritée
+
+ «BERTHELET.»
+
+_Et plus bas:_ «j'approuve leCriture ci Desue.»
+
+Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
+la main du chef des employés de la Conciergerie... «_lecriture cidessus
+et la signature est celle de Berthelet_.»
+
+ «EGLY.»
+
+Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté
+quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple,
+chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
+devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu,
+poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me
+dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
+es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
+ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
+que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et
+il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
+crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit
+de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa
+cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai
+Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après
+avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes
+rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
+Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
+trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande
+lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
+trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes;
+nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où
+Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter
+la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on
+voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du
+matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois
+remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
+qu'il avait avec lui.
+
+»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était
+en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans
+un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du
+matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait
+donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était.
+Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
+lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez
+Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu'à dix. Leblanc me
+remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
+bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à
+tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le
+nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois
+ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit
+après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
+Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty
+le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie
+des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez
+Leblanc.
+
+»_Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas
+le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M.
+Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il
+m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
+la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon
+affaire ne devint plus mauvaise._» (Déclaration du 3 octobre 1823.)
+
+_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
+Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait
+Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à
+Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
+engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant
+compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
+du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»
+
+Un sieur _Egly_, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés
+_Lecomte_ et _Vermont_, détenus dans cette maison, ayant été entendus
+par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles
+Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils
+m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés
+s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le
+mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils
+m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «_Bah! nous nous
+f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous
+sauver; mais ça a mal réussi._»
+
+Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise
+dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une
+partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que
+j'étais étranger à l'achat de la pince.
+
+«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement,
+et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M.
+Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de
+laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet,
+Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même
+chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine.
+J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
+pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M.
+Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince;
+que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta
+quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique,
+qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des
+Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du
+ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique,
+qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue.
+C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
+ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première
+fois que j'achetais quelque chose chez eux.»
+
+Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef
+de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans
+laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice,
+et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la
+vérité toute entière allait être connue. _Utinet_, _Chrestien_,
+_Decostard_, _Coco-Lacour_, qui étaient venus à l'audience déposer dans
+le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident
+que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
+amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de
+Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13]
+dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'étaient promis le
+succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois,
+lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne
+pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant;
+c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans
+mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
+commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation
+sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage
+de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs
+antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
+n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur
+les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur
+arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de
+défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une
+transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
+démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure,
+soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le
+moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et
+Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans
+lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
+faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
+être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme
+témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
+assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront
+qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.
+
+Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à
+tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils
+ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
+préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une
+condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour
+faire casser le jugement.
+
+Les débats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_
+s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par
+_Peyois_. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité,
+est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa
+position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs
+perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
+exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
+de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les
+dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également
+obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et
+les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le
+sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en
+présence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils déploient
+toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les
+seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de
+le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce
+qu'il faudra faire_.
+
+Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident
+pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était
+une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une
+foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier
+littéraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
+prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la
+collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant
+véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou
+surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
+représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa
+mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de
+Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+ Les nouvellistes de malheur.--L'Écho de la rue de Jérusalem et
+ lieux circonvoisins.--Toujours Vidocq.--Feu les Athéniens et défunt
+ Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La patte du chat.--Je
+ fais des voleurs.--Les deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
+ chaos et la création.--Monsieur Double-Croche et la cage à
+ poulets.--Une mise décente.--Le suprême bon ton.--Guerre aux
+ _modernes_.--_Le cadran bleu de la Canaille._--Une société bien
+ composée.--Les Orientalistes et les Argonautes.--Les gigots des
+ prés salés.--La queue du chat.--Les pruneaux et la
+ _chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'Entrée triomphale.--Le
+ petit père noir.--Deux ballades.--L'hospitalité.--L'ami de
+ collége.--_Les Enfants du Soleil._
+
+
+Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes
+tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré
+lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation;
+mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est
+pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux
+sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards,
+les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les
+autres le besoin de me voir évincé de la police?
+
+«Un tel est _enfoncé_, racontait un _ami_ à sa femme, lorsque le matin
+ou le soir il revenait au gîte.
+
+--»Pas possible!
+
+--»Eh! mon Dieu! comme je te dis.
+
+--»Par qui donc?
+
+--»Faut-il le demander? par ce gueux de _Vidocq_.»
+
+Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris,
+se rencontraient-ils:
+
+«Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est à la Force.
+
+--»Tu plaisantes.
+
+--»Je voudrais plaisanter; il était en train de traiter d'une partie de
+marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le
+diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été arrêté.
+
+--»Et par qui?
+
+--»_Par Vidocq._
+
+--»Le misérable!»
+
+Une capture d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux
+de la préfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus
+fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout
+aussitôt les mouches de bourdonner: «C'est _encore ce maudit Vidocq_ qui
+a empoigné celui-là.» C'étaient dans la gent moucharde des
+récriminations à n'en plus finir: tout le long des rues de Jérusalem et
+de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du
+dépit, _encore Vidocq! toujours Vidocq!_ et ce nom résonnait plus
+désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les
+Athéniens le surnom de _Juste_, qui leur avait fait prendre en grippe
+défunt Aristide.
+
+Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards,
+si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on
+avait ressuscité en leur faveur la loi de l'_Ostracisme_! Comme alors
+ils auraient rejoint leurs _coquilles_! Mais, sauf les conspirations du
+genre de celles dont _M. Coco_ et ses complices se promettaient un si
+fortuné dénouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait
+silence aux frélons. «_Voyez Vidocq_, leur disaient les chefs; prenez
+exemple sur lui; quelle activité il déploie! toujours sur pied, jour et
+nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on répondrait de la
+sûreté de la capitale.»
+
+Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se
+réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu
+de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient
+en petit comité, et s'amusaient à me _travailler le casaquin_, qu'on me
+passe l'expression, elle n'est pas de moi.
+
+«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi _marons_
+les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.
+
+--»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en œuvre; il se
+sert de la patte du chat.....
+
+--»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»
+
+Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux:
+«Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»
+
+Or, voici comment je faisais des voleurs.
+
+Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve
+un seul qui, même par cas fortuit, ait mis les pieds chez
+_Guillotin_.--Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»
+
+ Ce savant médecin,
+ Que l'amour du prochain
+ Fit mourir de chagrin.
+
+Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le
+Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de
+vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage,
+est situé en face de ce _cloaque Desnoyers_, que les riboteurs de la
+barrière appellent le _grand salon_ de la Courtille. Un ouvrier peut
+encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant,
+chez le _papa Desnoyers_. S'il n'a pas _froid aux yeux_, et qu'au bâton
+ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra,
+les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et
+n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez _Guillotin_, il ne s'en
+tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert
+et avec le gousset passablement garni.
+
+Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis
+blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est,
+dans toute sa simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de
+_Bachus_ et de _Terpsychore_; d'abord, par une illusion d'optique assez
+naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil
+venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas
+inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du
+chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard
+se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se
+meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire
+de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de
+béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des _épicuriens_, tant de
+félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la
+main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles,
+sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus
+dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle
+les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre
+pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de
+bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux
+de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la
+musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et
+l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements
+cadencés de la béquille de monsieur _Double-Croche_, petit boiteux qui
+prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords.
+Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on
+prépare: _une mise décente est de rigueur_; il n'y a pas de bureau où
+l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer
+avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte
+(le mannequin); les femmes sont _coiffées en chien_, c'est-à-dire les
+cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un
+nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous
+l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des
+mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement
+de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue
+obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le
+bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon
+d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de
+trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas
+de _fanfan_ ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant
+elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de
+toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le
+charivari rouge, orné de son cuir.
+
+Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé
+ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient
+pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en
+redingotte, à moins d'être un habitué serait bien sûr de s'en aller en
+gilet rond. En vain demanderait-il grâce pour ces pans dont s'offusquent
+les regards de la noble assemblée; trop heureux si après avoir été
+baffoué et traité de _moderne_ à l'unanimité, il n'en laisse qu'un seul
+entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté,
+hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques:
+
+ Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:
+ Tout débiné z'à la Courtille;
+ Laissez-moi donc, j'veux m'en aller
+ Tout débiné chez Desnoyers!
+
+Desnoyers est le _Cadran bleu de la Canaille_, mais avant de franchir le
+seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-même y regarde à deux
+fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles
+publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques
+escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes,
+intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une
+consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la
+seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque
+toujours du français, mais tellement détourné de sa signification
+primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des
+_quarante_ qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les
+abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-là prétendent que
+l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur
+contester la qualité d'_Orientalistes_, ils se l'appliquent sans plus de
+façon, comme aussi celle d'_Argonautes_, lorsqu'il leur est arrivé
+d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans
+le port de Toulon, _la navigation dormante_ à bord d'un vaisseau rasé.
+Si les notes étaient de mon goût, je pourrais saisir aux cheveux
+l'occasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je
+jusqu'à la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis
+des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.
+
+Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la
+cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le
+petit père Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son équarrisseur; et
+dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le
+cheval fourbu se transforme en bœuf à la mode, les cuisses du caniche
+mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés,
+et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la
+laitière l'apétissant coup d'œil du _Pontoise_. La chère assure-t-on,
+y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau,
+si parfois dans l'été le pain était hors de prix, durant le _massacre
+des innocents_, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.
+
+Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais droit de
+bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats
+sont heureux! _oh fortunati nimium si... nôrint..._ c'est le magister de
+Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin,
+peut-être est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne,
+advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si
+les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race
+ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour ériger
+une statue au _libérateur_ petit père Guillotin.
+
+Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français ne satisfait jamais
+seul, je me lève pour chercher une issue; je pousse une porte, elle
+cède; à la fraîcheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour;
+l'endroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux
+pas, on avait vraisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les
+bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de
+l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais
+dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au
+toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne
+vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il
+me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la
+salle, au moment même où M. _Double-Croche_, désignant les figures aux
+danseurs, s'égosille à crier _la queue du chat_.
+
+Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos; il se fit dans
+l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une
+plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulèrent comme les autres, et
+après avoir enfoncé leurs casquettes, «allons, dirent-ils en se léchant
+les doigts, au petit bonheur! Coiffé de chat, nourri de même, nous ne
+manquerons pas de sitôt; la mère des matous n'est pas morte.»
+
+Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile
+qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait
+dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides,
+n'eussent pas coûté d'avantage au café _Riche_ ou chez _Grignon_. Il me
+souvient de six individus, les nommés _Driancourt_, _Vilattes_,
+_Pitroux_ et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166
+francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux avait amené sa
+particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés,
+mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais
+trouve si dur à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils
+payèrent grandement, sans oublier le pour-boire du garçon. Je les fis
+arrêter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils
+n'avaient pas même pris le temps d'examiner. Les voleurs sont généreux
+quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre
+plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes
+de France.
+
+On a peine à croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister
+un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir
+vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait
+de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pût faire
+aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les
+postures et attitudes de l'indécente _chahut_, était de leur offrir le
+_pruneau_, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé,
+soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une
+première mastication.
+
+Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands
+seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient
+au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur
+répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais
+persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait
+pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me décidai donc
+à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans
+résultat, je m'attachai surtout à connaître les endroits qu'ils
+fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré
+un vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à
+vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin:
+quand on veut avoir de l'eau, à moins que la rivière ne soit à sec, il
+est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et
+m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de
+travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que
+possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur
+tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi,
+ce que mes rivaux appelaient _faire des voleurs_; j'en ai fait de la
+sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police.
+Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une
+séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être
+superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations
+de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être
+accommodé de manière à n'avoir pas l'air _d'un moderne_, je partis de
+chez moi avec un autre agent secret, le nommé Riboulet, _arsouille_
+consommé, que toutes les houris de la _guinche_ (de la guinguette)
+revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnât aussi dans les
+_cotonneuses_ (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable
+des _faubouriens_. Pour l'excursion projetée, une femme était un bagage
+indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait,
+c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée _Manon_ la
+Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups
+de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les
+cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à
+bordure blanche, chaussé ses galoches à pantoufles, rejoint ses cheveux,
+et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie
+qui n'est pas obligatoire pour le négligé. Manon était à la joie de son
+cœur de faire le panier à deux anses.
+
+Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille.
+Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin
+d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de
+ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait
+pas parlé ni moi non plus que nous étions servis. «Tu vois, me dit-il,
+le _daron_ sait l'ordonnance, le _pivois_ (le vin), le rôti et la
+salade. Je demandai s'il n'était pas possible d'avoir de la matelotte.
+
+--»De l'anguille, s'écria Manon, on t'en f....ra; du _cabot avec des
+pleurants_ (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon.» Je
+n'insistai pas, et nous nous mîmes tous trois à dévorer avec autant
+d'appétit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa
+Guillotin.
+
+Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du côté de la porte
+attira notre attention. C'étaient des vainqueurs qui faisaient leur
+entrée triomphale: mâles et femelles, ils étaient au nombre de six,
+formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine;
+tous avaient ou des égratignures au visage ou les yeux au beurre noir:
+au désordre sanglant de leur toilette, à la fraîcheur de leur
+débraillement, il était aisé d'apercevoir qu'ils étaient les héros d'une
+_batterie_, dans laquelle de part et d'autre on s'était administré force
+coups de poings. Ils s'avancèrent vers notre table:
+
+--«L'UN DES HÉROS. Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?
+
+--»MOI. Nous serons un peu gênés, mais c'est égal, en se serrant....
+
+--»RIBOULET (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la
+_carrante_ (table) pour les camarades.
+
+--»MANON (aux arrivants). Ces dames sont de votre société?
+
+--»UNE DES HÉROÏNES. Quéque tu dis? (se tournant vers ses compagnes),
+quéqu'elle dit?
+
+--»LE HÉROS DE CELLE-CI. Tais ta gueule, _Titine_ (Célestine), madame
+t'insulte pas.
+
+Toute la troupe s'assied.
+
+--»UN HÉROS. Eh! par ici, mon fi Guillotin; _un petit père noir de
+quatre ans à huit Jacques_ (un broc de quatre litres à huit sous).
+
+--»GUILLOTIN. On y va, on y va.
+
+--»LE GARÇON (ayant le broc à la main). Trente-deux sous, s'il vous
+plaît.
+
+»Les v'là tes trente-deux pieds de nez, _t'as donc tafe de Nozigue_ (tu
+te méfies donc de nous)?
+
+LE GARÇON. Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez,
+la règle de la maison».
+
+Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les nôtres: «Excusez
+de la liberté, dit alors celui qui avait versé.
+
+»--Il n'y a pas de mal, répondit Riboulet.
+
+»--Vous savez, une politesse en vaut une autre.
+
+»--Oh! il ne faudra pas me l'entonner.
+
+»--Eh oui, buvons! qui payera? ça sera les _pantres_.
+
+»--Tu l'as dit, mon homme, _dessalons-nous_.»
+
+Nous nous dessalâmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce
+qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait déjà par des
+protestations à perte de vue, et par des explosions de cette tendresse
+avinée, qui met en dehors toutes les infirmités du cœur humain.
+
+Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et
+surtout leurs femmes, étaient dans une complète ivresse; Riboulet et sa
+maitresse n'étaient que gais: ainsi que moi, ils avaient conservé leur
+tête; mais pour paraître à l'unisson, nous affections d'être hors d'état
+de pouvoir marcher: formés en bande, parce que de la sorte les coups de
+vent sont moins à craindre, nous nous éloignâmes du théâtre de nos
+plaisirs.
+
+Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les
+dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont
+les cordes vibraient dans la lie, se mit à chanter, dans le plus pur
+argot du bon temps, une de ces ballades à reprises qui sont aussi
+longues qu'un faubourg:
+
+ En roulant de _vergne en vergne_[14]
+ Pour apprendre _à goupiner_,[15]
+ J'ai rencontré la _mercandière_,[16]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Qui du _pivois solisait_,[17]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ J'ai rencontré la mercandière,
+ Qui du pivois solisait.
+ Je lui _jaspine en bigorne_,[18]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Qu'as tu donc à _morfiller_?[19]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Je lui jaspine en bigorne,
+ Qu'as-tu donc à morfiller?
+ J'ai du _chenu pivois sans lance_,[20]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et du _larton savonné_,[21]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ J'ai du chenu pivois sans lance
+ Et du larton savonné,
+ _Une lourde, une tournante_,[22]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et un _pieu pour roupiller_,[23]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Une lourde, une tournante
+ Et un pieu pour roupiller.
+ _J'enquille dans sa cambriole_,[24]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Espérant de l'_entifler_,[25]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ J'enquille dans sa cambriole,
+ Espérant de l'entifler,
+ Je _rembroque au coin du rifle_,[26]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Un _messière qui pionçait_,[27]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Je rembroque au coin du rifle
+ Un messière qui pionçait;
+ J'ai _sondé dans ses vallades_,[28]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Son _carle j'ai pessigué_,[29]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ J'ai sondé dans ses vallades,
+ Son carle j'ai pessigué,
+ Son _carle, aussi sa tocquante_,[30]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et ses _attaches de cé_,[31]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Son carle, aussi sa tocquante
+ Et ses attaches de cé,
+ Son _coulant et sa montante_,[32]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et son _combre galuché_,[33]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Son coulant, et sa montante,
+ Et son combre galuché,
+ Son _frusque_, aussi sa _lisette_,[34]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et ses _tirants brodanchés_,[35]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Son frusque, aussi sa lisette,
+ Et ses tirants brodanchés.
+ _Crompe, crompe, mercandière_,[36]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Car nous serions _béquillés_,[37]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Crompe, crompe, mercandière,
+ Car nous serions béquillés.
+ Sur la _placarde de vergne_,[38]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Il nous faudrait _gambiller_,[39]
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Sur la placarde de Vergne
+ Il nous faudrait gambiller,
+ _Allumés_ de toutes ces _largues_[40]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et du _trepe_ rassemblé[41],
+ Lonfa malura dondé.
+
+ Allumés de toutes ces largues,
+ Et du trepe rassemblé,
+ Et de ces _charlots bons drilles_[42],
+ Lonfa malura dondaine,
+ Tous _aboulant goupiner_[43],
+ Lonfa malura dondé.
+
+Riboulet ayant débité ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut
+aussi faire admirer l'étendue de son organe. «Eh, les autres! dit-elle,
+en v'la z'une que j'ai zapprise à Lazarre, _prêtez loche_ et _rebectez_
+après moi:
+
+ Un jour à la Croix-Rouge,
+ Nous étions dix à douze.
+
+Elle s'interrompt, «comme aujourd'hui.»
+
+ Nous étions dix à douze,
+ Tous _grinches_ de renom;[44]
+ Nous attendions la _sorgue_[45],
+ Voulant _poisser des bogues_[46]
+ Pour faire du _billon_.[47] (_bis._)
+
+ Partage ou non partage,
+ Tout est à notre usage;
+ _N'épargnons le poitou_.[48]
+ _Poissons_ avec adresse[49]
+ _Messières_ et _gonzesses_,[50]
+ Sans _faire de regoût_,[51] (_bis._)
+
+ Dessus le pont au Change
+ Certain Argent-de-change
+ _Se criblait au charron_.[52]
+ _J'engantai sa toquante_,[53]
+ Ses _attaches brillantes_,[54]
+ Avec ses _billemonts_.[55] (_bis._)
+
+ Quand _douze plombes crossent_[56]
+ Les _pègres_ s'en retournent[57]
+ Au _tapis_ de Montron.[58]
+ Montron ouvre _ta lourde_,[59]
+ Si tu veux que _j'aboule_[60]
+ Et _piausse en ton bocson_.[61] (_bis._)
+
+ Montron _drogue_ à sa _larque_,[62]
+ _Bonnis_-moi donc _giroffle_[63]
+ Qui sont ces _pègres_-là?[64]
+ Des _grinchisseurs de bogues_,[65]
+ _Esquinteurs de boutoques_,[66]
+ Les _connobres_-tu pas?[67] (_bis._)
+
+ Et vite ma _culbute_;[68]
+ Quand je vois mon _affure_[69]
+ Je suis toujours _paré_.[70]
+ Du plus grand cœur du monde
+ Je vais à la _profonde_[71]
+ Pour vous donner du frais. (_bis._)
+
+ Mais déjà la _patrarque_,[72]
+ Au clair de la _moucharde_,[73]
+ Nous _reluque_ de loin.[74]
+ L'aventure est étrange,
+ C'était l'Argent-de-change
+ Que suivaient les _roussins_.[75] (_bis._)
+
+ A des fois l'on _rigole_,[76]
+ Ou bien l'on _pavillonne_,[77]
+ Qu'on devrait _lansquiner_.[78]
+ _Raille_, _griviers_ et _cognes_[79],
+ Nous ont pour la _cigogne_[80]
+ Tretous _marrons paumés_.[81] (_bis._)
+
+Ce final que nous prîmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon,
+avant qu'elle eût achevé de le prononcer, fut répété huit à dix fois de
+manière à faire frémir les vitres de tout le quartier. Après cet élan
+d'une hilarité bachique, les premières fumées du vin, qui sont
+d'ordinaire les plus vives, venant peu à peu à se dissiper, nous
+entrâmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la
+coutume, s'ouvrit en façon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer
+l'oreille pour répondre, allant toujours au-delà de ce qu'on désirait
+savoir: étranger à Paris, je n'avais connu Riboulet qu'à son passage
+dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait été reconduit à son
+corps comme déserteur; c'était un _ami de collége_, (un camarade de
+détention) que j'avais retrouvé. Pour le surplus, j'eus soin de me
+représenter sous des couleurs qui les charmèrent: j'étais un sacripan
+fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'étais prêt à tout
+faire. Je me déboutonnais pour les engager à se déboutonner à leur tour,
+c'est une tactique qui m'a souvent réussi: bientôt les camarades
+bavardèrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout
+aussi-bien que si je ne les eusse jamais quittés. Ils m'apprirent leurs
+noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils
+avaient vraiment rencontré l'homme qui était digne de leur confiance; je
+leur revenais, je leur convenais, tout était dit.
+
+De semblables explications altèrent toujours plus ou moins: tous les
+rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque
+chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle
+liaison, nous ne devions plus nous séparer. «Viens avec nous, viens, me
+disaient-ils.» Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me
+dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue
+des _Filles-Dieu_, nº 14, où ils logeaient dans une maison garnie. Une
+fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur
+lit: on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants; moi je
+l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère
+Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur
+fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être
+vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je
+n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel
+_Figaro_ exposait sur la sellette du ridicule, j'étais né coiffé, et
+j'avais un bonheur à faire mourir de chagrin toute une génération
+d'honnêtes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de
+nos hôtes, que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être
+d'expédition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de _la
+Verrerie_.
+
+Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division,
+qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets
+volés. Riboulet et moi, nous étions restés en _gaffe_, afin de donner
+l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement
+pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de
+nous, tous trois emballés dans un fiacre d'où ils ne pouvaient nous
+apercevoir. «Eh bien! me dit Riboulet, les voilà comme dans la chanson
+de Manon, _tretous paumés marrons_.» Ils furent pareillement tretous
+condamnés, et si les noms de _Debuire_, de _Rolé_, d'Hippolyte dit _la
+Biche_ sont encore inscrits sur le contrôle des bagnes, c'est parce que
+j'ai passé une soirée chez Guillotin AUX ENFANTS DU SOLEIL.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+ Un habitué de la _Petite Chaise_.--Je ne suis pas trop calé.--Une
+ chambre à dévaliser.--Les oranges du père Masson.--Le tas de
+ pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un déménagement
+ nocturne.--Le voleur bon enfant.--Chacun son goût.--Ma première
+ visite à Bicêtre.--A bas Vidocq!--Superbe discours.--Il y a de quoi
+ frémir.--L'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.
+
+
+Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y
+attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir
+me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient,
+il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
+voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
+j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans
+laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions sont
+nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais
+presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au
+moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable
+que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux,
+aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la
+police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais
+favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
+dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.
+
+Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le
+parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je
+reconnus pour être un des habitués de la _Petite Chaise_ et du _Bon
+Puits_, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.
+
+--«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.
+
+--»Bon soir, mon garçon.
+
+--»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à _coquer le taffe_ (à faire
+peur).
+
+--»Que veux-tu, mon homme? quand on _cane la pégrène_ (crève de faim),
+on _rigole pas_ (on ne rit pas).
+
+--»_Caner la pégrène!_ c'est un peu fort, toi qui passe pour un _ami_
+(voleur).
+
+--»C'est pourtant comme ça.
+
+--»Allons, viens que nous buvions une chopine chez _Niguenac_; j'ai
+encore vingt _Jacques_ (sous), il faut les _tortiller_ (manger).»
+
+Il m'emmène chez le marchand de vin, demande _une cholette_ (un
+demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
+pommes de terre: «Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes sur
+la table, en voilà des goujons pêchés à coups de pioche dans la plaine
+des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-là.
+
+--»C'est des _oranges_, si tu demandais du sel.....
+
+--»De la _morgane!_ mon fils, ça coûte pas cher».
+
+Il se fait apporter de la _morgane_, et bien qu'une heure auparavant
+j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de
+terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.
+
+«C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue _des dominos_ (des
+dents), à te voir, on croirait que tu _morfiles_ (mords) dans de la
+_crignole_ (viande).
+
+»Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la _gargoine_ (bouche) emplit le
+_beauge_ (ventre).
+
+»--Je sais bien, je sais bien».
+
+Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse rapidité; je ne faisais
+que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé,
+mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à
+bout de ma ration: ce repas terminé, mon camarade m'offre une chique, et
+me parle en ces termes:
+
+«Foi d'ami, et comme je m'appelle _Masson_, qui est le nom de mon père
+et du sien, je t'ai toujours regardé comme un bon enfant; je sais que
+t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
+toujours à la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
+gagner quelque chose.
+
+--»Ça ne serait pas sans faute, car je suis _panné_, dieu merci! ni peu
+ni trop.
+
+--»Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
+sont passablement déguenilles); ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure
+tu n'es pas heureux.
+
+--»Oh! oui; j'ai fièrement besoin de me _recaler_.
+
+--»En ce cas, viens avec moi, _je suis maître d'une cambriole_ (je puis
+ouvrir une chambre), que je _rincerai_ (dévaliserai) ce soir.
+
+--»Conte-moi donc ça, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
+connaisse.
+
+--»Que t'es _sinve_ (simple) c'est pas nécessaire pour _faire le gaffe_
+(pour guetter.)
+
+--»Oh! si ce n'est que ça, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
+dire en deux mots.....
+
+--»Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est tiré, c'est de l'argent
+sûr; la _fourgatte_ (receleuse) est à deux pas. Sitôt _servi_, sitôt
+_bloqui_ (sitôt volé, sitôt vendu), _il y a gras_, je t'en fais bon.
+
+--»Il y a gras? Eh bien! marchons.»
+
+Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
+jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui
+pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'étant approché du
+tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils
+fermaient, et en ramène un trousseau de clefs. «J'ai maintenant toutes
+les herbes de la Saint-Jean, me dit-il,» et nous prenons ensemble le
+chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu
+de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
+laquelle il doit s'introduire. «A présent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
+pas plus loin, attends-moi et ouvre l'œil, je vais voir si la _larque
+est décarée_, (si la femme qui occupe la chambre est sortie)».
+
+Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur
+lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je
+l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
+n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
+objets qu'il emporte. L'avis donné, je me retire et retourne à l'endroit
+où Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
+moi: «Est-ce toi Jean Louis?
+
+--»Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant mon étonnement de ce qu'il
+revenait les mains vides.
+
+--»Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arrivé sur le carré
+m'a dérangé dans mon opération; mais ce qui est différé n'est pas perdu.
+Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout-à-l'heure; il
+ne faut pas se compromettre.»
+
+Bientôt il me quitte de nouveau et ne tarde pas à reparaître chargé d'un
+énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
+devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
+hommes de garde, armés seulement de leur baïonnette, l'observent en
+faisant le moins de bruit possible.
+
+Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau: il entra rue du
+Four, chez une marchande (la _Tête-de-Mort_), où il ne resta que peu de
+temps. «C'était lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
+bon voyage à faire.»
+
+Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
+déménagement: dix minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant
+sur sa tête un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
+n'avait pas eu le temps de le défaire, aussi sur le point de franchir le
+seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas
+lâcher sa proie, faillit-il tomber à la renverse; mais il reprit
+promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de
+l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à
+voix basse:
+
+--«Je crois que j'y retournerai une troisième fois, si tu veux tu
+monteras avec moi, tu m'aideras à décrocher les rideaux du lit et les
+grands de la croisée.
+
+--»C'est entendu, lui répondis-je, quand on couche sur la _plume de la
+Beauce_ (la paille), des rideaux, c'est du luxe.
+
+--»Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez causé,
+ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.»
+
+Masson poursuit son chemin, mais à deux pas de là l'on nous arrête l'un
+et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
+commissaire, nous sommes interrogés.
+
+--«Vous êtes deux, dit l'officier public à Masson (me désignant), quel
+est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.
+
+--»Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
+quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.
+
+--»Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas de connivence, puisque l'on
+vous a rencontrés ensemble.
+
+--»Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait
+d'un côté, je venais par l'autre, voilà tout à coup quand il passe à
+fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était un _auryer_
+(oreiller). Je lui dis comme ça: je crois qu'il va prendre un billet de
+parterre, ça serait de le relever, il le relève: là dessus la garde est
+arrivée, on nous a _paumé_ tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
+devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vérité.
+Demandez-lui plutôt.»
+
+La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson,
+j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
+convaincu. «Avez-vous des papiers? me dit-il.» J'exhibe un permis de
+séjour, qui est jugé fort en règle, et mon renvoi est aussitôt prononcé.
+Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson,
+lorsqu'il entendit ces mots: _Allez vous coucher_, qui m'étaient
+adressés: c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si
+joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.
+
+On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
+avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle: la
+perquisition eut lieu immédiatement, et surprise au milieu de
+témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la _Tête-de-Mort_ fut
+enlevée à son commerce au moment où elle s'y attendait le moins.
+
+Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un
+usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
+collaborateurs est _enflacqué_, je lui envoyai une miche ronde de quatre
+livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été
+sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que celui
+qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de
+sa mésaventure. Ce fut seulement à la _Force_ qu'il apprit, que
+_Jean-Louis_ et _Vidocq_ étaient le même individu: alors il imagina un
+singulier moyen de défense: il prétendit que j'étais l'auteur du vol
+dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
+effets, j'étais allé le chercher; mais ce conte longuement développé
+devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son
+innocence, il fut condamné à la réclusion.
+
+Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne, Masson, qui ne
+m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.
+
+--«Hé bien! me dit-il, vous voilà monsieur Jean Louis; c'est pourtant
+vous qui m'avez emballé. Ah! si j'avais su que vous étiez Vidocq, je
+vous en aurais payé des _oranges_!
+
+--»Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as proposé de
+t'accompagner?
+
+--»C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous étiez _raille_
+(mouchard).
+
+--»Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et ça ne t'aurait
+pas empêché de _rincer la cambriole_, tu aurais seulement remis la
+partie.
+
+--»Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. Moi qui étais de si bon
+cœur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
+dans le corps, que d'être libre comme vous et de m'avoir déshonoré.
+
+--»Chacun son goût.
+
+--»Il est joli, votre goût!... un mouchard! c'est-ti pas beau?
+
+--»C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
+deviendraient les honnêtes gens?»
+
+A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. «Les honnêtes gens!
+répéta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
+(l'expression dont il se servit, était un peu moins congrue.) Les
+honnêtes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, ça ne t'inquiète
+guère; quand t'étais _au pré_, tu chantais autrement.
+
+--»Il y reviendra, dit un des condamnés qui nous écoutaient.
+
+--»Lui! s'écria Masson, on n'en voudrait pas; à la bonne heure un brave
+garçon! ça peut aller partout.»
+
+Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre,
+j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
+qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
+le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas
+toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée,
+non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
+présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
+moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains
+ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de
+montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus
+nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de
+cette horrible population.
+
+Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que,
+jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je
+m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais
+avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma
+mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
+avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les
+reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de
+leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la
+surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
+l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin
+d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris
+et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
+eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une
+démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés
+que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.
+
+«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire
+un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous
+leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi!
+quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je
+remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps
+j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida
+enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.
+
+Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec
+quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
+affreux se font entendre, des cris: _à bas les mouchards! à bas le
+brigand! à bas Vidocq!_ partent de toutes les croisées, où les
+prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée
+contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas,
+les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit
+d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la
+fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
+de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
+contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait
+dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre
+d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
+s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout
+à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
+tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont
+ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
+périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
+intimidé!»
+
+Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais
+donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
+remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne
+redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les
+croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment,
+les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des
+hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un
+bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que
+les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
+brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à
+la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de
+brailler? C'est quand je vous ai _emballés_ qu'il fallait, non pas
+crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
+injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
+mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
+soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
+impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la
+justice parce que vous étiez coupables.--Je ne vous ai pas épargnés, je
+le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici
+quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
+jamais _travaillé_ avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur,
+dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
+heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris _marron_.--Je défie le
+plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol
+ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze
+heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
+vous tous.--Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me
+blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement, ne leur
+arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»
+
+Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
+huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent;
+mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
+transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
+forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des
+fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent
+à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils
+osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais
+que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir
+de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces
+misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
+de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
+déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le
+prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi,
+_qu'il vienne donc! il reste à la porte_, répètent les condamnés en
+accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout
+par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
+voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi:
+_allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons où ils étaient
+enfermés les condamnés à la réclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le,
+qu'il n'en soit plus parlé_.
+
+C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je
+aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous
+voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle
+révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
+quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
+la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer,
+s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de
+leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir
+d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ,
+après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux
+pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus
+mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans
+l'apparence, et presque rampants.
+
+Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le
+souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
+toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir
+éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule
+fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de
+la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques
+exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient
+accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
+eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des
+commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la
+mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire.
+Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais
+rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
+guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien
+des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de
+m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et
+tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule
+affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe
+exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
+bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui
+le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au
+châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs
+n'assassinent pas à leur temps perdu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+ L'utilité d'un bon estomac.--L'occurence suspecte.--La procession
+ des ballots.--Les hirondelles de la Grève.--La commodité d'un
+ fiacre.--Les fredaines de ces messieurs.--Le garçon de
+ chantier.--Il n'y a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras ou la
+ marchande scrupuleuse.--Annette ou la bonne femme.--On ne mange pas
+ toujours.--Le premier qui fut roi.--_Vidocq enfoncé_; pièce
+ nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.--Je joue
+ le rôle de Vidocq.--Représentation à mon
+ bénéfice.--Applaudissements unanimes.--La pomme rouge.--Le grand
+ casuel.--L'inspection des papiers.--Je fais évader un voleur.--Le
+ vétéran qui prend un potage.--L'auteur du _Pied-de-Mouton_.--Les
+ bas et les madras accusateurs.--J'ai perdu ma pièce de cinq
+ francs.--Le soufflet et le marchand de vin.--Je suis arrêté.--La
+ ronde du commissaire.--Ma délivrance.--La chute du
+ bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans Vidocq
+ l'enfoncé.--Souhaitez-vous un bon conseil?--Gare à la caboche!
+
+
+Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la
+Halle, espérant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accès de
+cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de _paff_ versés à
+propos, se laisseraient _tirer la carotte_ sur leurs affaires passées,
+présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au
+détriment de mon estomac, avalé en pure perte bon nombre de petits
+verres de cet esprit mitigé, auquel le _vitriol_ donne du montant,
+lorsque, tout près du coin de la rue _des Coutures-Saint-Gervais_,
+j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A
+la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des
+paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la
+blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des
+paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une
+embrasure, au moment où il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait
+pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de
+circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en
+conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils
+viennent de faire. «C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien,
+suivons le cortége quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un
+corps de garde, _enfoncé_!... dans le cas contraire, je les mène coucher
+chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police.» Je file
+en conséquence mon nœud, sans paraître m'inquiéter de ce que je
+laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle:
+_Jean-Louis!_ c'est la voix d'un nommé _Richelot_ que j'avais souvent
+rencontré dans des réunions de voleurs: je m'arrête.
+
+«Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu à cette heure
+dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effrayé!
+
+--»On le serait à moins, je viens de manquer d'être _enflaqué_ sur le
+boulevard du Temple.
+
+--»Enflaqué! et pourquoi?
+
+--»Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les _baluchons_
+(ballots)?
+
+--»Tu m'en diras tant! si vous êtes _fargués de camelotte grinchie_...
+(si vous êtes chargés de marchandise volée).»
+
+Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont
+debout, je reconnais _Lapierre_, _Commery_, _Lenoir_ et _Dubuisson_;
+tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main
+de l'amitié.
+
+«COMMERY. Va, nous l'avons échappé belle, j'en ai encore le _palpitant_
+(le cœur) qui bat la générale; pose ta main là-dessus, sens-tu comme
+il fait tic-tac?
+
+»MOI. Ce n'est rien.
+
+»LAPIERRE. Oh! c'est que nous avons eu la _moresque_ (la peur) d'une
+fière force: je sais bien que quand je m'ai senti les _verds_[82] au dos
+_le treffe me faisait trente et un_.
+
+»DUBUISSON. Et par-dessus le marché, les _hirondelles de la Grève_[83]
+que nous nous sommes rendus nez-à-nez avec leurs chevaux, au détour,
+presque en face la Gaîté.
+
+»MOI. Que vous êtes _niolles_ (bêtes)! Il fallait faire _gaffer un
+roulant pour y planquer les paccins_ (il fallait faire stationner un
+fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'êtes que des _pégriots_
+(mauvais voleurs).
+
+»RICHELOT. _Pégriots_ tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de
+roulant, et il faut se tirer de là, c'est pour ça que nous nous sommes
+jetés dans les petites rues.
+
+»MOI. Et où allez-vous maintenant? Si je puis vous être utile à quelque
+chose....
+
+»RICHELOT. Si tu veux marcher en éclaireur et venir avec nous jusque
+dans la rue Saint-Sébastien, où nous allons déposer ces _fredaines_, tu
+auras _ton fade_ (ta part).
+
+»MOI. Avec plaisir, les amis.
+
+»RICHELOT. En ce cas, passe devant, et _allume_ si tu _remouches la sime
+ou la patraque_ (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).»
+
+Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me
+porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à
+la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de
+bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisième: on nous
+attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste
+chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un
+garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice: bien qu'il ne
+me connaisse pas, ma présence paraît l'inquiéter, et pendant qu'il aide
+à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à
+voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile
+la teneur.
+
+»RICHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, _il est
+franc_.
+
+»LE LOCATAIRE. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de _railles_ et de
+_cuisiniers_, qu'il n'y a plus de _fiat_ du tout.
+
+»LAPIERRE. Calme! calme! j'en réponds comme de moi, c'est un ami et un
+français.
+
+»LE LOCATAIRE. Puisque c'est comme ça, je m'en rapporte. Là-dessus,
+buvons la goutte.» (Il monte sur une espèce de tabouret, et passant son
+bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramène une vessie
+pleine). «La v'la _l'enflée_, c'est de _l'eau d'affe_ (eau-de-vie),
+elle est toute _mouchique_, celle-là! c'est moi qui l'ai _entolée_
+(entrée); allons, _Jean-Louis_, à toi l'_entame_.
+
+»MOI. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est
+fichu! elle est bonne; ça fait du bien par où ça passe; à ton tour
+Lapierre, rince-toi le gosier.
+
+Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est
+suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au
+lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on
+sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers déserts).
+
+»RICHELOT (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la
+_fourgatte_ (recéleuse)?
+
+»LAPIERRE. Laisse-moi dormir.
+
+»RICHELOT. Voyons, bouge-toi donc.
+
+»LAPIERRE. Vas-y seul, ou emmène Lenoir.
+
+»RICHELOT. Tiens plutôt, toi, qui lui a déjà _bloqui_ (vendu), c'est
+plus sûr.
+
+»LAPIERRE. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.
+
+»MOI. Eh mon dieu! que vous êtes féniants! je vais y aller, moi, si
+vous voulez m'indiquer sa demeure.
+
+»RICHELOT. T'as raison, Jean-Louis, mais la _fourgatte_ ne t'a pas
+encore vu, elle ne veut _fourguer_ (recéler) qu'à nous. Puisque tu te
+proposes, nous irons ensemble?
+
+»MOI. Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois elle connaîtra ma
+_frimousse_.»
+
+Nous partons. La _fourgatte_ restait rue de Bretagne, nº 14, dans la
+maison d'un charcutier, qui vraisemblablement était le propriétaire.
+Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame _Bras_ est chez
+elle; _oui_, lui répond-on et après avoir enfilé l'allée, nous grimpons
+l'escalier jusqu'au troisième. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle
+tient à l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. «Au
+moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre à présent la
+marchandise, donnez-nous un à-compte: allez, c'est du bon butin, et puis
+vous savez que nous sommes honnêtes.
+
+--»C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre;
+revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris.» Richelot la prit par
+tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut
+inexorable, et nous nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon
+compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.
+
+«Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te
+chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens
+avec moi chez ma _fourgatte_, je suis sûr qu'elle nous prêtera quatre ou
+cinq _tunes_ de cinq _balles_ (pièces de cinq francs.)»
+
+Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, où j'avais mon domicile.
+D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend
+rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.
+
+--«Bonjour, madame.
+
+--»Bonjour, Jean-Louis.
+
+--»Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me prêteriez vingt francs, et
+ce soir je vous les rendrais.
+
+--»Oui, ce soir! si vous avez gagné quelque chose, vous irez à la
+Courtille.
+
+--»Non, je vous assure que je serai exact.
+
+--»C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi,
+tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue
+de l'_Oseille_.
+
+Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus
+certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au
+cabaret «voilà, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui
+s'appelle une _larque_, et une bonne!
+
+--»Parbleu! il n'y a qu'à lui _bloquir_ les _pacins_.
+
+--»Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne _fourgue_ que de la _blanquette_,
+des _bogues_ et des _bréguilles_ (elle n'achète que de l'argenterie, des
+montres et des bijoux.)
+
+--»C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme ça qu'il m'en
+faudrait une.»
+
+Après avoir vidé notre chopine, nous nous mîmes en route pour regagner
+le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et
+une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en
+évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla
+nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous
+avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque
+sorte que paraître et disparaître. La vessie ou _l'enflée_ d'_eau
+d'aff_, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise,
+on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge
+magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes
+garnies de superbes malines brodées, des cravattes, des bas, etc.; tous
+ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils
+avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de
+l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils
+avaient brisé les barreaux de fer.
+
+L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne
+pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait
+autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux
+deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit
+deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement: ils
+étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un
+acquéreur pour le surplus: un marchand d'habits, nommé la _Pomme-Rouge_,
+restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis
+long-temps il m'était signalé comme achetant du premier venu. Il se
+présentait une occasion de le mettre à l'épreuve, je ne voulais pas la
+laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons
+était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recéleur, j'en faisais arrêter
+deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.
+
+Il fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait
+rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer
+mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas
+assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un
+quart d'heure. Que faire? les _grinches_ ne font rien, quand ils ne
+_travaillent_ pas, et quand ils _travaillent_, ils ne font rien.
+Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant
+nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés
+de fêter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne
+peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau
+des Danaïdes, ouverts par un bout et défoncés par l'autre, le dégoût ne
+proviendrait pas de plénitude! Malheureusement chacun a sa capacité, et
+quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est
+trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas à dire mon bel ami, si
+l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos
+compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu
+plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte
+osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne
+pas perdre _la boussole_, ils cessèrent insensiblement de faire de leur
+bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi
+s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés
+d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui étaient au _pré_,
+sur ceux qui étaient en _gerbement_ (en jugement). Ils parlaient aussi
+des _railles_ (mouchards).
+
+«A propos de _railles_, dit le garçon de chantier, vous n'êtes pas sans
+avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait _cuisinier_
+(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?
+
+»TOUS ENSEMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.
+
+»DUBUISSON. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du _pré_
+(bagne), où il était _gerbé_ à 24 _longes_ (condamné à 24 ans).
+
+»LE GARÇON DE CHANTIER. Tu n'y es pas, _couillé_ (nigaud)! Ce Vidocq
+est un _grinche_, qui était pire qu'_à vioque_ (à vie), à cause de ses
+évasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire _servir l'zamis_.
+Ce n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est z'un malin; quand
+il veut faire _enflaqué_ z'_un pègre_, il tâche pour se faire ami z'avec
+lui, et sitôt qu'il est z'ami, il lui _refile_ des objets _grinchis_
+dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il _l'emmène_ su z'une
+affaire, pour qu'il soit servi _marron_. C'est lui a z'_emballé Bailli_,
+_Jacquet_ et _Martinot_. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte
+comme il les a _étourdis_.
+
+--»ENSEMBLE (je fais encore chorus). Étourdis, que c'est bien dit!
+
+--»LE GARÇON DE CHANTIER. Étant z'à boire avec un autre brigand comme
+lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme à Manon.
+
+--»ENSEMBLE. Manon la Blonde?
+
+--»LE GARÇON DE CHANTIER. C'est ça, juste. On parle de chose et d'autre.
+Vidocq dit comme ça qu'il vient du _pré_, qu'il voudrait trouver des
+amis pour _goupiner_. Les autres _coupent dans le pont_ (donnent dans le
+panneau). Il les _entortille_ si bien, qu'il les _mène_ su zune
+affaire, rue du Grand-Zurleur. C'était censé qu'il ferait le _gaffe_. Le
+gaffe pour la _raille_ (pour la police), car sitôt _fargués_, sitôt
+_marrons_. On les emmène tous, et pendant ce temps-là le gueusard
+_décare_ (se sauve) avec son camarade. Ainsi voilà comme il s'y prend
+pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait _buter_
+(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il était le premier en tête.»
+
+Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafraîchissions
+d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la
+parole.
+
+--«Qu'est-ce qu'il nous _embête_? Il parle comme mon _C...hien_ (dans la
+langue de ces messieurs, ces deux mots _embêter_ et _chien_ ont des
+synonymes, qu'ils employèrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il
+veut _jaspiner_. Crois-tu que ça nous amuse? moi, je veux m'amuser.
+
+--»LE GARÇON DE CHANTIER. Qué don que tu veux faire toi? s'il y avait
+des _brêmes_ (cartes), on pourrait _flouer_ (jouer).
+
+--»LAPIERRE. Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la _mislocq_ (la
+comédie).
+
+--»LE GARÇON DE CHANTIER. Allons, Monsieur Tarma! (Talma)
+
+--»LAPIERRE. Est-ce que je peux jouer seul?
+
+--»ROUSSELOT. Nous t'aiderons, mais quelle pièce?
+
+--»DUBUISSON. La pièce de César, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui
+dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.
+
+--»LAPIERRE. C'est pas tout ça, il faut jouer la pièce de _Vidocq
+enfoncé_ après avoir vendu ses frères comme Joseph.»
+
+Je ne savais trop que penser de cette singulière boutade; cependant,
+sans me déconcerter, je m'écriai tout-à-coup, c'est moi qui ferai
+Vidocq. On dit, qu'il est gros, ça fera _ma balle_ (ça me convient).
+
+--«T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.
+
+--»C'est égal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme ça;
+va, il pèse son poids.
+
+--»Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit à
+dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la
+chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, plantez-vous là; Lenoir,
+Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garçon de chantier, vont se
+mettre à l'autre bout: ils feront l'z'_amis_, et moi, z'en face sur le
+_pieu_ (lit), ous que je fais public.
+
+--»Quoi que c'est public? reprend Etienne.
+
+--»Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garçon de
+chantier?
+
+--»Je suis t'un spectateur.
+
+--»Et non! fichu bête, c'est moi. T'es un _ami_; à ton posse, v'la le
+spectaque qui va commencer.»
+
+Nous sommes censés dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de
+son côté, je me lève, et sous prétexte de demander du tabac, je lie
+conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots
+d'argot, on voit que _j'entrave_ (que je suis au fait de la langue), on
+me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant
+que nous sommes gens de même métier. Dès lors arrivent les politesses
+d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je déplore la dureté des
+temps. Je me plains de ne pouvoir _goupiner_: on me plaint, on se
+plaint. Nous entrons dans la période de l'attendrissement et de la
+pitié; je maudis _la raille_ (la police), on la maudit aussi; je peste
+contre le _quart deuil_ (le commissaire) de mon quartier qui ne _m'a pas
+à la bonne_ (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils délibèrent
+des yeux et se consultent sur l'opportunité ou les inconvénients de mon
+affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je _rends_; il est
+convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le
+rôle que je joue est, à quelques variantes près, celui que je jouerai
+incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets volés
+dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve générale
+d'applaudissements, accompagnés de gros éclats de rire.... Bien _tapé_!
+bien _tapé_! s'écrient à la fois les acteurs et le témoin de cette
+scène.
+
+--«_Bien tapé_, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le
+_Bourguignon_ (le soleil) qui baisse, il est temps de _bloquir_
+(vendre), la pièce s'achèvera dans le _roulant_ (fiacre), ou bien en
+revenant de _fourguer_. Je vais en chercher un, c'est-il votre
+sentiment, les autres?
+
+--»Oui, oui. Partons.»
+
+Le drame était en bon train, nous approchions de la péripétie, mais elle
+devait être toute autre que ces messieurs ne l'avaient prévu, car le
+dénouement ne devait nullement répondre au titre de la pièce. Nous
+montâmes tous en voiture, et nous ordonnâmes au cocher d'arrêter au coin
+de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nommé Bras, l'un des
+recéleurs restait à quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied
+à terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on était
+convenu de lui vendre. Pendant qu'ils étaient à conclure le marché, je
+vis, en mettant la tête à la portière, qu'Annette avait parfaitement
+rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperçus les uns stationnant
+le nez en l'air comme pour chercher un numéro, d'autres se promenant de
+long en large, en manière de désœuvrés, ne rôdaient sans doute dans
+ces environs que parce qu'ils y avaient été appostés.
+
+Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades, qui
+étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui
+valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on
+n'était pas mécontent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.
+
+Il nous restait les paquets que nous avions réservés pour la
+_Pomme-Rouge_. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: «ah ça!
+c'est toi qui vas _bloquir_, tu connais le _fourgat_.
+
+--»Ça ne serait pas le plan, lui répondis-je, je lui dois de l'argent,
+et nous sommes brouillés.»
+
+Je ne devais rien à la _Pomme-Rouge_, mais nous nous étions vus, et il
+savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me
+montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour,
+comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me
+donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la
+motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du
+_Grand-Casuel_, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.
+
+Depuis la visite chez la _Pomme-Rouge_, nous étions riches de
+quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était
+assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans
+crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous
+mettre en dépense: à peine avons-nous soufflé dans nos verres, que la
+garde entre, et après elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir
+comme à l'aspect des vétérans et des mouchards tous les visages
+s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri: _nous sommes servis_.... L'officier
+de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont
+pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers.
+«Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces
+gaillards-là, ce qui est bon à prendre est bon à rendre.» On nous
+attache deux à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire. Lapierre
+était accouplé avec moi. «As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout
+bas.--Oui, me répond-il,» et quand nous sommes à hauteur de la rue de la
+Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché dans ma manche, je coupe
+la corde. «Courage! Lapierre, courage! m'écriai-je.» D'un coup de coude
+dans la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras;
+peut-être était-ce le même qui depuis est devenu la pâture de l'ours
+Martin; que ce fût lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambées je
+suis dans une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierre me suit, et
+nous parvenons ensemble à gagner le quai des Ormes.
+
+On avait perdu notre trace, j'étais enchanté de m'être sauvé, sans avoir
+été obligé de me faire reconnaître. Lapierre ne l'était pas moins que
+moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, il était loin
+de me supposer une arrière-pensée; cependant, si j'avais favorisé son
+évasion, c'était dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans
+quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'éloignais les
+soupçons que ses compagnons et lui-même auraient pu concevoir à mon
+sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi.
+De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelles découvertes: puisque
+j'étais agent secret, il était de mon devoir de me _brûler_ le moins
+possible.
+
+Lapierre était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le
+livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.
+
+Nous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous
+étant enfin arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre
+haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre
+les sens: «Hein! dis-je à Lapierre, en v'là une fière de suée.
+
+--»Oh! oui, elle est dure à avaler celle-là.
+
+--»Et encore plus à digérer, n'est-ce pas?
+
+--»On ne m'ôtera pas de l'idée....
+
+--»Quoi?
+
+--»Tiens, buvons.»
+
+Il n'eut pas plutôt vidé son verre, qu'il devint de plus en plus pensif,
+«non, non, reprit-il on ne me l'ôtera pas de l'idée.
+
+--»Ah ça, voyons, explique-toi.
+
+--»Et quand je m'expliquerais.
+
+--»Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as
+à tes pieds, et la cravatte qui est à ton cou.»
+
+Lapierre était à peu près dans la même tenue que le célèbre auteur _du
+pied de mouton_, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal,
+il n'avait d'autre chaussure que les bas à jours et les souliers de
+satin blanc de sa maîtresse. Comme il me semblait apercevoir dans les
+yeux de l'ami le point noir de la méfiance, qui, si l'on n'y prend
+garde, grandit avec tant de rapidité, j'étais bien aise de lui donner
+une de ces marques d'intérêt, dont l'effet est de rassurer un esprit
+ombrageux: tel était mon but, en lui conseillant de retrancher de sa
+toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du
+butin, ses associés et lui avaient immédiatement appliqués à leur usage.
+«Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?
+
+--»On les jette à l'eau.
+
+--»Pas si bête! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas
+encore ourlé.
+
+--»Belles foutaises!
+
+--»_Tu planches_ (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.»
+
+Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pût me
+compromettre, «tu es comme les lièvres, ajoutai-je, tu perds la mémoire
+en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour
+moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne
+veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres
+qui irez au paradis en joie.
+
+»--Nous sommes montés sur des flûtes, que tu veux dire? (en même temps
+s'étant déchaussé, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa
+dans le madras).»
+
+Les voleurs sont tout à la fois avares et prodigues: il sentait la
+nécessité de faire disparaître ces pièces de conviction, mais le cœur
+lui saignait de s'en défaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le
+produit du vol est souvent si chèrement payé, que le sacrifice en est
+toujours pénible.
+
+Lapierre voulut à toute force, vendre les bas et le madras; nous
+allâmes ensemble rue de la _Bûcherie_, les offrir à un marchand qui nous
+en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti
+sur la catastrophe du _Grand-Casuel_; cependant il était contraint dans
+ses manières, et si je jugeais bien de ce qui se passait à son
+intérieur, malgré mes efforts pour me réhabiliter dans son opinion, je
+lui étais terriblement suspect. De semblables dispositions n'étaient
+guère favorables à mes projets; persuadé dès lors qu'il ne me restait
+qu'à finir avec lui le plus promptement possible, je dis à Lapierre: «Si
+tu veux, nous irons souper à la place Maubert.
+
+--»Je le veux bien, me répond-il.»
+
+Je l'emmène aux _Deux-Frères_, où je demande du vin, des côtelettes de
+porc frais et du fromage. A onze heures, nous étions encore attablés;
+tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte
+à quatre francs cinquante centimes. Aussitôt je me fouille, «_Ma pièce
+de cinq francs! ma pièce de cinq francs!_ où est-elle?» Je m'en informe
+à toutes mes poches, je me tâte de la tête aux pieds; «Mon dieu! je
+l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?
+
+--»Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.
+
+--»Donne toujours, je vais tâcher d'arranger ça avec les parents de la
+fille.» J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui
+promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas
+de cette oreille-là. «Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu'à venir
+s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.
+
+--»Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus
+honnête homme.
+
+--»Contes que tout cela! Quand on est désargenté on se le brosse, ou
+l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper à _l'œil_
+(à crédit).
+
+--»Ne vous fâchez pas, mon brave; si cela accommodait les épinards, à la
+bonne heure.
+
+--»Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher
+la garde.
+
+--»La garde! tiens, voilà pour elle et pour toi, lui dis-je, en
+accompagnant ces paroles d'un geste de mépris fort usité parmi les gens
+du peuple.
+
+--»Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise,
+s'écrie-t-il en me mettant son poing sous le nez.--Ne frappe pas,
+répliquai-je à l'apostrophe, ne frappe pas, ou.....» Il s'avance, et de
+main de maître, je lui applique un soufflet.
+
+Pour le coup, c'était une rixe; Lapierre prévoit que cela va devenir du
+vilain, il juge qu'il est temps de jouer des _fuseaux_; mais au moment
+où il se dispose à gagner plus au pied qu'à la toise, sauf à moi à me
+débarbouiller comme je pourrais, le garçon le saisit à la gorge en
+criant _au voleur_!
+
+Le poste était à deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde
+fois de la journée, nous voici placés entre deux rangées de ces
+chandelles de Maubeuge, dont la mèche sent la poudre à canon. Mon
+camarade essaya de démontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute,
+mais l'ancien ne se laissa pas fléchir, et l'on nous enferma au violon:
+dès lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un père de La
+Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du
+matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui présente les
+personnes arrêtées, Lapierre paraît le premier, on lui dit qu'il sortira
+s'il consent à payer. On m'appelle à mon tour; j'entre dans le cabinet,
+je reconnais M. Legoix, il me reconnaît également; en deux mots je lui
+explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit où ont été vendus
+les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hâte d'aller saisir ces
+objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprès
+de ce dernier. Il n'était plus silencieux. «Le bandeau est tombé, me
+dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait à la main.
+
+--»C'est bien! tu joues ton rôle, mais moi je te parlerai plus
+franchement. Oui, c'est fait à la main, et si tu veux que je te le dise,
+je crois que c'est toi qui nous a fait _emballer_.
+
+--»Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te soupçonne
+plus que qui que ce soit.» A ces mots, je me fâche, il s'emporte; aux
+menaces succèdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous
+sépare. Dès que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pièce de
+cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas porté en compte le
+soufflet qu'il avait reçu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire
+toutes ses réclamations, mais encore pour offrir à messieurs du
+corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'étrier, mais cette petite
+goutte de la délivrance que le _péquin_ paie volontiers. Ce tribut
+acquitté, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire
+mes adieux à Lapierre, qui était bien recommandé, et le lendemain je sus
+que le succès le plus complet avait couronné mon œuvre: les deux
+époux _Bras_ et _la Pomme Rouge_ avaient été surpris au milieu des
+preuves matérielles de l'infâme trafic auquel ils se livraient; on avait
+saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immédiatement appliqués
+à leur usage, et ils avaient été contraints d'avouer... Lapierre seul
+avait tenté la voie de la dénégation; mais confronté au marchand de la
+rue de la Bûcherie, il finit par reconnaître l'homme, les bas et le
+madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recéleurs, fut écrouée à
+la Force, dans l'expectative du jugement: là ils ne tardèrent pas à
+apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de _Vidocq
+enfoncé_, était _Vidocq l'enfonceur_. Grande fut la surprise; comme ils
+durent s'en vouloir de s'être enferrés d'eux-mêmes avec un comédien de
+mon espèce! L'arrêt confirmé, tous furent dirigés sur le bagne. La
+veille de leur départ, j'étais présent lorsqu'on leur passa le fatal
+collier. En me voyant, ils ne purent s'empêcher de sourire.
+
+«Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voilà content, gredin!
+
+--»Je n'ai du moins aucun reproche à me faire, ce n'est pas moi qui vous
+ai recommandé de voler. Ne m'avez-vous pas appelé? Pourquoi être si
+confiants? Quand on fait un métier comme le vôtre, il faut un peu mieux
+se tenir sur ses gardes.
+
+--»C'est égal, dit Commery, t'as beau en _coquer_ (dénoncer) tu
+_rabattras au pré_ (tu retourneras aux galères).
+
+--»En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez
+à _Pantin_ (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.»
+
+Après cette riposte, ils se mirent à converser entre eux:
+
+«Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un
+chien de ma chienne.
+
+--»Pour ton honneur, ne parle pas, lui répliqua le garçon de chantier,
+c'est toi qui l'as amené. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir
+_qu'il était à la manque_ (capable de trahir).
+
+--»Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut ça, soupira la Pomme-Rouge,
+sous le marteau, dont le coup déjà lancé faillit lui rompre la tête.
+
+--»Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalité le serrurier de
+l'établissement. Toujours est-il, reprit le recéleur, que c'est lui qui
+a _vendu la calebasse_, et que sans lui....
+
+--»Te tiendras-tu, mâtin? gare à _la caboche_!»
+
+Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'éloignant, je
+vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que
+se disaient-ils? je n'en sais rien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+ Allons à Saint Cloud.--L'aspirant mouchard.--Le système des
+ diversions ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
+ désordre d'une chambre à coucher.--Singulières remarques.--Néant au
+ rapport.--Ce sont d'honnêtes gens dans le faubourg
+ Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez garde à vos
+ souliers.--Sacrifice au dieu des ventrus, _Deus est in nobis._--La
+ langue de monsieur Judas.--Le nectar du policier.--Explication du
+ mot _Traiffe_.--Les deux maîtresses.--L'homme qui s'arrête
+ lui-même.--Le contentement donne des ailes.--Le nouvel
+ Épictète.--Un monologue.--L'incrédulité désespérante.--Métamorphose
+ d'un Tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La maîtresse d'un
+ prince russe.--Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.--La
+ mère Bariole.--Le vieux sérail ou l'enfer d'une femme
+ entretenue.--Les courtisanes et les chevaux de fiacre.--L'amie de
+ tout le monde.--L'invulnérable.--Le tableau des Sabines.--L'Arche
+ sainte.--La tire-lire.--_Infandum regina jubes_.... Haine aux
+ épaulettes.--Ah! petit fourrier!--Les bons sentiments.--L'étrange
+ religion.--Le billet de loterie et la châsse de
+ Sainte-Geneviève.--Il n'est pas de petite économie.--Exemple de
+ fidélité remarquable.--Pénélope.--Le serment des filles.--Je te
+ connais, beau masque.--Voyage dans Paris.--Louison la
+ blagueuse.--Necéssité n'a pas de loi.--Le monstre.--Une
+ furie.--Devoir cruel.--Émilie au violon.--Retour chez la
+ Bariole.--La petite bouteille des amis.--Le trépied de la
+ Sybille.--Philémon et Baucis.--Joséphine Réal, ou les fruits d'une
+ bonne éducation.--Réflexions philosophiques sur la concorde et sur
+ la mort.--Trois arrestations.--Un traître puni.--Un trait pour la
+ nouvelle Morale en action.--Une mise en liberté.--Réponse aux
+ critiques.
+
+
+Dans l'été de 1812, un voleur de profession, nommé _Hotot_, aspirait
+depuis long-temps à se faire réintégrer dans l'emploi d'agent secret,
+qu'il avait exercé avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses
+services pour la fête de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus
+brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne
+manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous étions au vendredi,
+lorsque Hotot fut amené chez moi par un camarade. Sa démarche me parut
+d'autant plus extraordinaire, que précédemment j'avais donné sur son
+compte des renseignements par suite desquels il avait été traduit devant
+la Cour d'assises. Peut-être ne cherchait-il à se rapprocher de moi que
+pour être plus à portée de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma
+première pensée; toutefois je lui fis bon accueil, et lui témoignai même
+ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas douté de ma volonté de lui être
+utile. Je mis tant de sincérité apparente dans mes protestations de
+bienveillance à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser
+pénétrer ses intentions; un changement subit qui s'opéra dans sa
+physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa
+proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me
+faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intérieurement de m'avoir
+pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus
+grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain
+dimanche, il irait à deux heures se poster aux environs du bassin
+principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui,
+m'avait-il dit, viendraient _travailler_ dans cet endroit.
+
+Le jour fixé, je me rendis à Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui
+fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu désigné, je cherche
+Hotot, je me promène en long, en large; j'examine de tous les côtés,
+point d'Hotot; enfin, après une heure et demie d'attente, perdant
+patience, je détache un de mes estafiers dans la grande allée, en lui
+recommandant d'explorer la foule, afin de tâcher d'y découvrir notre
+auxiliaire, dont l'inexactitude m'était tout aussi suspecte que le zèle.
+
+L'estafier cherche une heure entière; las de parcourir dans tous les
+sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu
+rencontrer Hotot. Un instant après, je vois accourir ce dernier, il est
+tout en nage: «Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'_amorcer six
+grinches_, mais ils vous ont aperçus, et ils ont décampé; c'est fâcheux,
+car ils _mordaient_, mais ce qui est différé n'est pas perdu, je les
+rejoindrai une autre fois.»
+
+J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien
+persuadé que je ne révoquais pas en doute sa véracité. Nous passâmes
+ensemble la plus grande partie de la journée, et ne nous quittâmes que
+vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, où les
+officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient été volées,
+dans une direction toute opposée à celle dans laquelle, d'après les
+indications d'Hotot, s'était exercée notre surveillance. Il me fut
+démontré, dès lors, qu'il nous avait attirés sur un point, afin de
+pouvoir manœuvrer plus à son aise sur un autre. C'est une vieille
+ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donnés
+par des voleurs pour n'avoir pas à craindre la police.
+
+Hotot, à qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que
+j'étais complétement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais
+pas moins, et tout en lui faisant amitié de plus en plus, tandis qu'il
+méditait de réitérer l'espièglerie de Saint-Cloud, je me réservais de
+l'enfoncer à la première occasion. Notre liaison étant en bon train,
+elle se présenta plutôt que je n'aurais osé l'espérer. Un matin, en
+revenant avec Gaffré du faubourg Saint-Marceau, où nous avions passé la
+nuit, il me prit la fantaisie de faire, à l'improviste, une visite à
+l'ami Hotot. Nous n'étions pas loin de la rue
+_Saint-Pierre-aux-Bœufs_, où il demeurait. Je propose à mon camarade
+de veille d'y venir avec moi, il consent à m'accompagner; nous montons
+chez Hotot, je frappe, il ouvre, et paraît surpris de nous voir. «Quel
+miracle! à cette heure.
+
+--»Cela t'étonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.
+
+--»Si c'est ça, soyez les bien-venus.» En même temps, il se renfonce
+dans son lit. «Où est-elle cette goutte?
+
+--»Gaffré va nous faire le plaisir d'aller la chercher.» Je fouille dans
+ma poche, et comme Gaffré, en sa qualité de Juif, était moins avare de
+ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et
+descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigué
+d'un homme qui s'est couché plus tard ou plus matin que de coutume, la
+chambre était en outre dans cet état de désordre qui tient à une
+circonstance extraordinaire; ses vêtements, plutôt jetés qu'ils
+n'avaient été posés, semblaient avoir reçu une averse; ses souliers
+étaient couverts d'une boue blanchâtre et encore humide. Pour ne pas
+conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il eût fallu
+ne pas être Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre conséquence;
+mais bientôt mon esprit se promène de conjectures en conjectures, et je
+conçois des soupçons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas
+même être curieux, c'est-à-dire, indiscret, et, de crainte d'inquiéter
+notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la
+pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et
+quand il ne nous reste plus rien à boire, nous nous retirons.
+
+Une fois dehors, je ne pus m'empêcher de communiquer à Gaffré les
+remarques que j'avais faites; «Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a
+découché; il y avait quelqu'expédition en l'air.
+
+--»Je le crois; car ses habits sont encore mouillés, et puis ses
+escarpins sont-ils crottés! Oh! il n'a pas marché dans la poussière.»
+
+Hotot ne songeait guères que nous nous entretenions de lui, cependant
+les oreilles durent lui corner. _Où est-il allé? qu'a-t-il fait?_ nous
+demandions-nous l'un à l'autre; peut-être _est-il affilié à quelque
+bande_. Gaffré n'était pas moins intrigué que moi, et il s'en fallait
+que les suppositions qui lui venaient à l'idée fussent favorables à la
+probité d'Hotot.
+
+A midi, selon l'usage, nous allâmes rendre compte de nos observations de
+la nuit; notre rapport était fort peu intéressant; le mot _néant_ y
+était écrit tout du long. «Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honnêtes
+gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais été bien mieux avisé de
+vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il paraît que ces messieurs
+les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlevé plus de
+quatre cent cinquante livres dans un bâtiment en construction. Le
+gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils
+étaient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont
+fait le coup.
+
+--»Pendant la grande pluie! parbleu! m'écriai-je, vous connaissez un des
+voleurs.
+
+--»Et qui donc?
+
+--»Hotot.
+
+--»Celui qui a servi la police, et qui demande à y rentrer?
+
+--»Celui-là même.»
+
+Je racontai à M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta
+convaincu que j'avais raison, je me mis aussitôt en campagne, afin de
+changer promptement en évidence ce qui n'était encore que présomptions.
+Le commissaire du quartier où avait été commis le vol, se transporta
+avec moi sur les lieux, et nous trouvâmes dans un endroit du sol
+l'empreinte très profonde de deux souliers ferrés: la terre s'était
+affaissée sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de
+précieuses indications, on prit des précautions pour qu'ils ne fussent
+pas effacés; j'étais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement
+à la chaussure de Hotot, j'engageai en conséquence Gaffré à venir avec
+moi chez lui, et afin de pouvoir procéder à la vérification, à l'insu du
+coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivés au domicile de Hotot,
+nous faisons un train d'enfer à sa porte. «Lève-toi donc, lève-toi donc,
+nous apportons la pâtée.» Il s'éveille, donne un tour de clef et nous
+entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un
+commencement d'ivresse. «Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon
+compliment, vous avez chauffé le four de bonne heure.
+
+--»C'est pour ça, mon ami, lui répliquai-je, que nous venons pour
+enfourner. Toi qui es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son
+enveloppe une emplète que nous avions faite en route, devine ce qu'il y
+a là dedans.
+
+--»Comment veux-tu que je devine?» Alors déchirant un des coins du
+papier, je mets à découvert les pattes d'une volaille.
+
+--»Ah, sacredieu! s'écrie-t-il, c'est un dindon.
+
+--»Eh oui, c'est ton frère...., et comme tu le vois, c'est aux pieds
+qu'on connaît ces animaux-là; comprends-tu _l'apologe_ à présent?
+
+--»Qu'est-ce qu'il dit?
+
+--»Je dis qu'il est rôti.
+
+--»Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!
+
+--»De la venaison! tiens, sens-moi ça plutôt.» Je lui passe la volaille,
+et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffré se
+baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.
+
+--»Et combien que ça coûte, ste bête?
+
+--»_Un rondin_, _deux balles_ et _dix Jacques_.
+
+--»N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de
+souliers.
+
+--»Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les
+mains.
+
+--»Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle
+est fameuse, c'est-t'i alléchant!... Ce sacré Jules! c'est à faire à
+lui.
+
+--»N'est-ce pas que je m'y connais?
+
+--»C'est vrai; qu'est-ce qui découpe? d'abord je ne fais rien, moi.
+
+--»Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la
+cassine?
+
+--»Oui, cherche dans le tiroir de la commode.
+
+Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un
+prétexte de sortie pour Gaffré. «Ah, ça, lui dis-je, pendant que je
+mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez
+moi qu'on ne m'attende pas pour dîner.
+
+--»C'est ça, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de ça, je
+ne quitte pas la place avant d'avoir gobé les vivres.
+
+--»Nous ne les goberons pas sans boire.
+
+--»Aussi vais-je faire monter du liquide.
+
+--»Il ouvre la croisée et appelle le marchand de vin. De cette façon,
+il n'y a pas mèche à me faire la queue.»
+
+Gaffré était comme la plupart des agents de police, sauf _la manque_ (la
+perfidie), bon enfant, mais un _peu licheur_, c'est-à-dire gourmand
+comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le
+métier, aussi, bien qu'il eut pincé les souliers, ce qui était
+l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le décider à
+abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du déjeûner.
+Je me hâtai donc de dépecer l'oiseau, et quand le vin fut arrivé:
+«Allons, à table, dis-je à mon gastronome, chique et vas-t'en.»
+
+La table était le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que
+celle du père Adam, nous fîmes à ce dieu qui est en nous, c'est-à-dire
+au dieu des _Ventrus_, députés ou non, un sacrifice à la manière des
+anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement
+terminé. «Actuellement, me dit Gaffré, je puis marcher; je ne sais pas
+si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne
+suis bon à rien: quand le coffre est plein, c'est différent.
+
+--»En-ce cas, file.
+
+--»C'est ce que je fais.»
+
+Aussitôt il prend son chapeau, et s'en va.
+
+«Ah! le voilà parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'était pas fâché
+d'être seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il
+n'y aura donc jamais de place pour Hotot.
+
+--»Que veux-tu? il faut prendre patience, ça viendra.
+
+--»Il ne tiendrait pourtant qu'à toi de me donner un bon coup d'épaule;
+M. Henry t'écoute, et si tu lui disais deux mots....
+
+--»Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends à un galop soigné;
+Gaffré ne l'échappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne
+sommes pas allés au rapport.»
+
+Ce mensonge n'était pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot
+put me croire informé du vol auquel je présumais qu'il avait participé:
+il était sans défiance, je l'entretenais dans cette sécurité, et dans la
+crainte qu'il ne songeât à se lever, je ramenai la conversation sur les
+points qui l'intéressaient le plus. Il me parla successivement de
+plusieurs affaires. «Ah! me dit-il en soupirant, si j'étais assuré de
+rentrer à la police avec un traitement de douze à quinze cents
+_balles_, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que
+je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai
+cadeau à faire à M. Henry.
+
+--»Ah oui!
+
+--»Eh oui, dis donc! trois voleurs, _Berchier_ dit _Bicêtre_, _Caffin_
+et _Linois_, que je réponds de lui donner _marons_; aussi sûr comme toi
+et moi ça fait deux.
+
+--»Si tu le peux, que ne parles-tu? ça te ferait une belle entrée de
+jeu?
+
+--»Je sais bien, mais....
+
+--»N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services,
+sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.
+
+--»Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?
+
+--»Vas, ce n'est pas difficile.
+
+--»Là-dessus, buvons un coup, s'écria Hotot, comme transporté de joie.
+
+--»Oui, buvons, à ta réception prochaine!
+
+--»Plutôt aujourd'hui que demain.»
+
+Hotot était enchanté, il se faisait déjà un plan de conduite; il formait
+des rêves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquiétudes de
+l'espoir, qui s'agite à la perspective d'une jouissance prochaine: je
+tremblais qu'il ne voulût descendre de son lit; enfin on frappe: c'est
+Gaffré, tenant à la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui
+a remise. _Traiffe_, me dit, en entrant mon collègue l'israélite, dans
+cet argot hébreux, qui était sans doute la langue favorite de notre
+patron, monsieur Judas. _Traiffe_ ou _maron_ sont une seule et même
+chose. Comme je me pique d'être un hébraïsant de bonne force, je compris
+de suite et vis à qui j'avais à faire. Tandis que je versais au néophyte
+le nectar du _policien_, Gaffré remit en place les souliers. Nous
+continuâmes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que
+le vol du plomb était celui dont Hotot se proposait de signaler les
+auteurs. Le père Bellemont, férailleur, rue de la Tannerie, fut le
+réceleur qu'il me désigna.
+
+Ces détails étaient intéressants, je dis à Hotot que j'allais
+sur-le-champ en donner connaissance à M. Henry, et lui recommandai de
+s'informer de l'endroit où les trois voleurs avaient couché. Il me
+promit de m'indiquer leur gîte, et quand nous fûmes convenus de nos
+faits, nous nous séparâmes. Gaffré ne m'avait pas quitté. «Eh! bien me
+dit-il, c'est lui, les souliers s'adaptent parfaitement; c'est que
+l'empreinte est si profonde! En sautant par la croisée, il aura pesé de
+tout son corps.» Ceci était l'explication du mot _traiffe_, je n'en
+avais que faire. Déjà je m'étais rendu compte de la conduite de Hotot,
+et je concevais très bien le rôle qu'il voulait jouer. D'abord, il était
+clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit,
+mais il chassait deux lièvres à la fois; et en dénonçant ses complices,
+il atteignait un second but, celui de se rendre intéressant aux yeux de
+la police, afin d'obtenir d'être réemployé. Je frémis en pensant aux
+conséquences d'une combinaison pareille. Le scélérat! me dis-je en
+moi-même, je ferai en sorte qu'il reçoive la récompense de son crime; et
+si les malheureux qui l'ont secondé dans son expédition sont condamnés,
+il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hésitai pas à le croire
+le plus coupable de tous: d'après ce que je savais de son caractère, il
+me semblait fort probable qu'il les eût entrainés uniquement pour se
+ménager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une _affaire_,
+j'allais même jusqu'à penser qu'il se pourrait bien qu'ayant volé seul,
+il eût trouvé convenable d'accuser de son méfait des individus que leur
+immoralité rendait suspects. Dans chacune de ces hypothèses, Hotot était
+toujours un grand coquin; je résolus d'en délivrer la société.
+
+Je savais qu'il avait deux maîtresses, l'une Émilie Simonet, qui avait
+eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement;
+l'autre Félicité Renaud, fille publique, qui l'aimait à l'adoration. Je
+songeai à tirer parti de la rivalité de ces deux femmes, et cette fois
+ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau
+qui devait éclairer la justice. Hotot était déjà gardé à vue. Dans
+l'après-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-Élysées avec
+_Félicité_, je vais l'y rejoindre, et le prenant à part, je lui confie
+que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.
+
+«Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrêter pour être conduit au
+dépôt, où tu tireras la _carotte_ à un _grinche_ que nous allons
+emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera
+pas que tu es un _mouton_, et quand on l'amènera, il te sera plus facile
+de te lier avec lui.»
+
+Hotot accepta la proposition avec enthousiasme. «Ah! soupira-t-il, me
+voilà donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut
+auparavant que je dise adieu à Félicité.» Il retourna vers elle, et
+comme l'heure des séductions nocturnes ou de la croisière en plein-vent
+approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tôt.
+
+«A présent que tu es débarrassé de ta particulière, je vais te donner
+tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le
+boulevard Montmartre, en face le théâtre des Variétés?
+
+--»Oui; Brunet?
+
+--»Justement: tu vas aller là; tu te placeras dans le fonds de la
+boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux
+des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connaîtras
+bien?
+
+--»Si je les reconnaîtrais! c'est à moi que tu demandes ça, un ancien
+troupier?»
+
+--»Puisque tu les reconnaîtras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur
+feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent
+pas avec un autre.
+
+--»Sois tranquille, ils ne me confondront pas.
+
+--»Sais-tu que ce serait désagréable, s'ils allaient empoigner un
+bourgeois?
+
+--»Il n'y aura pas de méprise: est-ce que je ne serai pas là? et puis le
+signe. Ce signe, c'est tout.
+
+--»Tu as bien compris?
+
+--»Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur
+laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.
+
+--»C'est ça. D'abord, ils ont la consigne: sitôt qu'ils t'apercevront,
+ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrêteront et te conduiront au
+poste du Lycée, où tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que
+celui que tu dois confesser t'ait déjà vu au violon, et qu'en te
+revoyant ensuite au dépôt, il n'en soit pas étonné.
+
+--»Ne t'inquiète pas, je _battrai_ si bien, que je défie le plus malin
+de ne pas me croire _emballé_ pour tout de bon. Au surplus, tu verras si
+je suis à mon article.» Il tôpait de si bonne foi, que véritablement je
+regrettais d'être obligé de le tromper de la sorte; mais en me retraçant
+sa conduite à l'égard de ses camarades, cette velléïté de pitié que
+j'avais ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la
+main, et le voilà parti: il marche avec la vélocité de la satisfaction,
+la terre ne le porte plus. De mon côté, non moins rapide que lui, je
+vole à la préfecture, où je trouve les inspecteurs que j'avais annoncés;
+l'un d'eux était le nommé _Cochois_, aujourd'hui gardien à Bicêtre: je
+leur dis de quelle manière ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent
+dans la tabagie.
+
+A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidèle à la recommandation
+que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme
+un homme qui dit c'est moi; à ce signe, les inspecteurs vont droit à lui
+et l'invitent à leur exhiber ses papiers de sûreté; Hotot, fier comme
+Artaban, leur répond qu'il n'en a pas. «En ce cas, lui disent-ils, vous
+allez venir avec nous.» Et pour l'empêcher de fuir, si par hasard il lui
+en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette
+opération, une sorte de contentement intérieur se peignait dans les
+regards de Hotot: il était heureux de se sentir garotté: il bénissait
+ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout
+cet appareil de précaution n'existait que pour la forme; et au fonds,
+comme je ne sais plus trop quel philosophe de l'antiquité, il pouvait
+se vanter d'être _libre dans ses chaînes_; aussi disait-il tout bas aux
+inspecteurs: «Le diable m'enlève si je me sauve! _Les palettes et les
+paturons ligotés_ (les mains et les pieds attachés)! on ne s'y prendrait
+pas autrement pour ficeler un _enfant de chœur_ (pain de sucre):
+c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle _goupiner_ (travailler).»
+
+Il était environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon; à
+onze heures, on n'avait pas encore amené l'individu qu'il devait
+confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-être cet individu
+s'était-il dérobé à la poursuite, peut-être avait-il avoué. Dès-lors le
+secours du _mouton_ devenait inutile; j'ignore quelles conjectures
+formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu'à la fin, ennuyé de
+ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oublié, il pria le
+chef du poste de faire prévenir le commissaire de police qu'il était
+encore là. «S'il est là, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me
+regarde pas.» Et cette réponse, transmise à Hotot, ne réveilla en lui
+d'autre idée que celle de la négligence des inspecteurs. «Si encore
+j'avais soupé, répétait-il, avec l'accent comico-piteux de cette
+larmoyante gaîté qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent;
+peut-être qu'ils sont dans un coin à s'empâter, et moi je suis ici à
+siffler la linotte.» Deux ou trois fois il appela, tantôt le caporal,
+tantôt le sergent, pour leur conter ses doléances; il n' y eut pas
+jusqu'à l'officier de garde qu'il ne suppliât de le laisser sortir. «Je
+reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque
+je ne suis emballé que _pour la frime_?»
+
+Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces détails,
+était un de ces incrédules dont l'obstination est désespérante. Hotot
+n'était tourmenté que par son appétit; pour les gens qui croient aux
+remords, c'était bien une présomption d'innocence, mais pour les gens
+qui ne croient qu'aux _ficelles_... La fatalité voulut que monsieur
+l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui était interdit de
+rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une
+bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'étourderie
+des inspecteurs, faisait entendre à travers la porte ce monologue
+entrecoupé, où se peignaient des alternatives tout-à-fait grotesques de
+résignation et d'impatience.
+
+«Oh! mais, c'est un peu fort de café, sans compter le marc; ils m'y
+laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus
+d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'têtre qui se seront trouvés
+aretardés... Que je voudrais être derrière eux, comme je te les
+remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien à dire...
+Décidément, ils m'ont planté là pour raverdir..... Cependant, tant qu'on
+n'aura pas amené ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se
+f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoigné, ils ne
+peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien
+pris depuis que je suis levé.... Allons! messieurs, quand il vous
+plaira, à votre aise, je suis là... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!...
+On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il là
+d'une sévère?...; sévère ou non, je suis bloqué; quand je m'en
+mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....;
+parbleu! ils crieraient à moins: à la fin, c'est que ça crie
+vengeance!... Au fait, c'est l'état du métier; j'en ai l'étrenne....;
+oui, je suis joliment étrenné, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se
+seraient fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple....
+Jeûne, mon cadet, jeûne; comme c'est régalant!... Bah! bah! on ne meurt
+pas pour mal avoir, déjeûnerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en
+tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas
+l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un
+D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garçon, tu te fâches... A la force
+aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc....,
+comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d'à ce matin...; si
+mon ami Jules était ici.... il ne sait pas, car s'il savait....»
+
+Hotot disait comme le peuple, _si le roi savait_; mais tandis qu'il
+déplorait mon ignorance, et qu'il était si loin de prévoir les suites
+d'une arrestation qu'il supposait simulée, explorant les petites rues
+aux alentours de la place du Châtelet, j'avais rejoint _Émilie Simonet_,
+dans l'un de ces misérables taudis, où, pour l'agrément des petites
+bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui
+s'amènent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans être de
+meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme
+l'entrée secrète du bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion;
+l'amateur honteux s'introduit sous le prétexte de prendre un petit
+verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espèces de cafés
+borgnes que les rebuts de la prostitution s'amoncèlent, et s'écoulent à
+la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvreté du chaland; plus d'une
+ci-devant beauté, aujourd'hui réduite à l'humble caraco de drap, à la
+jupe de moleton et aux sabots, si elle ne préfère les _philosophes_
+(souliers à quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition
+bien obscure, quoique récente, de ces charmes, qui lui valurent
+l'amazone et le voile vert qu'elle promenait naguères dans les
+cavalcades de Montmorency, ou bien l'élégant tilbury qui la portait à
+Bagatelle. J'ai vu de ces déchéances, et pour n'en citer qu'un exemple
+entre mille: l'une des camarades d'Émilie (elle se nommait _Caroline_),
+avait été la maîtresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur,
+cent mille écus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle
+avait eu des équipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle
+avait été belle; très belle, et tout cela s'était évaporé: elle était
+camarade d'Émilie, et peut-être plus dégradée qu'elle. Constamment
+absorbée par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La
+dame de maison, qui pourvoyait à sa toilette, car Caroline ne possédait
+plus une loque, était obligée de la veiller comme le lait sur le feu,
+pour qu'elle ne vendît pas ses effets; cent fois elle avait été ramenée
+au gîte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu'à sa chemise. Telle
+est la triste condition de ces créatures, qui, presque toutes, ont eu
+dans leur vie une veine d'opulence; après avoir jeté l'or à pleines
+mains, sans être moins prodigues, elles en viennent à convoiter le pain
+de la caserne; et le palais que délectèrent les sorbets de Tortoni,
+trouve de la saveur aux patates de la Grève. C'est à cette catégorie des
+courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les délices des
+maçons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les
+libertins de cette classe laborieuse dont les libéralités forment leur
+casuel, à leur tour, quand elles ne sont pas grugées par un maître
+d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des
+voleurs, ou tout au moins, si elles _sont de la haute_ (en bonne
+position), à charge de revanche, elles les soulagent durant les
+détresses du cachot et de la morte-saison.
+
+La camarade de la princesse _Caroline_, _Émilien, Simonet_, ou madame
+Hotot, était précisément de ce calibre; c'était un bon cœur fini: ce
+fut chez la _mère Bariole_ que je la rencontrai. La mère Bariole, bonne
+femme s'il en fut jamais, et honnête autant qu'il soit possible de
+l'être dans sa profession, jouit d'une espèce de considération parmi les
+débauchés qui hantent ces boutiques en parties doubles, révoltants
+portiques d'un sanctuaire, où bravant tous les dégoûts, la volupté et la
+misère se caressent tour à tour. Depuis près d'un demi-siècle, son
+établissement est la Providence et le dernier refuge de ces _Laïs_, que
+les conséquences de leur déshonneur et le temps rapide dans ses outrages
+ont précipitées sous la même juridiction que le ruisseau et la borne;
+c'est le vieux sérail où ne doit pas pénétrer celui qui ne cherche qu'à
+réjouir son esprit par des images gracieuses: là, point d'enchanteresse!
+l'_Armide_ de la Chaussée-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine,
+qui, entre l'hôpital et la prison, alternant de l'un à l'autre, épuise,
+à son corps défendant, les vicissitudes d'une carrière dont les
+dernières espérances sont sur le pavé. Dans cet asile, le luxe de la rue
+Vivienne a fait place à la friperie du _Temple_; et telle qui, durant
+l'éphémère triomphe de ses attraits, dédaignait, à peine effleurés, les
+prémices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours
+flétris, tombés de chute en chute au vestiaire de la mère Bariole. Ainsi
+voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fierté le harnais qui
+l'humiliait au temps où sa croupe arrondie faisait la gloire d'un
+brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins
+est-elle juste.
+
+Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable à la
+morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole:
+peut-être serait-il à propos d'y joindre la biographie de cette
+vénérable matrone, qui, placée pendant cinquante ans à la source des
+coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a traversé
+cette longue période sans atrapper seulement une égratignure; amie de la
+police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde,
+elle s'est conservée invulnérable au milieu des échauffourées sans
+nombre, et des mille et une batailles dont elle a été témoin. _Sabin_ ou
+_Romain_, lorsque le combat s'engageait à propos de ces dames, malheur à
+qui aurait touché un cheveu de la mère!.... Son comptoir était comme
+l'arche sainte, il était le territoire neutre que respectaient même les
+bouteilles lancées. Voilà ce qui s'appelle être chérie! pas une des
+Sabines qui n'eût versé son sang pour elle; il fallait voir le matin
+comme elles s'empressaient de lui donner leurs rêves pour les mettre à
+la loterie......; et à l'approche du terme, quand l'épargne destinée à
+acquitter le loyer était insuffisante, parce que la tire-lire de
+prévoyance avait été écornée, les pauvres filles se donnaient-elles du
+mal pour combler le _déficit_! Quelle désolation, si madame, pour
+satisfaire son propriétaire, était réduite à engager ses timballes
+d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucré
+qu'elle avale souvent _avec son suisse_, ou dans la compagnie de sa
+commère, lorsque geignant ensemble, et déplorant la dureté des temps,
+nez à nez, coudes sur table, elles se content leurs peines à petites
+gorgées? Cette chère mère Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Piété
+pour régaler d'huîtres et de vin blanc la milice du _bureau des
+mœurs_! Comme les inspecteurs la trouvaient généreuse, et les voleurs
+compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais;
+elle écoutait aussi avec intérêt les plaintes des compagnons sans
+ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fève, augurait-elle bien
+de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amitié, elle lâchait le
+verre de consolation, voire même la créature à crédit, si le désargenté
+_batteur de flemme_ (désœuvré), était un remplaçant près de toucher
+_son beurre_. «_Travaillez_, mes enfants, disait-elle aux _ouvriers_
+dans tous les genres; avec moi, pour être bien venu, il faut que l'on
+_travaille_.» Elle ne faisait pas la même recommandation aux militaires,
+mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet
+de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de
+police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait
+chercher la garde qu'à la dernière extrémité. Elle détestait les
+colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin
+toutes les épaulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien
+n'égalait sa tendresse pour les sous-officiers en général, notamment
+pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle était leur
+mère à tous. «Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous
+reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.
+
+--»Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne
+désemplissait pas.»
+
+_Maman_ Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus obligé de la
+voir, j'ignore si son établissement s'est maintenu sur le même pied. A
+l'époque où je la connaissais, elle avait pour moi tous les égards
+auxquels un mouchard peut prétendre. Elle fut aux anges quand je lui
+demandai _Émilie Simonet_, qui était sa favorite. Madame Bariole crut
+que je venais jeter le mouchoir dans son harem.
+
+«Tu ne me l'aurais pas demandée, que je te l'aurais donnée.
+
+--»Elle est donc votre préférée?
+
+--»Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si
+elle les avait mis _là bas_, je ne l'aurais jamais regardée. Ces pauvres
+petits êtres, ça ne demande pas à naître; pourquoi que des chrétiens
+n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernière est ma
+filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout craché....; je voudrais
+que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera
+pas bête celle-là; il n'y a pas à dire, elle comprend déjà tout....
+
+--»Elle est précoce...
+
+--»Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait
+l'âge d'une pièce de quinze sols, je suis sûre qu'elle gagnera à sa mère
+de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la
+ressource.
+
+--»Je sais bien.
+
+--»Oui, oui, le bon Dieu la bénira, Emilie; avec ça que depuis un bout
+de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.
+
+--»Est-ce que le bon Dieu se mêle de çà?
+
+--»Ah parguié! vous autres qui êtes des parpaillots, vous ne croyez en
+rien.
+
+--»Vous avez donc de la religion, mère Bariole?
+
+--»Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prêtres, mais c'est
+tout de même; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une
+neuvaine à Sainte-Geneviève pour avoir un terne au tirage de Bruxelles;
+on a passé le billet sous la châsse.
+
+--»Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brûler?
+
+--»Tais-toi donc, payen.
+
+--»Je parie que vous avez du buis de Pâques à la tête de votre lit.
+
+--»Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des
+bêtes?»
+
+La Bariole, qui n'aimait pas à être contrariée au sujet de sa croyance,
+se mit à appeler Émilie. «_Dépêche-toi_, lui cria-t-elle: attends, mon
+garçon, je vais voir si elle a fini.
+
+--»Vous ferez bien, car je suis pressé.»
+
+Émilie parut bientôt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder
+derrière lui, prit immédiatement congé d'elle.
+
+--«Puisqu'il ne songe pas à son cassis, observa la Bariole, il n'y a
+qu'à le remettre dans la bouteille.
+
+--»Je le boirai, dit Émilie.
+
+--»Pas de ça, Lisette.
+
+--»Vous plaisantez.... il est payé. (buvant) Tiens, il y a des mouches.
+
+--»Ça te rendra le cœur gai, m'écriai-je.
+
+--»Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et
+qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?
+
+--»J'ai su que tu étais ici, et je me suis dit: faut que je voie la
+femme à Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la
+Bariole, servez une chopine;» et Agathe aussitôt faisant, suivant
+l'usage, mine de descendre à la cave, fila par derrière, chez le
+marchand de vin, d'où elle rapporta un litre, dont elle réserva les
+trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantité.
+
+«Il n'est pas drogué celui-là! me dit Emilie, pendant que je versais
+dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en
+boirai encore aujourd'hui.»
+
+Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais
+ce n'était qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la
+faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je
+ménageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune
+crainte; d'abord je commençai par déplorer mon sort: les filles, quand
+on se lamente à propos de malheurs qui sont à leur portée, ne tardent
+pas à faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre
+en larmes comme des Madeleines; à la troisième, je devenais leur
+meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient
+sur le cœur partait par une explosion soudaine, c'était le moment de
+ces épanchements dont l'exorde est toujours: _en fait de traverses,
+chacun a les siennes_. Émilie, qui dans la journée avait déjà
+passablement avalé la _douleur_, ne tarda pas à exhaler sa plainte au
+sujet de sa rivale et des infidélités de Hotot.
+
+«C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des _cochons_ comme
+ça! ça mérite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une
+Félicité! entre nous, ce n'est pas le diable que Félicité, et si j'avais
+à faire un choix, je te signe mon billet que c'est à toi que je
+donnerais la préférence.
+
+--»Voilà encore Jules _qui bat_ (se moque). Tu prends ton café. Je sais
+bien que Félicité est _méyeure_ (plus belle) que moi; mais si je ne suis
+pas si _gironde_ (gentille), j'ai un bon cœur; tu l'as vu lorsque je
+lui portais _le pagne à la Lorcefé_ (la provision à la Force); c'est là
+qu'il a pu juger si j'avais de la _probité_ (bonté).
+
+--»Pour ça c'est la vérité, tu avais bien soin de lui, j'en ai été
+témoin.
+
+--»N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain _rouchi_
+(mal tourné) échignez-vous donc le tempérament! Je me suis-t'i dérangée
+une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime à
+reprendre sur ma conduite; une épouse légitime qui serait mariée, et
+tout, n'en aurait pas fait plus.
+
+--»Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.
+
+--»Oh! non, bien sûr, ce n'est pas encore ça, il n'ignore pas comme je
+suis sujette aux enfants, quand il a été des quinze mois _enflaqué_,
+j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc
+beaucoup comme ça, jusqu'à me priver de tout; il n'y a que mon soulier
+qui sait ça, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces
+pièces de dix sous qui passaient devant le nez à la Bariole? Il devrait
+pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....
+
+--»Tu as bien raison! Ce n'est pas Félicité qui lui en aurait donné.
+
+--»Félicité! elle lui en aurait plutôt mangé si elle avait pu. Mais
+c'est toujours celles-là qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et
+soupire encore). Ah! ça, puisque nous sommes là tous les deux, les as-tu
+vus ensemble? dis-moi la vérité, foi d'Émilie Simonet, qui est mon vrai
+nom, que tout ce qui m'est entré ou m'entrera dans le cornet me serve de
+poison, que je meure sur la place ou que je _sois servie marron au
+premier messière que je grinchirai_ (prise sur le fait au premier
+individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.
+
+--»Que veux-tu que je te dise? Vous êtes toutes des bavardes.
+
+--»Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre
+de mon père, qui est mort comme tu existes.....»
+
+Cette formule homérique n'est plus usitée que parmi les prêtresses de
+_Vénus-Cloacine_. D'où leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-être
+quelque fille de blanchisseuse aurait-elle juré par les cendres de sa
+mère.... mais sur _la cendre de mon père_! ces mots sont bien pis que ce
+_nébuleux_ prophétique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute
+une _monographie_. Dans la bouche d'une femme qui vise à jouer
+l'honnêteté, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit
+sa mise ou son état actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut
+lui dire je te _connais, beau masque_. Ce serment, vu la qualité des
+personnes qui le prodiguent, m'a toujours semblé si burlesque, que
+jamais il n'a été prononcé devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitôt
+une irrésistible envie de rire.
+
+«Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible?
+Vas, tais-tois donc: c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il
+ne croit à rien.
+
+--»Je veux être la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte
+des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon
+enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les
+malheurs m'arrivent si je lui parle de toi.» En même temps, retirant en
+avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engagé sous la rangée
+supérieure de ses dents, s'échappe avec un léger bruit..... elle ajoute,
+en crachant et se signant à la fois. «Tiens, Jules, c'est sacré; ainsi,
+tu vois, c'est comme si le notaire y avait passé.»
+
+Pendant cet entretien, notre chopine avait été plusieurs fois
+renouvelée; plus nous buvions, plus la Pénélope de Hotot devenait
+pressante, et me protestait de sa discrétion.
+
+«Voyons, mon petit Jules, quéque ça te fait? Quand je te promets qu'il
+n'en saura rien.
+
+--»Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est;
+mais t'es avertie, ne _mange pas le morceau_, sinon gare à toi, je t'en
+voudrais à la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?
+
+--»Il n'y a pas de risques, et quand on me dit quelque chose (montrant
+de la main sa poitrine), c'est là.....; c'est mort.
+
+--»Hé bien! je suis allé ce soir aux Champs-Élysées; j'ai vu ton homme
+avec Félicité, ils ont d'abord disputé: elle disait qu'il t'avait mis
+dans sa chambre de la rue _Saint-Pierre-aux-Bœufs_..... Il lui a juré
+que non, et qu'il n'avait plus de fréquentations avec toi. Tu sens bien
+que, vis-à-vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme
+lui. Ils se sont _ramijotés_ (réconciliés); et, d'après des mots de leur
+conversation, je répondrais bien que la nuit de hier à aujourd'hui, il a
+couché avec Félicité, place du Palais-Royal.
+
+--»Oh! pour ça, c'est pas vrai, car il a été avec des amis.
+
+--»Avec _Caffin, Bicêtre et Linois_; Hotot m'a conté ça.
+
+--»Comment donc, il t'a dit ça? il m'avait pourtant bien défendu de t'en
+parler; voilà comme il est, et puis après, s'il lui arrivait de la
+peine, il me _f........ du tabac_ (battrait).
+
+--»N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait à un
+ami; si je suis _rousse_ (mouchard), il me reste encore des sentiments!
+
+--»Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as été forcé d'entrer à la
+_boutique_ plutôt que de retourner _au pré_ (bagne).
+
+--»C'est tout de même, à la boutique ou non, je suis brave; et si
+j'avais quelqu'un à faire de la peine, ce ne serait pas à Hotot.
+
+--»T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades;
+et mon homme, dis-moi, où donc qu'il est allé avec sa...? (Molière eût
+dit le mot, le lecteur le cherchera).
+
+--»Veux-tu le savoir? ils sont allés se _piausser_ (se coucher) chez
+Bicêtre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai
+pas demandée.
+
+--»Ah! ils sont chez Bicêtre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment
+te les _révolter_.
+
+--»J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?
+
+--»Tu connais la rue du Bon-Puits?
+
+--»Oui.
+
+--»Eh bien! c'est là, chez Lahire, au quatrième. Sois tranquille, elle
+portera de mes marques. Jules, as-tu une pièce de six liards, que je lui
+taille des soupieds sur la _frimousse_?
+
+--»Je n'en ai pas.
+
+--»C'est égal, j'ai ma clé dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau
+bruit. Il me semble que je sentais ça ce matin, trois valets dans mes
+cartes.
+
+--»Écoute, c'est pas tout que des choux... Ça ne serait pas le plan de
+te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire:
+je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que ça veut dire, c'est
+que j'aurais trouvé les oiseaux.
+
+--»C'est ça! c'est pas bête; il faut être sûr avant de faire du _renaud_
+(du tapage).»
+
+Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; après m'être assuré que Bicêtre
+est au gîte, je rejoins Émilie, dont le vin et la jalousie avaient
+achevé de troubler la cervelle.
+
+»Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec
+_Bicêtre_ et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informée
+où, on n'a pas pu me le dire.
+
+--»P'têtre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je
+sais ousque loge Linois; c'est chez sa mère. Tu m'accompagneras; tu
+l'iras demander pour rien _brûler_. (qu'on ne se doute de rien).
+
+--»Ah ça! vas-tu me trimballer jusqu'à demain?
+
+--»C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas,
+tu verras que t'auras pas à t'en repentir.... Je te ferais plutôt une
+_souris_ (baiser).»
+
+Le moyen de résister à une souris? Je me laissai entraîner dans la rue
+Jocquelet, et là je grimpai à un sixième étage, où je vis Linois, qui ne
+me connaissait que de nom.
+
+«Je cherche après Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?--Non, me
+répondit-il.» Et comme il était couché, je me retirai après lui avoir
+souhaité une bonne nuit.
+
+«Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corvée; ils sont venus, mais
+ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... Où
+demeure-t-il, Caffin?
+
+--»Pour ce qui est de celui-là, je serais bien embarrassée de le dire;
+mais comme c'est un _paillasson_ (coureur de femmes), je suis certaine
+de le savoir aux femmes de la _Place aux Veaux_. Viens, je t'en prie.
+
+--»Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et
+je n'ai pas le temps.
+
+--»Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les _inspecteurs à la flan_
+(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu'à _m'emballer_.»
+
+Comme la complaisance était utile, je ne me fis pas trop tirer
+l'oreille. Je me dirigeai avec Émilie, du côté de la place aux Veaux,
+et, de _canons_ en _canons_, prenant du courage dans chaque cabaret,
+nous volons ensemble à l'endroit où j'espère compléter les
+renseignements qui me sont nécessaires. Nous volons, l'expression est
+hardie, car, malgré le soutien de mon bras, Émilie, trop abreuvée, avait
+une peine infinie à mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche
+devenait chancelante, plus elle était communicative, si bien qu'elle me
+découvrit les plus secrètes pensées de son infidèle; je sus d'elle tout
+ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la
+satisfaction de me convaincre que je ne m'étais pas trompé en le jugeant
+capable d'avoir lui-même dirigé les voleurs qu'il se proposait de livrer
+à la police. A une heure du matin j'étais encore en exploration avec mon
+guide, Émilie se promettant de retrouver Hotot, et moi de découvrir
+Caffin, lorsqu'une nommée _Louison la blagueuse_, dont nous fîmes la
+rencontre, nous annonça que ce dernier était avec _Émilie Taquet_, et
+qu'il passerait la nuit, ou chez la _Bariole_, ou chez la _Blondin_, qui
+était aussi en possession d'héberger les amours. «Merci, ma petite, dit
+aussitôt la fille Simonet à la consœur qui nous donnait cette
+précieuse indication. C'est bien ça, poursuivit-elle, Bicêtre est avec
+sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Félicité,
+chacun sa chacune: le scélérat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; ça
+m'est égal de mourir (grinçant les dents et s'arrachant les cheveux);
+Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les
+tue!» Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner
+du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. «Qué que t'as
+donc, _Mélie_?» articule une voix rauque, qui semble s'échapper par un
+soupirail. A la lueur du réverbère, je distingue une femme accroupie,
+dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: _Nécessité n'a pas de
+loi_. Elle se lève et s'approche de nous: «C'est la _petite Madelon_,
+s'écrie Émilie.
+
+--»Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu
+Caffin, à ce soir?
+
+--»Caffin, que tu dis?
+
+--»Oui, Caffin.
+
+--»Ils sont chez la mère Bariole.»
+
+Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, Émilie était
+de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au
+logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot
+imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. «Oui, vous soutenez le
+vice, dit-elle à la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille
+ça!» Il ne me souvient plus trop des épithètes qu'elle accumula; ce fut,
+durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de
+verres de _camphre_ (eau-de-vie), jetés dans un vin que déjà faisait
+fermenter la jalousie. «Auras-tu bientôt fini, avec tes raisons?
+interrompit la Bariole, qui était bon cheval de trompette. Ton homme!
+ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donné à
+garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau _moniau_? l'homme à tout le
+monde! Ah bien! des hommes comme ça, j'en ai plein...... Tu crois qu'il
+est avec Caffin? vas plutôt voir; monte à la chambre à _Taquet_,» Émilie
+ne se le fait pas dire deux fois; elle procède en effet à la
+vérification et revient. «Te voilà contente, lui dit la Bariole?
+
+--»Il n'y a que Caffin.
+
+--»Te l'avais-je pas dit?
+
+--»Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?
+
+--»Si tu veux, lui dis-je, je te mènerai où il est.
+
+--»Ah! mène-moi-zy... fais çà pour moi, Jules!
+
+--»C'est qu'il y a loin d'ici à l'_Hôtel d'Angleterre_.
+
+--»Tu penses qu'il y est?
+
+--»J'en répondrais; il y sera allé passer une heure ou deux, pour
+attendre que Félicité ait fini sa soirée, et de là il aura été la
+retrouver rue Froid-Manteau.»
+
+_Émilie_ ne doutait pas que je n'eusse parfaitement deviné, aussi ne
+tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait
+ni paix ni trève que je n'eusse consenti à entreprendre avec elle le
+voyage de l'_Hôtel d'Angleterre_. Le trajet me parut long, car j'étais
+le cavalier d'une dame dont le centre de gravité, vacillant à l'excès,
+me donnait fort à faire pour garder moi-même mon équilibre; cependant,
+moitié traînant la belle, moitié la portant, je parvins avec elle dans
+la rue Saint-Honoré, à la porte du repaire où elle comptait rencontrer
+_son objet_. Nous parcourons les salles. Sans crainte de déranger
+d'amoureux tête-à-tête, nous donnons notre coup-d'œil dans chacun des
+cabinets qui forment, sur les corridors, une double rangée d'_à parte_.
+Hotot n'y était pas, et la rivale de Félicité était aux cent coups, ses
+yeux s'échappaient de leur orbite, ses lèvres se couvraient d'écume;
+elle pleurait, elle fulminait, c'était une épileptique, une énergumène;
+échevelée, pâle, le visage horriblement contracté, et les cordes du cou
+tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies
+cadavéreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement.
+Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du
+vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, Émilie ne me perdait pas de
+vue, elle s'attachait à moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle
+n'eût rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle
+n'avait plus rien à m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je
+la traînais pour souhaiter me débarrasser d'elle; je lui fis entendre
+que j'allais m'enquérir si Félicité était rentrée, ce qui était facile,
+puisqu'elle habitait dans une maison à portier.
+
+Émilie, qui jusque-là avait eu tant à se louer de ma complaisance, ne
+pouvait que me savoir bon gré de la nouvelle preuve de zèle que
+j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me
+suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais
+sollicitée, je me rends au corps-de-garde du Château-d'Eau, où, m'étant
+fait reconnaître du chef du poste, je le priai de la faire arrêter et de
+la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en coûta d'en
+venir à cette cruelle extrémité: après tout le mouvement qu'elle s'était
+donné, l'on en conviendra, Émilie méritait un meilleur sort, du moins
+pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est
+quelquefois pénible à remplir! Personne mieux que moi ne savait où était
+le bien-aimé qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la
+satisfaction de le rendre innocent à ses pleurs, quand elle le supposait
+coupable?
+
+Peut-être, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire
+pourquoi j'avais fait arrêter Hotot: c'était pour qu'il n'eût pas le
+temps de se désimpliquer, soit en faisant disparaître les traces de sa
+participation au vol, soit en stipulant son impunité avec la police.
+Mais la tendre Émilie, quels motifs de la séquestrer? N'avais-je pas à
+redouter son retour chez la Bariole, où, dans la loquacité de l'ivresse,
+elle pouvait rabacher des réminiscences dont Caffin ferait son profit?
+On m'objectera qu'elle était hors d'état de se tenir debout; je ne le
+contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement
+d'après l'expérience des enfants et des ivrognes, certains philosophes
+ont été induits à penser que l'homme, la femme y comprise, fut
+originairement un quadrupède. Émilie, ne fût-ce qu'à quatre pattes,
+aurait pu regagner ses pénates, et alors, pour peu que sa langue lui
+revînt, mes démarches étaient infailliblement divulguées.
+
+Après toutes ces précautions, Hotot étant déjà sous ma coupe, il ne me
+restait plus qu'à m'assurer de ses trois complices: je savais où prendre
+chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la préfecture; et
+bientôt, ce fut au nom de la loi que je me présentai de nouveau chez la
+Bariole; «Ah! me dit la mère, quand je t'ai vu traîner tes culottes par
+ici, je m'ai méfié que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai
+à ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs,
+vous prendrez bien quelque chose: voyons votre goût; de la petite
+bouteille? c'est celle des amis.» Et tout en parlant, elle se baissait
+pour fouiller dans son comptoir, où elle prit, au milieu d'un paquet de
+chiffons, un vieux flacon doré, qui contenait le précieux liquide: «Je
+suis obligée de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est
+bien à plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je
+trouvais à vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont
+heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil....
+En v'là z'un qui est comme l'écorché de la Pitié, on lui voit les os.
+
+--»Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied
+recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de
+notre entrée, dormait penchée sur une table dans un des coins de la
+salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme _Philémon et Baucis_.
+
+--»Ah! c'est toi, c'est la petite _Réal_, je ne te voyais pas. Qu'est-ce
+qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son _Philémis_ et
+_Beau_.... Comment que tu dis donc?
+
+--»Je dis, répondit Fifine, qu'il est comme le trépied de la Sybille.
+
+»C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas
+toujours çà; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reçu
+de l'inducation, ce n'est pas une fichue bête comme moi: voilà ce que
+c'est d'appartenir à des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour
+manger mon bien. Allons, viens, _Fifine_, tordre le cou à ce
+porichinelle; il y en a z'un pour toi.
+
+--»Vous êtes bien bonne, madame.
+
+--»Au moins, ne vas pas le dire aux autres.»
+
+La rasade est versée, une double rangée de perles se forme à la surface
+du Coignac.
+
+«Elle est délicieuse; je dis qu'elle est dans le _costico Barbaro_,
+observa Fifine.
+
+--»Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, ça va-t-il rester pour les
+capucins? Enflons, je trinque avec vous; _à la vôtre_! mes enfants. Dire
+que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un
+jour! C'est si gentil d'être d'accord, quand on est tous amis
+z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me
+chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que
+moi; il n'y a pas de minute où ça ne me repasse par l'idée... Mais
+soyons honnêtes, c'est le principal, avec ça on peut toujours aller tête
+levée.... Que ce qui n'est pas à nous ne nous tente pas. En tous cas, je
+peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tête d'un
+épingle. Ah ça, qu'est-ce qui vous amène donc à cette heure, mes
+enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous
+en avez un échantillon, montrant Fifine, v'là la plus dérangée. Ah! mais
+à propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mélie?
+
+--»Je te conterai ça plus tard, donne-nous de la chandelle.
+
+--»Je parie que c'est après Caffin que tu cherches. Bon débarras, je
+t'assure, un _mangeur de blanc_! (homme qui vit aux dépens des filles).
+
+--»Un batteur de femmes! interrompit Fifine.
+
+--»On ne voit pas souvent de son argent, à celui-là, reprit la Bariole.
+Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dépense et le gain de sa
+femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien
+purgé, si on pouvait tous les enfoncer!» elle voulait me conduire à la
+chambre du _mangeur_, mais comme je savais le chemin tout aussi bien
+qu'elle, je la remerciai de son obligeance: «La seconde porte, nous
+dit-elle, la clef est dessus;» je ne pouvais me tromper, j'entre, et je
+signifie à Caffin qu'il est mon prisonnier.
+
+--»Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'éveillant;
+comment, Jules, c'est toi qui _m'emballes_?
+
+--»Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas
+_coqué_ (dénoncé), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.
+
+--»Ah! te voilà encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de
+la vieille amadou, ça ne prend pas.
+
+--»Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai,
+ton compte est bon, _t'iras au pré_.
+
+--»Oui, crois ça et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.
+
+--»Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est?
+Écoute, je n'ai pas d'intérêt à te _battre comptoir_. Je te le répète,
+je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez
+_grinchi_ du _gras-double_ (volé du plomb) sur le boulevart
+Saint-Martin, où vous avez failli être arrêtés par le gardien, tu
+n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous
+étiez, il y en a un qui a _tortillé_ (avoué); devine qui; si tu le
+nommes, je te dirai c'est lui.»
+
+Caffin réfléchissant un instant, puis relevant brusquement sa tête,
+comme un cheval qui capuchonne, «Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien
+qu'il y a parmi nous une canaille qui a _mangé_; fais-moi conduire
+devant le quart-d'œil (commissaire) je _mangerai_ aussi. Faut t'i
+être gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on
+est _grinche_? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu _rousse_ (mouchard)
+par force; je suis bien sûr que si tu trouvais un bon coup à faire, tu
+brûlerais la politesse à la _cuisine_ (police).
+
+--»Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te réponds
+que je ne serais pas là, mais quand je m'en bouleverserais les sens,
+c'est fait, il n'y a plus à y revenir.
+
+--»Où vas-tu me mener de ce pas?
+
+--»Au poste de la place du Châtelet, et si t'es décidé à avouer la
+vérité, je vais faire prévenir le commissaire.
+
+--»Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce coquin d'Hotot, car il n'y a
+pas d'autre que lui qui a pu manger.»
+
+Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en
+même temps, il ne néglige pas de charger Hotot, et il le désigne comme
+son complice unique. On voit que ce n'était pas un faux-frère. Ses deux
+amis ne montrèrent pas moins de loyauté: surpris également au chaud du
+lit, et interrogés séparément, ils ne purent faire autrement de se
+reconnaître coupables; Hotot qu'ils accusèrent de leur malheur, fut le
+seul que chacun d'eux inculpa. Malgré cette noblesse de sentiments,
+digne d'être citée parmi les beaux traits de la _Nouvelle morale en
+action_, ce généreux trio fut envoyé aux galères, et le perfide Hotot
+fut condamné à leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, où
+vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularités les
+plus curieuses de son arrestation.
+
+Émilie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivité. Quand
+on la remit en circulation, elle était à demi asphyxiée par les boissons
+qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle
+ne voyait plus, et n'avait pas gardé le moindre souvenir de ce qui
+s'était passé. A la première lueur qui se fit dans sa mémoire, elle
+demanda son amant, et sur cette réponse d'une de ses compagnes «il est à
+la _Lorcefé_ (Force),» «Le malheureux! s'écria-t-elle, qu'avait-il
+besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprès de moi,
+n'avait-il pas tout ce qui lui fallait?» Depuis, l'infortunée Émilie
+s'est montrée inconsolable, et modèle exemplaire d'une douleur qui
+s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit _peu
+bue_, chaque soir elle était morte... ivre. Terrible effet de l'amour et
+de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!
+
+Un vol de peu de conséquence m'a fourni l'occasion de tracer des
+peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les
+esquisses très incomplètes d'une réalité abominable, dont l'autorité,
+qui doit être la promotrice de toute bonne civilisation, nous délivrera
+lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, où le
+peuple s'abîme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un déni
+de morale, c'est un outrage à la nature, c'est un crime de
+lèze-humanité: que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce
+ne sont pas là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans
+l'imagination et font des prosélytes à l'impureté. Je décris les
+mauvaises mœurs, non pour les propager, mais pour les faire haïr: qui
+pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur,
+puisqu'elles produisent le dernier degré de l'abrutissement?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+ Je m'effraie de ma renommée.--L'approche d'une grande fête.--Les
+ voleurs classés.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un déluge de
+ dénonciations.--Je faillis la gober.--Le matelas, les fausses clés
+ et la pince.--La confession par vengeance.--Le terrible
+ Limodin.--La manie de moucharder.--La voleuse qui se dénonce.--Le
+ bon fils.--L'évadé malencontreux.--Le gâteau des rois et la reine
+ de la fêve.--Le baiser perfide.--La difficulté tournée.--Le panier
+ de la blanchisseuse.--L'enfant volé.--Le parapluie qui ne met pas à
+ couvert.--La moderne Sapho.--La liberté n'est pas le premier des
+ biens.--Les inséparables.--Héroïsme de l'amitié.--Le vice a ses
+ vertus.
+
+
+Lorsqu'un individu passablement organisé rapporte toutes ses
+observations à un objet unique, rarement dans la spécialité à laquelle
+cet objet appartient, il ne se crée pas cette sorte de compétence qui
+résulte de l'habileté. C'est là toute l'histoire de ma grande aptitude à
+découvrir les voleurs. Dès que je fus agent secret, je n'eus plus
+qu'une seule pensée, et tous mes efforts tendirent à réduire autant que
+possible, à l'inaction, les misérables qui, voulant méconnaître les
+ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les
+atteintes plus ou moins criminelles au droit de propriété. Je ne me fis
+point illusion sur le genre de succès que j'ambitionnais, et je n'avais
+pas la folle prétention de croire que je parviendrais à extirper le vol;
+mais en faisant aux voleurs une guerre à outrance, j'espérais le rendre
+moins fréquent. J'ose dire que le bonheur de mes débuts surpassa mon
+attente et celle de M. Henry. A mon gré, ma réputation grandit même avec
+beaucoup trop de rapidité, car la réputation trahissait le mystère de
+mon emploi, et du moment que j'étais connu, il fallait, ou que je
+renonçasse à servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Dès
+lors, ma tâche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne
+m'effrayèrent pas, et comme je ne manquais ni de zèle, ni de dévouement,
+je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas déchoir de la bonne
+opinion que l'autorité avait conçue de moi. Désormais, il n'y avait plus
+moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tombé, à leurs yeux,
+je devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'étais un mouchard
+en meilleure situation que la plupart de mes confrères, et lorsque je ne
+pouvais pas faire autrement que de me mettre en évidence, les temps de
+ma mission secrète devaient me profiter encore, soit par les relations
+que j'avais conservées, soit par l'ample provision de signalements et de
+renseignements de toute espèce que j'avais classés dans ma mémoire.
+J'aurais pu alors, à l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus
+sûrement que lui, juger les gens sur la mine, et désigner aux sbires les
+êtres dangereux dont il convenait de purger la société: l'arbitraire
+dont la police était pourvue à cette époque, et la faculté des
+détentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une
+prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuyé de
+notions positives. Mais il me semblait que dans l'intérêt public, il
+était bon d'agir avec un peu moins de légèreté. Certes, rien ne m'eût
+été si aisé que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait
+ainsi quiconque avait été mis en jugement pour un fait contraire à la
+probité, n'ignoraient pas que leur sort était entre les mains du premier
+comme du dernier agent, et que pour les faire renfermer indéfiniment à
+Bicêtre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui
+avaient déjà été repris de justice, étaient les plus exposés à subir les
+conséquences de ces sortes de dénonciations, qu'on ne prenait pas même
+la peine de contrôler. Il y avait en outre dans la capitale une foule
+d'individus _mal notés_, ou mal famés, à tort ou à raison, qui n'étaient
+pas traités avec plus de ménagement. Ce mode de répression avait des
+inconvénients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le
+coupable, celui qui s'était amendé comme celui qui se montrait
+incorrigible: certes, quand une fête ou une solennité quelconque devait
+amener à Paris un grand concours d'étrangers, pour débarrasser le pavé,
+il était fort commode de faire ce que l'on appelait _une raffle_: mais
+la circonstance passée, il fallait remettre en liberté tous les détenus
+contre lesquels il ne s'élevait que des présomptions, et les
+associations pour le crime sortaient toutes formées, par le moyen même
+que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie
+antérieure, était rentré dans des voies honnêtes, se trouvait forcément
+rendu à des habitudes vicieuses, et reprenait malgré lui ses anciennes
+fréquentations. Tel autre, réputé mauvais sujet, était à la veille de
+changer de conduite, et, jeté parmi des brigands, confondu avec eux, il
+était perdu sans retour. Le système suivi était donc des plus
+déplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non à sévir contre
+les suspects, mais à faire prendre en flagrant délit ceux qui étaient
+justement suspectés. A cet effet, je classai les voleurs d'après le
+genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulièrement, et dans
+chaque catégorie j'eus soin de me ménager des intelligences, afin d'être
+instruit de ce qui s'y passait; de façon qu'il ne se commettait pas un
+vol que je n'en fusse informé, et que l'on ne m'en fît connaître les
+principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes,
+car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient participé au crime;
+je le savais, mais dans la persuasion où j'étais qu'ils ne tarderaient
+pas à m'être livrés à leur tour par quelqu'autre faux-frère qui les
+devancerait dans la dénonciation, je consentais à les laisser
+provisoirement derrière le rideau.
+
+Cette tolérance était de telle nature, que la justice n'y perdait rien;
+dénoncés ou dénonciateurs, tous arrivaient au même but, le bagne; il n'y
+avait d'impunité pour personne. Sans doute, il me répugnait de recourir
+à de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque
+j'étais convaincu de leur culpabilité, mais la sûreté de Paris
+l'emportait sur des considérations qui n'eussent été que morales. «Si je
+parle, me disais-je, quand j'avais affaire à un indicateur de cette
+espèce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'épargne
+aujourd'hui, cinquante de ses affidés, qu'il est prêt à me livrer, vont
+échapper à la vindicte des lois,» et ce calcul me prescrivait une
+transaction qui durait aussi long-temps qu'elle était utile à la
+société. Entre les voleurs et moi les hostilités n'en étaient pas moins
+permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementât, et
+j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trèves,
+qui expiraient d'elles-mêmes à la première infraction. Le faux-frère
+devenant victime d'un autre faux-frère; je n'avais plus la puissance de
+m'interposer entre le délit et la répression, et le délinquant perfide
+succombait, trahi par un délinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je
+faisais servir les voleurs à la destruction des voleurs; c'était là ma
+méthode, elle était excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de
+savoir qu'en moins de sept années, j'ai mis sous la main de la justice
+plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entières de voleurs
+étaient aux abois, de ce nombre était celle des _rouletiers_ (qui
+dérobent les chargements sur les voitures); j'avais à cœur de les
+réduire entièrement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me
+devenir funeste: je n'ai jamais oublié le propos de M. Henry, à cette
+occasion. «Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que
+l'on a bien fait.»
+
+Deux des plus intrépides _rouletiers_, les nommés _Gosnet_ et _Doré_,
+effrayés de mes efforts pour anéantir leur industrie, prirent tout à
+coup le parti de se dévouer à la police, et en très peu de temps, ils me
+procurèrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent
+tous condamnés. Ils paraissaient zélés, je devais à leurs indications
+quelques découvertes de la plus haute importance, et notamment celle de
+plusieurs recéleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils
+jouissaient d'une grande réputation de probité. Après des services de
+cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je
+sollicitai donc leur admission en qualité d'agents secrets, avec un
+traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne souhaitaient rien
+de plus, disaient-ils, c'était à ces cent cinquante francs que se
+bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux
+mes futurs collègues, je leur témoignai une confiance presque sans
+bornes: on va voir comment ils la justifièrent.
+
+Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits étaient
+arrivés à Paris, où ils ne s'endormaient pas. Les déclarations
+pleuvaient à la Préfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse
+inconcevable, et il était d'autant plus difficile de les prendre sur le
+fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expéditions
+sur les routes qui avoisinent la capitale, ils étaient toujours armés
+jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire
+honneur; pour l'effectuer, j'étais prêt à affronter tous les périls,
+lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'étais souvent entretenu à ce sujet,
+me dit: «Écoute, Jules, si tu veux que nous ayons _marons_ Mayer, Victor
+_Marquet_ et son frère, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher
+chez nous, alors nous serons plus à même de sortir aux heures
+convenables.» Je devais croire que Gosnet était de bonne foi; je
+consentis à aller m'installer momentanément dans le logement qu'il
+occupait avec Doré, et bientôt nous commençâmes ensemble des
+explorations nocturnes sur les routes que fréquentaient assez
+habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrâmes
+plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au
+moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fûmes obligés de
+les laisser passer. Nous avions déjà fait quelques-unes de ces
+promenades sans résultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes
+compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des
+inquiétudes; il y avait dans leurs manières avec moi quelque chose de
+contraint; peut-être se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais
+tour. Je ne pouvais lire dans leur pensée, mais à tout hasard, je
+n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'étais
+muni à leur insu.
+
+Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un
+d'eux, c'était Doré, se plaint tout à coup de coliques qui le font
+horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aiguës,
+il se tord, il se plie en deux; il est évident que dans cet état il ne
+pourra marcher. Le partie est en conséquence remise au lendemain, et
+puisqu'il n'y a rien à faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors.
+Peu d'instants après je m'éveille en sursaut, je crois avoir entendu
+frapper à la porte; des coups redoublés me prouvent que je ne me suis
+pas trompé. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas
+probable, puisque personne ne connaît notre retraite. Cependant un de
+mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne
+s'élance pas moins de son lit; alors, à voix basse, je lui recommande
+d'écouter, mais sans ouvrir; il se place près de la porte, Gosnet,
+couché dans la chambre contiguë, ne bougeait pas. On continue de
+frapper, et, par mesure de précaution, je me hâte de passer mon pantalon
+et ma veste; Doré, après en avoir fait autant, retourne se mettre aux
+aguets; mais tandis qu'il prête l'oreille, sa maîtresse me lance un coup
+d'œil tellement expressif, que je n'ai pas de peine à l'interpréter;
+je soulève mon matelas du côté des pieds, que vois-je? un énorme paquet
+de fausses clefs et une pince. Tout est éclairci, j'ai deviné le
+complot, et afin de le déjouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer
+les clés dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
+m'approchant de la porte, je vais écouter à mon tour; on cause tout
+bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je
+présume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Doré dans
+la seconde pièce, et là je le préviens que je vais tâcher de savoir ce
+que c'est.
+
+«Comme tu voudras, me dit-il.» On frappe de nouveau. Je demande qui est
+là? «M. Gosnet, n'est-ce pas ici?» s'enquiert-on d'une voix doucereuse.
+
+--»M. Gosnet, c'est l'étage au-dessous, la pareille porte.
+
+--»Merci, excusez de vous avoir éveillé.
+
+--»Il n'y a pas de mal.»
+
+On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux
+latrines, j'y précipite d'abord la pince, je me prépare à y jeter les
+clefs, mais on entre derrière moi, et je reconnais un inspecteur, le
+nommé _Spiquette_, attaché au cabinet du juge d'instruction: il me
+reconnaît également. «Ah! me dit-il, c'est après vous qu'on cherche.
+
+«Après moi, et pourquoi?
+
+--»Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui
+désire vous voir et vous parler.
+
+--»Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis à vous.
+
+--»Dépêchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.»
+
+J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est
+pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux:
+aussitôt il me donne lecture d'un mandat d'amener décerné contre moi,
+ainsi que contre mes hôtes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le
+vœu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus
+exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'où le coup partait, surtout
+lorsque _Spiquette_, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne
+rien trouver, regarda d'une certaine façon _Gosnet_, qui avait l'air
+tout stupéfait. Son désappointement ne m'échappa pas; je m'aperçus qu'il
+était passablement contrarié; quant à moi, pleinement rassuré:
+«Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de
+se rendre intéressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a
+trompé, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le
+souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez
+pas? Répondez donc à monsieur le juge.» Il ne pouvait faire autrement
+que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lèvres, et
+il ne fallait pas être sorcier pour pénétrer le fonds de son ame.
+
+La perquisition terminée, on nous fit monter dans deux fiacres après
+nous avoir garottés, et l'on nous conduisit au Palais, où nous fûmes
+déposés dans une petite salle appelée la _Souricière_. Enfermé avec
+Gosnet et Doré, je me gardai bien d'exprimer les soupçons que je formais
+sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous
+transfère, mes deux compagnons à la Force, et moi à Sainte-Pélagie. Je
+ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais
+dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui
+d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'eût pas
+négligé de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fâché.
+J'écrivis sur-le-champ à M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on
+avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine à le convaincre que
+j'étais innocent, et deux jours après, je recouvrai ma liberté. Je
+reparus à la préfecture avec les clefs si heureusement dérobées à toutes
+les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir échappé au péril, car
+je m'étais trouvé à deux doigts de ma perte; sans la maîtresse de Doré
+et sans ma présence d'esprit, nul doute que je ne fusse retombé sous la
+juridiction des argousins... Porteur d'instruments à voleurs, j'étais
+frappé par une nouvelle condamnation dont ma qualité d'évadé suppléait
+les motifs, enfin j'étais ramené au bagne. M. Henry me réprimanda au
+sujet d'une imprudence qui avait failli m'être si fatale. «Voyez, me
+dit-il, où vous en seriez, si Gosnet et Doré avaient conduit cette
+intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde à
+vous, ne poussez pas trop loin le dévouement; surtout ne vous mettez
+plus à la discrétion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis.
+N'entreprenez rien sans y avoir mûrement réfléchi; avant de risquer une
+démarche à l'avenir venez me consulter.» Je profitai de l'avis et je
+m'en trouvai bien.
+
+Gosnet et Doré ne restèrent pas long-temps à la Force: à leur sortie,
+j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je soupçonnais
+leur perfidie: toutefois, pressé de prendre ma revanche pour une partie
+que je n'avais pas perdue, je leur décochai un _mouton_, et ne tardai
+pas à apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves
+étaient faciles à produire. Arrêtés et condamnés, ils eurent pendant
+quatre ans le temps de penser à moi. Quand la sentence qui fixait leur
+sort eut été rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque
+je leur racontai comment j'avais connu et déjoué leurs projets, ils
+pleurèrent de rage. Gosnet, ramené dans les prisons d'Auray, d'où il
+s'était évadé, imagina un moyen de vengeance qui ne lui réussit pas:
+feignant le repentir, il fit appeler un prêtre, et, sous le prétexte de
+lui faire une confession générale, il lui avoua un bon nombre de vols,
+dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, à qui ma
+prétendue participation n'avait pas été confiée sous le sceau du secret,
+adressa à la préfecture une note dans laquelle j'étais violemment
+inculpé; mais les révélations de Gosnet n'eurent pas le résultat qu'il
+s'en était promis.
+
+Ce fut l'arbitraire que l'on déployait contre les voleurs qui propagea
+parmi eux la manie de s'entre-dénoncer, et les poussa, s'il est permis
+de s'exprimer ainsi, au comble de la démoralisation. Auparavant, ils
+formaient, au sein de la société, une société à part, qui ne comptait
+ni traîtres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit à les proscrire en
+masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetèrent un
+cri d'allarme qui légitimait tout expédient de salut, au détriment même
+de l'ancienne loyauté: une fois que le lien qui unissait entre eux les
+membres de la grande famille des larrons eut été rompu, chacun d'eux,
+dans son intérêt privé, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades.
+Aux approches des crises, qui coïncidaient toutes avec des époques
+marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fête de l'Empereur,
+ou toute autre solennité, il fallait voir comme les dénonciations
+pleuvaient à la deuxième division. Pour échapper à ce que les agents
+appelaient le _bel ordre_, c'est-à-dire l'ordre d'arrêter tous les
+individus réputés voleurs, c'était à qui fournirait à la police le plus
+d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui
+s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lançant les mouchards sur
+ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'était pas connu: aussi
+ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que
+dans ces battues générales, il était impossible qu'il ne se commît pas
+une multitude d'abus; les plus révoltantes injustices restaient souvent
+sans réparation: de malheureux ouvriers qui, à l'expiration d'une simple
+peine correctionelle, s'étaient remis au travail, et s'efforçaient par
+leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passés, se
+trouvaient enveloppés dans la mesure et confondus avec des voleurs de
+profession; il n'y avait pas même pour eux possibilité de réclamer:
+entassés au dépôt, le lendemain ils étaient amenés devant le terrible
+Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire,
+grand Dieu! «_Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?_
+
+--»_Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et...._
+
+--»_C'est assez, à un autre._
+
+--»_Mais Monsieur Limodin, je vous...._
+
+--»_Paix! à un autre; c'est entendu, j'espère._»
+
+Celui à qui l'on imposait silence allait alléguer en sa faveur les
+meilleures raisons. Libéré depuis plusieurs années, il pouvait produire
+des preuves de son honnêteté, faire attester par mille témoins qu'il
+avait contracté des habitudes laborieuses, enfin, qu'il était
+irréprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le
+loisir de l'entendre. «On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait
+s'occuper de pareilles _babioles_.» Quelquefois, dans une matinée, cet
+interrogateur brutal expédiait de la sorte jusqu'à cent personnes,
+hommes ou femmes, qu'il dépêchait les uns à Bicêtre, les autres à
+Saint-Lazare. Il était sans pitié; à ses yeux, rien ne pouvait racheter
+un instant d'égarement: combien de pauvres diables sortis des voies du
+crime n'y ont été rejetés que par lui! Plusieurs des victimes de cette
+implacable sévérité se repentaient d'un amendement dont on ne leur
+tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspération, de devenir des
+brigands fieffés. «Que nous a servi d'être honnêtes, disaient
+quelquefois ces infortunés? voyez comme on nous traite; autant vaudrait
+être coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe
+pas? A quoi bon nous avoir condamnés à temps, si l'on n'admet pas que
+nous puissions nous corriger? C'était plus tôt fait de nous juger à
+perpétuité ou à mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon
+chemin, on nous empêche d'y rester.» J'ai entendu une multitude de
+récriminations de ce genre, presque toujours elles étaient fondées.
+«Voilà quatre ans que je suis sorti de Sainte-Pélagie, disait devant
+moi un de ces détenus; depuis ma libération j'ai toujours travaillé dans
+la même boutique, ce qui prouve que je ne me dérangeais pas, et qu'on
+était content de moi; eh bien! on m'a envoyé à Bicêtre sans que j'aie
+commis de délit, et seulement parce que j'ai subi deux années de
+prison.»
+
+Cette atroce tyrannie était sans doute ignorée du préfet, je me plais à
+le croire; cependant c'était en son nom qu'elle s'exerçait. Avoués ou
+secrets, les agents étaient alors des êtres bien redoutables, car leurs
+rapports étaient reçus comme articles de foi; arrêtaient-ils un homme du
+peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et
+c'était toujours la formule, tout était dit, l'homme était écroué sans
+rémission; c'était l'âge d'or des mouchards, puisque chacun de ces
+attentats à la liberté individuelle leur valait une prime; à la vérité,
+cette prime n'était pas forte, ils avaient un petit écu par capture,
+mais pour un petit écu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de
+danger à courir? Au surplus, si la somme était modique, ils visaient au
+nombre, afin qu'elle fût souvent répétée: d'un autre côté, les voleurs
+qui désiraient acheter leur liberté par des services, dénonçaient
+également, à tort et à travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils
+fussent corrigés ou non; à ce prix, ils obtenaient de rester à Paris;
+mais bientôt les détenus usant de représailles, ils allaient forcément
+leur tenir compagnie.
+
+On ne se fait pas d'idée du nombre d'individus que les détentions
+administratives ont précipités dans des récidives qu'ils auraient
+évitées si l'on eût renoncé plutôt à cet abominable système de
+persécution. Si on les eût laissés tranquilles, jamais ils ne se fussent
+compromis; mais quelle que fût leur résolution, on les mettait dans la
+nécessité de redevenir voleurs. Quelques libérés, c'était une exception,
+obtenaient, à l'expiration de leur peine, de n'être pas envoyés _en
+suspicion_ à Bicêtre, mais alors même, on ne leur donnait aucune espèce
+de papiers, de telle sorte qu'il leur était impossible de se procurer de
+l'ouvrage; ceux-là avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se
+résigne pas volontiers à un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et
+volaient: le plus ordinairement, ils dénonçaient et volaient à la fois.
+
+Cette rage de mouchardise fit d'incroyables progrès: les faits pour le
+prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrassé que du
+choix. Souvent, dans la disette des larcins à me signaler, les
+dénonciateurs me révélaient, en les imputant à d'autres, des crimes qui
+devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:
+
+Une nommée Bailly, ancienne voleuse, enfermée à Saint-Lazare, me fait
+appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprès d'elle, et
+elle me déclare que si je m'engage à la faire mettre en liberté, elle
+m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction.
+J'accepte le marché; et les détails qu'elle me communique sont si
+précis, que déjà je crois n'avoir plus qu'à tenir ma promesse.
+Cependant, en réfléchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a
+rapportées, je m'étonne qu'elle ait pu en être instruite aussi
+parfaitement. Elle m'avait désigné les personnes volées; l'une d'elles
+était un sieur Frédéric, _rue Saint-Honoré, passage Virginie_. Je vais
+d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends,
+j'acquiers la certitude que la révélatrice est seule l'auteur du vol
+commis au préjudice de ce traiteur: je poursuis mon enquête, et partout
+c'est son signalement que l'on me donne.
+
+Il ne s'agissait plus que de procéder à la vérification. Les plaignants
+sont introduits à Saint-Lazare, et là, sans être vus de la fille Bailly,
+que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent
+parfaitement: une confrontation légale s'en suivit, et la fille Bailly,
+accablée par l'évidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de
+réclusion. Elle eut tout le temps de dire son _meâ culpâ_. Cette femme
+avait accusé de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une
+moralité suspecte aurait pu faire élever des présomptions. Une autre
+voleuse, surnommée _la Belle Bouchère_, m'ayant fait des révélations de
+même nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse
+qu'elle.
+
+Un nommé Ouasse, dont le père devait plus tard être impliqué dans le
+procès de l'épicier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs
+d'un vol avec effraction, commis la veille, rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un débitant de tabac. Je me transporte
+sur les lieux, je m'informe, et bientôt j'acquiers la preuve
+incontestable que Ouasse, récemment libéré, n'est pas étranger au crime.
+Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il
+est arrêté comme complice, et condamné à la réclusion. Cette mésaventure
+aurait dû le corriger de la manie de dénoncer, mais voulant à tout prix
+être mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses
+déclarations mensongères, qui lui valurent deux ou trois ans de prison.
+J'ai déjà dit que les voleurs ne gardent pas rancune: à peine sorti,
+Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner
+avis. Je fais vérifier d'après son indication, le vol était réel. Mais
+le croirait-on? le voleur était Ouasse; atteint et convaincu, il fut
+condamné de nouveau. Pendant sa détention, ce misérable ayant appris
+l'arrestation de son père, se hâta de m'adresser des révélations à
+l'appui de l'accusation dirigée contre ce dernier; mon devoir était de
+les transmettre à l'autorité, je le fis, mais ce ne fut pas sans
+éprouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils
+dénaturé.
+
+Dans mon emploi, c'eût été me priver d'un moyen de police des plus
+efficaces, que de rompre en visière avec les voleurs; aussi, ne me
+suis-je jamais entièrement isolé d'eux: tout en leur faisant la chasse,
+je paraissais encore prendre intérêt à leur sort. Étais-je chien ou
+loup? Tel était le doute qu'il me convenait de laisser dans leur
+esprit; et ce doute, si favorable à la calomnie, toutes les fois que
+l'on m'a imputé une connivence, qui dans la réalité n'existait pas, n'a
+jamais bien été éclairci pour eux. Voilà pourquoi les voleurs se sont
+rendus en quelques sorte les artisans de l'espèce de renommée que je me
+suis acquise; ils imaginaient que j'étais ouvertement leur ennemi, mais
+qu'intérieurement je ne demandais pas mieux que de les protéger;
+quelquefois ils allaient jusqu'à me plaindre d'être obligé de faire un
+métier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mêmes
+à le faire.
+
+Parmi les voleurs de profession, il en était bien peu qui ne
+regardassent comme un bonheur d'être consulté par la police pour un
+renseignement, ou employés pour un coup de main; presque tous se
+seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zèle, dans la
+persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunité entière, du
+moins quelques ménagements. Ceux qui redoutaient le plus son action
+étaient presque toujours les plus disposés à la servir. Je me rappelle à
+ce sujet l'aventure d'un forçat libéré, le nommé Boucher, dit cadet
+Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'étais à sa recherche,
+quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue
+Saint-Antoine, à l'enseigne du _Bras d'Or_. J'étais seul, et il était en
+nombreuse compagnie: tenter de le saisir _ex abrupto_, c'eût été
+m'exposer à le manquer, car il pouvait se faire qu'il voulût se défendre
+et qu'il fût soutenu. Boucher avait été agent de police, je l'avais
+connu dans cet emploi, et même nous étions assez bien ensemble: il me
+vient dans l'idée de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup à ma
+manière. J'entre au cabaret, et allant droit à la table où il est assis,
+je lui tends la main, en lui disant: «Bonjour, mon ami Cadet.
+
+--»Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffraîchir, demande un verre ou
+prends le mien.
+
+--»Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah ça! je
+voudrais bien te dire un mot en particulier.
+
+--»Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.»
+
+Il se lève et je le prends sous le bras; «Tu te souviens, lui dis-je, du
+petit matelot, qui était de ta chaîne.
+
+--»Oui, oui, un petit gros court, qui était du deuxième cordon, n'est-ce
+pas?
+
+--»C'est ça tout juste, du moins je le pense; le reconnaîtrais-tu?
+
+--»Ce serait mon père que je ne le connaîtrais pas mieux; il me semble
+encore le voir sur le banc treize; faire des _patarasses_ (bourrelets
+pour garantir les jambes) pour les fagots (_forçats_).
+
+--»Je viens d'arrêter un particulier, j'ai bien idée que c'est lui, mais
+je n'en suis pas sûr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et
+comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, ça
+se rencontre bien; v'là Cadet, il pourra me dire si je me suis trompé.
+
+--»Je suis tout prêt, mon garçon, si ça peut t'obliger; mais avant de
+partir, nous allons boire un coup (s'adressant à ses camarades), mes
+amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis
+t'à vous.»
+
+Nous partons, arrivés à la porte du poste, la politesse exige que je le
+laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond
+de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain
+l'individu dont je lui ai parlé: «Hé! me dit-il, d'où qu'il est ce
+_fagot_, que je le _remouche_ (le considère)?» J'étais alors près de la
+porte, j'aperçois, incrusté dans le mur, un débris de miroir, tel qu'il
+s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodité des
+fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le
+débris réflecteur: «Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut
+regarder.» Il regarde, et se tournant de mon côté: «Ah! ça, Jules, tu
+blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrêté, où
+qu'il est l'arrêté?
+
+--»Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrêté que toi: tiens, voilà le
+mandat qui te concerne.
+
+--»Ah! pour ça, c'est un vrai tour de gueusard!
+
+--»Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.
+
+--»Au plus malin, tant que tu voudras, ça ne te portera pas bonheur, de
+monter des coups à de bons enfants.»
+
+Lorsque la voie pour arriver à une découverte importante était hérissée
+de difficultés, les voleuses m'étaient peut-être d'un plus grand secours
+que les voleurs. En général, les femmes ont des moyens de s'insinuer
+qui, dans les explorations de police, les rendent bien supérieures aux
+hommes; alliant le tact à la finesse, elles sont en outre douées d'une
+persévérance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de
+défiance, et peuvent s'introduire partout sans éveiller les soupçons;
+elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les
+domestiques et les portières; elles s'entendent fort bien à établir des
+rapports et à bavarder sans être indiscrètes; communicatives en
+apparence, alors même qu'elles sont le plus sur la réserve, elles
+excellent à provoquer les confidences. Enfin, à la force près, elles ont
+au plus haut degré toutes les qualités qui constituent l'aptitude à la
+mouchardise; et, lorsqu'elles sont dévouées, la police ne saurait avoir
+de meilleurs agents.
+
+M. Henry, qui était un homme habile, les employa souvent dans les
+affaires les plus épineuses, et rarement il n'a pas eu à se louer de
+leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu
+recours au ministère des mouchardes; presque toujours j'ai été satisfait
+de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des êtres
+profondément pervertis, et plus perfides peut-être que les mouchards,
+avec elles, pour ne pas être trompé, j'avais besoin d'être constamment
+sur mes gardes. Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours
+croire au zèle dont elles font parade.
+
+J'avais obtenu la liberté de deux voleuses en renom, à la condition
+qu'elles serviraient fidèlement la police. Elles avaient antérieurement
+donné des preuves de leur savoir-faire, mais, employées sans traitement,
+et obligées de se livrer au vol pour subsister, elles s'étaient fait
+reprendre en flagrant délit: la peine qu'elles subissaient pour ces
+nouveaux méfaits fut celle dont j'abrégeai la durée. _Sophie_ Lambert et
+la fille _Domer_, surnommée _la belle Lise_, furent dès lors en relation
+directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles étaient
+certaines de procurer à la police l'arrestation du nommé _Tominot_,
+homme dangereux, que l'on avait long-temps recherché; elles venaient
+assuraient-elles, de déjeûner avec lui, et il devait dans la soirée les
+rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute
+autre circonstance, j'aurais pu être dupe de la supercherie de ces
+femmes; mais Tominot avait été arrêté par moi la veille, et il était
+assez difficile qu'elles eussent déjeûné avec lui. Je voulus savoir
+néanmoins jusqu'où elles pousseraient l'imposture, et je promis de les
+accompagner à leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le
+pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendîmes jusqu'à dix heures;
+enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa près du garçon de cave,
+s'il n'était pas venu un monsieur les demander.
+
+--»Celui avec qui vous avez déjeûné, répondit le garçon? il est venu un
+peu avant la brune, il m'a chargé de vous dire qu'il ne pourrait pas se
+trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.»
+
+Je ne doutai pas que le garçon ne fût un compère à qui l'on avait fait
+la leçon, mais je feignis de ne point concevoir de soupçon, et me
+résignai à voir combien de temps ces dames me promèneraient. Pendant une
+semaine entière, elles me conduisirent tantôt dans un endroit, tantôt
+dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous
+ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je
+vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allèguent de
+si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fâcher; je me montre au
+contraire très satisfait des démarches qu'elles ont faites, et pour leur
+témoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les régaler d'un
+gâteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer
+au _Petit Broc_, rue de la _Verrerie_. Nous tirons la fève; la royauté
+écheoit à Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit,
+on rit, et quand approche le moment de se séparer, on propose de mettre
+le comble à cette gaieté par quelques coups d'eau-de-vie; mais de
+l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour
+des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre
+d'un breuvage indigne d'elle. A cette époque, j'étais établi
+distillateur près du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller
+chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute
+d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je
+pars, et deux minutes après, je reparais avec une demi-bouteille de
+Coignac, qui fut vidée en un clin-d'œil. La chopine se trouvant à
+sec: «Ah çà! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je à mes deux
+commères, il s'agit de me rendre un service.
+
+--»Deux, mon ami Jules, s'écria Sophie, voyons, parle.
+
+--»Eh bien! voilà ce que c'est. Un de mes agents viennent d'arrêter
+deux voleuses; on présume qu'elles ont chez elles une grande quantité
+d'objets volés, mais pour faire perquisition, il faudrait connaître leur
+domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au
+poste du marché Saint-Jean, si vous y alliez, vous tâcheriez de leur
+arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer
+les vers du nez: ça vous sera bien aisé, vous qui êtes des malignes.
+
+--»Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous
+acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter à
+nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te
+faire plaisir, du moins moi.
+
+--»Et moi, donc, reprit _la belle Lise_.
+
+--»En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous
+reconnaisse.» J'écris un billet que je cachète; je le leur remets et
+nous sortons ensemble; à peu de distance du marché Saint-Jean, nous nous
+séparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne
+se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la première, elle
+présente le billet, le sergent le lit: «C'est bien, vous voici toutes
+deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames à
+la préfecture.» Ce commandement était fait en vertu d'un ordre que
+j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la
+goutte, il était ainsi conçu: «Monsieur le chef du poste fera conduire
+sous sûre et bonne escorte, à la préfecture de police, les nommées
+_Sophie Lambert_ et _Lise Domer_, arrêtées par les ordres de M. le
+Préfet.»
+
+Ces dames durent alors faire de singulières réflexions; sans doute
+qu'elles devinèrent que je m'étais lassé d'être leur jouet. Quoi qu'il
+en soit, j'allai les voir le lendemain au dépôt, et leur demandai
+comment elles avaient trouvé le tour.
+
+«Pas mal, répondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas volé; puis
+s'adressant à Lise, aussi c'est ta faute à toi, pourquoi vas-tu chercher
+un homme qui est enfoncé.
+
+--»Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et
+puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu'à le
+bercer.
+
+--»Tout ça est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous
+serons à Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?
+
+--»Six mois au moins.
+
+--»Ce n'est que ça! s'écrièrent-elles ensemble.
+
+--»Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientôt passé,
+un coup qu'on est là. Enfin, mon doux bénin Jésus, à la volonté du
+préfet!»
+
+Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès
+qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de
+nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une
+particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus
+ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put
+jamais prendre sur elle de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de
+dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait
+pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les
+prisons.
+
+Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et
+condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les
+hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas
+plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en
+expédients pour échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle
+faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'œil:
+apercevait-elle une clé sur quelque porte, elle la faisait tourner sans
+bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne
+qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil,
+Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres,
+bijoux, argent, tout passait dans sa _gibecière_, c'était le nom qu'elle
+donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que
+Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des
+excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveillait-il pendant
+qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle courait à son lit, et le
+pressant dans ses bras. «Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc
+que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment,
+ce n'est pas ici le nº 17? je croyais être chez mon amant.»
+
+Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à
+coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode: il fait un
+mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais
+l'employé est entreprenant, il veut profiter de la prétendue méprise;
+si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte,
+peut trahir le but de la visite..., si elle cède, le péril est encore
+plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des
+plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un
+mensonge, elle tourne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet
+d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre
+et six couverts.
+
+Cette créature était une intrépide: deux fois elle donna tête baissée
+dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de
+l'attirer dans le piége: il n'y avait plus de surveillance à laquelle
+elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes.
+Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en
+flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.
+
+Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du
+Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie: elle m'aborde
+avec aisance. «Bonjour, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage que tu
+vas enfoncer quelque ami?
+
+--»Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est que ce n'est pas toi;
+mais où vas-tu toi-même?
+
+--»Je pars pour Corbeil, où je vais voir ma sœur qui doit me placer
+dans une maison. Je suis lasse de manger du _collége_ (de la prison), je
+_rengrâcie_ (je m'amende), veux-tu boire la goutte?
+
+--»Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson chez _Leprêtre_, à six
+sols.
+
+--»Allons, je te laisse faire, mais dépêchons-nous, que je ne manque pas
+la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue
+Dauphine.
+
+--»Impossible, j'ai affaire à _La Chapelle_, je suis déjà en retard,
+tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.»
+
+Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou
+trois paroles, et je lui dis _adieu_.
+
+--«Adieu? Jules, bonne réussite!»
+
+Tandis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours
+me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de là, je la vois filer sur
+le Pont-au-Change, elle marche à grands pas et regarde à chaque instant
+derrière elle; il est certain qu'elle craint d'être suivi, j'en conclus
+qu'il serait à propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame,
+et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne
+pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre
+effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son
+départ n'est qu'une fable imaginée pour me tromper sur le but de son
+apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa
+sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer,
+je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit
+adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous
+devions stationner: bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je
+l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte
+cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle
+enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs
+maisons garnies, mais à son allure, il est aisé de reconnaître que
+l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le
+même quartier..., j'en tire la conséquence naturelle qu'elle a
+manœuvré sans succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est
+pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe,
+elle entre dans l'allée d'une fruitière, et un instant après, elle
+reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle en
+avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller très vîte; elle
+fut bientôt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des
+Mâçons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui
+communique de la rue de la Harpe à la rue des Mâçons; c'est là qu'après
+avoir mis pied à terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive à la
+hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon
+aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si
+grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se
+remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même, «Tu vois, me
+dit-elle, une femme en colère; ma blanchisseuse qui devait m'apporter
+mon linge à la diligence, m'a manqué de parole, je viens de lui retirer,
+et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empêché de
+partir.
+
+--»C'est comme moi, en allant à la Chapelle, j'ai rencontré quelqu'un
+qui m'a dit que mon homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y
+amène.
+
+--»Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais à deux pas porter mon
+panier, et nous mangerons une côtelette.
+
+--»Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?»
+
+Sophie et moi nous restons stupéfaits: des cris aigus s'échappent du
+panier, je lève le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de
+deux à trois mois, dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un
+mort.
+
+«Eh bien! dis-je à Sophie, le poupon est sans doute à toi? Pourrais-tu
+me dire de quel sexe il est?»
+
+--»Allons! me voilà encore enfoncée; je me souviendrai de celle-là; et
+si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai répondre: rien,
+presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du
+linge, j'y regarderai.
+
+--»Et ce parapluie, en est-il?
+
+--»Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me
+mettre à couvert, ça n'a pas empêché; quand la chance y est, on a beau
+faire....»
+
+Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le
+bureau était dans le voisinage. Le parapluie fut gardé comme pièce de
+conviction, quant à l'enfant qu'elle avait enlevé à son insu, on le
+rendit immédiatement à sa mère. La voleuse en eut pour ses cinq ans de
+prison. C'était, je crois, la cinquième ou sixième condamnation qu'elle
+subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne
+serais pas surpris qu'elle fût toujours à Saint-Lazare. Sophie ne voyait
+rien que de très naturel au métier qu'elle faisait, et la répression,
+lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, était pour elle un accident tout comme
+un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de là, elle était en
+quelque sorte sa sphère; Sophie y avait contracté ces goûts plus que
+bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les
+verroux, les occasions de s'abandonner à ses honteuses dépravations
+étaient plus fréquentes; ce n'était pas, comme on le voit, sans motifs
+qu'elle prisait si peu la liberté. Était-elle arrêtée, l'événement lui
+causait bien quelque peine, mais ce n'était qu'une impression passagère,
+et elle se consolait bientôt par la perspective des mœurs qui lui
+plaisaient. C'était un bien étrange caractère que celui de cette femme;
+que l'on en juge: une nommée _Gillion_, avec qui elle vivait dans une
+coupable intimité, est prise en commettant un vol; Sophie, qui
+l'assistait, parvient à s'échapper, elle n'a plus rien à craindre, mais
+ne pouvant supporter d'être séparée de son amie, elle se fait dénoncer,
+et n'est contente qu'au moment où l'on lui lit l'arrêt qui va encore les
+réunir pour deux ans. La plupart des créatures de cette espèce se font
+un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un délit
+qu'elles avaient commis seules, accuser de complicité une camarade, et
+celle-ci, quoique innocente, se faire un mérite de se résigner à la
+condamnation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+ Nos amis les ennemis.--Le bijoutier et le curé.--L'honnête
+ homme.--La cachette et la cassette.--Une bénédiction du ciel et le
+ doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous sommes ruinés.--L'amour du
+ prochain.--Les Cosaques sont innocents.--100,000 francs, 50,000
+ francs, 10,000 francs, ou la récompense au rabais.--Le faux
+ soldat.--L'entorse de commande.--La tonnelière de Livry.--La petite
+ réputation locale.--Je suis juif.--Mon pélerinage avec la
+ religieuse de Dourdans.--Le phénix des femmes.--Ma métamorphose en
+ domestique allemand.--Mon arrestation.--Je suis incarcéré.--Le
+ hâcheur de paille.--Mon entrée en prison.--Les étrangers ont des
+ amis partout.--Le rat d'église.--L'habit viande.--Les boutons de ma
+ redingotte.--Ce qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
+ bataille de Montereau.--J'ai volé mon maître.--Projets
+ d'évasion.--Voyage en Allemagne.--La poule noire.--Confidence au
+ procureur du roi.--Mon extraction.--Ma fuite avec un compagnon
+ d'infortune.--Cent mille écus de diamants.--Le _minimum_.
+
+
+Peu de temps avant la première invasion, M. Sénard, l'un des plus riches
+bijoutiers du Palais-Royal, étant allé voir son ami le curé de Livry, le
+trouva dans ces perplexités que causaient alors généralement l'approche
+de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire à la rapacité
+de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son
+petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût
+avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir
+les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme
+la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait
+livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce
+qu'il y avait de précieux dans sa boutique. Il fut convenu que les
+richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le
+même trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin,
+c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh! pour celui-là,
+on peut avoir en lui toute espèce de confiance: un liard qui ne serait
+pas à lui, il ne le détournerait pas; depuis trente ans, en sa qualité
+de tonnelier, il avait le privilége exclusif de mettre en bouteilles les
+vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguillier,
+sacristain, sommelier, sonneur, _factotum_ de l'église et dévoué à son
+desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il
+avait toutes les qualités d'un excellent serviteur, sans compter la
+discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi
+grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur
+Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec
+beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait
+préserver; six pieds de terre furent jetés sur les espèces du curé,
+auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent
+mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse
+comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au
+diable que depuis la création il n'avait pas été remué. «Ce brave
+Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant les mains, il nous a arrangé
+cela à merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin,
+si vous trouvez celle-là.» Au bout de quelques jours, les armées
+coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz,
+de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les
+couleurs, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces
+hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font
+partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leur paie
+tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la
+superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne
+pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils font
+une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur
+révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes
+qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre
+en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide
+qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus
+de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sûr
+qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la
+cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le
+soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il
+se couchait.
+
+Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans
+l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet. M.
+Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des
+actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le
+repos de ses diamants. Persuadé que ses vœux seraient exaucés, dans
+sa sécurité croissante il commençait à dormir sur l'une et l'autre
+oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus
+mort que vif, accourt chez le curé: «Ah! monsieur, je n'en puis plus.
+
+--»Qu'avez-vous donc, Moiselet?
+
+--»Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le curé, ça m'a porté
+un coup, j'en suis encore saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les
+veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.
+
+--»Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.
+
+--»La cachette.....
+
+--»Miséricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la
+guerre est un terrible fléau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite,
+mes souliers et mon chapeau.
+
+--»Mais, monsieur, vous n'avez pas déjeûné.
+
+--»Oh! il s'agit bien de déjeûner.
+
+--»Vous savez que quand vous sortez à jeun vous avez des
+tiraillements....
+
+--»Mes souliers, te dis-je.
+
+--»Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.
+
+--«Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous
+sommes ruinés.
+
+--«Nous sommes ruinés.... Jésus-Maria! mon doux Sauveur! est-il
+possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.»
+
+Pendant que le curé s'accommodait à la hâte, et qu'impatient par la
+difficulté de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez
+vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le récit de ce
+qu'il avait vu: «En êtes-vous bien sûr? lui dit le curé, peut-être
+n'ont-ils pas tout pris.
+
+--»Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le cœur d'y
+regarder.»
+
+Ils se dirigèrent ensemble vers la vieille grange, où ils reconnurent
+que l'enlèvement était complet. En contemplant l'étendue de son malheur,
+le curé faillit tomber à la renverse, Moiselet de son côté était dans un
+état à faire pitié, le cher homme s'affligeait plus encore que si la
+perte lui eût été personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses
+gémissements. Ceci était l'effet de l'amour du prochain. M. Sénard ne se
+doutait guère qu'à Livry, la désolation était si grande. Quel désespoir
+quand il reçut la nouvelle de l'événement! A Paris, la police est la
+providence des gens qui ont perdu. La première idée de M. Sénard, et la
+plus naturelle, fut que le vol dont il avait à se plaindre était le fait
+des Cosaques; dans cette hypothèse, la police n'y pouvait pas
+grand'chose, mais M. Sénard ne s'avisa-t-il pas de soupçonner que les
+Cosaques étaient innocents; et par un certain lundi que j'étais dans le
+cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et
+vifs, qu'au premier aspect on peut juger intéressés et défiants: c'était
+M. Sénard, il expose assez brièvement sa mésaventure, et finit par une
+conclusion qui n'était pas trop favorable à Moiselet. M. Henry pensa
+comme lui que ce dernier devait être l'auteur de la soustraction, et je
+fus de l'avis de M. Henry. «C'est très bien, observa celui-ci, mais
+notre opinion n'est fondée que sur des conjectures, et si Moiselet ne
+fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.
+
+--»Impossible? s'écria M. Sénard, que vais-je devenir? Mais non, je
+n'aurai pas en vain imploré votre secours, ne savez-vous pas tout, ne
+pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres
+diamants, je donnerais tout à l'heure cent mille francs pour les
+recouvrer.
+
+--»Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses
+précautions, nous ne saurions rien.
+
+--»Ah! monsieur, vous me désespérez, reprit le bijoutier, en pleurant à
+chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille
+écus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin;
+je vous en conjure, ayez pitié de moi.
+
+--»Ayez pitié, cela vous est bien aisé à dire; cependant, si votre homme
+n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par
+quelque agent adroit, peut-être viendrons-nous à bout de lui arracher
+son secret.
+
+--»Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas à
+l'argent; cinquante mille francs seront la récompense du succès.
+
+--»Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?
+
+--»L'affaire est épineuse, répondis-je à M. Henry, mais si je m'en
+chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir à mon honneur.
+
+--»Ah! me dit M. Sénard en me pressant affectueusement la main, vous me
+rendez la vie; n'épargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites
+toutes les dépenses nécessaires pour arriver à un heureux résultat, ma
+bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me coûtera. Comment! vous
+croyez réussir?
+
+--»Oui, monsieur, je le crois.
+
+--»Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs
+pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lâché, je ne m'en
+dédis pas.»
+
+Malgré les rabais successifs de M. Sénard, à mesure que la découverte
+lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce
+qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait
+qu'une plainte eût été portée: M. Sénard ainsi que le curé, se rendirent
+en conséquence à Pontoise, et par suite de leur déclaration, le délit
+ayant été constaté, Moiselet fut arrêté et interrogé. On le prit par
+tous les bouts pour le déterminer à s'avouer coupable, mais il persista
+à se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prévention
+allait s'évanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il était
+possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revêtu de
+l'uniforme militaire et le bras gauche en écharpe, s'introduit avec un
+billet de logement chez la femme de Moiselet; il est censé sortir de
+l'hôpital et ne devoir faire à Livry qu'un séjour de quarante-huit
+heures, mais, peu d'instants après son arrivée, il fait une chute, et
+une entorse de commande vient tout à coup le mettre hors d'état de
+continuer sa route. Dès lors, il lui devient indispensable de s'arrêter,
+et le maire décide qu'il sera l'hôte de la tonnelière jusqu'à nouvel
+ordre.
+
+Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses réjouies à qui il ne
+déplaît pas de vivre sous le même toit qu'un conscrit blessé; elle prend
+assez gaîment son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat près
+d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et
+comme elle n'a pas atteint sa trente-sixième année, elle est encore dans
+l'âge où une femme ne dédaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout,
+les mauvaises langues reprochent à madame Moiselet de n'aimer pas le vin
+bu, c'est sa petite réputation locale! Le prétendu soldat ne manque pas
+de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord
+il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grâces de
+sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il défait
+les courroies d'une ceinture passablement garnie.
+
+La tonnelière est charmée de tant de prévenances; le soldat sait
+écrire, il devient son secrétaire, mais les lettres qu'elle adresse à
+son cher époux sont de nature à ne pas le compromettre; pas la moindre
+expression à double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec
+l'innocence. Le secrétaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le
+compte du détenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de
+cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame
+est trop renardée pour être dupe de ce langage; constamment sur le
+qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans
+ses démarches. Enfin, après une expérience de quelques jours, il m'est
+démontré que mon agent, malgré son habileté, ne retirera aucun fruit de
+sa mission. Je me propose alors de manœuvrer en personne, et déguisé
+en marchand colporteur, je me mets à parcourir les environs de Livry.
+J'étais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie,
+etc., etc., et j'acceptais en échange, de l'or, de l'argent, des
+pierreries, enfin tout ce qui m'était offert. Une ancienne voleuse, qui
+connaissait les localités, m'accompagnait dans ma tournée, c'était la
+veuve d'un fameux voleur, _Germain Boudier_, dit le _père Latuile_, qui,
+après avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir à
+Sainte-Pélagie: elle-même avait été retenue seize ans dans les prisons
+de Dourdans, où les apparences de modestie et de dévotion qu'elle
+affichait l'avaient fait surnommer _la Religieuse_. Personne n'était
+plus habile à moucharder les femmes, ou à les tenter par l'appât des
+colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au
+suprême degré. Je me flattais que madame Moiselet, séduite par son
+éloquence et par nos marchandises, se laisserait aller à mettre en
+dehors les écus du curé, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire
+même le calice ou la patène, dans le cas où le troc serait de son goût;
+mon calcul fut mis en défaut, la tonnelière n'était pas pressée de
+jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet était
+le Phénix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune
+épreuve à laquelle elle ne résistât, convaincu que je perdrais mon temps
+à faire sur elle un nouvel essai de mes stratagèmes, je songeai à ne
+plus expérimenter que sur son mari. Bientôt, le juif colporteur fut
+métamorphosé en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je
+commençai à rôder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me
+faire arrêter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les éviter,
+si bien qu'à la première rencontre, ils supposèrent que je ne les
+cherchais pas, et me sommèrent de leur exhiber mes papiers. On se doute
+bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnèrent de marcher avec
+eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au
+baragouin par lequel je répondais à ses questions, désira connaître le
+fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut
+immédiatement faite en sa présence. Elles contenaient passablement
+d'argent et quelques objets dont on devait s'étonner que je fusse
+possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument
+savoir d'où proviennent les objets et l'argent, je l'envoie paître en
+proférant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionnés, et lui,
+pour m'apprendre à être plus poli une autre fois m'envoie en prison.
+
+Me voici sous les verroux; au moment de mon arrivée, les prisonniers
+étaient en récréation dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et
+me présente en ces termes: «Je vous amène un hacheur de paille, tâchez
+de le comprendre, si vous pouvez.» Aussitôt on s'empresse autour de
+moi, et je suis accueilli par une salve de _Landsman_ et de _Meiner_ à
+n'en plus finir. Pendant cette réception, je cherchais des yeux le
+tonnelier de Livry, il me parut que ce devait être une sorte de paysan
+demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'étaient
+adressés, avait prononcé le _Landsman_ de ce ton doucereux, que
+contractent presque toujours les rats d'église qui ont l'habitude de
+vivre des miettes de l'autel. Celui-là n'était pas trop gras, tant s'en
+fallait, mais on voyait que c'était sa constitution, et à part sa
+maigreur, il était resplendissant de santé: il avait le cerveau étroit,
+de petits yeux bruns à fleur de tête, une bouche énorme, et bien qu'en
+détaillant ses traits, on pût en remarquer quelques-uns de fort mauvais
+augure, de l'ensemble résultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir
+à un diable les portes du paradis; ajoutez, pour compléter le portrait,
+que dans son costume le personnage était au moins en arrière de quatre
+ou cinq générations, circonstance qui, dans un pays ou les Gérontes sont
+en possession de faire les réputations de probité, établit toujours une
+présomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais
+que Moiselet devait être au fait de ce raffinement du coquin, qui, pour
+se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des
+vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres
+signes plus caractéristiques, une paire de lunettes campées sur un nez
+superbe, de larges boutons attachés sur un habit noisette de nuance
+claire et de forme carrée, une culotte courte, un chapeau à trois cornes
+vieux style, et des bas chinés auraient eu le privilége d'attirer mon
+attention. La mise et la figure se trouvant réunies, j'avais bien des
+motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. «Mossiè,
+Mossiè,» dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait
+avoir reconnu Moiselet. «Écoute Mossiè _hapit fiante_» (ignorant son
+nom, je le désignais ainsi parce que son habit était presque couleur de
+chair). «Sacreminte, tertaiffle, langue à moi pas tourne: goute
+françons, moi misérâple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt,
+schwardz vind.» J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me
+comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui
+parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte étaient des
+pièces de vingt francs, j'en donne une à mon homme, il demande qu'on
+nous apporte du vin, et bientôt après j'entends un porte-clefs, crier:
+«_Père Moiselet, je vous en ai monté deux bouteilles._» _L'habit viande_
+est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons à
+boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne
+procédions que par couple. Moiselet, en sa qualité de chantre, de
+tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que
+bavard, il entonne à faire plaisir, et ne décesse pas de parler en
+baragouinant comme moi: «_Moi, aimer beaucoup les Hâllemâgne, me
+disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique._» Et le geolier
+étant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi à
+côté du sien.
+
+«Pour vous contente kinserlique?
+
+--»Moi contente tu te même.
+
+--»Pour vous beaucoup trinque.
+
+--»Moi trinque tuchur.
+
+--»Toujours trinque! ah bonne camarade;» et il fait encore venir du vin.
+
+La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce
+régime, je feins de me trouver étourdi. Moiselet, pour me remettre, me
+fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres
+d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel
+ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire...
+L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le
+croit. Cependant je le vis très distinctement, à plusieurs reprises,
+remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain
+à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il
+me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce
+qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent
+compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvais plus me quitter;
+j'achevai avec lui la pièce de vingt francs, et j'en entamai une de
+quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à
+sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. «Pour vous bouton,
+encore? me dit-il, avec un ton d'anxiété des plus comiques.» Je lui
+montre une nouvelle pièce. «Ah! vous encore gros bouton, s'écrie-t-il en
+sautant de joie.»
+
+Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force
+de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle ma
+langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos
+peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire; celle que
+je lui fabriquai était appropriée au genre de confiance que je
+souhaitais lui inspirer. «Pour moi venir France avec maître à moi, moi
+l'y être tomestique. Maître à moi, maréchal Autriche, Autriche peaucoup
+l'or en son famile; maître à moi l'y être michante, michante encore plis
+que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne;
+maître à moi, emporté mon personne avec régiment en Montreau.....
+Montreau...., ô Jésus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte
+capout maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, poum, poum, Prisse,
+Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine,
+chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à moi dans le hâfre-sac,
+sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserâple; moi quitte maître, moi
+tu de suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui
+prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi
+appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où lé
+harpre i tuche lé harpre, moi affre créssé, et mettre hâfre-sac pas
+fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hâfre-sac, et moi riche;
+maîtresse à moi riche, père à moi riche, tu le monte riche.» Bien que la
+narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit
+sans se méprendre sur le fait: il vit très bien que pendant la bataille
+de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et
+que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna
+pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son
+affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en
+moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès
+lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient
+passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en
+donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui
+vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda
+s'il y avait du bon vin dans le pays.
+
+«Ia, ia, lui répondis-je, pon fin et charmante mamesselle.
+
+--»Charmante mamesselle aussi?
+
+--»Ia, ia.
+
+--»Landsman, vous contente, moi partir avec vous?
+
+--»Ia, ia, fréli, ia, moi bien contente.
+
+--»Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille
+femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq
+ans), et dans pays à vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince
+ans.
+
+--»Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou
+être eine petite friponne.»
+
+Moiselet revint plus d'une fois à son projet d'émigration; il y songeait
+très sérieusement, mais pour émigrer, il fallait être libre, et l'on ne
+se pressait pas de nous donner la clé des champs. Je lui suggérai la
+pensée de s'évader avec moi à la première occasion; et quand il m'eut
+promis que nous ne nous quitterions plus, pas même pour dire tout bas un
+dernier adieu à madame son épouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas
+à tomber dans mes filets. Cette certitude résultait d'un raisonnement
+fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne
+voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et,
+comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une
+petite Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le père Moiselet a trouvé la
+poule noire; ici il est dépourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas
+ici; mais où est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que
+nous sommes désormais inséparables.
+
+Dès que mon commensal eut fait toutes ses réflexions, et que, la tête
+pleine de ses châteaux en Allemagne, il fut bien décidé à s'expatrier,
+j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant
+reconnaître comme agent supérieur de la police de sûreté, je le priai
+d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour être conduit à
+Livry, et moi à Paris.
+
+L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous
+l'annoncer la veille de son exécution, et j'eus encore toute la nuit
+devant moi pour fortifier Moiselet dans ses résolutions; il y persistait
+plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que
+je lui fis de nous échapper la plutôt possible des mains de notre
+escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit
+pas. Au jour, je lui donnait à entendre que je pensais qu'il était un
+voleur aussi: «Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim
+Françous, toi pas parlir, toi spispouf tute même.» Il ne répondit pas,
+mais quand, avec mes doigts crispés à la normande, il me vit faire le
+geste de prendre, il ne put s'empêcher de sourire avec cette expression
+pudibonde du _Oui_ que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la
+vergogne; vergogne de dévot, s'entend.
+
+Enfin vient le moment tant désiré d'une extraction, qui va nous mettre à
+même d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet
+est prêt; pour lui donner du courage, je n'ai pas négligé de le pousser
+au vin et à l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'après avoir reçu
+tous ses sacrements.
+
+Nous ne sommes attachés qu'avec une corde très mince; chemin faisant, il
+me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute
+guères que ce sera rompre le charme qui l'a préservé jusqu'alors. Plus
+nous allons, plus il me témoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut;
+à chaque minute, il me réitère la prière de ne pas l'abandonner, et moi
+de répondre: «_Ia, Françous, ia moi pas lâchir vous._» Enfin, nous
+touchons à l'instant décisif; la corde est rompue, je franchis le fossé
+qui nous sépare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouvé ses jambes de
+quinze ans, s'élance après moi; un des gendarmes met pied à terre pour
+nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des
+bottes à l'écuyère et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour
+nous joindre, nous disparaissons dans le fourré, et bientôt nous sommes
+hors d'atteinte.
+
+Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. Là,
+Moiselet s'arrête, et après avoir promené ses regards autour de lui, il
+se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger
+son bras dans une touffe des plus épaisses, d'où il ramène une bèche; il
+se relève brusquement, fait quelques pas sans proférer un seul mot, et
+quand nous sommes près d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs
+branches cassées, il ôte avec prestesse son chapeau et son habit, et se
+met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand cœur qu'il
+fallait bien que la besogne avançât. Tout à coup il se renverse, et en
+s'échappant de sa poitrine, le ah prolongé de la satisfaction m'apprend
+que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su découvrir
+un trésor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se
+remet promptement; encore quelques coups de bêche, la chère boîte est à
+nu, il s'en empare. Je me saisis en même temps de l'instrument
+explorateur, et changeant subitement de langage, je déclare en très bon
+français, à l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. «Pas de
+résistance, lui dis-je, ou je vous brise la tête.» A cette menace, il
+crut rêver, mais lorsqu'il se sentit appréhender par cette main de fer
+qui a dompté les plus vigoureux scélérats, il dut être convaincu que ce
+n'était pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais
+juré de ne pas le lâcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour
+arriver au poste de la brigade de gendarmerie où je le déposai, il
+s'écria à plusieurs reprises: «Je suis perdu; qui aurait jamais dit ça?
+il avait l'air si bonasse!» Traduit aux assises de Versailles, Moiselet
+fut condamné à six mois de réclusion.
+
+M. Sénard fut au comble de la joie d'avoir retrouvé ses cent mille écus
+de diamants. Fidèle à son système de rabais, il réduisit de moitié la
+récompense, encore eut-on de la peine à lui arracher les cinq mille
+francs, sur lesquels j'avais été obligé d'en dépenser plus de deux
+mille; je vis le moment où j'en aurais été pour les frais.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+ Les glaces enlevées.--Un beau jeune homme.--Mes quatre états.--La
+ fringale.--Le connaisseur.--Le Turc qui a vendu ses
+ odalisques.--Point de complices.--Le général
+ Bouchu.--L'inconvénient des bons vins.--Le petit saint Jean.--Le
+ premier dormeur de France.--Le grand uniforme et les billets de
+ banque.--La crédulité d'un recéleur.--Vingt-cinq mille francs de
+ flambés.--L'officieux.--Capture de vingt-deux voleurs.--L'adorable
+ cavalier.--Le parent de tout le monde.--Ce que c'est d'être
+ lancé.--Les Lovelaces de carcan.--L'aumônier du régiment.--Surprise
+ au café Hardi.--L'Anacréon des galères.--Encore une petite
+ chanson.--Je vais à l'affût aux Tuileries.--Un grand seigneur.--Le
+ directeur de la police du château.--Révélations au sujet de
+ l'assassinat du duc de Berry.--Le géant des voleurs.--Paraître et
+ disparaître.--Une scène par madame de Genlis.--Je suis
+ accoucheur.--Les synonymes.--La mère et l'enfant se portent
+ bien.--Une formalité.--Le baptême.--Il n'y a pas de dragées.--Ma
+ commère à Saint-Lazarre.--Un pendu.--L'allée des voleurs.--Les
+ médecins dangereux.--Craignez les bénéfices.--Je revois d'anciens
+ amis.--Un dîner au Capucin.--J'enfonce les Bohémiens.--Un tour chez
+ la duchesse.--On retrouve les objets.--Deux montagnes ne se
+ rencontrent pas.--La bossue moraliste.--La foire de
+ Versailles.--Les insomnies d'une marchande de nouveautés.--Les
+ ampoules et la chasse aux punaises.--Amour et tyrannie.--Le
+ grillage et les rideaux verts.--Scènes de jalousie.--Je m'éclipse.
+
+
+Peu de temps après la difficile exploration qui fut si fatale au
+tonnelier, je fus chargé de rechercher les auteurs d'un vol de nuit,
+commis, à l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du
+prince de Condé, au palais Bourbon. Des glaces d'un très grand volume en
+avaient disparu, et leur enlèvement s'était effectué avec tant de
+précaution, que le sommeil de deux cerbères, qui suppléaient à la
+vigilance du concierge, n'en avait pas été troublé un instant. Les
+parquets dans lesquels ces glaces étaient enchassées n'ayant point été
+endommagés, je fus d'abord porté à croire qu'elles en avaient été
+extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais à Paris, ces
+ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui
+je pusse, avec quelque probabilité, faire planer mes soupçons. Cependant
+j'avais à cœur de découvrir les coupables, et pour y parvenir, je me
+mis en quête de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture,
+établi près du quinconce des invalides, me fournit la première
+indication propre à me guider: vers trois heures du matin, il avait vu
+près de sa porte, plusieurs glaces gardées par un jeune homme qui
+prétendait avoir été obligé de les entreposer dans cet endroit, en
+attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'était rompu.
+Deux heures après, le jeune homme ayant ramené deux commissionnaires,
+leur avait fait enlever les glaces, et s'était dirigé avec eux du côté
+de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il
+signalait pouvait être âgé d'environ vingt-trois ans, et n'avait guères
+que cinq pieds un pouce; il était vêtu d'une redingotte de drap
+gris-foncé, et avait une assez jolie figure. Ces données ne me furent
+pas immédiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement à
+trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transporté
+des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, où il les avait
+déposées dans le petit hôtel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces
+ne fussent pas celles qui avaient été volées; et puis, en supposant que
+ce fussent elles, qui me répondait qu'elles n'avaient pas changé de
+domicile et de propriétaire? On m'avait désigné la personne qui les
+avaient reçues; je résolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui
+inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que
+je résolus de m'offrir à ses regards. La veste d'indienne et le bonnet
+de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et après
+m'être bien pénétré de l'esprit de mon rôle, je me rends au petit hôtel
+de Caraman, où je monte au premier. La porte est fermée; je frappe, on
+m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui
+m'amène. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'informé qu'il avait
+besoin d'un cuisinier, je prenais la liberté de venir lui offrir mes
+services. «Mon Dieu! mon ami, me répondit-il, vous êtes probablement
+dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme
+il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il
+vous faut aller.»
+
+Tous les Ganimèdes n'ont pas été ravis dans l'Olympe: le beau garçon qui
+me parlait affectait des manières, des gestes, un langage qui, joints à
+sa mise, me montrèrent tout d'un coup à qui j'avais affaire. Je pris
+aussitôt le ton d'un initié aux mystères des _ultra-philanthropes_, et
+après quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai
+combien j'étais fâché qu'il n'eût pas besoin de moi: «Ah! monsieur, lui
+dis-je, je préférerais rester avec vous, lors même que vous ne me
+donneriez que la moitié de ce que je puis gagner ailleurs; si vous
+saviez combien je suis malheureux; voilà six mois que je suis sans
+place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a
+bientôt trente-six heures que je n'ai rien pris?
+
+--«Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous êtes
+encore à jeun! allons, allons, vous dînerez ici.»
+
+J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de
+faire toutes les apparences d'une vérité: un pain de deux livres, une
+moitié de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit,
+ne séjournèrent pas long-temps sur la table; une fois rassasié, je me
+mis à l'entretenir de ma fâcheuse position. «Voyez, monsieur, lui
+dis-je, s'il est possible d'être plus à plaindre; je sais quatre
+métiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur,
+chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus
+avancé. Mon premier état était tapissier-miroitier.
+
+--«Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!»
+
+Et sans lui laisser le temps de réfléchir à l'imprudence de cette espèce
+d'exclamation: «Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui
+de mes quatre métiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si
+mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.
+
+--«Tenez, mon ami, me dit le charmant jeune homme, en me présentant un
+petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne
+sauriez croire combien vous m'intéressez, je veux vous donner de
+l'ouvrage pour quelques jours.
+
+--»Ah! monsieur, vous êtes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel
+genre, s'il vous plaît, vous conviendrait-il de m'occuper?
+
+--»Dans l'état de miroitier.
+
+--»Si vous avez des glaces à arranger, trumeau, Psyché, bonheur du jour,
+joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu'à me les confier, je vous
+ferai, comme on dit, voir un plat de mon métier.
+
+--»J'ai des glaces de toute beauté; elles étaient à ma campagne, d'où je
+les ai fait revenir, de peur qu'il ne prît à messieurs les Cosaques la
+fantaisie de les briser.
+
+--»Vous avez très bien fait; mais pourrait-on les voir?
+
+--»Oui, mon ami.»
+
+Il me fait passer dans un cabinet, et à la première vue, je reconnais
+les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beauté, sur leur
+dimension, et après les avoir examinées avec la minutieuse attention
+d'un homme qui s'y entend, je fais l'éloge de l'ouvrier qui les a
+démontées sans en avoir endommagé le tain.
+
+«L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu
+que personne y touchât, pas même pour les charger sur la voiture.
+
+--»Ah! monsieur, je suis fâché de vous donner un démenti, mais ce que
+vous me dites est impossible, il faudrait être du métier pour
+entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en
+viendrait-il pas à bout seul.» Malgré l'observation, il persista à
+soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'eût servi à rien
+de le contrarier, je n'insistai pas.
+
+Un démenti était une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne
+me parla pas avec moins d'aménité, et après m'avoir à peu près donné ses
+instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me
+mettre au travail le plutôt possible. «N'oubliez-pas, d'apporter votre
+diamant, je veux que vous me débarrassiez de ces ceintres qui ne sont
+plus de mode.»
+
+Il n'avait plus rien à me dire, et je n'avais plus rien à apprendre: je
+le quittai et allai rejoindre deux de mes agents, à qui je donnai le
+signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas
+où il sortirait. Un mandat était nécessaire pour opérer l'arrestation,
+je me le procurai, et bientôt après, ayant changé de costume, je revins,
+assisté du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de
+glaces, qui ne m'attendait pas sitôt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne
+fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus
+attentivement, il me dit: «Je crois vous reconnaître: n'êtes-vous pas
+cuisinier?
+
+--«Oui, monsieur, lui répondis-je; je suis cuisinier, tailleur,
+chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir.» Mon
+sang-froid le déconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de
+prononcer un seul mot.
+
+Ce monsieur se nommait Alexandre _Paruitte_, outre les glaces et deux
+Chimères en bronze doré qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva
+chez lui quantité d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui
+m'avaient accompagné dans cette expédition se chargèrent de conduire
+Paruitte au dépôt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le
+laisser échapper. Ce ne fut que dix jours après que je parvins à le
+rejoindre à la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud;
+je l'arrêtai au moment où il montait dans le carrosse d'un Turc qui
+vraisemblablement avait vendu ses odalisques.
+
+Je suis encore à m'expliquer comment, malgré des obstacles que les plus
+experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu
+effectuer le vol qui lui a procuré deux fois l'occasion de me voir.
+Cependant il paraît constant qu'il n'avait point de complices, puisque,
+dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a été condamné
+aux fers, aucun indice, même des plus légers, n'a pu faire supposer la
+participation de qui que ce soit.
+
+A peu-près à l'époque où Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon,
+des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numéro 17,
+dans l'hôtel de Valois, où ils dévalisèrent M. le maréchal-de-camp
+Bouchu. On évaluait à une trentaine de mille francs les effets dont ils
+s'étaient emparés. Tout leur avait été bon, depuis le modeste mouchoir
+de coton jusqu'aux torsades étoilées du général; ces messieurs, habitués
+à ne rien laisser traîner, avaient même emporté le linge destiné à la
+blanchisseuse. Ce système, qui consiste à ne pas vouloir faire grâce
+d'une loque à la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour
+les voleurs, car son application nécessite des recherches et entraîne
+des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion,
+ils avaient opéré en toute sûreté; la présence du général dans son
+appartement leur avait été une garantie qu'ils ne serait pas troublés
+dans leur entreprise, et ils avaient vidé les armoires et les malles
+avec la même sécurité qu'un greffier qui procède à un inventaire après
+décès. Comment, va-t-on me dire, le général était présent? Hélas! oui;
+mais quand on prend sa part d'un excellent dîner, qu'on ne se doute
+guère de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans
+prévision surtout, on passe gaîment du Beaune au Chambertin, du
+Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romanée; puis, après
+avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'échelle
+des renommées, on se rabat en Champagne sur le pétillant _Aï_, et trop
+heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux
+pélerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son
+logis! Le général, à la suite d'un banquet de ce genre, s'était maintenu
+dans la plénitude de sa raison, je me plais du moins à le croire, mais
+il était rentré chez lui accablé de sommeil, et comme, dans cette
+situation, on est plus pressé de gagner son lit que de fermer une
+fenêtre, il avait laissé la sienne ouverte pour la commodité des allants
+et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormît, il n'avait pas
+fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agréables songes, mais ce
+qui demeura constant pour moi, à la lecture de la plainte qu'il avait
+déposée, c'est qu'il s'était réveillé comme un petit saint Jean.
+
+Quels individus l'avaient dépouillé de la sorte? Il n'était pas aisé de
+les découvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux,
+avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du _toupet_,
+puisque après avoir rempli certaines fonctions dans la cheminée de la
+chambre où reposait le général, abominables profanateurs, ils avaient
+poussé l'irrévérence jusqu'à se servir de ses brevets, de manière à
+prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.
+
+J'étais bien curieux de connaître les insolents à qui devait être imputé
+un vol accompagné de circonstances si aggravantes. A défaut d'indices
+d'après lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai
+aller à cette inspiration qui m'a si rarement trompé. Il me vint tout à
+coup à l'idée que les voleurs qui s'étaient introduits chez le général
+pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nommé Perrin,
+ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signalé comme un des
+recéleurs les plus intrépides. Je commençai par faire surveiller les
+approches du domicile de Perrin, qui était établi rue de la Sonnerie,
+numéro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu
+aucun résultat, je restai persuadé que, pour atteindre le but que je
+m'étais proposé, il était nécessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais
+pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'étais, mais je fis la
+leçon à l'un de mes agents qui ne devait pas lui être suspect. Celui-ci
+va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient à parler des
+affaires: «Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.
+
+--»Comment les voulez-vous donc, répartit l'agent? je crois que ceux qui
+ont été chez ce général, dans l'hôtel de Valois, n'ont pas à se
+plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait
+caché pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.»
+
+Perrin, était pourvu d'une telle dose de cupidité et d'avarice, que s'il
+était possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui révélait une richesse
+sur laquelle il ne comptait pas, devait nécessairement faire sur lui une
+impression de joie qu'il ne serait pas le maître de dissimuler; si
+l'habit lui avait passé par les mains, et que déjà il en eût disposé,
+c'était une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prévu
+l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillèrent pas tout à coup, le
+sourire ne vint pas se placer sur ses lèvres, mais en un instant son
+visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforçait-il de déguiser
+son trouble, le sentiment de la perte se prononçait chez lui avec tant
+de violence qu'il se mit à frapper du pied et à s'arracher les cheveux:
+«Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ces choses-là ne sont faites que
+pour moi, faut-il que je sois malheureux!
+
+--»Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez acheté....?
+
+--»Eh! oui, je l'ai acheté, ça se demande-t-il? mais je l'ai revendu.
+
+--»Vous savez à qui?
+
+--»Sûrement je sais à qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il
+brûle les broderies.
+
+--»Allons, ne vous désespérez pas, il y a peut-être du remède, si le
+fondeur est un honnête homme....»
+
+Perrin, faisant un saut: «Vingt-cinq mille francs de flambés! vingt-cinq
+mille francs! ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais
+pourquoi aussi me suis-je tant pressé? Si je m'en croyais, je me
+ficherais des coups.
+
+--»Eh bien, moi, si j'étais à votre place, je tâcherais tout simplement
+de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset....
+Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui
+dirai qu'ayant trouvé le placement des broderies pour des costumes de
+théâtre, vous désirez les racheter. Je lui offrirai un bénéfice, et
+probablement il ne fera aucune difficulté de me les remettre.»
+
+Perrin, jugeant l'expédient admirable, accepta la proposition avec
+enthousiasme, et l'agent, pressé de lui rendre service, accourut pour me
+donner avis de ce qui s'était passé. Aussitôt, muni des mandats de
+perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies étaient
+intactes, je les remis à l'agent pour les reporter à Perrin, et au
+moment où ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le
+premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le
+commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic
+illicite auquel il se livrait: une foule d'objets volés fut reconnue
+dans ses magasins. Ce recéleur, conduit au dépôt, fut immédiatement
+interrogé, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont
+il n'y eut pas moyen de tirer parti.
+
+Après sa translation à la Force, j'allai le voir pour le solliciter de
+faire des révélations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et
+des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui
+il achetait habituellement. Néanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida à
+former des soupçons plausibles, et à rattacher mes soupçons à des
+réalités. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects,
+et sur sa désignation, tous ceux qui étaient coupables furent mis en
+jugement. Vingt-deux furent condamnés aux fers; parmi les contumaces
+était un des auteurs du vol commis au préjudice du général Bouchu.
+Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilité des
+renseignements qu'il avait fournis, on ne prononça contre lui que le
+_minimum_ de la peine.
+
+Peu de temps après, deux autres recéleurs, les frères _Perrot_, dans
+l'espoir de disposer les juges à l'indulgence, imitèrent la conduite de
+Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en déterminant
+plusieurs détenus à signaler leurs complices. Ce fut d'après leurs
+révélations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux,
+les nommés _Valentin_ et _Rigaudi_ dit _Grindesi_.
+
+Jamais peut-être à Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces
+individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier
+d'industrie, que dans l'année de la première restauration. L'un des plus
+adroits et des plus entreprenants était le nommé _Winter_ de
+Sarre-Louis.
+
+Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'était un de ces beaux bruns,
+dont certaines femmes aiment les sourcils arqués, les longs cils, le nez
+proéminent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille
+élancée et l'aspect dégagé qui ne messied pas du tout à un officier de
+cavalerie légère; aussi donnait-il la préférence au costume militaire,
+qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne.
+Aujourd'hui il était en hussard, demain en lancier, d'autres fois il
+paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il était chef
+d'escadron, commandant d'état-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne
+sortait pas des grades supérieurs, et pour s'attirer encore plus de
+considération, il ne manquait pas de se donner une parenté
+recommandable: il fut tour à tour le fils du vaillant Lasalle, celui du
+brave Winter, colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale; le
+neveu du général compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp;
+enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntât, ni de famille illustre
+à laquelle il ne se vantât d'appartenir. Né de parents aisés, Winter
+avait reçu une éducation assez brillante pour être à la hauteur de
+toutes ces métamorphoses, l'élégance de ses formes et une tournure des
+plus distinguées complétaient l'illusion.
+
+Peu d'hommes avaient mieux débuté que Winter: jeté de bonne heure dans
+la carrière des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu
+officier, il ne tarda pas à perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le
+punir de son inconduite, l'envoyèrent à l'île de Rhé, dans un des
+bataillons coloniaux. Là il se comporta quelque temps de manière à faire
+croire qu'il s'était corrigé. Mais on ne lui eut pas plutôt accordé un
+grade, que s'étant permis de nouvelles incartades, il se vit obligé de
+déserter pour se soustraire au châtiment. Il vint alors à Paris où ses
+exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientôt le
+triste honneur d'être signalé à la police comme l'un des plus habiles
+dans ce double métier.
+
+Winter, qui était ce qu'on appelle lancé, fit une foule de dupes dans
+les classes les plus élevées de la société; il fréquentait des princes,
+des ducs, des fils d'anciens sénateurs; et c'était sur eux ou sur les
+dames de leurs sociétés clandestines qu'il faisait l'expérience de ses
+funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent,
+ne l'étaient jamais assez pour ne pas céder à l'envie de se faire
+dépouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police était à la
+recherche de ce séduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse
+d'habits et de logements, lui échappait toujours au moment où elle se
+flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonné de me mettre en chasse
+afin de tenter sa capture.
+
+Winter était un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une
+femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en
+trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait disposée à
+me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus
+avoir rencontré cette auxiliaire bénévole; mais comme par fois ces
+sortes d'Arianes, tout abandonnées qu'elles sont, répugnent à immoler un
+perfide, je résolus de n'aborder celle-ci qu'avec précaution. Avant de
+rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien
+de manifester des intentions hostiles à l'égard de Winter, et pour ne
+pas effaroucher ce reste d'intérêt, qui, en dépit des procédés indignes,
+subsiste toujours dans un cœur sensible, ce fut en qualité d'aumônier
+du régiment qu'il était censé commander, que je m'introduisis près de la
+ci-devant maîtresse du prétendu colonel. Mon costume, mon langage, la
+manière dont je m'étais grimé, étant en parfaite harmonie avec le rôle
+que je devais jouer, j'obtins d'emblée la confiance de la belle
+délaissée, qui me donna à son insu tous les renseignements dont j'avais
+besoin. Elle me fit connaître sa rivale préférée, qui déjà fort
+maltraitée par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne
+pouvait s'empêcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.
+
+Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour être bien vu
+d'elle, je m'annonçai comme un ami de la famille de son amant; les
+parents de ce jeune étourdi m'avaient chargé d'acquitter ses dettes, et
+si elle consentait à me ménager une entrevue avec lui, elle pouvait
+compter qu'elle serait satisfaite la première. Madame *** n'était pas
+fâchée de trouver cette occasion de réparer les brèches faites à son
+petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que
+le soir même, elle devait dîner avec son amant sur le boulevard du
+Temple, à _la Galiote_. Dès quatre heures, j'allai, déguisé en
+commissionnaire, me poster près de la porte du restaurant; et il y avait
+environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin
+un colonel de hussards, c'était Winter, suivi de deux domestiques; je
+m'approche, et m'offre à garder les chevaux; on accepte, Winter met pied
+à terre, il ne peut m'échapper, mais ses yeux ayant rencontré les miens,
+d'un saut il s'élance sur son coursier, pique des deux et disparaît.
+
+J'avais cru le tenir, mon désappointement fut grand. Toutefois je ne
+désespérais pas de l'appréhender. A quelque temps de là, je fus informé
+qu'il devait se rendre au café Hardi, sur le boulevard des Italiens: je
+l'y devançai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout
+avait été si bien disposé, qu'il n'eut plus qu'à monter dans un fiacre,
+dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il
+voulut soutenir qu'il n'était pas Winter, mais malgré les insignes du
+grade qu'il s'était conféré, et la longue brochette de décorations
+fixées sur sa poitrine, il fut bien et dûment constaté qu'il était
+l'individu désigné dans le mandat dont j'étais porteur.
+
+Winter fut condamné à huit ans de réclusion; il serait aujourd'hui
+libéré, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa détention à
+Bicêtre, lui ayant valu un supplément de huit ans de galères, à
+l'expiration de la première peine, il fut envoyé au bagne, où il est
+encore. Il partit en déterminé. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit;
+il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue
+parmi les forçats, qui le regardent comme leur Anacréon. Voici l'une de
+celles qu'on lui attribue.
+
+
+AIR: de l'_Heureux pilote_.
+
+ Travaillant d'ordinaire,
+ La _sorgue_ dans _Pantin_,[84]
+ Dans mainte et mainte affaire
+ Faisant très bon _choppin_.[85]
+ Ma gente _cambriote_,[86]
+ _rendoublée_ de _camelotte_,[87]
+ De la _dalle_ au _flaquet_;[88]
+ Je vivais sans disgrâce,
+ Sans _regoût_ ni morace,[89]
+ Sans _taff_ et sans regret.[90]
+
+ J'ai fait par _comblance_[91]
+ _Gironde larguecapé_,[92]
+ _Soiffant picton sans lance_,[93]
+ _Pivois non maquillé_,[94]
+ _Tirants, passe à la rousse_,[95]
+ _Attaches de gratousse_,[96]
+ _Combriot galuché_.[97]
+ Cheminant en bon drille,
+ Un jour à la Courtille,
+ J'm'en étais _enganté_.[98]
+
+ En faisant nos gambades,
+ un grand _messière franc_[99]
+ Voulant faire parade,
+ Serre un _bogue d'orient_.[100]
+ Après la _gambriade_,[101]
+ _Le filant sus l'estrade_,[102]
+ _D'esbrouf je l'estourbis_,[103]
+ _J'enflaque sa limace_,[104]
+ Son _bogue_, ses _frusques_, ses _passes_,[105]
+ J'm'en fus au _fouraillis_.[106]
+
+ Par contretemps, ma _largue_,
+ Voulant se piquer d'honneur,
+ Craignant que je la nargue,
+ Moi qui n'suis pas _taffeur_,[107]
+ Pour gonfler ses _valades_,
+ _Encasque dans un rade_,[108]
+ _Sert des sigues_ à foison;[109]
+ On la _crible à la grive_,[110]
+ Je _m'la donne_ et m'esquive,[111]
+ Elle est _pommée maron_.[112]
+
+ Le _quart d'œil_ lui _jabotte_[113]
+ _Mange sur tes nonneurs_,[114]
+ Lui tire une carotte,
+ Lui _montant la couleur_.[115]
+ L'on vient, on me _ligotte_,[116]
+ Adieu ma _cambriote_,
+ Mon _beau pieu_, mes _dardants_.[117]
+ Je monte à la _cigogne_,[118]
+ On me _gerbe à la grotte_[119]
+ Au _tap_ et pour douze ans.[120]
+
+ Ma largue n'sera plus gironde,
+ Je serai _vioc_ aussi;[121]
+ Faudra, pour plaire au monde,
+ Clinquant, _frusque_, _maquis_.[122]
+ Tout passe dans la _tigne_,[123]
+ Et quoiqu'on en _jaspine_,[124]
+ C'est in f.... _flanchet_.[125]
+ Douz, _longes de tirade_,[126]
+ Pour une _rigolade_,[127]
+ Pour un moment d'attrait.
+
+Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup des confrères dans Paris:
+les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on rencontrait le plus de
+ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération,
+en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux
+de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château
+était alors moins une résidence royale qu'une forêt infestée de
+brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de
+toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes
+de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les
+jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous
+tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur
+de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de
+surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur
+passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus
+assez heureux pour en réintégrer quelques-uns dans les bagnes.
+
+Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affut sur la
+place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du _pavillon de Flore_, un
+personnage dont le costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous
+les regards: ce personnage était tout au moins un grand seigneur;
+n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la
+délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au nœud
+étincelant de son épée.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce
+qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me
+faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance
+frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé
+au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me
+placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la
+française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes,
+je reconnus sans peine l'ex-forçat: c'était bien Chambreuil, un fameux
+faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les
+galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes
+d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à
+portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un
+véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les
+preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à
+trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put
+cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à
+Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de
+billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un
+crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et
+fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un
+séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc;
+mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre
+une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour
+Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse à ses
+gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse
+salle nº 3, où il fit son temps, augmenté de trois années.
+
+Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses
+loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins
+de son goût l'une que l'autre: son moyen de prédilection était des
+lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de
+réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit,
+lorsque S. A. R. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, il fit
+tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un
+ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré
+des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après,
+il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.
+
+Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé
+de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune; nous le suivîmes
+un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y
+eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il était
+mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage
+une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu.
+Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des
+haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier
+l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il
+montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous
+prîmes sur nous de l'y contraindre par la violence.
+
+En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se
+déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui
+fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse
+commis une méprise. «On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait
+Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je
+vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user
+envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se
+permettre.» Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me
+réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat,
+mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des
+faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était
+qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une
+perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police
+dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent;
+chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, «mon cher Vidocq, il y a
+dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître,
+promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.
+
+--»Je te le promets.
+
+--»Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le
+secret.» Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet
+les papiers de l'endroit où ils étaient, mais pour les joindre aux
+pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait
+disposé avec plus de soin l'échaffaudage de sa supercherie: on trouva
+chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscription:
+_Haras de France_; les autres avec celle-ci: _Police du Roi_; des
+feuilles à la _Tellière_ portant les intitulés du ministère de la
+guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre
+de correspondance toujours ouvert, comme par mégarde, afin de mieux
+tromper l'espion, étaient autant de pièces probantes des hautes
+fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il était censé en relation avec
+les plus éminents personnages: les princes, les princesses lui
+écrivaient; leurs lettres et les siennes étaient transcrites en regard
+les unes des autres, et, ce qui paraîtra bien étrange, c'est qu'il
+s'entretenait aussi avec le préfet de police, dont la réponse se
+trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.
+
+Les lumières que la perquisition avait fournies corroborèrent si
+complétement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hésita plus
+à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en jugement.
+
+Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il
+était le forçat que je m'opiniâtrais à reconnaître. Il produisit, au
+contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté
+qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an II. Entre lui et moi les
+juges furent un instant embarrassés de prononcer; mais je réunis tant et
+de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été
+reconnu, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et enfermé au
+bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes
+de dénonciateur. C'est ainsi qu'à l'époque de l'assassinat du duc de
+Berry, de concert avec un nommé Gérard _Carette_, il écrivit à la police
+qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime affreux. On
+connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes,
+assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent
+que Carette fût amené à Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit
+rien de plus que ce que l'on savait.
+
+L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement
+sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. Il
+en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents assez bizarres.
+Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes
+aux autres, je vais raconter.
+
+Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque
+était signalé comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans
+Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il
+était impossible de ne pas reconnaître le nommé _Sablin_, voleur
+excessivement adroit et entreprenant, qui, libéré de plusieurs
+condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice
+du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Divers
+mandats furent décernés contre Sablin; les plus fins limiers de la
+police furent lancés à ses trousses; on eut beau faire, il se dérobait à
+toutes les poursuites; et si l'on était averti qu'il s'était montré
+quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de
+découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture
+s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que
+revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait.
+Pendant plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le
+rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de
+quelques heures, et sitôt un vol commis, il s'éclipsait sans qu'il fût
+possible de savoir où il était passé. Sablin n'était en quelque sorte
+connu que de moi, aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il
+redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour
+m'éviter, qu'il ne me fut pas donné une seule fois d'apercevoir même son
+ombre.
+
+Cependant, comme le manque de persévérance n'est pas mon défaut, je
+finis par être informé que Sablin venait de fixer sa résidence à
+Saint-Cloud, où il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je
+partis de Paris, de manière à n'arriver qu'à la tombée de la nuit; on
+était alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai
+dans Saint-Cloud, tous mes vêtements étaient trempés: je ne pris pas
+même le temps de les faire sécher, et dans l'impatience de vérifier si
+je ne m'étais pas embarqué sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel
+habitant, quelques renseignements desquels il résultait qu'une femme,
+dont le mari marchand forain, avait près de cinq pieds dix pouces, était
+récemment emménagée dans la maison de la mairie.
+
+Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, même parmi
+les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable
+domicile de Sablin. Toutefois, comme il était trop tard pour m'y
+présenter, je remis ma visite au lendemain, et pour être bien certain
+que notre homme ne m'échapperait pas, malgré la pluie je me décidai à
+passer la nuit devant sa porte. J'étais en vedette avec un de mes
+agents; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la
+maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est
+temps d'agir. Mais, près de mettre le pied sur la première marche de
+l'escalier, je m'arrête, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les
+traits altérés et la démarche pénible révèlent un état de souffrance: à
+mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant
+avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer
+par ces mots prononcés avec effroi: «_Voilà Vidocq!_» Le lit est dans la
+seconde pièce, j'y cours; un homme est encore couché, il lève la tête,
+c'est Sablin; je me précipite sur lui, et avant qu'il ait pu se
+reconnaître, je lui passe les menottes.
+
+Pendant cette opération, madame, tombée sur une chaise, poussait des
+gémissements, elle se tordait et paraissait en proie à une douleur
+horrible. «Et qu'a donc votre femme, dis-je à Sablin?
+
+»--Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les _mals_? Toute la nuit, ça été
+le même train; quand vous l'avez rencontrée, elle sortait pour aller
+chez madame _Tire-monde_.»
+
+En ce moment, les gémissements redoublent: «Mon Dieu! mon Dieu! je n'en
+puis plus, je me meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je souffre
+donc! Aie, aie, à mon secours.» Bientôt ce ne sont plus que des sons
+entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une telle situation, il aurait
+fallu avoir un cœur de bronze. Mais que faire? Il est évident qu'ici
+une sage-femme serait très nécessaire.... Cependant, par qui l'envoyer
+chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la
+force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me résoudre à
+laisser mourir une femme; entre l'humanité et le devoir, je suis
+réellement l'homme le plus embarrassé du monde. Tout à coup un souvenir
+historique, très bien mis en scène par madame de Genlis, vient m'ouvrir
+l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprès de Lavallière
+l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat que
+lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets
+habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée:
+c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le jour. J'emmaillote
+le poupon, après lui avoir fait la toilette de la première entrée ou de
+la première sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont
+synonymes; et quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon
+ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent
+bien.
+
+Maintenant il s'agit de remplir une formalité, l'inscription du nouveau
+né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je
+m'offre à servir de témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit:
+«Ah! monsieur Jules, pendant que vous y êtes vous devriez bien nous
+rendre un service.
+
+--»Lequel?
+
+--»Je n'ose vous le demander.
+
+--»Parlez, si c'est possible....?
+
+--»Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté de l'être?
+
+--»Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?»
+
+Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et dès que
+celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin,
+j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce
+parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il
+n'y eut pas de dragées au baptême.
+
+Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sablin était tellement pénétré de
+mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa
+reconnaissance.
+
+Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de
+l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans
+de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait sa
+peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien
+vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des
+personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se
+proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque où il fut
+libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le
+bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où
+le jetait la détention de sa ménagère, Sablin fit comme tant d'autres,
+il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de
+ses économies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit
+tout. Deux jours après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il
+avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'_Allée des Voleurs_.
+
+Ce n'était pas, comme on l'a vu, sans m'être donné beaucoup de peine,
+que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les
+explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y
+aurais pas suffi; mais presque toujours le succès se faisait moins
+attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même
+étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur
+Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, nº 145, se plaignit
+d'avoir été volé: suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits
+chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui
+avaient enlevé douze mille francs, espèces sonnantes, deux montres d'or
+et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant à l'intérieur
+qu'à l'extérieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime étaient si
+extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des
+doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui
+me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits très
+réels.
+
+M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de
+l'aisance, et il ne devait rien; par conséquent, je ne voyais pas dans
+sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait
+fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le
+commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres de la maison.
+Je demandai à M. Sebillotte quelles personnes fréquentaient le plus
+habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigné quelques-unes,
+il me dit: «C'est à peu près tout, sauf les passants, et puis ces
+étrangers qui ont guéri ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux de
+les rencontrer! la pauvre diablesse était souffrante depuis trois ans,
+ils lui ont donné un remède qui lui a fait bien du bien.
+
+--»Les voyez-vous souvent ces étrangers?
+
+--»Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va
+mieux, on ne les voit que de loin en loin.
+
+--»Savez-vous quels sont ces gens? Peut-être auront-ils remarqué?...
+
+--»Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, qui prenait part à la
+conversation, n'allez pas les soupçonner, ils sont honnêtes, j'en ai la
+preuve.
+
+--»Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte ça:
+vous verrez. Raconte donc à monsieur....
+
+Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes: «Oui,
+monsieur, ils sont honnêtes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin
+figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'était justement la
+semaine d'après le terme; j'étais occupée à compter l'argent de nos
+loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue à entrer;
+c'était celle qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si grand
+soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle m'ait pris un sou pour ça,
+bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement
+que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de moi, et pendant
+que je mettais les pièces par cent francs, voilà qu'elle en aperçoit une
+où il y a ce gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une peau sur les
+épaules, en manière de sauvage, qui tient un bâton; ah! me dit-elle, en
+avez-vous beaucoup de cette façon-là?
+
+--»Pourquoi, lui dis-je?
+
+--»C'est que, voyez-vous, ça vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez
+à ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre à
+part.
+
+--»Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais été
+plus surprise que de la voir, son mari était avec elle, nous avons
+vérifié ensemble notre argent, et comme il s'est trouvé parmi trois
+cents pièces de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai
+cédées, et il m'a compté soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez,
+d'après cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'à
+eux de les avoir troc pour troc.»
+
+A l'œuvre, on connaît l'ouvrier: la dernière phrase de madame
+Sebillotte me disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle faisait
+l'éloge: il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol
+dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des
+Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame
+Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en
+plus dans l'opinion que je m'étais formée.
+
+Je quittai bien vite les deux époux, et dès ce moment tous les teints
+basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais
+en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du
+Temple, j'aperçois, attablés dans un espèce de cabaret, appelé _la
+Maison rustique_, deux individus dont le teint cuivré et l'étrange
+tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour
+à Malines. J'entre, qui vois-je? _Christian_ avec un de ses affidés, qui
+est également de ma connaissance: je vais droit à eux, et présentant la
+main à Christian, je le salue du nom de _Coroin_, il m'examine un
+instant, puis mes traits lui revenant à la mémoire, _ah!_ s'écrie-t-il,
+en me sautant au cou avec transport, _voilà mon ancien ami_.
+
+Il y avait si long-temps que nous ne nous étions vus, que
+nécessairement, après les compliments d'usage, nous avions bien des
+questions à nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait
+été la cause de mon départ de Malines, lorsque je l'avais quitté sans le
+prévenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. «C'est bien, me
+dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te
+retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien
+contents de te revoir. Ils sont tous à Paris, _Caron_, _Langarin_,
+_Ruffler_, _Martin_, _Sisque_, _Mich_, _Litle_, enfin jusque à la mère
+_Lavio_ qui est avec nous..., et _Betche_ donc.... la petite _Betche_.
+
+--»Ah oui, ta femme?
+
+--»C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à six heures, la réunion
+sera complète. Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller au
+spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espère: d'abord puisque te
+voilà, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dîné?
+
+--»Non.
+
+--»Ni moi non plus; nous allons entrer au _Capucin_.
+
+--»Au Capucin, soit, c'est tout près.
+
+--»Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angoulême.»
+
+Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la
+grotesque image d'un disciple de Saint-François, jouissait alors de la
+faveur de ce public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus
+de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du
+lundi, pour ces bons vivants qui se mettent _en riole_ sur semaine,
+n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans faire trop mauvaise
+chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes
+tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les
+degrés d'ivresse?
+
+Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter
+l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sur le comptoir du
+bourgeois, pour l'agrément de quiconque, en passant, souhaitait se
+régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous
+installâmes dans ce lieu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six
+heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la
+_Maison rustique_, où devaient se rassembler les compagnons de
+Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au
+nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage;
+aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à
+l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. «Point de comédie,
+point de comédie, s'écrient les nomades d'une voix unanime.
+
+--»Vous avez raison, dit Christian, point de comédie, nous irons au
+spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.
+
+--»Buvons, répètent les Bohémiens.»
+
+Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et
+je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc.,
+rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications qui m'ont été
+fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de
+cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture,
+devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas,
+Christian, ou ses affidés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police.
+Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'œil fortuit, donné si à
+propos à l'intérieur de la _Maison rustique_! Mais ce n'est pas tout que
+d'avoir découvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient
+raisonnablement exaltés par les sublimations alcoholiques, et quand
+toute la société est dans un état où il ne faut qu'une chandelle pour en
+voir deux, je sors et cours en toute hâte au théâtre de la Gaîté, où,
+après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que
+je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une
+heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrêter, hommes et femmes.
+
+L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de
+mon absence; mais à dix heures, la maison est cernée; l'officier de paix
+se présente, et avec lui un formidable cortége de gendarmes et de
+mouchards; on attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne
+au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait précédé; il ordonne une
+fouille générale. Christian, qui prétend se nommer _Hirch_, s'efforce en
+vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa
+compagne, madame _Villemain_, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne
+peut dérober à une investigation des plus rigoureuses les deux montres
+en or, mentionnées dans la plainte; les autres sont aussi obligés de
+mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.
+
+J'étais bien curieux de savoir quelles réflexions cet événement
+suggérerait à mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que
+je ne leur inspirais pas la moindre défiance, et je ne me trompais pas,
+car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses
+d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation: «Tu ne nous en
+veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu à ce
+qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais
+pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et
+comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien
+sûr qu'on ne te retiendra pas.» Christian me recommanda ensuite d'être
+discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons:
+«Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es
+pas moins intéressé que nous à garder le silence à cet égard.»
+
+J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les premiers moments de ma
+liberté; et dans l'espoir que je ne tarderais pas à être élargi, ils
+m'indiquèrent leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller
+prévenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire,
+sous le prétexte de m'interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au
+_Marché Lenoir_, où restaient la fameuse _Duchesse_ ainsi que trois
+autres des affidés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une
+perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour
+les faire déclarer coupables.
+
+Cette bande était composée de douze individus, six hommes et six femmes;
+ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion.
+Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses
+couverts, et la plus grande partie de son argent.
+
+Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spécifique des Bohémiens avait
+eu pour effet de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des
+douze mille francs retrouvés la guérit radicalement; et, sans doute
+aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle;
+elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en
+cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pièces de cinq francs: _Chat
+échaudé craint l'eau froide_.
+
+Cette rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le
+cours des dix-huit années que j'ai été attaché à la police, il m'est
+arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec
+lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma
+jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à
+l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations
+absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une
+bien singulière reconnaissance.
+
+Un matin, tandis que j'étais occupé à rédiger un rapport, on m'annonce
+qu'une dame fort bien mise désire me parler: elle a, me dit-on, à vous
+entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire
+entrer. Elle entre: «Je vous demande pardon de vous avoir dérangé; vous
+êtes monsieur Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de
+parler?
+
+--»Oui, madame; que puis-je pour votre service?
+
+--»Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'appétit et le sommeil...
+Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'être
+sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la
+sensibilité; je vous jure, c'est un bien triste présent que le ciel leur
+a fait là!...... Il était si intéressant, si bien élevé..... Si vous
+l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empêcher de l'aimer......
+Pauvre Garçon!......
+
+--»Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-être me faites-vous perdre
+un temps précieux.
+
+--»Il était ma seule consolation....
+
+--»Enfin, de quoi s'agit-il?
+
+--»Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac,
+d'où elle tire un imprimé qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez
+plutôt.
+
+--»Ce sont les Petites-Affiches que vous me donnez-là; sans doute vous
+vous méprenez.
+
+--»Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez
+les yeux sur le numéro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en
+dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'échappent de ses
+yeux, la parole expire sur ses lèvres, elle est agitée par des sanglots,
+elle paraît éprouver des suffocations.) Ah! j'étouffe! j'étouffe! je
+sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....»
+
+Je tends un siége à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur,
+je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est
+sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes; je
+lis: _Petit épagneul, longues soies argentées oreilles tombantes; il est
+parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque œil;
+physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant
+l'oiseau de paradis. Il est très caressant de son naturel, ne mange que
+du blanc de volaille, et répond au nom de_ Garçon, _prononcé avec
+douceur. Sa maîtresse est dans la désolation: cinquante francs de
+récompense à qui le ramènera rue de Turenne, numéro 23._ «Eh bien!
+madame, que voulez-vous que je fasse pour _Garçon_? les chiens ne sont
+pas de ma compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort aimable.
+
+--»Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un
+accent qui allait au cœur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus
+que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garçon! croiriez-vous que
+pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi
+recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'était édifiant..... Hélas!
+dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais
+sous mon bras; vous savez que ces petits êtres ont toujours des
+besoins....; au moment d'entrer à l'église, je le pose à terre, pour
+qu'il fasse ses nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le
+gêner, et quand je me retourne... plus de Garçon... J'appelle, Garçon!
+Garçon...! Il avait disparu... Je manque la bénédiction pour courir
+après; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas été possible de le
+retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui près de vous, afin que
+vous ayez l'extrême bonté d'envoyer à sa recherche. Je paierai tout ce
+qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je
+répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.
+
+--»Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde
+pas; votre réclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est
+permis d'écouter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats,
+d'oiseaux, nous n'en finirions pas.
+
+--»C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je
+m'adresserai à son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour
+les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens à la
+Congrégation, et que....
+
+--»Que vous apparteniez au diable, si vous voulez....» Je ne puis pas
+achever; une difformité que je remarque tout à coup dans la dévote
+maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle
+en est tout-à-fait déconcertée.
+
+«N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.»
+
+Au moment où ma subite gaîté s'appaise un peu. «Pardonnez, madame, à ce
+mouvement dont je n'ai pas été le maître; j'ignorais d'abord à qui
+j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en tenir. Vous déplorez
+donc bien la perte de Garçon?
+
+--»Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.
+
+--»Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte à laquelle vous ayez été
+plus sensible?
+
+--»Non, monsieur.
+
+--»Cependant, vous eûtes un mari en ce monde; vous eûtes un fils; vous
+avez eu des amants....
+
+--»Moi, monsieur? je vous trouve bien osé....
+
+--»Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu.
+Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles....» A ces mots, elle me
+considère plus attentivement; le rouge lui monte au visage: «Eugène,
+s'écrie-t-elle!» et elle s'enfuit.
+
+Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été
+quelque temps le commis, lorsque, pour me dérober aux recherches de la
+police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de
+femme que madame Duflos; elle avait une tête superbe, l'œil hautain,
+le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, relevée par les
+coins, était plus grande que nature, mais elle était ornée de
+trente-deux dents d'une éclatante blancheur; des cheveux d'un beau noir
+et un nez aquilin à cheval sur une petite moustache passablement
+fournie, donnaient à sa physionomie un air qui eût peut-être été
+imposant, si sa poitrine placée entre deux bosses, et son cou plongé
+dans ces doubles épaules, n'eussent fait naître l'idée d'un
+polichinelle. Elle était environ quarante ans quand je la vis pour la
+première fois: sa mise était des plus recherchées, et elle visait à se
+donner un port de reine; mais du haut de la chaise où elle était perchée
+de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du
+comptoir, elle ressemblait moins à une Sémiramis qu'à l'idole grotesque
+de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espèce de trône,
+j'eus beaucoup de peine à tenir mon sérieux; cependant je ne dérogeai
+point à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi
+pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout
+autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, à l'aide
+duquel elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de là tête
+aux pieds «Que souhaite, monsieur, me dit-elle?» J'allais répondre,
+mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que
+j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé, elle me fixe de nouveau
+et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'étais
+assez novice, je garde le silence; elle réitère la question, et comme
+elle manifeste de l'impatience, je me vois forcé de ne m'expliquer.
+«Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveautés, mais
+avec du zèle et de là persévérance, j'espère parvenir à vous satisfaire,
+surtout si vous avez la bonté de m'aider de vos conseils.
+
+--»Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous
+accepte, vous remplacerez Théodore.
+
+--»Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis à vos ordres.
+
+--»En ce cas, je vous arrête, et à dater d'aujourd'hui, je vous prends à
+l'essai.»
+
+Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité de dernier commis,
+c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et
+l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les
+unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets
+destinés à tenter la coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet
+essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt
+la brune, tantôt la blonde, je me proposais de faire circuler le
+mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Duflos qui
+avait sans doute surpris quelque œillade, m'invita à passer dans son
+cabinet: «M. Eugène, me dit-elle, je suis fort mécontente de vous; vous
+n'êtes ici que depuis très peu de temps, et déjà vous vous permettez de
+former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que
+j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout,
+du tout.»
+
+Confondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer comment elle
+avait deviné mes intentions, je ne lui répondis que par quelques paroles
+insignifiantes. «Vous seriez bien embarrassé de vous justifier,
+reprit-elle; je sais bien qu'à votre âge vous ne pouvez guères vous
+passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait
+sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont
+sans fortune; à un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir à
+ses besoins, quelqu'un de raisonnable.» Pendant cette morale, madame
+Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux
+dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant
+désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire
+qu'on la demandait au magasin.
+
+Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenir
+désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus
+plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne, et je fus
+assez habile pour mettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle
+veillait sur moi, épiait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle
+ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès. Je
+n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendre un
+schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus
+ergoté des commis. Madame était enchantée, elle eut même la bonté de me
+dire que si je continuais à me montrer docile à ses leçons, elle ne
+désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. «Mais surtout,
+ajouta-t-elle, plus de familiarité avec les poulettes; vous m'entendez,
+M. Eugène, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation à
+vous faire, c'est de ne pas vous négliger sous le rapport de la
+toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dorénavant,
+c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si
+je ne fais pas de vous un petit Amour.» Je remerciai madame Duflos, et
+comme je craignais qu'avec son goût extravagant, elle ne me transformât
+en Cupidon à peu près comme elle s'était transformée en Vénus, je lui
+dis que je désirais lui épargner le soin d'une métamorphose qui me
+paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les
+recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.
+
+A quelque temps de là (c'était quatre jours avant la Saint-Louis),
+madame Duflos m'annonça que voulant, suivant son usage, aller à la foire
+de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jeté les yeux
+sur moi pour l'accompagner. Nous partîmes le lendemain, et quarante-huit
+heures après, nous étions établis sur le Champ-de-Foire. Un domestique
+qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant à moi, je logeais
+avec madame à l'auberge; nous avions demandé deux chambres, mais, vu
+l'affluence des étrangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut
+se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont
+elle se servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous
+devions être chacun à notre particulier. Avant d'aller nous coucher,
+elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe
+chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au
+lit. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute
+l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la journée; elle
+soupire encore, mais la chandelle est éteinte, et je m'endors. Tout à
+coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a
+prononcé mon nom; j'écoute... _Eugène_, c'est la voix de madame Duflos;
+je ne réponds pas; «Eugène, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien
+fermé la porte?
+
+--»Oui, Madame.
+
+--»Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout
+assurez-vous si le verrou est bien poussé; on ne saurait prendre trop de
+précautions dans les auberges.»
+
+Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je
+replacé sur le côté gauche, que madame commence à se plaindre. «Quel
+mauvais lit! on est rongé punaises, impossible de fermer l'œil! Et
+vous, Eugène, avez-vous de ces insectes insupportables?» Je fais la
+sourde oreille, elle reprend: «Eugène, répondez donc, ayez-vous, comme
+moi, des punaises?
+
+--»Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.
+
+--»Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi,
+elles me dévorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela
+continue, je passerai une nuit blanche.»
+
+Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame
+Duflos, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les
+picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à
+crier à tue-tête: «Eugène! Eugène! mais levez-vous donc, je vous prie,
+et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de
+la lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. Dépêchez-vous,
+mon ami, je suis dans un enfer.»
+
+Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le
+_somno_, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce
+qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant
+ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la
+pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux séductions d'un négligé
+galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à
+peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. «Ah!
+qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la
+tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène! venez ici,
+je vous en supplie.» Il n'y avait pas à reculer; nouveau Thésée, je me
+risque, et, m'approchant du lit, «Où est-il, dis-je, où est-il le
+Minotaure, que je l'extermine?
+
+--»Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne plaisantez pas comme cela...
+Tenez, tenez, la voilà qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A
+présent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que
+vous lui réservez.»
+
+J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux
+animal. Je cherchai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai
+tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le
+sommeil nous gagna pendant cet exercice, et à mon réveil, si, par un
+retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait
+été plus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser
+que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.
+
+Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que
+madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en
+devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les
+petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le
+conscrit de Charlet, nourri, chaussé, habillé et couché avec le
+gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse était
+quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame
+Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse
+comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois
+qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de
+cette tyrannie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en
+affranchir. «Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!»
+puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur.
+J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester,
+sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais,
+dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au
+grillage du cabinet où j'étais relégué, depuis que madame avait jugé à
+propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette
+mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus
+moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos
+était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour
+c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint
+si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont
+j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de
+mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me
+parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre
+madame Duflos en était tourmentée c'était une pitié... A toute heure du
+jour, il me fallait essuyer des reproches c'était des scènes à n'en plus
+finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis à
+un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait
+pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement
+retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais loin de supposer
+à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de
+la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe
+qui l'a voulu: _Deux montagnes ne se rencontrent pas_.......
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+ Le boucher bon enfant.--Trop parler nuit.--L'innocence du petit
+ vin.--Un assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La levée du
+ corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton
+ frère.--La blessure perfide.--C'est lui.--Le front de Caïn.--Le
+ réveil matinal.--Arrestation de deux époux.--Un coupable.--J'en
+ cherche un autre.--L'accusé de libéralisme.--Les goguettes, ou les
+ bardes du quai du Nord.--Une couleur.--Les chansons
+ séditieuses.--J'aide à la cuisine.--Le vin de
+ propriétaire.--L'homme irréprochable.--Translation à la
+ préfecture.--Une confession.--Résurrection d'un marchand de
+ volaille.--Une scène de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
+ confitentes reos_.--Deux amis s'embrassent.--Un souper sous les
+ verroux.--Départ de Paris.
+
+
+Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols à
+main armée avaient été commis sur les routes à proximité de la capitale,
+sans qu'il eût été possible de découvrir les auteurs de ces crimes: en
+vain la police s'était-elle attachée à faire surveiller quelques
+individus mal famés, toutes ses démarches avaient été infructueuses,
+lorsqu'un nouvel attentat, accompagné d'horribles circonstances, vint
+fournir des indices d'après lesquels il fut enfin permis d'espérer que
+l'on atteindrait les coupables. Un nommé Fontaine, boucher, établi à la
+Courtille, se rendait à une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni
+de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents
+francs, il avait dépassé la Cour-de-France et s'avançait à pied dans la
+direction d'Essonne, quand, à très peu de distance d'une auberge où il
+s'était arrêté pour prendre quelques rafraîchissements, il fit la
+rencontre de deux hommes assez proprement vêtus. Le soleil étant sur son
+déclin, Fontaine n'était pas fâché de voyager en compagnie; il accoste
+les deux inconnus, et aussitôt il entre en conversation avec eux.
+«Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.
+
+--»Bonsoir l'ami, lui répond-t-on.»
+
+Le colloque engagé, «Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence à
+faire nuit?
+
+--»Que voulez-vous? c'est la saison.
+
+--»A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore à faire un bon
+bout de chemin.
+
+--»Et où allez-vous donc, sans être trop curieux?
+
+--»Où je vais? à Milly, acheter des moutons.
+
+--»En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque
+c'est à Corbeil que nous allons, ça ne peut pas mieux tomber.
+
+--»C'est vrai, reprit le boucher, ça ne peut pas mieux tomber: aussi
+vais-je profiter de votre société; quand on a de l'argent sur soi,
+voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas être seul.
+
+--»Ah! vous avez de l'argent!
+
+--»Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.
+
+--»Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton
+il n'y a pas de danger.
+
+--»Vous croyez? au surplus j'ai là de quoi me défendre, ajouta-t-il, en
+montrant son bâton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les
+voleurs y regarderaient à deux fois?
+
+--»Ils ne s'y frotteraient pas.
+
+--»Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.»
+
+Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive à la porte d'une
+maisonnette que le rameau de genièvre signale comme un cabaret.
+Fontaine propose à ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On
+entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon
+marché, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur
+une seule jambe; il y a là plus d'un motif de prolonger la station;
+chacun veut payer son écot. Trois quarts d'heure s'écoulent, et
+lorsqu'on se décide à lever le siége, Fontaine, qui avait un peu trop
+levé le coude, était un peu plus qu'en pointe de gaîté. Dans une telle
+situation, quel homme garde de la défiance!
+
+Fontaine s'applaudit d'avoir trouvé de bons vivants; persuadé qu'il ne
+saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne à
+eux, et les voilà tous trois engagés dans un chemin de traverse. Il
+allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de près;
+l'obscurité était complète, on voyait à peine à quatre pas; mais le
+crime a l'œil du lynx, il perce les ténèbres les plus épaisses;
+tandis que Fontaine ne s'attend à rien, le bon vivant resté en arrière
+le vise à la tête et lui assène de son gourdin un coup qui le fait
+chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au
+même instant l'autre brigand, armé d'un poignard, se précipite sur lui
+et le frappe jusqu'à ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps
+débattu, mais à la fin il a succombé; les assassins s'emparent alors de
+sa sacoche, et après l'avoir fouillé, ils s'éloignent, le laissant
+baigné dans son sang. Bientôt vient à passer un voyageur, il entend des
+gémissements; c'était Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappelé
+à la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les
+premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les
+plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil;
+le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les
+personnes présentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit
+blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins
+avaient craint que leur victime n'échappât. Fontaine cependant peut
+encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner
+tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le
+transporte à l'hôpital, et deux jours après, une amélioration notable
+dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra à le sauver.
+
+La levée du corps avait été faite avec la plus minutieuse exactitude; on
+n'avait rien négligé de ce qui pouvait conduire à la découverte des
+assassins: des vestiges de pas avaient été calqués, des boutons, des
+fragments de papier teints de sang avaient été recueillis; sur l'un de
+ces fragments, qui paraissait avoir servi à essuyer la lame d'un couteau
+trouvé non loin de là, on remarquait quelques caractères tracés à la
+main... mais ils étaient sans suite et ne pouvaient par conséquent
+fournir des indices dont il fût facile de tirer parti. Toutefois, le
+procureur du roi attachant une haute importance à l'explication de ces
+signes, on explora de nouveau les approches du lieu où Fontaine avait
+été trouvé gisant, et un second morceau de papier, ramassé dans l'herbe,
+présenta l'apparence d'une adresse tronquée. En examinant avec
+attention, on parvint à déchiffrer ces mots:
+
+ _A Monsieur Rao_
+ _marchand de vins, bar_
+ _Roche_
+ _Cli_
+
+Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprimé; mais de
+quelle nature était cet imprimé? c'est ce qu'il fut impossible
+d'éclaircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas
+si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des
+lumières certaines, on prit note de tout ce qui pouvait contribuer à
+l'instruction.
+
+Les magistrats qui rassemblèrent ces premières données méritent des
+éloges pour le zèle et l'habileté qu'ils déployèrent. Dès qu'ils eurent
+rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hâte à
+Paris, afin de s'y concerter avec l'autorité judiciaire et
+administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immédiatement avec eux,
+et muni du procès-verbal qu'ils avaient dressé, je mis en campagne pour
+rechercher les assassins. La victime les avait signalés; mais devais-je
+m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu
+d'hommes dans un grand danger conservent assez de présence d'esprit pour
+bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le
+témoignage de Fontaine, qu'il était plus précis. Il racontait que
+pendant la lutte, qui avait été longue, l'un des assaillants, tombé sur
+les genoux, avait jeté un cri de douleur, et que l'instant d'après il
+avait dit à son complice qu'il éprouvait une vive souffrance. D'autres
+remarques qu'il prétendait avoir faites me paraissaient extraordinaires,
+d'après l'état où il s'était trouvé. Il m'était difficile de croire
+qu'il fût bien sûr de ses réminiscences. Je me proposai néanmoins d'en
+faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon
+exploration un point de départ plus positif. L'adresse tronquée était,
+suivant moi, une énigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis
+l'esprit à la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas à me
+convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des
+doutes, elle pouvait se rétablir ainsi: _A Monsieur......... marchand de
+vins, barrière Rochechouart, chaussée de Clignancourt_. Il était donc
+évident que les assassins s'étaient trouvés en contact avec un marchand
+de vins de ce quartier, peut-être même ce marchand de vins était-il un
+des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manière à savoir
+promptement la vérité, et avant la fin de la journée, je fus persuadé
+que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupçons sur le
+nommé Raoul. Cet individu ne m'était pas connu sous de très bons
+auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrépides de
+la ligne, et le cabaret qu'il tenait était le rendez-vous d'une foule de
+mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre
+pour femme la sœur d'un forçat libéré, et j'étais instruit qu'il
+avait des accointances avec toute espèce de gens mal famés. En un mot,
+sa réputation était abominable, et lorsqu'un crime était dénoncé, s'il
+n'y avait pas participé, on était du moins autorisé à lui dire: _Si ce
+n'est pas toi, c'est ton frère ou quelqu'un des tiens_.
+
+Raoul était en quelque sorte en état de perpétuelle prévention, soit par
+lui, soit par ses alentours. Je résolus de faire surveiller les
+approches de son cabaret, et je donnai l'ordre à mes agents d'avoir
+l'œil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si
+dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui fût blessée au genou.
+Pendant que les observateurs étaient au poste que je leur avais assigné,
+des informations que je fis de mon côté me conduisirent à apprendre que
+Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez
+mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement lié. Les voisins
+affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient
+de fréquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son
+commerce ne fût la contrebande. Un marchand de vin qui était le plus à
+portée de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il
+avait remarqué que son confrère sortait souvent à la brune et ne
+rentrait que le lendemain, ordinairement excédé de fatigue et crotté
+jusqu'à l'échine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans
+son jardin, et qu'il s'exerçait à tirer le pistolet. Tels étaient les
+propos qui me revenaient de toutes parts.
+
+Dans le même temps, mes agents me rapportèrent avoir vu chez Raoul un
+homme qu'ils présumaient être un des assassins signalés: celui-ci ne
+boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume était en tout
+semblable à celui que Fontaine avait décrit. Les agents ajoutaient que
+cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les
+deux époux étaient fort liés avec Raoul. On était de plus certain qu'ils
+logeaient au premier étage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois,
+dans la crainte de donner l'éveil sur l'objet de démarches que la
+prudence prescrivait de faire le plus secrètement possible, on n'avait
+pas jugé à propos de pousser plus loin l'investigation.
+
+Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutôt
+reçu, que je songeai à aller me poster aux aguets à proximité de la
+maison qui m'avait été désignée. Il était nuit, j'attendis le jour, et
+avant qu'il parût, j'étais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai
+à faire le pied de grue jusqu'à quatre heures de l'après-midi, et je
+commençais véritablement à m'impatienter, quand les agents me montrèrent
+un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain à la mémoire.
+C'est lui, me dirent-ils; en effet, à peine eus-je aperçu le nommé
+_Court_, que d'après le souvenir de ses antécédents, je fus convaincu
+qu'il était l'un des assassins que je cherchais; sa moralité, qui était
+des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attiré de terribles
+désagréments; il venait de subir une détention de six mois, et je me
+rappelai très bien l'avoir arrêté comme prévenu de fraude à main armée.
+C'était un de ces êtres dégradés qui, comme Caïn, portent sur le front
+une sentence de mort.
+
+Sans être grand prophète, on aurait pu hardiment prédire à celui-là
+qu'il était destiné à l'échafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont
+jamais trompé m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrière
+périlleuse dans laquelle sa fatalité l'avait poussé. Cependant ne
+voulant pas agir avec trop de précipitation, je fis une enquête, dans le
+but de m'assurer s'il avait des moyens d'existence; on ne lui en
+connaissait aucun, et il était de notoriété publique qu'il ne possédait
+rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai,
+s'accordèrent tous à dire qu'il menait une conduite des plus
+irrégulières; en somme, Court ainsi que Raoul étaient regardés comme des
+bandits achevés; on les eût condamnés sur la mine. Quant à moi, qui
+avais des motifs pour voir en eux de francs scélérats, que l'on juge si
+leur culpabilité m'était démontrée: aussi me hâtai-je de solliciter des
+mandats afin d'être autorisé à les saisir.
+
+L'ordre d'opérer leur capture me fut donné, et dès le jour suivant,
+avant le lever du soleil, je me présentai à-la porte de Court. Parvenu
+sur le palier du premier, je frappe.
+
+«Qui est-là? demande-t-on.
+
+--»Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.»
+
+Aussitôt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert,
+supposant qu'il parlait à son ami: «Est-ce qu'il y a du nouveau? me
+dit-il.
+
+--»Oui, oui, répondis-je, il y en a du nouveau.»
+
+Je n'avais pas achevé de prononcer ces mots, qu'à la lueur du
+crépuscule, il s'aperçut que je l'avais trompé. «Ah! s'écria-t-il, avec
+un mouvement d'effroi, _c'est M. Jules_!» (C'était le nom que me
+donnaient les filles et les voleurs.)
+
+--»_M. Jules!_» répéta la femme de Court, encore plus épouvantée que
+lui.
+
+«Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarmé d'un réveil si
+matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.
+
+--»C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a déjà
+_emballé_, mais c'est égal, je ne lui en veux pas.
+
+--»Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute à moi si tu fais la
+_maltouse_? (contrebande.)
+
+--»La maltouse! répartit Court, de l'accent rassuré d'un homme qui se
+sent soulagé d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez
+bien, si cela était, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez
+d'ailleurs faire le _rapiot_ (perquisition).»
+
+Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de
+fouiller le logement, où furent trouvés une paire de pistolets chargés
+et amorcés, des couteaux, des vêtements qui paraissaient fraîchement
+lavés, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.
+
+Il ne s'agissait plus que de compléter l'expédition: si j'eusse arrêté
+le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'eût averti Raoul
+de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la
+place Cadet. Court, que j'avais garrotté, redevint tout-à-coup sombre et
+pensif; les précautions que j'avais prises lui causaient de
+l'inquiétude; sa femme me semblait aussi en proie à de terribles
+réflexions. Ils furent consternés, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils
+m'entendirent faire la recommandation de les séparer et de les garder à
+vue. J'avais prescrit de pourvoir à leurs besoins; mais ils n'avaient ni
+faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court à ce sujet, il ne répondait
+que par un signe de tête négatif; il fut dix-huit heures sans desserrer
+les dents; il avait l'œil fixe et la physionomie immobile. Cette
+impassibilité m'indiquait que trop qu'il était coupable. En pareille
+circonstance, j'ai presque toujours remarqué les deux extrêmes, un morne
+silence ou une insupportable volubilité de paroles.
+
+Court et sa femme étant en lieu de sûreté, il restait à m'emparer de
+Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y était pas; le garçon qui
+gardait sa boutique me dit qu'il avait couché à Paris, où il avait un
+pied à terre; mais que, comme c'était dimanche, il ne manquerait pas
+d'arriver de bonne heure.
+
+L'absence de Raoul était un contre-temps que je n'avais pu prévoir, je
+tremblai qu'avant de rentrer il ne lui eût prit la fantaisie de dire
+bonjour à son ami. Dans ce cas, il était certainement instruit de son
+arrestation, et il était probable qu'il se mettrait en mesure de
+m'échapper. Je craignais encore qu'il ne nous eût vus au moment de
+l'expédition de la rue Coquenard, et mes appréhensions redoublèrent
+lorsque le garçon m'eut déclaré que son bourgeois avait sa demeure de
+ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y était jamais allé et ne
+pouvait m'enseigner l'endroit; mais, présumait-il, c'était aux environs
+de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait
+dans mes craintes, car peut-être Raoul ne tardait-il tant que parce
+qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'était pas de
+retour: le garçon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pût lui
+inspirer de la défiance, ne concevait pas qu'il ne fût pas encore
+installé à son comptoir; il était vraiment inquiet. La domestique, en
+préparant le déjeûner que j'avais commandé pour mes agents et pour moi,
+exprimait son étonnement de ce que son maître et surtout sa maîtresse
+étaient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent
+été empêchés par quelque accident. «Si je savais leur adresse, me
+disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.»
+
+J'étais bien persuadé qu'ils ne l'étaient pas: mais qu'étaient-ils
+devenus? A midi nous étions sans nouvelles, et je croyais définitivement
+que la mèche était éventée, quand le garçon de boutique, qui depuis un
+instant s'était mis en faction devant la porte, accourut en disant: «Le
+voici.»
+
+--»Qui me demande? dit Raoul.»
+
+Mais à peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnaît.
+
+--«Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant à moi, qui est-ce qui vous
+amène aujourd'hui dans notre quartier?»
+
+Il était loin de penser que ce fût à lui que j'avais affaire. Pour ne
+pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma
+visite.
+
+«Ah çà, lui dis-je, vous vous avisez donc d'être libéral?
+
+--»Libéral?
+
+--»Oui, oui, libéral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas
+ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en
+particulier.
+
+--»Volontiers: montez au premier, et je vous suis.»
+
+Je montai, en faisant signe à mes agents de veiller sur Raoul, et de se
+saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux
+n'y songeait même pas, et j'en eus bientôt la preuve, puisqu'il vint
+aussitôt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air
+presque jovial; je fus charmé de le voir dans cette sécurité.
+
+«A présent, lui dis-je, que nous voilà seuls, nous pouvons causer à
+notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez
+pas?
+
+--»Ma foi non.
+
+--»Vous avez déjà été chagriné à cause des _goguettes_[128], que vous
+vous obstinez à tenir dans votre cabaret, malgré la défense qui vous en
+a été faite. La police est informée que tous les dimanches, ici, il y a
+des réunions dans lesquelles on chante des couplets contre le
+gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un
+ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui même
+vous les attendez en assez grand nombre, de midi à quatre heures: vous
+voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas
+tout, on prétend que vous avez entre les mains une foule de chansons
+séditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement caché,
+que pour le découvrir, il nous a été recommandé de ne venir que
+déguisés, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient
+ouvert leur séance. Je suis bien fâché que l'on m'ait chargé d'une
+mission aussi désagréable; mais j'ignorais que j'étais envoyé chez
+quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais récusé; car, avec
+vous, que me sert un déguisement?
+
+--»C'est juste, répondit Raoul, ça ne peut pas prendre......
+
+--»N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un
+autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez
+de mieux à faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en
+votre possession..... ensuite, pour éviter de nouveaux désagréments, si
+j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont
+les opinions peuvent vous compromettre.
+
+--»Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique fût de votre
+ressort?
+
+--»Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire
+un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux à toute selle?
+
+--»Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est égal, aussi vrai que
+je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai été dénoncé à
+faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'à
+gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des
+envieux. Mais écoutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de
+derrière, faites mieux que ça, restez ici toute la journée avec vos
+messieurs, vous verrez si je vous en impose.
+
+--»J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous êtes un
+cadet à faire disparaître les chansons: surtout pas d'intelligence au
+dehors. C'est que si vous faisiez prévenir les chanteurs de la
+goguette......
+
+--»Pour qui que vous me prenez? répliqua Raoul avec vivacité, si je vous
+donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de
+l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas
+de mauvaises intentions, vous n'avez qu'à ne pas me quitter; je m'engage
+à ne souffler mot à qui que ce soit, pas même à ma femme, quand elle
+reviendra: de la sorte, vous serez bien sûr......... Par exemple, il
+faudra que vous me permettiez de découper mes viandes.
+
+--»Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis
+même tout prêt à vous donner un coup de main.
+
+--»Vous êtes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.
+
+--»Allons, lui dis-je, à l'ouvrage.»
+
+Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientôt
+les manches retroussées jusqu'aux coudes, une serviette étalée devant
+moi, je l'aide à dépécer le veau qui ce jour là était destiné, avec la
+salade de rigueur, à faire les délices des Lucullus du cabaret. Du veau
+je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de
+côtelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pièce de luxe de la
+barrière; j'arrache la queue à deux ou trois dindons, je donne un tour
+aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien à faire dans la
+cuisine, je me rends utile à la cave, où j'assiste en amateur à la
+fabrication du _vin propriétaire_ à six sols le litre.
+
+Pendant cette opération, j'étais seul en face de Raoul, près de qui je
+jouais le rôle de l'_ami intime_, je ne le quittais non plus que son
+ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai
+qu'il ne vînt à soupçonner le motif pour lequel je le veillais de si
+près; alors il m'aurait infailliblement égorgé, et je serais tombé sous
+ses coups sans qu'il eût été possible de me secourir; mais il ne voyait
+en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et à l'égard des
+imputations séditieuses dirigées contre lui, il était parfaitement
+tranquille.
+
+Il y avait près de quatre heures que je faisais les fonctions de second
+chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la
+2e division), que j'avais fait prévenir, arriva enfin. J'étais au
+rez-de-chaussée; d'aussi loin que je l'aperçus, je courus à lui, et
+après l'avoir prié de ne se présenter que dans quelques minutes, je
+revins auprès de Raoul.
+
+«Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prétendent-ils pas
+que ce n'est pas ici que nous devrions être, mais à votre domicile de
+Paris?
+
+--»Si ce n'est que cela, me répondit-il, allons-y.
+
+--»Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir à la
+chaussée de Clignancourt. Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez,
+si j'étais à votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter
+le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce
+serait un moyen de le disposer à penser que l'on vous a suspecté à
+tort.»
+
+Raoul jugeant le conseil excellent, fit la démarche que je lui
+suggérais; le commissaire accéda à son désir, et la perquisition fut
+faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.
+
+«Eh bien! s'écria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer
+l'homme irréprochable, êtes-vous bien avancés maintenant? pour des
+torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassiné que ce ne serait
+pas pis.»
+
+L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me
+déconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable;
+pourtant il l'était, et l'impression qui lui était favorable s'effaça
+promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand,
+les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner
+proférer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul était calme, il
+était triomphant, Quand nous montâmes en fiacre pour nous transporter à
+son domicile de Paris, on eût dit qu'il allait à la noce.
+
+«Ma femme, répétait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne
+compagnie.»
+
+Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'éprouva
+pas la moindre altération: elle nous offrit des siéges; mais comme nous
+n'avions pas de temps à perdre, sans avoir égard à sa politesse, le
+commissaire et moi nous nous mîmes en devoir de procéder à la nouvelle
+perquisition. Raoul était présent; il nous guidait avec une complaisance
+extrême.
+
+Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'était
+aux papiers que l'on devait s'attacher de préférence. Il me donna la
+clef de son secrétaire. Je m'empare d'une liasse, et la première pièce
+sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie
+est déchirée. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est
+écrite l'adresse annexée au procès-verbal des magistrats de Corbeil.....
+Ce lambeau s'adapte évidemment à la déchirure. Le commissaire, à qui je
+fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord
+qu'avec indifférence examiner l'assignation; peut-être n'y prenait-il
+pas garde, mais tout à coup ses muscles se contractent, il pâlit, et
+s'élançant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets
+chargés, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide,
+mes agents se précipitent sur lui, et le mettent hors d'état de faire
+résistance.
+
+Il était près de minuit quand Raoul et sa femme furent amenés à la
+préfecture: Court y arriva un quart d'heure après. Les deux complices
+furent enfermés séparément. Jusque là l'on n'avait contre eux que des
+présomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser
+pendant qu'ils étaient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court
+que j'essayai mon éloquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les
+bouts; j'employai toute espèce d'arguments pour le convaincre qu'il
+était dans son intérêt de faire des aveux.
+
+«Croyez-m'en, lui disais-je, déclarez toute la vérité; pourquoi vous
+opiniâtrer à cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous
+allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le
+pensez. Tous les gens que vous avez attaqués ne sont pas morts, on
+produira contre vous des témoignages foudroyants; vous aurez gardé le
+silence, mais vous n'en serez pas moins condamné; l'échafaud n'est pas
+ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont
+on punira votre obstination. Justement irrités contre vous, les
+magistrats ne vous laisseront ni paix ni trêve, jusqu'à l'heure de
+l'exécution; on vous obsédera, on vous fera périr à petit feu; si vous
+vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire,
+montrez du repentir, de la résignation, et puisque vous ne pouvez
+échapper à votre sort, tâchez au moins que les juges vous plaignent et
+désirent vous traiter avec humanité.»
+
+Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court était
+intérieurement très agité. Lorsque je lui annonçai que tous les gens
+attaqués par lui n'étaient pas morts, il changea de couleur et détourna
+la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa
+poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin, à
+quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent
+en abondance de ses yeux.
+
+»Ah! M. Jules, s'écria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable;
+je vais tout vous raconter.»
+
+Je m'étais bien gardé de dire à Court de quel assassinat il était
+accusé; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne
+voulus rien spécifier; j'espérais qu'en restant dans des termes vagues,
+en m'abstenant de toute désignation trop précise, il me mettrait
+peut-être sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il était
+poursuivi. Court réfléchit un instant.
+
+«Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassiné le marchand de volailles.
+Fallait-il qu'il eût l'ame chevillée dans le corps! Le pauvre diable! en
+être revenu après un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M.
+Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils étaient plusieurs
+Normands qui s'en retournaient après avoir débité leur marchandise à
+Paris.... Je les croyais chargés d'argent; j'allai en conséquence les
+attendre au passage: j'arrête les deux premiers qui se présentent, mais
+je ne trouve presque rien sur eux.... J'étais alors dans la plus
+affreuse nécessité; c'était la misère qui me poussait; je sentais que ma
+femme manquait de tout, ça me saignait le cœur. Enfin, pendant que je
+me livre au désespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours,
+c'était celle d'un marchand de volailles. Je le surprends à moitié
+endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le
+fouille moi-même: il possédait en tout _quatre-vingts francs_.
+Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit à tout le monde?
+J'avais deux termes à payer; mon propriétaire avait menacé de me mettre
+à la porte. Pour comble de disgrâce, j'étais harcelé par d'autres
+créanciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La
+rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les décharge tous les deux
+dans la poitrine du _messière_. Quinze jours après, on m'a donné la
+nouvelle qu'il était encore vivant... Jugez si j'ai été surpris! aussi
+depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien
+qu'il me jouerait quelque mauvais tour.
+
+--»Vos craintes étaient fondées, lui dis-je: mais le marchand de
+volaille n'est pas le seul que vous avez assassiné; et ce boucher que
+vous avez criblé de coups de couteau, après lui avoir enlevé sa sacoche?
+
+--»Pour celui-là, reprit le scélérat, Dieu veuille avoir son ame! Je
+répondrais bien que s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement
+dernier.
+
+--»Vous êtes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.
+
+--»Ah! tant mieux, s'écria Court.
+
+--»Non il n'en mourra pas, et je dois vous prévenir qu'il a signalé,
+vous et vos complices de manière à ce qu'on ne puisse pas s'y
+méprendre.»
+
+Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut
+pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par
+m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommât d'autres, ce
+fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait
+de faire, et dans la crainte qu'il n'imaginât de les rétracter, je fis
+immédiatement appeler le commissaire, en présence de qui il les réitéra
+dans les plus grands détails.
+
+C'était sans doute une première victoire que d'avoir déterminé Court à
+se reconnaître coupable et à signer ses déclarations, mais il m'en
+restait une seconde à remporter: il s'agissait d'amener Raoul à suivre
+l'exemple de son ami. Je pénétrai sans bruit dans la pièce où il était:
+Raoul dormait; je prends des précautions pour ne pas l'éveiller, et
+m'étant placé près de lui, je parle bas dans la direction de son
+oreille; il remue légèrement, ses lèvres s'agitent, je présume qu'en
+lui adressant des questions, il y répondra; sans élever la voix, je
+l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles
+inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens à ce qu'il
+dit. Cette scène de somnambulisme durait depuis près d'un quart d'heure,
+lorsqu'à cette interpellation, _qu'avez-vous fait du couteau_? Il
+éprouva un sursaut, proféra quelques mots entrecoupés, et tourna ses
+regards de mon côté.
+
+En me reconnaissant, il tressaillit d'étonnement et d'épouvante: on eût
+dit qu'à son intérieur il venait de se livrer un combat dont il
+tremblait que j'eusse été le témoin. A l'air d'anxiété avec lequel il me
+considérait, je vis qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce qui s'était
+passé. Peut-être pendant son sommeil s'était-il trahi. Il avait le front
+couvert de sueur, une pâleur mortelle était répandue sur ses traits; il
+s'efforçait de sourire en grinçant les dents malgré lui. L'image que
+j'avais devant moi était celle d'un damné à qui sa conscience donne la
+torture.... c'était Oreste poursuivi par les Euménides. Les dernières
+vapeurs d'un songe affreux n'étaient pas encore dissipées.... je saisis
+la circonstance: ce n'était pas la première fois que j'avais pris le
+cauchemar pour mon auxiliaire.
+
+«Il paraît, dis-je à Raoul, que vous venez de faire un rêve bien
+terrible? vous avez beaucoup parlé et considérablement souffert; je vous
+ai éveillé pour vous délivrer des tourments que vous enduriez et des
+remords auxquels vous étiez en proie. Ne vous fâchez pas de ce langage,
+il n'est plus temps de dissimuler; les révélations de votre ami Court
+nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des détails du crime qui
+vous est imputé; ne vous défendez pas d'y avoir participé, l'évidence,
+contre laquelle vous ne pouvez rien, résulte des dires de votre
+complice. Si vous vous retranchez dans un système de dénégation, sa voix
+vous confondra en présence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son
+témoignage, le boucher que vous avez assassiné près de Milly paraîtra
+pour vous accuser.»
+
+A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se décomposer;
+mais se remettant graduellement, il me répondit avec fermeté:
+
+«M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous êtes
+malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me
+persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculpé,
+surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le
+faire.»
+
+Je déclarai de nouveau à Raoul qu'il cherchait inutilement à me dérober
+la connaissance de la vérité. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous
+confronter à votre ami, et nous verrons si vous osez le démentir.
+«Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis
+certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi
+voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et
+m'y impliquer de gaîté de cœur, à moins qu'il ne soit fou, et il ne
+peut pas l'être? Tenez, M. Jules, je suis si sûr de ce que j'avance, que
+s'il dit qu'il a assassiné et que j'étais avec lui, je consens à passer
+pour le plus grand scélérat que la terre ait porté; je reconnaîtrai pour
+vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte à monter avec
+lui sur le même échafaud. Mourir de ça ou mourir d'autre chose, la
+guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit,
+la nappe est mise; il roulera deux têtes sur le plancher.»
+
+Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue à
+son camarade. Celui-ci refusa, m'alléguant qu'après avoir avoué, il
+n'aurait jamais la force de regarder Raoul. «Puisque j'ai signé ma
+déclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le
+convaincre; d'ailleurs il connaît mon écriture.» Cette répugnance, à
+laquelle je ne m'étais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que
+souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les idées d'un prévenu changer
+du blanc au noir; je m'efforçai donc de la vaincre, et je parvins assez
+promptement à décider Court à faire ce que je désirais. Enfin, je mets
+les deux amis en présence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que
+je ne lui avais pas suggérée, bien qu'elle secondât merveilleusement mes
+projets, Court dit à Raoul: «Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as
+confessé notre crime? tu as bien fait.»
+
+Celui à qui s'adressait cette phrase fut un instant comme anéanti; mais
+reprenant bientôt ses esprits: «Ma foi, M. Jules, c'est bien joué; vous
+nous avez tiré la carotte au parfait. A présent, comme je suis un homme
+de parole, je veux tenir celle que je vous ai donnée, en ne vous cachant
+rien;» et sur-le-champ il se mit à me faire un récit qui confirmait
+pleinement celui de son complice. Ces nouvelles révélations ayant été
+reçues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai
+à causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une
+gaîté qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les
+plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement.
+Leur physionomie était redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de
+la catastrophe de la veille: on voyait que c'était une affaire arrangée;
+en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette à la
+justice. Au dessert, je leur annonçai que nous partirions dans la nuit
+pour Corbeil; «en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous
+coucher,» et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand
+arriva la voiture qui devait nous emmener, ils étaient à faire leur cent
+de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.
+
+Ils montèrent dans le coucou sans que cela parût leur faire la plus
+légère impression. Nous n'étions pas encore à la barrière d'Italie,
+qu'ils ronflaient comme des bienheureux; à huit heures du matin ils ne
+s'étaient pas éveillés, et nous entrions dans la ville.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+ Arrivée à Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les
+ gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
+ Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le
+ général Beaufort.--L'idée qu'on se fait de moi.--Grande terreur
+ d'un sous-préfet.--Les assassins et leur victime.--Le
+ repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Révélations
+ importantes, etc., etc.
+
+
+Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants
+accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux
+un objet de curiosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché
+d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues de la Capitale; je
+me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là
+je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus
+singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! répétaient les spectateurs, en se
+haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait
+pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.
+
+«Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas
+cinq pieds.
+
+--»Bah! un avorton comme ça, j'en aurais cinquante comme lui à mes
+trousses....
+
+--»Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tournée:
+d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manière de
+vous passer la jambe.
+
+--»Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas les couleurs aussi bien
+que lui?
+
+--»C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses
+cheveux roux!
+
+--»Oh! il est comme un échalat; il m'est avis qu'une main dans la poche
+je le ploierais en deux.
+
+--»Toi?
+
+--»Oui, moi.
+
+--»Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bête! il viendrait
+soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment où tu t'y
+attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le
+_brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa
+belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu
+en verrais trente-six chandelles.
+
+--»Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois à
+lunettes, qui était mon plus proche voisin, c'est un être bien
+extraordinaire que ce Vidocq; on prétend que quand il veut arrêter
+quelqu'un, il a un coup à lui qui le rend tout de suite maître de son
+homme.
+
+--»Je me suis laissé dire, c'était un charretier qui prenait la parole,
+qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros
+clous), et qu'en vous donnant une poignée de main, il vous lève sur l'os
+de la jambe une tartine de longueur.
+
+--»Faites donc attention où vous marchez, gros butor, s'écriait une
+jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'écraser les
+cors.
+
+--Ȃa vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est
+rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec
+le talon de sa botte vous écrasait le _gros arpion_ (gros orteil).....
+
+--»Vraiment! qu'il y vienne donc!
+
+--»Il serait gêné; c'est encore un cadet...»
+
+A ce moment, je pris part à la conversation; «Mademoiselle, dis-je au
+charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant méchant soit-il,
+veuille lui faire du mal.
+
+--»Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord
+c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et
+qu'il est fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas tout ça: j'en
+voulais venir que quand on écrase le gros arpion à un particulier, tant
+fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on
+ne le ramasse pas, il reste sur la place.»
+
+Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!
+
+«Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--»A bas le chapeau!
+
+--»Eh! l'homme à la perruque!
+
+--»C'est-il les assassins?
+
+--»Le voilà! le voilà!
+
+--»Et qui donc?
+
+--»Ne poussez donc pas tant.
+
+--»Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?
+
+--»Donnez-lui un soufflet.
+
+--»Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un état pareil!
+
+--»Aie, aie!
+
+--»Montez sur mon épaule.
+
+--»Eh! là-bas, vous n'êtes pas de verre.
+
+--»Sont-ils fous de faire tant de bruit?
+
+--»C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.
+
+--»Y en a-t-il de ces mouchards!
+
+--»Des mouchards! il n'y en a que quatre.»
+
+Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux de la multitude
+m'avaient transporté au milieu d'un groupe nouveau, où une douzaine de
+gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.
+
+PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-là avait des cheveux blancs). «Oui, monsieur,
+il a été condamné pour cent un ans de galères: un relevé de mort.
+
+SECOND GOBE-MOUCHE.»Cent et un ans! c'est plus d'un siècle.
+
+UNE VIEILLE FEMME.»Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites
+l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas
+un jour.
+
+TROISIÈME GOBE-MOUCHE.»Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau
+bail.
+
+QUATRIÈME GOBE-MOUCHE.»Il avait donc assassiné?
+
+CINQUIÈME GOBE-MOUCHE.»Quoi! vous ne savez pas ça? C'est un scélérat
+couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine,
+mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce de la vie.
+
+LA VIEILLE FEMME.»C'est-il vrai qu'il a été fouetté marqué?
+
+PREMIER GOBE-MOUCHE.»Certainement, madame, avec un fer chaud sur les
+deux épaules; je vous réponds que si on les mettait à nu, on y
+trouverait la fleur de lis.
+
+AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle
+seulement qu'il était vêtu de noir, et coiffé à l'oiseau royal, c'était,
+à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse.) «La fleur de
+lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti à porter un
+anneau à la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.
+
+MOI.»Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?
+
+LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Sèchement).»Non, monsieur, on ne le verrait pas.
+D'abord, ne vous mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de fer du
+poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout léger, et
+presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter
+des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais le pantalon cache
+tout. Le pantalon, jolie mode! ça nous vient de la révolution, c'est
+comme la Titus, on ne distingue plus un honnête homme d'un galérien. Je
+vous le demande, messieurs, si ce Vidocq était parmi nous, ne
+seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel
+misérable? qu'en pensez-vous, chevalier?
+
+UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»Pour mon compte, je n'en serais pas très
+flatté, et vous, M. de la Potonière?
+
+M. DE LA POTONIÈRE.»Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un
+forçat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrêtait que
+des brigands de l'espèce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce
+serait pain béni; mais savez-vous à quelle condition on l'a tiré du
+bagne? Pour obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent individus
+par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou non, il faut qu'il les
+trouve, autrement il serait bien sûr d'être reconduit où on l'a pris;
+par exemple, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que
+cela se passe en Angleterre, sir Wilson?
+
+SIR WILSON.»Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore
+admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.
+Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que
+ceux qui tiennent suspendue sur sa tête l'épée, qui tombe du moment
+qu'il y a impossibilité pour lui de remplir un marché abominable.
+O'méara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministère, vous
+attestera qu'il ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous taisez,
+docteur, parlez donc.
+
+LE DOCTEUR O'MÉARA.»Il ne lui aurait plus manqué que d'avoir choisi
+parmi les héros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répondent de
+la sûreté de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on
+n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,
+que devient la chasse?
+
+LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»C'est juste; il est inconcevable que, dans
+tous les temps, la police n'ait jamais employé que des hommes tarés; il
+y a tant d'honnêtes gens!
+
+MOI.»Monsieur accepterait la place de Vidocq?
+
+LE CHEVALIER.»Moi! monsieur, Dieu m'en garde!
+
+MOI.»Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.
+
+SIR WILSON.»L'impossible! jusqu'à ce que la police de France, qui n'est
+qu'une institution ténébreuse, une machination perpétuelle, ait cessé
+d'être l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien
+de l'ordre public et de la sûreté de tous.»
+
+UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui
+paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). «Le
+général entend toutes ces choses à merveille.
+
+UN DES OFFICIERS.»Ah! voici le général Beaufort, avec la famille Picard.
+
+LADY OWINSON.»Ah! bonjour, général; je dois vous faire mes compliments
+de condoléance, car on m'a conté l'événement de votre tabatière: chez
+nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'éveiller
+sous la table de la taverne que de s'exposer à dormir dans le fossé_.
+
+LE GÉNÉRAL (avec aigreur).»C'est une leçon qui aurait pu profiter au
+boucher.
+
+LADY OWINSON.»Et à vous, général. Mais à propos, que ne vous
+adressez-vous à Vidocq pour retrouver votre tabatière?
+
+LE GÉNÉRAL.»A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais
+respirer le même air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je
+m'adresse à Vidocq!
+
+LE CAPITAINE PICARD.»Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre
+l'objet.
+
+LE GÉNÉRAL.»Ah! voilà comme vous êtes, vous (avec un ton de
+supériorité). Mon ami Picard, on s'aperçoit que vous êtes un enfant de
+la balle.
+
+LE CAPITAINE.»Merci, général.
+
+LE GÉNÉRAL.»N'êtes-vous pas le fils d'un capitaine de maréchaussée? Ne
+m'avez-vous pas dit cent fois que votre père avait arrêté le fameux
+Poulailler?
+
+LADY OWINSON.»Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc ça,
+le fameux Poulailler.
+
+M. PICARD.»Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien
+long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connaît.
+
+LADY OWINSON.»Je vous en prie, M. Picard.
+
+M. PICARD.»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis
+Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je
+voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté;
+la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.
+
+LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Au fait, avocat, pas de digression.
+
+LADY OWINSON.»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...
+
+M. PICARD.»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y
+célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui
+était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui
+annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands
+seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la
+plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour
+une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant
+d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à
+Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes,
+superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que
+c'étaient les voleurs, et qu'ils passeraient à Essonne. Mon père s'y
+rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à
+l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on
+appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à
+l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva
+sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller
+dans l'endroit d'où ils venaient.
+
+LADY OWINSON.»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces
+brigands!
+
+M. PICARD.»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta
+à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le
+guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était
+dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se
+mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où
+on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il
+avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.
+Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau
+monsieur y était: _au nom du roi, je vous arrête_, lui dit mon père.
+«Ah! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous
+croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de
+dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés,
+et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au
+change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux
+louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui
+faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il
+était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie
+des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!
+qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,
+dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père
+n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le
+nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se
+voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse:
+alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se
+déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et
+après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds que c'était un
+rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.
+
+LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort
+de dire que vous êtes un enfant de la balle.
+
+MOI (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je
+vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître;
+ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?
+
+LE GÉNÉRAL.»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le
+duc d'Orléans actuel.
+
+MOI.»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.
+
+LE GÉNÉRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon
+camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je
+vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force,
+celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M.
+Picard!»
+
+Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme
+m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant
+légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous
+demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger
+d'une étrange façon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_,
+_c'est Vidocq_, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups
+de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les
+autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse
+de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure
+humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en
+donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées.
+_Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il
+n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à
+la mine._
+
+Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en
+prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je
+n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me
+chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court,
+que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de
+plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit
+sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat
+du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il
+rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à
+déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit
+dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés
+dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de
+son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable
+sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux
+Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il,
+n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne
+tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la
+main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance
+vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux
+pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle,
+il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas
+attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se
+trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant,
+persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à
+un bon motif, «Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,
+Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la
+confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous
+mettre à même de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet
+homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau
+sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je
+m'en suis servi.»
+
+La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour
+compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin,
+afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude
+épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à
+l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des
+yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est
+recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont
+exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si
+cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à
+genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux
+misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous en êtes
+réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour
+que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait
+Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait
+ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et
+paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et
+regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se
+levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai
+que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»
+
+Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que
+suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le
+boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre
+d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient
+dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de
+leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent
+révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la
+prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda
+s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui, oui, lui dis-je,
+mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit
+que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent
+une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de
+leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je
+gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a
+perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un
+mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il
+m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas
+versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos
+complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront.
+Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous
+étiez au moins quatre dans vos expéditions.
+
+--»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;
+nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant
+des douanes, qui se nomme _Pons Gérard_, il reste tout près de la
+frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département
+de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens que c'est
+un lapin qui n'a pas froid aux yeux.
+
+--»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez
+pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.
+
+--»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non
+plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout
+cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y
+a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il
+résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.
+
+--»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»
+
+Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son
+signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je
+pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire
+constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux
+prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait
+caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et
+lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je
+portai moi-même la lettre au procureur du roi; elle était à peu près
+conçue en ces termes:
+
+«Monsieur, revenus à des sentiments plus conformes à notre position, et
+mettant à profit les conseils que vous nous avez donnés, nous sommes
+décidés à vous faire connaître tous les crimes dont nous nous sommes
+rendus coupables, et à vous signaler notre troisième complice. Nous vous
+prions, en conséquence, de vouloir bien venir près de nous, afin de
+recevoir nos déclarations.»
+
+Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que
+Raoul, répétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons
+Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne
+fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses
+camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+ Voyage à la frontière.--Un brigand.--La mère Bardou.--Les
+ indications d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde mon
+ homme.--La reconnaissance simulée.--Quel gaillard!--Les deux font
+ la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand
+ pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je délivre le pays
+ d'un fléau.--L'Hercule à la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.
+
+
+Déguisé en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et
+_Clément_, qui passaient pour mes garçons. Nous fîmes si grande
+diligence, que, malgré la rigueur de la saison et la difficulté des
+chemins (on était dans l'hiver), nous arrivâmes à la Capelle le
+lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
+parcouru étant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
+m'orienter et prendre langue. Tous les habitants à qui je parlai de Pons
+Gérard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
+de rapine, son nom était un sujet d'effroi, tout le monde tremblait
+devant lui; les autorités locales, auxquelles il était dénoncé
+journellement, n'osaient le réprimer. Enfin c'était un de ces êtres
+terribles qui font la loi à tout ce qui les entoure: quoi qu'il en fût,
+peu accoutumé à reculer devant une entreprise périlleuse, je n'en
+persistai pas moins à vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
+dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir à mon
+honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
+déjeûnai avec mes agents, et quand nous nous fûmes suffisamment garni
+l'estomac, nous nous mîmes en route pour aller à la recherche du
+complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqué une auberge
+isolée qui était un repaire de contrebandiers. Pons y venait
+fréquemment, il était fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
+comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intérêt.
+Cette auberge m'avait été si parfaitement désignée, que je n'eus pas
+besoin d'autres indications pour la trouver. Escorté de mes deux
+compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de façon je m'assieds, et
+prenant les manières d'un homme qui n'est pas étranger aux usages de la
+maison.
+
+«Bonjour, la mère Bardou. Comment que ça va?
+
+--»Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, ça va comme vous voyez, à
+la douce; que peut-on vous servir?
+
+--»A dîner, nous mourons de faim.
+
+--»Ce sera bientôt prêt; passez dans la salle et chauffez-vous.»
+
+Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.
+
+«Je suis sûr que vous ne me remettez pas.
+
+--»Attendez donc.
+
+--»Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
+venions pendant la nuit.
+
+--»Quoi! c'est vous?
+
+--»Je crois bien que c'est moi.
+
+--»Je vous remets parfaitement.
+
+--»Et le compère Gérard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?
+
+--»Oh! pour ça, oui, il a bu ici la goutte à ce matin, en allant
+travailler à la maison _Lamare_.»
+
+J'ignorais complétement où était située cette maison, mais comme j'étais
+censé au fait des localités, je me gardai bien de m'en enquérir.
+J'espérais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
+parviendrais à me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premières
+bouchées, la mère Bardou vient me dire! «Vous parliez de Gérard toute à
+l'heure, sa fille est là.
+
+--»Laquelle?
+
+--»La plus petite.»
+
+Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
+qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
+successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
+sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien,
+tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis
+après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement
+terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
+dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus
+certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc,
+petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la _maison Lamare_?
+
+--«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de
+l'autre côté d'Hirson.
+
+--»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père,
+qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
+revoir, mon enfant.»
+
+La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous
+trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de
+travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu
+plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je
+vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route.
+Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe.
+Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes
+agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait
+conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne
+soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien
+entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable,
+et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que
+nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était
+embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait
+ou nous faire un mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la
+frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la
+prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient
+deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils,
+nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
+pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
+sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous
+les plus malins.»
+
+Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents
+se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
+convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et
+sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et
+l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
+enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut
+aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.
+
+--»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
+connais. Qui es-tu?
+
+--»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?
+
+--»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
+vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
+où et quand.»
+
+Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de
+Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.
+
+--»Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
+côté des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mémoire? je ne connais
+que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.»
+Et il me serrait dans ses bras à m'étouffer.
+
+Pendant cette scène, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
+apercevant, me demanda s'ils étaient avec moi.» Ce sont mes garçons, lui
+répondis-je.
+
+--»Je m'en étais douté. Ah! ça, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
+de te rafraîchir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.
+
+--»Je le veux bien; ça ne nous fera pas de mal.
+
+--»Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
+rien trouver, ce n'est qu'à Hirson, à une grande lieue d'ici, que nous
+aurons du vin; tu y as sans doute passé?
+
+--»Eh bien! allons à Hirson.»
+
+Pons dit adieu à ses camarades et nous partîmes ensemble. Chemin
+faisant, je me livrai à des observations d'où il me fut aisé de conclure
+qu'on ne m'avait pas exagéré la force de cet homme. Il n'était pas d'une
+haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
+était carré dans sa taille. Sa figure brune, lors même qu'elle n'eût pas
+été hâlée par le soleil, se distinguait par l'énergie de ses traits
+vigoureusement tracés. Il avait des épaules, un cou, des cuisses, des
+bras énormes; ajoutez à cela de gros favoris, une barbe bleue
+excessivement fournie, des mains courtes, très larges et velues jusqu'au
+bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait à l'une de ces
+physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
+lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.
+
+Tandis que nous marchions côte à côte, je voyais que Pons me considérait
+de la tête aux pieds: «Tudieu, me dit-il, en s'arrêtant un instant,
+comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu
+remplis joliment ta culotte de peau.
+
+--»N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.
+
+--»Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
+que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
+en désignant Clément, qui était le plus petit des agents de ma brigade;
+combien que j'en avalerais comme ça à mon déjeûner?
+
+--»Ne t'y fie pas, répliquai-je.
+
+--»C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.»
+
+Après ces propos de gens qui n'ont rien de mieux à dire, Pons me demanda
+des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils étaient en bonne santé,
+mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je
+les avais laissés fort inquiets de ce qu'il était devenu (l'affaire
+d'Avesnes était un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
+pas).
+
+«Eh! qui est-ce qui t'amène dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
+_maltouse_, par hasard?
+
+--»Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude
+une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
+coup de main.
+
+--»Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons». Et en causant de la
+sorte, nous arrivons à Hirson, où il nous fait entrer chez un horloger
+qui débitait du vin. Nous voici tous quatre attablés; on nous sert, et
+tout en buvant, je ramène la conversation sur Court et Raoul. «A l'heure
+qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-être bien dans l'embarras.
+
+--»Et pourquoi cela?
+
+--»Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
+survenu un malheur: ils ont été arrêtés, et je crains bien qu'ils ne
+soient encore en prison.
+
+--»Et le motif?
+
+--»Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais à
+déjeûner avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
+on nous a ensuite interrogés tous les trois; j'ai été aussitôt relâché.
+Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
+serais pas encore averti de ce qui leur est arrivé, si Raoul n'avait pu,
+en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier;
+c'était pour que je te prévienne d'être sur tes gardes, parce qu'on lui
+avait parlé de toi: je ne t'en dirai pas davantage.
+
+--»Qui donc vous a arrêtés, me demanda Pons, qui paraissait consterné de
+l'événement?
+
+--»C'est Vidocq.
+
+--»Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
+tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
+seulement j'ai aperçu par derrière un particulier qui entrait chez
+Causette, on m'a dit que c'était lui, mais je n'en sais rien, et je
+paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin à celui qui me le
+montrerait.
+
+--»Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
+par voies et par chemins.
+
+--»Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il était ici, je lui ferais
+passer un mauvais quart d'heure.
+
+--»Eh! tu es comme les autres, s'il était là, tu te tiendrais coi, et tu
+serais encore le premier à lui offrir un coup à boire. (En disant ces
+mots, je tendais mon verre, et il versait.)
+
+--»Moi! je lui offrirais de la m..... plutôt.
+
+--»Tu lui offrirais un coup à boire, te dis-je.
+
+--»Allons donc, plutôt mourir!
+
+--»En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
+t'arrête.
+
+--»Quoi! quoi! comment?
+
+--»Oui, je t'arrête, et en approchant ma face contre la sienne, je te
+dis, couillé, que tu es _servi_, et que si tu bronches, je te mange le
+nez. Clément, mettez les menottes à monsieur.»
+
+On ne se figure pas quel fut l'étonnement de Pons. Tous ses traits
+étaient bouleversés; ses yeux semblaient s'échapper de leur orbite, ses
+joues étaient frémissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
+dressaient: peu à peu ces symptômes d'une crispation qui n'agitait que
+le haut du corps s'effacèrent, et il s'opéra une autre révolution. Quand
+on lui eut attaché les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
+comme pétrifié; il avait la bouche béante, sa langue était collée à son
+palais, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés qu'il parvint à l'en
+détacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lèvres; en
+moins d'une demi-heure, le visage de ce scélérat, successivement pâle,
+jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se décompose.
+Enfin, sorti de cette espèce de léthargie, Pons articula ces mots:
+«Quoi! vous êtes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accosté,
+j'aurais purgé la terre d'un f.... gueux.
+
+--»C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donné dans
+le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
+je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montré. Une
+autre fois cela t'apprendra à ne pas tenter le diable.»
+
+Les gendarmes, que je fis appeler après l'arrestation de Pons, ne
+pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous était
+ordonné de faire à son domicile, le maire de sa commune se confondit
+envers nous en actions de grâces. «Quel éminent service, nous disait-il,
+vous avez rendu au pays! il était notre épouvantail à tous. Vous nous
+avez délivré d'un véritable fléau.» Tous les habitants étaient
+satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
+s'émerveillât de ce que la capture de ce scélérat s'était effectuée sans
+coup férir.
+
+La perquisition terminée, nous allâmes coucher à la Capelle. Pons était
+attaché avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
+première halte je le fis déshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
+aucune arme cachée. En le voyant nu, je doutai un instant que ce fût un
+homme; tout son corps était couvert de poils noirs, touffus et luisants:
+on l'eût pris pour l'Hercule Farnèse, enveloppé dans la peau d'un ours.
+
+Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
+dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperçus que pendant la
+nuit, il avait avalé plus d'un quarteron de tabac à fumer. J'avais déjà
+fait la remarque que, dans de grandes anxiétés, les hommes qui ont
+l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
+un usage immodéré. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achève plus
+promptement une pipe qu'un condamné à mort, soit lorsqu'il vient
+d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
+je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
+introduire en si grande quantité dans son estomac, une substance qui,
+par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
+qu'il n'en fût incommodé; peut-être avait-il l'intention de
+s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
+prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, à condition qu'il
+se bornerait à le mâcher. Pons se soumit à l'ordonnance, il n'avala plus
+de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait avalé lui
+eût fait le moindre mal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+ Une visite à Versailles.--Les grandes bouches et les petits
+ morceaux.--La résignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
+ soi-même qui fait son sort.--Le sommeil d'un meurtrier.--Les
+ nouveaux convertis.--Ils m'invitent à leur exécution.--Réflexions
+ au sujet d'une boîte en or.--Le _Meg des Megs_.--Il n'y a pas de
+ honte. L'heure fatale.--Nous nous retrouverons là-bas.--La
+ _Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse deux têtes de
+ mort.--L'esprit de vengeance.--Dernier adieu.--L'éternité.
+
+
+Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court
+et Raoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. «Eh bien! leur
+dis-je, notre homme est arrêté.
+
+--»Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!
+
+--»Il ne l'a pas volé, s'écria Raoul; je suis sûr qu'il aura fait une
+belle vie!
+
+--»Lui? répliquai-je, il a été doux comme un mouton.
+
+--»Quoi! il ne s'est pas défendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
+pas défendu!
+
+--»Ces terribles-là, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
+les petits morceaux.
+
+--»Les renseignements que vous m'avez donnés, leur dis-je, n'ont pas été
+perdus.»
+
+Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
+distraction aux deux prisonniers, en les faisant dîner avec moi. Ils
+acceptèrent avec une satisfaction marquée, et tout le temps que nous
+passâmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus léger nuage de
+tristesse: ils étaient plus que résignés, je ne serais pas surpris
+qu'ils fussent redevenus honnêtes gens, leur langage semblait du moins
+l'indiquer. «Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
+faisions un fichu métier.
+
+--»Oh! ne m'en parle pas: tout métier qui fait pendre son maître......
+
+--»Et puis, ce n'est pas tout ça, être dans des transes continuelles,
+n'avoir pas un instant de tranquillité, trembler à l'aspect de chaque
+nouveau visage.
+
+--»C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
+gendarmes déguisés; le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
+mettaient sens dessus dessous.
+
+--»Et moi, dès qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
+mon signalement, et à la chaleur qui me montait, je sentais bien que
+malgré moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.
+
+--»Qu'on ne sait guère ce qu'il en est, quand on commence à donner dans
+le travers! si c'était à refaire, j'aimerais mieux mille fois me brûler
+la cervelle.
+
+--»J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
+plutôt à leur mère de les étouffer de suite.
+
+--»Si nous nous étions donné autant de peine pour bien faire, que nous
+en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
+plus heureux.
+
+--»Que veux-tu? c'est notre sort.
+
+--»Ne me dis pas ça.... c'est soi-même qui fait son sort..... la
+destinée, c'est des bêtises; il n'y a pas de destinée, et sans les
+mauvaises fréquentations, je sens bien que je n'étais pas né pour être
+un coquin. Te souviens-tu, à chaque coup que nous venions de faire,
+combien je prenais de la _consolation_? C'est que j'avais sur l'estomac
+comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais avalé une velte que ça
+ne me l'aurait pas retiré.
+
+--»Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brûlait le cœur; je
+me mettais sur le côté gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'était
+le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables à
+mes trousses; à des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
+sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
+m'éveillais, j'étais trempé comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
+qu'on l'aurait ramassée à la cuillère; après cela il n'y avait plus
+moyen de fermer l'œil: mon bonnet me gênait, je le tournais et le
+retournais de cent façons; c'était toujours un cercle de fer qui me
+serrait la tête, avec deux pointes aiguës qui s'enfonçaient de chaque
+côté dans les tempes.
+
+--»Ah! tu as aussi éprouvé ça. On croirait que c'est des aiguilles.
+
+--»C'est p't-être tout ça qu'on appelle des remords.
+
+--»Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
+Jules, je n'y pouvais plus durer, il était temps que ça finisse:
+d'honneur, c'était assez comme ça. D'autres vous en voudraient, moi je
+dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?
+
+--»Depuis que nous avons tout avoué, je me trouve comme en paradis, au
+prix de ce que j'étais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
+moment à passer, mais ils n'étaient pas non plus à la noce ceux que nous
+avons tué: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.»
+
+Au moment de me séparer d'eux, Raoul et Court me demandèrent en grâce de
+venir les voir aussitôt qu'ils seraient condamnés; je le leur promis et
+tins parole. Deux jours après le prononcé du jugement qui les condamnait
+à mort, je me rendis près d'eux. Quand je pénétrai dans leur cachot, ils
+poussèrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces voûtes sombres
+comme celui d'un libérateur; ils témoignèrent que ma visite leur faisait
+le plus grand plaisir, et ils demandèrent à m'embrasser. Je n'eus pas la
+force de leur refuser. Ils étaient attachés sur un lit de camp, où ils
+avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
+pressèrent contre leur sein avec la même effusion de cœur que de
+véritables amis qui se retrouvent après une longue et douloureuse
+séparation. Une personne de ma connaissance, qui était présente à cette
+entrevue, eut une très grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
+sorte à la discrétion de deux assassins. «Ne craignez rien, lui dis-je.
+
+--»Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacité, nous, faire du
+mal à monsieur Jules! il n'y a pas de risques.
+
+--»Monsieur Jules! proféra Court, c'est ça un homme; nous n'avons que
+lui d'ami, et ce qui m'en plaît, c'est qu'il ne nous a pas abandonnés.»
+
+Comme j'allais me retirer, j'aperçus auprès d'eux deux petits livres
+dont l'un était entr'ouvert (c'étaient des _Pensées chrétiennes_): «Il
+paraît; leur dis-je, que vous vous livrez à la lecture; est-ce que vous
+donneriez dans la dévotion, par hasard?
+
+--»Que voulez-vous? me répondit Raoul, il est venu ici un _ratichon_ (un
+ecclésiastique) pour nous _reboneter_ (nous confesser); c'est lui qui
+nous a laissé ça. Il y a tout de même là-dedans des choses que, si on
+les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.
+
+--»Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
+pas de la bamboche; nous n'avons pas été mis sur terre pour y crever
+comme des chiens.»
+
+Je félicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'était
+opéré en eux. «Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
+je me serais laissé embêter par un calotin!
+
+--»Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le _piffe_;
+mais quand on est dans notre passe, on y regarde à deux fois: ce n'est
+pas que la mort m'épouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
+Vous verrez comme j'irai là, monsieur Jules.
+
+--»Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.
+
+--»Je vous le promets.
+
+--»Parole d'honneur?
+
+--»Parole d'honneur.»
+
+Le jour fixé pour l'exécution, je me rendis à Versailles; il était dix
+heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
+s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutôt
+aperçu que, se levant précipitamment, ils vinrent à moi.
+
+RAOUL (me prenant les mains). «Vous ne savez pas le plaisir que vous
+nous faites, tenez, on était en train de nous graisser nos bottes.
+
+MOI.»Que je ne vous dérange pas.
+
+COURT.»Vous, monsieur Jules, nous déranger! plaisantez-vous?
+
+RAOUL.»Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
+ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclésiastiques) ces messieurs
+nous excuseront.
+
+LE CONFESSEUR DE RAOUL.»Faites, mes enfants, faites.
+
+COURT.»C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
+vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a _emballés_, mais ça n'y
+fait rien.
+
+RAOUL.»Si ce n'avait pas été lui, c'était un autre.
+
+COURT.»Et qui ne nous aurait pas si bien traités.
+
+RAOUL.»Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
+pour nous.
+
+COURT.»Un ami n'en ferait pas autant.
+
+RAOUL.»Et par dessus le marché venir encore nous voir faire la culbute!
+
+MOI. (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
+conversation).»Allons, une prise, c'est du bon.
+
+RAOUL (aspirant avec force).»Pas mauvais! (il éternue à plusieurs
+reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?
+
+MOI.»Cela se dit.
+
+RAOUL.»Je suis pourtant bien malade.» (Dans ce moment, il prend ma
+boîte, et après l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
+l'examine.) «Elle est belle, la _fonfière_ (tabatière)! Dis donc, Court,
+sais-tu ce que c'est que ça?
+
+COURT (détournant la vue). C'est de l'or.
+
+RAOUL.»Tu as bien raison de regarder de l'autre côté; l'or, c'est la
+perdition des hommes. Tu vois où ça nous a conduits.
+
+COURT.»Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
+peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
+honnêtes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
+déshonneur à nos familles.
+
+RAOUL.»Oh! ce n'est pas là mon plus grand regret. Ce sont les
+_messières_ que nous avons escarpés.... les malheureux!
+
+COURT (l'embrassant).»Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
+mort à ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!
+
+LE CONFESSEUR DE COURT.»Allons, mes enfants, le temps s'écoule.
+
+RAOUL.»Ils ont beau dire, le _Meg des Megs_ (l'Être suprême), s'il y en
+a un, ne nous pardonnera jamais.
+
+LE CONFESSEUR DE COURT.»La miséricorde de Dieu est inépuisable....
+Jésus-Christ, mourant sur la croix, a intercédé auprès de son père pour
+le bon larron.
+
+COURT.»Puisse-t-il intercéder pour nous!
+
+L'UN DES CONFESSEURS.»Élevez votre ame à Dieu, mes enfants,
+prosternez-vous et priez.»
+
+Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
+doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.
+
+MOI.»Il n'y a pas de honte.
+
+RAOUL (à son camarade).»Mon ami, recommandons-nous.»
+
+Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans
+cette position.... ils sont plutôt recueillis qu'absorbés. L'horloge
+sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble,
+_dans trente minutes, ce sera fait de nous_! En prononçant ces mots, ils
+se lèvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'étais tenu un instant
+à l'écart, je m'approche. «Monsieur Jules, me dit Court, si c'était un
+effet de votre bonté, nous vous demanderions un dernier service.
+
+--»Quel est-il? je suis tout prêt à vous obliger.
+
+--»Nous avons nos femmes à Paris. J'ai ma femme... ça me brise le
+cœur... c'est plus fort que moi!» Ses yeux se remplissent de larmes,
+sa voix s'altère, il ne peut achever.
+
+--»Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire
+l'enfant? Je ne te reconnais pas là, mon garçon; es-tu un homme ou ne
+l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la
+mienne? allons! un peu de courage.
+
+--»C'est passé à présent, reprit Court, ce que j'avais à vous dire,
+monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous
+commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites
+commissions pour elles.»
+
+Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et
+lorsqu'ils m'eurent exposé leurs intentions, je leur renouvelai
+l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.
+
+RAOUL.»J'étais bien sûr que vous ne nous refuseriez pas.
+
+COURT.»Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah!
+monsieur Jules, comment nous reconnaître de tout ça?
+
+RAOUL.»Si ce que dit le _rebonneteur_ (confesseur) _n'est pas de la
+blague_, un jour nous nous retrouverons là-bas.
+
+MOI.»Il faut l'espérer, peut-être plutôt que vous ne pensez.
+
+COURT.»Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut.
+Nous sommes bien près du départ.
+
+RAOUL.»Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?
+
+MOI.»Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)
+
+RAOUL.»Voyons-la. Midi.
+
+COURT.»La _Carline_ (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!
+
+RAOUL.»La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons
+pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces
+_babillards_, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards étaient les
+deux Pensées chrétiennes).
+
+COURT.»Et ces _deux Jean de la vigne_ (les crucifix), prenez-les aussi;
+cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous.» On entend un bruit
+de voitures: les deux condamnés pâlissent.
+
+RAOUL.»Il est bon d'être repentant, mais est-ce que je vas faire le
+c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,
+mais soyons fermes.
+
+COURT.»C'est cela: fermes et contrits.
+
+Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur la charrette, les
+patients me font leurs adieux: «_C'est pourtant deux têtes de mort que
+vous venez d'embrasser_, me dit Raoul.»
+
+Le cortège s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont
+attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois
+tressaillir: une voix a frappé leur oreille, c'est celle de _Fontaine_,
+qui, rétabli de ses blessures, est venu se mêler à la foule des
+spectateurs. Il est animé par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux
+transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'œil,
+qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me
+dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près
+de moi, je lui ordonnai de s'éloigner; et par un signe de tête, Raoul et
+son camarade me témoignèrent qu'ils me savaient gré de cette attention.
+
+Court fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore
+comme pour me demander si j'étais content de lui. Raoul ne montra pas
+moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa
+tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de
+force, qu'à plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.
+
+Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins
+l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres
+pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société
+distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait
+pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux;
+son sourcil était élevé; il avait l'œil petit, mais vif, et d'un noir
+étincelant; son front, sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière;
+ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées
+sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le
+teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes
+difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était
+couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni
+mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononcées, soit
+à la base de la région frontale, soit aux deux pommettes, dénotaient
+quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit
+sanguinaire s'étaient-ils développés par l'habitude du meurtre.....
+D'autres détails, qui appartenaient plus particulièrement au jeu de sa
+physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y
+voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court
+était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré
+dans la carrière du crime! Pour jouir d'une si longue impunité, il lui
+avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.
+
+Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de
+nature à prouver que leur cœur était encore accessible à de bons
+sentiments; je m'en acquittai avec ponctualité: quant aux présents
+qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les
+deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.
+
+Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux
+travaux forcés à perpétuité.
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES
+
+Du Tome troisième.
+
+
+Pages.
+
+CHAPITRE XXXII M. de Sartines et M. Lenoir.--Les
+filous avant la révolution.--Le divertissement
+d'un lieutenant-général de police.--Jadis
+et aujourd'hui.--Les muets de l'abbé Sicard et
+les coupeurs de bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers
+voleurs agents de la police.
+Les enrôlements volontaires et les bataillons
+coloniaux.--Les bossus alignés et les boiteux
+mis au pas.--Le fameux Flambard et la belle
+israélite.--Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;
+son avancement dans la garde nationale
+parisienne.--On peut être patriote et _grinchir_.--Je
+donne un croc-en-jambe à Gaffré.--Les
+meilleurs amis du monde.--Je me méfie.--Deux
+heures à Saint-Roch.--Je n'ai pas les
+yeux dans ma poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les
+dépouilles des fidèles.--Filou
+et mouchard, deux métiers de trop.--Le danger
+de passer devant un corps-de-garde.--Nouveau
+croc-en-jambe à Gaffré.--Goupil me
+prend pour un dentiste.--Une attitude. 1
+
+CHAPITRE XXXIII Un enfonceur enfoncé.--La
+provocation.--Les loups, les agneaux et les
+voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande
+à Vidocq_ et le Vieux de la Montagne.--Il n'y a
+plus de morale dans la police.--Mes agents
+calomniés.--Il _n'est si bon matou qui attrape
+une souris avec des mitaines_.--L'instrument du
+péché.--Mettez des gants.--Desplanques,
+ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-il
+se nicher?--Le réglement de MM. Delavau
+et Duplessis.--Les roulettes ambulantes et les
+_trop-philanthropes_.--_Les bonnes mœurs_, _les
+bonnes lettres_, _les tonnes études_.--Les jésuites
+de robe longue et de robe courte.--L'empire
+du cotillon.--Dureté des voleurs qui se croient,
+corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien ami_.--_Castigat
+ridendo mores._ 28
+
+CHAPITRE XXXIV _Dieu vous bénisse._--Les conciliabules.--L'héritage
+d'Alexandre.--Les
+_cancans_ et les prophéties.--Le salut en spirale.--Grande
+conjuration.--Enquête.--Révélations
+au sujet d'un _Monseigneur le dauphin_.--Je
+suis innocent.--La fable souvent reproduite.--Les
+Plutarques du pilier littéraire
+et l'imprimeur Tiger.--L'histoire admirable et
+pourtant véridique du fameux Vidocq.--Sa
+mort, en 1875. 52
+
+CHAPITRE XXXV Les nouvellistes de malheur.--L'écho
+de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.--Toujours
+Vidocq.--Feus les Athéniens
+et défunt Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La
+patte du chat.--Je fais des voleurs.--Les
+deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
+chaos et la création.--Monsieur Double-Croche
+et la cage à poulet.--Une mise
+décente.--Le suprême bon ton.--Guerre aux
+_modernes_.--_Le Cadran bleu de la canaille._--Une
+société bien composée.--Les orientalistes
+et les argonautes.--Les gigots des prés salés.--La
+queue du chat.--Les pruneaux et la
+_chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'entrée
+triomphale.--Le petit père noir.--Deux
+ballades.--L'hospitalité.--L'ami de
+collége.--_Les Enfants du Soleil._ 73
+
+CHAPITRE XXXVI Un habitué de la _Petite-Chaise_.--Je
+ne suis pas trop calé.--Une chambre à
+dévaliser.--Les oranges du père Masson.--Le
+tas de pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un
+déménagement nocturne.--Le
+voleur bon enfant.--Chacun son goût.--Ma
+première visite à Bicêtre.--A bas Vidocq!--Superbe
+discours.--Il y a de quoi frémir.--l'orage s'appaise.--On ne me tuera pas. 102
+
+CHAPITRE XXXVII L'utilité d'un bon estomac.--L'occurence
+suspecte.--La procession des
+ballots.--Les Hirondelles de la Grève.--La
+commodité d'un fiacre.--Les fredaines de ces
+messieurs.--Le garçon de chantier.--Il n'y
+a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras, ou la
+marchande scrupuleuse.--Annette ou la
+bonne femme.--On ne mange pas toujours.--Le
+premier qui fut roi.--_Vidocq enfoncé_,
+pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe
+au corps-de-garde.--Je joue le rôle
+de Vidocq.--Représentation à mon bénéfice.--Applaudissements
+unanimes.--La
+Pomme rouge.--Le Grand casuel.--L'inspection
+des papiers.--Je fais évader un
+voleur.--Le vétéran qui prend un potage.--L'auteur
+du _Pied-de-Mouton_.--Les bas et les
+madras accusateurs.--J'ai perdu ma pièce de
+cinq francs.--Le soufflet et le marchand de
+vin.--Je suis arrêté.--La ronde du commissaire.--Ma
+délivrance.--La chute du
+bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans
+Vidocq l'enfoncé.--Souhaitez-vous un bon
+conseil?--Gare à la caboche. 122
+
+CHAPITRE XXXVIII Allons à Saint-Cloud.--L'aspirant
+mouchard.--Le système des diversions,
+ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
+désordre d'une chambre à coucher.--Singulières
+remarques.--Néant au
+rapport.--Ce sont d'honnêtes gens dans le
+faubourg Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez
+garde à vos souliers.--Sacrifice
+au dieu des ventrus. _Deus est in nobis._--La
+langue de monsieur Judas.--Le nectar du
+policien.--Explication du mot _Traiffe_.--Les
+deux maîtresses.--L'homme qui s'arrête
+lui-même.--Le contentement donne des ailes.--Le
+nouvel Epictète.--Un monologue.--L'incrédulité
+désespérante.--Métamorphose
+d'un tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La
+maîtresse d'un prince russe.--Le pain de
+munition et les sorbets de Tortoni.--La mère
+Bariole.--Le vieux sérail ou l'enfer d'une
+femme entretenue.--Les courtisanes et les chevaux
+de fiacre.--L'amie de tout le monde.--L'invulnérable.--Le
+tableau des Sabines.--L'Arche
+sainte.--La tire-rire.--_Infandum
+regina jubes_....--Haine aux épaulettes.--Ah!
+petit fourier!--Les bons sentiments.--L'étrange
+religion.--Le billet de loterie et la
+châsse de Sainte-Geneviève.--Il n'est pas de
+petite économie.--Exemple de fidélité remarquable.--Pénélope.--Le
+serment des filles.--Je te connais, beau masque.--Voyage dans
+Paris.--Louison la blagueuse.--Nécessité
+n'a pas de loi.--Le monstre.--Une furie.--Devoir
+cruel.--Emilie au violon.--Retour
+chez la Bariole.--La petite bouteille des
+amis.--Le trépied de la Sybille.--Philémon
+et Baucis.--Joséphine Réal, ou les fruits d'une
+bonne éducation.--Réflexions philosophiques
+sur la concorde et la mort.--Trois arrestations.--Le
+traître puni.--Un trait pour la
+nouvelle Morale en action.--Une mise en liberté.--Réponse
+aux critiques. 152
+
+CHAPITRE XXXIX Je m'effraie de ma renommée.--L'approche
+d'une grande fête.--Les voleurs
+classés.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un déluge
+de dénonciations.--Je faillis la gober.--Le
+matelas, les fausses clés et la pince.--La confession
+par vengeance.--Le terrible Limodin.--La
+manie de moucharder.--La voleuse qui
+se dénonce.--Le bon fils.--L'évadé malencontreux.--Le
+gâteau des rois et la reine de la fève.--Le
+baiser perfide.--La difficulté tournée.--Le
+panier de la blanchisseuse.--L'enfant volé.--Le
+parapluie qui ne met pas à couvert.--La
+moderne Sapho.--La liberté n'est pas le premier
+des biens.--Les inséparables.--Héroïsme
+de l'amitié.--Le vice a ses vertus. 208
+
+CHAPITRE XL Nos amis les ennemis.--Le bijoutier
+et le curé.--L'honnête homme.--La
+cachette et la cassette.--Une bénédiction du
+ciel et le doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous
+sommes ruinés.--L'amour du prochain.--Les
+cosaques sont innocents.--100,000 francs,
+50,000 francs, 10,000 francs ou la récompense
+au rabais.--Le faux soldat.--L'entorse de
+commande.--La tonnelière de Livry.--La
+petite réputation locale.--Je suis juif.--Mon
+pélerinage avec la religieuse de Dourdans.--Le
+phénix des femmes.--Ma métamorphose
+en domestique allemand.--Mon arrestation.--Je
+suis incarcéré.--Le hacheur de paille.--Mon
+entrée en prison.--Les étrangers ont
+des amis partout.--Le rat d'église.--L'habit
+viande.--Les boutons de ma redingote.--Ce
+qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
+bataille de Montereau.--J'ai volé mon
+maître.--Projet d'évasion.--Voyage en Allemagne.--La
+poule noire.--Confidence au procureur
+du roi.--Ma fuite avec un compagnon
+d'infortune.--Cent mille écus de diamants.--Le
+_minimum_. 250
+
+CHAPITRE XLI Les glaces enlevées.--Un beau
+jeune homme.--Mes quatre états.--La fringale.--Le
+connaisseur.--Le Turc qui a vendu
+ses odalisques.--Point de complices.--Le
+général Bouchu.--L'inconvénient des bons
+vins.--Le petit saint Jean.--Le premier
+dormeur de France.--Le grand uniforme et
+les billets de banque.--La crédulité d'un recéleur.--Vingt-cinq
+mille francs de flambés.--L'officieux.--Capture
+de vingt-deux voleurs.--L'adorable
+cavalier.--Le parent de
+tout le monde.--Ce que c'est d'être lancé.--Les
+Lovelaces de carcan.--L'aumônier du régiment.--Surprise
+au café Hardi.--L'Anacréon
+des galères.--Encore une petite chanson.--Je
+vais à l'affût aux Tuileries.--Un
+grand seigneur.--Le directeur de la police du
+Château.--Révélations au sujet de l'assassinat
+du duc de Berry.--Le géant des voleurs.--Paraître
+et disparaître.--Une scène, par madame
+de Genlis.--Je suis accoucheur.--Les
+Synonymes.--La mère et l'enfant se portent
+bien.--Une formalité.--Le baptême.--Il
+n'y a pas de dragées.--Ma commère à Saint-Lazarre.--Un
+pendu.--L'allée des voleurs.--Le
+médecin dangereux.--Craignez les bénéfices.--Je
+revois d'anciens amis.--Un
+dîner au Capucin.--J'enfonce les Bohémiens.--Un
+tour chez la duchesse.--On retrouve les
+objets.--Deux montagnes ne se rencontrent
+pas.--La bossue moraliste.--La foire de Versailles.--Les
+insomnies d'une marchande de
+nouveautés.--Les ampoules et la chasse aux
+punaises.--Amour et tyrannie.--Le grillage
+et les rideaux verts.--Scènes de jalousie.--Je
+m'éclipse. 274
+
+CHAPITRE XLII Le boucher bon enfant.--Trop
+parler nuit.--L'innocence du petit vin.--Un
+assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La
+levée du corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton frère.--La
+blessure perfide.--C'est lui.--Le front de
+Caïn.--Le réveil matinal.--Arrestation de
+deux époux.--Un coupable.--J'en cherche
+un autre.--L'accusé de libéralisme.--Les
+goguettes, ou les bardes du quai du Nord.--Une
+couleur.--Les chansons séditieuses.--J'aide
+à la cuisine.--Le vin de propriétaire.--L'homme
+irréprochable.--Translation
+à la préfecture.--Une confession.--Résurrection
+d'un marchand de volailles.--Une
+scène de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
+confitentes reos._--Deux amis
+s'embrassent.--Un souper sous les verroux.--Départ
+de Paris. 339
+
+CHAPITRE XLIII Arrivée à Corbeil.--Sornettes
+populaires.--La foule.--Les gobe-mouches.--La
+bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
+Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le
+marchand de dindons.--Le général Beaufort.--L'idée
+qu'on se fait de moi.--Grande
+terreur d'un sous préfet.--Les assassins et
+leur victime.--Le repentir.--Mettez des couteaux.--Révélations
+importantes, etc., etc. 373
+
+CHAPITRE XLIV Voyage à la frontière.--Un brigand.--La
+mère Bardou.--Les indications
+d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde
+mon homme.--La reconnaissance simulée.--Quel
+gaillard!--Les deux font la paire.--Le
+faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le
+brigand pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je
+délivre le pays d'un fléau.--L'Hercule à
+la peau d'ours.--Le mangeur de tabac. 394
+
+CHAPITRE XLV Une visite à Versailles.--Les
+grandes bouches et les petits morceaux.--La
+résignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
+soi-même qui fait son sort.--Le sommeil
+d'un meurtrier.--Les nouveaux convertis.--Ils
+m'invitent à leur exécution.--Réflexions
+au sujet d'une boîte en or.--Le _Meg
+des Megs_.--Il n'y a pas de honte.--L'heure
+fatale.--Nous nous retrouverons là-bas.--La
+_Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse
+deux têtes de mort.--L'esprit de
+vengeance.--Dernier adieu.--L'éternité. 409
+
+FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Aujourd'hui lieutenant-général.
+
+[2] On sera peut-être surpris de cette facilité, mais on cesserait de
+s'en étonner en apprenant par combien de témoignages de complaisance le
+cours de la justice est entravé chaque jour. N'a-t-on pas vu récemment à
+la cour d'assises de Cahors, la moitié des habitants d'une commune
+déposer sur un fait patent, dans un sens tout opposé que l'autre moitié.
+
+[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
+Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
+appliqué entre les deux épaules, suffit pour détacher les poumons, et
+par conséquent pour donner la mort.
+
+[4] Le nom était sur le point de m'échapper, quand je me suit souvenu
+fort à propos qu'il est souvent imprudent de désigner les masques. Le
+mari de la femme dont il est ici question a été quelque temps le
+directeur d'un des théâtres de la capitale. Il est vivant; on ne blâmera
+pas ma discrétion.
+
+[5] _Histoire des Sociétés secrètes de l'armée, et des Conspirations
+militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
+Bonaparte_; 2e édition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, nº 20.
+
+[6] Le colonel Aubry, inspecteur-général de l'artillerie, mort à
+trente-trois ans. Il succomba peu de jours après la bataille de Dresde,
+où il avait eu les deux jambes emportées par un boulet.
+
+[7] Entre les pièces que je produisis était la suivante que je transcris
+ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en même temps
+qu'elle prouve la démarche faite en ma faveur par M. le
+procureur-général Ranson, pendant ma dernière détention à Douai.
+
+ Douai, le 20 janvier 1809.
+
+LE PROCUREUR-GÉNÉRAL IMPÉRIAL _près la cour de justice criminelle du
+département du Nord_.
+
+«Atteste que le nommé _Vidocq_ a été condamné le 7 nivôse an 5, à huit
+ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en liberté.
+
+»Qu'il paraît que _Vidocq_ était détenu pour cause d'insubordination, ou
+autre délit militaire, et que le faux pour raison duquel il a été
+condamné n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'évasion d'un de ses
+compagnons de prison.
+
+»Le procureur-général atteste encore que d'après les renseignemens par
+lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est évadé de la
+maison de justice au moment où l'on allait le transférer au bagne, qu'il
+a été repris, qu'il s'est encore évadé, et que repris de nouveau. M.
+_Ranson_ alors procureur-général a eu l'honneur d'écrire à son
+Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
+de savoir, si, le temps écoulé depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
+réarestation pourrait compter pour le libérer de sa peine.
+
+»Qu'une première lettre étant restée sans réponse, M. Ranson en a écrit
+plusieurs, et que _Vidocq_ interprétant le silence de son Excellence
+d'une manière défavorable pour lui, s'est évadé de rechef.
+
+»Le procureur-général ne peut représenter aucune de ces lettres, parce
+que les registres et papiers de M. Ranson son prédécesseur, ont été
+enlevé par sa famille, qui a refusé de les réintégrer au parquet.»
+
+ ROSIE.
+
+
+
+[8] Il est aujourd'hui établi rue Neuve-de-Seine. C'est à sa porte qu'a
+été assassinée la _belle ecuillère_.
+
+[9] Le Tableau suivant, qui offre la récapitulation des arrestations
+pendant l'année 1817, montre l'importance des opérations de la brigade
+de sûreté:
+
+ Assassins ou meurtriers 15
+ Voleurs avec attaques ou par violences 5
+ -- avec effraction, escalade ou fausses clefs 108
+ _D'autre part_ 128
+
+ Voleurs dans les maisons garnies 12
+ -- à la détourne et au bonjour 126
+ -- à la tire et filous 73
+ -- à la gêne et au flouant 17
+ Recéleurs nantis d'objets volés 38
+ Évadés des fers ou des prisons 14
+ Forçats libérés ayant rompu leur ban 43
+ Faussaires, escrocs, prévenus d'abus de confiance 46
+ Vagabonds, voleurs renvoyés de Paris 229
+ En vertu de mandats de Son Excellence 46
+ Perquisitions et saisies d'objets volés 39
+ ----
+ TOTAL 811
+
+
+
+[10] Lorsqu'il était alloué des millions pour les dépenses de la police,
+on ne conçoit pas que l'on pût recourir à de si pitoyables ressources.
+Du 20 juillet au 4 août, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
+Delavau rapportèrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'était l'argent
+des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
+funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
+qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prêter à une mesure
+d'une telle immoralité: qu'on lise cependant la pièce suivante.
+
+ PRÉFECTURE DE POLICE.
+
+ Paris, le 13 janvier 1823
+
+ «Nous, conseiller d'état, préfet de police, etc.,
+
+ »Arrêtons ce qui suit:
+
+ »A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, précédemment
+ autorisés à tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
+ feront partie de la brigade particulière de sûreté, sous les ordres
+ du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.
+
+ »Ils continueront à tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
+ autres personnes qui feront également le service d'agents secrets.
+
+ »Le conseiller d'état, préfet, etc.
+
+ »_Signé_ G. DELAVAU.
+
+ »Pour copie conforme, le secrétaire-général,
+
+ »L. DEFOUGERES.»
+
+
+
+
+
+
+[11] Les bataillons coloniaux, à une époque où la France n'avait plus de
+colonies, étaient destinés à devenir les égoûts de notre armée de terre.
+Les officiers de ces corps étaient presque tous de méchants garnements
+déshonorés par leur inconduite, et moins faits pour porter l'épée que le
+bâton de l'argousin. Lorsque le despotisme impérial existait dans toute
+sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutèrent d'une foule de
+citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouché, les Rovigo, les
+Clarke, immolaient à leurs caprices ou à ceux du maître dont ils étaient
+les esclaves. Des généraux, des colonels, des adjudants-commandants, des
+magistrats, des prêtres, furent envoyés comme simples soldats dans les
+îles de Ré et d'Oléron. La police avait réuni dans cet exil, bon nombre
+de royalistes et de patriotes à cheveux blancs, qu'elle soumettait à la
+même discipline que les voleurs réputés incorrigibles. Le commandant
+Latapie faisait marcher au pas les uns et les autres.
+
+[12] Je mets ce Réglement sous les yeux du lecteur, afin de lui prouver
+que, sans me mêler de politique, j'avais assez d'occupation.
+
+ PRÉFECTURE DE POLICE.
+
+ _Réglement pour la brigade particulière de sûreté._
+
+ _Art._ I. «La brigade particulière de sûreté se divise en quatre
+ escouades. Chacun des agents commandant une escouade reçoit ses
+ instructions de son chef de brigade, et celui-ci reçoit les notes
+ de surveillance et de recherches du chef de la deuxième division de
+ la préfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les
+ jours, et autant de fois qu'il sera nécessaire pour le maintien de
+ l'ordre et de la sûreté des personnes et des propriétés. Il lui
+ rendra compte, tous les matins, du résultat de la surveillance
+ exercée la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef
+ d'escouade devant lui faire son rapport particulier.
+
+ II.»Les agents particuliers exerceront une surveillance sévère et
+ active pour prévenir les délits; ils arrêteront, tant sur la voie
+ publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les
+ individus évadés des fers et des prisons; les forçats libérés qui
+ ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de résider
+ à Paris; ceux qui ont été renvoyés de la capitale dans leurs foyers
+ pour y rester sous la surveillance de l'autorité locale,
+ conformément au Code pénal, et qui seraient revenus à Paris sans
+ autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant
+ délit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police
+ du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire
+ connaître le motif de l'arrestation des prévenus. En cas d'absence
+ de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus
+ voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du
+ poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des
+ objets trouvés sur eux. Ils demanderont toujours aux délinquants
+ leur demeure, pour la vérifier de suite, et en cas de fausse
+ indication de domicile, ils en feront part au commissaire de
+ police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront
+ aussi les témoins qui pourraient être entendus, et dont ils auront
+ eu soin de se procurer les noms et demeures.
+
+ III.»Les agents particuliers de la sûreté ne pourront consigner
+ dans les postes que les individus mentionnés en l'article
+ précédent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre
+ écrit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre
+ compte de leurs opérations, ou en vertu d'un ordre supérieur.
+
+ IV.»Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison
+ particulière pour arrêter un prévenu de délit, sans être muni d'un
+ mandat, et sans être accompagnés d'un commissaire de police, s'il y
+ a perquisition à faire au domicile.
+
+ V.»Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolément,
+ afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie
+ publique, et ils feront de fréquentes stations dans les carrefours
+ les plus passagers.
+
+ VI.»La circonspection, la véracité et la discrétion étant des
+ qualités indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y
+ manquer sans être sévèrement punis.
+
+ VII.»Il est défendu aux agents de police de diriger leur
+ surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de
+ la ville que celui qui leur aura été indiqué par leur chef, à moins
+ d'un événement extraordinaire, qui l'eût exigé, et dont ils
+ rendraient compte.
+
+ VIII.»Il est également défendu aux agents de police d'entrer dans
+ les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire
+ avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les
+ compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui
+ entretiendraient des liaisons secrètes et habituelles avec des
+ voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles,
+ seront punis sévèrement.
+
+ IX.»Le jeu étant celui de tous les vices qui conduit le plus
+ promptement l'homme à commettre des bassesses, il est expressément
+ défendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient
+ trouvés à jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront
+ sur-le-champ suspendus de leurs fonctions. [A] X.»Les agents de
+ police sont tenus de rendre compte à leur chef de brigade de leur
+ emploi de leur temps.
+
+ XI.»La première contravention aux défenses faites dans les articles
+ précédents, sera punie par une retenue de deux journées
+ d'appointement; en cas de récidive, cette retenue sera doublée,
+ sans préjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu.
+
+ XII.»Le chef de la brigade est spécialement chargé de veiller à
+ l'exécution du présent réglement. Cette exécution est aussi
+ particulièrement recommandée aux chefs d'escouades qui reçoivent
+ ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de
+ l'exécution de ceux qu'ils auront reçus de lui, comme de ceux
+ qu'ils auront été à portée de donner eux-mêmes aux agents qu'ils
+ dirigent.
+
+ _Fait à la Préfecture de police, le 1818._
+
+ _Le Ministre d'État, Préfet de Police_,
+
+ _Signé_, COMTE ANGLÈS.
+
+ Par Son Excellence,
+
+ _Le Secrétaire-général de la Préfecture_,
+
+ _Signé_ FORTIS.
+
+
+
+
+Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles à cette charte de
+la brigade; mais le dévôt préfet, qui couvrait de ses roulettes
+ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction à un
+réglement dans lequel les jeux étaient anathématisés. J'avais aussi
+classé parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur
+le _Quai de l'École_, aux _Champs Élisées_, et dans tous les lieux
+publics, cette foule de misérables, de tout rang et de tout âge, qui
+s'abandonnent ou se prostituent à un goût honteux qui semblait avoir
+émigré avec les jésuites. Je sollicitai souvent la répression de ces
+désordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde
+oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi
+qui punit les attentats aux mœurs est applicable à messieurs les
+_trop-philanthropes_, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les
+ténèbres _intra-muros_. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si
+hideuses dépravations étaient en quelque sorte privilégiées; peut-être
+existait-il une secte qui, pour se détacher du monde au moins par un
+côté, et se soustraire à la plus douce des influences, avait juré haine
+à la plus belle moitié de l'humaine espèce; peut-être qu'à l'instar de
+la société des _bonnes lettres_ et de celle des _bonnes études_, il
+s'était formé une société des _bonnes mœurs_: les mœurs
+jésuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'années le mal a fait tant
+de progrès, que je conseille à nos dames d'y prendre garde; si cela
+continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les
+jésuites n'aiment que la leur.
+
+[13] Cette pièce, à laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup d'autres,
+renferme toute ma justification: je la reproduis ici textuellement:
+
+ DÉCLARATIONS
+
+ _Des nommés Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq,
+ faussement accusé d'avoir fourni de l'argent pour acheter une
+ pince, à l'aide de laquelle un vol s'est commis._
+
+ (Deuxième division.--Premier bureau.--Nº 70,465.)
+
+«Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, à dix heures du
+matin, nous Guillaume Recodère, maire de la commune de Gentilly, d'après
+les ordres de M. le conseiller d'état préfet de police, nous sommes
+transporté en la maison centrale de détention de Bicêtre, où étant,
+avons fait comparaître par-devant nous, au greffe de ladite prison,
+André Peyois, détenu par suite d'un jugement qui le condamne à la peine
+des fers, auquel, après avoir présenté une lettre adressée au chef de la
+deuxième division de la préfecture de police, commençant par ces mots
+«_pardonnez à la liberté_, et finissant par ceux-ci «_dont ma mère m'a
+donné l'avertit_», ladite lettre datée du dix du courant et signée
+Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour
+avoir été par lui souscrite et signée, et s'il en avouait tout le
+contenu.
+
+»A répondu, qu'il connaît parfaitement cette lettre pour être la même
+que celle qu'il a adressée à M. Parisot, chef de la deuxième division à
+la préfecture de police, elle est signée par lui. Le corps de cette
+lettre n'a pas été écrit par lui, il ne sait pas assez bien écrire pour
+cela, mais ce qu'elle contient a été dicté à l'écrivain (le nommé
+Lemaître, détenu en cette même prison), par lui déclarant, et pour
+preuve de ce qu'il avance, il est disposé à nous déclarer oralement tous
+les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de
+notre part de les rappeler à sa mémoire, par la lecture de son contenu;
+en conséquence, il déclare «que lors de l'instruction de l'affaire qui
+l'amena au banc des accusés, et à la suite de laquelle il fut condamné à
+la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui
+avait donné une somme de trois francs pour acheter la pince à l'aide de
+laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un
+fait non-seulement inexact, mais tout-à-fait faux, car jamais pareille
+avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et
+jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a
+reçu de lui aucun secours en argent; s'il avança cette fausseté en plein
+tribunal, il le fit à la suite de mauvais conseils qui lui furent donnés
+par les nommés Utinet et Chrestien, qui lui persuadèrent que par ce
+moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il
+ne serait pas condamné, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un
+et l'autre comme témoins de ce qu'il avançait, ils soutiendraient son
+assertion, et qu'ils déposeraient dans le même sens que lui, et que même
+ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils
+allèrent même plus loin, ils lui persuadèrent qu'ils avaient à leur
+disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui
+déclarant, de tout espèce de condamnation, ou si cette condamnation
+devenait inévitable, devait lui servir utilement pour faire casser son
+jugement.
+
+»Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler à
+l'audience les nommés _Lacour_ et _Decostard_, qui déposèrent les mêmes
+faits imputés par lui, déclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent
+absolument faux.
+
+»Après sa condamnation, ces mêmes individus exigèrent de lui qu'il se
+mît en appel, en lui promettant de lui fournir à leurs frais un
+défenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dépens.
+Sur cette dernière circonstance, on pourra entendre la mère, à lui
+déclarant, qui reçut de la part de _Lacour_ et _Decostard_ les mêmes
+promesses et les mêmes avances; elles lui furent faites chez un marchand
+de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mère
+demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, nº 143, chez M.
+Restauret, propriétaire.
+
+»Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre
+hommage à la justice et à la vérité, désavouer ce qu'il a dit en plein
+tribunal, au désavantage du sieur Vidocq, contre sa moralité et contre
+son honneur; il en demande humblement pardon.
+
+»Pour corroborer la déclaration qu'il vient de faire, il nous invite à
+entendre le nommé Lefebure, son co-accusé, et condamné comme lui dans la
+même affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et
+avec quel argent fut achetée la pince que j'avais dit avoir été payée de
+l'argent de M. Vidocq.»
+
+Lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu'elle contient vérité,
+qu'il y persiste, et a signé.
+
+ _Signé_ PEYOIS.
+
+Ensuite, avons fait appeler le nommé Lefebure, ci-dessus désigné et
+détenu en cette maison, auquel nous avons demandé s'il savait comment le
+nommé Peyois, s'était procuré la pince à l'aide de laquelle le vol qui a
+motivé leur condamnation commune, fut commis.
+
+A répondu que deux ou trois jours avant que le vol ne fût commis, il
+avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant
+l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'était lui qui
+l'avait achetée trois francs; mais jamais il ne dit que c'était M.
+Vidocq qui lui avait donné l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant
+l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la première fois que
+c'était M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.
+
+Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture à lui faite de sa déclaration,
+a dit qu'elle contient vérité, qu'il y persiste, et a signé.
+
+ _Signé_ LEFEBURE.
+
+Dont et de tout quoi il a été rédigé le présent procès-verbal, pour être
+icelui transmis à M. le conseiller d'état préfet de police, dont acte,
+les jours, mois et an que dessus.
+
+ _Signé_ RECODÈRE.
+
+
+
+[14] Ville en ville.
+
+[15] Travailler.
+
+[16] La marchande.
+
+[17] Vendait du vin.
+
+[18] Je lui demande en argot.
+
+[19] Manger.
+
+[20] Bon vin sans eau.
+
+[21] Pain blanc.
+
+[22] Une porte et une clé.
+
+[23] Un lit pour dormir.
+
+[24] J'entre dans sa chambre.
+
+[25] De m'arranger avec elle.
+
+[26] Je remarque au coin du feu.
+
+[27] Un homme qui dormait.
+
+[28] Fouillé dans ses poches.
+
+[29] Son argent j'ai pris.
+
+[30] Son argent et sa montre.
+
+[31] Boucles d'argent.
+
+[32] Sa chaîne et sa culotte.
+
+[33] Chapeau galonné.
+
+[34] Son habit et sa veste.
+
+[35] Bas brodés.
+
+[36] Sauve-toi, marchande.
+
+[37] Pendus.
+
+[38] Sur la place de Ville.
+
+[39] Danser.
+
+[40] Regardés de toutes ces femmes.
+
+[41] Peuple.
+
+[42] Voleurs, bons enfants.
+
+[43] Tous venant voler.
+
+[44] Voleurs.
+
+[45] La nuit.
+
+[46] Des montres.
+
+[47] De l'argent.
+
+[48] Prenons nos précautions.
+
+[49] Volons.
+
+[50] Bourgeois et bourgeoise.
+
+[51] Éveiller les soupçons.
+
+[52] Criait au voleur.
+
+[53] Je lui pris sa montre.
+
+[54] Ses boucles en diamant.
+
+[55] Ses billets.
+
+[56] Minuit sonne.
+
+[57] Les voleurs.
+
+[58] Au cabaret.
+
+[59] Ta porte.
+
+[60] Donne de l'argent.
+
+[61] Couche dans ton logis.
+
+[62] Demande à sa femme.
+
+[63] Dis-donc, la belle.
+
+[64] Ces voleurs-là.
+
+[65] Voleurs de montres.
+
+[66] Enfonceurs de boutiques.
+
+[67] Ne les connais-tu pas.
+
+[68] Culotte.
+
+[69] Bénéfice.
+
+[70] Prêt.
+
+[71] Cave.
+
+[72] Patrouille.
+
+[73] La lune.
+
+[74] Regarde.
+
+[75] Mouchard.
+
+[76] Rit.
+
+[77] Plaisante.
+
+[78] Pleurer.
+
+[79] Exempt, soldats et gendarmes.
+
+[80] Palais de Justice.
+
+[81] Pris en flagrant délit.
+
+[82] Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme était vert.
+
+[83] Dragons de Paris.
+
+[84] Le soir dans Paris.
+
+[85] Bon coup.
+
+[86] Chambre.
+
+[87] Pleine de marchandises.
+
+[88] De l'argent au gousset.
+
+[89] Sans crainte ni inquiétude.
+
+[90] Sans peur.
+
+[91] Par surcroît.
+
+[92] Une jolie maîtresse.
+
+[93] Buvant du vin sans eau.
+
+[94] Du vin non frelaté.
+
+[95] Bas, escarpins.
+
+[96] Beau jabot de dentelles.
+
+[97] Chapeau galonné.
+
+[98] Enmouraché.
+
+[99] Bourgeois.
+
+[100] Une montre d'or.
+
+[101] La danse.
+
+[102] Le suivant sur le boulevard.
+
+[103] Je l'étourdi.
+
+[104] Je passe sa chemise.
+
+[105] Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.
+
+[106] L'endroit où l'on recèle.
+
+[107] Peureux.
+
+[108] Entre dans une boutique.
+
+[109] Vole des louis.
+
+[110] On crie sur elle à la garde.
+
+[111] Je m'enfuis.
+
+[112] Prise en flagrant délit.
+
+[113] Le commissaire l'interroge.
+
+[114] Dénonce tes complices.
+
+[115] Faire un conte.
+
+[116] On me garotte.
+
+[117] Mon beau lit, mes amours.
+
+[118] Au tribunal.
+
+[119] On me condamne aux galères.
+
+[120] A l'exposition.
+
+[121] Vieux.
+
+[122] Du rouge.
+
+[123] Dans ce monde.
+
+[124] Quoi qu'on en dise.
+
+[125] Lot.
+
+[126] Douze ans de fers.
+
+[127] Une bamboche.
+
+[128] En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de réunions
+chantantes, connues sous le nom de _goguettes_. Ces espèces de
+souricières politiques se formèrent d'abord sous les auspices de la
+police, qui les peupla de ses agent. C'était là qu'en trinquant avec les
+ouvriers, ces derniers les _travaillaient_, afin de les envelopper dans
+de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements
+prétendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exaltés
+étaient toujours des mouchards, et il était aisé de les reconnaître; ils
+ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les
+plus grossiers y étaient prodigués à la famille royale...... et ces
+chansons, payées sur _les fonds secrets_ de la rue de Jérusalem, étaient
+l'œuvre des mêmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la
+Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esménard, on sait
+que les Bardes du quai du Nord ont le privilége des inspirations
+contradictoires. La police a ses lauréats, ses ménestrels et ses
+troubadours; elle est, comme on le voit, une institution très gaie;
+malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire
+chanter. Trois têtes tombèrent, celles de Carbonneau, Pleignier,
+Tolleron, et les goguettes furent fermées: on n'en avait plus
+besoin..... le sang avait coulé.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Vidocq, chef de la polic
+ de Sureté jusqu'en 1827, tome III, by Eugène François Vidocq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+***** This file should be named 38059-0.txt or 38059-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/0/5/38059/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38059-0.zip b/38059-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..a283d53
--- /dev/null
+++ b/38059-0.zip
Binary files differ
diff --git a/38059-8.txt b/38059-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..6e8f386
--- /dev/null
+++ b/38059-8.txt
@@ -0,0 +1,10015 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police de
+Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mmoires de Vidocq, chef de la police de Suret jusqu'en 1827, tome III
+
+Author: Eugne Franois Vidocq
+
+Release Date: November 19, 2011 [EBook #38059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+MMOIRES
+
+DE
+
+VIDOCQ,
+
+CHEF DE LA POLICE DE SURET
+
+JUSQU'EN 1827,
+
+AUJOURD'HUI PROPRITAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MAND.
+
+ Que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce ne sont pas
+ l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans l'imagination, et
+ font des proslytes l'impuret. Je dcris les mauvaises moeurs,
+ non pour les propager, mais pour les faire har. Qui pourrait ne
+ pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier
+ degr de l'abrutissement?
+
+ MMOIRES, _tome_ III.
+
+
+TOME TROISIME.
+
+
+PARIS,
+
+TENON, LIBRAIRE-DITEUR,
+
+RUE HAUTEFEUILLE, N 30.
+
+1829.
+
+
+
+
+MMOIRES
+
+DE
+
+VIDOCQ.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+ M. de Sartines et M. Lenoir.--Les filous avant la rvolution.--Le
+ divertissement d'un lieutenant-gnral de police.--Jadis et
+ aujourd'hui.--Les muets de l'abb Sicard et les coupeurs de
+ bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers voleurs agents de la
+ Police.--Les enrlements volontaires et les bataillons
+ coloniaux.--Les bossus aligns et les boiteux mis au pas.--Le
+ fameux Flambard et la belle Isralite.--Histoire d'un chauffeur
+ devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
+ parisienne.--On peut tre patriote et _grinchir_.--Je donne un
+ croc-en-jambe Gaffr.--Les meilleurs amis du monde.--Je me
+ mfie.--Deux heures Saint-Roch.--Je n'ai pas les yeux dans ma
+ poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les dpouilles des
+ fidles.--Filou et mouchard, deux mtiers de trop.--Le danger de
+ passer devant un corps de garde.--Nouveau croc-en-jambe
+ Gaffr.--Goupil me prend pour un dentiste.--Une attitude.
+
+
+Je ne sais quelle espce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
+employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
+c'est que sous leur administration les filous taient privilgis, et
+qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-gnral
+se souciait peu de les rduire l'inaction, ce n'tait pas l son
+affaire; seulement il n'tait pas fch de les connatre, et de temps
+autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir son
+divertissement.
+
+Un tranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
+lieutenant-gnral mettait ses trousses la fleur des filous, et une
+rcompense honnte tait promise celui d'entre eux qui serait assez
+adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.
+
+Le vol consomm, M. le lieutenant-gnral en tait aussitt averti, et
+quand l'tranger se prsentait pour rclamer, il tait merveill; car
+peine avait-il signal l'objet, que dj il lui tait rendu.
+
+M. de Sartines, dont on a tant parl et dont on parle tant encore tort
+et travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
+France tait la premire police du monde. De mme que ses prdcesseurs,
+il avait une singulire prdilection pour les filous, et tous ceux dont
+il avait une fois distingu l'adresse, taient bien certains de
+l'impunit. Souvent il leur portait des dfis; il les mandait alors dans
+son cabinet, et lorsqu'ils taient en sa prsence, Messieurs, leur
+disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on
+prtend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
+gardes, ainsi prenez vos prcautions et songez bien que j'ai rpondu du
+succs.
+
+Dans ces temps d'heureuse mmoire, M. le lieutenant-gnral de police ne
+tirait pas moins vanit de l'adresse de ses filous, que feu l'abb
+Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
+ambassadeurs, les princes, le roi lui-mme taient convis leurs
+exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
+pariait alors pour la subtilit d'un coupeur de bourse; et dans la
+socit souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou la police,
+comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
+toujours dans sa manche une vingtaine des plus russ, qu'il gardait pour
+les menus plaisirs de la cour; c'taient d'ordinaire des marquis, des
+comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
+manires des courtisans, avec lesquels il tait d'autant plus ais de
+les confondre, qu'au jeu, un mme penchant pour l'escroquerie
+tablissait entre eux une certaine parit.
+
+La bonne compagnie, dont les moeurs et les habitude ne diffraient
+pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
+les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mmoires du rgne de Louis
+XV, qu'on les priait pour une soire, comme de nos jours on prie,
+l'argent la main, le _clbre prestidigitateur_, M. Comte, ou quelque
+cantatrice en renom.
+
+Plus d'une fois, la sollicitation d'une duchesse, un voleur rput
+pour ses bons tours fut tir des cabanons de Bictre; et si, mis
+l'preuve, ses talents rpondaient la haute opinion que la dame s'en
+tait forme, il tait rare que, pour se maintenir en crdit, peut-tre
+aussi par galanterie, M. le lieutenant-gnral n'accordt pas la libert
+d'un sujet si prcieux. A une poque o il y avait des grces et des
+lettres de cachet dans toutes les poches, la gravit d'un magistrat,
+quelque svre qu'il ft, ne tenait pas contre une espiglerie de
+coquin, pour peu qu'elle ft comique ou bien combine: ds qu'on avait
+tonn ou fait rire, on tait pardonn. Nos anctres taient indulgents
+et beaucoup plus faciles gayer que nous; ils taient aussi beaucoup
+plus simples et beaucoup plus candides: voil sans doute pourquoi ils
+faisaient tant de cas de ce qui n'tait ni la simplicit, ni la
+candeur..... A leurs yeux, un rou tait le _nec plus ultr_ de
+l'admirable; ils le flicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient
+conter ses prouesses et se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
+quand on le conduisit la Grve, toutes les dames de la cour fondaient
+en larmes; c'tait une dsolation.
+
+Sous l'ancien rgime, la police n'avait pas devin tout le parti que
+l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
+rcration, et ce n'a t que plus tard qu'elle imagina de remettre
+entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
+sret commune. Naturellement, elle dut donner la prfrence aux voleurs
+les plus fameux, parce qu'il tait probable qu'ils taient les plus
+intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
+secrets: ceux-ci ne renonaient pas faire du vol leur principal moyen
+d'existence, mais ils s'engageaient dnoncer les camarades qui les
+seconderaient dans leurs expditions: ce prix, ils devaient rester
+possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pt les
+rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient particip.
+Telles taient les conditions de leur pacte avec la police; quant au
+salaire, ils n'en recevaient point, c'tait dj une assez grande faveur
+que de pouvoir se livrer la rapine impunment. Cette impunit
+n'expirait qu'avec le flagrant dlit, lorsque l'autorit judiciaire
+intervenait, ce qui tait assez rare.
+
+Long-temps on n'avait admis dans la police de sret que des voleurs non
+encore condamns ou librs: vers l'an VI de la Rpublique, on y fit
+entrer des forats vads qui briguaient les emplois d'agents secrets,
+afin de se maintenir sur le pav de Paris. C'tait l des instruments
+fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrme dfiance,
+et ds l'instant qu'ils cessaient d'tre utiles, on se htait de s'en
+dbarrasser. D'ordinaire, on leur dcochait quelque nouvel agent secret
+qui, en les entranant dans une fausse dmarche, les compromettait et
+fournissait ainsi le prtexte de leur arrestation. Les _Richard_, les
+_Cliquet_, les _Mouille-Farine_, les _Beaumont_, et beaucoup d'autres
+qui avaient t des limiers de la police, furent tous reconduits au
+bagne, o ils ont termin leur carrire, accabls des mauvais
+traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
+trahis; alors c'tait l'usage, les agents faisaient la guerre aux
+agents, et le champ restait aux plus astucieux.
+
+Une centaine de ces individus que j'ai dj cits, les _Compre_, les
+_Csar Viocque_, les _Longueville_, les _Simon_, les _Bouthey_, les
+_Goupil_, les _Coco-Lacour_, les _Henri Lami_, les _Dor_, les _Guillet,
+dit Bombance_, les _Cadet Pomm_, les _Mingot_, les _Dalisson_, les
+_Edouard Goreau_, les _Isaac_, les _Mayer_, les _Cavin_, les _Bernard
+Lazarre_, les _Lanlaire_, les _Florentin_, les _Cadet Herries_, les
+_Gaffr_, les _Manigant_, les _Nazon_, les _Levesque_, les _Bordarie_,
+faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, o ils
+s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
+n'tait pas faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
+coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vcu, puisque la
+police ne s'inquitait pas de pourvoir leur subsistance?
+
+Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes leur arc,
+furent en trs petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
+aux faux-frres n'tait gure propre les multiplier. Imaginer qu'ils
+taient retenus par une sorte de loyaut, ce serait mal connatre les
+voleurs; si la plupart d'entre eux ne dnonaient pas, c'est qu'ils
+craignaient d'tre assassins. Mais bientt il en fut de cette crainte
+comme de l'apprhension de tout pril qu'il est indispensable
+d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
+d'chapper l'arbitraire dont la police tait arm, contribua
+propager parmi les voleurs l'habitude de la dlation.
+
+Lorsque, sans autre forme de procs, et seulement parce que c'tait le
+bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu' nouvel ordre les
+individus rputs _voleurs incorrigibles_ (dnomination absurde dans un
+pays o l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
+ces malheureux, fatigus d'une dtention dont ils n'entrevoyaient pas le
+terme, s'avisrent d'un singulier expdient pour obtenir leur libert.
+Les _voleurs rputs incorrigibles_ taient aussi, dans leur genre, une
+espce de _suspects_: rduits envier le sort des condamns, puisque du
+moins ces derniers taient largis l'expiration de leur peine, afin
+d'tre jugs, ils imaginrent de se faire dnoncer pour de petits vols,
+que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois mme le dlit pour
+lequel ils dsiraient tre traduits, leur avait t cd, moyennant une
+lgre rtribution, par le dnonciateur leur compre; bien heureux alors
+ceux qui avaient des crimes revendre! Ils vidaient plus d'un broc
+dans la cantine, la sant de l'acqureur de leur mfait. C'tait un
+beau jour pour le dnonc volontaire que celui o il tait extrait de
+Bictre pour tre conduit la Force, moins beau pourtant que celui o,
+amen devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
+laquelle il ne serait plus enferm que quelques mois. Ce laps de temps
+coul, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui tait
+enfin annonce; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
+se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
+juridiction du prfet de police, qui le faisait crouer de nouveau
+Bictre, o il restait indfiniment.
+
+Les femmes n'taient pas mieux traites, et la prison de _Saint-Lazare_
+regorgeait de ces infortunes que des rigueurs illgales rduisaient au
+dsespoir.
+
+Le prfet ne se lassait pas de ces incarcrations; mais il vint un
+moment o, faute d'espace, il dt songer dblayer les cachots; ceux,
+du moins, o les hommes taient entasss. Il fit, en consquence,
+suggrer ces prtendus incorrigibles qu'il dpendait d'eux de mettre
+fin leur captivit, et qu'on dlivrerait sur le champ des feuilles de
+route tous ceux qui demanderaient prendre du service dans les
+bataillons coloniaux. Aussitt il y eut une foule d'enrols volontaires.
+Tous taient persuads qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
+leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
+gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traner de brigade en brigade
+jusqu' leur destination? Ds-lors les prisonniers ne durent plus tre
+trs empresss d'endosser l'uniforme; le prfet, s'apercevant que leur
+zle s'tait tout coup refroidi, prescrivit au geolier de les
+solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
+avait ordre de les y contraindre force de mauvais traitements. On peut
+tre sr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
+de lui. Celui de Bictre sollicitait non-seulement les prisonniers
+valides, mais encore ceux qui ne l'taient pas; point d'infirmit,
+quelque grave qu'elle ft, qui pt tre ses yeux un motif d'exemption:
+tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
+vieillards. En vain rclamaient-ils: le prfet avait dcid qu'ils
+seraient soldats, et, bon gr, mal gr, on les transportait dans les
+les d'Olron o de R, o des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
+plus brutal dans l'arme, les traitaient comme des ngres[11].
+L'atrocit de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
+souciaient pas d'tre soumis un semblable rgime, offrirent la
+police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers
+tenter cette voie de salut, la seule qui ft ouverte. On fit d'abord
+quelques difficults de l'admettre; mais la fin, persuad qu'un homme
+qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance tait une
+excellente acquisition, le prfet consentit l'inscrire sur le contrle
+des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
+honnte homme; mais pouvait-il persvrer dans cette rsolution? Il
+tait sans solde, et quand on a bon apptit, l'estomac crie souvent plus
+haut que la conscience.
+
+Etre mouchard et n'tre pas pay, je crois qu'il n'est pas de pire
+condition: c'est -la-fois tre mouchard et voleur, aussi l'vidence de
+la ncessit tablissait-elle contre les agents secrets une prvention
+qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
+coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
+dsigner comme ses complices, preuves ou non, il leur tait impossible
+de se faire absoudre.
+
+Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
+qu'trangers au crime pour lequel ils taient traduits, des agents
+secrets ont succomb devant les tribunaux; je me bornerai consigner
+ici les deux faits suivants.
+
+M. Amar, accusateur public, se rendait sa campagne; en descendant de
+voiture, il s'aperoit que la vache qui contenait ses effets a t
+enleve: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
+mettre tout en oeuvre pour parvenir les connatre; il veut appeler
+sur leur tte la svrit des lois. C'tait une peine correctionnelle
+qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se rsoudre regarder
+comme simple dlit un vol qui s'est commis son prjudice; le chtiment
+serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et cet effet il
+prsente une requte au grand-juge afin de faire dcider cette question,
+_si l'effraction aprs le vol consomm constitue une circonstance
+aggravante?_
+
+M. Amar provoquait une dcision affirmative, et elle fut rendue telle
+qu'il la dsirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
+allum la bile du criminaliste, furent dcouverts et arrts. Ils
+avaient t trouvs nantis, il leur et t difficile de nier; mais ils
+souponnrent un ancien confrre de les avoir dnoncs: c'tait le nomm
+Bonnet, agent secret; ils le signalrent comme leur complice, et Bonnet,
+quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamn douze ans de fers.
+
+Plus tard deux autres agents secrets, Cadet _Herries_ et _Ledran_, son
+beau-frre, ayant vol des malles, et les ayant vides pour s'en adjuger
+le contenu, les entreposrent chez deux de leurs collgues, _Tormel_
+pre et fils, qui, signals ensuite par eux la perquisition, furent
+atteints et convaincus d'un larcin dont les dnonciateurs seuls avaient
+eu les profits. Soit Bictre, soit la Force, il ne se passait pas
+de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
+ne les entendisse se reprocher rciproquement leur turpitude. Du matin
+au soir, ces mouchards surnumraires taient se quereller, et ce
+furent leurs ignobles dbats qui me rvlrent combien le mtier que
+j'allais embrasser tait prilleux. Cependant je ne dsesprais pas
+d'chapper aux dangers de la profession, et toutes les msaventures dont
+j'tais le tmoin taient autant d'expriences d'aprs lesquelles je me
+prescrivais des rgles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
+prcaire que celui de mes devanciers.
+
+Dans le second volume de ces Mmoires j'ai parl du juif Gaffr, sous
+les ordres de qui je fus en quelque sorte plac au moment de mon entre
+ la police. Gaffr tait alors le seul agent secret salari. Je ne lui
+fus pas plutt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se dfaire de moi; je
+feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
+perdre, de mon ct je mditais de djouer ses projets. J'avais faire
+ forte partie; Gaffr tait retors. Quand je le connus, on le citait
+comme le doyen des voleurs; il avait commenc huit ans, et dix-huit
+il avait t fouett et marqu sur la place du Vieux-March, Rouen. Sa
+mre, qui tait la matresse du fameux _Flambard_, chef de la police de
+cette ville, avait d'abord tent de le sauver; mais quoiqu'elle ft
+l'une des plus belles isralites de son temps, les magistrats
+n'accordrent rien ses charmes: Gaffr tait trop _maron_ (coupable);
+Vnus en personne n'aurait pas eu la puissance de flchir ses juges. Il
+fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
+rvolution et clat, il ne tarda pas reprendre le cours de ses
+exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
+nom de _Caille_.
+
+Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffr avait perfectionn son
+ducation dans les prisons; il y tait devenu universel, c'est--dire
+qu'il n'y avait point de genre de _grinchir_ dans lequel il ne ft pass
+matre. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spcialit; il tait
+essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
+l'_escarpe_ jusqu' la _tire_ (depuis l'assassinat jusqu' la
+filouterie). Cette aptitude gnrale, cette varit de moyens l'avaient
+conduit s'amasser un petit pcule. Il avait, comme on dit, du foin
+dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans _travailler_; mais les gens
+de la caste de Gaffr sont laborieux, et bien qu'il ft assez largement
+rtribu par la police, il ne cessait pas d'ajouter ses appointements
+le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empchait pas
+d'tre fort considr dans son quartier (alors le quartier _Martin_) o,
+ainsi que son acolyte _Francfort_, autre juif, il avait t nomm
+capitaine de la garde nationale.
+
+Gaffr craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'tait
+pas assez habile pour me cacher ses apprhensions: je l'observai, et ne
+tardai pas dcouvrir qu'il manoeuvrait pour me faire tomber dans un
+pige; j'eus l'air d'y donner tte baisse, et il jouissait dj
+intrieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
+devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
+l'vnement, enferm pendant huit mois au dpt.
+
+Je ne fis jamais connatre Gaffr que j'avais souponn sa perfidie;
+quant lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
+bien qu'en apparence nous tions les meilleurs amis du monde. Il en
+tait de mme de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
+liai pendant ma dtention. Ces derniers me dtestaient cordialement, et
+quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'tre
+pays de retour. _Goupil_, le Saint-Georges de la savatte, tait du
+nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimit; constamment
+attach ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
+fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffr. Les _Compre_, les
+_Manigant_, les _Corvet_, les _Bouthey_, les _Leloutre_, essayrent
+aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnrable, grce aux
+conseils de M. Henry.
+
+Gaffr ayant recouvr sa libert, ne renona pas son dessein de me
+compromettre: avec Manigant et Compre, il complota de me faire _payer_
+(condamner); mais persuad que pour avoir chou une premire fois, il
+ne laisserait pas de revenir la charge, j'tais sans cesse sur la
+dfiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
+solennit religieuse devait attirer beaucoup de monde Saint-Roch, il
+m'annona qu'il avait reu l'ordre de s'y rendre avec moi. J'emmne
+aussi, me dit-il, les amis Compre et Manigant; comme on est inform que
+dans ce moment il existe Paris beaucoup de voleurs trangers, ils nous
+signaleront ceux qui pourraient tre de leur connaissance.--Emmenez
+qui vous voudrez, lui rpondis-je, et nous partmes. Quand nous
+arrivmes, il y avait une affluence considrable; le service exigeait
+que nous ne fussions pas tous runis sur un mme point; Manigant et
+Gaffr allaient en avant. Tout--coup, dans l'endroit o ils sont, je
+remarque que l'on serre un vieillard. Press contre un pilier, le brave
+homme ne sait plus o donner de la tte, il ne crie pas, par respect
+pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleverse, sa
+perruque est en dsarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
+yeux avec une notable anxit, rebondit d'paules en paules, tantt
+s'loignant, tantt se rapprochant, mais roulant toujours. Messieurs,
+je vous en prie, sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
+je vous en prie; et tenant d'une main sa canne pomme d'or, de
+l'autre sa tabatire et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
+voudrait bien pouvoir ramener hauteur de sa ceinture. Je comprends
+qu'on lui soulve sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
+loign du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
+et puis Gaffr n'est-il pas tmoin et acteur de cette scne? s'il ne
+dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
+le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
+de deux heures que dura la crmonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
+ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
+Gaffr et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
+o il subit une condamnation douze annes de fers, tait cette
+poque un des plus russ filous de la capitale; il excellait faire
+passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
+transmutation des mtaux se rduisait un simple dplacement qu'il
+oprait avec une incroyable agilit.
+
+La petite sance qu'il fit dans l'glise de Saint-Roch ne fut pas des
+plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
+avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
+objets de peu de valeur.
+
+La crmonie termine, nous allmes dner chez un traiteur; les fidles
+faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut pargn. On but
+copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il et
+t impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des
+bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espces
+sonnantes. La carte paye, il restait cent francs, et l'on m'en donna
+vingt pour ma part, en me recommandant la discrtion: comme l'argent n'a
+pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvnient accepter. Les
+convives se montrrent enchants de m'avoir _affranchi_, et deux flacons
+de Beaune furent vids pour clbrer mon initiation. On ne parla pas de
+la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paratre plus instruit
+que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'tais tout yeux et tout
+oreilles, et je ne tardai pas acqurir la certitude que la montre
+tait au pouvoir de Gaffr. Alors je me mis contrefaire l'homme ivre,
+et prtextant un besoin, je priai le garon de service de me donner
+l'indication qui m'tait ncessaire. Il me conduisit, et ds que je fus
+seul, j'crivis au crayon un billet ainsi conu:
+
+Gaffr et Manigant viennent de voler une montre dans l'glise
+Saint-Roch; dans une heure, moins qu'ils ne changent d'ide, ils
+passeront au march Saint-Jean. Gaffr est porteur de l'objet.
+
+Je descendis en toute hte, et tandis que Gaffr et ses complices me
+croyaient encore au cinquime tage, occup de mettre du coeur sur le
+carreau, j'tais dans la rue, d'o j'expdiai un courrier M. Henry. Je
+remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas t trop longue;
+quand je reparus, j'tais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
+demanda si je me sentais soulag.
+
+--Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.
+
+--Tiens-toi donc, me dit Manigant.
+
+--Il voit double, observa Gaffr.
+
+--Est-il Pompette, reprit Compre! l'est-il! mais le grand air le
+remettra.
+
+On me fit donner de l'eau sucre. N.. de D...! m'criai-je, de l'eau
+moi! moi de l'eau!
+
+--Oui, prends, a te fera du bien!
+
+--Tu crois?
+
+Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
+brise. Je me livrai ensuite quelques lazzis d'ivrogne qui gayrent la
+socit, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
+ma dpche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement mon
+sang-froid.
+
+En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinraire n'tait pas
+chang. Nous nous dirigemes en effet vers le march Saint-Jean; il y
+avait l un corps-de-garde. Lorsque j'aperus de loin les soldats assis
+devant la porte, je doutais d'autant moins que leur prsence sur la voie
+publique ne ft le rsultat de mon message, que l'inspecteur Mnager
+tait en observation derrire eux. Quand nous passmes, ils vinrent
+nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitrent entrer
+au poste. Gaffr ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
+supposait que les soldats taient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
+on le somma d'obir et bientt aprs il fallut se soumettre la
+fouille. Ce fut par moi que l'on commena, l'on ne trouva rien; vint
+ensuite le tour de Gaffr, il n'tait pas son aise; enfin la fatale
+montre sort de son gousset; il est un peu dconcert, mais au moment o
+on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire son
+secrtaire, _crivez: une montre entoure de brillants_, il plit et me
+regarde. Avait-il quelque soupon de ce qui s'tait pass? je ne le
+pense pas; car il tais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
+et, de plus, il tait certain que, mme en tant instruit, puisque je
+ne l'avais pas quitt, je n'aurais pu _manger le morceau_.
+
+Gaffr, interrog, prtendit avoir achet la montre: on fut persuad
+qu'il mentait; mais la personne vole ne s'tant pas prsente pour
+rclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint nanmoins
+administrativement, et aprs un assez long sjour Bictre, il fut
+envoy en surveillance Tours, d'o il revint plus tard Paris. Ce
+sclrat y est mort en 1822.
+
+Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
+n'tait sorte d'expdients auxquels elle ne recourt pour les prouver.
+Un jour on me dtacha Goupil, qui vint me faire une singulire
+proposition.
+
+Tu sais bien, me dit-il, Franois le cabaretier.
+
+--Oui, qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.
+
+--Et comment cela?
+
+--Voil dj plusieurs fois qu'il s'adresse la prfecture pour
+obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
+toujours refus, et je lui ai donn entendre qu'il ne dpendrait que
+de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.
+
+--Tu as eu tort; car je ne puis rien.
+
+--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
+tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.
+
+--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?
+
+--Dis plutt que nous en reviendra-t-il? Franois, si tu t'y prends
+bien, est un _messire_ qui financera. Il est dj averti que tu fais la
+pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
+ainsi, pas de doute, il jouera du pouce la premire rquisition.
+
+--Tu penses qu'il lchera la monnaie?
+
+--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
+d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
+aprs on le promne.
+
+--A la bonne heure; mais s'il se fche?
+
+--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquite pas, je me
+charge de tout. Pas de _broderie_ (crit), par exemple, tu connais le
+proverbe, _les crits sont des mles, et les paroles sont des femelles_.
+
+--C'est , autant en emporte le vent; point de reu, et empochons.
+
+--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
+quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra
+bien qu'il _aboule_. Goupil me prend alors la main, et me la serrant
+dans la sienne, il continue: Je me rends de ce pas chez Franois, je
+t'annoncerai pour ce soir, je serai cens t'avoir donn rendez-vous pour
+huit heures, et tu ne viendras qu' onze, parce que, soi-disant, tu
+auras t retard; minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
+semblant de t'en formaliser, et Franois saisira l'occasion pour te
+pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au
+revoir.
+
+--Au revoir, rpondis-je; nous nous sparmes. Mais peine tions-nous
+dos--dos, que Goupil revint sur ses pas.
+
+--Ah a! me dit-il, tu sais qu' des fois la plume vaut mieux que le
+pigeon, il me faut de la plume, ou sinon... Soudain prenant une
+attitude disloque, ouvrant une bouche norme, balanant ses mains
+six pouces du sol, comme s'il et voulu raser le pav, il complta la
+menace par une retraite de corps et par une avance des jambes dans
+lequel la mobilit de ses pieds n'tait pas ce qu'il y avait de moins
+grotesque.
+
+--C'est bien, dis-je Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
+c'est convenu.
+
+--Foi de _grinche_?
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+Goupil prit aussitt le chemin de la Courtille, o il allait assez
+frquemment, et moi celui de la prfecture de police, o j'instruisis M.
+Henry de la proposition que l'on m'avait faite. J'espre, me dit ce
+chef, que vous ne vous prterez pas cette intrigue. Je lui protestai
+que je n'y tais nullement dispos, et il tmoigna qu'il me savait bon
+gr de l'avoir averti. Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
+une preuve de l'intrt que je vous porte, et il se leva pour prendre
+dans son casier un carton qu'il ouvrit: Vous voyez qu'il est plein; ce
+sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
+emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent. Ces
+rapports taient l'oeuvre des inspecteurs et des officiers de paix,
+qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
+c'tait l leur refrain, c'tait aussi celui des voleurs que j'avais
+fait prendre en flagrant dlit; ils me dnonaient comme leur complice,
+mais quand de toutes parts de dfavorables prventions me rendaient
+accessible, je dfiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
+traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vrit qui,
+force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilits d'un autre genre,
+devenait resplendissante d'vidence. Accus chaque jour pendant seize
+ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrog par M.
+Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amen devant lui
+offrait quelques probabilits, je n'eus qu' paratre, elles
+s'vanouirent, et je fus renvoy sur-le-champ.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+ Un enfonceur enfonc.--La provocation.--Les loups, les agneaux et
+ les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande Vidocq_ et le
+ Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes
+ agents calomnis.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris
+ avec des mitaines_.--L'instrument du pch.--Mettez des
+ gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indpendance; o diable
+ va-t-il se nicher?--Le rglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les
+ roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes
+ moeurs, les bonnes lettres, les bonnes tudes._--Les jsuites de
+ robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Duret des
+ voleurs qui se croient corrigs.--Coco-Lacour et un _ancien
+ ami_.--_Castigat ridendo mores._
+
+
+_Gaffr_ et _Goupil_ ayant chou dans leurs manoeuvres pour me
+compromettre, Corvet voulut son tour essayer si je ne succomberais
+pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
+rendis chez cet agent dont la femme tait aussi attache la police. Je
+trouvai les deux poux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
+que pour avoir coopr avec eux quelques dcouvertes de peu
+d'importance, ils mirent tant de bonne grce me donner les
+renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
+gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
+rgaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
+accepta, et nous allmes ensemble nous installer dans un cabinet
+particulier.
+
+Le vin tait excellent; nous en bmes une bouteille, puis deux, puis
+trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
+pas tant pour disposer la confidence. Depuis une heure environ, je
+croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture me faire;
+enfin, tant un peu lanc, coute Vidocq, me dit-il, en posant
+bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
+franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une
+_lime sourde_ (un dissimul): sans a nous pourrions faire de bonnes
+affaires.
+
+J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.
+
+Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas moi; je
+n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
+parler comme si t'tais mon frre, aprs a je pense que tu n'auras
+plus de dtours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
+on ne gagne pas le diable: un petit cu c'est pas sitt chang que c'est
+rien du tout. Vois-tu, si tu veux tre discret, il y a deux ou trois
+affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, a ne nous
+empchera pas par aprs d'enfoncer les amis.
+
+--Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
+toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait la
+boutique, on ne se gnerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
+ Bictre.
+
+--Ah! te voil comme les autres, reprit Corvet? a te va-t-il pas bien
+de faire le dlicat? t'es dlicat, toi! laisse donc: on te connat pas
+p'ttre.
+
+Je lui tmoignai mon tonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
+et j'ajoutai que j'tais persuad qu'il n'avait que l'intention de
+m'prouver, ou peut tre de me tendre un pige.
+
+Un pige! s'cria-t-il, un pige! moi vouloir te faire de la peine!
+plutt _tre gerb vioque_ (jug vie): faut tre bien _mzire_
+(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
+quelque chose, c'est que c'est a: avec moi il y a pas de porte de
+derrire; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
+te confier que pas plus tard qu' ce soir je fais un _chopin_. J'ai dj
+prpar tout mon _bataclan_, les fausses cls ont t essayes; si tu
+veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.
+
+--Je m'en doute; ou tu as perdu la tte, ou tu ne serais pas fch de
+m'entortiller.
+
+--Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour a?
+(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main la
+pte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
+c'est pas la premire fois que je l'emmne; mais il ne tient qu' toi
+que ce soit la dernire. A deux hommes il y a toujours plus de
+ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, a te regarde pas; tu nous
+attendras dans un caf, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
+presque en face de la maison o nous serons _grinchir_, et sitt que
+tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
+t'auras ta part. Aprs tu seras matre de ne plus te mfier de nous.
+C'est-il a parler?
+
+Il y avait une telle apparence de sincrit dans ce discours, que
+vritablement je ne savais plus quoi m'en tenir sur le compte de
+Corvet. Cherchait-il un associ, ou se proposait-il de me perdre? Je
+n'ai encore que des doutes cet gard, mais dans un cas comme dans
+l'autre, il m'tait manifeste que Corvet tait un coquin. De son propre
+aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
+tait de mon devoir de faire en sorte de le livrer la justice; si au
+contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraner une action
+criminelle pour me dnoncer, il tait bon de pousser l'intrigue vers son
+dnouement, afin de montrer l'autorit qu' vouloir me tenter, c'tait
+perdre son temps.
+
+J'avais essay de dtourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
+lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'tre laiss sduire.
+
+Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.
+
+Aussitt il m'embrasse, et le rendez-vous est donn pour quatre heures,
+chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et ds qu'il m'eut
+quitt, j'crivis M. Allemain, commissaire de police, rue du
+Cimetire-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
+dans la soire; je lui donnai en mme temps toutes les instructions qui
+lui taient ncessaires pour parvenir saisir les coupables en flagrant
+dlit.
+
+A l'heure convenue j'tais au poste: Corvet et sa femme ne tardrent pas
+ venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
+eurent pris cet encouragement, ils s'acheminrent vers la besogne. Un
+instant aprs je les vis entrer dans une alle de la rue de la
+_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrta
+les deux poux au moment o, chargs de butin, ils sortaient de la
+chambre qu'ils avaient dvalise. Ce couple, si intressant, fut
+condamn dix ans de fers.
+
+Pendant les dbats, Corvet et sa digne compagne prtendirent que j'avais
+jou auprs d'eux le rle de provocateur. Certainement, dans la conduite
+que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractriser
+la provocation: d'ailleurs, en matire de vol, je ne pense pas qu'il y
+ait de provocation possible. Un homme est honnte ou il ne l'est pas;
+s'il est honnte, aucune considration ne sera assez puissante pour le
+dterminer commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
+l'occasion, et n'est-il pas vident qu'elle s'offrira tt ou tard? Et
+si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
+assassin? Sans doute celui qui travaillerait dmoraliser un tre
+faible et lui inculquer des principes pernicieux, pour se mnager
+l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infme
+des sclrats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
+dclar en tat d'hostilit contre ses semblables, l'attirer dans un
+pige, l'allcher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
+saisir, lui donner enfin flairer l'appt auquel il doit se prendre,
+n'est-ce pas rendre un vritable service la socit? Ce n'est pas la
+brebis que l'on montre au loup qui cre son instinct dprdateur. Il en
+est de mme du penchant au vol; il est prexistant l'action, et
+l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
+l'autre, le voleur sera porte de l'accomplir. Ce qui est important,
+c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
+commencement d'excution sans prjudice pour personne; ainsi le fait est
+constat, et la socit par un attentat surveill, est prserve d'une
+foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignor, aurait peut-tre
+joui d'une impunit fatale. En dfinitive, on ne me persuadera jamais
+que ce soit un mal de jeter la vipre le lambeau d'toffe sur lequel
+doit s'puiser son venin.
+
+Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de coeurs
+gangrens, d'mes profondment criminelles; mais chacun des brigands que
+renferme cette cit, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
+est d'assez adroits pour fournir une longue carrire de crimes avant
+d'tre dcouverts. Ceux-l sont coupables; il ne s'agit plus que de les
+atteindre et de les convaincre, c'est--dire de les prendre la main dans
+le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espce m'taient
+signals, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
+suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connt
+de moyens d'existence, pour couper court leurs exploits, c'tait moi
+qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
+pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
+s'approprier le bien d'autrui, peu prs comme les loups sont des
+animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
+peut gure confondre les loups avec les agneaux; mais s'il tait
+possible que les uns fussent cachs dans la peau des autres, un berger,
+quand il lui aurait t dmontr que des coups de dents ont t donns,
+serait-il blmable, pour viter les atteintes futures, de tenter la
+voracit de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
+compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin mordre.
+Si Corvet et sa femme ont vol, c'est que dj, de fait ou d'intention,
+ils taient voleurs. D'un autre ct, je ne les ai point provoqus; j'ai
+tout simplement adhr leur proposition. On m'objectera qu'en les
+menaant, je pouvais les empcher de commettre le vol qu'ils avaient
+prmdit; mais les menacer, ce n'tait pas les corriger: aujourd'hui
+ils se seraient abstenu, demain ils auraient lev un nouveau livre; et
+certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
+advenait-il? que la responsabilit morale du dlit dont ils se seraient
+rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses consquences. Et puis,
+si Corvet avait reu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
+affaire, sous la promesse d'tre revendiqu par le prfet de police,
+aprs l'vnement, le soin de ma sret personnelle ne me prescrivait-il
+pas de prendre mes prcautions, de manire dgoter des trames de
+cette espce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient
+les agens; c'est l du moins le rsultat que j'obtenais, en dnonant
+Corvet au commissaire du quartier o il devait oprer, au lieu de le
+dnoncer la prfecture. En suivant cette marche, j'tais assur que
+s'il avait t mis en avant, on le dsavouerait, et que la justice
+aurait son cours.
+
+Si j'ai insist sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
+que c'tait l le grand moyen de dfense de la plupart des accuss que
+j'avais fait prendre en flagrant dlit. On verra, dans le chapitre
+suivant, que l'ide de recourir une si pitoyable excuse, leur fut
+souvent suggre par mes ennemis. Le rcit d'un complot ourdi par quatre
+des agens de ma brigade, les nomms _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_
+et _Coco-Lacour_, montrera quoi se rduisent les imputations les plus
+fortes diriges contre moi.
+
+Je ne rpterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation
+des attentats politiques. Le mcontentement, lgitime ou non,
+l'exaltation, l'exaspration, le fanatisme mme, ne constituent pas un
+tat de perversit; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
+momentan sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
+plus vertueux sera facilement gar. Des raisonnements captieux, des
+combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperoit pas les fils,
+peuvent le conduire dans l'abme. Satan vient et le transporte sur la
+montagne d'o il lui fait dcouvrir les royaumes de la terre; il lui
+montre tout un arsenal de chimres, des armes, des canons, des soldats,
+les peuples prts se soulever contre l'oppression. Il le sduit par
+des impossibilits, et pour des impossibilits, il le salue du titre de
+librateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rveuse dans des
+espaces imaginaires, croit enfin avoir trouv un point d'appui et un
+levier pour remuer le monde. Pouss par le plus excrable des dmons, il
+ose prononcer son rve; l'enfer a ses tmoins, ses juges, et le dlire
+se termine au pied de l'chafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
+des _patriotes_ de 1816 sollicits par l'infme _Schilkin_. Mais
+revenons la brigade de sret.
+
+Aprs la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
+agents, qui m'en voulaient dj beaucoup, crirent l'abomination: ce
+furent eux qui semrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
+imaginrent le surnom de _bande Vidocq_, qui fut appliqu au
+personnel de la police de sret; ils publirent que ce personnel
+n'tait compos que de forats librs ou d'anciens filous habiles
+faire la bourse et la montre. Peut-on, disaient-ils, permettre un
+pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre sa
+discrtion la vie et l'argent des citoyens? D'autres fois ils me
+comparaient au Vieux de la montagne: quand il voudra, il nous gorgera
+tous, prtendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Sdes?
+C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
+plus de morale, pas mme la police. Le bon homme!!! avec sa morale!
+Au surplus, ce n'tait pas l ce qui l'inquitait; messieurs les
+officiers de paix nous auraient volontiers pardonn d'avoir t aux
+galres, si le prfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
+s'agissait de dcouvrir un voleur ou de l'arrter, on devait un peu plus
+compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre exprience les
+tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
+dmontr que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi taient
+inutiles, changrent-ils de batteries; ils ne m'attaqurent plus
+directement, mais ils attaqurent mes agents, et tous les moyens de les
+rendre odieux l'autorit leur semblrent bons. S'tait-il commis un
+vol, soit l'entre d'un thtre, soit l'intrieur, vite ils
+rdigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade taient
+dsigns comme les auteurs prsums. Il en tait de mme chaque fois que
+dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
+de paix ne laissaient pas chapper une seule de ces occasions de faire
+le procs la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
+reprocht de l'avoir vol.
+
+Fatigu la fin de ces perptuelles inculpations, je rsolus d'y mettre
+un terme. Pour rduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
+pouvais pas couper les bras mes agents, ils en avaient besoin; mais
+afin de tout concilier, je leur signifiai qu' l'avenir ils eussent
+porter constamment des gants de peau de daim, et je leur dclarai que le
+premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans tre gant, serait
+expuls immdiatement.
+
+Cette mesure dconcerta tout--fait la malveillance: dsormais il tait
+impossible de reprocher mes agents de _travailler_ dans la foule.
+Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point
+de main adroite, si elle n'est compltement nue, restrent bouche close,
+ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris
+avec des mitaines_. Ce fut le matin l'ordre que je fis connatre aux
+agents l'expdient que j'avais trouv pour faire cesser toutes les
+clabauderies auxquelles ils taient en butte.
+
+Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire votre probit
+qu'on ne croit la chastet des prtres. Eh bien! pour donner tort aux
+incrdules, j'ai pens qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
+comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut tre
+l'instrument du pch; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
+que vous tes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour viter
+tout prtexte au soupon, j'exige que dornavant vous ne sortiez qu'avec
+des gants.
+
+Cette prcaution, je dois le dire, n'tait pas commande par la conduite
+de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forats que j'ai employ ne
+s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
+quelques-uns sont retombs dans le crime, mais s'ils sont devenus
+coupables, ce n'a t qu'aprs avoir t renvoys. Vu les antcdents et
+la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerais sur eux tait en
+quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
+une volont de fer et une rsolution plus forte encore. Mon ascendant
+sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
+entre dans la police: plusieurs m'avaient vu soit la Force, soit
+Bictre; mais je n'avais jamais t que leur camarade de dtention, et
+je pouvais les mettre au dfi de citer une affaire laquelle j'eusse
+particip, soit avec d'autres, soit avec eux.
+
+Il est remarquer que la plupart de mes agents taient des librs, que
+j'avais moi-mme arrts l'poque ou ils s'taient brouills avec la
+justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
+enrler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
+utilisais pour le service de sret: une fois admis dans la brigade, ils
+s'amendaient momentanment, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
+plus: quand au reste, ils taient toujours des tres perdus de dbauche,
+adonns au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y
+allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
+traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vtements. En vain
+faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
+en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
+habitudes. Obligs de consacrer dix-huit heures par jour la police,
+ils se dpravaient moins que s'ils eussent t des sincuristes; mais
+toujours est-il que de temps autre ils se permettaient des incartades;
+et quand elles taient lgres, ordinairement je les leur pardonnais.
+Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
+connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empcher la
+rivire de couler_. Tant que leurs torts n'taient que de l'inconduite,
+je devais me borner la rprimande; souvent les mercuriales que je leur
+adressais taient autant de coups d'pe dans l'eau, mais quelquefois
+aussi, suivant les caractres, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
+tous les agents sous mes ordres taient persuads qu'ils taient de ma
+part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
+pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'tais instruit de tout ce
+qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de prs, je ne les perdais
+jamais de vue, et toute infraction au rglement qui traait leurs
+obligations[12] tait aussitt rprime. Ce qui paratra surprenant,
+c'est que, dans toutes les circonstances o le service l'exigeait, ces
+hommes, indisciplinables tant d'gards, se pliaient ma volont, lors
+mme qu'il y avait du pril le faire. Nul autre que moi, j'ose le
+dire, n'et obtenu d'eux un pareil dvouement.
+
+En gnral, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
+ceux qui prenaient ce qu'on appelle du coeur l'ouvrage, finissaient
+par devenir des sujets supportables; c'est--dire que sortis d'une
+ornire pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se dranger de
+leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
+dans une irrgularit dont les suites leur taient toujours funestes.
+J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
+nomm _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
+secrtaire.
+
+Ce Desplanques tait un jeune homme bien lev; il avait de l'esprit,
+une rdaction facile, une belle criture, et quelques autres talents qui
+auraient pu le mettre mme de prendre un rang honorable dans le monde.
+Malheureusement il tait possd de la manie du vol, et, pour comble de
+disgrce, il tait paresseux au plus haut degr. C'tait un voleur qui
+avait le temprament des escrocs, ce qui revient dire qu'il n'tait
+propre rien de ce qui ncessite de l'assiduit et de l'nergie. Comme
+il n'tait pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
+m'arrivait assez frquemment de le gronder. Vous vous plaignez sans
+cesse de ma ngligence, me rpondait-il, avec vous il faudrait tre
+esclave; ma foi, je ne suis pas accoutum tre tenu. Desplanques
+sortait du bagne, o il avait pass six ans.
+
+En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
+acquisition, mais je ne tardai pas me convaincre qu'il tait
+incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
+alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
+situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisivet. Un soir
+passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
+un carreau, enlve une sbille pleine d'or et se sauve. Au mme instant
+on entend crier au voleur, et l'on se met sa poursuite. A ces mots
+_arrtez, arrtez_, officieusement rpts de loin en loin, Desplanques
+redouble de vitesse, bientt il sera hors d'atteinte; mais au dtour
+d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
+camarades: la rencontre tait fatale. Il veut s'chapper, inutiles
+efforts; les agents l'entranent et le conduisent chez le commissaire,
+o le flagrant dlit est aussitt constat. Desplanques tait en tat de
+rcidive: on le condamna aux travaux forcs perptuit; il est
+aujourd'hui Toulon, o il subit sa peine.
+
+Des gens qui veulent juger de tout sans avoir t mme de s'clairer
+par les faits, ont prtendu que des agents sortis de la caste des
+voleurs, devaient ncessairement entretenir avec eux des intelligences,
+ou du moins les mnager aussi long-temps qu'ils taient assez adroits
+pour ne pas venir se brler la chandelle. Je puis attester que les
+voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les librs qui se sont
+rallis la bannire de la police; et que ces derniers l'exemple de
+tous les transfuges ne dploient jamais plus de zle que quand il s'agit
+de _servir un ami_, c'est--dire d'arrter un ex-camarade. En gnral,
+un voleur qui se croit corrig est sans piti pour ses anciens
+confrres: plus il aura t intrpide dans son temps, plus il se
+montrera implacable leur gard.
+
+Un jour les nomms _Cerf, Macolein et Dorl_, sont amens au bureau
+comme prvenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
+compagnon et leur intime, est comme transport d'indignation, il se lve
+et apostrophe Dorl en ces termes:
+
+LACOUR. Eh bien! monsieur le drle, vous ne voulez donc pas vous
+corriger?
+
+DORL. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!
+
+LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
+mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?
+
+DORL. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous tes Lacour; mais
+vous n'avez sans doute pas oubli que lorsque nous tions camarades,
+vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont
+jamais appelautrement.--Dis donc Cerf, as-tu dj vu un coco de
+cette force?
+
+CERF, _haussant les paules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
+s'en mle; monsieur Lacour!!!
+
+LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres moeurs; _castigat
+ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
+garements; mais....
+
+Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
+le mot honneur; mais Dorl qui n'tait pas d'humeur couter sa
+remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
+dans lesquelles ils avaient _travaill_ ensemble. Maintes fois Lacour a
+prouv des dsagrments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher des
+voleurs leur tnacit au mtier, c'tait toujours par des impertinences
+qu'il tait rcompens de ses bonnes intentions.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+ _Dieu vous bnisse!_--Les conciliabules.--L'hritage
+ d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophties.--Le salut en
+ spirale.--Grande conjuration.--Enqute.--Rvlations au sujet d'un
+ _Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent
+ reproduite.--Les Plutarque du pilier littraire et l'imprimeur
+ Tiger.--L'histoire admirable et pourtant vridique du fameux
+ Vidocq.--Sa mort, en 1875.
+
+
+Une fois parvenu au poste de chef de la police de sret, je n'eus plus
+ me garantir des piges dans lesquels on avait si souvent cherch
+m'attirer. Le temps des preuves tait pass; mais il fallut me tenir en
+garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonns qui
+convoitaient mon emploi, et mettaient tout en oeuvre afin de parvenir
+ me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se
+donnrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
+moment o ce patelin se dtournait de cinquante pas, et aurait renvers
+toutes les chaises d'une glise pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu
+vous bnisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu ternuer, j'tais
+bien sr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
+mprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand
+peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
+je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces dmonstrations d'une
+politesse outre fussent vraies ou fausses. Il ne se passait gure de
+jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ tait l'ame de
+certains conciliabules o se tenaient toute espce de propos sur mon
+compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'tait form
+un parti qui conspirait avec lui: j'tais le tyran qu'il fallait
+abattre. D'abord, les conjurs se contentrent de clabauder; et comme
+ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
+mutuellement plaisir, ils se la prdisaient l'envi, et chacun d'eux se
+partageait d'avance l'hritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet hritage
+est chu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon
+successeur ne se fit pas faute de menes plus ou moins adroites pour
+russir se le faire adjuger avant mon abdication.
+
+Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affids passrent des
+trames plus relles; et l'approche des assises, pendant lesquelles
+devaient tre jugs les nomms _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et
+_Lefebure_, prvenus de vol avec effraction, l'aide d'une pince ou
+_monseigneur le dauphin_, ils rpandirent le bruit que j'tais la
+veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
+pas les chausses nettes.
+
+Cette prophtie, lance chez tous les marchands de vin des environs du
+Palais de Justice, me fut promptement rapporte; mais je ne m'en
+inquitais pas plus que de tant d'autres qui ne s'taient pas ralises;
+seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait mon gard de
+souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
+plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, la faveur de ce
+mouvement en spirale qu'il imprime sa tte, lorsqu'il vise donner
+les grces de l'homme comme il faut, vitaient de plus en plus la
+rencontre des miens. A la mme poque, je remarquai chez trois autres de
+mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement
+d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'tonnait. J'tais
+instruit que ces messieurs avaient de frquentes confrences avec
+Lacour; moi-mme, sans songer le moins du monde pier leurs dmarches,
+dans mon intrt personnel, je les avais surpris chuchotant et
+s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
+la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
+j'avais entendu l'un d'eux se rjouir de ce que _je ne parerais pas la
+botte qu'on allait me porter_. Quelle tait cette botte? je ne m'en
+faisais pas une ide, lorsque Peyois et ses co-accuss ayant t
+traduits, les dbats judiciaires me rvlrent une machination atroce,
+tendant tablir que j'tais l'instigateur du crime qui les avait
+amens sur les bancs. _Peyois prtendait que s'tant adress moi, pour
+me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaant
+fournir, je lui avais propos de voler pour mon compte, et que mme je
+lui avais donn trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
+avait t pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et
+_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,
+nomm _Leblanc_, qui, impliqu comme eux, paraissait avoir t le
+vritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
+encourageait persvrer dans un systme de dfense qui, s'il tait
+admis, devait avoir ncessairement pour effet de le faire absoudre. Les
+avocats qui plaidrent dans cette cause ne manqurent pas de tirer tout
+le parti possible de la prtendue instigation qui m'tait impute; et
+comme ils parlaient d'aprs leur conviction, s'ils ne dterminrent pas
+le jury rendre une dcision favorable leurs clients, du moins
+parvinrent-ils jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
+prventions contre moi. Ds lors, je crus qu'il tait urgent de me
+disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le prfet de police
+de vouloir bien ordonner une enqute, dans le but de constater la
+vrit.
+
+Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'tre condamns; j'imaginais que
+n'ayant plus dsormais aucun intrt soutenir le mensonge, ils
+confesseraient qu'ils m'avaient calomni; je prsumais, en outre, que
+dans le cas o leur conduite aurait t le rsultat d'une suggestion,
+ils ne feraient plus difficult de nommer les conseillers de l'imposture
+qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le prfet
+ordonna l'enqute que je sollicitai, et au moment o il confiait le soin
+de la diriger M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier
+de la cit, un premier document, sur lequel je n'avais pas compt,
+prluda ma justification: c'tait une lettre de Berthelet au marchand
+de vins Leblanc, qui avait t dclar non-coupable; je la transcris
+ici, parce qu'elle montre quoi se rduisent les accusations que l'on
+n'a cess de diriger contre moi, tout le temps que j'ai t attach la
+police, et depuis que j'ai cess de lui appartenir. Voici cette pice,
+dont je reproduis jusqu' l'orthographe:
+
+ A MONSIEUR
+
+ Monsieur _le Blanc_, matre marchand de vin, demeurant barrire du
+ Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, proche
+ Paris.
+
+ Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
+ l'tat de votre sante Et au meme tamps pour vous prvenir que nous
+ sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
+ malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
+ vous mabandonn, je ferais de nouvelle Rvlation de la peine que
+ vous avez fourny et qui a deplus t trouv chs vous, dont vous
+ n'ignors pas ce que nous avons cach la justice a cette Egard,
+ et dont un chef de la police a t cits dans cette affaire qui
+ tait innocant Et qu'on a cherch rendre victime, vous n'ignors
+ pas les promesse que vous m'avs faite dans votre chambre pour vous
+ soutenir dans le tribunal, vous n'ignors pas que j'ai vendu le suc
+ et de la chandelle votre femme C'est pourquoi si vous mabandonn
+ je ne vous regarders pas pour un nomme daprs toutes vos belles
+ promesse.
+
+ Rappels vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
+ pours vous faire appells en....
+
+ Vous navs Rien a craindre cette a passer secrttement BERTHELET.
+
+ _Et plus bas:_ japrouve Lecriture ci desus.
+
+Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrtement, fut
+remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitt
+parvenir la prfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par consquent,
+ni rpondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
+patience, et, en excution des menaces qu'il avait faites, il m'crivit,
+de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conue:
+
+ Ce 29 septembre 1823.
+
+ Monsieur
+
+Daprs les debats de la cours dassise Et le resume du prsident qui
+porte a charge Daprs la De claration du nomm Peyois qui par une Fosse
+de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
+aviez donns pour achet linstrument qui a Casss la porte Monsieur
+Labbaty.
+
+Moi Berthelet En prsence des autorites veux faire Reconnatre la
+vrite Et votre innoncence je dclare 1 savoir ou la peince a et
+achete 2 de la maison dou elle est sorty 3 et le nom de celui qui la
+fourny avec vrite
+
+ BERTHELET.
+
+_Et plus bas:_ j'approuve leCriture ci Desue.
+
+Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
+la main du chef des employs de la Conciergerie... _lecriture cidessus
+et la signature est celle de Berthelet_.
+
+ EGLY.
+
+Berthelet, interrog par M. Fleuriais, dclara que la pince avait cot
+quarante-cinq sous; qu'elle avait t achete au faubourg du Temple,
+chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
+devait en faire, avait avanc l'argent pour la payer. Le march conclu,
+poursuivit Berthelet, Leblanc, qui tait rest un peu en arrire, me
+dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
+es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
+ton mtier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
+que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince la main, et
+il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
+crainte que je ne fusse rencontr par des agents. Leblanc me conduisit
+de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre sa
+cave, pour y dposer la pince. Je remontai au premier o je trouvai
+Lefebure, qui je dis que j'avais achet la pince. Le soir mme, aprs
+avoir bu jusqu' dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allmes
+rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
+Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
+trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande
+lingre. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
+trous, ayant cass, et notre coup ayant manqu, nous nous retirmes;
+nous allmes ensuite la halle, contre la pointe Saint-Eustache, o
+Peyois, se servant de la pince dont j'ai parl, essaya de faire sauter
+la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intrieur ayant demand ce qu'on
+voulait, nous prmes la fuite; il tait alors deux heures et demie du
+matin. Nous allmes tous les trois l'htel d'Angleterre, o Peyois
+remit la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
+qu'il avait avec lui.
+
+Avant d'y entrer, Peyois avait remis une marchande de caf qui tait
+en plein air, prs le Palais-Royal, la pince qui tait enveloppe dans
+un sac. Nous sortmes de l'htel d'Angleterre prs de cinq heures du
+matin, et Peyois reprit la marchande de caf la pince qu'il lui avait
+donne garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'tait.
+Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
+lui. Lefebure et moi ne nous quittmes plus, et nous retournmes chez
+Leblanc cinq heures du soir, o nous restmes jusqu' dix. Leblanc me
+remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
+bout de chandelle. Je m'tais mme amus avec la pointe d'un couteau
+tracer sur ce briquet, qui tait en plomb, la lettre L qui commence le
+nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortmes ensemble. Peyois
+ayant pris sur lui la pince, la passa la barrire et nous la remit
+aprs. Il s'arrta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
+Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allmes commettre chez Labbaty
+le vol par suite duquel nous avons t arrts. La pince et une partie
+des effets qui avaient t vols, furent ports par Lefebure chez
+Leblanc.
+
+_Leblanc, qui a t mis en jugement avec nous, m'avait engag ne pas
+le charger et ne pas dmentir Peyois, qui devait dire que c'tait M.
+Vidocq qui lui avait donn trois francs pour acheter la pince; et il
+m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
+la mme chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vrit mon
+affaire ne devint plus mauvaise._ (Dclaration du 3 octobre 1823.)
+
+_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
+Berthelet, confirma la dclaration de ce dernier, en ce qui concernait
+Leblanc. Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni
+Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
+engag dire que c'tait lui Peyois qui l'avait achete. Peyois tant
+compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
+du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.
+
+Un sieur _Egly_, chef des employs de la Conciergerie, et les nomms
+_Lecomte_ et _Vermont_, dtenus dans cette maison, ayant t entendus
+par M. Fleuriais, rapportrent plusieurs conversations dans lesquelles
+Berthelet, Lefebure et Peyois taient convenus devant eux qu'ils
+m'avaient inculp tort. Dans leur tmoignage, tous les condamns
+s'accordaient dire que je les avais constamment dtourns de faire le
+mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blms de ce qu'ils
+m'avaient compromis sans motif, ils lui rpondirent: _Bah! nous nous
+f....... bien de cela, nous aurions compromis le Pre ternel, pour nous
+sauver; mais a a mal russi._
+
+Peyois, qui tait le plus jeune des condamns mit moins de franchise
+dans ses rponses; son amiti pour Leblanc le porta d'abord cacher une
+partie de la vrit; cependant il ne put s'empcher de reconnatre que
+j'tais tranger l'achat de la pince.
+
+Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a prcd ma mise en jugement,
+et devant la cour d'assises, j'ai affirm et soutenu que c'tait M.
+Vidocq qui m'avait donn trois francs, pour acheter la pince l'aide de
+laquelle a t commis le vol qui m'a fait arrter, ainsi que Berthelet,
+Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persist dire toujours la mme
+chose, esprant que cela pourrait ou diminuer ou allger ma peine.
+J'avais pens ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
+pourrait me servir. Je dois la vrit de dclarer aujourd'hui que M.
+Vidocq ne m'a point donn l'argent en question pour acheter la pince;
+que c'est moi qui l'ai achete de mon argent: cette pince me cota
+quarante-huit sous, et je l'ai achete chez un ferrailleur en boutique,
+qui demeure dans la premire rue droite en entrant dans la rue des
+Arcis, du ct du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du
+ferailleur; mais je pourrais facilement faire connatre sa boutique,
+qui, au surplus, est la deuxime droite, en descendant dans cette rue.
+C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
+ferrailleur et sa femme taient dans la boutique; c'tait la premire
+fois que j'achetais quelque chose chez eux.
+
+Trois jours aprs, Peyois ayant t transfr Bictre, crivit au chef
+de la deuxime division de la prfecture de police une lettre dans
+laquelle il confessait qu'il en avait constamment impos la justice,
+et tmoignait le dsir de faire des rvlations sincres: cette fois, la
+vrit toute entire allait tre connue. _Utinet_, _Chrestien_,
+_Decostard_, _Coco-Lacour_, qui taient venus l'audience dposer dans
+le sens de l'imposture, furent tout coup dvoils: il devint vident
+que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
+amener mon expulsion de la police. Une dclaration que reut le maire de
+Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13]
+dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'taient promis le
+succs le plus complet. C'taient eux qui m'avaient envoy Peyois,
+lorsqu'il tait venu me trouver sous le prtexte de me demander si je ne
+pourrais pas lui indiquer un recruteur qui et besoin d'un remplaant;
+c'taient encore eux qui avaient engag Berhtelet se prsenter dans
+mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
+commettre. Ils avaient ainsi dress, pour le soutien de l'accusation
+sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un chafaudage
+de vraisemblance rsultant de mes rapports avec les voleurs
+antrieurement leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
+n'tait pas impossible qu'ils eussent quelque temps ferm les yeux sur
+les expditions de Peyois et consors, la condition que s'il leur
+arrivait d'tre pris en flagrant dlit, ils adopteraient un systme de
+dfense conforme leurs intrts. Il n'existait pas de vestige d'une
+transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
+dmarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procdure,
+soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'lever le
+moindre doute cet gard. Peyois est arrt, aussitt Utinet et
+Chrestien se rendent la Force, et ont avec lui un entretien dans
+lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
+faire prendre son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
+tre condamn, il n'a qu' les faire appeler l'un et l'autre comme
+tmoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
+assertion, et dposeront dans le mme sens que lui, que mme ils diront
+qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.
+
+Les deux agents ne se bornent pas ces conseils; pour tre certains,
+tout vnement, que Peyois ne se rtractera pas, ils lui disent qu'ils
+ont leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
+prservera de toute espce de condamnation, et qui, si par hasard une
+condamnation tait invitable, aurait encore les bras assez longs pour
+faire casser le jugement.
+
+Les dbats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_
+s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputs par
+_Peyois_. Cependant, ce jeune homme, qui ils ont promis l'impunit,
+est frapp par le verdict; alors, apprhendant qu'enfin clair sur sa
+position, il ne les fasse repentir de l'avoir tromp, en dvoilant leurs
+perfidies, ils se htent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
+exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
+de lui donner un dfenseur leurs frais et s'engagent payer tous les
+dpens que cet appel occasionera. La mre de Peyois est galement
+obsde par ces intrigants; ils lui font les mmes offres de service et
+les mmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entranent chez le
+sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et l, en
+prsence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils dploient
+toute leur loquence pour dmontrer la mre Peyois que si elle les
+seconde et que son fils soit docile leurs avis, il leur sera facile de
+le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce
+qu'il faudra faire_.
+
+Telles furent les lumires que produisit l'enqute; il devint vident
+pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq tait
+une invention de mes agents; et depuis l'on a brod sur ce fonds une
+foule de rcits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier
+littraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
+prend fantaisie l'imprimeur Tiger ou son successeur d'ajouter la
+collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant
+vridique des faits, gestes et aventures mmorables, extraordinaires ou
+surprenantes du clbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
+reprsent en personne naturelle et vivante, tel qu'il tait avant sa
+mort, arrive sans accident le jour de son dcs, en sa maison de
+Saint-Mand, l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grce 1875_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+ Les nouvellistes de malheur.--L'cho de la rue de Jrusalem et
+ lieux circonvoisins.--Toujours Vidocq.--Feu les Athniens et dfunt
+ Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La patte du chat.--Je
+ fais des voleurs.--Les deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
+ chaos et la cration.--Monsieur Double-Croche et la cage
+ poulets.--Une mise dcente.--Le suprme bon ton.--Guerre aux
+ _modernes_.--_Le cadran bleu de la Canaille._--Une socit bien
+ compose.--Les Orientalistes et les Argonautes.--Les gigots des
+ prs sals.--La queue du chat.--Les pruneaux et la
+ _chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'Entre triomphale.--Le
+ petit pre noir.--Deux ballades.--L'hospitalit.--L'ami de
+ collge.--_Les Enfants du Soleil._
+
+
+Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes
+tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien dsir
+lui pargner l'ennui d'un chapitre qui n'intresse que ma rputation;
+mais, avant d'aller plus loin, j'avais coeur de montrer qu'il n'est
+pas toujours bon, bien qu'on ne prte qu'aux riches, d'ajouter foi aux
+sornettes que dbitent mes ennemis. Que n'ont pas imagin les mouchards,
+les voleurs et les escrocs, qui n'prouvaient pas moins les uns que les
+autres le besoin de me voir vinc de la police?
+
+Un tel est _enfonc_, racontait un _ami_ sa femme, lorsque le matin
+ou le soir il revenait au gte.
+
+--Pas possible!
+
+--Eh! mon Dieu! comme je te dis.
+
+--Par qui donc?
+
+--Faut-il le demander? par ce gueux de _Vidocq_.
+
+Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pav de Paris,
+se rencontraient-ils:
+
+Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est la Force.
+
+--Tu plaisantes.
+
+--Je voudrais plaisanter; il tait en train de traiter d'une partie de
+marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le
+diable s'en est ml; en prenant livraison il a t arrt.
+
+--Et par qui?
+
+--_Par Vidocq._
+
+--Le misrable!
+
+Une capture d'une haute importance tait-elle annonce dans les bureaux
+de la prfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus
+fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout
+aussitt les mouches de bourdonner: C'est _encore ce maudit Vidocq_ qui
+a empoign celui-l. C'taient dans la gent moucharde des
+rcriminations n'en plus finir: tout le long des rues de Jrusalem et
+de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'cho rptait avec l'accent du
+dpit, _encore Vidocq! toujours Vidocq!_ et ce nom rsonnait plus
+dsagrablement aux oreilles de la cabale, qu' celles de feu les
+Athniens le surnom de _Juste_, qui leur avait fait prendre en grippe
+dfunt Aristide.
+
+Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards,
+si, tout exprs pour leur offrir un moyen de se dlivrer de moi, on
+avait ressuscit en leur faveur la loi de l'_Ostracisme_! Comme alors
+ils auraient rejoint leurs _coquilles_! Mais, sauf les conspirations du
+genre de celles dont _M. Coco_ et ses complices se promettaient un si
+fortun dnouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait
+silence aux frlons. _Voyez Vidocq_, leur disaient les chefs; prenez
+exemple sur lui; quelle activit il dploie! toujours sur pied, jour et
+nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on rpondrait de la
+sret de la capitale.
+
+Ces loges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se
+rveillaient-ils, ce n'tait jamais que la verre la main; et au lieu
+de se rendre tire-d'aile o les appelait le devoir, ils se formaient
+en petit comit, et s'amusaient me _travailler le casaquin_, qu'on me
+passe l'expression, elle n'est pas de moi.
+
+Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi _marons_
+les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.
+
+--Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en oeuvre; il se
+sert de la patte du chat.....
+
+--Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisime.
+
+Puis un quatrime, brochant sur le tout, s'criait d'un ton sententieux:
+Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.
+
+Or, voici comment je faisais des voleurs.
+
+Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mmoires, il s'en trouve
+un seul qui, mme par cas fortuit, ait mis les pieds chez
+_Guillotin_.--Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!
+
+ Ce savant mdecin,
+ Que l'amour du prochain
+ Fit mourir de chagrin.
+
+Vous n'y tes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le
+Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de
+vins, dont l'tablissement, fort connu des voleurs du plus bas tage,
+est situ en face de ce _cloaque Desnoyers_, que les riboteurs de la
+barrire appellent le _grand salon_ de la Courtille. Un ouvrier peut
+encore tre honnte jusqu' un certain point, et se risquer, en passant,
+chez le _papa Desnoyers_. S'il n'a pas _froid aux yeux_, et qu'au bton
+ainsi qu' la savatte, il s'entende moucher les malins, il se pourra,
+les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et
+n'ait payer d'autre cot que le sien. Chez _Guillotin_, il ne s'en
+tirera pas si bon march, surtout s'il y est venu proprement couvert
+et avec le gousset passablement garni.
+
+Que l'on se figure une salle carre assez vaste, dont les murs, jadis
+blancs, ont t noircis par des exhalaisons de toute espce: tel est,
+dans toute sa simplicit, l'aspect d'un temple consacr au culte de
+_Bachus_ et de _Terpsychore_; d'abord, par une illusion d'optique assez
+naturelle, on n'est frapp que de l'exigut du local, mais l'oeil
+venant percer l'paisse atmosphre de mille vapeurs qui ne sont pas
+inodores, l'tendue se manifeste par les dtails qui s'chappent du
+chaos. C'est l'instant de la cration, tout s'claircit, le brouillard
+se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se
+meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire
+de la matire qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de
+batitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des _picuriens_, tant de
+flicits ne furent rassembles, ceux qui aiment se vautrer y ont la
+main, de la fange partout: plusieurs ranges de tables, sur lesquelles,
+sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus
+dgotantes libations, encadrent un espace rserv ce qu'on appelle
+les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'lve, supporte par quatre
+pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des dbris de
+bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux
+de vieille tapisserie. C'est sur cette cage poulets qu'est juche la
+musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et
+l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements
+cadencs de la bquille de monsieur _Double-Croche_, petit boiteux qui
+prend le titre de chef d'orchestre, rgularise les terribles accords.
+Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on
+prpare: _une mise dcente est de rigueur_; il n'y a pas de bureau o
+l'on dpose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer
+avec son crochet, mais l'on est pri de laisser son quipage la porte
+(le mannequin); les femmes sont _coiffes en chien_, c'est--dire les
+cheveux volont, et le mouchoir perch au sommet de la tte, o par un
+noeud form en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous
+l'aimez mieux une cocarde qui menace l'oeil la manire de celle des
+mulets provenaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement
+de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue
+oblige: la culotte n'est pas ncessaire; le suprme bon ton serait le
+bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon
+d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la dfroque suranne de
+trois ou quatre rgiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas
+de _fanfan_ ainsi costum qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant
+elles adorent la cavalerie, et ont un got prononc pour les habills de
+toutes les rformes; mais rien ne leur plat comme des moustaches et le
+charivari rouge, orn de son cuir.
+
+Dans cette runion, le chapeau de feutre, moins qu'il ne soit dfonc
+ou priv de ses bords, n'apparat que de loin en loin; on ne se souvient
+pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en
+redingotte, moins d'tre un habitu serait bien sr de s'en aller en
+gilet rond. En vain demanderait-il grce pour ces pans dont s'offusquent
+les regards de la noble assemble; trop heureux si aprs avoir t
+baffou et trait de _moderne_ l'unanimit, il n'en laisse qu'un seul
+entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaiet,
+hurle plutt qu'elle ne chante ces paroles si caractristiques:
+
+ Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:
+ Tout dbin z' la Courtille;
+ Laissez-moi donc, j'veux m'en aller
+ Tout dbin chez Desnoyers!
+
+Desnoyers est le _Cadran bleu de la Canaille_, mais avant de franchir le
+seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-mme y regarde deux
+fois, de telle sorte que dans ce rceptacle on ne voit que des filles
+publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques
+escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes,
+intrpides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une
+consacre au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la
+seule langue que l'on parle dans cette aimable socit; c'est presque
+toujours du franais, mais tellement dtourn de sa signification
+primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des
+_quarante_ qui pt se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les
+abonns de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-l prtendent que
+l'argot a pris naissance Lorient, et sans croire qu'on puisse leur
+contester la qualit d'_Orientalistes_, ils se l'appliquent sans plus de
+faon, comme aussi celle d'_Argonautes_, lorsqu'il leur est arriv
+d'achever leurs tudes sous la direction des argousins, en faisant dans
+le port de Toulon, _la navigation dormante_ bord d'un vaisseau ras.
+Si les notes taient de mon got, je pourrais saisir aux cheveux
+l'occasion d'en faire quelques-unes de trs savantes, peut-tre irais-je
+jusqu' la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis
+des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyes, achevons le tableau.
+
+Si l'on boit chez Guillotin, on y mange galement, et les mystres de la
+cuisine de ce lieu de dlices valent bien la peine d'tre dvoils. Le
+petit pre Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son quarrisseur; et
+dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le
+cheval fourbu se transforme en boeuf la mode, les cuisses du caniche
+mis mort dans la rue Gunegaud deviennent des gigots des prs sals,
+et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-n de la
+laitire l'aptissant coup d'oeil du _Pontoise_. La chre assure-t-on,
+y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau,
+si parfois dans l't le pain tait hors de prix, durant le _massacre
+des innocents_, on tait certain d'y trouver du mouton bon compte.
+
+Dans ce pays des mtamorphoses, le livre n'eut jamais droit de
+bourgeoisie, il a cd sa place au lapin, et le lapin... que les rats
+sont heureux! _oh fortunati nimium si... nrint..._ c'est le magister de
+Saint-Mand qui me prte la citation; on me dit que c'est du latin,
+peut-tre est-ce du grec ou de l'hbreu, n'importe, je m'abandonne,
+advienne que pourra, la volont de Dieu; mais toujours est-il que si
+les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, moins que d'tre une race
+ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour riger
+une statue au _librateur_ petit pre Guillotin.
+
+Un soir, press par ce besoin qu'un bon Franais ne satisfait jamais
+seul, je me lve pour chercher une issue; je pousse une porte, elle
+cde; la fracheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour;
+l'endroit est propice, je m'avance ttons, tout--coup je fais un faux
+pas, on avait vraisemblablement drang quelques pavs, je tends les
+bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de
+l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'tais
+dans les tnbres, il me semble voir briller quelques tincelles, et au
+toucher, je crois reconnatre certain appendice velu de la colonne
+vertbrale d'un quadrupde; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il
+me reste la main un paquet de dpouilles avec lequel je rentre dans la
+salle, au moment mme o M. _Double-Croche_, dsignant les figures aux
+danseurs, s'gosille crier _la queue du chat_.
+
+Il ne faut pas demander si l'on saisit l'-propos; il se fit dans
+l'assemble un miaulement gnral, mais ce n'tait au plus qu'une
+plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulrent comme les autres, et
+aprs avoir enfonc leurs casquettes, allons, dirent-ils en se lchant
+les doigts, au petit bonheur! Coiff de chat, nourri de mme, nous ne
+manquerons pas de sitt; la mre des matous n'est pas morte.
+
+Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile
+qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait
+dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides,
+n'eussent pas cot d'avantage au caf _Riche_ ou chez _Grignon_. Il me
+souvient de six individus, les nomms _Driancourt_, _Vilattes_,
+_Pitroux_ et trois autres, qui trouvrent le moyen d'y dpenser 166
+francs dans une soire. A la vrit, chacun d'eux avait amen sa
+particulire. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu corchs,
+mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais
+trouve si dur passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils
+payrent grandement, sans oublier le pour-boire du garon. Je les fis
+arrter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils
+n'avaient pas mme pris le temps d'examiner. Les voleurs sont gnreux
+quand ils ont rencontr une bonne veine. Ceux-l venaient de commettre
+plusieurs vols considrables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes
+de France.
+
+On a peine croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister
+un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir
+vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait
+de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pt faire
+aux nymphes qui venaient ce rendez-vous, taler leurs grces dans les
+postures et attitudes de l'indcente _chahut_, tait de leur offrir le
+_pruneau_, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roul,
+soumis ou non, suivant le degr de familiarit, l'preuve d'une
+premire mastication.
+
+Les officiers de paix et les inspecteurs taient de trop grands
+seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient
+au contraire soigneusement l'cart, vitant un contact qui leur
+rpugnait; moi aussi j'tais dgot, mais en mme temps j'tais
+persuad que pour dcouvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait
+pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me dcidai donc
+ aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans
+rsultat, je m'attachai surtout connatre les endroits qu'ils
+frquentaient par prdilection, ensuite comme le pcheur qui a rencontr
+un vivier, je jetai ma ligne coup sr. Je ne perdais pas mon temps
+vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin:
+quand on veut avoir de l'eau, moins que la rivire ne soit sec, il
+est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la mtaphore, et
+m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de
+travailler utilement la destruction des voleurs, doit autant que
+possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur
+tte la vindicte des lois. C'tait ce que je faisais, et c'tait aussi,
+ce que mes rivaux appelaient _faire des voleurs_; j'en ai fait de la
+sorte bon nombre, notamment l'poque de mes dbuts dans la police.
+Dans une aprs-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une
+sance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans tre
+superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cd des inspirations
+de ce genre; je mis donc contribution mon vestiaire, et aprs m'tre
+accommod de manire n'avoir pas l'air _d'un moderne_, je partis de
+chez moi avec un autre agent secret, le nomm Riboulet, _arsouille_
+consomm, que toutes les houris de la _guinche_ (de la guinguette)
+revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnt aussi dans les
+_cotonneuses_ (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agrable
+des _faubouriens_. Pour l'excursion projete, une femme tait un bagage
+indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait,
+c'tait sa matresse en titre, une fille publique nomme _Manon_ la
+Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups
+de temps elle et fait un polisson de ses bas de laine, serr les
+cordons de taille de sa robe carlate, pass son schall gris angora
+bordure blanche, chauss ses galoches pantoufles, rejoint ses cheveux,
+et donn au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crnerie
+qui n'est pas obligatoire pour le nglig. Manon tait la joie de son
+coeur de faire le panier deux anses.
+
+Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille.
+Arrivs au cabaret, nous commenons par nous attabler dans un coin, afin
+d'tre plus porte d'examiner ce qui se passe. Riboulet tait un de
+ces hommes dont la seule prsence commande l'empressement, il n'avait
+pas parl ni moi non plus que nous tions servis. Tu vois, me dit-il,
+le _daron_ sait l'ordonnance, le _pivois_ (le vin), le rti et la
+salade. Je demandai s'il n'tait pas possible d'avoir de la matelotte.
+
+--De l'anguille, s'cria Manon, on t'en f....ra; du _cabot avec des
+pleurants_ (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon. Je
+n'insistai pas, et nous nous mmes tous trois dvorer avec autant
+d'apptit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa
+Guillotin.
+
+Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du ct de la porte
+attira notre attention. C'taient des vainqueurs qui faisaient leur
+entre triomphale: mles et femelles, ils taient au nombre de six,
+formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine;
+tous avaient ou des gratignures au visage ou les yeux au beurre noir:
+au dsordre sanglant de leur toilette, la fracheur de leur
+dbraillement, il tait ais d'apercevoir qu'ils taient les hros d'une
+_batterie_, dans laquelle de part et d'autre on s'tait administr force
+coups de poings. Ils s'avancrent vers notre table:
+
+--L'UN DES HROS. Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?
+
+--MOI. Nous serons un peu gns, mais c'est gal, en se serrant....
+
+--RIBOULET (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la
+_carrante_ (table) pour les camarades.
+
+--MANON (aux arrivants). Ces dames sont de votre socit?
+
+--UNE DES HRONES. Quque tu dis? (se tournant vers ses compagnes),
+ququ'elle dit?
+
+--LE HROS DE CELLE-CI. Tais ta gueule, _Titine_ (Clestine), madame
+t'insulte pas.
+
+Toute la troupe s'assied.
+
+--UN HROS. Eh! par ici, mon fi Guillotin; _un petit pre noir de
+quatre ans huit Jacques_ (un broc de quatre litres huit sous).
+
+--GUILLOTIN. On y va, on y va.
+
+--LE GARON (ayant le broc la main). Trente-deux sous, s'il vous
+plat.
+
+Les v'l tes trente-deux pieds de nez, _t'as donc tafe de Nozigue_ (tu
+te mfies donc de nous)?
+
+LE GARON. Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez,
+la rgle de la maison.
+
+Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les ntres: Excusez
+de la libert, dit alors celui qui avait vers.
+
+--Il n'y a pas de mal, rpondit Riboulet.
+
+--Vous savez, une politesse en vaut une autre.
+
+--Oh! il ne faudra pas me l'entonner.
+
+--Eh oui, buvons! qui payera? a sera les _pantres_.
+
+--Tu l'as dit, mon homme, _dessalons-nous_.
+
+Nous nous dessalmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce
+qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait dj par des
+protestations perte de vue, et par des explosions de cette tendresse
+avine, qui met en dehors toutes les infirmits du coeur humain.
+
+Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et
+surtout leurs femmes, taient dans une complte ivresse; Riboulet et sa
+maitresse n'taient que gais: ainsi que moi, ils avaient conserv leur
+tte; mais pour paratre l'unisson, nous affections d'tre hors d'tat
+de pouvoir marcher: forms en bande, parce que de la sorte les coups de
+vent sont moins craindre, nous nous loignmes du thtre de nos
+plaisirs.
+
+Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les
+dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont
+les cordes vibraient dans la lie, se mit chanter, dans le plus pur
+argot du bon temps, une de ces ballades reprises qui sont aussi
+longues qu'un faubourg:
+
+ En roulant de _vergne en vergne_[14]
+ Pour apprendre _ goupiner_,[15]
+ J'ai rencontr la _mercandire_,[16]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Qui du _pivois solisait_,[17]
+ Lonfa malura dond.
+
+ J'ai rencontr la mercandire,
+ Qui du pivois solisait.
+ Je lui _jaspine en bigorne_,[18]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Qu'as tu donc _morfiller_?[19]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Je lui jaspine en bigorne,
+ Qu'as-tu donc morfiller?
+ J'ai du _chenu pivois sans lance_,[20]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et du _larton savonn_,[21]
+ Lonfa malura dond.
+
+ J'ai du chenu pivois sans lance
+ Et du larton savonn,
+ _Une lourde, une tournante_,[22]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et un _pieu pour roupiller_,[23]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Une lourde, une tournante
+ Et un pieu pour roupiller.
+ _J'enquille dans sa cambriole_,[24]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Esprant de l'_entifler_,[25]
+ Lonfa malura dond.
+
+ J'enquille dans sa cambriole,
+ Esprant de l'entifler,
+ Je _rembroque au coin du rifle_,[26]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Un _messire qui pionait_,[27]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Je rembroque au coin du rifle
+ Un messire qui pionait;
+ J'ai _sond dans ses vallades_,[28]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Son _carle j'ai pessigu_,[29]
+ Lonfa malura dond.
+
+ J'ai sond dans ses vallades,
+ Son carle j'ai pessigu,
+ Son _carle, aussi sa tocquante_,[30]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et ses _attaches de c_,[31]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Son carle, aussi sa tocquante
+ Et ses attaches de c,
+ Son _coulant et sa montante_,[32]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et son _combre galuch_,[33]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Son coulant, et sa montante,
+ Et son combre galuch,
+ Son _frusque_, aussi sa _lisette_,[34]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et ses _tirants brodanchs_,[35]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Son frusque, aussi sa lisette,
+ Et ses tirants brodanchs.
+ _Crompe, crompe, mercandire_,[36]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Car nous serions _bquills_,[37]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Crompe, crompe, mercandire,
+ Car nous serions bquills.
+ Sur la _placarde de vergne_,[38]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Il nous faudrait _gambiller_,[39]
+ Lonfa malura dond.
+
+ Sur la placarde de Vergne
+ Il nous faudrait gambiller,
+ _Allums_ de toutes ces _largues_[40]
+ Lonfa malura dondaine,
+ Et du _trepe_ rassembl[41],
+ Lonfa malura dond.
+
+ Allums de toutes ces largues,
+ Et du trepe rassembl,
+ Et de ces _charlots bons drilles_[42],
+ Lonfa malura dondaine,
+ Tous _aboulant goupiner_[43],
+ Lonfa malura dond.
+
+Riboulet ayant dbit ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut
+aussi faire admirer l'tendue de son organe. Eh, les autres! dit-elle,
+en v'la z'une que j'ai zapprise Lazarre, _prtez loche_ et _rebectez_
+aprs moi:
+
+ Un jour la Croix-Rouge,
+ Nous tions dix douze.
+
+Elle s'interrompt, comme aujourd'hui.
+
+ Nous tions dix douze,
+ Tous _grinches_ de renom;[44]
+ Nous attendions la _sorgue_[45],
+ Voulant _poisser des bogues_[46]
+ Pour faire du _billon_.[47] (_bis._)
+
+ Partage ou non partage,
+ Tout est notre usage;
+ _N'pargnons le poitou_.[48]
+ _Poissons_ avec adresse[49]
+ _Messires_ et _gonzesses_,[50]
+ Sans _faire de regot_,[51] (_bis._)
+
+ Dessus le pont au Change
+ Certain Argent-de-change
+ _Se criblait au charron_.[52]
+ _J'engantai sa toquante_,[53]
+ Ses _attaches brillantes_,[54]
+ Avec ses _billemonts_.[55] (_bis._)
+
+ Quand _douze plombes crossent_[56]
+ Les _pgres_ s'en retournent[57]
+ Au _tapis_ de Montron.[58]
+ Montron ouvre _ta lourde_,[59]
+ Si tu veux que _j'aboule_[60]
+ Et _piausse en ton bocson_.[61] (_bis._)
+
+ Montron _drogue_ sa _larque_,[62]
+ _Bonnis_-moi donc _giroffle_[63]
+ Qui sont ces _pgres_-l?[64]
+ Des _grinchisseurs de bogues_,[65]
+ _Esquinteurs de boutoques_,[66]
+ Les _connobres_-tu pas?[67] (_bis._)
+
+ Et vite ma _culbute_;[68]
+ Quand je vois mon _affure_[69]
+ Je suis toujours _par_.[70]
+ Du plus grand coeur du monde
+ Je vais la _profonde_[71]
+ Pour vous donner du frais. (_bis._)
+
+ Mais dj la _patrarque_,[72]
+ Au clair de la _moucharde_,[73]
+ Nous _reluque_ de loin.[74]
+ L'aventure est trange,
+ C'tait l'Argent-de-change
+ Que suivaient les _roussins_.[75] (_bis._)
+
+ A des fois l'on _rigole_,[76]
+ Ou bien l'on _pavillonne_,[77]
+ Qu'on devrait _lansquiner_.[78]
+ _Raille_, _griviers_ et _cognes_[79],
+ Nous ont pour la _cigogne_[80]
+ Tretous _marrons paums_.[81] (_bis._)
+
+Ce final que nous prmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon,
+avant qu'elle et achev de le prononcer, fut rpt huit dix fois de
+manire faire frmir les vitres de tout le quartier. Aprs cet lan
+d'une hilarit bachique, les premires fumes du vin, qui sont
+d'ordinaire les plus vives, venant peu peu se dissiper, nous
+entrmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la
+coutume, s'ouvrit en faon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer
+l'oreille pour rpondre, allant toujours au-del de ce qu'on dsirait
+savoir: tranger Paris, je n'avais connu Riboulet qu' son passage
+dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait t reconduit son
+corps comme dserteur; c'tait un _ami de collge_, (un camarade de
+dtention) que j'avais retrouv. Pour le surplus, j'eus soin de me
+reprsenter sous des couleurs qui les charmrent: j'tais un sacripan
+fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'tais prt tout
+faire. Je me dboutonnais pour les engager se dboutonner leur tour,
+c'est une tactique qui m'a souvent russi: bientt les camarades
+bavardrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout
+aussi-bien que si je ne les eusse jamais quitts. Ils m'apprirent leurs
+noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils
+avaient vraiment rencontr l'homme qui tait digne de leur confiance; je
+leur revenais, je leur convenais, tout tait dit.
+
+De semblables explications altrent toujours plus ou moins: tous les
+rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque
+chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle
+liaison, nous ne devions plus nous sparer. Viens avec nous, viens, me
+disaient-ils. Ils taient si pressants, que n'ayant pas la force de me
+drober leurs instances je consentis les reconduire chez eux, rue
+des _Filles-Dieu_, n 14, o ils logeaient dans une maison garnie. Une
+fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur
+lit: on ne se fait pas d'ide, comme ils taient bons enfants; moi je
+l'tais aussi, et ils en taient d'autant plus persuads que le compre
+Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur
+fit de moi voix basse un loge, dont la moiti mme ne pouvait tre
+vraie, sans que j'eusse mrit dix condamnations perptuit. Je
+n'tais pas n coiffeur, comme certain personnage que le spirituel
+_Figaro_ exposait sur la sellette du ridicule, j'tais n coiff, et
+j'avais un bonheur faire mourir de chagrin toute une gnration
+d'honntes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de
+nos htes, que ds la pointe du jour ils me proposrent d'tre
+d'expdition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de _la
+Verrerie_.
+
+Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxime division,
+qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrts porteurs des objets
+vols. Riboulet et moi, nous tions rests en _gaffe_, afin de donner
+l'veil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus rellement
+pour voir si la police tait son poste. Quand ils passrent prs de
+nous, tous trois emballs dans un fiacre d'o ils ne pouvaient nous
+apercevoir. Eh bien! me dit Riboulet, les voil comme dans la chanson
+de Manon, _tretous paums marrons_. Ils furent pareillement tretous
+condamns, et si les noms de _Debuire_, de _Rol_, d'Hippolyte dit _la
+Biche_ sont encore inscrits sur le contrle des bagnes, c'est parce que
+j'ai pass une soire chez Guillotin AUX ENFANTS DU SOLEIL.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+ Un habitu de la _Petite Chaise_.--Je ne suis pas trop cal.--Une
+ chambre dvaliser.--Les oranges du pre Masson.--Le tas de
+ pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un dmnagement
+ nocturne.--Le voleur bon enfant.--Chacun son got.--Ma premire
+ visite Bictre.--A bas Vidocq!--Superbe discours.--Il y a de quoi
+ frmir.--L'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.
+
+
+Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe l'instant o je m'y
+attendais le moins: on et que leur mauvais gnie les poussait venir
+me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup taient,
+il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
+voir avec quelle facilit la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
+j'tais toujours tonn qu'ils eussent choisi une profession dans
+laquelle, pour carter les prils, tant de prcautions sont
+ncessaires: quelques-uns taient d'une bonhomie telle, que je regardais
+presque comme miraculeuse l'impunit dont ils avaient joui jusqu'au
+moment o ils m'avaient rencontr pour leurs pchs. Il est incroyable
+que des individus, crs exprs pour donner dans tous les panneaux,
+aient attendu ma venue la police pour se faire prendre. Avant moi, la
+police tait donc faite en dpit du bon sens, ou bien encore, j'tais
+favoris par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
+dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le rcit suivant.
+
+Un jour vers la brune, vtu en ouvrier des ports, j'tais assis sur le
+parapet du quai de Gvres, lorsque je vis venir moi un individu que je
+reconnus pour tre un des habitus de la _Petite Chaise_ et du _Bon
+Puits_, deux cabarets fort renomms parmi les voleurs.
+
+--Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.
+
+--Bon soir, mon garon.
+
+--Que diable fais-tu l? t'as l'air triste _coquer le taffe_ ( faire
+peur).
+
+--Que veux-tu, mon homme? quand on _cane la pgrne_ (crve de faim),
+on _rigole pas_ (on ne rit pas).
+
+--_Caner la pgrne!_ c'est un peu fort, toi qui passe pour un _ami_
+(voleur).
+
+--C'est pourtant comme a.
+
+--Allons, viens que nous buvions une chopine chez _Niguenac_; j'ai
+encore vingt _Jacques_ (sous), il faut les _tortiller_ (manger).
+
+Il m'emmne chez le marchand de vin, demande _une cholette_ (un
+demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
+pommes de terre: Tiens, me dit-il, en les dposant toutes fumantes sur
+la table, en voil des goujons pchs coups de pioche dans la plaine
+des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-l.
+
+--C'est des _oranges_, si tu demandais du sel.....
+
+--De la _morgane!_ mon fils, a cote pas cher.
+
+Il se fait apporter de la _morgane_, et bien qu'une heure auparavant
+j'eusse fait un excellent dner chez Martin, je tombai sur les pommes de
+terre, et les dvorai comme si je n'eusse pas mang de deux jours.
+
+C'est affaire toi, me dit-il, comme tu joue _des dominos_ (des
+dents), te voir, on croirait que tu _morfiles_ (mords) dans de la
+_crignole_ (viande).
+
+Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la _gargoine_ (bouche) emplit le
+_beauge_ (ventre).
+
+--Je sais bien, je sais bien.
+
+Les bouches se succdaient avec une prodigieuse rapidit; je ne faisais
+que tordre et avaler; je ne conois pas comment je n'en fus pas touff,
+mon estomac n'avait jamais t plus complaisant. Enfin je suis venu
+bout de ma ration: ce repas termin, mon camarade m'offre une chique, et
+me parle en ces termes:
+
+Foi d'ami, et comme je m'appelle _Masson_, qui est le nom de mon pre
+et du sien, je t'ai toujours regard comme un bon enfant; je sais que
+t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
+toujours la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
+gagner quelque chose.
+
+--a ne serait pas sans faute, car je suis _pann_, dieu merci! ni peu
+ni trop.
+
+--Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
+sont passablement dguenilles); a s'apperoit que pour le quart-d'heure
+tu n'es pas heureux.
+
+--Oh! oui; j'ai firement besoin de me _recaler_.
+
+--En ce cas, viens avec moi, _je suis matre d'une cambriole_ (je puis
+ouvrir une chambre), que je _rincerai_ (dvaliserai) ce soir.
+
+--Conte-moi donc a, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
+connaisse.
+
+--Que t'es _sinve_ (simple) c'est pas ncessaire pour _faire le gaffe_
+(pour guetter.)
+
+--Oh! si ce n'est que a, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
+dire en deux mots.....
+
+--Ne t'inquite pas, te dis-je, mon plan est tir, c'est de l'argent
+sr; la _fourgatte_ (receleuse) est deux pas. Sitt _servi_, sitt
+_bloqui_ (sitt vol, sitt vendu), _il y a gras_, je t'en fais bon.
+
+--Il y a gras? Eh bien! marchons.
+
+Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
+jusqu' un gros tas de pierres. L, il s'arrte, regarde autour de lui
+pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'tant approch du
+tas, il drange quelques moellons, plonge son bras dans la cavit qu'ils
+fermaient, et en ramne un trousseau de clefs. J'ai maintenant toutes
+les herbes de la Saint-Jean, me dit-il, et nous prenons ensemble le
+chemin de la Halle au Bl. Parvenus dans le pourtour, il m'indique peu
+de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
+laquelle il doit s'introduire. A prsent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
+pas plus loin, attends-moi et ouvre l'oeil, je vais voir si la _larque
+est dcare_, (si la femme qui occupe la chambre est sortie).
+
+Masson ouvre la porte de l'alle, mais il ne l'a pas plutt referme sur
+lui, que je cours au poste o, m'tant fait reconnatre du chef, je
+l'avertis la hte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
+n'y a pas de temps perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
+objets qu'il emporte. L'avis donn, je me retire et retourne l'endroit
+o Masson m'avait laiss. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
+moi: Est-ce toi Jean Louis?
+
+--Oui, c'est moi, rpondis-je, en exprimant mon tonnement de ce qu'il
+revenait les mains vides.
+
+--Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arriv sur le carr
+m'a drang dans mon opration; mais ce qui est diffr n'est pas perdu.
+Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout--l'heure; il
+ne faut pas se compromettre.
+
+Bientt il me quitte de nouveau et ne tarde pas reparatre charg d'un
+norme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
+devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
+hommes de garde, arms seulement de leur baonnette, l'observent en
+faisant le moins de bruit possible.
+
+Il importait de savoir o il allait dposer son fardeau: il entra rue du
+Four, chez une marchande (la _Tte-de-Mort_), o il ne resta que peu de
+temps. C'tait lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
+bon voyage faire.
+
+Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
+dmnagement: dix minutes peine se sont coules, il redescend portant
+sur sa tte un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
+n'avait pas eu le temps de le dfaire, aussi sur le point de franchir le
+seuil, gn par la porte qui tait trop troite, et ne voulant pas
+lcher sa proie, faillit-il tomber la renverse; mais il reprit
+promptement son quilibre, se mit en marche et me fit signe de
+l'accompagner. Au dtour de la rue, il se rapproche de moi et me dit
+voix basse:
+
+--Je crois que j'y retournerai une troisime fois, si tu veux tu
+monteras avec moi, tu m'aideras dcrocher les rideaux du lit et les
+grands de la croise.
+
+--C'est entendu, lui rpondis-je, quand on couche sur la _plume de la
+Beauce_ (la paille), des rideaux, c'est du luxe.
+
+--Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez caus,
+ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.
+
+Masson poursuit son chemin, mais deux pas de l l'on nous arrte l'un
+et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
+commissaire, nous sommes interrogs.
+
+--Vous tes deux, dit l'officier public Masson (me dsignant), quel
+est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.
+
+--Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
+quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-l, a fera deux.
+
+--Vous ne me direz pas que vous n'tes pas de connivence, puisque l'on
+vous a rencontrs ensemble.
+
+--Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait
+d'un ct, je venais par l'autre, voil tout coup quand il passe
+fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'tait un _auryer_
+(oreiller). Je lui dis comme a: je crois qu'il va prendre un billet de
+parterre, a serait de le relever, il le relve: l dessus la garde est
+arrive, on nous a _paum_ tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
+devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vrit.
+Demandez-lui plutt.
+
+La fable tait assez bien trouve, je n'eus garde de dmentir Masson,
+j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
+convaincu. Avez-vous des papiers? me dit-il. J'exhibe un permis de
+sjour, qui est jug fort en rgle, et mon renvoi est aussitt prononc.
+Une satisfaction bien marque se peignit dans les traits de Masson,
+lorsqu'il entendit ces mots: _Allez vous coucher_, qui m'taient
+adresss: c'tait la formule de ma mise en libert, et il en tait si
+joyeux, qu'il fallait tre aveugle pour ne pas s'en apercevoir.
+
+On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
+avant qu'elle et fait disparatre les objets dposs chez elle: la
+perquisition eut lieu immdiatement, et surprise au milieu de
+tmoignages matriels dont l'vidence l'accablait, la _Tte-de-Mort_ fut
+enleve son commerce au moment o elle s'y attendait le moins.
+
+Masson fut conduit au dpt de la prfecture. Le lendemain, suivant un
+usage tabli de temps immmorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
+collaborateurs est _enflacqu_, je lui envoyai une miche ronde de quatre
+livres, un jambonneau et un petit cu. On me rapporta qu'il avait t
+sensible cette attention, mais il ne souponnait pas encore que celui
+qui lui faisait tenir le denier de la confraternit, tait la cause de
+sa msaventure. Ce fut seulement la _Force_ qu'il apprit, que
+_Jean-Louis_ et _Vidocq_ taient le mme individu: alors il imagina un
+singulier moyen de dfense: il prtendit que j'tais l'auteur du vol
+dont il tait accus, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
+effets, j'tais all le chercher; mais ce conte longuement dvelopp
+devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prvaloir de son
+innocence, il fut condamn la rclusion.
+
+Peu de temps aprs j'assistais au dpart de la chane, Masson, qui ne
+m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperoit travers la grille.
+
+--H bien! me dit-il, vous voil monsieur Jean Louis; c'est pourtant
+vous qui m'avez emball. Ah! si j'avais su que vous tiez Vidocq, je
+vous en aurais pay des _oranges_!
+
+--Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as propos de
+t'accompagner?
+
+--C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous tiez _raille_
+(mouchard).
+
+--Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et a ne t'aurait
+pas empch de _rincer la cambriole_, tu aurais seulement remis la
+partie.
+
+--Vous n'en tes pas moins un fichu coquin. Moi qui tais de si bon
+coeur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
+dans le corps, que d'tre libre comme vous et de m'avoir dshonor.
+
+--Chacun son got.
+
+--Il est joli, votre got!... un mouchard! c'est-ti pas beau?
+
+--C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
+deviendraient les honntes gens?
+
+A ces mots, il partit d'un grand clat de rire. Les honntes gens!
+rpta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
+(l'expression dont il se servit, tait un peu moins congrue.) Les
+honntes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, a ne t'inquite
+gure; quand t'tais _au pr_, tu chantais autrement.
+
+--Il y reviendra, dit un des condamns qui nous coutaient.
+
+--Lui! s'cria Masson, on n'en voudrait pas; la bonne heure un brave
+garon! a peut aller partout.
+
+Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait Bictre,
+j'tais sr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
+qui me furent adresss par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
+le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne ddaignais pas
+toujours de lui rpondre, dans la crainte qu'il ne lui vint l'ide,
+non que je le mprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
+prsence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
+moins se plaindre de moi, puisque tous m'avaient pass par les mains
+ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'tait indispensable de
+montrer de la fermet; mais cette fermet ne me fut jamais plus
+ncessaire que le jour o je parus pour la premire fois au milieu de
+cette horrible population.
+
+Je ne fus pas plutt l'agent principal de la police de sret, que,
+jaloux de remplir convenablement la tche qui m'tait confie, je
+m'occupai srieusement d'acqurir toutes les notions dont je pensais
+avoir besoin pour mon tat. Il me parut utile de classer dans ma
+mmoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
+avaient t repris de justice. J'tais ainsi plus apte les
+reconnatre, si jamais ils venaient s'vader, et l'expiration de
+leur peine, il me devenait plus facile d'exercer leur gard la
+surveillance qui m'tait prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
+l'autorisation de me rendre Bictre avec mes auxiliaires, afin
+d'examiner pendant l'opration du ferrement, et les condamns de Paris
+et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
+eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me dtourner d'une
+dmarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien dmontrs
+que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.
+
+Je suis inform, me dit-il, que les dtenus ont complot de vous faire
+un mauvais parti. Si vous vous prsentez au dpart de la chane, vous
+leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi!
+quelque prcaution que l'on prenne, je ne rponds pas de vous. Je
+remerciai ce chef de l'intrt qu'il me tmoignait, mais en mme temps
+j'insistai pour qu'il m'accordt l'objet de ma demande, et il se dcida
+enfin me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.
+
+Le jour fix pour le ferrement, je me transporte Bictre, avec
+quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
+affreux se font entendre, des cris: _ bas les mouchards! bas le
+brigand! bas Vidocq!_ partent de toutes les croises, o les
+prisonniers, monts sur les paules les uns des autres et la face colle
+contre les barreaux, sont rassembls en groupe. Je fais quelques pas,
+les vocifrations redoublent; de toutes parts l'air retentit
+d'invectives et de menaces de mort, profres avec l'accent de la
+fureur: c'tait un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
+de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
+contractions la soif du sang et le dsir de la vengeance. Il se faisait
+dans toute la maison un vacarme pouvantable; je ne pus me dfendre
+d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
+s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout
+ coup je sens renatre mon courage. Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
+trembl lorsque tu attaquais ces sclrats dans leurs repaires; ils sont
+ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
+prir, faisons tte l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
+intimid!
+
+Ce retour une rsolution plus conforme l'opinion que je devais
+donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
+remarquer ma faiblesse; bientt j'ai recouvr toute mon nergie; ne
+redoutant plus rien, je promne firement mes regards sur toutes les
+croises, je m'approche mme de celles du rez-de-chausse. A ce moment,
+les prisonniers prouvent un nouvel accs de rage; ce ne sont plus des
+hommes, ce sont des btes froces qui rugissent; c'est une agitation, un
+bruit, on et dit que Bictre allait s'arracher de ses fondements et que
+les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
+brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succde
+la tempte, on coute: Tas de canaille, m'criai-je, que vous sert de
+brailler? C'est quand je vous ai _emballs_ qu'il fallait, non pas
+crier, mais vous dfendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
+injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
+mais vous l'tes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
+soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
+impunit que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrs la
+justice parce que vous tiez coupables.--Je ne vous ai pas pargns, je
+le sais; quel motif aurais-je eu de garder des mnagements? Y a-t-il ici
+quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
+jamais _travaill_ avec lui? Et puis, lors mme que j'aurais t voleur,
+dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
+heureux que vous, puisque je n'ai jamais t pris _marron_.--Je dfie le
+plus malin de montrer un crou qui constate que j'aie t accus de vol
+ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi quatorze
+heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
+vous tous.--Est-ce le mtier que vous dsapprouvez? que ceux qui me
+blment le plus sous ce rapport me rpondent franchement, ne leur
+arrive-t-il pas cent fois le jour de dsirer tre ma place?
+
+Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
+hues. Bientt les vocifrations et les rugissements recommencrent;
+mais je n'prouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
+transport de colre, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
+forces. On annonce que les condamns vont tre amens dans la cour des
+fers: je vais me poster sur leur passage, au moment o ils se prsentent
+ l'appel, et rsolu vendre chrement ma vie, j'attends l qu'ils
+osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intrieurement je dsirais
+que l'un d'eux tentt de porter la main sur moi, tant m'animait le dsir
+de la vengeance. Malheur a qui m'et provoqu! mais aucun de ces
+misrables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
+de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
+dconcerte un ennemi. L'appel termin, un bourdonnement sourd est le
+prlude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprcations contre moi,
+_qu'il vienne donc! il reste la porte_, rptent les condamns en
+accollant mon nom les pithtes les plus grossires. Pouss bout
+par cette espce de dfi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
+voil au milieu de deux cent brigands, la plupart arrts par moi:
+_allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons o ils taient
+enferms les condamns la rclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le,
+qu'il n'en soit plus parl_.
+
+C'tait le cas ou jamais de payer de front: Allons, messieurs, dis-je
+aux forats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme a. Vous
+voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez. Je ne sais quelle
+rvolution s'opra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
+quelque sorte leur discrtion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
+la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient jur de m'exterminer,
+s'taient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prirent de
+leur rendre quelques lgers services. Ils n'eurent pas se repentir
+d'avoir compt sur mon obligeance, et le lendemain, l'heure du dpart,
+aprs m'avoir adress leurs remercments, ils me firent des adieux
+pleins de cordialit. Tous taient changs du noir au blanc; les plus
+mutins de la veille taient devenus souples, respectueux, du moins dans
+l'apparence, et presque rampants.
+
+Cette exprience fut pour moi une leon dont je n'ai pas perdu le
+souvenir: elle me dmontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
+toujours fort quand on dploie de la fermet: pour les tenir
+ternellement en respect, il suffit de leur en avoir impos une seule
+fois. A partir de cette poque, je ne laissai plus passer un dpart de
+la chane sans aller voir ferrer les condamns; et, sauf quelques
+exceptions, il ne m'arriva plus d'tre insult. Les condamns s'taient
+accoutums me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
+et manqu quelque chose; et en effet presque tous avaient des
+commissions me donner. Au moment o ils tombaient sous l'empire de la
+mort civile, j'tais, pour ainsi dire, leur excuteur testamentaire.
+Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'taient pas effacs, mais
+rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
+guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai t souvent menac; bien
+des forats renomms pour leur intrpidit, ont fait le serment de
+m'assassiner aussitt qu'ils seraient libres, tous ont t parjures et
+tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la premire, la seule
+affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-l l'occupe
+exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
+bourse, ceci est du mtier; il me tuera pour anantir un tmoignage qui
+le perdrait, le mtier le permet encore; il me tuera pour chapper au
+chtiment; mais quand le chtiment est subi, quoi bon? Les voleurs
+n'assassinent pas leur temps perdu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+ L'utilit d'un bon estomac.--L'occurence suspecte.--La procession
+ des ballots.--Les hirondelles de la Grve.--La commodit d'un
+ fiacre.--Les fredaines de ces messieurs.--Le garon de
+ chantier.--Il n'y a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras ou la
+ marchande scrupuleuse.--Annette ou la bonne femme.--On ne mange pas
+ toujours.--Le premier qui fut roi.--_Vidocq enfonc_; pice
+ nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.--Je joue
+ le rle de Vidocq.--Reprsentation mon
+ bnfice.--Applaudissements unanimes.--La pomme rouge.--Le grand
+ casuel.--L'inspection des papiers.--Je fais vader un voleur.--Le
+ vtran qui prend un potage.--L'auteur du _Pied-de-Mouton_.--Les
+ bas et les madras accusateurs.--J'ai perdu ma pice de cinq
+ francs.--Le soufflet et le marchand de vin.--Je suis arrt.--La
+ ronde du commissaire.--Ma dlivrance.--La chute du
+ bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans Vidocq
+ l'enfonc.--Souhaitez-vous un bon conseil?--Gare la caboche!
+
+
+Une nuit dont j'avais pass la moiti dans les mauvais lieux de la
+Halle, esprant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accs de
+cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de _paff_ verss
+propos, se laisseraient _tirer la carotte_ sur leurs affaires passes,
+prsentes et futures, je me retirais assez mcontent d'avoir, au
+dtriment de mon estomac, aval en pure perte bon nombre de petits
+verres de cet esprit mitig, auquel le _vitriol_ donne du montant,
+lorsque, tout prs du coin de la rue _des Coutures-Saint-Gervais_,
+j'aperus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A
+la lueur des rverbres, je ne tardai pas distinguer auprs d'eux des
+paquets dont on s'efforait de dissimuler le volume, mais dont la
+blancheur indiscrte ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des
+paquets cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une
+embrasure, au moment o il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait
+pas une forte dose de perspicacit pour trouver, dans un tel concours de
+circonstances, tout ce qui caractrise une occurence suspecte. J'en
+conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils
+viennent de faire. C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien,
+suivons le cortge quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un
+corps de garde, _enfonc_!... dans le cas contraire, je les mne coucher
+chez eux, je prends leur numro, et je leur envoie la police. Je file
+en consquence mon noeud, sans paratre m'inquiter de ce que je
+laisse derrire moi; peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle:
+_Jean-Louis!_ c'est la voix d'un nomm _Richelot_ que j'avais souvent
+rencontr dans des runions de voleurs: je m'arrte.
+
+Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu cette heure
+dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effray!
+
+--On le serait moins, je viens de manquer d'tre _enflaqu_ sur le
+boulevard du Temple.
+
+--Enflaqu! et pourquoi?
+
+--Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les _baluchons_
+(ballots)?
+
+--Tu m'en diras tant! si vous tes _fargus de camelotte grinchie_...
+(si vous tes chargs de marchandise vole).
+
+Je m'approche, soudain toute la bande se lve, et ds qu'ils sont
+debout, je reconnais _Lapierre_, _Commery_, _Lenoir_ et _Dubuisson_;
+tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main
+de l'amiti.
+
+COMMERY. Va, nous l'avons chapp belle, j'en ai encore le _palpitant_
+(le coeur) qui bat la gnrale; pose ta main l-dessus, sens-tu comme
+il fait tic-tac?
+
+MOI. Ce n'est rien.
+
+LAPIERRE. Oh! c'est que nous avons eu la _moresque_ (la peur) d'une
+fire force: je sais bien que quand je m'ai senti les _verds_[82] au dos
+_le treffe me faisait trente et un_.
+
+DUBUISSON. Et par-dessus le march, les _hirondelles de la Grve_[83]
+que nous nous sommes rendus nez--nez avec leurs chevaux, au dtour,
+presque en face la Gat.
+
+MOI. Que vous tes _niolles_ (btes)! Il fallait faire _gaffer un
+roulant pour y planquer les paccins_ (il fallait faire stationner un
+fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'tes que des _pgriots_
+(mauvais voleurs).
+
+RICHELOT. _Pgriots_ tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de
+roulant, et il faut se tirer de l, c'est pour a que nous nous sommes
+jets dans les petites rues.
+
+MOI. Et o allez-vous maintenant? Si je puis vous tre utile quelque
+chose....
+
+RICHELOT. Si tu veux marcher en claireur et venir avec nous jusque
+dans la rue Saint-Sbastien, o nous allons dposer ces _fredaines_, tu
+auras _ton fade_ (ta part).
+
+MOI. Avec plaisir, les amis.
+
+RICHELOT. En ce cas, passe devant, et _allume_ si tu _remouches la sime
+ou la patraque_ (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).
+
+Aussitt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me
+porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivmes sans encombre
+la porte de la maison; chacun de nous se dchausse pour faire moins de
+bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisime: on nous
+attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste
+chambre faiblement claire, dont le locataire, que je reconnais, est un
+garon de chantier qui avait dj t repris de justice: bien qu'il ne
+me connaisse pas, ma prsence parat l'inquiter, et pendant qu'il aide
+ cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse
+voix basse une question, dont la rponse hautement articule me dvoile
+la teneur.
+
+RICHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, _il est
+franc_.
+
+LE LOCATAIRE. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de _railles_ et de
+_cuisiniers_, qu'il n'y a plus de _fiat_ du tout.
+
+LAPIERRE. Calme! calme! j'en rponds comme de moi, c'est un ami et un
+franais.
+
+LE LOCATAIRE. Puisque c'est comme a, je m'en rapporte. L-dessus,
+buvons la goutte. (Il monte sur une espce de tabouret, et passant son
+bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramne une vessie
+pleine). La v'la _l'enfle_, c'est de _l'eau d'affe_ (eau-de-vie),
+elle est toute _mouchique_, celle-l! c'est moi qui l'ai _entole_
+(entre); allons, _Jean-Louis_, toi l'_entame_.
+
+MOI. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est
+fichu! elle est bonne; a fait du bien par o a passe; ton tour
+Lapierre, rince-toi le gosier.
+
+Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est
+suffisamment abreuv, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au
+lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on
+sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers dserts).
+
+RICHELOT (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la
+_fourgatte_ (recleuse)?
+
+LAPIERRE. Laisse-moi dormir.
+
+RICHELOT. Voyons, bouge-toi donc.
+
+LAPIERRE. Vas-y seul, ou emmne Lenoir.
+
+RICHELOT. Tiens plutt, toi, qui lui a dj _bloqui_ (vendu), c'est
+plus sr.
+
+LAPIERRE. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.
+
+MOI. Eh mon dieu! que vous tes fniants! je vais y aller, moi, si
+vous voulez m'indiquer sa demeure.
+
+RICHELOT. T'as raison, Jean-Louis, mais la _fourgatte_ ne t'a pas
+encore vu, elle ne veut _fourguer_ (recler) qu' nous. Puisque tu te
+proposes, nous irons ensemble?
+
+MOI. Oui, nous deux, a fera qu'une autre fois elle connatra ma
+_frimousse_.
+
+Nous partons. La _fourgatte_ restait rue de Bretagne, n 14, dans la
+maison d'un charcutier, qui vraisemblablement tait le propritaire.
+Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame _Bras_ est chez
+elle; _oui_, lui rpond-on et aprs avoir enfil l'alle, nous grimpons
+l'escalier jusqu'au troisime. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle
+tient l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. Au
+moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre prsent la
+marchandise, donnez-nous un -compte: allez, c'est du bon butin, et puis
+vous savez que nous sommes honntes.
+
+--C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre;
+revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris. Richelot la prit par
+tous les bouts pour lui arracher quelques pices, mais elle fut
+inexorable, et nous nous retirmes sans avoir rien obtenu. Mon
+compagnon pestait, jurait, temptait; il fallait l'entendre.
+
+Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te
+chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens
+avec moi chez ma _fourgatte_, je suis sr qu'elle nous prtera quatre ou
+cinq _tunes_ de cinq _balles_ (pices de cinq francs.)
+
+Nous nous rendons rue Neuve-Saint-Franois, o j'avais mon domicile.
+D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend
+rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.
+
+--Bonjour, madame.
+
+--Bonjour, Jean-Louis.
+
+--Tenez, si vous tiez bonne enfant, vous me prteriez vingt francs, et
+ce soir je vous les rendrais.
+
+--Oui, ce soir! si vous avez gagn quelque chose, vous irez la
+Courtille.
+
+--Non, je vous assure que je serai exact.
+
+--C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi,
+tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue
+de l'_Oseille_.
+
+Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus
+certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au
+cabaret voil, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui
+s'appelle une _larque_, et une bonne!
+
+--Parbleu! il n'y a qu' lui _bloquir_ les _pacins_.
+
+--Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne _fourgue_ que de la _blanquette_,
+des _bogues_ et des _brguilles_ (elle n'achte que de l'argenterie, des
+montres et des bijoux.)
+
+--C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme a qu'il m'en
+faudrait une.
+
+Aprs avoir vid notre chopine, nous nous mmes en route pour regagner
+le logis, o nous rentrmes avec une oie normande de premire taille et
+une assiette assortie la Lyonnaise. Je mis en mme temps l'argent en
+vidence, et comme il tait destin nous ravitailler, notre hte alla
+nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous
+avions si bon apptit que toutes ces provisions ne firent en quelque
+sorte que paratre et disparatre. La vessie ou _l'enfle_ d'_eau
+d'aff_, fut presse jusqu' la dernire goutte. Notre rfection prise,
+on parla de procder l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge
+magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrme, des robes
+garnies de superbes malines brodes, des cravattes, des bas, etc.; tous
+ces objets taient encore mouills. Les voleurs me racontrent qu'ils
+avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de
+l'chiquier, o ils s'taient introduits par une croise, dont ils
+avaient bris les barreaux de fer.
+
+L'inventaire termin, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne
+pas tout vendre dans le mme endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait
+autant pour chaque moiti que pour la totalit, et qu'il valait mieux
+deux fois qu'une. Les camarades se rangrent de mon opinion, et l'on fit
+deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'oprer le placement: ils
+taient dj srs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un
+acqureur pour le surplus: un marchand d'habits, nomm la _Pomme-Rouge_,
+restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis
+long-temps il m'tait signal comme achetant du premier venu. Il se
+prsentait une occasion de le mettre l'preuve, je ne voulais pas la
+laisser chapper; car s'il succombait, le rsultat de mes combinaisons
+tait bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recleur, j'en faisais arrter
+deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.
+
+Il fut convenu qu'on ferait des offres mon homme, mais on ne pouvait
+rien tenter avant la nuit, et jusque l il y avait de quoi s'ennuyer
+mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas
+assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un
+quart d'heure. Que faire? les _grinches_ ne font rien, quand ils ne
+_travaillent_ pas, et quand ils _travaillent_, ils ne font rien.
+Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant
+nous, on vote du vin par acclamation, et nous voil de nouveau occups
+de fter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne
+peut pas toujours boire. Si encore les buveurs taient comme le tonneau
+des Danades, ouverts par un bout et dfoncs par l'autre, le dgot ne
+proviendrait pas de plnitude! Malheureusement chacun a sa capacit, et
+quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est
+trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas dire mon bel ami, si
+l'on veut viter le dbordement, il faut chmer; c'est ce que firent nos
+compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tte pour un peu
+plus tard, et que dj un pais brouillard s'amoncelait sous la vote
+osseuse qui couvre le souverain rgulateur de nos actions, afin de ne
+pas perdre _la boussole_, ils cessrent insensiblement de faire de leur
+bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi
+s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent t trs embarrasss
+d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui taient au _pr_,
+sur ceux qui taient en _gerbement_ (en jugement). Ils parlaient aussi
+des _railles_ (mouchards).
+
+A propos de _railles_, dit le garon de chantier, vous n'tes pas sans
+avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait _cuisinier_
+(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?
+
+TOUS ENSEMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.
+
+DUBUISSON. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du _pr_
+(bagne), o il tait _gerb_ 24 _longes_ (condamn 24 ans).
+
+LE GARON DE CHANTIER. Tu n'y es pas, _couill_ (nigaud)! Ce Vidocq
+est un _grinche_, qui tait pire qu'_ vioque_ ( vie), cause de ses
+vasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire _servir l'zamis_.
+Ce n'est que pour a qu'on le tient z' Paris. C'est z'un malin; quand
+il veut faire _enflaqu_ z'_un pgre_, il tche pour se faire ami z'avec
+lui, et sitt qu'il est z'ami, il lui _refile_ des objets _grinchis_
+dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il _l'emmne_ su z'une
+affaire, pour qu'il soit servi _marron_. C'est lui a z'_emball Bailli_,
+_Jacquet_ et _Martinot_. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte
+comme il les a _tourdis_.
+
+--ENSEMBLE (je fais encore chorus). tourdis, que c'est bien dit!
+
+--LE GARON DE CHANTIER. tant z' boire avec un autre brigand comme
+lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme Manon.
+
+--ENSEMBLE. Manon la Blonde?
+
+--LE GARON DE CHANTIER. C'est a, juste. On parle de chose et d'autre.
+Vidocq dit comme a qu'il vient du _pr_, qu'il voudrait trouver des
+amis pour _goupiner_. Les autres _coupent dans le pont_ (donnent dans le
+panneau). Il les _entortille_ si bien, qu'il les _mne_ su zune
+affaire, rue du Grand-Zurleur. C'tait cens qu'il ferait le _gaffe_. Le
+gaffe pour la _raille_ (pour la police), car sitt _fargus_, sitt
+_marrons_. On les emmne tous, et pendant ce temps-l le gueusard
+_dcare_ (se sauve) avec son camarade. Ainsi voil comme il s'y prend
+pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait _buter_
+(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il tait le premier en tte.
+
+Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafrachissions
+d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la
+parole.
+
+--Qu'est-ce qu'il nous _embte_? Il parle comme mon _C...hien_ (dans la
+langue de ces messieurs, ces deux mots _embter_ et _chien_ ont des
+synonymes, qu'ils employrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il
+veut _jaspiner_. Crois-tu que a nous amuse? moi, je veux m'amuser.
+
+--LE GARON DE CHANTIER. Qu don que tu veux faire toi? s'il y avait
+des _brmes_ (cartes), on pourrait _flouer_ (jouer).
+
+--LAPIERRE. Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la _mislocq_ (la
+comdie).
+
+--LE GARON DE CHANTIER. Allons, Monsieur Tarma! (Talma)
+
+--LAPIERRE. Est-ce que je peux jouer seul?
+
+--ROUSSELOT. Nous t'aiderons, mais quelle pice?
+
+--DUBUISSON. La pice de Csar, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui
+dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.
+
+--LAPIERRE. C'est pas tout a, il faut jouer la pice de _Vidocq
+enfonc_ aprs avoir vendu ses frres comme Joseph.
+
+Je ne savais trop que penser de cette singulire boutade; cependant,
+sans me dconcerter, je m'criai tout--coup, c'est moi qui ferai
+Vidocq. On dit, qu'il est gros, a fera _ma balle_ (a me convient).
+
+--T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.
+
+--C'est gal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme a;
+va, il pse son poids.
+
+--Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit
+dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la
+chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, plantez-vous l; Lenoir,
+Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garon de chantier, vont se
+mettre l'autre bout: ils feront l'z'_amis_, et moi, z'en face sur le
+_pieu_ (lit), ous que je fais public.
+
+--Quoi que c'est public? reprend Etienne.
+
+--Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garon de
+chantier?
+
+--Je suis t'un spectateur.
+
+--Et non! fichu bte, c'est moi. T'es un _ami_; ton posse, v'la le
+spectaque qui va commencer.
+
+Nous sommes censs dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de
+son ct, je me lve, et sous prtexte de demander du tabac, je lie
+conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots
+d'argot, on voit que _j'entrave_ (que je suis au fait de la langue), on
+me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant
+que nous sommes gens de mme mtier. Ds lors arrivent les politesses
+d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je dplore la duret des
+temps. Je me plains de ne pouvoir _goupiner_: on me plaint, on se
+plaint. Nous entrons dans la priode de l'attendrissement et de la
+piti; je maudis _la raille_ (la police), on la maudit aussi; je peste
+contre le _quart deuil_ (le commissaire) de mon quartier qui ne _m'a pas
+ la bonne_ (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils dlibrent
+des yeux et se consultent sur l'opportunit ou les inconvnients de mon
+affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je _rends_; il est
+convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le
+rle que je joue est, quelques variantes prs, celui que je jouerai
+incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets vols
+dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve gnrale
+d'applaudissements, accompagns de gros clats de rire.... Bien _tap_!
+bien _tap_! s'crient la fois les acteurs et le tmoin de cette
+scne.
+
+--_Bien tap_, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le
+_Bourguignon_ (le soleil) qui baisse, il est temps de _bloquir_
+(vendre), la pice s'achvera dans le _roulant_ (fiacre), ou bien en
+revenant de _fourguer_. Je vais en chercher un, c'est-il votre
+sentiment, les autres?
+
+--Oui, oui. Partons.
+
+Le drame tait en bon train, nous approchions de la priptie, mais elle
+devait tre toute autre que ces messieurs ne l'avaient prvu, car le
+dnouement ne devait nullement rpondre au titre de la pice. Nous
+montmes tous en voiture, et nous ordonnmes au cocher d'arrter au coin
+de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nomm Bras, l'un des
+recleurs restait quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied
+ terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on tait
+convenu de lui vendre. Pendant qu'ils taient conclure le march, je
+vis, en mettant la tte la portire, qu'Annette avait parfaitement
+rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperus les uns stationnant
+le nez en l'air comme pour chercher un numro, d'autres se promenant de
+long en large, en manire de dsoeuvrs, ne rdaient sans doute dans
+ces environs que parce qu'ils y avaient t apposts.
+
+Aprs dix minutes d'attente, nous fmes rejoints par les camarades, qui
+taient alls chez Bras; ils avaient retir 125 francs d'objets qui
+valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on
+n'tait pas mcontent d'avoir ralis, tant on tait press de jouir.
+
+Il nous restait les paquets que nous avions rservs pour la
+_Pomme-Rouge_. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: ah a!
+c'est toi qui vas _bloquir_, tu connais le _fourgat_.
+
+--a ne serait pas le plan, lui rpondis-je, je lui dois de l'argent,
+et nous sommes brouills.
+
+Je ne devais rien la _Pomme-Rouge_, mais nous nous tions vus, et il
+savait bien que j'tais Vidocq; il aurait donc t imprudent de me
+montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et leur retour,
+comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me
+donnait la certitude que la police tait en mesure d'agir, je fis la
+motion de congdier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du
+_Grand-Casuel_, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.
+
+Depuis la visite chez la _Pomme-Rouge_, nous tions riches de
+quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme notre disposition tait
+assez considrable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans
+crainte de nous trouver court; mais nous n'emes pas le loisir de nous
+mettre en dpense: peine avons-nous souffl dans nos verres, que la
+garde entre, et aprs elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir
+comme l'aspect des vtrans et des mouchards tous les visages
+s'alongrent, ce ne fut qu'un cri: _nous sommes servis_.... L'officier
+de paix Thibault nous invite exhiber nos papiers; les uns n'en ont
+pas, d'autres ne sont pas en rgle, je suis du nombre de ces derniers.
+Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces
+gaillards-l, ce qui est bon prendre est bon rendre. On nous
+attache deux deux, et l'on nous emmne chez le commissaire. Lapierre
+tait accoupl avec moi. As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout
+bas.--Oui, me rpond-il, et quand nous sommes hauteur de la rue de la
+Tannerie, tirant un couteau que j'avais cach dans ma manche, je coupe
+la corde. Courage! Lapierre, courage! m'criai-je. D'un coup de coude
+dans la poitrine, je renverse le vtran qui me tenait sous le bras;
+peut-tre tait-ce le mme qui depuis est devenu la pture de l'ours
+Martin; que ce ft lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambes je
+suis dans une petite ruelle qui conduit la Seine. Lapierre me suit, et
+nous parvenons ensemble gagner le quai des Ormes.
+
+On avait perdu notre trace, j'tais enchant de m'tre sauv, sans avoir
+t oblig de me faire reconnatre. Lapierre ne l'tait pas moins que
+moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la rflexion, il tait loin
+de me supposer une arrire-pense; cependant, si j'avais favoris son
+vasion, c'tait dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans
+quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'loignais les
+soupons que ses compagnons et lui-mme auraient pu concevoir mon
+sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi.
+De la sorte, j'esprais me mnager de nouvelles dcouvertes: puisque
+j'tais agent secret, il tait de mon devoir de me _brler_ le moins
+possible.
+
+Lapierre tait libre, mais je le gardais vue, et j'tais prt le
+livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.
+
+Nous allmes toujours courant jusque sur le port de l'hpital, o nous
+tant enfin arrts, nous entrmes dans un cabaret pour reprendre
+haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre
+les sens: Hein! dis-je Lapierre, en v'l une fire de sue.
+
+--Oh! oui, elle est dure avaler celle-l.
+
+--Et encore plus digrer, n'est-ce pas?
+
+--On ne m'tera pas de l'ide....
+
+--Quoi?
+
+--Tiens, buvons.
+
+Il n'eut pas plutt vid son verre, qu'il devint de plus en plus pensif,
+non, non, reprit-il on ne me l'tera pas de l'ide.
+
+--Ah a, voyons, explique-toi.
+
+--Et quand je m'expliquerais.
+
+--Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as
+ tes pieds, et la cravatte qui est ton cou.
+
+Lapierre tait peu prs dans la mme tenue que le clbre auteur _du
+pied de mouton_, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal,
+il n'avait d'autre chaussure que les bas jours et les souliers de
+satin blanc de sa matresse. Comme il me semblait apercevoir dans les
+yeux de l'ami le point noir de la mfiance, qui, si l'on n'y prend
+garde, grandit avec tant de rapidit, j'tais bien aise de lui donner
+une de ces marques d'intrt, dont l'effet est de rassurer un esprit
+ombrageux: tel tait mon but, en lui conseillant de retrancher de sa
+toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du
+butin, ses associs et lui avaient immdiatement appliqus leur usage.
+Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?
+
+--On les jette l'eau.
+
+--Pas si bte! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas
+encore ourl.
+
+--Belles foutaises!
+
+--_Tu planches_ (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.
+
+Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pt me
+compromettre, tu es comme les livres, ajoutai-je, tu perds la mmoire
+en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour
+moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne
+veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres
+qui irez au paradis en joie.
+
+--Nous sommes monts sur des fltes, que tu veux dire? (en mme temps
+s'tant dchauss, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa
+dans le madras).
+
+Les voleurs sont tout la fois avares et prodigues: il sentait la
+ncessit de faire disparatre ces pices de conviction, mais le coeur
+lui saignait de s'en dfaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le
+produit du vol est souvent si chrement pay, que le sacrifice en est
+toujours pnible.
+
+Lapierre voulut toute force, vendre les bas et le madras; nous
+allmes ensemble rue de la _Bcherie_, les offrir un marchand qui nous
+en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti
+sur la catastrophe du _Grand-Casuel_; cependant il tait contraint dans
+ses manires, et si je jugeais bien de ce qui se passait son
+intrieur, malgr mes efforts pour me rhabiliter dans son opinion, je
+lui tais terriblement suspect. De semblables dispositions n'taient
+gure favorables mes projets; persuad ds lors qu'il ne me restait
+qu' finir avec lui le plus promptement possible, je dis Lapierre: Si
+tu veux, nous irons souper la place Maubert.
+
+--Je le veux bien, me rpond-il.
+
+Je l'emmne aux _Deux-Frres_, o je demande du vin, des ctelettes de
+porc frais et du fromage. A onze heures, nous tions encore attabls;
+tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte
+ quatre francs cinquante centimes. Aussitt je me fouille, _Ma pice
+de cinq francs! ma pice de cinq francs!_ o est-elle? Je m'en informe
+ toutes mes poches, je me tte de la tte aux pieds; Mon dieu! je
+l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?
+
+--Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.
+
+--Donne toujours, je vais tcher d'arranger a avec les parents de la
+fille. J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui
+promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas
+de cette oreille-l. Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu' venir
+s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.
+
+--Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus
+honnte homme.
+
+--Contes que tout cela! Quand on est dsargent on se le brosse, ou
+l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper _l'oeil_
+( crdit).
+
+--Ne vous fchez pas, mon brave; si cela accommodait les pinards, la
+bonne heure.
+
+--Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher
+la garde.
+
+--La garde! tiens, voil pour elle et pour toi, lui dis-je, en
+accompagnant ces paroles d'un geste de mpris fort usit parmi les gens
+du peuple.
+
+--Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise,
+s'crie-t-il en me mettant son poing sous le nez.--Ne frappe pas,
+rpliquai-je l'apostrophe, ne frappe pas, ou..... Il s'avance, et de
+main de matre, je lui applique un soufflet.
+
+Pour le coup, c'tait une rixe; Lapierre prvoit que cela va devenir du
+vilain, il juge qu'il est temps de jouer des _fuseaux_; mais au moment
+o il se dispose gagner plus au pied qu' la toise, sauf moi me
+dbarbouiller comme je pourrais, le garon le saisit la gorge en
+criant _au voleur_!
+
+Le poste tait deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde
+fois de la journe, nous voici placs entre deux ranges de ces
+chandelles de Maubeuge, dont la mche sent la poudre canon. Mon
+camarade essaya de dmontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute,
+mais l'ancien ne se laissa pas flchir, et l'on nous enferma au violon:
+ds lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un pre de La
+Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du
+matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui prsente les
+personnes arrtes, Lapierre parat le premier, on lui dit qu'il sortira
+s'il consent payer. On m'appelle mon tour; j'entre dans le cabinet,
+je reconnais M. Legoix, il me reconnat galement; en deux mots je lui
+explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit o ont t vendus
+les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hte d'aller saisir ces
+objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprs
+de ce dernier. Il n'tait plus silencieux. Le bandeau est tomb, me
+dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait la main.
+
+--C'est bien! tu joues ton rle, mais moi je te parlerai plus
+franchement. Oui, c'est fait la main, et si tu veux que je te le dise,
+je crois que c'est toi qui nous a fait _emballer_.
+
+--Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te souponne
+plus que qui que ce soit. A ces mots, je me fche, il s'emporte; aux
+menaces succdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous
+spare. Ds que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pice de
+cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas port en compte le
+soufflet qu'il avait reu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire
+toutes ses rclamations, mais encore pour offrir messieurs du
+corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'trier, mais cette petite
+goutte de la dlivrance que le _pquin_ paie volontiers. Ce tribut
+acquitt, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire
+mes adieux Lapierre, qui tait bien recommand, et le lendemain je sus
+que le succs le plus complet avait couronn mon oeuvre: les deux
+poux _Bras_ et _la Pomme Rouge_ avaient t surpris au milieu des
+preuves matrielles de l'infme trafic auquel ils se livraient; on avait
+saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immdiatement appliqus
+ leur usage, et ils avaient t contraints d'avouer... Lapierre seul
+avait tent la voie de la dngation; mais confront au marchand de la
+rue de la Bcherie, il finit par reconnatre l'homme, les bas et le
+madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recleurs, fut croue
+la Force, dans l'expectative du jugement: l ils ne tardrent pas
+apprendre que le camarade qui avait jou le personnage de _Vidocq
+enfonc_, tait _Vidocq l'enfonceur_. Grande fut la surprise; comme ils
+durent s'en vouloir de s'tre enferrs d'eux-mmes avec un comdien de
+mon espce! L'arrt confirm, tous furent dirigs sur le bagne. La
+veille de leur dpart, j'tais prsent lorsqu'on leur passa le fatal
+collier. En me voyant, ils ne purent s'empcher de sourire.
+
+Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voil content, gredin!
+
+--Je n'ai du moins aucun reproche me faire, ce n'est pas moi qui vous
+ai recommand de voler. Ne m'avez-vous pas appel? Pourquoi tre si
+confiants? Quand on fait un mtier comme le vtre, il faut un peu mieux
+se tenir sur ses gardes.
+
+--C'est gal, dit Commery, t'as beau en _coquer_ (dnoncer) tu
+_rabattras au pr_ (tu retourneras aux galres).
+
+--En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez
+ _Pantin_ (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.
+
+Aprs cette riposte, ils se mirent converser entre eux:
+
+Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un
+chien de ma chienne.
+
+--Pour ton honneur, ne parle pas, lui rpliqua le garon de chantier,
+c'est toi qui l'as amen. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir
+_qu'il tait la manque_ (capable de trahir).
+
+--Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut a, soupira la Pomme-Rouge,
+sous le marteau, dont le coup dj lanc faillit lui rompre la tte.
+
+--Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalit le serrurier de
+l'tablissement. Toujours est-il, reprit le recleur, que c'est lui qui
+a _vendu la calebasse_, et que sans lui....
+
+--Te tiendras-tu, mtin? gare _la caboche_!
+
+Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'loignant, je
+vis, certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que
+se disaient-ils? je n'en sais rien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+ Allons Saint Cloud.--L'aspirant mouchard.--Le systme des
+ diversions ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
+ dsordre d'une chambre coucher.--Singulires remarques.--Nant au
+ rapport.--Ce sont d'honntes gens dans le faubourg
+ Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez garde vos
+ souliers.--Sacrifice au dieu des ventrus, _Deus est in nobis._--La
+ langue de monsieur Judas.--Le nectar du policier.--Explication du
+ mot _Traiffe_.--Les deux matresses.--L'homme qui s'arrte
+ lui-mme.--Le contentement donne des ailes.--Le nouvel
+ pictte.--Un monologue.--L'incrdulit dsesprante.--Mtamorphose
+ d'un Tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La matresse d'un
+ prince russe.--Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.--La
+ mre Bariole.--Le vieux srail ou l'enfer d'une femme
+ entretenue.--Les courtisanes et les chevaux de fiacre.--L'amie de
+ tout le monde.--L'invulnrable.--Le tableau des Sabines.--L'Arche
+ sainte.--La tire-lire.--_Infandum regina jubes_.... Haine aux
+ paulettes.--Ah! petit fourrier!--Les bons sentiments.--L'trange
+ religion.--Le billet de loterie et la chsse de
+ Sainte-Genevive.--Il n'est pas de petite conomie.--Exemple de
+ fidlit remarquable.--Pnlope.--Le serment des filles.--Je te
+ connais, beau masque.--Voyage dans Paris.--Louison la
+ blagueuse.--Necssit n'a pas de loi.--Le monstre.--Une
+ furie.--Devoir cruel.--milie au violon.--Retour chez la
+ Bariole.--La petite bouteille des amis.--Le trpied de la
+ Sybille.--Philmon et Baucis.--Josphine Ral, ou les fruits d'une
+ bonne ducation.--Rflexions philosophiques sur la concorde et sur
+ la mort.--Trois arrestations.--Un tratre puni.--Un trait pour la
+ nouvelle Morale en action.--Une mise en libert.--Rponse aux
+ critiques.
+
+
+Dans l't de 1812, un voleur de profession, nomm _Hotot_, aspirait
+depuis long-temps se faire rintgrer dans l'emploi d'agent secret,
+qu'il avait exerc avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses
+services pour la fte de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus
+brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne
+manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous tions au vendredi,
+lorsque Hotot fut amen chez moi par un camarade. Sa dmarche me parut
+d'autant plus extraordinaire, que prcdemment j'avais donn sur son
+compte des renseignements par suite desquels il avait t traduit devant
+la Cour d'assises. Peut-tre ne cherchait-il se rapprocher de moi que
+pour tre plus porte de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma
+premire pense; toutefois je lui fis bon accueil, et lui tmoignai mme
+ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas dout de ma volont de lui tre
+utile. Je mis tant de sincrit apparente dans mes protestations de
+bienveillance son gard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser
+pntrer ses intentions; un changement subit qui s'opra dans sa
+physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa
+proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me
+faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intrieurement de m'avoir
+pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus
+grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain
+dimanche, il irait deux heures se poster aux environs du bassin
+principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui,
+m'avait-il dit, viendraient _travailler_ dans cet endroit.
+
+Le jour fix, je me rendis Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui
+fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu dsign, je cherche
+Hotot, je me promne en long, en large; j'examine de tous les cts,
+point d'Hotot; enfin, aprs une heure et demie d'attente, perdant
+patience, je dtache un de mes estafiers dans la grande alle, en lui
+recommandant d'explorer la foule, afin de tcher d'y dcouvrir notre
+auxiliaire, dont l'inexactitude m'tait tout aussi suspecte que le zle.
+
+L'estafier cherche une heure entire; las de parcourir dans tous les
+sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu
+rencontrer Hotot. Un instant aprs, je vois accourir ce dernier, il est
+tout en nage: Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'_amorcer six
+grinches_, mais ils vous ont aperus, et ils ont dcamp; c'est fcheux,
+car ils _mordaient_, mais ce qui est diffr n'est pas perdu, je les
+rejoindrai une autre fois.
+
+J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien
+persuad que je ne rvoquais pas en doute sa vracit. Nous passmes
+ensemble la plus grande partie de la journe, et ne nous quittmes que
+vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, o les
+officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient t voles,
+dans une direction toute oppose celle dans laquelle, d'aprs les
+indications d'Hotot, s'tait exerce notre surveillance. Il me fut
+dmontr, ds lors, qu'il nous avait attirs sur un point, afin de
+pouvoir manoeuvrer plus son aise sur un autre. C'est une vieille
+ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donns
+par des voleurs pour n'avoir pas craindre la police.
+
+Hotot, qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que
+j'tais compltement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais
+pas moins, et tout en lui faisant amiti de plus en plus, tandis qu'il
+mditait de ritrer l'espiglerie de Saint-Cloud, je me rservais de
+l'enfoncer la premire occasion. Notre liaison tant en bon train,
+elle se prsenta plutt que je n'aurais os l'esprer. Un matin, en
+revenant avec Gaffr du faubourg Saint-Marceau, o nous avions pass la
+nuit, il me prit la fantaisie de faire, l'improviste, une visite
+l'ami Hotot. Nous n'tions pas loin de la rue
+_Saint-Pierre-aux-Boeufs_, o il demeurait. Je propose mon camarade
+de veille d'y venir avec moi, il consent m'accompagner; nous montons
+chez Hotot, je frappe, il ouvre, et parat surpris de nous voir. Quel
+miracle! cette heure.
+
+--Cela t'tonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.
+
+--Si c'est a, soyez les bien-venus. En mme temps, il se renfonce
+dans son lit. O est-elle cette goutte?
+
+--Gaffr va nous faire le plaisir d'aller la chercher. Je fouille dans
+ma poche, et comme Gaffr, en sa qualit de Juif, tait moins avare de
+ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et
+descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigu
+d'un homme qui s'est couch plus tard ou plus matin que de coutume, la
+chambre tait en outre dans cet tat de dsordre qui tient une
+circonstance extraordinaire; ses vtements, plutt jets qu'ils
+n'avaient t poss, semblaient avoir reu une averse; ses souliers
+taient couverts d'une boue blanchtre et encore humide. Pour ne pas
+conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il et fallu
+ne pas tre Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre consquence;
+mais bientt mon esprit se promne de conjectures en conjectures, et je
+conois des soupons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas
+mme tre curieux, c'est--dire, indiscret, et, de crainte d'inquiter
+notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la
+pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et
+quand il ne nous reste plus rien boire, nous nous retirons.
+
+Une fois dehors, je ne pus m'empcher de communiquer Gaffr les
+remarques que j'avais faites; Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a
+dcouch; il y avait quelqu'expdition en l'air.
+
+--Je le crois; car ses habits sont encore mouills, et puis ses
+escarpins sont-ils crotts! Oh! il n'a pas march dans la poussire.
+
+Hotot ne songeait gures que nous nous entretenions de lui, cependant
+les oreilles durent lui corner. _O est-il all? qu'a-t-il fait?_ nous
+demandions-nous l'un l'autre; peut-tre _est-il affili quelque
+bande_. Gaffr n'tait pas moins intrigu que moi, et il s'en fallait
+que les suppositions qui lui venaient l'ide fussent favorables la
+probit d'Hotot.
+
+A midi, selon l'usage, nous allmes rendre compte de nos observations de
+la nuit; notre rapport tait fort peu intressant; le mot _nant_ y
+tait crit tout du long. Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honntes
+gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais t bien mieux avis de
+vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il parat que ces messieurs
+les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlev plus de
+quatre cent cinquante livres dans un btiment en construction. Le
+gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils
+taient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont
+fait le coup.
+
+--Pendant la grande pluie! parbleu! m'criai-je, vous connaissez un des
+voleurs.
+
+--Et qui donc?
+
+--Hotot.
+
+--Celui qui a servi la police, et qui demande y rentrer?
+
+--Celui-l mme.
+
+Je racontai M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta
+convaincu que j'avais raison, je me mis aussitt en campagne, afin de
+changer promptement en vidence ce qui n'tait encore que prsomptions.
+Le commissaire du quartier o avait t commis le vol, se transporta
+avec moi sur les lieux, et nous trouvmes dans un endroit du sol
+l'empreinte trs profonde de deux souliers ferrs: la terre s'tait
+affaisse sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de
+prcieuses indications, on prit des prcautions pour qu'ils ne fussent
+pas effacs; j'tais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement
+ la chaussure de Hotot, j'engageai en consquence Gaffr venir avec
+moi chez lui, et afin de pouvoir procder la vrification, l'insu du
+coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivs au domicile de Hotot,
+nous faisons un train d'enfer sa porte. Lve-toi donc, lve-toi donc,
+nous apportons la pte. Il s'veille, donne un tour de clef et nous
+entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un
+commencement d'ivresse. Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon
+compliment, vous avez chauff le four de bonne heure.
+
+--C'est pour a, mon ami, lui rpliquai-je, que nous venons pour
+enfourner. Toi qui es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son
+enveloppe une emplte que nous avions faite en route, devine ce qu'il y
+a l dedans.
+
+--Comment veux-tu que je devine? Alors dchirant un des coins du
+papier, je mets dcouvert les pattes d'une volaille.
+
+--Ah, sacredieu! s'crie-t-il, c'est un dindon.
+
+--Eh oui, c'est ton frre...., et comme tu le vois, c'est aux pieds
+qu'on connat ces animaux-l; comprends-tu _l'apologe_ prsent?
+
+--Qu'est-ce qu'il dit?
+
+--Je dis qu'il est rti.
+
+--Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!
+
+--De la venaison! tiens, sens-moi a plutt. Je lui passe la volaille,
+et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffr se
+baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.
+
+--Et combien que a cote, ste bte?
+
+--_Un rondin_, _deux balles_ et _dix Jacques_.
+
+--N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de
+souliers.
+
+--Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les
+mains.
+
+--Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle
+est fameuse, c'est-t'i allchant!... Ce sacr Jules! c'est faire
+lui.
+
+--N'est-ce pas que je m'y connais?
+
+--C'est vrai; qu'est-ce qui dcoupe? d'abord je ne fais rien, moi.
+
+--Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la
+cassine?
+
+--Oui, cherche dans le tiroir de la commode.
+
+Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un
+prtexte de sortie pour Gaffr. Ah, a, lui dis-je, pendant que je
+mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez
+moi qu'on ne m'attende pas pour dner.
+
+--C'est a, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de a, je
+ne quitte pas la place avant d'avoir gob les vivres.
+
+--Nous ne les goberons pas sans boire.
+
+--Aussi vais-je faire monter du liquide.
+
+--Il ouvre la croise et appelle le marchand de vin. De cette faon,
+il n'y a pas mche me faire la queue.
+
+Gaffr tait comme la plupart des agents de police, sauf _la manque_ (la
+perfidie), bon enfant, mais un _peu licheur_, c'est--dire gourmand
+comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le
+mtier, aussi, bien qu'il eut pinc les souliers, ce qui tait
+l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le dcider
+abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du djener.
+Je me htai donc de dpecer l'oiseau, et quand le vin fut arriv:
+Allons, table, dis-je mon gastronome, chique et vas-t'en.
+
+La table tait le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que
+celle du pre Adam, nous fmes ce dieu qui est en nous, c'est--dire
+au dieu des _Ventrus_, dputs ou non, un sacrifice la manire des
+anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement
+termin. Actuellement, me dit Gaffr, je puis marcher; je ne sais pas
+si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne
+suis bon rien: quand le coffre est plein, c'est diffrent.
+
+--En-ce cas, file.
+
+--C'est ce que je fais.
+
+Aussitt il prend son chapeau, et s'en va.
+
+Ah! le voil parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'tait pas fch
+d'tre seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il
+n'y aura donc jamais de place pour Hotot.
+
+--Que veux-tu? il faut prendre patience, a viendra.
+
+--Il ne tiendrait pourtant qu' toi de me donner un bon coup d'paule;
+M. Henry t'coute, et si tu lui disais deux mots....
+
+--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends un galop soign;
+Gaffr ne l'chappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne
+sommes pas alls au rapport.
+
+Ce mensonge n'tait pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot
+put me croire inform du vol auquel je prsumais qu'il avait particip:
+il tait sans dfiance, je l'entretenais dans cette scurit, et dans la
+crainte qu'il ne songet se lever, je ramenai la conversation sur les
+points qui l'intressaient le plus. Il me parla successivement de
+plusieurs affaires. Ah! me dit-il en soupirant, si j'tais assur de
+rentrer la police avec un traitement de douze quinze cents
+_balles_, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que
+je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai
+cadeau faire M. Henry.
+
+--Ah oui!
+
+--Eh oui, dis donc! trois voleurs, _Berchier_ dit _Bictre_, _Caffin_
+et _Linois_, que je rponds de lui donner _marons_; aussi sr comme toi
+et moi a fait deux.
+
+--Si tu le peux, que ne parles-tu? a te ferait une belle entre de
+jeu?
+
+--Je sais bien, mais....
+
+--N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services,
+sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.
+
+--Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?
+
+--Vas, ce n'est pas difficile.
+
+--L-dessus, buvons un coup, s'cria Hotot, comme transport de joie.
+
+--Oui, buvons, ta rception prochaine!
+
+--Plutt aujourd'hui que demain.
+
+Hotot tait enchant, il se faisait dj un plan de conduite; il formait
+des rves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquitudes de
+l'espoir, qui s'agite la perspective d'une jouissance prochaine: je
+tremblais qu'il ne voult descendre de son lit; enfin on frappe: c'est
+Gaffr, tenant la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui
+a remise. _Traiffe_, me dit, en entrant mon collgue l'isralite, dans
+cet argot hbreux, qui tait sans doute la langue favorite de notre
+patron, monsieur Judas. _Traiffe_ ou _maron_ sont une seule et mme
+chose. Comme je me pique d'tre un hbrasant de bonne force, je compris
+de suite et vis qui j'avais faire. Tandis que je versais au nophyte
+le nectar du _policien_, Gaffr remit en place les souliers. Nous
+continumes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que
+le vol du plomb tait celui dont Hotot se proposait de signaler les
+auteurs. Le pre Bellemont, frailleur, rue de la Tannerie, fut le
+rceleur qu'il me dsigna.
+
+Ces dtails taient intressants, je dis Hotot que j'allais
+sur-le-champ en donner connaissance M. Henry, et lui recommandai de
+s'informer de l'endroit o les trois voleurs avaient couch. Il me
+promit de m'indiquer leur gte, et quand nous fmes convenus de nos
+faits, nous nous sparmes. Gaffr ne m'avait pas quitt. Eh! bien me
+dit-il, c'est lui, les souliers s'adaptent parfaitement; c'est que
+l'empreinte est si profonde! En sautant par la croise, il aura pes de
+tout son corps. Ceci tait l'explication du mot _traiffe_, je n'en
+avais que faire. Dj je m'tais rendu compte de la conduite de Hotot,
+et je concevais trs bien le rle qu'il voulait jouer. D'abord, il tait
+clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit,
+mais il chassait deux livres la fois; et en dnonant ses complices,
+il atteignait un second but, celui de se rendre intressant aux yeux de
+la police, afin d'obtenir d'tre remploy. Je frmis en pensant aux
+consquences d'une combinaison pareille. Le sclrat! me dis-je en
+moi-mme, je ferai en sorte qu'il reoive la rcompense de son crime; et
+si les malheureux qui l'ont second dans son expdition sont condamns,
+il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hsitai pas le croire
+le plus coupable de tous: d'aprs ce que je savais de son caractre, il
+me semblait fort probable qu'il les et entrains uniquement pour se
+mnager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une _affaire_,
+j'allais mme jusqu' penser qu'il se pourrait bien qu'ayant vol seul,
+il et trouv convenable d'accuser de son mfait des individus que leur
+immoralit rendait suspects. Dans chacune de ces hypothses, Hotot tait
+toujours un grand coquin; je rsolus d'en dlivrer la socit.
+
+Je savais qu'il avait deux matresses, l'une milie Simonet, qui avait
+eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement;
+l'autre Flicit Renaud, fille publique, qui l'aimait l'adoration. Je
+songeai tirer parti de la rivalit de ces deux femmes, et cette fois
+ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau
+qui devait clairer la justice. Hotot tait dj gard vue. Dans
+l'aprs-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-lyses avec
+_Flicit_, je vais l'y rejoindre, et le prenant part, je lui confie
+que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.
+
+Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrter pour tre conduit au
+dpt, o tu tireras la _carotte_ un _grinche_ que nous allons
+emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera
+pas que tu es un _mouton_, et quand on l'amnera, il te sera plus facile
+de te lier avec lui.
+
+Hotot accepta la proposition avec enthousiasme. Ah! soupira-t-il, me
+voil donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut
+auparavant que je dise adieu Flicit. Il retourna vers elle, et
+comme l'heure des sductions nocturnes ou de la croisire en plein-vent
+approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tt.
+
+A prsent que tu es dbarrass de ta particulire, je vais te donner
+tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le
+boulevard Montmartre, en face le thtre des Varits?
+
+--Oui; Brunet?
+
+--Justement: tu vas aller l; tu te placeras dans le fonds de la
+boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux
+des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connatras
+bien?
+
+--Si je les reconnatrais! c'est moi que tu demandes a, un ancien
+troupier?
+
+--Puisque tu les reconnatras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur
+feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent
+pas avec un autre.
+
+--Sois tranquille, ils ne me confondront pas.
+
+--Sais-tu que ce serait dsagrable, s'ils allaient empoigner un
+bourgeois?
+
+--Il n'y aura pas de mprise: est-ce que je ne serai pas l? et puis le
+signe. Ce signe, c'est tout.
+
+--Tu as bien compris?
+
+--Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur
+laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.
+
+--C'est a. D'abord, ils ont la consigne: sitt qu'ils t'apercevront,
+ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrteront et te conduiront au
+poste du Lyce, o tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que
+celui que tu dois confesser t'ait dj vu au violon, et qu'en te
+revoyant ensuite au dpt, il n'en soit pas tonn.
+
+--Ne t'inquite pas, je _battrai_ si bien, que je dfie le plus malin
+de ne pas me croire _emball_ pour tout de bon. Au surplus, tu verras si
+je suis mon article. Il tpait de si bonne foi, que vritablement je
+regrettais d'tre oblig de le tromper de la sorte; mais en me retraant
+sa conduite l'gard de ses camarades, cette vellt de piti que
+j'avais ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la
+main, et le voil parti: il marche avec la vlocit de la satisfaction,
+la terre ne le porte plus. De mon ct, non moins rapide que lui, je
+vole la prfecture, o je trouve les inspecteurs que j'avais annoncs;
+l'un d'eux tait le nomm _Cochois_, aujourd'hui gardien Bictre: je
+leur dis de quelle manire ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent
+dans la tabagie.
+
+A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidle la recommandation
+que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme
+un homme qui dit c'est moi; ce signe, les inspecteurs vont droit lui
+et l'invitent leur exhiber ses papiers de sret; Hotot, fier comme
+Artaban, leur rpond qu'il n'en a pas. En ce cas, lui disent-ils, vous
+allez venir avec nous. Et pour l'empcher de fuir, si par hasard il lui
+en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette
+opration, une sorte de contentement intrieur se peignait dans les
+regards de Hotot: il tait heureux de se sentir garott: il bnissait
+ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout
+cet appareil de prcaution n'existait que pour la forme; et au fonds,
+comme je ne sais plus trop quel philosophe de l'antiquit, il pouvait
+se vanter d'tre _libre dans ses chanes_; aussi disait-il tout bas aux
+inspecteurs: Le diable m'enlve si je me sauve! _Les palettes et les
+paturons ligots_ (les mains et les pieds attachs)! on ne s'y prendrait
+pas autrement pour ficeler un _enfant de choeur_ (pain de sucre):
+c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle _goupiner_ (travailler).
+
+Il tait environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon;
+onze heures, on n'avait pas encore amen l'individu qu'il devait
+confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-tre cet individu
+s'tait-il drob la poursuite, peut-tre avait-il avou. Ds-lors le
+secours du _mouton_ devenait inutile; j'ignore quelles conjectures
+formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu' la fin, ennuy de
+ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oubli, il pria le
+chef du poste de faire prvenir le commissaire de police qu'il tait
+encore l. S'il est l, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me
+regarde pas. Et cette rponse, transmise Hotot, ne rveilla en lui
+d'autre ide que celle de la ngligence des inspecteurs. Si encore
+j'avais soup, rptait-il, avec l'accent comico-piteux de cette
+larmoyante gat qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent;
+peut-tre qu'ils sont dans un coin s'empter, et moi je suis ici
+siffler la linotte. Deux ou trois fois il appela, tantt le caporal,
+tantt le sergent, pour leur conter ses dolances; il n' y eut pas
+jusqu' l'officier de garde qu'il ne supplit de le laisser sortir. Je
+reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque
+je ne suis emball que _pour la frime_?
+
+Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces dtails,
+tait un de ces incrdules dont l'obstination est dsesprante. Hotot
+n'tait tourment que par son apptit; pour les gens qui croient aux
+remords, c'tait bien une prsomption d'innocence, mais pour les gens
+qui ne croient qu'aux _ficelles_... La fatalit voulut que monsieur
+l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui tait interdit de
+rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une
+bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'tourderie
+des inspecteurs, faisait entendre travers la porte ce monologue
+entrecoup, o se peignaient des alternatives tout--fait grotesques de
+rsignation et d'impatience.
+
+Oh! mais, c'est un peu fort de caf, sans compter le marc; ils m'y
+laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus
+d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'ttre qui se seront trouvs
+aretards... Que je voudrais tre derrire eux, comme je te les
+remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien dire...
+Dcidment, ils m'ont plant l pour raverdir..... Cependant, tant qu'on
+n'aura pas amen ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se
+f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoign, ils ne
+peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien
+pris depuis que je suis lev.... Allons! messieurs, quand il vous
+plaira, votre aise, je suis l... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!...
+On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il l
+d'une svre?...; svre ou non, je suis bloqu; quand je m'en
+mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....;
+parbleu! ils crieraient moins: la fin, c'est que a crie
+vengeance!... Au fait, c'est l'tat du mtier; j'en ai l'trenne....;
+oui, je suis joliment trenn, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se
+seraient fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple....
+Jene, mon cadet, jene; comme c'est rgalant!... Bah! bah! on ne meurt
+pas pour mal avoir, djenerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en
+tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas
+l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un
+D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garon, tu te fches... A la force
+aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc....,
+comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d' ce matin...; si
+mon ami Jules tait ici.... il ne sait pas, car s'il savait....
+
+Hotot disait comme le peuple, _si le roi savait_; mais tandis qu'il
+dplorait mon ignorance, et qu'il tait si loin de prvoir les suites
+d'une arrestation qu'il supposait simule, explorant les petites rues
+aux alentours de la place du Chtelet, j'avais rejoint _milie Simonet_,
+dans l'un de ces misrables taudis, o, pour l'agrment des petites
+bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui
+s'amnent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans tre de
+meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme
+l'entre secrte du bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion;
+l'amateur honteux s'introduit sous le prtexte de prendre un petit
+verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espces de cafs
+borgnes que les rebuts de la prostitution s'amonclent, et s'coulent
+la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvret du chaland; plus d'une
+ci-devant beaut, aujourd'hui rduite l'humble caraco de drap, la
+jupe de moleton et aux sabots, si elle ne prfre les _philosophes_
+(souliers quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition
+bien obscure, quoique rcente, de ces charmes, qui lui valurent
+l'amazone et le voile vert qu'elle promenait nagures dans les
+cavalcades de Montmorency, ou bien l'lgant tilbury qui la portait
+Bagatelle. J'ai vu de ces dchances, et pour n'en citer qu'un exemple
+entre mille: l'une des camarades d'milie (elle se nommait _Caroline_),
+avait t la matresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur,
+cent mille cus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle
+avait eu des quipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle
+avait t belle; trs belle, et tout cela s'tait vapor: elle tait
+camarade d'milie, et peut-tre plus dgrade qu'elle. Constamment
+absorbe par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La
+dame de maison, qui pourvoyait sa toilette, car Caroline ne possdait
+plus une loque, tait oblige de la veiller comme le lait sur le feu,
+pour qu'elle ne vendt pas ses effets; cent fois elle avait t ramene
+au gte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu' sa chemise. Telle
+est la triste condition de ces cratures, qui, presque toutes, ont eu
+dans leur vie une veine d'opulence; aprs avoir jet l'or pleines
+mains, sans tre moins prodigues, elles en viennent convoiter le pain
+de la caserne; et le palais que dlectrent les sorbets de Tortoni,
+trouve de la saveur aux patates de la Grve. C'est cette catgorie des
+courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les dlices des
+maons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les
+libertins de cette classe laborieuse dont les libralits forment leur
+casuel, leur tour, quand elles ne sont pas gruges par un matre
+d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des
+voleurs, ou tout au moins, si elles _sont de la haute_ (en bonne
+position), charge de revanche, elles les soulagent durant les
+dtresses du cachot et de la morte-saison.
+
+La camarade de la princesse _Caroline_, _milien, Simonet_, ou madame
+Hotot, tait prcisment de ce calibre; c'tait un bon coeur fini: ce
+fut chez la _mre Bariole_ que je la rencontrai. La mre Bariole, bonne
+femme s'il en fut jamais, et honnte autant qu'il soit possible de
+l'tre dans sa profession, jouit d'une espce de considration parmi les
+dbauchs qui hantent ces boutiques en parties doubles, rvoltants
+portiques d'un sanctuaire, o bravant tous les dgots, la volupt et la
+misre se caressent tour tour. Depuis prs d'un demi-sicle, son
+tablissement est la Providence et le dernier refuge de ces _Las_, que
+les consquences de leur dshonneur et le temps rapide dans ses outrages
+ont prcipites sous la mme juridiction que le ruisseau et la borne;
+c'est le vieux srail o ne doit pas pntrer celui qui ne cherche qu'
+rjouir son esprit par des images gracieuses: l, point d'enchanteresse!
+l'_Armide_ de la Chausse-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine,
+qui, entre l'hpital et la prison, alternant de l'un l'autre, puise,
+ son corps dfendant, les vicissitudes d'une carrire dont les
+dernires esprances sont sur le pav. Dans cet asile, le luxe de la rue
+Vivienne a fait place la friperie du _Temple_; et telle qui, durant
+l'phmre triomphe de ses attraits, ddaignait, peine effleurs, les
+prmices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours
+fltris, tombs de chute en chute au vestiaire de la mre Bariole. Ainsi
+voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fiert le harnais qui
+l'humiliait au temps o sa croupe arrondie faisait la gloire d'un
+brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins
+est-elle juste.
+
+Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable la
+morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole:
+peut-tre serait-il propos d'y joindre la biographie de cette
+vnrable matrone, qui, place pendant cinquante ans la source des
+coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a travers
+cette longue priode sans atrapper seulement une gratignure; amie de la
+police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde,
+elle s'est conserve invulnrable au milieu des chauffoures sans
+nombre, et des mille et une batailles dont elle a t tmoin. _Sabin_ ou
+_Romain_, lorsque le combat s'engageait propos de ces dames, malheur
+qui aurait touch un cheveu de la mre!.... Son comptoir tait comme
+l'arche sainte, il tait le territoire neutre que respectaient mme les
+bouteilles lances. Voil ce qui s'appelle tre chrie! pas une des
+Sabines qui n'et vers son sang pour elle; il fallait voir le matin
+comme elles s'empressaient de lui donner leurs rves pour les mettre
+la loterie......; et l'approche du terme, quand l'pargne destine
+acquitter le loyer tait insuffisante, parce que la tire-lire de
+prvoyance avait t corne, les pauvres filles se donnaient-elles du
+mal pour combler le _dficit_! Quelle dsolation, si madame, pour
+satisfaire son propritaire, tait rduite engager ses timballes
+d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucr
+qu'elle avale souvent _avec son suisse_, ou dans la compagnie de sa
+commre, lorsque geignant ensemble, et dplorant la duret des temps,
+nez nez, coudes sur table, elles se content leurs peines petites
+gorges? Cette chre mre Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Pit
+pour rgaler d'hutres et de vin blanc la milice du _bureau des
+moeurs_! Comme les inspecteurs la trouvaient gnreuse, et les voleurs
+compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais;
+elle coutait aussi avec intrt les plaintes des compagnons sans
+ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fve, augurait-elle bien
+de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amiti, elle lchait le
+verre de consolation, voire mme la crature crdit, si le dsargent
+_batteur de flemme_ (dsoeuvr), tait un remplaant prs de toucher
+_son beurre_. _Travaillez_, mes enfants, disait-elle aux _ouvriers_
+dans tous les genres; avec moi, pour tre bien venu, il faut que l'on
+_travaille_. Elle ne faisait pas la mme recommandation aux militaires,
+mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet
+de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de
+police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait
+chercher la garde qu' la dernire extrmit. Elle dtestait les
+colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin
+toutes les paulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien
+n'galait sa tendresse pour les sous-officiers en gnral, notamment
+pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle tait leur
+mre tous. Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous
+reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.
+
+--Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne
+dsemplissait pas.
+
+_Maman_ Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus oblig de la
+voir, j'ignore si son tablissement s'est maintenu sur le mme pied. A
+l'poque o je la connaissais, elle avait pour moi tous les gards
+auxquels un mouchard peut prtendre. Elle fut aux anges quand je lui
+demandai _milie Simonet_, qui tait sa favorite. Madame Bariole crut
+que je venais jeter le mouchoir dans son harem.
+
+Tu ne me l'aurais pas demande, que je te l'aurais donne.
+
+--Elle est donc votre prfre?
+
+--Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si
+elle les avait mis _l bas_, je ne l'aurais jamais regarde. Ces pauvres
+petits tres, a ne demande pas natre; pourquoi que des chrtiens
+n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernire est ma
+filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout crach....; je voudrais
+que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera
+pas bte celle-l; il n'y a pas dire, elle comprend dj tout....
+
+--Elle est prcoce...
+
+--Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait
+l'ge d'une pice de quinze sols, je suis sre qu'elle gagnera sa mre
+de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la
+ressource.
+
+--Je sais bien.
+
+--Oui, oui, le bon Dieu la bnira, Emilie; avec a que depuis un bout
+de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.
+
+--Est-ce que le bon Dieu se mle de ?
+
+--Ah pargui! vous autres qui tes des parpaillots, vous ne croyez en
+rien.
+
+--Vous avez donc de la religion, mre Bariole?
+
+--Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prtres, mais c'est
+tout de mme; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une
+neuvaine Sainte-Genevive pour avoir un terne au tirage de Bruxelles;
+on a pass le billet sous la chsse.
+
+--Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brler?
+
+--Tais-toi donc, payen.
+
+--Je parie que vous avez du buis de Pques la tte de votre lit.
+
+--Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des
+btes?
+
+La Bariole, qui n'aimait pas tre contrarie au sujet de sa croyance,
+se mit appeler milie. _Dpche-toi_, lui cria-t-elle: attends, mon
+garon, je vais voir si elle a fini.
+
+--Vous ferez bien, car je suis press.
+
+milie parut bientt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder
+derrire lui, prit immdiatement cong d'elle.
+
+--Puisqu'il ne songe pas son cassis, observa la Bariole, il n'y a
+qu' le remettre dans la bouteille.
+
+--Je le boirai, dit milie.
+
+--Pas de a, Lisette.
+
+--Vous plaisantez.... il est pay. (buvant) Tiens, il y a des mouches.
+
+--a te rendra le coeur gai, m'criai-je.
+
+--Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et
+qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?
+
+--J'ai su que tu tais ici, et je me suis dit: faut que je voie la
+femme Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la
+Bariole, servez une chopine; et Agathe aussitt faisant, suivant
+l'usage, mine de descendre la cave, fila par derrire, chez le
+marchand de vin, d'o elle rapporta un litre, dont elle rserva les
+trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantit.
+
+Il n'est pas drogu celui-l! me dit Emilie, pendant que je versais
+dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en
+boirai encore aujourd'hui.
+
+Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais
+ce n'tait qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la
+faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je
+mnageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune
+crainte; d'abord je commenai par dplorer mon sort: les filles, quand
+on se lamente propos de malheurs qui sont leur porte, ne tardent
+pas faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre
+en larmes comme des Madeleines; la troisime, je devenais leur
+meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient
+sur le coeur partait par une explosion soudaine, c'tait le moment de
+ces panchements dont l'exorde est toujours: _en fait de traverses,
+chacun a les siennes_. milie, qui dans la journe avait dj
+passablement aval la _douleur_, ne tarda pas exhaler sa plainte au
+sujet de sa rivale et des infidlits de Hotot.
+
+C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des _cochons_ comme
+a! a mrite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une
+Flicit! entre nous, ce n'est pas le diable que Flicit, et si j'avais
+ faire un choix, je te signe mon billet que c'est toi que je
+donnerais la prfrence.
+
+--Voil encore Jules _qui bat_ (se moque). Tu prends ton caf. Je sais
+bien que Flicit est _myeure_ (plus belle) que moi; mais si je ne suis
+pas si _gironde_ (gentille), j'ai un bon coeur; tu l'as vu lorsque je
+lui portais _le pagne la Lorcef_ (la provision la Force); c'est l
+qu'il a pu juger si j'avais de la _probit_ (bont).
+
+--Pour a c'est la vrit, tu avais bien soin de lui, j'en ai t
+tmoin.
+
+--N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain _rouchi_
+(mal tourn) chignez-vous donc le temprament! Je me suis-t'i drange
+une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime
+reprendre sur ma conduite; une pouse lgitime qui serait marie, et
+tout, n'en aurait pas fait plus.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.
+
+--Oh! non, bien sr, ce n'est pas encore a, il n'ignore pas comme je
+suis sujette aux enfants, quand il a t des quinze mois _enflaqu_,
+j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc
+beaucoup comme a, jusqu' me priver de tout; il n'y a que mon soulier
+qui sait a, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces
+pices de dix sous qui passaient devant le nez la Bariole? Il devrait
+pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....
+
+--Tu as bien raison! Ce n'est pas Flicit qui lui en aurait donn.
+
+--Flicit! elle lui en aurait plutt mang si elle avait pu. Mais
+c'est toujours celles-l qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et
+soupire encore). Ah! a, puisque nous sommes l tous les deux, les as-tu
+vus ensemble? dis-moi la vrit, foi d'milie Simonet, qui est mon vrai
+nom, que tout ce qui m'est entr ou m'entrera dans le cornet me serve de
+poison, que je meure sur la place ou que je _sois servie marron au
+premier messire que je grinchirai_ (prise sur le fait au premier
+individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.
+
+--Que veux-tu que je te dise? Vous tes toutes des bavardes.
+
+--Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre
+de mon pre, qui est mort comme tu existes.....
+
+Cette formule homrique n'est plus usite que parmi les prtresses de
+_Vnus-Cloacine_. D'o leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-tre
+quelque fille de blanchisseuse aurait-elle jur par les cendres de sa
+mre.... mais sur _la cendre de mon pre_! ces mots sont bien pis que ce
+_nbuleux_ prophtique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute
+une _monographie_. Dans la bouche d'une femme qui vise jouer
+l'honntet, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit
+sa mise ou son tat actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut
+lui dire je te _connais, beau masque_. Ce serment, vu la qualit des
+personnes qui le prodiguent, m'a toujours sembl si burlesque, que
+jamais il n'a t prononc devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitt
+une irrsistible envie de rire.
+
+Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible?
+Vas, tais-tois donc: c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il
+ne croit rien.
+
+--Je veux tre la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte
+des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon
+enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les
+malheurs m'arrivent si je lui parle de toi. En mme temps, retirant en
+avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engag sous la range
+suprieure de ses dents, s'chappe avec un lger bruit..... elle ajoute,
+en crachant et se signant la fois. Tiens, Jules, c'est sacr; ainsi,
+tu vois, c'est comme si le notaire y avait pass.
+
+Pendant cet entretien, notre chopine avait t plusieurs fois
+renouvele; plus nous buvions, plus la Pnlope de Hotot devenait
+pressante, et me protestait de sa discrtion.
+
+Voyons, mon petit Jules, quque a te fait? Quand je te promets qu'il
+n'en saura rien.
+
+--Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est;
+mais t'es avertie, ne _mange pas le morceau_, sinon gare toi, je t'en
+voudrais la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?
+
+--Il n'y a pas de risques, et quand on me dit quelque chose (montrant
+de la main sa poitrine), c'est l.....; c'est mort.
+
+--H bien! je suis all ce soir aux Champs-lyses; j'ai vu ton homme
+avec Flicit, ils ont d'abord disput: elle disait qu'il t'avait mis
+dans sa chambre de la rue _Saint-Pierre-aux-Boeufs_..... Il lui a jur
+que non, et qu'il n'avait plus de frquentations avec toi. Tu sens bien
+que, vis--vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme
+lui. Ils se sont _ramijots_ (rconcilis); et, d'aprs des mots de leur
+conversation, je rpondrais bien que la nuit de hier aujourd'hui, il a
+couch avec Flicit, place du Palais-Royal.
+
+--Oh! pour a, c'est pas vrai, car il a t avec des amis.
+
+--Avec _Caffin, Bictre et Linois_; Hotot m'a cont a.
+
+--Comment donc, il t'a dit a? il m'avait pourtant bien dfendu de t'en
+parler; voil comme il est, et puis aprs, s'il lui arrivait de la
+peine, il me _f........ du tabac_ (battrait).
+
+--N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait un
+ami; si je suis _rousse_ (mouchard), il me reste encore des sentiments!
+
+--Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as t forc d'entrer la
+_boutique_ plutt que de retourner _au pr_ (bagne).
+
+--C'est tout de mme, la boutique ou non, je suis brave; et si
+j'avais quelqu'un faire de la peine, ce ne serait pas Hotot.
+
+--T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades;
+et mon homme, dis-moi, o donc qu'il est all avec sa...? (Molire et
+dit le mot, le lecteur le cherchera).
+
+--Veux-tu le savoir? ils sont alls se _piausser_ (se coucher) chez
+Bictre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai
+pas demande.
+
+--Ah! ils sont chez Bictre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment
+te les _rvolter_.
+
+--J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?
+
+--Tu connais la rue du Bon-Puits?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! c'est l, chez Lahire, au quatrime. Sois tranquille, elle
+portera de mes marques. Jules, as-tu une pice de six liards, que je lui
+taille des soupieds sur la _frimousse_?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--C'est gal, j'ai ma cl dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau
+bruit. Il me semble que je sentais a ce matin, trois valets dans mes
+cartes.
+
+--coute, c'est pas tout que des choux... a ne serait pas le plan de
+te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire:
+je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que a veut dire, c'est
+que j'aurais trouv les oiseaux.
+
+--C'est a! c'est pas bte; il faut tre sr avant de faire du _renaud_
+(du tapage).
+
+Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; aprs m'tre assur que Bictre
+est au gte, je rejoins milie, dont le vin et la jalousie avaient
+achev de troubler la cervelle.
+
+Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec
+_Bictre_ et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informe
+o, on n'a pas pu me le dire.
+
+--P'ttre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je
+sais ousque loge Linois; c'est chez sa mre. Tu m'accompagneras; tu
+l'iras demander pour rien _brler_. (qu'on ne se doute de rien).
+
+--Ah a! vas-tu me trimballer jusqu' demain?
+
+--C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas,
+tu verras que t'auras pas t'en repentir.... Je te ferais plutt une
+_souris_ (baiser).
+
+Le moyen de rsister une souris? Je me laissai entraner dans la rue
+Jocquelet, et l je grimpai un sixime tage, o je vis Linois, qui ne
+me connaissait que de nom.
+
+Je cherche aprs Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?--Non, me
+rpondit-il. Et comme il tait couch, je me retirai aprs lui avoir
+souhait une bonne nuit.
+
+Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corve; ils sont venus, mais
+ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... O
+demeure-t-il, Caffin?
+
+--Pour ce qui est de celui-l, je serais bien embarrasse de le dire;
+mais comme c'est un _paillasson_ (coureur de femmes), je suis certaine
+de le savoir aux femmes de la _Place aux Veaux_. Viens, je t'en prie.
+
+--Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et
+je n'ai pas le temps.
+
+--Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les _inspecteurs la flan_
+(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu' _m'emballer_.
+
+Comme la complaisance tait utile, je ne me fis pas trop tirer
+l'oreille. Je me dirigeai avec milie, du ct de la place aux Veaux,
+et, de _canons_ en _canons_, prenant du courage dans chaque cabaret,
+nous volons ensemble l'endroit o j'espre complter les
+renseignements qui me sont ncessaires. Nous volons, l'expression est
+hardie, car, malgr le soutien de mon bras, milie, trop abreuve, avait
+une peine infinie mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche
+devenait chancelante, plus elle tait communicative, si bien qu'elle me
+dcouvrit les plus secrtes penses de son infidle; je sus d'elle tout
+ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la
+satisfaction de me convaincre que je ne m'tais pas tromp en le jugeant
+capable d'avoir lui-mme dirig les voleurs qu'il se proposait de livrer
+ la police. A une heure du matin j'tais encore en exploration avec mon
+guide, milie se promettant de retrouver Hotot, et moi de dcouvrir
+Caffin, lorsqu'une nomme _Louison la blagueuse_, dont nous fmes la
+rencontre, nous annona que ce dernier tait avec _milie Taquet_, et
+qu'il passerait la nuit, ou chez la _Bariole_, ou chez la _Blondin_, qui
+tait aussi en possession d'hberger les amours. Merci, ma petite, dit
+aussitt la fille Simonet la consoeur qui nous donnait cette
+prcieuse indication. C'est bien a, poursuivit-elle, Bictre est avec
+sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Flicit,
+chacun sa chacune: le sclrat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; a
+m'est gal de mourir (grinant les dents et s'arrachant les cheveux);
+Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les
+tue! Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner
+du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. Qu que t'as
+donc, _Mlie_? articule une voix rauque, qui semble s'chapper par un
+soupirail. A la lueur du rverbre, je distingue une femme accroupie,
+dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: _Ncessit n'a pas de
+loi_. Elle se lve et s'approche de nous: C'est la _petite Madelon_,
+s'crie milie.
+
+--Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu
+Caffin, ce soir?
+
+--Caffin, que tu dis?
+
+--Oui, Caffin.
+
+--Ils sont chez la mre Bariole.
+
+Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, milie tait
+de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au
+logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot
+imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. Oui, vous soutenez le
+vice, dit-elle la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille
+a! Il ne me souvient plus trop des pithtes qu'elle accumula; ce fut,
+durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de
+verres de _camphre_ (eau-de-vie), jets dans un vin que dj faisait
+fermenter la jalousie. Auras-tu bientt fini, avec tes raisons?
+interrompit la Bariole, qui tait bon cheval de trompette. Ton homme!
+ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donn
+garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau _moniau_? l'homme tout le
+monde! Ah bien! des hommes comme a, j'en ai plein...... Tu crois qu'il
+est avec Caffin? vas plutt voir; monte la chambre _Taquet_, milie
+ne se le fait pas dire deux fois; elle procde en effet la
+vrification et revient. Te voil contente, lui dit la Bariole?
+
+--Il n'y a que Caffin.
+
+--Te l'avais-je pas dit?
+
+--Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?
+
+--Si tu veux, lui dis-je, je te mnerai o il est.
+
+--Ah! mne-moi-zy... fais pour moi, Jules!
+
+--C'est qu'il y a loin d'ici l'_Htel d'Angleterre_.
+
+--Tu penses qu'il y est?
+
+--J'en rpondrais; il y sera all passer une heure ou deux, pour
+attendre que Flicit ait fini sa soire, et de l il aura t la
+retrouver rue Froid-Manteau.
+
+_milie_ ne doutait pas que je n'eusse parfaitement devin, aussi ne
+tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait
+ni paix ni trve que je n'eusse consenti entreprendre avec elle le
+voyage de l'_Htel d'Angleterre_. Le trajet me parut long, car j'tais
+le cavalier d'une dame dont le centre de gravit, vacillant l'excs,
+me donnait fort faire pour garder moi-mme mon quilibre; cependant,
+moiti tranant la belle, moiti la portant, je parvins avec elle dans
+la rue Saint-Honor, la porte du repaire o elle comptait rencontrer
+_son objet_. Nous parcourons les salles. Sans crainte de dranger
+d'amoureux tte--tte, nous donnons notre coup-d'oeil dans chacun des
+cabinets qui forment, sur les corridors, une double range d'_ parte_.
+Hotot n'y tait pas, et la rivale de Flicit tait aux cent coups, ses
+yeux s'chappaient de leur orbite, ses lvres se couvraient d'cume;
+elle pleurait, elle fulminait, c'tait une pileptique, une nergumne;
+chevele, ple, le visage horriblement contract, et les cordes du cou
+tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies
+cadavreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement.
+Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du
+vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, milie ne me perdait pas de
+vue, elle s'attachait moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle
+n'et rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle
+n'avait plus rien m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je
+la tranais pour souhaiter me dbarrasser d'elle; je lui fis entendre
+que j'allais m'enqurir si Flicit tait rentre, ce qui tait facile,
+puisqu'elle habitait dans une maison portier.
+
+milie, qui jusque-l avait eu tant se louer de ma complaisance, ne
+pouvait que me savoir bon gr de la nouvelle preuve de zle que
+j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me
+suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais
+sollicite, je me rends au corps-de-garde du Chteau-d'Eau, o, m'tant
+fait reconnatre du chef du poste, je le priai de la faire arrter et de
+la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en cota d'en
+venir cette cruelle extrmit: aprs tout le mouvement qu'elle s'tait
+donn, l'on en conviendra, milie mritait un meilleur sort, du moins
+pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est
+quelquefois pnible remplir! Personne mieux que moi ne savait o tait
+le bien-aim qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la
+satisfaction de le rendre innocent ses pleurs, quand elle le supposait
+coupable?
+
+Peut-tre, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire
+pourquoi j'avais fait arrter Hotot: c'tait pour qu'il n'et pas le
+temps de se dsimpliquer, soit en faisant disparatre les traces de sa
+participation au vol, soit en stipulant son impunit avec la police.
+Mais la tendre milie, quels motifs de la squestrer? N'avais-je pas
+redouter son retour chez la Bariole, o, dans la loquacit de l'ivresse,
+elle pouvait rabacher des rminiscences dont Caffin ferait son profit?
+On m'objectera qu'elle tait hors d'tat de se tenir debout; je ne le
+contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement
+d'aprs l'exprience des enfants et des ivrognes, certains philosophes
+ont t induits penser que l'homme, la femme y comprise, fut
+originairement un quadrupde. milie, ne ft-ce qu' quatre pattes,
+aurait pu regagner ses pnates, et alors, pour peu que sa langue lui
+revnt, mes dmarches taient infailliblement divulgues.
+
+Aprs toutes ces prcautions, Hotot tant dj sous ma coupe, il ne me
+restait plus qu' m'assurer de ses trois complices: je savais o prendre
+chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la prfecture; et
+bientt, ce fut au nom de la loi que je me prsentai de nouveau chez la
+Bariole; Ah! me dit la mre, quand je t'ai vu traner tes culottes par
+ici, je m'ai mfi que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai
+ ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs,
+vous prendrez bien quelque chose: voyons votre got; de la petite
+bouteille? c'est celle des amis. Et tout en parlant, elle se baissait
+pour fouiller dans son comptoir, o elle prit, au milieu d'un paquet de
+chiffons, un vieux flacon dor, qui contenait le prcieux liquide: Je
+suis oblige de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est
+bien plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je
+trouvais vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont
+heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil....
+En v'l z'un qui est comme l'corch de la Piti, on lui voit les os.
+
+--Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied
+recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de
+notre entre, dormait penche sur une table dans un des coins de la
+salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme _Philmon et Baucis_.
+
+--Ah! c'est toi, c'est la petite _Ral_, je ne te voyais pas. Qu'est-ce
+qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son _Philmis_ et
+_Beau_.... Comment que tu dis donc?
+
+--Je dis, rpondit Fifine, qu'il est comme le trpied de la Sybille.
+
+C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas
+toujours ; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reu
+de l'inducation, ce n'est pas une fichue bte comme moi: voil ce que
+c'est d'appartenir des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour
+manger mon bien. Allons, viens, _Fifine_, tordre le cou ce
+porichinelle; il y en a z'un pour toi.
+
+--Vous tes bien bonne, madame.
+
+--Au moins, ne vas pas le dire aux autres.
+
+La rasade est verse, une double range de perles se forme la surface
+du Coignac.
+
+Elle est dlicieuse; je dis qu'elle est dans le _costico Barbaro_,
+observa Fifine.
+
+--Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, a va-t-il rester pour les
+capucins? Enflons, je trinque avec vous; _ la vtre_! mes enfants. Dire
+que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un
+jour! C'est si gentil d'tre d'accord, quand on est tous amis
+z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me
+chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que
+moi; il n'y a pas de minute o a ne me repasse par l'ide... Mais
+soyons honntes, c'est le principal, avec a on peut toujours aller tte
+leve.... Que ce qui n'est pas nous ne nous tente pas. En tous cas, je
+peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tte d'un
+pingle. Ah a, qu'est-ce qui vous amne donc cette heure, mes
+enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous
+en avez un chantillon, montrant Fifine, v'l la plus drange. Ah! mais
+ propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mlie?
+
+--Je te conterai a plus tard, donne-nous de la chandelle.
+
+--Je parie que c'est aprs Caffin que tu cherches. Bon dbarras, je
+t'assure, un _mangeur de blanc_! (homme qui vit aux dpens des filles).
+
+--Un batteur de femmes! interrompit Fifine.
+
+--On ne voit pas souvent de son argent, celui-l, reprit la Bariole.
+Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dpense et le gain de sa
+femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien
+purg, si on pouvait tous les enfoncer! elle voulait me conduire la
+chambre du _mangeur_, mais comme je savais le chemin tout aussi bien
+qu'elle, je la remerciai de son obligeance: La seconde porte, nous
+dit-elle, la clef est dessus; je ne pouvais me tromper, j'entre, et je
+signifie Caffin qu'il est mon prisonnier.
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'veillant;
+comment, Jules, c'est toi qui _m'emballes_?
+
+--Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas
+_coqu_ (dnonc), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.
+
+--Ah! te voil encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de
+la vieille amadou, a ne prend pas.
+
+--Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai,
+ton compte est bon, _t'iras au pr_.
+
+--Oui, crois a et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.
+
+--Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est?
+coute, je n'ai pas d'intrt te _battre comptoir_. Je te le rpte,
+je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez
+_grinchi_ du _gras-double_ (vol du plomb) sur le boulevart
+Saint-Martin, o vous avez failli tre arrts par le gardien, tu
+n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous
+tiez, il y en a un qui a _tortill_ (avou); devine qui; si tu le
+nommes, je te dirai c'est lui.
+
+Caffin rflchissant un instant, puis relevant brusquement sa tte,
+comme un cheval qui capuchonne, Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien
+qu'il y a parmi nous une canaille qui a _mang_; fais-moi conduire
+devant le quart-d'oeil (commissaire) je _mangerai_ aussi. Faut t'i
+tre gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on
+est _grinche_? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu _rousse_ (mouchard)
+par force; je suis bien sr que si tu trouvais un bon coup faire, tu
+brlerais la politesse la _cuisine_ (police).
+
+--Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te rponds
+que je ne serais pas l, mais quand je m'en bouleverserais les sens,
+c'est fait, il n'y a plus y revenir.
+
+--O vas-tu me mener de ce pas?
+
+--Au poste de la place du Chtelet, et si t'es dcid avouer la
+vrit, je vais faire prvenir le commissaire.
+
+--Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce coquin d'Hotot, car il n'y a
+pas d'autre que lui qui a pu manger.
+
+Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en
+mme temps, il ne nglige pas de charger Hotot, et il le dsigne comme
+son complice unique. On voit que ce n'tait pas un faux-frre. Ses deux
+amis ne montrrent pas moins de loyaut: surpris galement au chaud du
+lit, et interrogs sparment, ils ne purent faire autrement de se
+reconnatre coupables; Hotot qu'ils accusrent de leur malheur, fut le
+seul que chacun d'eux inculpa. Malgr cette noblesse de sentiments,
+digne d'tre cite parmi les beaux traits de la _Nouvelle morale en
+action_, ce gnreux trio fut envoy aux galres, et le perfide Hotot
+fut condamn leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, o
+vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularits les
+plus curieuses de son arrestation.
+
+milie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivit. Quand
+on la remit en circulation, elle tait demi asphyxie par les boissons
+qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle
+ne voyait plus, et n'avait pas gard le moindre souvenir de ce qui
+s'tait pass. A la premire lueur qui se fit dans sa mmoire, elle
+demanda son amant, et sur cette rponse d'une de ses compagnes il est
+la _Lorcef_ (Force), Le malheureux! s'cria-t-elle, qu'avait-il
+besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprs de moi,
+n'avait-il pas tout ce qui lui fallait? Depuis, l'infortune milie
+s'est montre inconsolable, et modle exemplaire d'une douleur qui
+s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit _peu
+bue_, chaque soir elle tait morte... ivre. Terrible effet de l'amour et
+de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!
+
+Un vol de peu de consquence m'a fourni l'occasion de tracer des
+peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les
+esquisses trs incompltes d'une ralit abominable, dont l'autorit,
+qui doit tre la promotrice de toute bonne civilisation, nous dlivrera
+lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, o le
+peuple s'abme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un dni
+de morale, c'est un outrage la nature, c'est un crime de
+lze-humanit: que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce
+ne sont pas l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans
+l'imagination et font des proslytes l'impuret. Je dcris les
+mauvaises moeurs, non pour les propager, mais pour les faire har: qui
+pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur,
+puisqu'elles produisent le dernier degr de l'abrutissement?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+ Je m'effraie de ma renomme.--L'approche d'une grande fte.--Les
+ voleurs classs.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un dluge de
+ dnonciations.--Je faillis la gober.--Le matelas, les fausses cls
+ et la pince.--La confession par vengeance.--Le terrible
+ Limodin.--La manie de moucharder.--La voleuse qui se dnonce.--Le
+ bon fils.--L'vad malencontreux.--Le gteau des rois et la reine
+ de la fve.--Le baiser perfide.--La difficult tourne.--Le panier
+ de la blanchisseuse.--L'enfant vol.--Le parapluie qui ne met pas
+ couvert.--La moderne Sapho.--La libert n'est pas le premier des
+ biens.--Les insparables.--Hrosme de l'amiti.--Le vice a ses
+ vertus.
+
+
+Lorsqu'un individu passablement organis rapporte toutes ses
+observations un objet unique, rarement dans la spcialit laquelle
+cet objet appartient, il ne se cre pas cette sorte de comptence qui
+rsulte de l'habilet. C'est l toute l'histoire de ma grande aptitude
+dcouvrir les voleurs. Ds que je fus agent secret, je n'eus plus
+qu'une seule pense, et tous mes efforts tendirent rduire autant que
+possible, l'inaction, les misrables qui, voulant mconnatre les
+ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les
+atteintes plus ou moins criminelles au droit de proprit. Je ne me fis
+point illusion sur le genre de succs que j'ambitionnais, et je n'avais
+pas la folle prtention de croire que je parviendrais extirper le vol;
+mais en faisant aux voleurs une guerre outrance, j'esprais le rendre
+moins frquent. J'ose dire que le bonheur de mes dbuts surpassa mon
+attente et celle de M. Henry. A mon gr, ma rputation grandit mme avec
+beaucoup trop de rapidit, car la rputation trahissait le mystre de
+mon emploi, et du moment que j'tais connu, il fallait, ou que je
+renonasse servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Ds
+lors, ma tche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne
+m'effrayrent pas, et comme je ne manquais ni de zle, ni de dvouement,
+je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas dchoir de la bonne
+opinion que l'autorit avait conue de moi. Dsormais, il n'y avait plus
+moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tomb, leurs yeux,
+je devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'tais un mouchard
+en meilleure situation que la plupart de mes confrres, et lorsque je ne
+pouvais pas faire autrement que de me mettre en vidence, les temps de
+ma mission secrte devaient me profiter encore, soit par les relations
+que j'avais conserves, soit par l'ample provision de signalements et de
+renseignements de toute espce que j'avais classs dans ma mmoire.
+J'aurais pu alors, l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus
+srement que lui, juger les gens sur la mine, et dsigner aux sbires les
+tres dangereux dont il convenait de purger la socit: l'arbitraire
+dont la police tait pourvue cette poque, et la facult des
+dtentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une
+prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuy de
+notions positives. Mais il me semblait que dans l'intrt public, il
+tait bon d'agir avec un peu moins de lgret. Certes, rien ne m'et
+t si ais que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait
+ainsi quiconque avait t mis en jugement pour un fait contraire la
+probit, n'ignoraient pas que leur sort tait entre les mains du premier
+comme du dernier agent, et que pour les faire renfermer indfiniment
+Bictre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui
+avaient dj t repris de justice, taient les plus exposs subir les
+consquences de ces sortes de dnonciations, qu'on ne prenait pas mme
+la peine de contrler. Il y avait en outre dans la capitale une foule
+d'individus _mal nots_, ou mal fams, tort ou raison, qui n'taient
+pas traits avec plus de mnagement. Ce mode de rpression avait des
+inconvnients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le
+coupable, celui qui s'tait amend comme celui qui se montrait
+incorrigible: certes, quand une fte ou une solennit quelconque devait
+amener Paris un grand concours d'trangers, pour dbarrasser le pav,
+il tait fort commode de faire ce que l'on appelait _une raffle_: mais
+la circonstance passe, il fallait remettre en libert tous les dtenus
+contre lesquels il ne s'levait que des prsomptions, et les
+associations pour le crime sortaient toutes formes, par le moyen mme
+que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie
+antrieure, tait rentr dans des voies honntes, se trouvait forcment
+rendu des habitudes vicieuses, et reprenait malgr lui ses anciennes
+frquentations. Tel autre, rput mauvais sujet, tait la veille de
+changer de conduite, et, jet parmi des brigands, confondu avec eux, il
+tait perdu sans retour. Le systme suivi tait donc des plus
+dplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non svir contre
+les suspects, mais faire prendre en flagrant dlit ceux qui taient
+justement suspects. A cet effet, je classai les voleurs d'aprs le
+genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulirement, et dans
+chaque catgorie j'eus soin de me mnager des intelligences, afin d'tre
+instruit de ce qui s'y passait; de faon qu'il ne se commettait pas un
+vol que je n'en fusse inform, et que l'on ne m'en ft connatre les
+principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes,
+car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient particip au crime;
+je le savais, mais dans la persuasion o j'tais qu'ils ne tarderaient
+pas m'tre livrs leur tour par quelqu'autre faux-frre qui les
+devancerait dans la dnonciation, je consentais les laisser
+provisoirement derrire le rideau.
+
+Cette tolrance tait de telle nature, que la justice n'y perdait rien;
+dnoncs ou dnonciateurs, tous arrivaient au mme but, le bagne; il n'y
+avait d'impunit pour personne. Sans doute, il me rpugnait de recourir
+ de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque
+j'tais convaincu de leur culpabilit, mais la sret de Paris
+l'emportait sur des considrations qui n'eussent t que morales. Si je
+parle, me disais-je, quand j'avais affaire un indicateur de cette
+espce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'pargne
+aujourd'hui, cinquante de ses affids, qu'il est prt me livrer, vont
+chapper la vindicte des lois, et ce calcul me prescrivait une
+transaction qui durait aussi long-temps qu'elle tait utile la
+socit. Entre les voleurs et moi les hostilits n'en taient pas moins
+permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementt, et
+j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trves,
+qui expiraient d'elles-mmes la premire infraction. Le faux-frre
+devenant victime d'un autre faux-frre; je n'avais plus la puissance de
+m'interposer entre le dlit et la rpression, et le dlinquant perfide
+succombait, trahi par un dlinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je
+faisais servir les voleurs la destruction des voleurs; c'tait l ma
+mthode, elle tait excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de
+savoir qu'en moins de sept annes, j'ai mis sous la main de la justice
+plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entires de voleurs
+taient aux abois, de ce nombre tait celle des _rouletiers_ (qui
+drobent les chargements sur les voitures); j'avais coeur de les
+rduire entirement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me
+devenir funeste: je n'ai jamais oubli le propos de M. Henry, cette
+occasion. Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que
+l'on a bien fait.
+
+Deux des plus intrpides _rouletiers_, les nomms _Gosnet_ et _Dor_,
+effrays de mes efforts pour anantir leur industrie, prirent tout
+coup le parti de se dvouer la police, et en trs peu de temps, ils me
+procurrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent
+tous condamns. Ils paraissaient zls, je devais leurs indications
+quelques dcouvertes de la plus haute importance, et notamment celle de
+plusieurs recleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils
+jouissaient d'une grande rputation de probit. Aprs des services de
+cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je
+sollicitai donc leur admission en qualit d'agents secrets, avec un
+traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne souhaitaient rien
+de plus, disaient-ils, c'tait ces cent cinquante francs que se
+bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux
+mes futurs collgues, je leur tmoignai une confiance presque sans
+bornes: on va voir comment ils la justifirent.
+
+Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits taient
+arrivs Paris, o ils ne s'endormaient pas. Les dclarations
+pleuvaient la Prfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse
+inconcevable, et il tait d'autant plus difficile de les prendre sur le
+fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expditions
+sur les routes qui avoisinent la capitale, ils taient toujours arms
+jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire
+honneur; pour l'effectuer, j'tais prt affronter tous les prils,
+lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'tais souvent entretenu ce sujet,
+me dit: coute, Jules, si tu veux que nous ayons _marons_ Mayer, Victor
+_Marquet_ et son frre, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher
+chez nous, alors nous serons plus mme de sortir aux heures
+convenables. Je devais croire que Gosnet tait de bonne foi; je
+consentis aller m'installer momentanment dans le logement qu'il
+occupait avec Dor, et bientt nous commenmes ensemble des
+explorations nocturnes sur les routes que frquentaient assez
+habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrmes
+plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au
+moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fmes obligs de
+les laisser passer. Nous avions dj fait quelques-unes de ces
+promenades sans rsultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes
+compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des
+inquitudes; il y avait dans leurs manires avec moi quelque chose de
+contraint; peut-tre se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais
+tour. Je ne pouvais lire dans leur pense, mais tout hasard, je
+n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'tais
+muni leur insu.
+
+Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un
+d'eux, c'tait Dor, se plaint tout coup de coliques qui le font
+horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aigus,
+il se tord, il se plie en deux; il est vident que dans cet tat il ne
+pourra marcher. Le partie est en consquence remise au lendemain, et
+puisqu'il n'y a rien faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors.
+Peu d'instants aprs je m'veille en sursaut, je crois avoir entendu
+frapper la porte; des coups redoubls me prouvent que je ne me suis
+pas tromp. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas
+probable, puisque personne ne connat notre retraite. Cependant un de
+mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne
+s'lance pas moins de son lit; alors, voix basse, je lui recommande
+d'couter, mais sans ouvrir; il se place prs de la porte, Gosnet,
+couch dans la chambre contigu, ne bougeait pas. On continue de
+frapper, et, par mesure de prcaution, je me hte de passer mon pantalon
+et ma veste; Dor, aprs en avoir fait autant, retourne se mettre aux
+aguets; mais tandis qu'il prte l'oreille, sa matresse me lance un coup
+d'oeil tellement expressif, que je n'ai pas de peine l'interprter;
+je soulve mon matelas du ct des pieds, que vois-je? un norme paquet
+de fausses clefs et une pince. Tout est clairci, j'ai devin le
+complot, et afin de le djouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer
+les cls dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
+m'approchant de la porte, je vais couter mon tour; on cause tout
+bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je
+prsume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Dor dans
+la seconde pice, et l je le prviens que je vais tcher de savoir ce
+que c'est.
+
+Comme tu voudras, me dit-il. On frappe de nouveau. Je demande qui est
+l? M. Gosnet, n'est-ce pas ici? s'enquiert-on d'une voix doucereuse.
+
+--M. Gosnet, c'est l'tage au-dessous, la pareille porte.
+
+--Merci, excusez de vous avoir veill.
+
+--Il n'y a pas de mal.
+
+On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux
+latrines, j'y prcipite d'abord la pince, je me prpare y jeter les
+clefs, mais on entre derrire moi, et je reconnais un inspecteur, le
+nomm _Spiquette_, attach au cabinet du juge d'instruction: il me
+reconnat galement. Ah! me dit-il, c'est aprs vous qu'on cherche.
+
+Aprs moi, et pourquoi?
+
+--Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui
+dsire vous voir et vous parler.
+
+--Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis vous.
+
+--Dpchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.
+
+J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est
+pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux:
+aussitt il me donne lecture d'un mandat d'amener dcern contre moi,
+ainsi que contre mes htes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le
+voeu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus
+exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'o le coup partait, surtout
+lorsque _Spiquette_, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne
+rien trouver, regarda d'une certaine faon _Gosnet_, qui avait l'air
+tout stupfait. Son dsappointement ne m'chappa pas; je m'aperus qu'il
+tait passablement contrari; quant moi, pleinement rassur:
+Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de
+se rendre intressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a
+tromp, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le
+souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez
+pas? Rpondez donc monsieur le juge. Il ne pouvait faire autrement
+que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lvres, et
+il ne fallait pas tre sorcier pour pntrer le fonds de son ame.
+
+La perquisition termine, on nous fit monter dans deux fiacres aprs
+nous avoir garotts, et l'on nous conduisit au Palais, o nous fmes
+dposs dans une petite salle appele la _Souricire_. Enferm avec
+Gosnet et Dor, je me gardai bien d'exprimer les soupons que je formais
+sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous
+transfre, mes deux compagnons la Force, et moi Sainte-Plagie. Je
+ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais
+dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui
+d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'et pas
+nglig de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fch.
+J'crivis sur-le-champ M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on
+avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine le convaincre que
+j'tais innocent, et deux jours aprs, je recouvrai ma libert. Je
+reparus la prfecture avec les clefs si heureusement drobes toutes
+les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir chapp au pril, car
+je m'tais trouv deux doigts de ma perte; sans la matresse de Dor
+et sans ma prsence d'esprit, nul doute que je ne fusse retomb sous la
+juridiction des argousins... Porteur d'instruments voleurs, j'tais
+frapp par une nouvelle condamnation dont ma qualit d'vad supplait
+les motifs, enfin j'tais ramen au bagne. M. Henry me rprimanda au
+sujet d'une imprudence qui avait failli m'tre si fatale. Voyez, me
+dit-il, o vous en seriez, si Gosnet et Dor avaient conduit cette
+intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde
+vous, ne poussez pas trop loin le dvouement; surtout ne vous mettez
+plus la discrtion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis.
+N'entreprenez rien sans y avoir mrement rflchi; avant de risquer une
+dmarche l'avenir venez me consulter. Je profitai de l'avis et je
+m'en trouvai bien.
+
+Gosnet et Dor ne restrent pas long-temps la Force: leur sortie,
+j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je souponnais
+leur perfidie: toutefois, press de prendre ma revanche pour une partie
+que je n'avais pas perdue, je leur dcochai un _mouton_, et ne tardai
+pas apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves
+taient faciles produire. Arrts et condamns, ils eurent pendant
+quatre ans le temps de penser moi. Quand la sentence qui fixait leur
+sort eut t rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque
+je leur racontai comment j'avais connu et djou leurs projets, ils
+pleurrent de rage. Gosnet, ramen dans les prisons d'Auray, d'o il
+s'tait vad, imagina un moyen de vengeance qui ne lui russit pas:
+feignant le repentir, il fit appeler un prtre, et, sous le prtexte de
+lui faire une confession gnrale, il lui avoua un bon nombre de vols,
+dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, qui ma
+prtendue participation n'avait pas t confie sous le sceau du secret,
+adressa la prfecture une note dans laquelle j'tais violemment
+inculp; mais les rvlations de Gosnet n'eurent pas le rsultat qu'il
+s'en tait promis.
+
+Ce fut l'arbitraire que l'on dployait contre les voleurs qui propagea
+parmi eux la manie de s'entre-dnoncer, et les poussa, s'il est permis
+de s'exprimer ainsi, au comble de la dmoralisation. Auparavant, ils
+formaient, au sein de la socit, une socit part, qui ne comptait
+ni tratres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit les proscrire en
+masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetrent un
+cri d'allarme qui lgitimait tout expdient de salut, au dtriment mme
+de l'ancienne loyaut: une fois que le lien qui unissait entre eux les
+membres de la grande famille des larrons eut t rompu, chacun d'eux,
+dans son intrt priv, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades.
+Aux approches des crises, qui concidaient toutes avec des poques
+marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fte de l'Empereur,
+ou toute autre solennit, il fallait voir comme les dnonciations
+pleuvaient la deuxime division. Pour chapper ce que les agents
+appelaient le _bel ordre_, c'est--dire l'ordre d'arrter tous les
+individus rputs voleurs, c'tait qui fournirait la police le plus
+d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui
+s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lanant les mouchards sur
+ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'tait pas connu: aussi
+ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que
+dans ces battues gnrales, il tait impossible qu'il ne se commt pas
+une multitude d'abus; les plus rvoltantes injustices restaient souvent
+sans rparation: de malheureux ouvriers qui, l'expiration d'une simple
+peine correctionelle, s'taient remis au travail, et s'efforaient par
+leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passs, se
+trouvaient envelopps dans la mesure et confondus avec des voleurs de
+profession; il n'y avait pas mme pour eux possibilit de rclamer:
+entasss au dpt, le lendemain ils taient amens devant le terrible
+Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire,
+grand Dieu! _Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?_
+
+--_Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et...._
+
+--_C'est assez, un autre._
+
+--_Mais Monsieur Limodin, je vous...._
+
+--_Paix! un autre; c'est entendu, j'espre._
+
+Celui qui l'on imposait silence allait allguer en sa faveur les
+meilleures raisons. Libr depuis plusieurs annes, il pouvait produire
+des preuves de son honntet, faire attester par mille tmoins qu'il
+avait contract des habitudes laborieuses, enfin, qu'il tait
+irrprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le
+loisir de l'entendre. On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait
+s'occuper de pareilles _babioles_. Quelquefois, dans une matine, cet
+interrogateur brutal expdiait de la sorte jusqu' cent personnes,
+hommes ou femmes, qu'il dpchait les uns Bictre, les autres
+Saint-Lazare. Il tait sans piti; ses yeux, rien ne pouvait racheter
+un instant d'garement: combien de pauvres diables sortis des voies du
+crime n'y ont t rejets que par lui! Plusieurs des victimes de cette
+implacable svrit se repentaient d'un amendement dont on ne leur
+tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspration, de devenir des
+brigands fieffs. Que nous a servi d'tre honntes, disaient
+quelquefois ces infortuns? voyez comme on nous traite; autant vaudrait
+tre coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe
+pas? A quoi bon nous avoir condamns temps, si l'on n'admet pas que
+nous puissions nous corriger? C'tait plus tt fait de nous juger
+perptuit ou mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon
+chemin, on nous empche d'y rester. J'ai entendu une multitude de
+rcriminations de ce genre, presque toujours elles taient fondes.
+Voil quatre ans que je suis sorti de Sainte-Plagie, disait devant
+moi un de ces dtenus; depuis ma libration j'ai toujours travaill dans
+la mme boutique, ce qui prouve que je ne me drangeais pas, et qu'on
+tait content de moi; eh bien! on m'a envoy Bictre sans que j'aie
+commis de dlit, et seulement parce que j'ai subi deux annes de
+prison.
+
+Cette atroce tyrannie tait sans doute ignore du prfet, je me plais
+le croire; cependant c'tait en son nom qu'elle s'exerait. Avous ou
+secrets, les agents taient alors des tres bien redoutables, car leurs
+rapports taient reus comme articles de foi; arrtaient-ils un homme du
+peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et
+c'tait toujours la formule, tout tait dit, l'homme tait crou sans
+rmission; c'tait l'ge d'or des mouchards, puisque chacun de ces
+attentats la libert individuelle leur valait une prime; la vrit,
+cette prime n'tait pas forte, ils avaient un petit cu par capture,
+mais pour un petit cu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de
+danger courir? Au surplus, si la somme tait modique, ils visaient au
+nombre, afin qu'elle ft souvent rpte: d'un autre ct, les voleurs
+qui dsiraient acheter leur libert par des services, dnonaient
+galement, tort et travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils
+fussent corrigs ou non; ce prix, ils obtenaient de rester Paris;
+mais bientt les dtenus usant de reprsailles, ils allaient forcment
+leur tenir compagnie.
+
+On ne se fait pas d'ide du nombre d'individus que les dtentions
+administratives ont prcipits dans des rcidives qu'ils auraient
+vites si l'on et renonc plutt cet abominable systme de
+perscution. Si on les et laisss tranquilles, jamais ils ne se fussent
+compromis; mais quelle que ft leur rsolution, on les mettait dans la
+ncessit de redevenir voleurs. Quelques librs, c'tait une exception,
+obtenaient, l'expiration de leur peine, de n'tre pas envoys _en
+suspicion_ Bictre, mais alors mme, on ne leur donnait aucune espce
+de papiers, de telle sorte qu'il leur tait impossible de se procurer de
+l'ouvrage; ceux-l avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se
+rsigne pas volontiers un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et
+volaient: le plus ordinairement, ils dnonaient et volaient la fois.
+
+Cette rage de mouchardise fit d'incroyables progrs: les faits pour le
+prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrass que du
+choix. Souvent, dans la disette des larcins me signaler, les
+dnonciateurs me rvlaient, en les imputant d'autres, des crimes qui
+devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:
+
+Une nomme Bailly, ancienne voleuse, enferme Saint-Lazare, me fait
+appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprs d'elle, et
+elle me dclare que si je m'engage la faire mettre en libert, elle
+m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction.
+J'accepte le march; et les dtails qu'elle me communique sont si
+prcis, que dj je crois n'avoir plus qu' tenir ma promesse.
+Cependant, en rflchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a
+rapportes, je m'tonne qu'elle ait pu en tre instruite aussi
+parfaitement. Elle m'avait dsign les personnes voles; l'une d'elles
+tait un sieur Frdric, _rue Saint-Honor, passage Virginie_. Je vais
+d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends,
+j'acquiers la certitude que la rvlatrice est seule l'auteur du vol
+commis au prjudice de ce traiteur: je poursuis mon enqute, et partout
+c'est son signalement que l'on me donne.
+
+Il ne s'agissait plus que de procder la vrification. Les plaignants
+sont introduits Saint-Lazare, et l, sans tre vus de la fille Bailly,
+que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent
+parfaitement: une confrontation lgale s'en suivit, et la fille Bailly,
+accable par l'vidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de
+rclusion. Elle eut tout le temps de dire son _me culp_. Cette femme
+avait accus de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une
+moralit suspecte aurait pu faire lever des prsomptions. Une autre
+voleuse, surnomme _la Belle Bouchre_, m'ayant fait des rvlations de
+mme nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse
+qu'elle.
+
+Un nomm Ouasse, dont le pre devait plus tard tre impliqu dans le
+procs de l'picier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs
+d'un vol avec effraction, commis la veille, rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un dbitant de tabac. Je me transporte
+sur les lieux, je m'informe, et bientt j'acquiers la preuve
+incontestable que Ouasse, rcemment libr, n'est pas tranger au crime.
+Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il
+est arrt comme complice, et condamn la rclusion. Cette msaventure
+aurait d le corriger de la manie de dnoncer, mais voulant tout prix
+tre mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses
+dclarations mensongres, qui lui valurent deux ou trois ans de prison.
+J'ai dj dit que les voleurs ne gardent pas rancune: peine sorti,
+Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner
+avis. Je fais vrifier d'aprs son indication, le vol tait rel. Mais
+le croirait-on? le voleur tait Ouasse; atteint et convaincu, il fut
+condamn de nouveau. Pendant sa dtention, ce misrable ayant appris
+l'arrestation de son pre, se hta de m'adresser des rvlations
+l'appui de l'accusation dirige contre ce dernier; mon devoir tait de
+les transmettre l'autorit, je le fis, mais ce ne fut pas sans
+prouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils
+dnatur.
+
+Dans mon emploi, c'et t me priver d'un moyen de police des plus
+efficaces, que de rompre en visire avec les voleurs; aussi, ne me
+suis-je jamais entirement isol d'eux: tout en leur faisant la chasse,
+je paraissais encore prendre intrt leur sort. tais-je chien ou
+loup? Tel tait le doute qu'il me convenait de laisser dans leur
+esprit; et ce doute, si favorable la calomnie, toutes les fois que
+l'on m'a imput une connivence, qui dans la ralit n'existait pas, n'a
+jamais bien t clairci pour eux. Voil pourquoi les voleurs se sont
+rendus en quelques sorte les artisans de l'espce de renomme que je me
+suis acquise; ils imaginaient que j'tais ouvertement leur ennemi, mais
+qu'intrieurement je ne demandais pas mieux que de les protger;
+quelquefois ils allaient jusqu' me plaindre d'tre oblig de faire un
+mtier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mmes
+ le faire.
+
+Parmi les voleurs de profession, il en tait bien peu qui ne
+regardassent comme un bonheur d'tre consult par la police pour un
+renseignement, ou employs pour un coup de main; presque tous se
+seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zle, dans la
+persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunit entire, du
+moins quelques mnagements. Ceux qui redoutaient le plus son action
+taient presque toujours les plus disposs la servir. Je me rappelle
+ce sujet l'aventure d'un forat libr, le nomm Boucher, dit cadet
+Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'tais sa recherche,
+quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue
+Saint-Antoine, l'enseigne du _Bras d'Or_. J'tais seul, et il tait en
+nombreuse compagnie: tenter de le saisir _ex abrupto_, c'et t
+m'exposer le manquer, car il pouvait se faire qu'il voult se dfendre
+et qu'il ft soutenu. Boucher avait t agent de police, je l'avais
+connu dans cet emploi, et mme nous tions assez bien ensemble: il me
+vient dans l'ide de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup ma
+manire. J'entre au cabaret, et allant droit la table o il est assis,
+je lui tends la main, en lui disant: Bonjour, mon ami Cadet.
+
+--Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffrachir, demande un verre ou
+prends le mien.
+
+--Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah a! je
+voudrais bien te dire un mot en particulier.
+
+--Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.
+
+Il se lve et je le prends sous le bras; Tu te souviens, lui dis-je, du
+petit matelot, qui tait de ta chane.
+
+--Oui, oui, un petit gros court, qui tait du deuxime cordon, n'est-ce
+pas?
+
+--C'est a tout juste, du moins je le pense; le reconnatrais-tu?
+
+--Ce serait mon pre que je ne le connatrais pas mieux; il me semble
+encore le voir sur le banc treize; faire des _patarasses_ (bourrelets
+pour garantir les jambes) pour les fagots (_forats_).
+
+--Je viens d'arrter un particulier, j'ai bien ide que c'est lui, mais
+je n'en suis pas sr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et
+comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, a
+se rencontre bien; v'l Cadet, il pourra me dire si je me suis tromp.
+
+--Je suis tout prt, mon garon, si a peut t'obliger; mais avant de
+partir, nous allons boire un coup (s'adressant ses camarades), mes
+amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis
+t' vous.
+
+Nous partons, arrivs la porte du poste, la politesse exige que je le
+laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond
+de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain
+l'individu dont je lui ai parl: H! me dit-il, d'o qu'il est ce
+_fagot_, que je le _remouche_ (le considre)? J'tais alors prs de la
+porte, j'aperois, incrust dans le mur, un dbris de miroir, tel qu'il
+s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodit des
+fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le
+dbris rflecteur: Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut
+regarder. Il regarde, et se tournant de mon ct: Ah! a, Jules, tu
+blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrt, o
+qu'il est l'arrt?
+
+--Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrt que toi: tiens, voil le
+mandat qui te concerne.
+
+--Ah! pour a, c'est un vrai tour de gueusard!
+
+--Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.
+
+--Au plus malin, tant que tu voudras, a ne te portera pas bonheur, de
+monter des coups de bons enfants.
+
+Lorsque la voie pour arriver une dcouverte importante tait hrisse
+de difficults, les voleuses m'taient peut-tre d'un plus grand secours
+que les voleurs. En gnral, les femmes ont des moyens de s'insinuer
+qui, dans les explorations de police, les rendent bien suprieures aux
+hommes; alliant le tact la finesse, elles sont en outre doues d'une
+persvrance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de
+dfiance, et peuvent s'introduire partout sans veiller les soupons;
+elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les
+domestiques et les portires; elles s'entendent fort bien tablir des
+rapports et bavarder sans tre indiscrtes; communicatives en
+apparence, alors mme qu'elles sont le plus sur la rserve, elles
+excellent provoquer les confidences. Enfin, la force prs, elles ont
+au plus haut degr toutes les qualits qui constituent l'aptitude la
+mouchardise; et, lorsqu'elles sont dvoues, la police ne saurait avoir
+de meilleurs agents.
+
+M. Henry, qui tait un homme habile, les employa souvent dans les
+affaires les plus pineuses, et rarement il n'a pas eu se louer de
+leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu
+recours au ministre des mouchardes; presque toujours j'ai t satisfait
+de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des tres
+profondment pervertis, et plus perfides peut-tre que les mouchards,
+avec elles, pour ne pas tre tromp, j'avais besoin d'tre constamment
+sur mes gardes. Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours
+croire au zle dont elles font parade.
+
+J'avais obtenu la libert de deux voleuses en renom, la condition
+qu'elles serviraient fidlement la police. Elles avaient antrieurement
+donn des preuves de leur savoir-faire, mais, employes sans traitement,
+et obliges de se livrer au vol pour subsister, elles s'taient fait
+reprendre en flagrant dlit: la peine qu'elles subissaient pour ces
+nouveaux mfaits fut celle dont j'abrgeai la dure. _Sophie_ Lambert et
+la fille _Domer_, surnomme _la belle Lise_, furent ds lors en relation
+directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles taient
+certaines de procurer la police l'arrestation du nomm _Tominot_,
+homme dangereux, que l'on avait long-temps recherch; elles venaient
+assuraient-elles, de djener avec lui, et il devait dans la soire les
+rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute
+autre circonstance, j'aurais pu tre dupe de la supercherie de ces
+femmes; mais Tominot avait t arrt par moi la veille, et il tait
+assez difficile qu'elles eussent djen avec lui. Je voulus savoir
+nanmoins jusqu'o elles pousseraient l'imposture, et je promis de les
+accompagner leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le
+pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendmes jusqu' dix heures;
+enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa prs du garon de cave,
+s'il n'tait pas venu un monsieur les demander.
+
+--Celui avec qui vous avez djen, rpondit le garon? il est venu un
+peu avant la brune, il m'a charg de vous dire qu'il ne pourrait pas se
+trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.
+
+Je ne doutai pas que le garon ne ft un compre qui l'on avait fait
+la leon, mais je feignis de ne point concevoir de soupon, et me
+rsignai voir combien de temps ces dames me promneraient. Pendant une
+semaine entire, elles me conduisirent tantt dans un endroit, tantt
+dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous
+ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je
+vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allguent de
+si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fcher; je me montre au
+contraire trs satisfait des dmarches qu'elles ont faites, et pour leur
+tmoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les rgaler d'un
+gteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer
+au _Petit Broc_, rue de la _Verrerie_. Nous tirons la fve; la royaut
+cheoit Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit,
+on rit, et quand approche le moment de se sparer, on propose de mettre
+le comble cette gaiet par quelques coups d'eau-de-vie; mais de
+l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour
+des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre
+d'un breuvage indigne d'elle. A cette poque, j'tais tabli
+distillateur prs du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller
+chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute
+d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je
+pars, et deux minutes aprs, je reparais avec une demi-bouteille de
+Coignac, qui fut vide en un clin-d'oeil. La chopine se trouvant
+sec: Ah ! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je mes deux
+commres, il s'agit de me rendre un service.
+
+--Deux, mon ami Jules, s'cria Sophie, voyons, parle.
+
+--Eh bien! voil ce que c'est. Un de mes agents viennent d'arrter
+deux voleuses; on prsume qu'elles ont chez elles une grande quantit
+d'objets vols, mais pour faire perquisition, il faudrait connatre leur
+domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au
+poste du march Saint-Jean, si vous y alliez, vous tcheriez de leur
+arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer
+les vers du nez: a vous sera bien ais, vous qui tes des malignes.
+
+--Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous
+acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter
+nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te
+faire plaisir, du moins moi.
+
+--Et moi, donc, reprit _la belle Lise_.
+
+--En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous
+reconnaisse. J'cris un billet que je cachte; je le leur remets et
+nous sortons ensemble; peu de distance du march Saint-Jean, nous nous
+sparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne
+se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la premire, elle
+prsente le billet, le sergent le lit: C'est bien, vous voici toutes
+deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames
+la prfecture. Ce commandement tait fait en vertu d'un ordre que
+j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la
+goutte, il tait ainsi conu: Monsieur le chef du poste fera conduire
+sous sre et bonne escorte, la prfecture de police, les nommes
+_Sophie Lambert_ et _Lise Domer_, arrtes par les ordres de M. le
+Prfet.
+
+Ces dames durent alors faire de singulires rflexions; sans doute
+qu'elles devinrent que je m'tais lass d'tre leur jouet. Quoi qu'il
+en soit, j'allai les voir le lendemain au dpt, et leur demandai
+comment elles avaient trouv le tour.
+
+Pas mal, rpondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas vol; puis
+s'adressant Lise, aussi c'est ta faute toi, pourquoi vas-tu chercher
+un homme qui est enfonc.
+
+--Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et
+puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu' le
+bercer.
+
+--Tout a est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous
+serons Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?
+
+--Six mois au moins.
+
+--Ce n'est que a! s'crirent-elles ensemble.
+
+--Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientt pass,
+un coup qu'on est l. Enfin, mon doux bnin Jsus, la volont du
+prfet!
+
+Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annonc. Ds
+qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de
+nouveaux renseignements. Cette fois, ils taient exacts. Une
+particularit assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus
+ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put
+jamais prendre sur elle de renoncer son pch d'habitude. Ds l'ge de
+dix ans, elle avait dbut dans la carrire du vol, et elle n'en avait
+pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'tait coul dans les
+prisons.
+
+Peu de temps aprs mon entre la police, je la fis arrter et
+condamner deux annes de dtention. C'tait principalement dans les
+htels garnis qu'elle exerait sa coupable industrie; on n'tait pas
+plus habile djouer la vigilance des portiers, ni plus fconde en
+expdients pour chapper leurs questions. Une fois introduite, elle
+faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'oeil:
+apercevait-elle une cl sur quelque porte, elle la faisait tourner sans
+bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne
+qui l'occupait tait endormie, quelque lger qu'elle et le sommeil,
+Sophie avait la main encore plus lgre, et en moins de rien, montres,
+bijoux, argent, tout passait dans sa _gibecire_, c'tait le nom qu'elle
+donnait une poche secrte que recouvrait son tablier. Le locataire que
+Sophie visitait tait-il veill, elle en tait quitte pour faire des
+excuses, en dclarant qu'elle s'tait trompe. S'veillait-il pendant
+qu'elle oprait; sans se dconcerter, elle courait son lit, et le
+pressant dans ses bras. Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc
+que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment,
+ce n'est pas ici le n 17? je croyais tre chez mon amant.
+
+Un matin, un employ, qu'elle tait en train de dvaliser, ayant tout
+coup ouvert les yeux, l'aperoit auprs de sa commode: il fait un
+mouvement de surprise, aussitt Sophie, de jouer sa scne; mais
+l'employ est entreprenant, il veut profiter de la prtendue mprise;
+si Sophie rsiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte,
+peut trahir le but de la visite..., si elle cde, le pril est encore
+plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des
+plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais l'aide d'un
+mensonge, elle tourne la difficult, et l'employ satisfait, lui permet
+d'effectuer sa retraite. Il ne perdit ce jeu que sa bourse, sa montre
+et six couverts.
+
+Cette crature tait une intrpide: deux fois elle donna tte baisse
+dans mes filets, mais aprs sa libration, en vain essayai-je de
+l'attirer dans le pige: il n'y avait plus de surveillance laquelle
+elle ne russt se soustraire, tant elle tait sur ses gardes.
+Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en
+flagrant dlit, je le dus une circonstance tout--fait fortuite.
+
+Sorti de chez moi la petite pointe du jour, je traversais la place du
+Chtelet, lorsque je me rencontre face face avec Sophie: elle m'aborde
+avec aisance. Bonjour, Jules, o vas-tu donc si matin? je gage que tu
+vas enfoncer quelque ami?
+
+--Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sr c'est que ce n'est pas toi;
+mais o vas-tu toi-mme?
+
+--Je pars pour Corbeil, o je vais voir ma soeur qui doit me placer
+dans une maison. Je suis lasse de manger du _collge_ (de la prison), je
+_rengrcie_ (je m'amende), veux-tu boire la goutte?
+
+--Volontiers, c'est moi qui rgale, un poisson chez _Leprtre_, six
+sols.
+
+--Allons, je te laisse faire, mais dpchons-nous, que je ne manque pas
+la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue
+Dauphine.
+
+--Impossible, j'ai affaire _La Chapelle_, je suis dj en retard,
+tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.
+
+Nous entrons chez Leprtre, en buvant nous changeons encore deux ou
+trois paroles, et je lui dis _adieu_.
+
+--Adieu? Jules, bonne russite!
+
+Tandis que Sophie s'loigne, je dtourne la rue de la Haumerie, et cours
+me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de l, je la vois filer sur
+le Pont-au-Change, elle marche grands pas et regarde chaque instant
+derrire elle; il est certain qu'elle craint d'tre suivi, j'en conclus
+qu'il serait propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame,
+et le franchissant avec rapidit, j'arrive assez tt sur le quai pour ne
+pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre
+effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuad que son
+dpart n'est qu'une fable imagine pour me tromper sur le but de son
+apparition matinale, je me tapis dans une alle d'o je puis pier sa
+sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient passer,
+je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit
+adroitement une femme que je lui dsignerai. Pour le moment, nous
+devions stationner: bientt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je
+l'aurais pari; mais quelques minutes aprs, elle se prsente la porte
+cochre, examine avec soin de tous cts, et prenant son essort, elle
+enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs
+maisons garnies, mais son allure, il est ais de reconnatre que
+l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste explorer le
+mme quartier..., j'en tire la consquence naturelle qu'elle a
+manoeuvr sans succs, et comme je suis persuad que sa tourne n'est
+pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe,
+elle entre dans l'alle d'une fruitire, et un instant aprs, elle
+reparat portant au bras un norme panier de blanchisseuse, elle en
+avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller trs vte; elle
+fut bientt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des
+Mons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui
+communique de la rue de la Harpe la rue des Mons; c'est l qu'aprs
+avoir mis pied terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive la
+hauteur de l'issue, je dbouche, et nous nous trouvons nez nez. A mon
+aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si
+grand, qu'elle ne peut venir bout de s'exprimer. Cependant elle se
+remet peu peu, et feignant d'tre hors d'elle-mme, Tu vois, me
+dit-elle, une femme en colre; ma blanchisseuse qui devait m'apporter
+mon linge la diligence, m'a manqu de parole, je viens de lui retirer,
+et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empch de
+partir.
+
+--C'est comme moi, en allant la Chapelle, j'ai rencontr quelqu'un
+qui m'a dit que mon homme tait dans ce quartier; c'est l ce qui m'y
+amne.
+
+--Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais deux pas porter mon
+panier, et nous mangerons une ctelette.
+
+--Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?
+
+Sophie et moi nous restons stupfaits: des cris aigus s'chappent du
+panier, je lve le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de
+deux trois mois, dont les vagissements auraient dchir le tympan d'un
+mort.
+
+Eh bien! dis-je Sophie, le poupon est sans doute toi? Pourrais-tu
+me dire de quel sexe il est?
+
+--Allons! me voil encore enfonce; je me souviendrai de celle-l; et
+si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai rpondre: rien,
+presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du
+linge, j'y regarderai.
+
+--Et ce parapluie, en est-il?
+
+--Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me
+mettre couvert, a n'a pas empch; quand la chance y est, on a beau
+faire....
+
+Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le
+bureau tait dans le voisinage. Le parapluie fut gard comme pice de
+conviction, quant l'enfant qu'elle avait enlev son insu, on le
+rendit immdiatement sa mre. La voleuse en eut pour ses cinq ans de
+prison. C'tait, je crois, la cinquime ou sixime condamnation qu'elle
+subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne
+serais pas surpris qu'elle ft toujours Saint-Lazare. Sophie ne voyait
+rien que de trs naturel au mtier qu'elle faisait, et la rpression,
+lorsqu'elle ne pouvait l'viter, tait pour elle un accident tout comme
+un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de l, elle tait en
+quelque sorte sa sphre; Sophie y avait contract ces gots plus que
+bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les
+verroux, les occasions de s'abandonner ses honteuses dpravations
+taient plus frquentes; ce n'tait pas, comme on le voit, sans motifs
+qu'elle prisait si peu la libert. tait-elle arrte, l'vnement lui
+causait bien quelque peine, mais ce n'tait qu'une impression passagre,
+et elle se consolait bientt par la perspective des moeurs qui lui
+plaisaient. C'tait un bien trange caractre que celui de cette femme;
+que l'on en juge: une nomme _Gillion_, avec qui elle vivait dans une
+coupable intimit, est prise en commettant un vol; Sophie, qui
+l'assistait, parvient s'chapper, elle n'a plus rien craindre, mais
+ne pouvant supporter d'tre spare de son amie, elle se fait dnoncer,
+et n'est contente qu'au moment o l'on lui lit l'arrt qui va encore les
+runir pour deux ans. La plupart des cratures de cette espce se font
+un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un dlit
+qu'elles avaient commis seules, accuser de complicit une camarade, et
+celle-ci, quoique innocente, se faire un mrite de se rsigner la
+condamnation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+ Nos amis les ennemis.--Le bijoutier et le cur.--L'honnte
+ homme.--La cachette et la cassette.--Une bndiction du ciel et le
+ doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous sommes ruins.--L'amour du
+ prochain.--Les Cosaques sont innocents.--100,000 francs, 50,000
+ francs, 10,000 francs, ou la rcompense au rabais.--Le faux
+ soldat.--L'entorse de commande.--La tonnelire de Livry.--La petite
+ rputation locale.--Je suis juif.--Mon plerinage avec la
+ religieuse de Dourdans.--Le phnix des femmes.--Ma mtamorphose en
+ domestique allemand.--Mon arrestation.--Je suis incarcr.--Le
+ hcheur de paille.--Mon entre en prison.--Les trangers ont des
+ amis partout.--Le rat d'glise.--L'habit viande.--Les boutons de ma
+ redingotte.--Ce qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
+ bataille de Montereau.--J'ai vol mon matre.--Projets
+ d'vasion.--Voyage en Allemagne.--La poule noire.--Confidence au
+ procureur du roi.--Mon extraction.--Ma fuite avec un compagnon
+ d'infortune.--Cent mille cus de diamants.--Le _minimum_.
+
+
+Peu de temps avant la premire invasion, M. Snard, l'un des plus riches
+bijoutiers du Palais-Royal, tant all voir son ami le cur de Livry, le
+trouva dans ces perplexits que causaient alors gnralement l'approche
+de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire la rapacit
+de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrs, et ensuite son
+petit pcule. Aprs avoir long-temps hsit, bien que par tat il dt
+avoir l'habitude des enterrements, monsieur le cur se dcida enfouir
+les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Snard qui, comme
+la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait
+livr au pillage, rsolut de mettre couvert de la mme manire tout ce
+qu'il y avait de prcieux dans sa boutique. Il fut convenu que les
+richesses du pasteur et celles du marchand seraient dposes dans le
+mme trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin,
+c'est la perle des honntes gens, le pre Moiselet; oh! pour celui-l,
+on peut avoir en lui toute espce de confiance: un liard qui ne serait
+pas lui, il ne le dtournerait pas; depuis trente ans, en sa qualit
+de tonnelier, il avait le privilge exclusif de mettre en bouteilles les
+vins du presbytre, o il s'en buvait d'excellents. Marguillier,
+sacristain, sommelier, sonneur, _factotum_ de l'glise et dvou son
+desservant, jusqu' se relever toute heure, s'il en tait besoin, il
+avait toutes les qualits d'un excellent serviteur, sans compter la
+discrtion, l'intelligence et la pit. Dans une conjoncture aussi
+grave, il tait vident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur
+Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, dispose avec
+beaucoup d'art, fut bientt prte recevoir le trsor qu'elle devait
+prserver; six pieds de terre furent jets sur les espces du cur,
+auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent
+mille cus, que M. Snard avait enferms dans une petite bote. La fosse
+comble, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donn au
+diable que depuis la cration il n'avait pas t remu. Ce brave
+Moiselet, disait M. Snard, en se frottant les mains, il nous a arrang
+cela merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin,
+si vous trouvez celle-l. Au bout de quelques jours, les armes
+coalises font de nouveaux progrs, et voil que des nues de Kirguiz,
+de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les
+couleurs, s'parpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces
+htes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font
+partout un ravage pouvantable, point d'habitation qui ne leur paie
+tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas la
+superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne
+pas tre frustrs dans leurs prtentions, intrpides gologues, ils font
+une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur
+rvlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes
+qu'au Prou. Une semblable dcouverte tait bien faite pour les mettre
+en got, ils fouillrent avec une activit sans pareille, et le vide
+qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le dsespoir des Crsus
+de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sr
+qui les guidait o il y avait prendre, ne les conduisait pas la
+cachette du cur. C'tait comme une bndiction du ciel, chaque matin le
+soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il
+se couchait.
+
+Dcidment on ne pouvait s'empcher de reconnatre le doigt de Dieu dans
+l'impntrabilit du mystre de l'inhumation opre par Moiselet. M.
+Snard en tait si touch, que ncessairement il dut se mler des
+actions de grces aux prires qu'il faisait pour la conservation et le
+repos de ses diamants. Persuad que ses voeux seraient exaucs, dans
+sa scurit croissante il commenait dormir sur l'une et l'autre
+oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait tre un vendredi, Moiselet plus
+mort que vif, accourt chez le cur: Ah! monsieur, je n'en puis plus.
+
+--Qu'avez-vous donc, Moiselet?
+
+--Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le cur, a m'a port
+un coup, j'en suis encore saisi toutes les places. On m'ouvrirait les
+veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.
+
+--La cachette.....
+
+--Misricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la
+guerre est un terrible flau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite,
+mes souliers et mon chapeau.
+
+--Mais, monsieur, vous n'avez pas djen.
+
+--Oh! il s'agit bien de djener.
+
+--Vous savez que quand vous sortez jeun vous avez des
+tiraillements....
+
+--Mes souliers, te dis-je.
+
+--Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.
+
+--Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous
+sommes ruins.
+
+--Nous sommes ruins.... Jsus-Maria! mon doux Sauveur! est-il
+possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.
+
+Pendant que le cur s'accommodait la hte, et qu'impatient par la
+difficult de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez
+vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le rcit de ce
+qu'il avait vu: En tes-vous bien sr? lui dit le cur, peut-tre
+n'ont-ils pas tout pris.
+
+--Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le coeur d'y
+regarder.
+
+Ils se dirigrent ensemble vers la vieille grange, o ils reconnurent
+que l'enlvement tait complet. En contemplant l'tendue de son malheur,
+le cur faillit tomber la renverse, Moiselet de son ct tait dans un
+tat faire piti, le cher homme s'affligeait plus encore que si la
+perte lui et t personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses
+gmissements. Ceci tait l'effet de l'amour du prochain. M. Snard ne se
+doutait gure qu' Livry, la dsolation tait si grande. Quel dsespoir
+quand il reut la nouvelle de l'vnement! A Paris, la police est la
+providence des gens qui ont perdu. La premire ide de M. Snard, et la
+plus naturelle, fut que le vol dont il avait se plaindre tait le fait
+des Cosaques; dans cette hypothse, la police n'y pouvait pas
+grand'chose, mais M. Snard ne s'avisa-t-il pas de souponner que les
+Cosaques taient innocents; et par un certain lundi que j'tais dans le
+cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et
+vifs, qu'au premier aspect on peut juger intresss et dfiants: c'tait
+M. Snard, il expose assez brivement sa msaventure, et finit par une
+conclusion qui n'tait pas trop favorable Moiselet. M. Henry pensa
+comme lui que ce dernier devait tre l'auteur de la soustraction, et je
+fus de l'avis de M. Henry. C'est trs bien, observa celui-ci, mais
+notre opinion n'est fonde que sur des conjectures, et si Moiselet ne
+fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.
+
+--Impossible? s'cria M. Snard, que vais-je devenir? Mais non, je
+n'aurai pas en vain implor votre secours, ne savez-vous pas tout, ne
+pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres
+diamants, je donnerais tout l'heure cent mille francs pour les
+recouvrer.
+
+--Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses
+prcautions, nous ne saurions rien.
+
+--Ah! monsieur, vous me dsesprez, reprit le bijoutier, en pleurant
+chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille
+cus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin;
+je vous en conjure, ayez piti de moi.
+
+--Ayez piti, cela vous est bien ais dire; cependant, si votre homme
+n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par
+quelque agent adroit, peut-tre viendrons-nous bout de lui arracher
+son secret.
+
+--Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas
+l'argent; cinquante mille francs seront la rcompense du succs.
+
+--Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?
+
+--L'affaire est pineuse, rpondis-je M. Henry, mais si je m'en
+chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir mon honneur.
+
+--Ah! me dit M. Snard en me pressant affectueusement la main, vous me
+rendez la vie; n'pargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites
+toutes les dpenses ncessaires pour arriver un heureux rsultat, ma
+bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me cotera. Comment! vous
+croyez russir?
+
+--Oui, monsieur, je le crois.
+
+--Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs
+pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lch, je ne m'en
+ddis pas.
+
+Malgr les rabais successifs de M. Snard, mesure que la dcouverte
+lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce
+qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait
+qu'une plainte et t porte: M. Snard ainsi que le cur, se rendirent
+en consquence Pontoise, et par suite de leur dclaration, le dlit
+ayant t constat, Moiselet fut arrt et interrog. On le prit par
+tous les bouts pour le dterminer s'avouer coupable, mais il persista
+ se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prvention
+allait s'vanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il tait
+possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revtu de
+l'uniforme militaire et le bras gauche en charpe, s'introduit avec un
+billet de logement chez la femme de Moiselet; il est cens sortir de
+l'hpital et ne devoir faire Livry qu'un sjour de quarante-huit
+heures, mais, peu d'instants aprs son arrive, il fait une chute, et
+une entorse de commande vient tout coup le mettre hors d'tat de
+continuer sa route. Ds lors, il lui devient indispensable de s'arrter,
+et le maire dcide qu'il sera l'hte de la tonnelire jusqu' nouvel
+ordre.
+
+Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses rjouies qui il ne
+dplat pas de vivre sous le mme toit qu'un conscrit bless; elle prend
+assez gament son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat prs
+d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et
+comme elle n'a pas atteint sa trente-sixime anne, elle est encore dans
+l'ge o une femme ne ddaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout,
+les mauvaises langues reprochent madame Moiselet de n'aimer pas le vin
+bu, c'est sa petite rputation locale! Le prtendu soldat ne manque pas
+de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord
+il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grces de
+sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il dfait
+les courroies d'une ceinture passablement garnie.
+
+La tonnelire est charme de tant de prvenances; le soldat sait
+crire, il devient son secrtaire, mais les lettres qu'elle adresse
+son cher poux sont de nature ne pas le compromettre; pas la moindre
+expression double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec
+l'innocence. Le secrtaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le
+compte du dtenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de
+cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame
+est trop renarde pour tre dupe de ce langage; constamment sur le
+qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans
+ses dmarches. Enfin, aprs une exprience de quelques jours, il m'est
+dmontr que mon agent, malgr son habilet, ne retirera aucun fruit de
+sa mission. Je me propose alors de manoeuvrer en personne, et dguis
+en marchand colporteur, je me mets parcourir les environs de Livry.
+J'tais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie,
+etc., etc., et j'acceptais en change, de l'or, de l'argent, des
+pierreries, enfin tout ce qui m'tait offert. Une ancienne voleuse, qui
+connaissait les localits, m'accompagnait dans ma tourne, c'tait la
+veuve d'un fameux voleur, _Germain Boudier_, dit le _pre Latuile_, qui,
+aprs avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir
+Sainte-Plagie: elle-mme avait t retenue seize ans dans les prisons
+de Dourdans, o les apparences de modestie et de dvotion qu'elle
+affichait l'avaient fait surnommer _la Religieuse_. Personne n'tait
+plus habile moucharder les femmes, ou les tenter par l'appt des
+colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au
+suprme degr. Je me flattais que madame Moiselet, sduite par son
+loquence et par nos marchandises, se laisserait aller mettre en
+dehors les cus du cur, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire
+mme le calice ou la patne, dans le cas o le troc serait de son got;
+mon calcul fut mis en dfaut, la tonnelire n'tait pas presse de
+jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet tait
+le Phnix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune
+preuve laquelle elle ne rsistt, convaincu que je perdrais mon temps
+ faire sur elle un nouvel essai de mes stratagmes, je songeai ne
+plus exprimenter que sur son mari. Bientt, le juif colporteur fut
+mtamorphos en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je
+commenai rder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me
+faire arrter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les viter,
+si bien qu' la premire rencontre, ils supposrent que je ne les
+cherchais pas, et me sommrent de leur exhiber mes papiers. On se doute
+bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnrent de marcher avec
+eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au
+baragouin par lequel je rpondais ses questions, dsira connatre le
+fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut
+immdiatement faite en sa prsence. Elles contenaient passablement
+d'argent et quelques objets dont on devait s'tonner que je fusse
+possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument
+savoir d'o proviennent les objets et l'argent, je l'envoie patre en
+profrant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionns, et lui,
+pour m'apprendre tre plus poli une autre fois m'envoie en prison.
+
+Me voici sous les verroux; au moment de mon arrive, les prisonniers
+taient en rcration dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et
+me prsente en ces termes: Je vous amne un hacheur de paille, tchez
+de le comprendre, si vous pouvez. Aussitt on s'empresse autour de
+moi, et je suis accueilli par une salve de _Landsman_ et de _Meiner_
+n'en plus finir. Pendant cette rception, je cherchais des yeux le
+tonnelier de Livry, il me parut que ce devait tre une sorte de paysan
+demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'taient
+adresss, avait prononc le _Landsman_ de ce ton doucereux, que
+contractent presque toujours les rats d'glise qui ont l'habitude de
+vivre des miettes de l'autel. Celui-l n'tait pas trop gras, tant s'en
+fallait, mais on voyait que c'tait sa constitution, et part sa
+maigreur, il tait resplendissant de sant: il avait le cerveau troit,
+de petits yeux bruns fleur de tte, une bouche norme, et bien qu'en
+dtaillant ses traits, on pt en remarquer quelques-uns de fort mauvais
+augure, de l'ensemble rsultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir
+ un diable les portes du paradis; ajoutez, pour complter le portrait,
+que dans son costume le personnage tait au moins en arrire de quatre
+ou cinq gnrations, circonstance qui, dans un pays ou les Grontes sont
+en possession de faire les rputations de probit, tablit toujours une
+prsomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais
+que Moiselet devait tre au fait de ce raffinement du coquin, qui, pour
+se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des
+vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres
+signes plus caractristiques, une paire de lunettes campes sur un nez
+superbe, de larges boutons attachs sur un habit noisette de nuance
+claire et de forme carre, une culotte courte, un chapeau trois cornes
+vieux style, et des bas chins auraient eu le privilge d'attirer mon
+attention. La mise et la figure se trouvant runies, j'avais bien des
+motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. Mossi,
+Mossi, dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait
+avoir reconnu Moiselet. coute Mossi _hapit fiante_ (ignorant son
+nom, je le dsignais ainsi parce que son habit tait presque couleur de
+chair). Sacreminte, tertaiffle, langue moi pas tourne: goute
+franons, moi misrple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt,
+schwardz vind. J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me
+comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui
+parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte taient des
+pices de vingt francs, j'en donne une mon homme, il demande qu'on
+nous apporte du vin, et bientt aprs j'entends un porte-clefs, crier:
+_Pre Moiselet, je vous en ai mont deux bouteilles._ _L'habit viande_
+est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons
+boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne
+procdions que par couple. Moiselet, en sa qualit de chantre, de
+tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que
+bavard, il entonne faire plaisir, et ne dcesse pas de parler en
+baragouinant comme moi: _Moi, aimer beaucoup les Hllemgne, me
+disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique._ Et le geolier
+tant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi
+ct du sien.
+
+Pour vous contente kinserlique?
+
+--Moi contente tu te mme.
+
+--Pour vous beaucoup trinque.
+
+--Moi trinque tuchur.
+
+--Toujours trinque! ah bonne camarade; et il fait encore venir du vin.
+
+La consommation allait bon train, aprs deux ou trois heures de ce
+rgime, je feins de me trouver tourdi. Moiselet, pour me remettre, me
+fait donner une tasse de caf sans sucre; au caf succdent les verres
+d'eau, on ne se fait pas d'ide des soins que me prodigue mon nouvel
+ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire...
+L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le
+croit. Cependant je le vis trs distinctement, plusieurs reprises,
+remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain
+ mon rveil, il me paya la goutte, et pour paratre de bon compte, il
+me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, taient ce
+qui me revenait de ma pice de vingt francs. J'tais un excellent
+compagnon, Moiselet s'en tait aperu, il ne pouvais plus me quitter;
+j'achevai avec lui la pice de vingt francs, et j'en entamai une de
+quarante, qui fila avec la mme rapidit; lorsqu'il vit celle-ci tirer
+sa fin, il craignit que ce ne ft la dernire. Pour vous bouton,
+encore? me dit-il, avec un ton d'anxit des plus comiques. Je lui
+montre une nouvelle pice. Ah! vous encore gros bouton, s'crie-t-il en
+sautant de joie.
+
+Le gros bouton eut la mme destination que les prcdents, enfin force
+de boire ensemble, il vient un moment o Moiselet entend et parle ma
+langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos
+peines. Moiselet tait trs curieux de connatre mon histoire; celle que
+je lui fabriquai tait approprie au genre de confiance que je
+souhaitais lui inspirer. Pour moi venir France avec matre moi, moi
+l'y tre tomestique. Matre moi, marchal Autriche, Autriche peaucoup
+l'or en son famile; matre moi l'y tre michante, michante encore plis
+que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y tre pas ponne;
+matre moi, emport mon personne avec rgiment en Montreau.....
+Montreau...., Jsus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte
+capout maq, dormir tuchur. Franz, Napolon, patapon, poum, poum, Prisse,
+Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine,
+chemine avec eine gross pitin, que fre matre moi dans le hfre-sac,
+sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserple; moi quitte matre, moi
+tu de suite pitin, pli miserple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui
+prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi
+appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, o l
+harpre i tuche l harpre, moi affre crss, et mettre hfre-sac pas
+fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hfre-sac, et moi riche;
+matresse moi riche, pre moi riche, tu le monte riche. Bien que la
+narration ne ft pas des plus claires, le pre Moiselet se la traduisit
+sans se mprendre sur le fait: il vit trs bien que pendant la bataille
+de Montereau, je m'tais enfui avec le porte-manteau de mon matre, et
+que je l'avais cach dans la fort de Bondy. La confidence ne l'tonna
+pas, elle eut mme pour effet de me concilier de plus en plus son
+affection. Ce redoublement d'amiti, aprs un aveu qui ne signalait en
+moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience trs vaste. Ds
+lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne o taient
+passs les diamants de M. Snard, et qu'il ne tiendrait qu' lui de m'en
+donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'aprs avoir bien dn, je lui
+vantais les dlices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda
+s'il y avait du bon vin dans le pays.
+
+Ia, ia, lui rpondis-je, pon fin et charmante mamesselle.
+
+--Charmante mamesselle aussi?
+
+--Ia, ia.
+
+--Landsman, vous contente, moi partir avec vous?
+
+--Ia, ia, frli, ia, moi bien contente.
+
+--Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille
+femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq
+ans), et dans pays vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince
+ans.
+
+--Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou
+tre eine petite friponne.
+
+Moiselet revint plus d'une fois son projet d'migration; il y songeait
+trs srieusement, mais pour migrer, il fallait tre libre, et l'on ne
+se pressait pas de nous donner la cl des champs. Je lui suggrai la
+pense de s'vader avec moi la premire occasion; et quand il m'eut
+promis que nous ne nous quitterions plus, pas mme pour dire tout bas un
+dernier adieu madame son pouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas
+ tomber dans mes filets. Cette certitude rsultait d'un raisonnement
+fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne
+voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et,
+comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une
+petite Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le pre Moiselet a trouv la
+poule noire; ici il est dpourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas
+ici; mais o est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que
+nous sommes dsormais insparables.
+
+Ds que mon commensal eut fait toutes ses rflexions, et que, la tte
+pleine de ses chteaux en Allemagne, il fut bien dcid s'expatrier,
+j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant
+reconnatre comme agent suprieur de la police de sret, je le priai
+d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour tre conduit
+Livry, et moi Paris.
+
+L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous
+l'annoncer la veille de son excution, et j'eus encore toute la nuit
+devant moi pour fortifier Moiselet dans ses rsolutions; il y persistait
+plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que
+je lui fis de nous chapper la plutt possible des mains de notre
+escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit
+pas. Au jour, je lui donnait entendre que je pensais qu'il tait un
+voleur aussi: Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim
+Franous, toi pas parlir, toi spispouf tute mme. Il ne rpondit pas,
+mais quand, avec mes doigts crisps la normande, il me vit faire le
+geste de prendre, il ne put s'empcher de sourire avec cette expression
+pudibonde du _Oui_ que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la
+vergogne; vergogne de dvot, s'entend.
+
+Enfin vient le moment tant dsir d'une extraction, qui va nous mettre
+mme d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet
+est prt; pour lui donner du courage, je n'ai pas nglig de le pousser
+au vin et l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'aprs avoir reu
+tous ses sacrements.
+
+Nous ne sommes attachs qu'avec une corde trs mince; chemin faisant, il
+me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute
+gures que ce sera rompre le charme qui l'a prserv jusqu'alors. Plus
+nous allons, plus il me tmoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut;
+ chaque minute, il me ritre la prire de ne pas l'abandonner, et moi
+de rpondre: _Ia, Franous, ia moi pas lchir vous._ Enfin, nous
+touchons l'instant dcisif; la corde est rompue, je franchis le foss
+qui nous spare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouv ses jambes de
+quinze ans, s'lance aprs moi; un des gendarmes met pied terre pour
+nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des
+bottes l'cuyre et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour
+nous joindre, nous disparaissons dans le fourr, et bientt nous sommes
+hors d'atteinte.
+
+Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. L,
+Moiselet s'arrte, et aprs avoir promen ses regards autour de lui, il
+se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger
+son bras dans une touffe des plus paisses, d'o il ramne une bche; il
+se relve brusquement, fait quelques pas sans profrer un seul mot, et
+quand nous sommes prs d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs
+branches casses, il te avec prestesse son chapeau et son habit, et se
+met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand coeur qu'il
+fallait bien que la besogne avant. Tout coup il se renverse, et en
+s'chappant de sa poitrine, le ah prolong de la satisfaction m'apprend
+que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su dcouvrir
+un trsor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se
+remet promptement; encore quelques coups de bche, la chre bote est
+nu, il s'en empare. Je me saisis en mme temps de l'instrument
+explorateur, et changeant subitement de langage, je dclare en trs bon
+franais, l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. Pas de
+rsistance, lui dis-je, ou je vous brise la tte. A cette menace, il
+crut rver, mais lorsqu'il se sentit apprhender par cette main de fer
+qui a dompt les plus vigoureux sclrats, il dut tre convaincu que ce
+n'tait pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais
+jur de ne pas le lcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour
+arriver au poste de la brigade de gendarmerie o je le dposai, il
+s'cria plusieurs reprises: Je suis perdu; qui aurait jamais dit a?
+il avait l'air si bonasse! Traduit aux assises de Versailles, Moiselet
+fut condamn six mois de rclusion.
+
+M. Snard fut au comble de la joie d'avoir retrouv ses cent mille cus
+de diamants. Fidle son systme de rabais, il rduisit de moiti la
+rcompense, encore eut-on de la peine lui arracher les cinq mille
+francs, sur lesquels j'avais t oblig d'en dpenser plus de deux
+mille; je vis le moment o j'en aurais t pour les frais.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+ Les glaces enleves.--Un beau jeune homme.--Mes quatre tats.--La
+ fringale.--Le connaisseur.--Le Turc qui a vendu ses
+ odalisques.--Point de complices.--Le gnral
+ Bouchu.--L'inconvnient des bons vins.--Le petit saint Jean.--Le
+ premier dormeur de France.--Le grand uniforme et les billets de
+ banque.--La crdulit d'un recleur.--Vingt-cinq mille francs de
+ flambs.--L'officieux.--Capture de vingt-deux voleurs.--L'adorable
+ cavalier.--Le parent de tout le monde.--Ce que c'est d'tre
+ lanc.--Les Lovelaces de carcan.--L'aumnier du rgiment.--Surprise
+ au caf Hardi.--L'Anacron des galres.--Encore une petite
+ chanson.--Je vais l'afft aux Tuileries.--Un grand seigneur.--Le
+ directeur de la police du chteau.--Rvlations au sujet de
+ l'assassinat du duc de Berry.--Le gant des voleurs.--Paratre et
+ disparatre.--Une scne par madame de Genlis.--Je suis
+ accoucheur.--Les synonymes.--La mre et l'enfant se portent
+ bien.--Une formalit.--Le baptme.--Il n'y a pas de drages.--Ma
+ commre Saint-Lazarre.--Un pendu.--L'alle des voleurs.--Les
+ mdecins dangereux.--Craignez les bnfices.--Je revois d'anciens
+ amis.--Un dner au Capucin.--J'enfonce les Bohmiens.--Un tour chez
+ la duchesse.--On retrouve les objets.--Deux montagnes ne se
+ rencontrent pas.--La bossue moraliste.--La foire de
+ Versailles.--Les insomnies d'une marchande de nouveauts.--Les
+ ampoules et la chasse aux punaises.--Amour et tyrannie.--Le
+ grillage et les rideaux verts.--Scnes de jalousie.--Je m'clipse.
+
+
+Peu de temps aprs la difficile exploration qui fut si fatale au
+tonnelier, je fus charg de rechercher les auteurs d'un vol de nuit,
+commis, l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du
+prince de Cond, au palais Bourbon. Des glaces d'un trs grand volume en
+avaient disparu, et leur enlvement s'tait effectu avec tant de
+prcaution, que le sommeil de deux cerbres, qui supplaient la
+vigilance du concierge, n'en avait pas t troubl un instant. Les
+parquets dans lesquels ces glaces taient enchasses n'ayant point t
+endommags, je fus d'abord port croire qu'elles en avaient t
+extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais Paris, ces
+ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui
+je pusse, avec quelque probabilit, faire planer mes soupons. Cependant
+j'avais coeur de dcouvrir les coupables, et pour y parvenir, je me
+mis en qute de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture,
+tabli prs du quinconce des invalides, me fournit la premire
+indication propre me guider: vers trois heures du matin, il avait vu
+prs de sa porte, plusieurs glaces gardes par un jeune homme qui
+prtendait avoir t oblig de les entreposer dans cet endroit, en
+attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'tait rompu.
+Deux heures aprs, le jeune homme ayant ramen deux commissionnaires,
+leur avait fait enlever les glaces, et s'tait dirig avec eux du ct
+de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il
+signalait pouvait tre g d'environ vingt-trois ans, et n'avait gures
+que cinq pieds un pouce; il tait vtu d'une redingotte de drap
+gris-fonc, et avait une assez jolie figure. Ces donnes ne me furent
+pas immdiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement
+trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transport
+des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, o il les avait
+dposes dans le petit htel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces
+ne fussent pas celles qui avaient t voles; et puis, en supposant que
+ce fussent elles, qui me rpondait qu'elles n'avaient pas chang de
+domicile et de propritaire? On m'avait dsign la personne qui les
+avaient reues; je rsolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui
+inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que
+je rsolus de m'offrir ses regards. La veste d'indienne et le bonnet
+de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et aprs
+m'tre bien pntr de l'esprit de mon rle, je me rends au petit htel
+de Caraman, o je monte au premier. La porte est ferme; je frappe, on
+m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui
+m'amne. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'inform qu'il avait
+besoin d'un cuisinier, je prenais la libert de venir lui offrir mes
+services. Mon Dieu! mon ami, me rpondit-il, vous tes probablement
+dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme
+il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il
+vous faut aller.
+
+Tous les Ganimdes n'ont pas t ravis dans l'Olympe: le beau garon qui
+me parlait affectait des manires, des gestes, un langage qui, joints
+sa mise, me montrrent tout d'un coup qui j'avais affaire. Je pris
+aussitt le ton d'un initi aux mystres des _ultra-philanthropes_, et
+aprs quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai
+combien j'tais fch qu'il n'et pas besoin de moi: Ah! monsieur, lui
+dis-je, je prfrerais rester avec vous, lors mme que vous ne me
+donneriez que la moiti de ce que je puis gagner ailleurs; si vous
+saviez combien je suis malheureux; voil six mois que je suis sans
+place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a
+bientt trente-six heures que je n'ai rien pris?
+
+--Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous tes
+encore jeun! allons, allons, vous dnerez ici.
+
+J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de
+faire toutes les apparences d'une vrit: un pain de deux livres, une
+moiti de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit,
+ne sjournrent pas long-temps sur la table; une fois rassasi, je me
+mis l'entretenir de ma fcheuse position. Voyez, monsieur, lui
+dis-je, s'il est possible d'tre plus plaindre; je sais quatre
+mtiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur,
+chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus
+avanc. Mon premier tat tait tapissier-miroitier.
+
+--Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!
+
+Et sans lui laisser le temps de rflchir l'imprudence de cette espce
+d'exclamation: Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui
+de mes quatre mtiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si
+mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.
+
+--Tenez, mon ami, me dit le charmant jeune homme, en me prsentant un
+petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne
+sauriez croire combien vous m'intressez, je veux vous donner de
+l'ouvrage pour quelques jours.
+
+--Ah! monsieur, vous tes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel
+genre, s'il vous plat, vous conviendrait-il de m'occuper?
+
+--Dans l'tat de miroitier.
+
+--Si vous avez des glaces arranger, trumeau, Psych, bonheur du jour,
+joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu' me les confier, je vous
+ferai, comme on dit, voir un plat de mon mtier.
+
+--J'ai des glaces de toute beaut; elles taient ma campagne, d'o je
+les ai fait revenir, de peur qu'il ne prt messieurs les Cosaques la
+fantaisie de les briser.
+
+--Vous avez trs bien fait; mais pourrait-on les voir?
+
+--Oui, mon ami.
+
+Il me fait passer dans un cabinet, et la premire vue, je reconnais
+les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beaut, sur leur
+dimension, et aprs les avoir examines avec la minutieuse attention
+d'un homme qui s'y entend, je fais l'loge de l'ouvrier qui les a
+dmontes sans en avoir endommag le tain.
+
+L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu
+que personne y toucht, pas mme pour les charger sur la voiture.
+
+--Ah! monsieur, je suis fch de vous donner un dmenti, mais ce que
+vous me dites est impossible, il faudrait tre du mtier pour
+entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en
+viendrait-il pas bout seul. Malgr l'observation, il persista
+soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'et servi rien
+de le contrarier, je n'insistai pas.
+
+Un dmenti tait une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne
+me parla pas avec moins d'amnit, et aprs m'avoir peu prs donn ses
+instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me
+mettre au travail le plutt possible. N'oubliez-pas, d'apporter votre
+diamant, je veux que vous me dbarrassiez de ces ceintres qui ne sont
+plus de mode.
+
+Il n'avait plus rien me dire, et je n'avais plus rien apprendre: je
+le quittai et allai rejoindre deux de mes agents, qui je donnai le
+signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas
+o il sortirait. Un mandat tait ncessaire pour oprer l'arrestation,
+je me le procurai, et bientt aprs, ayant chang de costume, je revins,
+assist du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de
+glaces, qui ne m'attendait pas sitt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne
+fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus
+attentivement, il me dit: Je crois vous reconnatre: n'tes-vous pas
+cuisinier?
+
+--Oui, monsieur, lui rpondis-je; je suis cuisinier, tailleur,
+chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir. Mon
+sang-froid le dconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de
+prononcer un seul mot.
+
+Ce monsieur se nommait Alexandre _Paruitte_, outre les glaces et deux
+Chimres en bronze dor qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva
+chez lui quantit d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui
+m'avaient accompagn dans cette expdition se chargrent de conduire
+Paruitte au dpt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le
+laisser chapper. Ce ne fut que dix jours aprs que je parvins le
+rejoindre la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud;
+je l'arrtai au moment o il montait dans le carrosse d'un Turc qui
+vraisemblablement avait vendu ses odalisques.
+
+Je suis encore m'expliquer comment, malgr des obstacles que les plus
+experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu
+effectuer le vol qui lui a procur deux fois l'occasion de me voir.
+Cependant il parat constant qu'il n'avait point de complices, puisque,
+dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a t condamn
+aux fers, aucun indice, mme des plus lgers, n'a pu faire supposer la
+participation de qui que ce soit.
+
+A peu-prs l'poque o Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon,
+des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numro 17,
+dans l'htel de Valois, o ils dvalisrent M. le marchal-de-camp
+Bouchu. On valuait une trentaine de mille francs les effets dont ils
+s'taient empars. Tout leur avait t bon, depuis le modeste mouchoir
+de coton jusqu'aux torsades toiles du gnral; ces messieurs, habitus
+ ne rien laisser traner, avaient mme emport le linge destin la
+blanchisseuse. Ce systme, qui consiste ne pas vouloir faire grce
+d'une loque la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour
+les voleurs, car son application ncessite des recherches et entrane
+des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion,
+ils avaient opr en toute sret; la prsence du gnral dans son
+appartement leur avait t une garantie qu'ils ne serait pas troubls
+dans leur entreprise, et ils avaient vid les armoires et les malles
+avec la mme scurit qu'un greffier qui procde un inventaire aprs
+dcs. Comment, va-t-on me dire, le gnral tait prsent? Hlas! oui;
+mais quand on prend sa part d'un excellent dner, qu'on ne se doute
+gure de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans
+prvision surtout, on passe gament du Beaune au Chambertin, du
+Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romane; puis, aprs
+avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'chelle
+des renommes, on se rabat en Champagne sur le ptillant _A_, et trop
+heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux
+plerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son
+logis! Le gnral, la suite d'un banquet de ce genre, s'tait maintenu
+dans la plnitude de sa raison, je me plais du moins le croire, mais
+il tait rentr chez lui accabl de sommeil, et comme, dans cette
+situation, on est plus press de gagner son lit que de fermer une
+fentre, il avait laiss la sienne ouverte pour la commodit des allants
+et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormt, il n'avait pas
+fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agrables songes, mais ce
+qui demeura constant pour moi, la lecture de la plainte qu'il avait
+dpose, c'est qu'il s'tait rveill comme un petit saint Jean.
+
+Quels individus l'avaient dpouill de la sorte? Il n'tait pas ais de
+les dcouvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux,
+avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du _toupet_,
+puisque aprs avoir rempli certaines fonctions dans la chemine de la
+chambre o reposait le gnral, abominables profanateurs, ils avaient
+pouss l'irrvrence jusqu' se servir de ses brevets, de manire
+prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.
+
+J'tais bien curieux de connatre les insolents qui devait tre imput
+un vol accompagn de circonstances si aggravantes. A dfaut d'indices
+d'aprs lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai
+aller cette inspiration qui m'a si rarement tromp. Il me vint tout
+coup l'ide que les voleurs qui s'taient introduits chez le gnral
+pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nomm Perrin,
+ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signal comme un des
+recleurs les plus intrpides. Je commenai par faire surveiller les
+approches du domicile de Perrin, qui tait tabli rue de la Sonnerie,
+numro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu
+aucun rsultat, je restai persuad que, pour atteindre le but que je
+m'tais propos, il tait ncessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais
+pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'tais, mais je fis la
+leon l'un de mes agents qui ne devait pas lui tre suspect. Celui-ci
+va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient parler des
+affaires: Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.
+
+--Comment les voulez-vous donc, rpartit l'agent? je crois que ceux qui
+ont t chez ce gnral, dans l'htel de Valois, n'ont pas se
+plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait
+cach pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.
+
+Perrin, tait pourvu d'une telle dose de cupidit et d'avarice, que s'il
+tait possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui rvlait une richesse
+sur laquelle il ne comptait pas, devait ncessairement faire sur lui une
+impression de joie qu'il ne serait pas le matre de dissimuler; si
+l'habit lui avait pass par les mains, et que dj il en et dispos,
+c'tait une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prvu
+l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillrent pas tout coup, le
+sourire ne vint pas se placer sur ses lvres, mais en un instant son
+visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforait-il de dguiser
+son trouble, le sentiment de la perte se prononait chez lui avec tant
+de violence qu'il se mit frapper du pied et s'arracher les cheveux:
+Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-il, ces choses-l ne sont faites que
+pour moi, faut-il que je sois malheureux!
+
+--Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez achet....?
+
+--Eh! oui, je l'ai achet, a se demande-t-il? mais je l'ai revendu.
+
+--Vous savez qui?
+
+--Srement je sais qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il
+brle les broderies.
+
+--Allons, ne vous dsesprez pas, il y a peut-tre du remde, si le
+fondeur est un honnte homme....
+
+Perrin, faisant un saut: Vingt-cinq mille francs de flambs! vingt-cinq
+mille francs! a ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais
+pourquoi aussi me suis-je tant press? Si je m'en croyais, je me
+ficherais des coups.
+
+--Eh bien, moi, si j'tais votre place, je tcherais tout simplement
+de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset....
+Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui
+dirai qu'ayant trouv le placement des broderies pour des costumes de
+thtre, vous dsirez les racheter. Je lui offrirai un bnfice, et
+probablement il ne fera aucune difficult de me les remettre.
+
+Perrin, jugeant l'expdient admirable, accepta la proposition avec
+enthousiasme, et l'agent, press de lui rendre service, accourut pour me
+donner avis de ce qui s'tait pass. Aussitt, muni des mandats de
+perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies taient
+intactes, je les remis l'agent pour les reporter Perrin, et au
+moment o ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le
+premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le
+commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic
+illicite auquel il se livrait: une foule d'objets vols fut reconnue
+dans ses magasins. Ce recleur, conduit au dpt, fut immdiatement
+interrog, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont
+il n'y eut pas moyen de tirer parti.
+
+Aprs sa translation la Force, j'allai le voir pour le solliciter de
+faire des rvlations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et
+des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui
+il achetait habituellement. Nanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida
+former des soupons plausibles, et rattacher mes soupons des
+ralits. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects,
+et sur sa dsignation, tous ceux qui taient coupables furent mis en
+jugement. Vingt-deux furent condamns aux fers; parmi les contumaces
+tait un des auteurs du vol commis au prjudice du gnral Bouchu.
+Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilit des
+renseignements qu'il avait fournis, on ne pronona contre lui que le
+_minimum_ de la peine.
+
+Peu de temps aprs, deux autres recleurs, les frres _Perrot_, dans
+l'espoir de disposer les juges l'indulgence, imitrent la conduite de
+Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en dterminant
+plusieurs dtenus signaler leurs complices. Ce fut d'aprs leurs
+rvlations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux,
+les nomms _Valentin_ et _Rigaudi_ dit _Grindesi_.
+
+Jamais peut-tre Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces
+individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier
+d'industrie, que dans l'anne de la premire restauration. L'un des plus
+adroits et des plus entreprenants tait le nomm _Winter_ de
+Sarre-Louis.
+
+Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'tait un de ces beaux bruns,
+dont certaines femmes aiment les sourcils arqus, les longs cils, le nez
+prominent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille
+lance et l'aspect dgag qui ne messied pas du tout un officier de
+cavalerie lgre; aussi donnait-il la prfrence au costume militaire,
+qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne.
+Aujourd'hui il tait en hussard, demain en lancier, d'autres fois il
+paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il tait chef
+d'escadron, commandant d'tat-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne
+sortait pas des grades suprieurs, et pour s'attirer encore plus de
+considration, il ne manquait pas de se donner une parent
+recommandable: il fut tour tour le fils du vaillant Lasalle, celui du
+brave Winter, colonel des grenadiers cheval de la garde impriale; le
+neveu du gnral compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp;
+enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntt, ni de famille illustre
+ laquelle il ne se vantt d'appartenir. N de parents aiss, Winter
+avait reu une ducation assez brillante pour tre la hauteur de
+toutes ces mtamorphoses, l'lgance de ses formes et une tournure des
+plus distingues compltaient l'illusion.
+
+Peu d'hommes avaient mieux dbut que Winter: jet de bonne heure dans
+la carrire des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu
+officier, il ne tarda pas perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le
+punir de son inconduite, l'envoyrent l'le de Rh, dans un des
+bataillons coloniaux. L il se comporta quelque temps de manire faire
+croire qu'il s'tait corrig. Mais on ne lui eut pas plutt accord un
+grade, que s'tant permis de nouvelles incartades, il se vit oblig de
+dserter pour se soustraire au chtiment. Il vint alors Paris o ses
+exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientt le
+triste honneur d'tre signal la police comme l'un des plus habiles
+dans ce double mtier.
+
+Winter, qui tait ce qu'on appelle lanc, fit une foule de dupes dans
+les classes les plus leves de la socit; il frquentait des princes,
+des ducs, des fils d'anciens snateurs; et c'tait sur eux ou sur les
+dames de leurs socits clandestines qu'il faisait l'exprience de ses
+funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent,
+ne l'taient jamais assez pour ne pas cder l'envie de se faire
+dpouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police tait la
+recherche de ce sduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse
+d'habits et de logements, lui chappait toujours au moment o elle se
+flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonn de me mettre en chasse
+afin de tenter sa capture.
+
+Winter tait un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une
+femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en
+trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait dispose
+me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus
+avoir rencontr cette auxiliaire bnvole; mais comme par fois ces
+sortes d'Arianes, tout abandonnes qu'elles sont, rpugnent immoler un
+perfide, je rsolus de n'aborder celle-ci qu'avec prcaution. Avant de
+rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien
+de manifester des intentions hostiles l'gard de Winter, et pour ne
+pas effaroucher ce reste d'intrt, qui, en dpit des procds indignes,
+subsiste toujours dans un coeur sensible, ce fut en qualit d'aumnier
+du rgiment qu'il tait cens commander, que je m'introduisis prs de la
+ci-devant matresse du prtendu colonel. Mon costume, mon langage, la
+manire dont je m'tais grim, tant en parfaite harmonie avec le rle
+que je devais jouer, j'obtins d'emble la confiance de la belle
+dlaisse, qui me donna son insu tous les renseignements dont j'avais
+besoin. Elle me fit connatre sa rivale prfre, qui dj fort
+maltraite par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne
+pouvait s'empcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.
+
+Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour tre bien vu
+d'elle, je m'annonai comme un ami de la famille de son amant; les
+parents de ce jeune tourdi m'avaient charg d'acquitter ses dettes, et
+si elle consentait me mnager une entrevue avec lui, elle pouvait
+compter qu'elle serait satisfaite la premire. Madame *** n'tait pas
+fche de trouver cette occasion de rparer les brches faites son
+petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que
+le soir mme, elle devait dner avec son amant sur le boulevard du
+Temple, _la Galiote_. Ds quatre heures, j'allai, dguis en
+commissionnaire, me poster prs de la porte du restaurant; et il y avait
+environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin
+un colonel de hussards, c'tait Winter, suivi de deux domestiques; je
+m'approche, et m'offre garder les chevaux; on accepte, Winter met pied
+ terre, il ne peut m'chapper, mais ses yeux ayant rencontr les miens,
+d'un saut il s'lance sur son coursier, pique des deux et disparat.
+
+J'avais cru le tenir, mon dsappointement fut grand. Toutefois je ne
+dsesprais pas de l'apprhender. A quelque temps de l, je fus inform
+qu'il devait se rendre au caf Hardi, sur le boulevard des Italiens: je
+l'y devanai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout
+avait t si bien dispos, qu'il n'eut plus qu' monter dans un fiacre,
+dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il
+voulut soutenir qu'il n'tait pas Winter, mais malgr les insignes du
+grade qu'il s'tait confr, et la longue brochette de dcorations
+fixes sur sa poitrine, il fut bien et dment constat qu'il tait
+l'individu dsign dans le mandat dont j'tais porteur.
+
+Winter fut condamn huit ans de rclusion; il serait aujourd'hui
+libr, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa dtention
+Bictre, lui ayant valu un supplment de huit ans de galres,
+l'expiration de la premire peine, il fut envoy au bagne, o il est
+encore. Il partit en dtermin. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit;
+il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue
+parmi les forats, qui le regardent comme leur Anacron. Voici l'une de
+celles qu'on lui attribue.
+
+
+AIR: de l'_Heureux pilote_.
+
+ Travaillant d'ordinaire,
+ La _sorgue_ dans _Pantin_,[84]
+ Dans mainte et mainte affaire
+ Faisant trs bon _choppin_.[85]
+ Ma gente _cambriote_,[86]
+ _rendouble_ de _camelotte_,[87]
+ De la _dalle_ au _flaquet_;[88]
+ Je vivais sans disgrce,
+ Sans _regot_ ni morace,[89]
+ Sans _taff_ et sans regret.[90]
+
+ J'ai fait par _comblance_[91]
+ _Gironde larguecap_,[92]
+ _Soiffant picton sans lance_,[93]
+ _Pivois non maquill_,[94]
+ _Tirants, passe la rousse_,[95]
+ _Attaches de gratousse_,[96]
+ _Combriot galuch_.[97]
+ Cheminant en bon drille,
+ Un jour la Courtille,
+ J'm'en tais _engant_.[98]
+
+ En faisant nos gambades,
+ un grand _messire franc_[99]
+ Voulant faire parade,
+ Serre un _bogue d'orient_.[100]
+ Aprs la _gambriade_,[101]
+ _Le filant sus l'estrade_,[102]
+ _D'esbrouf je l'estourbis_,[103]
+ _J'enflaque sa limace_,[104]
+ Son _bogue_, ses _frusques_, ses _passes_,[105]
+ J'm'en fus au _fouraillis_.[106]
+
+ Par contretemps, ma _largue_,
+ Voulant se piquer d'honneur,
+ Craignant que je la nargue,
+ Moi qui n'suis pas _taffeur_,[107]
+ Pour gonfler ses _valades_,
+ _Encasque dans un rade_,[108]
+ _Sert des sigues_ foison;[109]
+ On la _crible la grive_,[110]
+ Je _m'la donne_ et m'esquive,[111]
+ Elle est _pomme maron_.[112]
+
+ Le _quart d'oeil_ lui _jabotte_[113]
+ _Mange sur tes nonneurs_,[114]
+ Lui tire une carotte,
+ Lui _montant la couleur_.[115]
+ L'on vient, on me _ligotte_,[116]
+ Adieu ma _cambriote_,
+ Mon _beau pieu_, mes _dardants_.[117]
+ Je monte la _cigogne_,[118]
+ On me _gerbe la grotte_[119]
+ Au _tap_ et pour douze ans.[120]
+
+ Ma largue n'sera plus gironde,
+ Je serai _vioc_ aussi;[121]
+ Faudra, pour plaire au monde,
+ Clinquant, _frusque_, _maquis_.[122]
+ Tout passe dans la _tigne_,[123]
+ Et quoiqu'on en _jaspine_,[124]
+ C'est in f.... _flanchet_.[125]
+ Douz, _longes de tirade_,[126]
+ Pour une _rigolade_,[127]
+ Pour un moment d'attrait.
+
+Winter, lorsque je l'arrtai, avait beaucoup des confrres dans Paris:
+les Tuileries taient notamment l'endroit o l'on rencontrait le plus de
+ces brillants voleurs, qui se recommandaient la publique vnration,
+en se parant effrontment des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux
+de l'observateur qui sait s'isoler des prventions de parti, le Chteau
+tait alors moins une rsidence royale qu'une fort infeste de
+brigands. L affluaient une foule de galriens, d'escrocs, de filous de
+toute espce, qui se prsentaient comme les anciens compagnons d'armes
+de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les
+jours de revue et de grande rception, on voyait accourir au rendez-vous
+tous ces prtendus hros de la fidlit. En ma qualit d'agent suprieur
+de la police secrte de sret, je pensai qu'il tait de mon devoir de
+surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur
+passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientt je fus
+assez heureux pour en rintgrer quelques-uns dans les bagnes.
+
+Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'tais l'affut sur la
+place du Carousel, nous apermes, sortant du _pavillon de Flore_, un
+personnage dont le costume, non moins riche qu'lgant, attirait tous
+les regards: ce personnage tait tout au moins un grand seigneur;
+n'et-il pas t chamarr de cordons, on l'aurait reconnu la
+dlicatesse de ses broderies, la fracheur de sa plume, au noeud
+tincelant de son pe.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce
+qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prtendit, en me
+faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance
+frappante entre lui et le nomm Chambreuil, avec qui il s'tait trouv
+au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me
+placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgr l'habit la
+franaise, le jabot points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes,
+je reconnus sans peine l'ex-forat: c'tait bien Chambreuil, un fameux
+faussaire, qui ses vasions avaient fait un grand renom parmi les
+galriens. Sa premire condamnation datait de nos belles campagnes
+d'Italie. A cette poque, il avait suivi nos phalanges pour tre plus
+porte d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un
+vritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigu les
+preuves de son habilet, il avait fini par s'attirer une condamnation
+trois ans de fers. Trois ans sont bientt couls, Chambreuil ne put
+cependant se rsoudre subir sa prison, il s'vada, et accourut
+Paris, o, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de
+billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-mme. On lui fit encore un
+crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et
+fut envoy Brest, o, en vertu d'une sentence, il devait faire un
+sjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau rompre son banc;
+mais comme le faux tait sa ressource ordinaire, il se fit reprendre
+une troisime fois, et fit partie d'une chane que l'on expdia pour
+Toulon. A peine arriv, il tenta encore de brler la politesse ses
+gardiens; arrt et ramen au bagne, il fut plac dans la trop fameuse
+salle n 3, o il fit son temps, augment de trois annes.
+
+Pendant cette dtention, il chercha se distraire, partageant ses
+loisirs entre la dnonciation et l'escroquerie qui n'taient pas moins
+de son got l'une que l'autre: son moyen de prdilection tait des
+lettres imaginaires, qui, sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de
+rclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y tre conduit,
+lorsque S. A. R. le duc d'Angoulme, passant dans cette ville, il fit
+tenir ce prince un placet dans lequel il se reprsentait comme un
+ancien venden, un serviteur dvou, qui son royalisme avait attir
+des perscutions. Chambreuil fut immdiatement largi, et bientt aprs,
+il recommena user de sa libert comme il avait fait toujours.
+
+Quand nous le dcouvrmes, l'talage qu'il faisait, il nous fut ais
+de juger qu'il tait dans une bonne veine de fortune; nous le suivmes
+un instant afin de nous assurer que c'tait bien lui, et ds qu'il n'y
+eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui dclarai qu'il tait
+mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage
+une effrayante srie de qualits et de titres dont il se disait revtu.
+Il n'tait rien moins que directeur de la police du Chteau, et chef des
+haras de France; et moi j'tais un misrable dont il ferait chtier
+l'insolence. Malgr la menace, je ne persistai pas moins vouloir qu'il
+montt dans un fiacre; et comme il faisait difficult d'obir, nous
+prmes sur nous de l'y contraindre par la violence.
+
+En prsence de M. Henry, M. le directeur de la police du Chteau ne se
+dconcerta pas; loin de l, il prit un ton de supriorit arrogante, qui
+fit trembler les chefs de la prfecture; tous redoutaient que je n'eusse
+commis une mprise. On n'a pas d'ide d'une audace pareille, s'criait
+Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une rparation. Je
+vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user
+envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas os se
+permettre. Je vis le moment o on allait lui faire des excuses et me
+rprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forat,
+mais on craignait d'avoir offens en lui un homme puissant, combl des
+faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'nergie qu'il n'tait
+qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une
+perquisition domicile. Je devais assister le commissaire de police
+dans cette opration, laquelle il fallait que Chambreuil ft prsent;
+chemin faisant, ce dernier me dit l'oreille, mon cher Vidocq, il y a
+dans mon secrtaire des pices qu'il m'importe de faire disparatre,
+promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas t'en repentir.
+
+--Je te le promets.
+
+--Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le
+secret. Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet
+les papiers de l'endroit o ils taient, mais pour les joindre aux
+pices qui lgitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait
+dispos avec plus de soin l'chaffaudage de sa supercherie: on trouva
+chez lui une grande quantit d'imprims, les uns avec cette suscription:
+_Haras de France_; les autres avec celle-ci: _Police du Roi_; des
+feuilles la _Tellire_ portant les intituls du ministre de la
+guerre, des tats de services, des brevets, des diplmes, et un registre
+de correspondance toujours ouvert, comme par mgarde, afin de mieux
+tromper l'espion, taient autant de pices probantes des hautes
+fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il tait cens en relation avec
+les plus minents personnages: les princes, les princesses lui
+crivaient; leurs lettres et les siennes taient transcrites en regard
+les unes des autres, et, ce qui paratra bien trange, c'est qu'il
+s'entretenait aussi avec le prfet de police, dont la rponse se
+trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.
+
+Les lumires que la perquisition avait fournies corroborrent si
+compltement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hsita plus
+ l'envoyer la Force en attendant sa mise en jugement.
+
+Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener confesser qu'il
+tait le forat que je m'opinitrais reconnatre. Il produisit, au
+contraire, des certificats authentiques par lesquels il tait constat
+qu'il n'avait pas quitt la Vende depuis l'an II. Entre lui et moi les
+juges furent un instant embarrasss de prononcer; mais je runis tant et
+de si fortes preuves l'appui de mes dires, que l'identit ayant t
+reconnu, il fut condamn aux travaux forcs perptuit, et enferm au
+bagne de Lorient, o il ne tarda pas reprendre ses anciennes habitudes
+de dnonciateur. C'est ainsi qu' l'poque de l'assassinat du duc de
+Berry, de concert avec un nomm Grard _Carette_, il crivit la police
+qu'ils avaient des rvlations faire au sujet de ce crime affreux. On
+connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes,
+assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandrent
+que Carette ft amen Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit
+rien de plus que ce que l'on savait.
+
+L'anne 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement
+sous le rapport des captures importantes que j'oprai coup sur coup. Il
+en est quelques-unes qui donnrent lieu des incidents assez bizarres.
+Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes
+aux autres, je vais raconter.
+
+Depuis prs de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque
+tait signal comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans
+Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il
+tait impossible de ne pas reconnatre le nomm _Sablin_, voleur
+excessivement adroit et entreprenant, qui, libr de plusieurs
+condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice
+du mtier, avec tous les avantages de l'exprience des prisons. Divers
+mandats furent dcerns contre Sablin; les plus fins limiers de la
+police furent lancs ses trousses; on eut beau faire, il se drobait
+toutes les poursuites; et si l'on tait averti qu'il s'tait montr
+quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'tait dj plus temps de
+dcouvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs la prfecture
+s'tant la fin lass de courir aprs cet invisible, ce fut moi que
+revint la tche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait.
+Pendant plus de quinze mois, je ne ngligeai rien pour parvenir le
+rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de
+quelques heures, et sitt un vol commis, il s'clipsait sans qu'il ft
+possible de savoir o il tait pass. Sablin n'tait en quelque sorte
+connu que de moi, aussi, de tous les agents, tais-je celui qu'il
+redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour
+m'viter, qu'il ne me fut pas donn une seule fois d'apercevoir mme son
+ombre.
+
+Cependant, comme le manque de persvrance n'est pas mon dfaut, je
+finis par tre inform que Sablin venait de fixer sa rsidence
+Saint-Cloud, o il avait lou un appartement. A cette nouvelle, je
+partis de Paris, de manire n'arriver qu' la tombe de la nuit; on
+tait alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai
+dans Saint-Cloud, tous mes vtements taient tremps: je ne pris pas
+mme le temps de les faire scher, et dans l'impatience de vrifier si
+je ne m'tais pas embarqu sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel
+habitant, quelques renseignements desquels il rsultait qu'une femme,
+dont le mari marchand forain, avait prs de cinq pieds dix pouces, tait
+rcemment emmnage dans la maison de la mairie.
+
+Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, mme parmi
+les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'et indiqu le vritable
+domicile de Sablin. Toutefois, comme il tait trop tard pour m'y
+prsenter, je remis ma visite au lendemain, et pour tre bien certain
+que notre homme ne m'chapperait pas, malgr la pluie je me dcidai
+passer la nuit devant sa porte. J'tais en vedette avec un de mes
+agents; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la
+maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est
+temps d'agir. Mais, prs de mettre le pied sur la premire marche de
+l'escalier, je m'arrte, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les
+traits altrs et la dmarche pnible rvlent un tat de souffrance:
+mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant
+avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer
+par ces mots prononcs avec effroi: _Voil Vidocq!_ Le lit est dans la
+seconde pice, j'y cours; un homme est encore couch, il lve la tte,
+c'est Sablin; je me prcipite sur lui, et avant qu'il ait pu se
+reconnatre, je lui passe les menottes.
+
+Pendant cette opration, madame, tombe sur une chaise, poussait des
+gmissements, elle se tordait et paraissait en proie une douleur
+horrible. Et qu'a donc votre femme, dis-je Sablin?
+
+--Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les _mals_? Toute la nuit, a t
+le mme train; quand vous l'avez rencontre, elle sortait pour aller
+chez madame _Tire-monde_.
+
+En ce moment, les gmissements redoublent: Mon Dieu! mon Dieu! je n'en
+puis plus, je me meurs, messieurs, ayez piti de moi; que je souffre
+donc! Aie, aie, mon secours. Bientt ce ne sont plus que des sons
+entrecoups. Pour ne pas tre touch d'une telle situation, il aurait
+fallu avoir un coeur de bronze. Mais que faire? Il est vident qu'ici
+une sage-femme serait trs ncessaire.... Cependant, par qui l'envoyer
+chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la
+force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me rsoudre
+laisser mourir une femme; entre l'humanit et le devoir, je suis
+rellement l'homme le plus embarrass du monde. Tout coup un souvenir
+historique, trs bien mis en scne par madame de Genlis, vient m'ouvrir
+l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprs de Lavallire
+l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus dlicat que
+lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets
+habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est dlivre:
+c'est un fils, un fils superbe qui elle a donn le jour. J'emmaillote
+le poupon, aprs lui avoir fait la toilette de la premire entre ou de
+la premire sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont
+synonymes; et quand la crmonie est termine, en contemplant mon
+ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mre et l'enfant se portent
+bien.
+
+Maintenant il s'agit de remplir une formalit, l'inscription du nouveau
+n sur les registres de l'tat civil; nous tions tout ports, je
+m'offre servir de tmoin, et lorsque j'ai sign, madame Sablin me dit:
+Ah! monsieur Jules, pendant que vous y tes vous devriez bien nous
+rendre un service.
+
+--Lequel?
+
+--Je n'ose vous le demander.
+
+--Parlez, si c'est possible....?
+
+--Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bont de l'tre?
+
+--Autant moi qu'un autre. O est la marraine?
+
+Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et ds que
+celle-ci fut prte, nous allmes l'glise, accompagns de Sablin,
+j'avais mis dans l'impossibilit de se sauver. Les honneurs de ce
+parrainage ne me cotrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il
+n'y eut pas de drages au baptme.
+
+Malgr le chagrin qu'il prouvait, Sablin tait tellement pntr de
+mes procds qu'il ne put s'empcher de m'en tmoigner sa
+reconnaissance.
+
+Aprs un bon djener que nous nous fmes apporter dans la chambre de
+l'accouche, j'emmenai son mari Paris, o il fut condamn cinq ans
+de prison. Devenu garon de guichet la Force, o il subissait sa
+peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien
+vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dpens des prisonniers et des
+personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se
+proposait de partager avec son pouse; mais, l'poque o il fut
+libr, ma commre, madame Sablin, qui aimait aussi s'approprier le
+bien d'autrui, tait en expiation Saint-Lazarre. Dans l'isolement o
+le jetait la dtention de sa mnagre, Sablin fit comme tant d'autres,
+il tourna mal, c'est--dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de
+ses conomies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit
+tout. Deux jours aprs, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il
+avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'_Alle des Voleurs_.
+
+Ce n'tait pas, comme on l'a vu, sans m'tre donn beaucoup de peine,
+que j'tais parvenu livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les
+explorations eussent ncessit autant de pas et de dmarches, je n'y
+aurais pas suffi; mais presque toujours le succs se faisait moins
+attendre, et quelquefois il tait si prompt que j'en tais moi-mme
+tonn. Peu de jours aprs mon aventure de Saint-Cloud, le sieur
+Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, n 145, se plaignit
+d'avoir t vol: suivant sa dclaration, les voleurs s'tant introduits
+chez lui, l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui
+avaient enlev douze mille francs, espces sonnantes, deux montres d'or
+et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant l'intrieur
+qu' l'extrieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime taient si
+extraordinaires, que l'on conut sur la vracit de M. Sebillotte des
+doutes que j'eus la mission d'claircir. Un entretien que j'eus avec lui
+me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits trs
+rels.
+
+M. Sebillotte tait propritaire, il y avait chez lui plus que de
+l'aisance, et il ne devait rien; par consquent, je ne voyais pas dans
+sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait
+ft simul, cependant ce vol tait de telle nature, que pour le
+commettre, il avait fallu connatre parfaitement les tres de la maison.
+Je demandai M. Sebillotte quelles personnes frquentaient le plus
+habituellement son cabaret; et quand il m'en et dsign quelques-unes,
+il me dit: C'est peu prs tout, sauf les passants, et puis ces
+trangers qui ont guri ma femme; ma foi, nous avons t bien heureux de
+les rencontrer! la pauvre diablesse tait souffrante depuis trois ans,
+ils lui ont donn un remde qui lui a fait bien du bien.
+
+--Les voyez-vous souvent ces trangers?
+
+--Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va
+mieux, on ne les voit que de loin en loin.
+
+--Savez-vous quels sont ces gens? Peut-tre auront-ils remarqu?...
+
+--Ah, monsieur, s'cria madame Sebillotte, qui prenait part la
+conversation, n'allez pas les souponner, ils sont honntes, j'en ai la
+preuve.
+
+--Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte a:
+vous verrez. Raconte donc monsieur....
+
+Alors madame Sebillotte commena son rcit en ces termes: Oui,
+monsieur, ils sont honntes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin
+figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'tait justement la
+semaine d'aprs le terme; j'tais occupe compter l'argent de nos
+loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue entrer;
+c'tait celle qui m'a donn le remde dont j'ai prouv un si grand
+soulagement; et il n'y a pas dire qu'elle m'ait pris un sou pour a,
+bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement
+que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir ct de moi, et pendant
+que je mettais les pices par cent francs, voil qu'elle en aperoit une
+o il y a ce gros pre, appuy sur deux jeunesses, avec une peau sur les
+paules, en manire de sauvage, qui tient un bton; ah! me dit-elle, en
+avez-vous beaucoup de cette faon-l?
+
+--Pourquoi, lui dis-je?
+
+--C'est que, voyez-vous, a vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez
+ ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre
+part.
+
+--Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais t
+plus surprise que de la voir, son mari tait avec elle, nous avons
+vrifi ensemble notre argent, et comme il s'est trouv parmi trois
+cents pices de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai
+cdes, et il m'a compt soixante francs de bnfice. Ainsi jugez,
+d'aprs cela, si ce sont d'honntes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'
+eux de les avoir troc pour troc.
+
+A l'oeuvre, on connat l'ouvrier: la dernire phrase de madame
+Sebillotte me disait assez de quelle espce d'honntes gens elle faisait
+l'loge: il ne m'en fallut pas davantage pour tre certain que le vol
+dont je devais rechercher les auteurs, avait t commis par des
+Bohmiens. Le fait de l'change tait dans leur manire, et puis madame
+Sebillotte, en me les dpeignant, ne fit que me confirmer de plus en
+plus dans l'opinion que je m'tais forme.
+
+Je quittai bien vite les deux poux, et ds ce moment tous les teints
+basans me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tte o je pourrais
+en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du
+Temple, j'aperois, attabls dans un espce de cabaret, appel _la
+Maison rustique_, deux individus dont le teint cuivr et l'trange
+tournure veillent dans mon esprit quelques rminiscences de mon sjour
+ Malines. J'entre, qui vois-je? _Christian_ avec un de ses affids, qui
+est galement de ma connaissance: je vais droit eux, et prsentant la
+main Christian, je le salue du nom de _Coroin_, il m'examine un
+instant, puis mes traits lui revenant la mmoire, _ah!_ s'crie-t-il,
+en me sautant au cou avec transport, _voil mon ancien ami_.
+
+Il y avait si long-temps que nous ne nous tions vus, que
+ncessairement, aprs les compliments d'usage, nous avions bien des
+questions nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait
+t la cause de mon dpart de Malines, lorsque je l'avais quitt sans le
+prvenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. C'est bien, me
+dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te
+retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien
+contents de te revoir. Ils sont tous Paris, _Caron_, _Langarin_,
+_Ruffler_, _Martin_, _Sisque_, _Mich_, _Litle_, enfin jusque la mre
+_Lavio_ qui est avec nous..., et _Betche_ donc.... la petite _Betche_.
+
+--Ah oui, ta femme?
+
+--C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici six heures, la runion
+sera complte. Nous nous sommes donn rendez-vous pour aller au
+spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espre: d'abord puisque te
+voil, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dn?
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus; nous allons entrer au _Capucin_.
+
+--Au Capucin, soit, c'est tout prs.
+
+--Oui, deux pas, au coin de la rue d'Angoulme.
+
+Le marchand de vin-traiteur, dont l'tablissement porte pour enseigne la
+grotesque image d'un disciple de Saint-Franois, jouissait alors de la
+faveur de ce public aux yeux duquel la quantit en tout a toujours plus
+de prix que la qualit; et puis pour ces clbrateurs du dimanche ou du
+lundi, pour ces bons vivants qui se mettent _en riole_ sur semaine,
+n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, o, sans faire trop mauvaise
+chre, et sans blesser personne, on puisse se prsenter dans toutes
+tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les
+degrs d'ivresse?
+
+Tels taient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter
+l'immense tabatire bannale, toujours ouverte sur le comptoir du
+bourgeois, pour l'agrment de quiconque, en passant, souhaitait se
+rgaler d'une petite prise. Il tait quatre heures quand nous nous
+installmes dans ce lieu de libert et de jouissance. Jusqu' six
+heures, l'intervalle tait long; j'tais impatient de revenir la
+_Maison rustique_, o devaient se rassembler les compagnons de
+Christian. Aprs le repas, nous allmes les rejoindre; ils taient au
+nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage;
+aussitt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fte
+l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. Point de comdie,
+point de comdie, s'crient les nomades d'une voix unanime.
+
+--Vous avez raison, dit Christian, point de comdie, nous irons au
+spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.
+
+--Buvons, rptent les Bohmiens.
+
+Le vin et le punch coulent grands flots. Je bois, je ris, je cause, et
+je fais mon mtier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc.,
+rien ne m'chappe; je rcapitule quelques indications qui m'ont t
+fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pices de
+cent sous, qui n'avait t pour moi que le principe d'une conjecture,
+devient la base d'une conviction entire. Christian, je n'en doute pas,
+Christian, ou ses affids, sont les auteurs du vol dnonc la police.
+Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'oeil fortuit, donn si
+propos l'intrieur de la _Maison rustique_! Mais ce n'est pas tout que
+d'avoir dcouvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient
+raisonnablement exalts par les sublimations alcoholiques, et quand
+toute la socit est dans un tat o il ne faut qu'une chandelle pour en
+voir deux, je sors et cours en toute hte au thtre de la Gat, o,
+aprs avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que
+je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une
+heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrter, hommes et femmes.
+
+L'avis donn, je fus promptement de retour. On ne s'tait pas aperu de
+mon absence; mais dix heures, la maison est cerne; l'officier de paix
+se prsente, et avec lui un formidable cortge de gendarmes et de
+mouchards; on attache chacun de nous sparment, et l'on nous entrane
+au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait prcd; il ordonne une
+fouille gnrale. Christian, qui prtend se nommer _Hirch_, s'efforce en
+vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa
+compagne, madame _Villemain_, c'est ainsi qu'elle prtend s'appeler, ne
+peut drober une investigation des plus rigoureuses les deux montres
+en or, mentionnes dans la plainte; les autres sont aussi obligs de
+mettre en vidence de l'argent et des bijoux, dont on les dbarrasse.
+
+J'tais bien curieux de savoir quelles rflexions cet vnement
+suggrerait mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que
+je ne leur inspirais pas la moindre dfiance, et je ne me trompais pas,
+car peine fmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses
+d'avoir t la cause involontaire de mon arrestation: Tu ne nous en
+veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu ce
+qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais
+pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et
+comme on n'a rien trouv sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien
+sr qu'on ne te retiendra pas. Christian me recommanda ensuite d'tre
+discret, au sujet de son nom vritable, et de ceux de ses compagnons:
+Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es
+pas moins intress que nous garder le silence cet gard.
+
+J'offris aux Bohmiens de leur consacrer les premiers moments de ma
+libert; et dans l'espoir que je ne tarderais pas tre largi, ils
+m'indiqurent leurs domiciles, afin qu' ma sortie, je pusse aller
+prvenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire,
+sous le prtexte de m'interroger, et nous nous transportmes aussitt au
+_March Lenoir_, o restaient la fameuse _Duchesse_ ainsi que trois
+autres des affids de Christian que nous arrtmes la suite d'une
+perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves ncessaires pour
+les faire dclarer coupables.
+
+Cette bande tait compose de douze individus, six hommes et six femmes;
+ils furent tous condamns, les uns aux fers, les autres la rclusion.
+Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses
+couverts, et la plus grande partie de son argent.
+
+Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spcifique des Bohmiens avait
+eu pour effet de rendre sa sant moins chancelante, la nouvelle des
+douze mille francs retrouvs la gurit radicalement; et, sans doute
+aussi, l'exprience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle;
+elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en
+cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pices de cinq francs: _Chat
+chaud craint l'eau froide_.
+
+Cette rencontre des Bohmiens est presque miraculeuse; mais dans le
+cours des dix-huit annes que j'ai t attach la police, il m'est
+arriv plus d'une fois d'tre fortuitement rapproch de personnes avec
+lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma
+jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis rsister
+l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille rclamations
+absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une
+bien singulire reconnaissance.
+
+Un matin, tandis que j'tais occup rdiger un rapport, on m'annonce
+qu'une dame fort bien mise dsire me parler: elle a, me dit-on, vous
+entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire
+entrer. Elle entre: Je vous demande pardon de vous avoir drang; vous
+tes monsieur Vidocq? c'est monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de
+parler?
+
+--Oui, madame; que puis-je pour votre service?
+
+--Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'apptit et le sommeil...
+Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'tre
+sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la
+sensibilit; je vous jure, c'est un bien triste prsent que le ciel leur
+a fait l!...... Il tait si intressant, si bien lev..... Si vous
+l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empcher de l'aimer......
+Pauvre Garon!......
+
+--Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-tre me faites-vous perdre
+un temps prcieux.
+
+--Il tait ma seule consolation....
+
+--Enfin, de quoi s'agit-il?
+
+--Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac,
+d'o elle tire un imprim qu'elle me remet en dtournant la vue). Lisez
+plutt.
+
+--Ce sont les Petites-Affiches que vous me donnez-l; sans doute vous
+vous mprenez.
+
+--Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez
+les yeux sur le numro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en
+dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'chappent de ses
+yeux, la parole expire sur ses lvres, elle est agite par des sanglots,
+elle parat prouver des suffocations.) Ah! j'touffe! j'touffe! je
+sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....
+
+Je tends un sige la dame, et tandis qu'elle s'abandonne sa douleur,
+je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numro 32740, c'est
+sous la rubrique des effets perdus; la page est trempe de larmes; je
+lis: _Petit pagneul, longues soies argentes oreilles tombantes; il est
+parfaitement coiff; une marque de feu au-dessus de chaque oeil;
+physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant
+l'oiseau de paradis. Il est trs caressant de son naturel, ne mange que
+du blanc de volaille, et rpond au nom de_ Garon, _prononc avec
+douceur. Sa matresse est dans la dsolation: cinquante francs de
+rcompense qui le ramnera rue de Turenne, numro 23._ Eh bien!
+madame, que voulez-vous que je fasse pour _Garon_? les chiens ne sont
+pas de ma comptence. Je veux bien que celui-l ait t fort aimable.
+
+--Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un
+accent qui allait au coeur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus
+que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garon! croiriez-vous que
+pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi
+recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'tait difiant..... Hlas!
+dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais
+sous mon bras; vous savez que ces petits tres ont toujours des
+besoins....; au moment d'entrer l'glise, je le pose terre, pour
+qu'il fasse ses ncessits; j'avance quelques pas afin de ne pas le
+gner, et quand je me retourne... plus de Garon... J'appelle, Garon!
+Garon...! Il avait disparu... Je manque la bndiction pour courir
+aprs; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas t possible de le
+retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui prs de vous, afin que
+vous ayez l'extrme bont d'envoyer sa recherche. Je paierai tout ce
+qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je
+rpondrais qu'il n'y a pas de sa faute.
+
+--Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde
+pas; votre rclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est
+permis d'couter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats,
+d'oiseaux, nous n'en finirions pas.
+
+--C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je
+m'adresserai son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour
+les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens la
+Congrgation, et que....
+
+--Que vous apparteniez au diable, si vous voulez.... Je ne puis pas
+achever; une difformit que je remarque tout coup dans la dvote
+matresse de Garon, provoque de ma part un clat de rire tel, qu'elle
+en est tout--fait dconcerte.
+
+N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.
+
+Au moment o ma subite gat s'appaise un peu. Pardonnez, madame, ce
+mouvement dont je n'ai pas t le matre; j'ignorais d'abord qui
+j'avais affaire, maintenant je sais quoi m'en tenir. Vous dplorez
+donc bien la perte de Garon?
+
+--Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.
+
+--Vous n'avez donc jamais prouv de perte laquelle vous ayez t
+plus sensible?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Cependant, vous etes un mari en ce monde; vous etes un fils; vous
+avez eu des amants....
+
+--Moi, monsieur? je vous trouve bien os....
+
+--Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu.
+Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles.... A ces mots, elle me
+considre plus attentivement; le rouge lui monte au visage: Eugne,
+s'crie-t-elle! et elle s'enfuit.
+
+Madame Duflos tait cette marchande de nouveauts, dont j'avais t
+quelque temps le commis, lorsque, pour me drober aux recherches de la
+police d'Arras, j'tais venu me cacher dans Paris. C'tait une drle de
+femme que madame Duflos; elle avait une tte superbe, l'oeil hautain,
+le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, releve par les
+coins, tait plus grande que nature, mais elle tait orne de
+trente-deux dents d'une clatante blancheur; des cheveux d'un beau noir
+et un nez aquilin cheval sur une petite moustache passablement
+fournie, donnaient sa physionomie un air qui et peut-tre t
+imposant, si sa poitrine place entre deux bosses, et son cou plong
+dans ces doubles paules, n'eussent fait natre l'ide d'un
+polichinelle. Elle tait environ quarante ans quand je la vis pour la
+premire fois: sa mise tait des plus recherches, et elle visait se
+donner un port de reine; mais du haut de la chaise o elle tait perche
+de telle faon que ses genoux s'levaient de beaucoup au-dessus du
+comptoir, elle ressemblait moins une Smiramis qu' l'idole grotesque
+de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espce de trne,
+j'eus beaucoup de peine tenir mon srieux; cependant je ne drogeai
+point la gravit de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi
+pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout
+autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, l'aide
+duquel elle se mit me regarder, et quand elle m'et tois de l tte
+aux pieds Que souhaite, monsieur, me dit-elle? J'allais rpondre,
+mais un commis qui s'tait charg de ma prsentation, lui ayant dit que
+j'tais le jeune homme dont il lui avait parl, elle me fixe de nouveau
+et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'tais
+assez novice, je garde le silence; elle ritre la question, et comme
+elle manifeste de l'impatience, je me vois forc de ne m'expliquer.
+Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveauts, mais
+avec du zle et de l persvrance, j'espre parvenir vous satisfaire,
+surtout si vous avez la bont de m'aider de vos conseils.
+
+--Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous
+accepte, vous remplacerez Thodore.
+
+--Ds qu'il vous conviendra, madame, je suis vos ordres.
+
+--En ce cas, je vous arrte, et dater d'aujourd'hui, je vous prends
+l'essai.
+
+Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualit de dernier commis,
+c'tait moi qu'tait dvolue la tche d'approprier le magasin et
+l'atelier, o une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les
+unes que les autres, taient occupes faonner des colifichets
+destins tenter la coquetterie provinciale. Jet au milieu de cet
+essaim de beauts, je me crus transport au srail, et convoitant tantt
+la brune, tantt la blonde, je me proposais de faire circuler le
+mouchoir, lorsque, dans la matine du quatrime jour, madame Duflos qui
+avait sans doute surpris quelque oeillade, m'invita passer dans son
+cabinet: M. Eugne, me dit-elle, je suis fort mcontente de vous; vous
+n'tes ici que depuis trs peu de temps, et dj vous vous permettez de
+former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que
+j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout,
+du tout.
+
+Confondu de ce reproche mrit, et ne pouvant imaginer comment elle
+avait devin mes intentions, je ne lui rpondis que par quelques paroles
+insignifiantes. Vous seriez bien embarrass de vous justifier,
+reprit-elle; je sais bien qu' votre ge vous ne pouvez gures vous
+passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait
+sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont
+sans fortune; un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir
+ses besoins, quelqu'un de raisonnable. Pendant cette morale, madame
+Duflos, nonchalamment tendue sur une chaise longue, roulait des yeux
+dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant
+dsopilement de ma rate, si sa bonne ne ft venue trs propos lui dire
+qu'on la demandait au magasin.
+
+Ainsi finit cet entretien, qui me dmontra la ncessit de me tenir
+dsormais sur mes gardes. Sans renoncer mes prtentions, je ne parus
+plus voir qu'avec indiffrence les ouvrires de ma patronne, et je fus
+assez habile pour mettre en dfaut sa pntration; sans cesse elle
+veillait sur moi, piait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle
+ne fut frappe que d'une seule chose, la rapidit de mes progrs. Je
+n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et dj je savais vendre un
+schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus
+ergot des commis. Madame tait enchante, elle eut mme la bont de me
+dire que si je continuais me montrer docile ses leons, elle ne
+dsesprait pas de faire de moi le coq de la nouveaut. Mais surtout,
+ajouta-t-elle, plus de familiarit avec les poulettes; vous m'entendez,
+M. Eugne, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation
+vous faire, c'est de ne pas vous ngliger sous le rapport de la
+toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dornavant,
+c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si
+je ne fais pas de vous un petit Amour. Je remerciai madame Duflos, et
+comme je craignais qu'avec son got extravagant, elle ne me transformt
+en Cupidon peu prs comme elle s'tait transforme en Vnus, je lui
+dis que je dsirais lui pargner le soin d'une mtamorphose qui me
+paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les
+recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre profit.
+
+A quelque temps de l (c'tait quatre jours avant la Saint-Louis),
+madame Duflos m'annona que voulant, suivant son usage, aller la foire
+de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jet les yeux
+sur moi pour l'accompagner. Nous partmes le lendemain, et quarante-huit
+heures aprs, nous tions tablis sur le Champ-de-Foire. Un domestique
+qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant moi, je logeais
+avec madame l'auberge; nous avions demand deux chambres, mais, vu
+l'affluence des trangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut
+se rsigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont
+elle se servit pour sparer la pice en deux, de manire que nous
+devions tre chacun notre particulier. Avant d'aller nous coucher,
+elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe
+chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au
+lit. Bientt elle laisse chapper quelques soupirs, c'est sans doute
+l'effet de la fatigue qu'elle a prouve pendant la journe; elle
+soupire encore, mais la chandelle est teinte, et je m'endors. Tout
+coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a
+prononc mon nom; j'coute... _Eugne_, c'est la voix de madame Duflos;
+je ne rponds pas; Eugne, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien
+ferm la porte?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout
+assurez-vous si le verrou est bien pouss; on ne saurait prendre trop de
+prcautions dans les auberges.
+
+Je procde la vrification, et reviens me coucher. A peine me suis-je
+replac sur le ct gauche, que madame commence se plaindre. Quel
+mauvais lit! on est rong punaises, impossible de fermer l'oeil! Et
+vous, Eugne, avez-vous de ces insectes insupportables? Je fais la
+sourde oreille, elle reprend: Eugne, rpondez donc, ayez-vous, comme
+moi, des punaises?
+
+--Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.
+
+--Vous tes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi,
+elles me dvorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela
+continue, je passerai une nuit blanche.
+
+Je garde le silence, mais force moi est de le rompre, lorsque madame
+Duflos, exaspre par la souffrance, et ne sachant plus, entre les
+picotements et les dmangeaisons, de quel bois faire flche, se mit
+crier tue-tte: Eugne! Eugne! mais levez-vous donc, je vous prie,
+et faites-moi le plaisir d'aller dire l'aubergiste qu'il vous donne de
+la lumire, pour faire la chasse ces maudites btes. Dpchez-vous,
+mon ami, je suis dans un enfer.
+
+Je descends, et remonte avec une chandelle allume, que je dpose sur le
+_somno_, auprs de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'tais ce
+qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est--dire le paniau volant
+ou la bannire au vent, je me retirai bien vite, autant pour mnager la
+pudeur de madame Duflos, que pour chapper aux sductions d'un nglig
+galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais,
+peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. Ah!
+qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la
+tuer; comme elle court, elle va s'chapper. Eugne! Eugne! venez ici,
+je vous en supplie. Il n'y avait pas reculer; nouveau Thse, je me
+risque, et, m'approchant du lit, O est-il, dis-je, o est-il le
+Minotaure, que je l'extermine?
+
+--Je vous en conjure, monsieur Eugne, ne plaisantez pas comme cela...
+Tenez, tenez, la voil qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A
+prsent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que
+vous lui rservez.
+
+J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux
+animal. Je cherchai partout o il aurait pu se glisser; je me donnai
+tout le mouvement imaginable pour le dcouvrir, ce fut peine inutile; le
+sommeil nous gagna pendant cet exercice, et mon rveil, si, par un
+retour sur le pass, je fus port rflchir que madame Duflos avait
+t plus heureuse que l'pouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser
+que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.
+
+Ds ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits ce que
+madame ne ft plus incommode par les punaises. Mon service de jour en
+devint considrablement plus doux. Les gards, les prvenances, les
+petits prsents, ne m'taient pas pargns; j'tais, ainsi que le
+conscrit de Charlet, nourri, chauss, habill et couch avec le
+gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse tait
+quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame
+Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse
+comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois
+qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excd de
+cette tyrannie, je lui dclarai un soir que j'tais dcid m'en
+affranchir. Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!
+puis s'armant d'un couteau, elle s'lance pour m'en percer le coeur.
+J'arrtai son bras, et sa rage s'tant appaise, je m'engageai rester,
+sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais,
+ds le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adapts au
+grillage du cabinet o j'tais relgu, depuis que madame avait jug
+propos de m'employer exclusivement la tenue de ses livres. Cette
+mesure tait d'autant plus vexatoire, que dsormais il n'y avait plus
+moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos
+tait par trop ingnieuse m'isoler du reste de la terre; chaque jour
+c'tait nouvelle prcaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint
+si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont
+j'tais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui taient bien aise de
+mettre martel en tte la bourgeoise, venaient chaque instant me
+parler, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre; cette pauvre
+madame Duflos en tait tourmente c'tait une piti... A toute heure du
+jour, il me fallait essuyer des reproches c'tait des scnes n'en plus
+finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis
+un pareil rgime. Afin d'viter un clat qui, dans ma position, aurait
+pu me compromettre (j'tais alors vad du bagne), je fis secrtement
+retenir ma place la diligence, et je filai. J'tais loin de supposer
+ cette poque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de
+la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe
+qui l'a voulu: _Deux montagnes ne se rencontrent pas_.......
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+ Le boucher bon enfant.--Trop parler nuit.--L'innocence du petit
+ vin.--Un assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La leve du
+ corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton
+ frre.--La blessure perfide.--C'est lui.--Le front de Can.--Le
+ rveil matinal.--Arrestation de deux poux.--Un coupable.--J'en
+ cherche un autre.--L'accus de libralisme.--Les goguettes, ou les
+ bardes du quai du Nord.--Une couleur.--Les chansons
+ sditieuses.--J'aide la cuisine.--Le vin de
+ propritaire.--L'homme irrprochable.--Translation la
+ prfecture.--Une confession.--Rsurrection d'un marchand de
+ volaille.--Une scne de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
+ confitentes reos_.--Deux amis s'embrassent.--Un souper sous les
+ verroux.--Dpart de Paris.
+
+
+Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols
+main arme avaient t commis sur les routes proximit de la capitale,
+sans qu'il et t possible de dcouvrir les auteurs de ces crimes: en
+vain la police s'tait-elle attache faire surveiller quelques
+individus mal fams, toutes ses dmarches avaient t infructueuses,
+lorsqu'un nouvel attentat, accompagn d'horribles circonstances, vint
+fournir des indices d'aprs lesquels il fut enfin permis d'esprer que
+l'on atteindrait les coupables. Un nomm Fontaine, boucher, tabli la
+Courtille, se rendait une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni
+de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents
+francs, il avait dpass la Cour-de-France et s'avanait pied dans la
+direction d'Essonne, quand, trs peu de distance d'une auberge o il
+s'tait arrt pour prendre quelques rafrachissements, il fit la
+rencontre de deux hommes assez proprement vtus. Le soleil tant sur son
+dclin, Fontaine n'tait pas fch de voyager en compagnie; il accoste
+les deux inconnus, et aussitt il entre en conversation avec eux.
+Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.
+
+--Bonsoir l'ami, lui rpond-t-on.
+
+Le colloque engag, Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence
+faire nuit?
+
+--Que voulez-vous? c'est la saison.
+
+--A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore faire un bon
+bout de chemin.
+
+--Et o allez-vous donc, sans tre trop curieux?
+
+--O je vais? Milly, acheter des moutons.
+
+--En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque
+c'est Corbeil que nous allons, a ne peut pas mieux tomber.
+
+--C'est vrai, reprit le boucher, a ne peut pas mieux tomber: aussi
+vais-je profiter de votre socit; quand on a de l'argent sur soi,
+voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas tre seul.
+
+--Ah! vous avez de l'argent!
+
+--Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.
+
+--Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton
+il n'y a pas de danger.
+
+--Vous croyez? au surplus j'ai l de quoi me dfendre, ajouta-t-il, en
+montrant son bton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les
+voleurs y regarderaient deux fois?
+
+--Ils ne s'y frotteraient pas.
+
+--Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.
+
+Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive la porte d'une
+maisonnette que le rameau de genivre signale comme un cabaret.
+Fontaine propose ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On
+entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon
+march, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur
+une seule jambe; il y a l plus d'un motif de prolonger la station;
+chacun veut payer son cot. Trois quarts d'heure s'coulent, et
+lorsqu'on se dcide lever le sige, Fontaine, qui avait un peu trop
+lev le coude, tait un peu plus qu'en pointe de gat. Dans une telle
+situation, quel homme garde de la dfiance!
+
+Fontaine s'applaudit d'avoir trouv de bons vivants; persuad qu'il ne
+saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne
+eux, et les voil tous trois engags dans un chemin de traverse. Il
+allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de prs;
+l'obscurit tait complte, on voyait peine quatre pas; mais le
+crime a l'oeil du lynx, il perce les tnbres les plus paisses;
+tandis que Fontaine ne s'attend rien, le bon vivant rest en arrire
+le vise la tte et lui assne de son gourdin un coup qui le fait
+chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au
+mme instant l'autre brigand, arm d'un poignard, se prcipite sur lui
+et le frappe jusqu' ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps
+dbattu, mais la fin il a succomb; les assassins s'emparent alors de
+sa sacoche, et aprs l'avoir fouill, ils s'loignent, le laissant
+baign dans son sang. Bientt vient passer un voyageur, il entend des
+gmissements; c'tait Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappel
+ la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les
+premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les
+plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil;
+le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les
+personnes prsentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit
+blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins
+avaient craint que leur victime n'chappt. Fontaine cependant peut
+encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner
+tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le
+transporte l'hpital, et deux jours aprs, une amlioration notable
+dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra le sauver.
+
+La leve du corps avait t faite avec la plus minutieuse exactitude; on
+n'avait rien nglig de ce qui pouvait conduire la dcouverte des
+assassins: des vestiges de pas avaient t calqus, des boutons, des
+fragments de papier teints de sang avaient t recueillis; sur l'un de
+ces fragments, qui paraissait avoir servi essuyer la lame d'un couteau
+trouv non loin de l, on remarquait quelques caractres tracs la
+main... mais ils taient sans suite et ne pouvaient par consquent
+fournir des indices dont il ft facile de tirer parti. Toutefois, le
+procureur du roi attachant une haute importance l'explication de ces
+signes, on explora de nouveau les approches du lieu o Fontaine avait
+t trouv gisant, et un second morceau de papier, ramass dans l'herbe,
+prsenta l'apparence d'une adresse tronque. En examinant avec
+attention, on parvint dchiffrer ces mots:
+
+ _A Monsieur Rao_
+ _marchand de vins, bar_
+ _Roche_
+ _Cli_
+
+Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprim; mais de
+quelle nature tait cet imprim? c'est ce qu'il fut impossible
+d'claircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas
+si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des
+lumires certaines, on prit note de tout ce qui pouvait contribuer
+l'instruction.
+
+Les magistrats qui rassemblrent ces premires donnes mritent des
+loges pour le zle et l'habilet qu'ils dployrent. Ds qu'ils eurent
+rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hte
+Paris, afin de s'y concerter avec l'autorit judiciaire et
+administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immdiatement avec eux,
+et muni du procs-verbal qu'ils avaient dress, je mis en campagne pour
+rechercher les assassins. La victime les avait signals; mais devais-je
+m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu
+d'hommes dans un grand danger conservent assez de prsence d'esprit pour
+bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le
+tmoignage de Fontaine, qu'il tait plus prcis. Il racontait que
+pendant la lutte, qui avait t longue, l'un des assaillants, tomb sur
+les genoux, avait jet un cri de douleur, et que l'instant d'aprs il
+avait dit son complice qu'il prouvait une vive souffrance. D'autres
+remarques qu'il prtendait avoir faites me paraissaient extraordinaires,
+d'aprs l'tat o il s'tait trouv. Il m'tait difficile de croire
+qu'il ft bien sr de ses rminiscences. Je me proposai nanmoins d'en
+faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon
+exploration un point de dpart plus positif. L'adresse tronque tait,
+suivant moi, une nigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis
+l'esprit la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas me
+convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des
+doutes, elle pouvait se rtablir ainsi: _A Monsieur......... marchand de
+vins, barrire Rochechouart, chausse de Clignancourt_. Il tait donc
+vident que les assassins s'taient trouvs en contact avec un marchand
+de vins de ce quartier, peut-tre mme ce marchand de vins tait-il un
+des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manire savoir
+promptement la vrit, et avant la fin de la journe, je fus persuad
+que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupons sur le
+nomm Raoul. Cet individu ne m'tait pas connu sous de trs bons
+auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrpides de
+la ligne, et le cabaret qu'il tenait tait le rendez-vous d'une foule de
+mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre
+pour femme la soeur d'un forat libr, et j'tais instruit qu'il
+avait des accointances avec toute espce de gens mal fams. En un mot,
+sa rputation tait abominable, et lorsqu'un crime tait dnonc, s'il
+n'y avait pas particip, on tait du moins autoris lui dire: _Si ce
+n'est pas toi, c'est ton frre ou quelqu'un des tiens_.
+
+Raoul tait en quelque sorte en tat de perptuelle prvention, soit par
+lui, soit par ses alentours. Je rsolus de faire surveiller les
+approches de son cabaret, et je donnai l'ordre mes agents d'avoir
+l'oeil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si
+dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui ft blesse au genou.
+Pendant que les observateurs taient au poste que je leur avais assign,
+des informations que je fis de mon ct me conduisirent apprendre que
+Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez
+mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement li. Les voisins
+affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient
+de frquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son
+commerce ne ft la contrebande. Un marchand de vin qui tait le plus
+porte de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il
+avait remarqu que son confrre sortait souvent la brune et ne
+rentrait que le lendemain, ordinairement excd de fatigue et crott
+jusqu' l'chine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans
+son jardin, et qu'il s'exerait tirer le pistolet. Tels taient les
+propos qui me revenaient de toutes parts.
+
+Dans le mme temps, mes agents me rapportrent avoir vu chez Raoul un
+homme qu'ils prsumaient tre un des assassins signals: celui-ci ne
+boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume tait en tout
+semblable celui que Fontaine avait dcrit. Les agents ajoutaient que
+cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les
+deux poux taient fort lis avec Raoul. On tait de plus certain qu'ils
+logeaient au premier tage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois,
+dans la crainte de donner l'veil sur l'objet de dmarches que la
+prudence prescrivait de faire le plus secrtement possible, on n'avait
+pas jug propos de pousser plus loin l'investigation.
+
+Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutt
+reu, que je songeai aller me poster aux aguets proximit de la
+maison qui m'avait t dsigne. Il tait nuit, j'attendis le jour, et
+avant qu'il part, j'tais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai
+ faire le pied de grue jusqu' quatre heures de l'aprs-midi, et je
+commenais vritablement m'impatienter, quand les agents me montrrent
+un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain la mmoire.
+C'est lui, me dirent-ils; en effet, peine eus-je aperu le nomm
+_Court_, que d'aprs le souvenir de ses antcdents, je fus convaincu
+qu'il tait l'un des assassins que je cherchais; sa moralit, qui tait
+des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attir de terribles
+dsagrments; il venait de subir une dtention de six mois, et je me
+rappelai trs bien l'avoir arrt comme prvenu de fraude main arme.
+C'tait un de ces tres dgrads qui, comme Can, portent sur le front
+une sentence de mort.
+
+Sans tre grand prophte, on aurait pu hardiment prdire celui-l
+qu'il tait destin l'chafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont
+jamais tromp m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrire
+prilleuse dans laquelle sa fatalit l'avait pouss. Cependant ne
+voulant pas agir avec trop de prcipitation, je fis une enqute, dans le
+but de m'assurer s'il avait des moyens d'existence; on ne lui en
+connaissait aucun, et il tait de notorit publique qu'il ne possdait
+rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai,
+s'accordrent tous dire qu'il menait une conduite des plus
+irrgulires; en somme, Court ainsi que Raoul taient regards comme des
+bandits achevs; on les et condamns sur la mine. Quant moi, qui
+avais des motifs pour voir en eux de francs sclrats, que l'on juge si
+leur culpabilit m'tait dmontre: aussi me htai-je de solliciter des
+mandats afin d'tre autoris les saisir.
+
+L'ordre d'oprer leur capture me fut donn, et ds le jour suivant,
+avant le lever du soleil, je me prsentai -la porte de Court. Parvenu
+sur le palier du premier, je frappe.
+
+Qui est-l? demande-t-on.
+
+--Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.
+
+Aussitt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert,
+supposant qu'il parlait son ami: Est-ce qu'il y a du nouveau? me
+dit-il.
+
+--Oui, oui, rpondis-je, il y en a du nouveau.
+
+Je n'avais pas achev de prononcer ces mots, qu' la lueur du
+crpuscule, il s'aperut que je l'avais tromp. Ah! s'cria-t-il, avec
+un mouvement d'effroi, _c'est M. Jules_! (C'tait le nom que me
+donnaient les filles et les voleurs.)
+
+--_M. Jules!_ rpta la femme de Court, encore plus pouvante que
+lui.
+
+Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarm d'un rveil si
+matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.
+
+--C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a dj
+_emball_, mais c'est gal, je ne lui en veux pas.
+
+--Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute moi si tu fais la
+_maltouse_? (contrebande.)
+
+--La maltouse! rpartit Court, de l'accent rassur d'un homme qui se
+sent soulag d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez
+bien, si cela tait, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez
+d'ailleurs faire le _rapiot_ (perquisition).
+
+Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de
+fouiller le logement, o furent trouvs une paire de pistolets chargs
+et amorcs, des couteaux, des vtements qui paraissaient frachement
+lavs, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.
+
+Il ne s'agissait plus que de complter l'expdition: si j'eusse arrt
+le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'et averti Raoul
+de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la
+place Cadet. Court, que j'avais garrott, redevint tout--coup sombre et
+pensif; les prcautions que j'avais prises lui causaient de
+l'inquitude; sa femme me semblait aussi en proie de terribles
+rflexions. Ils furent consterns, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils
+m'entendirent faire la recommandation de les sparer et de les garder
+vue. J'avais prescrit de pourvoir leurs besoins; mais ils n'avaient ni
+faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court ce sujet, il ne rpondait
+que par un signe de tte ngatif; il fut dix-huit heures sans desserrer
+les dents; il avait l'oeil fixe et la physionomie immobile. Cette
+impassibilit m'indiquait que trop qu'il tait coupable. En pareille
+circonstance, j'ai presque toujours remarqu les deux extrmes, un morne
+silence ou une insupportable volubilit de paroles.
+
+Court et sa femme tant en lieu de sret, il restait m'emparer de
+Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y tait pas; le garon qui
+gardait sa boutique me dit qu'il avait couch Paris, o il avait un
+pied terre; mais que, comme c'tait dimanche, il ne manquerait pas
+d'arriver de bonne heure.
+
+L'absence de Raoul tait un contre-temps que je n'avais pu prvoir, je
+tremblai qu'avant de rentrer il ne lui et prit la fantaisie de dire
+bonjour son ami. Dans ce cas, il tait certainement instruit de son
+arrestation, et il tait probable qu'il se mettrait en mesure de
+m'chapper. Je craignais encore qu'il ne nous et vus au moment de
+l'expdition de la rue Coquenard, et mes apprhensions redoublrent
+lorsque le garon m'eut dclar que son bourgeois avait sa demeure de
+ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y tait jamais all et ne
+pouvait m'enseigner l'endroit; mais, prsumait-il, c'tait aux environs
+de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait
+dans mes craintes, car peut-tre Raoul ne tardait-il tant que parce
+qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'tait pas de
+retour: le garon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pt lui
+inspirer de la dfiance, ne concevait pas qu'il ne ft pas encore
+install son comptoir; il tait vraiment inquiet. La domestique, en
+prparant le djener que j'avais command pour mes agents et pour moi,
+exprimait son tonnement de ce que son matre et surtout sa matresse
+taient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent
+t empchs par quelque accident. Si je savais leur adresse, me
+disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.
+
+J'tais bien persuad qu'ils ne l'taient pas: mais qu'taient-ils
+devenus? A midi nous tions sans nouvelles, et je croyais dfinitivement
+que la mche tait vente, quand le garon de boutique, qui depuis un
+instant s'tait mis en faction devant la porte, accourut en disant: Le
+voici.
+
+--Qui me demande? dit Raoul.
+
+Mais peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnat.
+
+--Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant moi, qui est-ce qui vous
+amne aujourd'hui dans notre quartier?
+
+Il tait loin de penser que ce ft lui que j'avais affaire. Pour ne
+pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma
+visite.
+
+Ah , lui dis-je, vous vous avisez donc d'tre libral?
+
+--Libral?
+
+--Oui, oui, libral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas
+ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en
+particulier.
+
+--Volontiers: montez au premier, et je vous suis.
+
+Je montai, en faisant signe mes agents de veiller sur Raoul, et de se
+saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux
+n'y songeait mme pas, et j'en eus bientt la preuve, puisqu'il vint
+aussitt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air
+presque jovial; je fus charm de le voir dans cette scurit.
+
+A prsent, lui dis-je, que nous voil seuls, nous pouvons causer
+notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez
+pas?
+
+--Ma foi non.
+
+--Vous avez dj t chagrin cause des _goguettes_[128], que vous
+vous obstinez tenir dans votre cabaret, malgr la dfense qui vous en
+a t faite. La police est informe que tous les dimanches, ici, il y a
+des runions dans lesquelles on chante des couplets contre le
+gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un
+ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui mme
+vous les attendez en assez grand nombre, de midi quatre heures: vous
+voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas
+tout, on prtend que vous avez entre les mains une foule de chansons
+sditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement cach,
+que pour le dcouvrir, il nous a t recommand de ne venir que
+dguiss, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient
+ouvert leur sance. Je suis bien fch que l'on m'ait charg d'une
+mission aussi dsagrable; mais j'ignorais que j'tais envoy chez
+quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais rcus; car, avec
+vous, que me sert un dguisement?
+
+--C'est juste, rpondit Raoul, a ne peut pas prendre......
+
+--N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un
+autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez
+de mieux faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en
+votre possession..... ensuite, pour viter de nouveaux dsagrments, si
+j'ai un conseil vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont
+les opinions peuvent vous compromettre.
+
+--Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique ft de votre
+ressort?
+
+--Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire
+un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux toute selle?
+
+--Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est gal, aussi vrai que
+je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai t dnonc
+faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'
+gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des
+envieux. Mais coutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de
+derrire, faites mieux que a, restez ici toute la journe avec vos
+messieurs, vous verrez si je vous en impose.
+
+--J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous tes un
+cadet faire disparatre les chansons: surtout pas d'intelligence au
+dehors. C'est que si vous faisiez prvenir les chanteurs de la
+goguette......
+
+--Pour qui que vous me prenez? rpliqua Raoul avec vivacit, si je vous
+donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de
+l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas
+de mauvaises intentions, vous n'avez qu' ne pas me quitter; je m'engage
+ ne souffler mot qui que ce soit, pas mme ma femme, quand elle
+reviendra: de la sorte, vous serez bien sr......... Par exemple, il
+faudra que vous me permettiez de dcouper mes viandes.
+
+--Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis
+mme tout prt vous donner un coup de main.
+
+--Vous tes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.
+
+--Allons, lui dis-je, l'ouvrage.
+
+Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientt
+les manches retrousses jusqu'aux coudes, une serviette tale devant
+moi, je l'aide dpcer le veau qui ce jour l tait destin, avec la
+salade de rigueur, faire les dlices des Lucullus du cabaret. Du veau
+je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de
+ctelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pice de luxe de la
+barrire; j'arrache la queue deux ou trois dindons, je donne un tour
+aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien faire dans la
+cuisine, je me rends utile la cave, o j'assiste en amateur la
+fabrication du _vin propritaire_ six sols le litre.
+
+Pendant cette opration, j'tais seul en face de Raoul, prs de qui je
+jouais le rle de l'_ami intime_, je ne le quittais non plus que son
+ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai
+qu'il ne vnt souponner le motif pour lequel je le veillais de si
+prs; alors il m'aurait infailliblement gorg, et je serais tomb sous
+ses coups sans qu'il et t possible de me secourir; mais il ne voyait
+en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et l'gard des
+imputations sditieuses diriges contre lui, il tait parfaitement
+tranquille.
+
+Il y avait prs de quatre heures que je faisais les fonctions de second
+chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la
+2^{e} division), que j'avais fait prvenir, arriva enfin. J'tais au
+rez-de-chausse; d'aussi loin que je l'aperus, je courus lui, et
+aprs l'avoir pri de ne se prsenter que dans quelques minutes, je
+revins auprs de Raoul.
+
+Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prtendent-ils pas
+que ce n'est pas ici que nous devrions tre, mais votre domicile de
+Paris?
+
+--Si ce n'est que cela, me rpondit-il, allons-y.
+
+--Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir la
+chausse de Clignancourt. Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez,
+si j'tais votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter
+le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce
+serait un moyen de le disposer penser que l'on vous a suspect
+tort.
+
+Raoul jugeant le conseil excellent, fit la dmarche que je lui
+suggrais; le commissaire accda son dsir, et la perquisition fut
+faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.
+
+Eh bien! s'cria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer
+l'homme irrprochable, tes-vous bien avancs maintenant? pour des
+torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassin que ce ne serait
+pas pis.
+
+L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me
+dconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable;
+pourtant il l'tait, et l'impression qui lui tait favorable s'effaa
+promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand,
+les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner
+profrer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul tait calme, il
+tait triomphant, Quand nous montmes en fiacre pour nous transporter
+son domicile de Paris, on et dit qu'il allait la noce.
+
+Ma femme, rptait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne
+compagnie.
+
+Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'prouva
+pas la moindre altration: elle nous offrit des siges; mais comme nous
+n'avions pas de temps perdre, sans avoir gard sa politesse, le
+commissaire et moi nous nous mmes en devoir de procder la nouvelle
+perquisition. Raoul tait prsent; il nous guidait avec une complaisance
+extrme.
+
+Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'tait
+aux papiers que l'on devait s'attacher de prfrence. Il me donna la
+clef de son secrtaire. Je m'empare d'une liasse, et la premire pice
+sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie
+est dchire. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est
+crite l'adresse annexe au procs-verbal des magistrats de Corbeil.....
+Ce lambeau s'adapte videmment la dchirure. Le commissaire, qui je
+fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord
+qu'avec indiffrence examiner l'assignation; peut-tre n'y prenait-il
+pas garde, mais tout coup ses muscles se contractent, il plit, et
+s'lanant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets
+chargs, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide,
+mes agents se prcipitent sur lui, et le mettent hors d'tat de faire
+rsistance.
+
+Il tait prs de minuit quand Raoul et sa femme furent amens la
+prfecture: Court y arriva un quart d'heure aprs. Les deux complices
+furent enferms sparment. Jusque l l'on n'avait contre eux que des
+prsomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser
+pendant qu'ils taient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court
+que j'essayai mon loquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les
+bouts; j'employai toute espce d'arguments pour le convaincre qu'il
+tait dans son intrt de faire des aveux.
+
+Croyez-m'en, lui disais-je, dclarez toute la vrit; pourquoi vous
+opinitrer cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous
+allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le
+pensez. Tous les gens que vous avez attaqus ne sont pas morts, on
+produira contre vous des tmoignages foudroyants; vous aurez gard le
+silence, mais vous n'en serez pas moins condamn; l'chafaud n'est pas
+ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont
+on punira votre obstination. Justement irrits contre vous, les
+magistrats ne vous laisseront ni paix ni trve, jusqu' l'heure de
+l'excution; on vous obsdera, on vous fera prir petit feu; si vous
+vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire,
+montrez du repentir, de la rsignation, et puisque vous ne pouvez
+chapper votre sort, tchez au moins que les juges vous plaignent et
+dsirent vous traiter avec humanit.
+
+Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court tait
+intrieurement trs agit. Lorsque je lui annonai que tous les gens
+attaqus par lui n'taient pas morts, il changea de couleur et dtourna
+la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa
+poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin,
+quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent
+en abondance de ses yeux.
+
+Ah! M. Jules, s'cria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable;
+je vais tout vous raconter.
+
+Je m'tais bien gard de dire Court de quel assassinat il tait
+accus; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne
+voulus rien spcifier; j'esprais qu'en restant dans des termes vagues,
+en m'abstenant de toute dsignation trop prcise, il me mettrait
+peut-tre sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il tait
+poursuivi. Court rflchit un instant.
+
+Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassin le marchand de volailles.
+Fallait-il qu'il et l'ame cheville dans le corps! Le pauvre diable! en
+tre revenu aprs un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M.
+Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils taient plusieurs
+Normands qui s'en retournaient aprs avoir dbit leur marchandise
+Paris.... Je les croyais chargs d'argent; j'allai en consquence les
+attendre au passage: j'arrte les deux premiers qui se prsentent, mais
+je ne trouve presque rien sur eux.... J'tais alors dans la plus
+affreuse ncessit; c'tait la misre qui me poussait; je sentais que ma
+femme manquait de tout, a me saignait le coeur. Enfin, pendant que je
+me livre au dsespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours,
+c'tait celle d'un marchand de volailles. Je le surprends moiti
+endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le
+fouille moi-mme: il possdait en tout _quatre-vingts francs_.
+Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit tout le monde?
+J'avais deux termes payer; mon propritaire avait menac de me mettre
+ la porte. Pour comble de disgrce, j'tais harcel par d'autres
+cranciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La
+rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les dcharge tous les deux
+dans la poitrine du _messire_. Quinze jours aprs, on m'a donn la
+nouvelle qu'il tait encore vivant... Jugez si j'ai t surpris! aussi
+depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien
+qu'il me jouerait quelque mauvais tour.
+
+--Vos craintes taient fondes, lui dis-je: mais le marchand de
+volaille n'est pas le seul que vous avez assassin; et ce boucher que
+vous avez cribl de coups de couteau, aprs lui avoir enlev sa sacoche?
+
+--Pour celui-l, reprit le sclrat, Dieu veuille avoir son ame! Je
+rpondrais bien que s'il dpose contre moi, ce ne sera qu'au jugement
+dernier.
+
+--Vous tes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.
+
+--Ah! tant mieux, s'cria Court.
+
+--Non il n'en mourra pas, et je dois vous prvenir qu'il a signal,
+vous et vos complices de manire ce qu'on ne puisse pas s'y
+mprendre.
+
+Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut
+pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par
+m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommt d'autres, ce
+fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait
+de faire, et dans la crainte qu'il n'imagint de les rtracter, je fis
+immdiatement appeler le commissaire, en prsence de qui il les ritra
+dans les plus grands dtails.
+
+C'tait sans doute une premire victoire que d'avoir dtermin Court
+se reconnatre coupable et signer ses dclarations, mais il m'en
+restait une seconde remporter: il s'agissait d'amener Raoul suivre
+l'exemple de son ami. Je pntrai sans bruit dans la pice o il tait:
+Raoul dormait; je prends des prcautions pour ne pas l'veiller, et
+m'tant plac prs de lui, je parle bas dans la direction de son
+oreille; il remue lgrement, ses lvres s'agitent, je prsume qu'en
+lui adressant des questions, il y rpondra; sans lever la voix, je
+l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles
+inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens ce qu'il
+dit. Cette scne de somnambulisme durait depuis prs d'un quart d'heure,
+lorsqu' cette interpellation, _qu'avez-vous fait du couteau_? Il
+prouva un sursaut, profra quelques mots entrecoups, et tourna ses
+regards de mon ct.
+
+En me reconnaissant, il tressaillit d'tonnement et d'pouvante: on et
+dit qu' son intrieur il venait de se livrer un combat dont il
+tremblait que j'eusse t le tmoin. A l'air d'anxit avec lequel il me
+considrait, je vis qu'il cherchait lire dans mes yeux ce qui s'tait
+pass. Peut-tre pendant son sommeil s'tait-il trahi. Il avait le front
+couvert de sueur, une pleur mortelle tait rpandue sur ses traits; il
+s'efforait de sourire en grinant les dents malgr lui. L'image que
+j'avais devant moi tait celle d'un damn qui sa conscience donne la
+torture.... c'tait Oreste poursuivi par les Eumnides. Les dernires
+vapeurs d'un songe affreux n'taient pas encore dissipes.... je saisis
+la circonstance: ce n'tait pas la premire fois que j'avais pris le
+cauchemar pour mon auxiliaire.
+
+Il parat, dis-je Raoul, que vous venez de faire un rve bien
+terrible? vous avez beaucoup parl et considrablement souffert; je vous
+ai veill pour vous dlivrer des tourments que vous enduriez et des
+remords auxquels vous tiez en proie. Ne vous fchez pas de ce langage,
+il n'est plus temps de dissimuler; les rvlations de votre ami Court
+nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des dtails du crime qui
+vous est imput; ne vous dfendez pas d'y avoir particip, l'vidence,
+contre laquelle vous ne pouvez rien, rsulte des dires de votre
+complice. Si vous vous retranchez dans un systme de dngation, sa voix
+vous confondra en prsence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son
+tmoignage, le boucher que vous avez assassin prs de Milly paratra
+pour vous accuser.
+
+A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se dcomposer;
+mais se remettant graduellement, il me rpondit avec fermet:
+
+M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous tes
+malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me
+persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculp,
+surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le
+faire.
+
+Je dclarai de nouveau Raoul qu'il cherchait inutilement me drober
+la connaissance de la vrit. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous
+confronter votre ami, et nous verrons si vous osez le dmentir.
+Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis
+certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi
+voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et
+m'y impliquer de gat de coeur, moins qu'il ne soit fou, et il ne
+peut pas l'tre? Tenez, M. Jules, je suis si sr de ce que j'avance, que
+s'il dit qu'il a assassin et que j'tais avec lui, je consens passer
+pour le plus grand sclrat que la terre ait port; je reconnatrai pour
+vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte monter avec
+lui sur le mme chafaud. Mourir de a ou mourir d'autre chose, la
+guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit,
+la nappe est mise; il roulera deux ttes sur le plancher.
+
+Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue
+son camarade. Celui-ci refusa, m'allguant qu'aprs avoir avou, il
+n'aurait jamais la force de regarder Raoul. Puisque j'ai sign ma
+dclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le
+convaincre; d'ailleurs il connat mon criture. Cette rpugnance,
+laquelle je ne m'tais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que
+souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les ides d'un prvenu changer
+du blanc au noir; je m'efforai donc de la vaincre, et je parvins assez
+promptement dcider Court faire ce que je dsirais. Enfin, je mets
+les deux amis en prsence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que
+je ne lui avais pas suggre, bien qu'elle secondt merveilleusement mes
+projets, Court dit Raoul: Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as
+confess notre crime? tu as bien fait.
+
+Celui qui s'adressait cette phrase fut un instant comme ananti; mais
+reprenant bientt ses esprits: Ma foi, M. Jules, c'est bien jou; vous
+nous avez tir la carotte au parfait. A prsent, comme je suis un homme
+de parole, je veux tenir celle que je vous ai donne, en ne vous cachant
+rien; et sur-le-champ il se mit me faire un rcit qui confirmait
+pleinement celui de son complice. Ces nouvelles rvlations ayant t
+reues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai
+ causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une
+gat qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les
+plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement.
+Leur physionomie tait redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de
+la catastrophe de la veille: on voyait que c'tait une affaire arrange;
+en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette la
+justice. Au dessert, je leur annonai que nous partirions dans la nuit
+pour Corbeil; en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous
+coucher, et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand
+arriva la voiture qui devait nous emmener, ils taient faire leur cent
+de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.
+
+Ils montrent dans le coucou sans que cela part leur faire la plus
+lgre impression. Nous n'tions pas encore la barrire d'Italie,
+qu'ils ronflaient comme des bienheureux; huit heures du matin ils ne
+s'taient pas veills, et nous entrions dans la ville.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+ Arrive Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les
+ gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
+ Picard.--Le dgot des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le
+ gnral Beaufort.--L'ide qu'on se fait de moi.--Grande terreur
+ d'un sous-prfet.--Les assassins et leur victime.--Le
+ repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Rvlations
+ importantes, etc., etc.
+
+
+Le bruit de notre arrive se rpandit en un instant. Les habitants
+accoururent pour voir les assassins du boucher; j'tais aussi pour eux
+un objet de curiosit. Dans cette occasion, je ne fus pas fch
+d'apprendre ce que l'on pensait de moi six lieues de la Capitale; je
+me faufilai dans la foule assemble devant la porte de la prison, et l
+je n'eus qu' prter l'oreille pour entendre les propos les plus
+singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! rptaient les spectateurs, en se
+haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait
+pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.
+
+Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas
+cinq pieds.
+
+--Bah! un avorton comme a, j'en aurais cinquante comme lui mes
+trousses....
+
+--Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tourne:
+d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manire de
+vous passer la jambe.
+
+--Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connat pas les couleurs aussi bien
+que lui?
+
+--C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air mchant, avec ses
+cheveux roux!
+
+--Oh! il est comme un chalat; il m'est avis qu'une main dans la poche
+je le ploierais en deux.
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi.
+
+--Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bte! il viendrait
+soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment o tu t'y
+attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le
+_brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa
+belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu
+en verrais trente-six chandelles.
+
+--Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois
+lunettes, qui tait mon plus proche voisin, c'est un tre bien
+extraordinaire que ce Vidocq; on prtend que quand il veut arrter
+quelqu'un, il a un coup lui qui le rend tout de suite matre de son
+homme.
+
+--Je me suis laiss dire, c'tait un charretier qui prenait la parole,
+qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros
+clous), et qu'en vous donnant une poigne de main, il vous lve sur l'os
+de la jambe une tartine de longueur.
+
+--Faites donc attention o vous marchez, gros butor, s'criait une
+jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'craser les
+cors.
+
+--a vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est
+rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec
+le talon de sa botte vous crasait le _gros arpion_ (gros orteil).....
+
+--Vraiment! qu'il y vienne donc!
+
+--Il serait gn; c'est encore un cadet...
+
+A ce moment, je pris part la conversation; Mademoiselle, dis-je au
+charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant mchant soit-il,
+veuille lui faire du mal.
+
+--Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord
+c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et
+qu'il est fameusement port l-dessus. Mais ce n'est pas tout a: j'en
+voulais venir que quand on crase le gros arpion un particulier, tant
+fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on
+ne le ramasse pas, il reste sur la place.
+
+Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!
+
+Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--A bas le chapeau!
+
+--Eh! l'homme la perruque!
+
+--C'est-il les assassins?
+
+--Le voil! le voil!
+
+--Et qui donc?
+
+--Ne poussez donc pas tant.
+
+--Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?
+
+--Donnez-lui un soufflet.
+
+--Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un tat pareil!
+
+--Aie, aie!
+
+--Montez sur mon paule.
+
+--Eh! l-bas, vous n'tes pas de verre.
+
+--Sont-ils fous de faire tant de bruit?
+
+--C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.
+
+--Y en a-t-il de ces mouchards!
+
+--Des mouchards! il n'y en a que quatre.
+
+Quand ces criailleries cessrent, le flux et le reflux de la multitude
+m'avaient transport au milieu d'un groupe nouveau, o une douzaine de
+gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.
+
+PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-l avait des cheveux blancs). Oui, monsieur,
+il a t condamn pour cent un ans de galres: un relev de mort.
+
+SECOND GOBE-MOUCHE.Cent et un ans! c'est plus d'un sicle.
+
+UNE VIEILLE FEMME.Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites
+l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas
+un jour.
+
+TROISIME GOBE-MOUCHE.Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau
+bail.
+
+QUATRIME GOBE-MOUCHE.Il avait donc assassin?
+
+CINQUIME GOBE-MOUCHE.Quoi! vous ne savez pas a? C'est un sclrat
+couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mrit la guillotine,
+mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grce de la vie.
+
+LA VIEILLE FEMME.C'est-il vrai qu'il a t fouett marqu?
+
+PREMIER GOBE-MOUCHE.Certainement, madame, avec un fer chaud sur les
+deux paules; je vous rponds que si on les mettait nu, on y
+trouverait la fleur de lis.
+
+AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle
+seulement qu'il tait vtu de noir, et coiff l'oiseau royal, c'tait,
+ ce que je prsume, un des marguillers de la paroisse.) La fleur de
+lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti porter un
+anneau la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.
+
+MOI.Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?
+
+LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Schement).Non, monsieur, on ne le verrait pas.
+D'abord, ne vous mettez pas dans la tte que ce soit un anneau de fer du
+poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout lger, et
+presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter
+des culottes courtes, a sauterait aux yeux, mais le pantalon cache
+tout. Le pantalon, jolie mode! a nous vient de la rvolution, c'est
+comme la Titus, on ne distingue plus un honnte homme d'un galrien. Je
+vous le demande, messieurs, si ce Vidocq tait parmi nous, ne
+seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel
+misrable? qu'en pensez-vous, chevalier?
+
+UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.Pour mon compte, je n'en serais pas trs
+flatt, et vous, M. de la Potonire?
+
+M. DE LA POTONIRE.Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un
+forat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrtait que
+des brigands de l'espce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce
+serait pain bni; mais savez-vous quelle condition on l'a tir du
+bagne? Pour obtenir sa libert, il s'est engag livrer cent individus
+par mois, et il n'y a pas dire, coupables ou non, il faut qu'il les
+trouve, autrement il serait bien sr d'tre reconduit o on l'a pris;
+par exemple, s'il dpasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que
+cela se passe en Angleterre, sir Wilson?
+
+SIR WILSON.Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore
+admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.
+Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que
+ceux qui tiennent suspendue sur sa tte l'pe, qui tombe du moment
+qu'il y a impossibilit pour lui de remplir un march abominable.
+O'mara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministre, vous
+attestera qu'il ne s'est pas encore avili ce point. Vous vous taisez,
+docteur, parlez donc.
+
+LE DOCTEUR O'MARA.Il ne lui aurait plus manqu que d'avoir choisi
+parmi les hros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui rpondent de
+la sret de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on
+n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,
+que devient la chasse?
+
+LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.C'est juste; il est inconcevable que, dans
+tous les temps, la police n'ait jamais employ que des hommes tars; il
+y a tant d'honntes gens!
+
+MOI.Monsieur accepterait la place de Vidocq?
+
+LE CHEVALIER.Moi! monsieur, Dieu m'en garde!
+
+MOI.Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.
+
+SIR WILSON.L'impossible! jusqu' ce que la police de France, qui n'est
+qu'une institution tnbreuse, une machination perptuelle, ait cess
+d'tre l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien
+de l'ordre public et de la sret de tous.
+
+UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui
+paraissent lui faire leur cour, peut-tre tait-ce lady Owinson). Le
+gnral entend toutes ces choses merveille.
+
+UN DES OFFICIERS.Ah! voici le gnral Beaufort, avec la famille Picard.
+
+LADY OWINSON.Ah! bonjour, gnral; je dois vous faire mes compliments
+de condolance, car on m'a cont l'vnement de votre tabatire: chez
+nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'veiller
+sous la table de la taverne que de s'exposer dormir dans le foss_.
+
+LE GNRAL (avec aigreur).C'est une leon qui aurait pu profiter au
+boucher.
+
+LADY OWINSON.Et vous, gnral. Mais propos, que ne vous
+adressez-vous Vidocq pour retrouver votre tabatire?
+
+LE GNRAL.A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais
+respirer le mme air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je
+m'adresse Vidocq!
+
+LE CAPITAINE PICARD.Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre
+l'objet.
+
+LE GNRAL.Ah! voil comme vous tes, vous (avec un ton de
+supriorit). Mon ami Picard, on s'aperoit que vous tes un enfant de
+la balle.
+
+LE CAPITAINE.Merci, gnral.
+
+LE GNRAL.N'tes-vous pas le fils d'un capitaine de marchausse? Ne
+m'avez-vous pas dit cent fois que votre pre avait arrt le fameux
+Poulailler?
+
+LADY OWINSON.Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc a,
+le fameux Poulailler.
+
+M. PICARD.Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien
+long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connat.
+
+LADY OWINSON.Je vous en prie, M. Picard.
+
+M. PICARD.C'tait un bien adroit voleur que Poulailler; depuis
+Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je
+voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mre m'en a rapport;
+la bonne femme a bientt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.
+
+LE GNRAL BEAUFORT.Au fait, avocat, pas de digression.
+
+LADY OWINSON.Gnral, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...
+
+M. PICARD.Pour vous abrger, la Cour tait Fontainebleau; on y
+clbrait des rjouissances l'occasion d'un mariage. Mon pre, qui
+tait capitaine de marchausse, reoit dans la nuit un exprs qui lui
+annonce qu' la suite d'un bal, plusieurs individus dguiss en grands
+seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la
+plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour
+une somme considrable. Cet enlvement s'tait effectu avec tant
+d'audace et de subtilit, qu'il tait tout naturel de l'attribuer
+Poulailler. On l'avait vu, la tte d'une cavalcade de six hommes,
+superbement monts, prendre la route de Paris. Il tait prsumer que
+c'taient les voleurs, et qu'ils passeraient Essonne. Mon pre s'y
+rendit sur-le-champ, et l, il apprit que la cavalcade tait descendue
+l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison dserte qu'on
+appelle la ferme. Ils taient tous couchs, et leurs chevaux taient
+l'curie. Mon pre voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva
+sells, brids, et ferrs rebours, si bien qu'ils semblaient aller
+dans l'endroit d'o ils venaient.
+
+LADY OWINSON.Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces
+brigands!
+
+M. PICARD.Mon pre fit couper les sous-ventrires, et aussitt il monta
+ la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le
+guet, celui-ci avait dj lev le pied, et toute la bande s'tait
+disperse dans la campagne. Il n'y avait pas de temps perdre pour se
+mettre leur poursuite. Mon pre ne s'arrta qu' la Cour-de-France, o
+on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il
+avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.
+Pas de doute, c'est Poulailler. Mon pre va droit au cabaret, le beau
+monsieur y tait: _au nom du roi, je vous arrte_, lui dit mon pre.
+Ah! mon bon monsieur, ne m'arrtez pas, je ne suis pas celui que vous
+croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait Paris un troupiau de
+dindons; j'ai rencontr sur mon chemin un seigneur qui me les a achets,
+et qui a troqu sa dfroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au
+change, sans compter qu'il m'a bien pay ma marchandise quinze beaux
+louis d'or, qu'il m'a donns... si c'est lui que vous cherchez, ne lui
+faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme a qu'il
+tait dgot de vivre avec les grands, et qu'il voulait tter de la vie
+des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!
+qu'il n'a fait que a depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,
+dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'cartent. Mon pre
+n'eut pas plus tt reu ce renseignement qu'il se mit galoper aprs le
+nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se
+voyant dcouvert, voulut prendre la fuite; mon pre le gagna de vitesse:
+alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se
+dconcerter, mon pre sauta de cheval, saisit Poulailler la gorge, et
+aprs l'avoir terrass, il le garrotta. Je vous rponds que c'tait un
+rude homme que ce Poulailler, mais mon pre l'tait aussi.
+
+LE GNRAL BEAUFORT.Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort
+de dire que vous tes un enfant de la balle.
+
+MOI (au gnral Beaufort).Gnral, je vous demande pardon, mais plus je
+vous considre, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connatre;
+ne commandiez-vous pas les gendarmes Mons?
+
+LE GNRAL.Oui, mon ami, en 1793.... Nous tions avec Dumouriez et le
+duc d'Orlans actuel.
+
+MOI.C'est cela, gnral, j'tais sous vos ordres.
+
+LE GNRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).Eh! venez donc, mon
+camarade, que je vous embrasse; je vous retiens dner. Messieurs, je
+vous prsente un de mes anciens gendarmes; il est taill en force,
+celui-l, j'espre qu'il aurait bien arrt Poulailler; n'est-ce pas, M.
+Picard!
+
+Pendant que le gnral pressait mes mains dans les siennes, un gendarme
+m'ayant aperu parmi les spectateurs, vint moi, et me touchant
+lgrement l'paule: M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous
+demande. Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger
+d'une trange faon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_,
+_c'est Vidocq_, rptait-on, et les plus empresss donnaient force coups
+de coude pour se faire jour jusqu' moi. On se montait les uns sur les
+autres pour me voir ou de plus prs ou de plus loin. Toute cette masse
+de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure
+humaine; les exclamations de surprise que je saisissais la vole m'en
+donnrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oublies.
+_Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il
+n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros rjoui!... fiez-vous donc
+la mine._
+
+Telles taient peu prs les observations que le public faisait en
+prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je
+n'arrivai pas sans peine auprs du procureur du roi: ce magistrat me
+chargea de conduire les prvenus devant le juge d'instruction. Court,
+que j'emmenai le premier, parut intimid quand il se vit en prsence de
+plusieurs personnes: je l'exhortai renouveler ses aveux; il le fit
+sans trop de difficult, pour tout ce qui tait relatif l'assassinat
+du boucher; mais interrog au sujet du marchand de volailles, il
+rtracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener
+dclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit
+dans le cabinet, ne balana pas confirmer tous les faits consigns
+dans le procs-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi la suite de
+son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable
+sang-froid tout ce qui s'tait pass entre eux et le malheureux
+Fontaine, jusqu' l'instant o il l'avait frapp. L'homme, dit-il,
+n'tait qu'tourdi par les deux coups de bton; lorsque je vis qu'il ne
+tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais la
+main le couteau qui est ici sur la table. En mme temps, il s'lance
+vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux
+pas en arrire, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur tincelle,
+il prend une attitude menaante. Ce mouvement auquel on ne s'tait pas
+attendu glaa d'pouvante toute l'assistance; le sous-prfet faillit se
+trouver mal; moi-mme, je n'tais pas sans quelque frayeur: cependant,
+persuad qu'il tait prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'
+un bon motif, Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,
+Raoul est incapable de commettre une lchet et de msuser de la
+confiance qu'on lui tmoigne; il n'a pris le couteau que pour vous
+mettre mme de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet
+homme, charm de l'explication, et en dposant tranquillement le couteau
+sur la table; il ajouta: J'ai voulu seulement vous montrer comment je
+m'en suis servi.
+
+La confrontation des prvenus avec Fontaine tait indispensable pour
+complter les prliminaires de l'instruction: on consulte le mdecin,
+afin de savoir si l'tat du malade lui permet de soutenir une si rude
+preuve, et sur sa rponse affirmative, Court et Raoul sont amens
+l'hpital. Introduits dans la salle o est le boucher, ils cherchent des
+yeux leur victime. Fontaine a la tte enveloppe, sa figure est
+recouverte de linges, il est mconnaissable, mais prs de lui sont
+exposs les vtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si
+cruellement assailli. Ah! pauvre Fontaine! s'crie Court en tombant
+genoux au pied du lit que dcorent ces sanglants trophes, pardonnez aux
+misrables qui vous ont mis dans cet tat; puisque vous en tes
+rchapp, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour
+que nous portions la peine de nos mfaits. Pardon! pardon! rptait
+Court en cachant son visage dans ses mains. Pendant qu'il s'exprimait
+ainsi, Raoul, qui s'tait galement agenouill, gardait le silence, et
+paraissait plong dans une affliction profonde. Allons! debout, et
+regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais. Ils se
+levrent. Otez de ma vue ces assassins, s'cria Fontaine, je ne les ai
+que trop reconnus leur figure et au son de leur voix.
+
+Cette reconnaissance et la vue des coupables taient plus que
+suffisantes pour tablir que Court et Raoul avaient assassin le
+boucher; mais j'tais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre
+d'autres crimes se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient
+d tre plus de deux; c'tait l encore un secret qu'il m'importait de
+leur arracher; je rsolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent
+rvl tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la
+prison souper pour les prvenus et pour moi; le concierge me demanda
+s'il fallait mettre des couteaux sur la table. Oui, oui, lui dis-je,
+mettez des couteaux. Mes deux convives mangrent avec autant d'apptit
+que s'ils eussent t les plus honntes gens du monde. Quand ils eurent
+une lgre pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pense de
+leurs crimes. Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je
+gagerais que vous avez t entrans; c'est quelque sclrat qui vous a
+perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un
+mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il
+m'est dmontr que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas
+vers celui que vous avez rpandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos
+complices, vous tes responsables de tout le mal qu'ils feront.
+Plusieurs des personnes que vous avez attaques ont dpos que vous
+tiez au moins quatre dans vos expditions.
+
+--Elles se sont trompes, rpliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;
+nous n'avons jamais t plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant
+des douanes, qui se nomme _Pons Grard_, il reste tout prs de la
+frontire, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, dpartement
+de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrter, je vous prviens que c'est
+un lapin qui n'a pas froid aux yeux.
+
+--Non, dit Court, il n'est pas facile brider, et si vous ne prenez
+pas toutes vos prcautions, il vous donnera du fil retordre.
+
+--Oh! c'est un rude compre, reprit Raoul. Vous n'tes pas manchot non
+plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout
+cas, vous tes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y
+a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il
+rsistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.
+
+--Oui, mais il ne dort gures, observa Court.
+
+Je m'informai des habitudes de Pons Grard et me fis donner son
+signalement. Ds que j'eus obtenu tous les renseignements dont je
+pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant faire
+constater les rvlations que je venais d'entendre, je proposai aux deux
+prisonniers d'crire sur-le-champ celui des magistrats qui avait
+caractre pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main la plume, et
+lorsqu'il eut achev, bien qu'il ft prs d'une heure du matin, je
+portai moi-mme la lettre au procureur du roi; elle tait peu prs
+conue en ces termes:
+
+Monsieur, revenus des sentiments plus conformes notre position, et
+mettant profit les conseils que vous nous avez donns, nous sommes
+dcids vous faire connatre tous les crimes dont nous nous sommes
+rendus coupables, et vous signaler notre troisime complice. Nous vous
+prions, en consquence, de vouloir bien venir prs de nous, afin de
+recevoir nos dclarations.
+
+Le magistrat s'empressa de se rendre la prison, et Court, ainsi que
+Raoul, rptrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons
+Grard. J'avais maintenant m'occuper de ce dernier; comme il ne
+fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la msaventure de ses
+camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+ Voyage la frontire.--Un brigand.--La mre Bardou.--Les
+ indications d'une petite fille.--La dlibration.--J'aborde mon
+ homme.--La reconnaissance simule.--Quel gaillard!--Les deux font
+ la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand
+ ptrifi.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je dlivre le pays
+ d'un flau.--L'Hercule la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.
+
+
+Dguis en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et
+_Clment_, qui passaient pour mes garons. Nous fmes si grande
+diligence, que, malgr la rigueur de la saison et la difficult des
+chemins (on tait dans l'hiver), nous arrivmes la Capelle le
+lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
+parcouru tant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
+m'orienter et prendre langue. Tous les habitants qui je parlai de Pons
+Grard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
+de rapine, son nom tait un sujet d'effroi, tout le monde tremblait
+devant lui; les autorits locales, auxquelles il tait dnonc
+journellement, n'osaient le rprimer. Enfin c'tait un de ces tres
+terribles qui font la loi tout ce qui les entoure: quoi qu'il en ft,
+peu accoutum reculer devant une entreprise prilleuse, je n'en
+persistai pas moins vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
+dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir mon
+honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
+djenai avec mes agents, et quand nous nous fmes suffisamment garni
+l'estomac, nous nous mmes en route pour aller la recherche du
+complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqu une auberge
+isole qui tait un repaire de contrebandiers. Pons y venait
+frquemment, il tait fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
+comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intrt.
+Cette auberge m'avait t si parfaitement dsigne, que je n'eus pas
+besoin d'autres indications pour la trouver. Escort de mes deux
+compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de faon je m'assieds, et
+prenant les manires d'un homme qui n'est pas tranger aux usages de la
+maison.
+
+Bonjour, la mre Bardou. Comment que a va?
+
+--Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, a va comme vous voyez,
+la douce; que peut-on vous servir?
+
+--A dner, nous mourons de faim.
+
+--Ce sera bientt prt; passez dans la salle et chauffez-vous.
+
+Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.
+
+Je suis sr que vous ne me remettez pas.
+
+--Attendez donc.
+
+--Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
+venions pendant la nuit.
+
+--Quoi! c'est vous?
+
+--Je crois bien que c'est moi.
+
+--Je vous remets parfaitement.
+
+--Et le compre Grard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?
+
+--Oh! pour a, oui, il a bu ici la goutte ce matin, en allant
+travailler la maison _Lamare_.
+
+J'ignorais compltement o tait situe cette maison, mais comme j'tais
+cens au fait des localits, je me gardai bien de m'en enqurir.
+J'esprais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
+parviendrais me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premires
+bouches, la mre Bardou vient me dire! Vous parliez de Grard toute
+l'heure, sa fille est l.
+
+--Laquelle?
+
+--La plus petite.
+
+Aussitt je me lve, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
+qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
+successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
+sa famille. Quand elle m'eut rpondu, je lui dis: Allons, c'est bien,
+tu es une belle fille, tiens, voil une pomme, tu vas la manger, et puis
+aprs nous irons ensemble chez ta mre. Notre repas fut promptement
+termin, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
+dirigea d'abord vers la demeure de sa mre, mais une fois que je fus
+certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, coute donc,
+petite, dis-je notre guide, sais-tu o est la _maison Lamare_?
+
+--C'est l-bas, me rpondit-elle, en me montrant avec son doigt de
+l'autre ct d'Hirson.
+
+--A prsent, tu diras ta mre que tu as vu trois amis de ton pre,
+qu'elle prpare souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
+revoir, mon enfant.
+
+La fille de Grard poursuivit son chemin, et nous ne tardmes pas nous
+trouver vis--vis de la maison Lamare; mais l il n'y avait point de
+travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils taient un peu
+plus loin: nous continumes de marcher, et parvenus sur une minence, je
+vis en effet une trentaine d'hommes occups de rparer la grande route.
+Grard, en sa qualit de piqueur, devait tre au milieu de ce groupe.
+Nous avanons: cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer mes
+agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout--fait
+conformes au signalement qui m'a t donn. Je ne doute pas que ce ne
+soit Grard, mes agents partagent mon avis; mais Grard est trop bien
+entour pour aller le saisir; seul, sa tmrit le rendrait redoutable,
+et si ses compagnons prennent sa dfense, n'est-il pas vraisemblable que
+nous chouerons dans l'excution du mandat! La conjoncture tait
+embarrassante; la moindre dmonstration, de notre part, Grard pouvait
+ou nous faire un mauvais parti, ou nous chapper en gagnant la
+frontire. Jamais je n'avais senti davantage la ncessit de la
+prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'taient
+deux hommes intrpides: Faites ce que vous voudrez, me rpondirent-ils,
+nous sommes prts vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
+pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
+sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-tre serons-nous
+les plus malins.
+
+Je vais droit l'individu que je suppose tre Grard, mes deux agents
+se tiennent quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
+convaincu que je ne me suis pas tromp; enfin j'aborde mon homme, et
+sans autre prambule, je lui prends la tte dans mes mains et
+l'embrasse. Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
+enfants sont-ils en bonne sant? Pons est comme tourdi d'un salut
+aussi brusque, il parat tonn, il m'examine.
+
+--Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
+connais. Qui es-tu?
+
+--Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien chang?
+
+--Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
+vu cette figure-l quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
+o et quand.
+
+Alors je me penchai son oreille, et je lui dis: Je suis un ami de
+Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.
+
+--Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
+ct des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mmoire? je ne connais
+que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.
+Et il me serrait dans ses bras m'touffer.
+
+Pendant cette scne, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
+apercevant, me demanda s'ils taient avec moi. Ce sont mes garons, lui
+rpondis-je.
+
+--Je m'en tais dout. Ah! a, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
+de te rafrachir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.
+
+--Je le veux bien; a ne nous fera pas de mal.
+
+--Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
+rien trouver, ce n'est qu' Hirson, une grande lieue d'ici, que nous
+aurons du vin; tu y as sans doute pass?
+
+--Eh bien! allons Hirson.
+
+Pons dit adieu ses camarades et nous partmes ensemble. Chemin
+faisant, je me livrai des observations d'o il me fut ais de conclure
+qu'on ne m'avait pas exagr la force de cet homme. Il n'tait pas d'une
+haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
+tait carr dans sa taille. Sa figure brune, lors mme qu'elle n'et pas
+t hle par le soleil, se distinguait par l'nergie de ses traits
+vigoureusement tracs. Il avait des paules, un cou, des cuisses, des
+bras normes; ajoutez cela de gros favoris, une barbe bleue
+excessivement fournie, des mains courtes, trs larges et velues jusqu'au
+bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait l'une de ces
+physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
+lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.
+
+Tandis que nous marchions cte cte, je voyais que Pons me considrait
+de la tte aux pieds: Tudieu, me dit-il, en s'arrtant un instant,
+comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu
+remplis joliment ta culotte de peau.
+
+--N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.
+
+--Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
+que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
+en dsignant Clment, qui tait le plus petit des agents de ma brigade;
+combien que j'en avalerais comme a mon djener?
+
+--Ne t'y fie pas, rpliquai-je.
+
+--C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.
+
+Aprs ces propos de gens qui n'ont rien de mieux dire, Pons me demanda
+des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils taient en bonne sant,
+mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je
+les avais laisss fort inquiets de ce qu'il tait devenu (l'affaire
+d'Avesnes tait un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
+pas).
+
+Eh! qui est-ce qui t'amne dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
+_maltouse_, par hasard?
+
+--Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude
+une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
+coup de main.
+
+--Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons. Et en causant de la
+sorte, nous arrivons Hirson, o il nous fait entrer chez un horloger
+qui dbitait du vin. Nous voici tous quatre attabls; on nous sert, et
+tout en buvant, je ramne la conversation sur Court et Raoul. A l'heure
+qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-tre bien dans l'embarras.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
+survenu un malheur: ils ont t arrts, et je crains bien qu'ils ne
+soient encore en prison.
+
+--Et le motif?
+
+--Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'tais
+djener avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
+on nous a ensuite interrogs tous les trois; j'ai t aussitt relch.
+Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
+serais pas encore averti de ce qui leur est arriv, si Raoul n'avait pu,
+en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier;
+c'tait pour que je te prvienne d'tre sur tes gardes, parce qu'on lui
+avait parl de toi: je ne t'en dirai pas davantage.
+
+--Qui donc vous a arrts, me demanda Pons, qui paraissait constern de
+l'vnement?
+
+--C'est Vidocq.
+
+--Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
+tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
+seulement j'ai aperu par derrire un particulier qui entrait chez
+Causette, on m'a dit que c'tait lui, mais je n'en sais rien, et je
+paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin celui qui me le
+montrerait.
+
+--Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
+par voies et par chemins.
+
+--Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il tait ici, je lui ferais
+passer un mauvais quart d'heure.
+
+--Eh! tu es comme les autres, s'il tait l, tu te tiendrais coi, et tu
+serais encore le premier lui offrir un coup boire. (En disant ces
+mots, je tendais mon verre, et il versait.)
+
+--Moi! je lui offrirais de la m..... plutt.
+
+--Tu lui offrirais un coup boire, te dis-je.
+
+--Allons donc, plutt mourir!
+
+--En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
+t'arrte.
+
+--Quoi! quoi! comment?
+
+--Oui, je t'arrte, et en approchant ma face contre la sienne, je te
+dis, couill, que tu es _servi_, et que si tu bronches, je te mange le
+nez. Clment, mettez les menottes monsieur.
+
+On ne se figure pas quel fut l'tonnement de Pons. Tous ses traits
+taient bouleverss; ses yeux semblaient s'chapper de leur orbite, ses
+joues taient frmissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
+dressaient: peu peu ces symptmes d'une crispation qui n'agitait que
+le haut du corps s'effacrent, et il s'opra une autre rvolution. Quand
+on lui eut attach les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
+comme ptrifi; il avait la bouche bante, sa langue tait colle son
+palais, et ce ne fut qu'aprs des efforts ritrs qu'il parvint l'en
+dtacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lvres; en
+moins d'une demi-heure, le visage de ce sclrat, successivement ple,
+jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se dcompose.
+Enfin, sorti de cette espce de lthargie, Pons articula ces mots:
+Quoi! vous tes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accost,
+j'aurais purg la terre d'un f.... gueux.
+
+--C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donn dans
+le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
+je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montr. Une
+autre fois cela t'apprendra ne pas tenter le diable.
+
+Les gendarmes, que je fis appeler aprs l'arrestation de Pons, ne
+pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous tait
+ordonn de faire son domicile, le maire de sa commune se confondit
+envers nous en actions de grces. Quel minent service, nous disait-il,
+vous avez rendu au pays! il tait notre pouvantail tous. Vous nous
+avez dlivr d'un vritable flau. Tous les habitants taient
+satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
+s'merveillt de ce que la capture de ce sclrat s'tait effectue sans
+coup frir.
+
+La perquisition termine, nous allmes coucher la Capelle. Pons tait
+attach avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
+premire halte je le fis dshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
+aucune arme cache. En le voyant nu, je doutai un instant que ce ft un
+homme; tout son corps tait couvert de poils noirs, touffus et luisants:
+on l'et pris pour l'Hercule Farnse, envelopp dans la peau d'un ours.
+
+Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
+dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperus que pendant la
+nuit, il avait aval plus d'un quarteron de tabac fumer. J'avais dj
+fait la remarque que, dans de grandes anxits, les hommes qui ont
+l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
+un usage immodr. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achve plus
+promptement une pipe qu'un condamn mort, soit lorsqu'il vient
+d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
+je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
+introduire en si grande quantit dans son estomac, une substance qui,
+par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
+qu'il n'en ft incommod; peut-tre avait-il l'intention de
+s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
+prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, condition qu'il
+se bornerait le mcher. Pons se soumit l'ordonnance, il n'avala plus
+de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait aval lui
+et fait le moindre mal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+ Une visite Versailles.--Les grandes bouches et les petits
+ morceaux.--La rsignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
+ soi-mme qui fait son sort.--Le sommeil d'un meurtrier.--Les
+ nouveaux convertis.--Ils m'invitent leur excution.--Rflexions
+ au sujet d'une bote en or.--Le _Meg des Megs_.--Il n'y a pas de
+ honte. L'heure fatale.--Nous nous retrouverons l-bas.--La
+ _Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse deux ttes de
+ mort.--L'esprit de vengeance.--Dernier adieu.--L'ternit.
+
+
+Je revins directement Paris. Je conduisis Pons Versailles, o Court
+et Raoul taient dtenus. En arrivant, j'allai les voir. Eh bien! leur
+dis-je, notre homme est arrt.
+
+--Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!
+
+--Il ne l'a pas vol, s'cria Raoul; je suis sr qu'il aura fait une
+belle vie!
+
+--Lui? rpliquai-je, il a t doux comme un mouton.
+
+--Quoi! il ne s'est pas dfendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
+pas dfendu!
+
+--Ces terribles-l, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
+les petits morceaux.
+
+--Les renseignements que vous m'avez donns, leur dis-je, n'ont pas t
+perdus.
+
+Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
+distraction aux deux prisonniers, en les faisant dner avec moi. Ils
+acceptrent avec une satisfaction marque, et tout le temps que nous
+passmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus lger nuage de
+tristesse: ils taient plus que rsigns, je ne serais pas surpris
+qu'ils fussent redevenus honntes gens, leur langage semblait du moins
+l'indiquer. Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
+faisions un fichu mtier.
+
+--Oh! ne m'en parle pas: tout mtier qui fait pendre son matre......
+
+--Et puis, ce n'est pas tout a, tre dans des transes continuelles,
+n'avoir pas un instant de tranquillit, trembler l'aspect de chaque
+nouveau visage.
+
+--C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
+gendarmes dguiss; le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
+mettaient sens dessus dessous.
+
+--Et moi, ds qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
+mon signalement, et la chaleur qui me montait, je sentais bien que
+malgr moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.
+
+--Qu'on ne sait gure ce qu'il en est, quand on commence donner dans
+le travers! si c'tait refaire, j'aimerais mieux mille fois me brler
+la cervelle.
+
+--J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
+plutt leur mre de les touffer de suite.
+
+--Si nous nous tions donn autant de peine pour bien faire, que nous
+en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
+plus heureux.
+
+--Que veux-tu? c'est notre sort.
+
+--Ne me dis pas a.... c'est soi-mme qui fait son sort..... la
+destine, c'est des btises; il n'y a pas de destine, et sans les
+mauvaises frquentations, je sens bien que je n'tais pas n pour tre
+un coquin. Te souviens-tu, chaque coup que nous venions de faire,
+combien je prenais de la _consolation_? C'est que j'avais sur l'estomac
+comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais aval une velte que a
+ne me l'aurait pas retir.
+
+--Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brlait le coeur; je
+me mettais sur le ct gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'tait
+le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables
+mes trousses; des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
+sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
+m'veillais, j'tais tremp comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
+qu'on l'aurait ramasse la cuillre; aprs cela il n'y avait plus
+moyen de fermer l'oeil: mon bonnet me gnait, je le tournais et le
+retournais de cent faons; c'tait toujours un cercle de fer qui me
+serrait la tte, avec deux pointes aigus qui s'enfonaient de chaque
+ct dans les tempes.
+
+--Ah! tu as aussi prouv a. On croirait que c'est des aiguilles.
+
+--C'est p't-tre tout a qu'on appelle des remords.
+
+--Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
+Jules, je n'y pouvais plus durer, il tait temps que a finisse:
+d'honneur, c'tait assez comme a. D'autres vous en voudraient, moi je
+dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?
+
+--Depuis que nous avons tout avou, je me trouve comme en paradis, au
+prix de ce que j'tais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
+moment passer, mais ils n'taient pas non plus la noce ceux que nous
+avons tu: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.
+
+Au moment de me sparer d'eux, Raoul et Court me demandrent en grce de
+venir les voir aussitt qu'ils seraient condamns; je le leur promis et
+tins parole. Deux jours aprs le prononc du jugement qui les condamnait
+ mort, je me rendis prs d'eux. Quand je pntrai dans leur cachot, ils
+poussrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces votes sombres
+comme celui d'un librateur; ils tmoignrent que ma visite leur faisait
+le plus grand plaisir, et ils demandrent m'embrasser. Je n'eus pas la
+force de leur refuser. Ils taient attachs sur un lit de camp, o ils
+avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
+pressrent contre leur sein avec la mme effusion de coeur que de
+vritables amis qui se retrouvent aprs une longue et douloureuse
+sparation. Une personne de ma connaissance, qui tait prsente cette
+entrevue, eut une trs grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
+sorte la discrtion de deux assassins. Ne craignez rien, lui dis-je.
+
+--Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacit, nous, faire du
+mal monsieur Jules! il n'y a pas de risques.
+
+--Monsieur Jules! profra Court, c'est a un homme; nous n'avons que
+lui d'ami, et ce qui m'en plat, c'est qu'il ne nous a pas abandonns.
+
+Comme j'allais me retirer, j'aperus auprs d'eux deux petits livres
+dont l'un tait entr'ouvert (c'taient des _Penses chrtiennes_): Il
+parat; leur dis-je, que vous vous livrez la lecture; est-ce que vous
+donneriez dans la dvotion, par hasard?
+
+--Que voulez-vous? me rpondit Raoul, il est venu ici un _ratichon_ (un
+ecclsiastique) pour nous _reboneter_ (nous confesser); c'est lui qui
+nous a laiss a. Il y a tout de mme l-dedans des choses que, si on
+les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.
+
+--Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
+pas de la bamboche; nous n'avons pas t mis sur terre pour y crever
+comme des chiens.
+
+Je flicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'tait
+opr en eux. Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
+je me serais laiss embter par un calotin!
+
+--Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le _piffe_;
+mais quand on est dans notre passe, on y regarde deux fois: ce n'est
+pas que la mort m'pouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
+Vous verrez comme j'irai l, monsieur Jules.
+
+--Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.
+
+--Je vous le promets.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur.
+
+Le jour fix pour l'excution, je me rendis Versailles; il tait dix
+heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
+s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutt
+aperu que, se levant prcipitamment, ils vinrent moi.
+
+RAOUL (me prenant les mains). Vous ne savez pas le plaisir que vous
+nous faites, tenez, on tait en train de nous graisser nos bottes.
+
+MOI.Que je ne vous drange pas.
+
+COURT.Vous, monsieur Jules, nous dranger! plaisantez-vous?
+
+RAOUL.Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
+ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclsiastiques) ces messieurs
+nous excuseront.
+
+LE CONFESSEUR DE RAOUL.Faites, mes enfants, faites.
+
+COURT.C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
+vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a _emballs_, mais a n'y
+fait rien.
+
+RAOUL.Si ce n'avait pas t lui, c'tait un autre.
+
+COURT.Et qui ne nous aurait pas si bien traits.
+
+RAOUL.Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
+pour nous.
+
+COURT.Un ami n'en ferait pas autant.
+
+RAOUL.Et par dessus le march venir encore nous voir faire la culbute!
+
+MOI. (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
+conversation).Allons, une prise, c'est du bon.
+
+RAOUL (aspirant avec force).Pas mauvais! (il ternue plusieurs
+reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?
+
+MOI.Cela se dit.
+
+RAOUL.Je suis pourtant bien malade. (Dans ce moment, il prend ma
+bote, et aprs l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
+l'examine.) Elle est belle, la _fonfire_ (tabatire)! Dis donc, Court,
+sais-tu ce que c'est que a?
+
+COURT (dtournant la vue). C'est de l'or.
+
+RAOUL.Tu as bien raison de regarder de l'autre ct; l'or, c'est la
+perdition des hommes. Tu vois o a nous a conduits.
+
+COURT.Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
+peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
+honntes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
+dshonneur nos familles.
+
+RAOUL.Oh! ce n'est pas l mon plus grand regret. Ce sont les
+_messires_ que nous avons escarps.... les malheureux!
+
+COURT (l'embrassant).Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
+mort ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!
+
+LE CONFESSEUR DE COURT.Allons, mes enfants, le temps s'coule.
+
+RAOUL.Ils ont beau dire, le _Meg des Megs_ (l'tre suprme), s'il y en
+a un, ne nous pardonnera jamais.
+
+LE CONFESSEUR DE COURT.La misricorde de Dieu est inpuisable....
+Jsus-Christ, mourant sur la croix, a intercd auprs de son pre pour
+le bon larron.
+
+COURT.Puisse-t-il intercder pour nous!
+
+L'UN DES CONFESSEURS.levez votre ame Dieu, mes enfants,
+prosternez-vous et priez.
+
+Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
+doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.
+
+MOI.Il n'y a pas de honte.
+
+RAOUL ( son camarade).Mon ami, recommandons-nous.
+
+Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans
+cette position.... ils sont plutt recueillis qu'absorbs. L'horloge
+sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble,
+_dans trente minutes, ce sera fait de nous_! En prononant ces mots, ils
+se lvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'tais tenu un instant
+ l'cart, je m'approche. Monsieur Jules, me dit Court, si c'tait un
+effet de votre bont, nous vous demanderions un dernier service.
+
+--Quel est-il? je suis tout prt vous obliger.
+
+--Nous avons nos femmes Paris. J'ai ma femme... a me brise le
+coeur... c'est plus fort que moi! Ses yeux se remplissent de larmes,
+sa voix s'altre, il ne peut achever.
+
+--Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire
+l'enfant? Je ne te reconnais pas l, mon garon; es-tu un homme ou ne
+l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la
+mienne? allons! un peu de courage.
+
+--C'est pass prsent, reprit Court, ce que j'avais vous dire,
+monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous
+commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites
+commissions pour elles.
+
+Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et
+lorsqu'ils m'eurent expos leurs intentions, je leur renouvelai
+l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.
+
+RAOUL.J'tais bien sr que vous ne nous refuseriez pas.
+
+COURT.Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah!
+monsieur Jules, comment nous reconnatre de tout a?
+
+RAOUL.Si ce que dit le _rebonneteur_ (confesseur) _n'est pas de la
+blague_, un jour nous nous retrouverons l-bas.
+
+MOI.Il faut l'esprer, peut-tre plutt que vous ne pensez.
+
+COURT.Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut.
+Nous sommes bien prs du dpart.
+
+RAOUL.Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?
+
+MOI.Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)
+
+RAOUL.Voyons-la. Midi.
+
+COURT.La _Carline_ (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!
+
+RAOUL.La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons
+pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces
+_babillards_, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards taient les
+deux Penses chrtiennes).
+
+COURT.Et ces _deux Jean de la vigne_ (les crucifix), prenez-les aussi;
+cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous. On entend un bruit
+de voitures: les deux condamns plissent.
+
+RAOUL.Il est bon d'tre repentant, mais est-ce que je vas faire le
+c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,
+mais soyons fermes.
+
+COURT.C'est cela: fermes et contrits.
+
+Le bourreau arrive. Au moment d'tre placs sur la charrette, les
+patients me font leurs adieux: _C'est pourtant deux ttes de mort que
+vous venez d'embrasser_, me dit Raoul.
+
+Le cortge s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont
+attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout coup je les vois
+tressaillir: une voix a frapp leur oreille, c'est celle de _Fontaine_,
+qui, rtabli de ses blessures, est venu se mler la foule des
+spectateurs. Il est anim par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux
+transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'oeil,
+qu'accompagne l'expression muette d'une piti mprisante, il semble me
+dire que la prsence de cet homme lui est pnible. Fontaine tait prs
+de moi, je lui ordonnai de s'loigner; et par un signe de tte, Raoul et
+son camarade me tmoignrent qu'ils me savaient gr de cette attention.
+
+Court fut excut le premier; mont sur l'chafaud, il me regarda encore
+comme pour me demander si j'tais content de lui. Raoul ne montra pas
+moins de fermet; il tait dans la plnitude de la vie; par deux fois sa
+tte rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de
+force, qu' plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.
+
+Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la sclratesse tait moins
+l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des tres
+pervertis, qui, au sein mme de la socit gnrale, forment une socit
+distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait
+pas plus de trente-huit ans; il tait grand, lanc, agile et vigoureux;
+son sourcil tait lev; il avait l'oeil petit, mais vif, et d'un noir
+tincelant; son front, sans tre dprim, fuyait lgrement en arrire;
+ses oreilles taient tant soit peu cartes, et semblaient tre entes
+sur deux protubrances, comme celles des Italiens, dont il avait le
+teint cuivr. Court avait une de ces figures qui sont des nigmes
+difficiles expliquer; son regard n'tait pas louche, mais il tait
+couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, vrai dire, ni bonne ni
+mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononces, soit
+ la base de la rgion frontale, soit aux deux pommettes, dnotaient
+quelqu'instinct de frocit. Peut-tre ces indices d'un apptit
+sanguinaire s'taient-ils dvelopps par l'habitude du meurtre.....
+D'autres dtails, qui appartenaient plus particulirement au jeu de sa
+physionomie, avaient un sens non moins profond; les considrer, on y
+voyait quelque chose de maudit qui inquitait et faisait frmir. Court
+tait g de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il tait entr
+dans la carrire du crime! Pour jouir d'une si longue impunit, il lui
+avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.
+
+Les commissions qui me furent confies par ces deux assassins taient de
+nature prouver que leur coeur tait encore accessible de bons
+sentiments; je m'en acquittai avec ponctualit: quant aux prsents
+qu'ils me firent, je les ai conservs, et l'on peut voir chez moi les
+deux Penses chrtiennes et les deux crucifix.
+
+Pons Grard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamn aux
+travaux forcs perptuit.
+
+FIN DU TOME TROISIME.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIRES
+
+Du Tome troisime.
+
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE XXXII M. de Sartines et M. Lenoir.--Les
+filous avant la rvolution.--Le divertissement
+d'un lieutenant-gnral de police.--Jadis
+et aujourd'hui.--Les muets de l'abb Sicard et
+les coupeurs de bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers
+voleurs agents de la police.
+Les enrlements volontaires et les bataillons
+coloniaux.--Les bossus aligns et les boiteux
+mis au pas.--Le fameux Flambard et la belle
+isralite.--Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;
+son avancement dans la garde nationale
+parisienne.--On peut tre patriote et _grinchir_.--Je
+donne un croc-en-jambe Gaffr.--Les
+meilleurs amis du monde.--Je me mfie.--Deux
+heures Saint-Roch.--Je n'ai pas les
+yeux dans ma poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les
+dpouilles des fidles.--Filou
+et mouchard, deux mtiers de trop.--Le danger
+de passer devant un corps-de-garde.--Nouveau
+croc-en-jambe Gaffr.--Goupil me
+prend pour un dentiste.--Une attitude. 1
+
+CHAPITRE XXXIII Un enfonceur enfonc.--La
+provocation.--Les loups, les agneaux et les
+voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande
+ Vidocq_ et le Vieux de la Montagne.--Il n'y a
+plus de morale dans la police.--Mes agents
+calomnis.--Il _n'est si bon matou qui attrape
+une souris avec des mitaines_.--L'instrument du
+pch.--Mettez des gants.--Desplanques,
+ou l'amour de l'indpendance; o diable va-t-il
+se nicher?--Le rglement de MM. Delavau
+et Duplessis.--Les roulettes ambulantes et les
+_trop-philanthropes_.--_Les bonnes moeurs_, _les
+bonnes lettres_, _les tonnes tudes_.--Les jsuites
+de robe longue et de robe courte.--L'empire
+du cotillon.--Duret des voleurs qui se croient,
+corrigs.--Coco-Lacour et un _ancien ami_.--_Castigat
+ridendo mores._ 28
+
+CHAPITRE XXXIV _Dieu vous bnisse._--Les conciliabules.--L'hritage
+d'Alexandre.--Les
+_cancans_ et les prophties.--Le salut en spirale.--Grande
+conjuration.--Enqute.--Rvlations
+au sujet d'un _Monseigneur le dauphin_.--Je
+suis innocent.--La fable souvent reproduite.--Les
+Plutarques du pilier littraire
+et l'imprimeur Tiger.--L'histoire admirable et
+pourtant vridique du fameux Vidocq.--Sa
+mort, en 1875. 52
+
+CHAPITRE XXXV Les nouvellistes de malheur.--L'cho
+de la rue de Jrusalem et lieux circonvoisins.--Toujours
+Vidocq.--Feus les Athniens
+et dfunt Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La
+patte du chat.--Je fais des voleurs.--Les
+deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
+chaos et la cration.--Monsieur Double-Croche
+et la cage poulet.--Une mise
+dcente.--Le suprme bon ton.--Guerre aux
+_modernes_.--_Le Cadran bleu de la canaille._--Une
+socit bien compose.--Les orientalistes
+et les argonautes.--Les gigots des prs sals.--La
+queue du chat.--Les pruneaux et la
+_chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'entre
+triomphale.--Le petit pre noir.--Deux
+ballades.--L'hospitalit.--L'ami de
+collge.--_Les Enfants du Soleil._ 73
+
+CHAPITRE XXXVI Un habitu de la _Petite-Chaise_.--Je
+ne suis pas trop cal.--Une chambre
+dvaliser.--Les oranges du pre Masson.--Le
+tas de pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un
+dmnagement nocturne.--Le
+voleur bon enfant.--Chacun son got.--Ma
+premire visite Bictre.--A bas Vidocq!--Superbe
+discours.--Il y a de quoi frmir.--l'orage s'appaise.--On ne me tuera pas. 102
+
+CHAPITRE XXXVII L'utilit d'un bon estomac.--L'occurence
+suspecte.--La procession des
+ballots.--Les Hirondelles de la Grve.--La
+commodit d'un fiacre.--Les fredaines de ces
+messieurs.--Le garon de chantier.--Il n'y
+a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras, ou la
+marchande scrupuleuse.--Annette ou la
+bonne femme.--On ne mange pas toujours.--Le
+premier qui fut roi.--_Vidocq enfonc_,
+pice nouvelle, dont le dernier acte se passe
+au corps-de-garde.--Je joue le rle
+de Vidocq.--Reprsentation mon bnfice.--Applaudissements
+unanimes.--La
+Pomme rouge.--Le Grand casuel.--L'inspection
+des papiers.--Je fais vader un
+voleur.--Le vtran qui prend un potage.--L'auteur
+du _Pied-de-Mouton_.--Les bas et les
+madras accusateurs.--J'ai perdu ma pice de
+cinq francs.--Le soufflet et le marchand de
+vin.--Je suis arrt.--La ronde du commissaire.--Ma
+dlivrance.--La chute du
+bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans
+Vidocq l'enfonc.--Souhaitez-vous un bon
+conseil?--Gare la caboche. 122
+
+CHAPITRE XXXVIII Allons Saint-Cloud.--L'aspirant
+mouchard.--Le systme des diversions,
+ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
+dsordre d'une chambre coucher.--Singulires
+remarques.--Nant au
+rapport.--Ce sont d'honntes gens dans le
+faubourg Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez
+garde vos souliers.--Sacrifice
+au dieu des ventrus. _Deus est in nobis._--La
+langue de monsieur Judas.--Le nectar du
+policien.--Explication du mot _Traiffe_.--Les
+deux matresses.--L'homme qui s'arrte
+lui-mme.--Le contentement donne des ailes.--Le
+nouvel Epictte.--Un monologue.--L'incrdulit
+dsesprante.--Mtamorphose
+d'un tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La
+matresse d'un prince russe.--Le pain de
+munition et les sorbets de Tortoni.--La mre
+Bariole.--Le vieux srail ou l'enfer d'une
+femme entretenue.--Les courtisanes et les chevaux
+de fiacre.--L'amie de tout le monde.--L'invulnrable.--Le
+tableau des Sabines.--L'Arche
+sainte.--La tire-rire.--_Infandum
+regina jubes_....--Haine aux paulettes.--Ah!
+petit fourier!--Les bons sentiments.--L'trange
+religion.--Le billet de loterie et la
+chsse de Sainte-Genevive.--Il n'est pas de
+petite conomie.--Exemple de fidlit remarquable.--Pnlope.--Le
+serment des filles.--Je te connais, beau masque.--Voyage dans
+Paris.--Louison la blagueuse.--Ncessit
+n'a pas de loi.--Le monstre.--Une furie.--Devoir
+cruel.--Emilie au violon.--Retour
+chez la Bariole.--La petite bouteille des
+amis.--Le trpied de la Sybille.--Philmon
+et Baucis.--Josphine Ral, ou les fruits d'une
+bonne ducation.--Rflexions philosophiques
+sur la concorde et la mort.--Trois arrestations.--Le
+tratre puni.--Un trait pour la
+nouvelle Morale en action.--Une mise en libert.--Rponse
+aux critiques. 152
+
+CHAPITRE XXXIX Je m'effraie de ma renomme.--L'approche
+d'une grande fte.--Les voleurs
+classs.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un dluge
+de dnonciations.--Je faillis la gober.--Le
+matelas, les fausses cls et la pince.--La confession
+par vengeance.--Le terrible Limodin.--La
+manie de moucharder.--La voleuse qui
+se dnonce.--Le bon fils.--L'vad malencontreux.--Le
+gteau des rois et la reine de la fve.--Le
+baiser perfide.--La difficult tourne.--Le
+panier de la blanchisseuse.--L'enfant vol.--Le
+parapluie qui ne met pas couvert.--La
+moderne Sapho.--La libert n'est pas le premier
+des biens.--Les insparables.--Hrosme
+de l'amiti.--Le vice a ses vertus. 208
+
+CHAPITRE XL Nos amis les ennemis.--Le bijoutier
+et le cur.--L'honnte homme.--La
+cachette et la cassette.--Une bndiction du
+ciel et le doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous
+sommes ruins.--L'amour du prochain.--Les
+cosaques sont innocents.--100,000 francs,
+50,000 francs, 10,000 francs ou la rcompense
+au rabais.--Le faux soldat.--L'entorse de
+commande.--La tonnelire de Livry.--La
+petite rputation locale.--Je suis juif.--Mon
+plerinage avec la religieuse de Dourdans.--Le
+phnix des femmes.--Ma mtamorphose
+en domestique allemand.--Mon arrestation.--Je
+suis incarcr.--Le hacheur de paille.--Mon
+entre en prison.--Les trangers ont
+des amis partout.--Le rat d'glise.--L'habit
+viande.--Les boutons de ma redingote.--Ce
+qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
+bataille de Montereau.--J'ai vol mon
+matre.--Projet d'vasion.--Voyage en Allemagne.--La
+poule noire.--Confidence au procureur
+du roi.--Ma fuite avec un compagnon
+d'infortune.--Cent mille cus de diamants.--Le
+_minimum_. 250
+
+CHAPITRE XLI Les glaces enleves.--Un beau
+jeune homme.--Mes quatre tats.--La fringale.--Le
+connaisseur.--Le Turc qui a vendu
+ses odalisques.--Point de complices.--Le
+gnral Bouchu.--L'inconvnient des bons
+vins.--Le petit saint Jean.--Le premier
+dormeur de France.--Le grand uniforme et
+les billets de banque.--La crdulit d'un recleur.--Vingt-cinq
+mille francs de flambs.--L'officieux.--Capture
+de vingt-deux voleurs.--L'adorable
+cavalier.--Le parent de
+tout le monde.--Ce que c'est d'tre lanc.--Les
+Lovelaces de carcan.--L'aumnier du rgiment.--Surprise
+au caf Hardi.--L'Anacron
+des galres.--Encore une petite chanson.--Je
+vais l'afft aux Tuileries.--Un
+grand seigneur.--Le directeur de la police du
+Chteau.--Rvlations au sujet de l'assassinat
+du duc de Berry.--Le gant des voleurs.--Paratre
+et disparatre.--Une scne, par madame
+de Genlis.--Je suis accoucheur.--Les
+Synonymes.--La mre et l'enfant se portent
+bien.--Une formalit.--Le baptme.--Il
+n'y a pas de drages.--Ma commre Saint-Lazarre.--Un
+pendu.--L'alle des voleurs.--Le
+mdecin dangereux.--Craignez les bnfices.--Je
+revois d'anciens amis.--Un
+dner au Capucin.--J'enfonce les Bohmiens.--Un
+tour chez la duchesse.--On retrouve les
+objets.--Deux montagnes ne se rencontrent
+pas.--La bossue moraliste.--La foire de Versailles.--Les
+insomnies d'une marchande de
+nouveauts.--Les ampoules et la chasse aux
+punaises.--Amour et tyrannie.--Le grillage
+et les rideaux verts.--Scnes de jalousie.--Je
+m'clipse. 274
+
+CHAPITRE XLII Le boucher bon enfant.--Trop
+parler nuit.--L'innocence du petit vin.--Un
+assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La
+leve du corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton frre.--La
+blessure perfide.--C'est lui.--Le front de
+Can.--Le rveil matinal.--Arrestation de
+deux poux.--Un coupable.--J'en cherche
+un autre.--L'accus de libralisme.--Les
+goguettes, ou les bardes du quai du Nord.--Une
+couleur.--Les chansons sditieuses.--J'aide
+ la cuisine.--Le vin de propritaire.--L'homme
+irrprochable.--Translation
+ la prfecture.--Une confession.--Rsurrection
+d'un marchand de volailles.--Une
+scne de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
+confitentes reos._--Deux amis
+s'embrassent.--Un souper sous les verroux.--Dpart
+de Paris. 339
+
+CHAPITRE XLIII Arrive Corbeil.--Sornettes
+populaires.--La foule.--Les gobe-mouches.--La
+bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
+Picard.--Le dgot des grandeurs.--Le
+marchand de dindons.--Le gnral Beaufort.--L'ide
+qu'on se fait de moi.--Grande
+terreur d'un sous prfet.--Les assassins et
+leur victime.--Le repentir.--Mettez des couteaux.--Rvlations
+importantes, etc., etc. 373
+
+CHAPITRE XLIV Voyage la frontire.--Un brigand.--La
+mre Bardou.--Les indications
+d'une petite fille.--La dlibration.--J'aborde
+mon homme.--La reconnaissance simule.--Quel
+gaillard!--Les deux font la paire.--Le
+faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le
+brigand ptrifi.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je
+dlivre le pays d'un flau.--L'Hercule
+la peau d'ours.--Le mangeur de tabac. 394
+
+CHAPITRE XLV Une visite Versailles.--Les
+grandes bouches et les petits morceaux.--La
+rsignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
+soi-mme qui fait son sort.--Le sommeil
+d'un meurtrier.--Les nouveaux convertis.--Ils
+m'invitent leur excution.--Rflexions
+au sujet d'une bote en or.--Le _Meg
+des Megs_.--Il n'y a pas de honte.--L'heure
+fatale.--Nous nous retrouverons l-bas.--La
+_Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse
+deux ttes de mort.--L'esprit de
+vengeance.--Dernier adieu.--L'ternit. 409
+
+FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Aujourd'hui lieutenant-gnral.
+
+[2] On sera peut-tre surpris de cette facilit, mais on cesserait de
+s'en tonner en apprenant par combien de tmoignages de complaisance le
+cours de la justice est entrav chaque jour. N'a-t-on pas vu rcemment
+la cour d'assises de Cahors, la moiti des habitants d'une commune
+dposer sur un fait patent, dans un sens tout oppos que l'autre moiti.
+
+[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
+Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
+appliqu entre les deux paules, suffit pour dtacher les poumons, et
+par consquent pour donner la mort.
+
+[4] Le nom tait sur le point de m'chapper, quand je me suit souvenu
+fort propos qu'il est souvent imprudent de dsigner les masques. Le
+mari de la femme dont il est ici question a t quelque temps le
+directeur d'un des thtres de la capitale. Il est vivant; on ne blmera
+pas ma discrtion.
+
+[5] _Histoire des Socits secrtes de l'arme, et des Conspirations
+militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
+Bonaparte_; 2^{e} dition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, n 20.
+
+[6] Le colonel Aubry, inspecteur-gnral de l'artillerie, mort
+trente-trois ans. Il succomba peu de jours aprs la bataille de Dresde,
+o il avait eu les deux jambes emportes par un boulet.
+
+[7] Entre les pices que je produisis tait la suivante que je transcris
+ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en mme temps
+qu'elle prouve la dmarche faite en ma faveur par M. le
+procureur-gnral Ranson, pendant ma dernire dtention Douai.
+
+ Douai, le 20 janvier 1809.
+
+LE PROCUREUR-GNRAL IMPRIAL _prs la cour de justice criminelle du
+dpartement du Nord_.
+
+Atteste que le nomm _Vidocq_ a t condamn le 7 nivse an 5, huit
+ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en libert.
+
+Qu'il parat que _Vidocq_ tait dtenu pour cause d'insubordination, ou
+autre dlit militaire, et que le faux pour raison duquel il a t
+condamn n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'vasion d'un de ses
+compagnons de prison.
+
+Le procureur-gnral atteste encore que d'aprs les renseignemens par
+lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est vad de la
+maison de justice au moment o l'on allait le transfrer au bagne, qu'il
+a t repris, qu'il s'est encore vad, et que repris de nouveau. M.
+_Ranson_ alors procureur-gnral a eu l'honneur d'crire son
+Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
+de savoir, si, le temps coul depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
+rarestation pourrait compter pour le librer de sa peine.
+
+Qu'une premire lettre tant reste sans rponse, M. Ranson en a crit
+plusieurs, et que _Vidocq_ interprtant le silence de son Excellence
+d'une manire dfavorable pour lui, s'est vad de rechef.
+
+Le procureur-gnral ne peut reprsenter aucune de ces lettres, parce
+que les registres et papiers de M. Ranson son prdcesseur, ont t
+enlev par sa famille, qui a refus de les rintgrer au parquet.
+
+ ROSIE.
+
+
+
+[8] Il est aujourd'hui tabli rue Neuve-de-Seine. C'est sa porte qu'a
+t assassine la _belle ecuillre_.
+
+[9] Le Tableau suivant, qui offre la rcapitulation des arrestations
+pendant l'anne 1817, montre l'importance des oprations de la brigade
+de sret:
+
+ Assassins ou meurtriers 15
+ Voleurs avec attaques ou par violences 5
+ -- avec effraction, escalade ou fausses clefs 108
+ _D'autre part_ 128
+
+ Voleurs dans les maisons garnies 12
+ -- la dtourne et au bonjour 126
+ -- la tire et filous 73
+ -- la gne et au flouant 17
+ Recleurs nantis d'objets vols 38
+ vads des fers ou des prisons 14
+ Forats librs ayant rompu leur ban 43
+ Faussaires, escrocs, prvenus d'abus de confiance 46
+ Vagabonds, voleurs renvoys de Paris 229
+ En vertu de mandats de Son Excellence 46
+ Perquisitions et saisies d'objets vols 39
+ ----
+ TOTAL 811
+
+
+
+[10] Lorsqu'il tait allou des millions pour les dpenses de la police,
+on ne conoit pas que l'on pt recourir de si pitoyables ressources.
+Du 20 juillet au 4 aot, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
+Delavau rapportrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'tait l'argent
+des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
+funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
+qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prter une mesure
+d'une telle immoralit: qu'on lise cependant la pice suivante.
+
+ PRFECTURE DE POLICE.
+
+ Paris, le 13 janvier 1823
+
+ Nous, conseiller d'tat, prfet de police, etc.,
+
+ Arrtons ce qui suit:
+
+ A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, prcdemment
+ autoriss tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
+ feront partie de la brigade particulire de sret, sous les ordres
+ du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.
+
+ Ils continueront tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
+ autres personnes qui feront galement le service d'agents secrets.
+
+ Le conseiller d'tat, prfet, etc.
+
+ _Sign_ G. DELAVAU.
+
+ Pour copie conforme, le secrtaire-gnral,
+
+ L. DEFOUGERES.
+
+
+
+
+
+
+[11] Les bataillons coloniaux, une poque o la France n'avait plus de
+colonies, taient destins devenir les gots de notre arme de terre.
+Les officiers de ces corps taient presque tous de mchants garnements
+dshonors par leur inconduite, et moins faits pour porter l'pe que le
+bton de l'argousin. Lorsque le despotisme imprial existait dans toute
+sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutrent d'une foule de
+citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouch, les Rovigo, les
+Clarke, immolaient leurs caprices ou ceux du matre dont ils taient
+les esclaves. Des gnraux, des colonels, des adjudants-commandants, des
+magistrats, des prtres, furent envoys comme simples soldats dans les
+les de R et d'Olron. La police avait runi dans cet exil, bon nombre
+de royalistes et de patriotes cheveux blancs, qu'elle soumettait la
+mme discipline que les voleurs rputs incorrigibles. Le commandant
+Latapie faisait marcher au pas les uns et les autres.
+
+[12] Je mets ce Rglement sous les yeux du lecteur, afin de lui prouver
+que, sans me mler de politique, j'avais assez d'occupation.
+
+ PRFECTURE DE POLICE.
+
+ _Rglement pour la brigade particulire de sret._
+
+ _Art._ I. La brigade particulire de sret se divise en quatre
+ escouades. Chacun des agents commandant une escouade reoit ses
+ instructions de son chef de brigade, et celui-ci reoit les notes
+ de surveillance et de recherches du chef de la deuxime division de
+ la prfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les
+ jours, et autant de fois qu'il sera ncessaire pour le maintien de
+ l'ordre et de la sret des personnes et des proprits. Il lui
+ rendra compte, tous les matins, du rsultat de la surveillance
+ exerce la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef
+ d'escouade devant lui faire son rapport particulier.
+
+ II.Les agents particuliers exerceront une surveillance svre et
+ active pour prvenir les dlits; ils arrteront, tant sur la voie
+ publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les
+ individus vads des fers et des prisons; les forats librs qui
+ ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de rsider
+ Paris; ceux qui ont t renvoys de la capitale dans leurs foyers
+ pour y rester sous la surveillance de l'autorit locale,
+ conformment au Code pnal, et qui seraient revenus Paris sans
+ autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant
+ dlit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police
+ du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire
+ connatre le motif de l'arrestation des prvenus. En cas d'absence
+ de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus
+ voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du
+ poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des
+ objets trouvs sur eux. Ils demanderont toujours aux dlinquants
+ leur demeure, pour la vrifier de suite, et en cas de fausse
+ indication de domicile, ils en feront part au commissaire de
+ police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront
+ aussi les tmoins qui pourraient tre entendus, et dont ils auront
+ eu soin de se procurer les noms et demeures.
+
+ III.Les agents particuliers de la sret ne pourront consigner
+ dans les postes que les individus mentionns en l'article
+ prcdent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre
+ crit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre
+ compte de leurs oprations, ou en vertu d'un ordre suprieur.
+
+ IV.Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison
+ particulire pour arrter un prvenu de dlit, sans tre muni d'un
+ mandat, et sans tre accompagns d'un commissaire de police, s'il y
+ a perquisition faire au domicile.
+
+ V.Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolment,
+ afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie
+ publique, et ils feront de frquentes stations dans les carrefours
+ les plus passagers.
+
+ VI.La circonspection, la vracit et la discrtion tant des
+ qualits indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y
+ manquer sans tre svrement punis.
+
+ VII.Il est dfendu aux agents de police de diriger leur
+ surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de
+ la ville que celui qui leur aura t indiqu par leur chef, moins
+ d'un vnement extraordinaire, qui l'et exig, et dont ils
+ rendraient compte.
+
+ VIII.Il est galement dfendu aux agents de police d'entrer dans
+ les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire
+ avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les
+ compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui
+ entretiendraient des liaisons secrtes et habituelles avec des
+ voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles,
+ seront punis svrement.
+
+ IX.Le jeu tant celui de tous les vices qui conduit le plus
+ promptement l'homme commettre des bassesses, il est expressment
+ dfendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient
+ trouvs jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront
+ sur-le-champ suspendus de leurs fonctions. [A] X.Les agents de
+ police sont tenus de rendre compte leur chef de brigade de leur
+ emploi de leur temps.
+
+ XI.La premire contravention aux dfenses faites dans les articles
+ prcdents, sera punie par une retenue de deux journes
+ d'appointement; en cas de rcidive, cette retenue sera double,
+ sans prjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu.
+
+ XII.Le chef de la brigade est spcialement charg de veiller
+ l'excution du prsent rglement. Cette excution est aussi
+ particulirement recommande aux chefs d'escouades qui reoivent
+ ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de
+ l'excution de ceux qu'ils auront reus de lui, comme de ceux
+ qu'ils auront t porte de donner eux-mmes aux agents qu'ils
+ dirigent.
+
+ _Fait la Prfecture de police, le 1818._
+
+ _Le Ministre d'tat, Prfet de Police_,
+
+ _Sign_, COMTE ANGLS.
+
+ Par Son Excellence,
+
+ _Le Secrtaire-gnral de la Prfecture_,
+
+ _Sign_ FORTIS.
+
+
+
+
+Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles cette charte de
+la brigade; mais le dvt prfet, qui couvrait de ses roulettes
+ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction un
+rglement dans lequel les jeux taient anathmatiss. J'avais aussi
+class parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur
+le _Quai de l'cole_, aux _Champs lises_, et dans tous les lieux
+publics, cette foule de misrables, de tout rang et de tout ge, qui
+s'abandonnent ou se prostituent un got honteux qui semblait avoir
+migr avec les jsuites. Je sollicitai souvent la rpression de ces
+dsordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde
+oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi
+qui punit les attentats aux moeurs est applicable messieurs les
+_trop-philanthropes_, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les
+tnbres _intra-muros_. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si
+hideuses dpravations taient en quelque sorte privilgies; peut-tre
+existait-il une secte qui, pour se dtacher du monde au moins par un
+ct, et se soustraire la plus douce des influences, avait jur haine
+ la plus belle moiti de l'humaine espce; peut-tre qu' l'instar de
+la socit des _bonnes lettres_ et de celle des _bonnes tudes_, il
+s'tait form une socit des _bonnes moeurs_: les moeurs
+jsuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'annes le mal a fait tant
+de progrs, que je conseille nos dames d'y prendre garde; si cela
+continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les
+jsuites n'aiment que la leur.
+
+[13] Cette pice, laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup d'autres,
+renferme toute ma justification: je la reproduis ici textuellement:
+
+ DCLARATIONS
+
+ _Des nomms Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq,
+ faussement accus d'avoir fourni de l'argent pour acheter une
+ pince, l'aide de laquelle un vol s'est commis._
+
+ (Deuxime division.--Premier bureau.--N 70,465.)
+
+Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, dix heures du
+matin, nous Guillaume Recodre, maire de la commune de Gentilly, d'aprs
+les ordres de M. le conseiller d'tat prfet de police, nous sommes
+transport en la maison centrale de dtention de Bictre, o tant,
+avons fait comparatre par-devant nous, au greffe de ladite prison,
+Andr Peyois, dtenu par suite d'un jugement qui le condamne la peine
+des fers, auquel, aprs avoir prsent une lettre adresse au chef de la
+deuxime division de la prfecture de police, commenant par ces mots
+_pardonnez la libert_, et finissant par ceux-ci _dont ma mre m'a
+donn l'avertit_, ladite lettre date du dix du courant et signe
+Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour
+avoir t par lui souscrite et signe, et s'il en avouait tout le
+contenu.
+
+A rpondu, qu'il connat parfaitement cette lettre pour tre la mme
+que celle qu'il a adresse M. Parisot, chef de la deuxime division
+la prfecture de police, elle est signe par lui. Le corps de cette
+lettre n'a pas t crit par lui, il ne sait pas assez bien crire pour
+cela, mais ce qu'elle contient a t dict l'crivain (le nomm
+Lematre, dtenu en cette mme prison), par lui dclarant, et pour
+preuve de ce qu'il avance, il est dispos nous dclarer oralement tous
+les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de
+notre part de les rappeler sa mmoire, par la lecture de son contenu;
+en consquence, il dclare que lors de l'instruction de l'affaire qui
+l'amena au banc des accuss, et la suite de laquelle il fut condamn
+la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui
+avait donn une somme de trois francs pour acheter la pince l'aide de
+laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un
+fait non-seulement inexact, mais tout--fait faux, car jamais pareille
+avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et
+jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a
+reu de lui aucun secours en argent; s'il avana cette fausset en plein
+tribunal, il le fit la suite de mauvais conseils qui lui furent donns
+par les nomms Utinet et Chrestien, qui lui persuadrent que par ce
+moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il
+ne serait pas condamn, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un
+et l'autre comme tmoins de ce qu'il avanait, ils soutiendraient son
+assertion, et qu'ils dposeraient dans le mme sens que lui, et que mme
+ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils
+allrent mme plus loin, ils lui persuadrent qu'ils avaient leur
+disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui
+dclarant, de tout espce de condamnation, ou si cette condamnation
+devenait invitable, devait lui servir utilement pour faire casser son
+jugement.
+
+Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler
+l'audience les nomms _Lacour_ et _Decostard_, qui dposrent les mmes
+faits imputs par lui, dclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent
+absolument faux.
+
+Aprs sa condamnation, ces mmes individus exigrent de lui qu'il se
+mt en appel, en lui promettant de lui fournir leurs frais un
+dfenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dpens.
+Sur cette dernire circonstance, on pourra entendre la mre, lui
+dclarant, qui reut de la part de _Lacour_ et _Decostard_ les mmes
+promesses et les mmes avances; elles lui furent faites chez un marchand
+de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mre
+demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, n 143, chez M.
+Restauret, propritaire.
+
+Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre
+hommage la justice et la vrit, dsavouer ce qu'il a dit en plein
+tribunal, au dsavantage du sieur Vidocq, contre sa moralit et contre
+son honneur; il en demande humblement pardon.
+
+Pour corroborer la dclaration qu'il vient de faire, il nous invite
+entendre le nomm Lefebure, son co-accus, et condamn comme lui dans la
+mme affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et
+avec quel argent fut achete la pince que j'avais dit avoir t paye de
+l'argent de M. Vidocq.
+
+Lecture lui faite de sa dclaration, a dit qu'elle contient vrit,
+qu'il y persiste, et a sign.
+
+ _Sign_ PEYOIS.
+
+Ensuite, avons fait appeler le nomm Lefebure, ci-dessus dsign et
+dtenu en cette maison, auquel nous avons demand s'il savait comment le
+nomm Peyois, s'tait procur la pince l'aide de laquelle le vol qui a
+motiv leur condamnation commune, fut commis.
+
+A rpondu que deux ou trois jours avant que le vol ne ft commis, il
+avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant
+l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'tait lui qui
+l'avait achete trois francs; mais jamais il ne dit que c'tait M.
+Vidocq qui lui avait donn l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant
+l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la premire fois que
+c'tait M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.
+
+Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture lui faite de sa dclaration,
+a dit qu'elle contient vrit, qu'il y persiste, et a sign.
+
+ _Sign_ LEFEBURE.
+
+Dont et de tout quoi il a t rdig le prsent procs-verbal, pour tre
+icelui transmis M. le conseiller d'tat prfet de police, dont acte,
+les jours, mois et an que dessus.
+
+ _Sign_ RECODRE.
+
+
+
+[14] Ville en ville.
+
+[15] Travailler.
+
+[16] La marchande.
+
+[17] Vendait du vin.
+
+[18] Je lui demande en argot.
+
+[19] Manger.
+
+[20] Bon vin sans eau.
+
+[21] Pain blanc.
+
+[22] Une porte et une cl.
+
+[23] Un lit pour dormir.
+
+[24] J'entre dans sa chambre.
+
+[25] De m'arranger avec elle.
+
+[26] Je remarque au coin du feu.
+
+[27] Un homme qui dormait.
+
+[28] Fouill dans ses poches.
+
+[29] Son argent j'ai pris.
+
+[30] Son argent et sa montre.
+
+[31] Boucles d'argent.
+
+[32] Sa chane et sa culotte.
+
+[33] Chapeau galonn.
+
+[34] Son habit et sa veste.
+
+[35] Bas brods.
+
+[36] Sauve-toi, marchande.
+
+[37] Pendus.
+
+[38] Sur la place de Ville.
+
+[39] Danser.
+
+[40] Regards de toutes ces femmes.
+
+[41] Peuple.
+
+[42] Voleurs, bons enfants.
+
+[43] Tous venant voler.
+
+[44] Voleurs.
+
+[45] La nuit.
+
+[46] Des montres.
+
+[47] De l'argent.
+
+[48] Prenons nos prcautions.
+
+[49] Volons.
+
+[50] Bourgeois et bourgeoise.
+
+[51] veiller les soupons.
+
+[52] Criait au voleur.
+
+[53] Je lui pris sa montre.
+
+[54] Ses boucles en diamant.
+
+[55] Ses billets.
+
+[56] Minuit sonne.
+
+[57] Les voleurs.
+
+[58] Au cabaret.
+
+[59] Ta porte.
+
+[60] Donne de l'argent.
+
+[61] Couche dans ton logis.
+
+[62] Demande sa femme.
+
+[63] Dis-donc, la belle.
+
+[64] Ces voleurs-l.
+
+[65] Voleurs de montres.
+
+[66] Enfonceurs de boutiques.
+
+[67] Ne les connais-tu pas.
+
+[68] Culotte.
+
+[69] Bnfice.
+
+[70] Prt.
+
+[71] Cave.
+
+[72] Patrouille.
+
+[73] La lune.
+
+[74] Regarde.
+
+[75] Mouchard.
+
+[76] Rit.
+
+[77] Plaisante.
+
+[78] Pleurer.
+
+[79] Exempt, soldats et gendarmes.
+
+[80] Palais de Justice.
+
+[81] Pris en flagrant dlit.
+
+[82] Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme tait vert.
+
+[83] Dragons de Paris.
+
+[84] Le soir dans Paris.
+
+[85] Bon coup.
+
+[86] Chambre.
+
+[87] Pleine de marchandises.
+
+[88] De l'argent au gousset.
+
+[89] Sans crainte ni inquitude.
+
+[90] Sans peur.
+
+[91] Par surcrot.
+
+[92] Une jolie matresse.
+
+[93] Buvant du vin sans eau.
+
+[94] Du vin non frelat.
+
+[95] Bas, escarpins.
+
+[96] Beau jabot de dentelles.
+
+[97] Chapeau galonn.
+
+[98] Enmourach.
+
+[99] Bourgeois.
+
+[100] Une montre d'or.
+
+[101] La danse.
+
+[102] Le suivant sur le boulevard.
+
+[103] Je l'tourdi.
+
+[104] Je passe sa chemise.
+
+[105] Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.
+
+[106] L'endroit o l'on recle.
+
+[107] Peureux.
+
+[108] Entre dans une boutique.
+
+[109] Vole des louis.
+
+[110] On crie sur elle la garde.
+
+[111] Je m'enfuis.
+
+[112] Prise en flagrant dlit.
+
+[113] Le commissaire l'interroge.
+
+[114] Dnonce tes complices.
+
+[115] Faire un conte.
+
+[116] On me garotte.
+
+[117] Mon beau lit, mes amours.
+
+[118] Au tribunal.
+
+[119] On me condamne aux galres.
+
+[120] A l'exposition.
+
+[121] Vieux.
+
+[122] Du rouge.
+
+[123] Dans ce monde.
+
+[124] Quoi qu'on en dise.
+
+[125] Lot.
+
+[126] Douze ans de fers.
+
+[127] Une bamboche.
+
+[128] En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de runions
+chantantes, connues sous le nom de _goguettes_. Ces espces de
+souricires politiques se formrent d'abord sous les auspices de la
+police, qui les peupla de ses agent. C'tait l qu'en trinquant avec les
+ouvriers, ces derniers les _travaillaient_, afin de les envelopper dans
+de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements
+prtendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exalts
+taient toujours des mouchards, et il tait ais de les reconnatre; ils
+ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les
+plus grossiers y taient prodigus la famille royale...... et ces
+chansons, payes sur _les fonds secrets_ de la rue de Jrusalem, taient
+l'oeuvre des mmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la
+Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esmnard, on sait
+que les Bardes du quai du Nord ont le privilge des inspirations
+contradictoires. La police a ses laurats, ses mnestrels et ses
+troubadours; elle est, comme on le voit, une institution trs gaie;
+malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire
+chanter. Trois ttes tombrent, celles de Carbonneau, Pleignier,
+Tolleron, et les goguettes furent fermes: on n'en avait plus
+besoin..... le sang avait coul.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police
+de Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+***** This file should be named 38059-8.txt or 38059-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/0/5/38059/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38059-8.zip b/38059-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..e8f94e6
--- /dev/null
+++ b/38059-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38059-h.zip b/38059-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..44b221e
--- /dev/null
+++ b/38059-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38059-h/38059-h.htm b/38059-h/38059-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7739ec4
--- /dev/null
+++ b/38059-h/38059-h.htm
@@ -0,0 +1,9934 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Mmoires de Vidocq, Tome III.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.hang {text-indent:-2%;margin-left:2%;}
+
+.r {text-align:right;margin-right: 5%;}
+
+small {font-size: 70%;}
+
+ h1,h2 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;}
+
+ hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin:2% auto 2% auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;}
+
+.blockquot {margin:3% auto 3% auto;}
+
+.blockquott {margin:3% 5% 3% 50%;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+
+.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:15%;clear:both;}
+
+.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;}
+
+.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;}
+
+.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police de
+Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mmoires de Vidocq, chef de la police de Suret jusqu'en 1827, tome III
+
+Author: Eugne Franois Vidocq
+
+Release Date: November 19, 2011 [EBook #38059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><small>MMOIRES</small><br />
+<small><small>DE</small></small><br />
+<big><big>VIDOCQ,</big></big><br />
+<small><small>CHEF DE LA POLICE DE SURET,<br />
+JUSQU'EN 1827,</small></small></h1>
+
+<p class="c"><small>AUJOURD'HUI PROPRITAIRE ET FABRICANT DE PAPIER, A SAINT-MAND.</small></p>
+
+<div class="blockquott"><p>Que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce ne sont pas
+l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans l'imagination, et
+font des proslytes l'impuret. Je dcris les mauvaises m&oelig;urs,
+non pour les propager, mais pour les faire har. Qui pourrait ne
+pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier
+degr de l'abrutissement?</p>
+
+<p class="r">M<small>MOIRES,</small> <i>tome</i> III.</p></div>
+
+<p class="cb">TOME TROISIME.</p>
+
+<p class="cb"><br /><br />PARIS,<br />
+TENON, LIBRAIRE-DITEUR,<br />
+RUE HAUTEFEUILLE, N 30.<br />
+1829.</p>
+
+<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_0001" id="page_0001"></a></p>
+
+<h1><small>MMOIRES</small><br />
+<small><small>DE</small></small><br />
+<big>VIDOCQ.</big></h1>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">M. de Sartines et M. Lenoir.&mdash;Les filous avant la rvolution.&mdash;Le
+divertissement d'un lieutenant-gnral de police.&mdash;Jadis et
+aujourd'hui.&mdash;Les muets de l'abb Sicard et les coupeurs de
+bourse.&mdash;La mort de Cartouche.&mdash;Premiers voleurs agents de la
+Police.&mdash;Les enrlements volontaires et les bataillons
+coloniaux.&mdash;Les bossus aligns et les boiteux mis au pas.&mdash;Le
+fameux Flambard et la belle Isralite.&mdash;Histoire d'un chauffeur
+devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
+parisienne.&mdash;On peut tre patriote et <i>grinchir</i>.&mdash;Je donne un
+croc-en-jambe Gaffr.&mdash;Les meilleurs amis du monde.&mdash;Je me
+mfie.&mdash;Deux heures Saint-Roch.&mdash;Je n'ai pas les yeux dans ma
+poche.&mdash;Le vieillard dans l'embarras.&mdash;Les dpouilles des
+fidles.&mdash;Filou et mouchard, deux mtiers de trop.&mdash;Le danger de
+passer devant un corps de garde.&mdash;Nouveau croc-en-jambe
+Gaffr.&mdash;Goupil me prend pour un dentiste.&mdash;Une attitude.</p></div>
+
+<p>Je ne sais quelle espce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
+employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
+c'est que sous leur administration les filous taient privilgis, et
+qu'il y en avait bon nombre dans<a name="page_0002" id="page_0002"></a> Paris. Monsieur le lieutenant-gnral
+se souciait peu de les rduire l'inaction, ce n'tait pas l son
+affaire; seulement il n'tait pas fch de les connatre, et de temps
+autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir son
+divertissement.</p>
+
+<p>Un tranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
+lieutenant-gnral mettait ses trousses la fleur des filous, et une
+rcompense honnte tait promise celui d'entre eux qui serait assez
+adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.</p>
+
+<p>Le vol consomm, M. le lieutenant-gnral en tait aussitt averti, et
+quand l'tranger se prsentait pour rclamer, il tait merveill; car
+peine avait-il signal l'objet, que dj il lui tait rendu.</p>
+
+<p>M. de Sartines, dont on a tant parl et dont on parle tant encore tort
+et travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
+France tait la premire police du monde. De mme que ses prdcesseurs,
+il avait une singulire prdilection pour les filous, et tous ceux dont
+il avait une fois distingu l'adresse, taient bien certains de
+l'impunit. Souvent il leur portait des dfis; il les mandait alors dans
+son cabinet, et lorsqu'ils taient en sa prsence, Messieurs, leur
+disait-il, il s'agit de soutenir<a name="page_0003" id="page_0003"></a> l'honneur des filous de Paris; on
+prtend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
+gardes, ainsi prenez vos prcautions et songez bien que j'ai rpondu du
+succs.</p>
+
+<p>Dans ces temps d'heureuse mmoire, M. le lieutenant-gnral de police ne
+tirait pas moins vanit de l'adresse de ses filous, que feu l'abb
+Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
+ambassadeurs, les princes, le roi lui-mme taient convis leurs
+exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
+pariait alors pour la subtilit d'un coupeur de bourse; et dans la
+socit souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou la police,
+comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
+toujours dans sa manche une vingtaine des plus russ, qu'il gardait pour
+les menus plaisirs de la cour; c'taient d'ordinaire des marquis, des
+comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
+manires des courtisans, avec lesquels il tait d'autant plus ais de
+les confondre, qu'au jeu, un mme penchant pour l'escroquerie
+tablissait entre eux une certaine parit.</p>
+
+<p>La bonne compagnie, dont les m&oelig;urs et les<a name="page_0004" id="page_0004"></a> habitude ne diffraient
+pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
+les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mmoires du rgne de Louis
+XV, qu'on les priait pour une soire, comme de nos jours on prie,
+l'argent la main, le <i>clbre prestidigitateur</i>, M. Comte, ou quelque
+cantatrice en renom.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, la sollicitation d'une duchesse, un voleur rput
+pour ses bons tours fut tir des cabanons de Bictre; et si, mis
+l'preuve, ses talents rpondaient la haute opinion que la dame s'en
+tait forme, il tait rare que, pour se maintenir en crdit, peut-tre
+aussi par galanterie, M. le lieutenant-gnral n'accordt pas la libert
+d'un sujet si prcieux. A une poque o il y avait des grces et des
+lettres de cachet dans toutes les poches, la gravit d'un magistrat,
+quelque svre qu'il ft, ne tenait pas contre une espiglerie de
+coquin, pour peu qu'elle ft comique ou bien combine: ds qu'on avait
+tonn ou fait rire, on tait pardonn. Nos anctres taient indulgents
+et beaucoup plus faciles gayer que nous; ils taient aussi beaucoup
+plus simples et beaucoup plus candides: voil sans doute pourquoi ils
+faisaient tant de cas de ce qui n'tait ni la simplicit,<a name="page_0005" id="page_0005"></a> ni la
+candeur..... A leurs yeux, un rou tait le <i>nec plus ultr</i> de
+l'admirable; ils le flicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient
+conter ses prouesses et se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
+quand on le conduisit la Grve, toutes les dames de la cour fondaient
+en larmes; c'tait une dsolation.</p>
+
+<p>Sous l'ancien rgime, la police n'avait pas devin tout le parti que
+l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
+rcration, et ce n'a t que plus tard qu'elle imagina de remettre
+entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
+sret commune. Naturellement, elle dut donner la prfrence aux voleurs
+les plus fameux, parce qu'il tait probable qu'ils taient les plus
+intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
+secrets: ceux-ci ne renonaient pas faire du vol leur principal moyen
+d'existence, mais ils s'engageaient dnoncer les camarades qui les
+seconderaient dans leurs expditions: ce prix, ils devaient rester
+possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pt les
+rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient particip.
+Telles taient les conditions de leur pacte avec la police; quant<a name="page_0006" id="page_0006"></a> au
+salaire, ils n'en recevaient point, c'tait dj une assez grande faveur
+que de pouvoir se livrer la rapine impunment. Cette impunit
+n'expirait qu'avec le flagrant dlit, lorsque l'autorit judiciaire
+intervenait, ce qui tait assez rare.</p>
+
+<p>Long-temps on n'avait admis dans la police de sret que des voleurs non
+encore condamns ou librs: vers l'an VI de la Rpublique, on y fit
+entrer des forats vads qui briguaient les emplois d'agents secrets,
+afin de se maintenir sur le pav de Paris. C'tait l des instruments
+fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrme dfiance,
+et ds l'instant qu'ils cessaient d'tre utiles, on se htait de s'en
+dbarrasser. D'ordinaire, on leur dcochait quelque nouvel agent secret
+qui, en les entranant dans une fausse dmarche, les compromettait et
+fournissait ainsi le prtexte de leur arrestation. Les <i>Richard</i>, les
+<i>Cliquet</i>, les <i>Mouille-Farine</i>, les <i>Beaumont</i>, et beaucoup d'autres
+qui avaient t des limiers de la police, furent tous reconduits au
+bagne, o ils ont termin leur carrire, accabls des mauvais
+traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
+trahis; alors c'tait l'usage, les agents faisaient la guerre aux
+agents, et le champ restait aux plus astucieux.<a name="page_0007" id="page_0007"></a></p>
+
+<p>Une centaine de ces individus que j'ai dj cits, les <i>Compre</i>, les
+<i>Csar Viocque</i>, les <i>Longueville</i>, les <i>Simon</i>, les <i>Bouthey</i>, les
+<i>Goupil</i>, les <i>Coco-Lacour</i>, les <i>Henri Lami</i>, les <i>Dor</i>, les <i>Guillet,
+dit Bombance</i>, les <i>Cadet Pomm</i>, les <i>Mingot</i>, les <i>Dalisson</i>, les
+<i>Edouard Goreau</i>, les <i>Isaac</i>, les <i>Mayer</i>, les <i>Cavin</i>, les <i>Bernard
+Lazarre</i>, les <i>Lanlaire</i>, les <i>Florentin</i>, les <i>Cadet Herries</i>, les
+<i>Gaffr</i>, les <i>Manigant</i>, les <i>Nazon</i>, les <i>Levesque</i>, les <i>Bordarie</i>,
+faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, o ils
+s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
+n'tait pas faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
+coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vcu, puisque la
+police ne s'inquitait pas de pourvoir leur subsistance?</p>
+
+<p>Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes leur arc,
+furent en trs petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
+aux faux-frres n'tait gure propre les multiplier. Imaginer qu'ils
+taient retenus par une sorte de loyaut, ce serait mal connatre les
+voleurs; si la plupart d'entre eux ne dnonaient pas, c'est qu'ils
+craignaient d'tre assassins. Mais bientt il en fut de cette crainte<a name="page_0008" id="page_0008"></a>
+comme de l'apprhension de tout pril qu'il est indispensable
+d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
+d'chapper l'arbitraire dont la police tait arm, contribua
+propager parmi les voleurs l'habitude de la dlation.</p>
+
+<p>Lorsque, sans autre forme de procs, et seulement parce que c'tait le
+bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu' nouvel ordre les
+individus rputs <i>voleurs incorrigibles</i> (dnomination absurde dans un
+pays o l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
+ces malheureux, fatigus d'une dtention dont ils n'entrevoyaient pas le
+terme, s'avisrent d'un singulier expdient pour obtenir leur libert.
+Les <i>voleurs rputs incorrigibles</i> taient aussi, dans leur genre, une
+espce de <i>suspects</i>: rduits envier le sort des condamns, puisque du
+moins ces derniers taient largis l'expiration de leur peine, afin
+d'tre jugs, ils imaginrent de se faire dnoncer pour de petits vols,
+que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois mme le dlit pour
+lequel ils dsiraient tre traduits, leur avait t cd, moyennant une
+lgre rtribution, par le dnonciateur leur compre; bien heureux alors
+ceux<a name="page_0009" id="page_0009"></a> qui avaient des crimes revendre! Ils vidaient plus d'un broc
+dans la cantine, la sant de l'acqureur de leur mfait. C'tait un
+beau jour pour le dnonc volontaire que celui o il tait extrait de
+Bictre pour tre conduit la Force, moins beau pourtant que celui o,
+amen devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
+laquelle il ne serait plus enferm que quelques mois. Ce laps de temps
+coul, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui tait
+enfin annonce; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
+se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
+juridiction du prfet de police, qui le faisait crouer de nouveau
+Bictre, o il restait indfiniment.</p>
+
+<p>Les femmes n'taient pas mieux traites, et la prison de <i>Saint-Lazare</i>
+regorgeait de ces infortunes que des rigueurs illgales rduisaient au
+dsespoir.</p>
+
+<p>Le prfet ne se lassait pas de ces incarcrations; mais il vint un
+moment o, faute d'espace, il dt songer dblayer les cachots; ceux,
+du moins, o les hommes taient entasss. Il fit, en consquence,
+suggrer ces prtendus incorrigibles qu'il dpendait d'eux de mettre
+fin<a name="page_0010" id="page_0010"></a> leur captivit, et qu'on dlivrerait sur le champ des feuilles de
+route tous ceux qui demanderaient prendre du service dans les
+bataillons coloniaux. Aussitt il y eut une foule d'enrols volontaires.
+Tous taient persuads qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
+leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
+gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traner de brigade en brigade
+jusqu' leur destination? Ds-lors les prisonniers ne durent plus tre
+trs empresss d'endosser l'uniforme; le prfet, s'apercevant que leur
+zle s'tait tout coup refroidi, prescrivit au geolier de les
+solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
+avait ordre de les y contraindre force de mauvais traitements. On peut
+tre sr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
+de lui. Celui de Bictre sollicitait non-seulement les prisonniers
+valides, mais encore ceux qui ne l'taient pas; point d'infirmit,
+quelque grave qu'elle ft, qui pt tre ses yeux un motif d'exemption:
+tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
+vieillards. En vain rclamaient-ils: le prfet avait dcid qu'ils
+seraient soldats, et, bon gr, mal gr, on les transportait dans les
+les<a name="page_0011" id="page_0011"></a> d'Olron o de R, o des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
+plus brutal dans l'arme, les traitaient comme des ngres<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+L'atrocit de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
+souciaient pas d'tre soumis un semblable rgime, offrirent la
+police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers
+tenter cette voie de salut, la seule qui ft ouverte. On fit d'abord
+quelques difficults de l'admettre; mais la fin, persuad qu'un homme
+qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance tait une
+excellente acquisition, le prfet consentit l'inscrire sur le contrle
+des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
+honnte homme; mais <a name="page_0012" id="page_0012"></a>pouvait-il persvrer dans cette rsolution? Il
+tait sans solde, et quand on a bon apptit, l'estomac crie souvent plus
+haut que la conscience.</p>
+
+<p>Etre mouchard et n'tre pas pay, je crois qu'il n'est pas de pire
+condition: c'est -la-fois tre mouchard et voleur, aussi l'vidence de
+la ncessit tablissait-elle contre les agents secrets une prvention
+qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
+coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
+dsigner comme ses complices, preuves ou non, il leur tait impossible
+de se faire absoudre.</p>
+
+<p>Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
+qu'trangers au crime pour lequel ils taient traduits, des agents
+secrets ont succomb devant les tribunaux; je me bornerai consigner
+ici les deux faits suivants.</p>
+
+<p>M. Amar, accusateur public, se rendait sa campagne; en descendant de
+voiture, il s'aperoit que la vache qui contenait ses effets a t
+enleve: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
+mettre tout en &oelig;uvre pour parvenir les connatre; il veut appeler
+sur leur tte la svrit des lois. C'tait une peine correctionnelle
+qu'ils avaient encourue, mais<a name="page_0013" id="page_0013"></a> M. Amar ne peut se rsoudre regarder
+comme simple dlit un vol qui s'est commis son prjudice; le chtiment
+serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et cet effet il
+prsente une requte au grand-juge afin de faire dcider cette question,
+<i>si l'effraction aprs le vol consomm constitue une circonstance
+aggravante?</i></p>
+
+<p>M. Amar provoquait une dcision affirmative, et elle fut rendue telle
+qu'il la dsirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
+allum la bile du criminaliste, furent dcouverts et arrts. Ils
+avaient t trouvs nantis, il leur et t difficile de nier; mais ils
+souponnrent un ancien confrre de les avoir dnoncs: c'tait le nomm
+Bonnet, agent secret; ils le signalrent comme leur complice, et Bonnet,
+quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamn douze ans de fers.</p>
+
+<p>Plus tard deux autres agents secrets, Cadet <i>Herries</i> et <i>Ledran</i>, son
+beau-frre, ayant vol des malles, et les ayant vides pour s'en adjuger
+le contenu, les entreposrent chez deux de leurs collgues, <i>Tormel</i>
+pre et fils, qui, signals ensuite par eux la perquisition, furent
+atteints et convaincus d'un larcin dont les dnonciateurs seuls avaient
+eu les profits. Soit <a name="page_0014" id="page_0014"></a> Bictre, soit la Force, il ne se passait pas
+de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
+ne les entendisse se reprocher rciproquement leur turpitude. Du matin
+au soir, ces mouchards surnumraires taient se quereller, et ce
+furent leurs ignobles dbats qui me rvlrent combien le mtier que
+j'allais embrasser tait prilleux. Cependant je ne dsesprais pas
+d'chapper aux dangers de la profession, et toutes les msaventures dont
+j'tais le tmoin taient autant d'expriences d'aprs lesquelles je me
+prescrivais des rgles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
+prcaire que celui de mes devanciers.</p>
+
+<p>Dans le second volume de ces Mmoires j'ai parl du juif Gaffr, sous
+les ordres de qui je fus en quelque sorte plac au moment de mon entre
+ la police. Gaffr tait alors le seul agent secret salari. Je ne lui
+fus pas plutt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se dfaire de moi; je
+feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
+perdre, de mon ct je mditais de djouer ses projets. J'avais faire
+ forte partie; Gaffr tait retors. Quand je le connus, on le citait
+comme le doyen des voleurs; il avait commenc huit ans, et<a name="page_0015" id="page_0015"></a> dix-huit
+il avait t fouett et marqu sur la place du Vieux-March, Rouen. Sa
+mre, qui tait la matresse du fameux <i>Flambard</i>, chef de la police de
+cette ville, avait d'abord tent de le sauver; mais quoiqu'elle ft
+l'une des plus belles isralites de son temps, les magistrats
+n'accordrent rien ses charmes: Gaffr tait trop <i>maron</i> (coupable);
+Vnus en personne n'aurait pas eu la puissance de flchir ses juges. Il
+fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
+rvolution et clat, il ne tarda pas reprendre le cours de ses
+exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
+nom de <i>Caille</i>.</p>
+
+<p>Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffr avait perfectionn son
+ducation dans les prisons; il y tait devenu universel, c'est--dire
+qu'il n'y avait point de genre de <i>grinchir</i> dans lequel il ne ft pass
+matre. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spcialit; il tait
+essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
+l'<i>escarpe</i> jusqu' la <i>tire</i> (depuis l'assassinat jusqu' la
+filouterie). Cette aptitude gnrale, cette varit de moyens l'avaient
+conduit s'amasser un petit pcule. Il avait, comme on dit, du foin
+dans ses bottes, et il aurait<a name="page_0016" id="page_0016"></a> pu vivre sans <i>travailler</i>; mais les gens
+de la caste de Gaffr sont laborieux, et bien qu'il ft assez largement
+rtribu par la police, il ne cessait pas d'ajouter ses appointements
+le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empchait pas
+d'tre fort considr dans son quartier (alors le quartier <i>Martin</i>) o,
+ainsi que son acolyte <i>Francfort</i>, autre juif, il avait t nomm
+capitaine de la garde nationale.</p>
+
+<p>Gaffr craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'tait
+pas assez habile pour me cacher ses apprhensions: je l'observai, et ne
+tardai pas dcouvrir qu'il man&oelig;uvrait pour me faire tomber dans un
+pige; j'eus l'air d'y donner tte baisse, et il jouissait dj
+intrieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
+devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
+l'vnement, enferm pendant huit mois au dpt.</p>
+
+<p>Je ne fis jamais connatre Gaffr que j'avais souponn sa perfidie;
+quant lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
+bien qu'en apparence nous tions les meilleurs amis du monde. Il en
+tait de mme de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
+liai pendant ma dtention. Ces derniers me <a name="page_0017" id="page_0017"></a>dtestaient cordialement, et
+quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'tre
+pays de retour. <i>Goupil</i>, le Saint-Georges de la savatte, tait du
+nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimit; constamment
+attach ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
+fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffr. Les <i>Compre</i>, les
+<i>Manigant</i>, les <i>Corvet</i>, les <i>Bouthey</i>, les <i>Leloutre</i>, essayrent
+aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnrable, grce aux
+conseils de M. Henry.</p>
+
+<p>Gaffr ayant recouvr sa libert, ne renona pas son dessein de me
+compromettre: avec Manigant et Compre, il complota de me faire <i>payer</i>
+(condamner); mais persuad que pour avoir chou une premire fois, il
+ne laisserait pas de revenir la charge, j'tais sans cesse sur la
+dfiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
+solennit religieuse devait attirer beaucoup de monde Saint-Roch, il
+m'annona qu'il avait reu l'ordre de s'y rendre avec moi. J'emmne
+aussi, me dit-il, les amis Compre et Manigant; comme on est inform que
+dans ce moment il existe Paris beaucoup de voleurs trangers, ils nous
+signaleront<a name="page_0018" id="page_0018"></a> ceux qui pourraient tre de leur connaissance.&mdash;Emmenez
+qui vous voudrez, lui rpondis-je, et nous partmes. Quand nous
+arrivmes, il y avait une affluence considrable; le service exigeait
+que nous ne fussions pas tous runis sur un mme point; Manigant et
+Gaffr allaient en avant. Tout--coup, dans l'endroit o ils sont, je
+remarque que l'on serre un vieillard. Press contre un pilier, le brave
+homme ne sait plus o donner de la tte, il ne crie pas, par respect
+pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleverse, sa
+perruque est en dsarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
+yeux avec une notable anxit, rebondit d'paules en paules, tantt
+s'loignant, tantt se rapprochant, mais roulant toujours. Messieurs,
+je vous en prie, sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
+je vous en prie; et tenant d'une main sa canne pomme d'or, de
+l'autre sa tabatire et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
+voudrait bien pouvoir ramener hauteur de sa ceinture. Je comprends
+qu'on lui soulve sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
+loign du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
+et puis Gaffr n'est-il pas tmoin et acteur de<a name="page_0019" id="page_0019"></a> cette scne? s'il ne
+dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
+le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
+de deux heures que dura la crmonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
+ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
+Gaffr et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
+o il subit une condamnation douze annes de fers, tait cette
+poque un des plus russ filous de la capitale; il excellait faire
+passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
+transmutation des mtaux se rduisait un simple dplacement qu'il
+oprait avec une incroyable agilit.</p>
+
+<p>La petite sance qu'il fit dans l'glise de Saint-Roch ne fut pas des
+plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
+avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
+objets de peu de valeur.</p>
+
+<p>La crmonie termine, nous allmes dner chez un traiteur; les fidles
+faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut pargn. On but
+copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il et
+t impossible<a name="page_0020" id="page_0020"></a> de me cacher: d'abord il ne fut question que des
+bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espces
+sonnantes. La carte paye, il restait cent francs, et l'on m'en donna
+vingt pour ma part, en me recommandant la discrtion: comme l'argent n'a
+pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvnient accepter. Les
+convives se montrrent enchants de m'avoir <i>affranchi</i>, et deux flacons
+de Beaune furent vids pour clbrer mon initiation. On ne parla pas de
+la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paratre plus instruit
+que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'tais tout yeux et tout
+oreilles, et je ne tardai pas acqurir la certitude que la montre
+tait au pouvoir de Gaffr. Alors je me mis contrefaire l'homme ivre,
+et prtextant un besoin, je priai le garon de service de me donner
+l'indication qui m'tait ncessaire. Il me conduisit, et ds que je fus
+seul, j'crivis au crayon un billet ainsi conu:</p>
+
+<p>Gaffr et Manigant viennent de voler une montre dans l'glise
+Saint-Roch; dans une heure, moins qu'ils ne changent d'ide, ils
+passeront au march Saint-Jean. Gaffr est porteur de l'objet.<a name="page_0021" id="page_0021"></a></p>
+
+<p>Je descendis en toute hte, et tandis que Gaffr et ses complices me
+croyaient encore au cinquime tage, occup de mettre du c&oelig;ur sur le
+carreau, j'tais dans la rue, d'o j'expdiai un courrier M. Henry. Je
+remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas t trop longue;
+quand je reparus, j'tais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
+demanda si je me sentais soulag.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens-toi donc, me dit Manigant.</p>
+
+<p>&mdash;Il voit double, observa Gaffr.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il Pompette, reprit Compre! l'est-il! mais le grand air le
+remettra.</p>
+
+<p>On me fit donner de l'eau sucre. N.. de D...! m'criai-je, de l'eau
+moi! moi de l'eau!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prends, a te fera du bien!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
+brise. Je me livrai ensuite quelques lazzis d'ivrogne qui gayrent la
+socit, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
+ma dpche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement mon
+sang-froid.<a name="page_0022" id="page_0022"></a></p>
+
+<p>En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinraire n'tait pas
+chang. Nous nous dirigemes en effet vers le march Saint-Jean; il y
+avait l un corps-de-garde. Lorsque j'aperus de loin les soldats assis
+devant la porte, je doutais d'autant moins que leur prsence sur la voie
+publique ne ft le rsultat de mon message, que l'inspecteur Mnager
+tait en observation derrire eux. Quand nous passmes, ils vinrent
+nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitrent entrer
+au poste. Gaffr ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
+supposait que les soldats taient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
+on le somma d'obir et bientt aprs il fallut se soumettre la
+fouille. Ce fut par moi que l'on commena, l'on ne trouva rien; vint
+ensuite le tour de Gaffr, il n'tait pas son aise; enfin la fatale
+montre sort de son gousset; il est un peu dconcert, mais au moment o
+on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire son
+secrtaire, <i>crivez: une montre entoure de brillants</i>, il plit et me
+regarde. Avait-il quelque soupon de ce qui s'tait pass? je ne le
+pense pas; car il tais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
+et, de plus, il tait certain<a name="page_0023" id="page_0023"></a> que, mme en tant instruit, puisque je
+ne l'avais pas quitt, je n'aurais pu <i>manger le morceau</i>.</p>
+
+<p>Gaffr, interrog, prtendit avoir achet la montre: on fut persuad
+qu'il mentait; mais la personne vole ne s'tant pas prsente pour
+rclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint nanmoins
+administrativement, et aprs un assez long sjour Bictre, il fut
+envoy en surveillance Tours, d'o il revint plus tard Paris. Ce
+sclrat y est mort en 1822.</p>
+
+<p>Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
+n'tait sorte d'expdients auxquels elle ne recourt pour les prouver.
+Un jour on me dtacha Goupil, qui vint me faire une singulire
+proposition.</p>
+
+<p>Tu sais bien, me dit-il, Franois le cabaretier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, nous lui arracherons une dent.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Voil dj plusieurs fois qu'il s'adresse la prfecture pour
+obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
+toujours refus, et je lui ai donn entendre<a name="page_0024" id="page_0024"></a> qu'il ne dpendrait que
+de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu tort; car je ne puis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
+tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dis plutt que nous en reviendra-t-il? Franois, si tu t'y prends
+bien, est un <i>messire</i> qui financera. Il est dj averti que tu fais la
+pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
+ainsi, pas de doute, il jouera du pouce la premire rquisition.</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses qu'il lchera la monnaie?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
+d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
+aprs on le promne.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure; mais s'il se fche?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquite pas, je me
+charge de tout. Pas de <i>broderie</i> (crit), par exemple, tu connais<a name="page_0025" id="page_0025"></a> le
+proverbe, <i>les crits sont des mles, et les paroles sont des femelles</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est , autant en emporte le vent; point de reu, et empochons.</p>
+
+<p>&mdash;Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
+quitte pour nier. En attendant, je vais <i>battre comptoir</i>, et il faudra
+bien qu'il <i>aboule</i>. Goupil me prend alors la main, et me la serrant
+dans la sienne, il continue: Je me rends de ce pas chez Franois, je
+t'annoncerai pour ce soir, je serai cens t'avoir donn rendez-vous pour
+huit heures, et tu ne viendras qu' onze, parce que, soi-disant, tu
+auras t retard; minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
+semblant de t'en formaliser, et Franois saisira l'occasion pour te
+pousser la botte. Tu es un homme d'<i>estoque</i>, le reste va sans dire. Au
+revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, rpondis-je; nous nous sparmes. Mais peine tions-nous
+dos--dos, que Goupil revint sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah a! me dit-il, tu sais qu' des fois la plume vaut mieux que le
+pigeon, il me faut de la plume, ou sinon... Soudain prenant une
+attitude disloque, ouvrant une bouche<a name="page_0026" id="page_0026"></a> norme, balanant ses mains
+six pouces du sol, comme s'il et voulu raser le pav, il complta la
+menace par une retraite de corps et par une avance des jambes dans
+lequel la mobilit de ses pieds n'tait pas ce qu'il y avait de moins
+grotesque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dis-je Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
+c'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de <i>grinche</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sois tranquille.</p>
+
+<p>Goupil prit aussitt le chemin de la Courtille, o il allait assez
+frquemment, et moi celui de la prfecture de police, o j'instruisis M.
+Henry de la proposition que l'on m'avait faite. J'espre, me dit ce
+chef, que vous ne vous prterez pas cette intrigue. Je lui protestai
+que je n'y tais nullement dispos, et il tmoigna qu'il me savait bon
+gr de l'avoir averti. Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
+une preuve de l'intrt que je vous porte, et il se leva pour prendre
+dans son casier un carton qu'il ouvrit: Vous voyez qu'il est plein; ce
+sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
+emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent. Ces
+rapports taient l'&oelig;uvre des inspecteurs et<a name="page_0027" id="page_0027"></a> des officiers de paix,
+qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
+c'tait l leur refrain, c'tait aussi celui des voleurs que j'avais
+fait prendre en flagrant dlit; ils me dnonaient comme leur complice,
+mais quand de toutes parts de dfavorables prventions me rendaient
+accessible, je dfiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
+traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vrit qui,
+force d'<i>alibi</i> incontestables ou d'impossibilits d'un autre genre,
+devenait resplendissante d'vidence. Accus chaque jour pendant seize
+ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrog par M.
+Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amen devant lui
+offrait quelques probabilits, je n'eus qu' paratre, elles
+s'vanouirent, et je fus renvoy sur-le-champ.<a name="page_0028" id="page_0028"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Un enfonceur enfonc.&mdash;La provocation.&mdash;Les loups, les agneaux et
+les voleurs.&mdash;Ma profession de foi.&mdash;<i>La bande Vidocq</i> et le
+Vieux de la Montagne.&mdash;Il n'y a plus de morale dans la Police.&mdash;Mes
+agents calomnis.&mdash;Il <i>n'est si bon matou, qui attrappe une souris
+avec des mitaines</i>.&mdash;L'instrument du pch.&mdash;Mettez des
+gants.&mdash;Desplanques, ou l'amour de l'indpendance; o diable
+va-t-il se nicher?&mdash;Le rglement et MM. Delaveau et Duplessis.&mdash;Les
+roulettes ambulantes et les <i>trop philantropes</i>.&mdash;<i>Les bonnes
+m&oelig;urs, les bonnes lettres, les bonnes tudes.</i>&mdash;Les jsuites de
+robe longue et de robe courte.&mdash;L'empire du cotillon.&mdash;Duret des
+voleurs qui se croient corrigs.&mdash;Coco-Lacour et un <i>ancien
+ami</i>.&mdash;<i>Castigat ridendo mores.</i></p></div>
+
+<p><i>Gaffr</i> et <i>Goupil</i> ayant chou dans leurs man&oelig;uvres pour me
+compromettre, Corvet voulut son tour essayer si je ne succomberais
+pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
+rendis chez cet agent dont la femme tait aussi attache la police. Je
+trouvai les deux poux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
+que pour avoir coopr<a name="page_0029" id="page_0029"></a> avec eux quelques dcouvertes de peu
+d'importance, ils mirent tant de bonne grce me donner les
+renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
+gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
+rgaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
+accepta, et nous allmes ensemble nous installer dans un cabinet
+particulier.</p>
+
+<p>Le vin tait excellent; nous en bmes une bouteille, puis deux, puis
+trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
+pas tant pour disposer la confidence. Depuis une heure environ, je
+croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture me faire;
+enfin, tant un peu lanc, coute Vidocq, me dit-il, en posant
+bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
+franc avec les amis; nous savons bien que tu <i>travailles</i>, mais t'es une
+<i>lime sourde</i> (un dissimul): sans a nous pourrions faire de bonnes
+affaires.</p>
+
+<p>J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Tiens, reprit-il, t'as <i>beau battre</i>, on ne m'en conte pas moi; je
+n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
+parler comme si t'tais mon frre, aprs<a name="page_0030" id="page_0030"></a> a je pense que tu n'auras
+plus de dtours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
+on ne gagne pas le diable: un petit cu c'est pas sitt chang que c'est
+rien du tout. Vois-tu, si tu veux tre discret, il y a deux ou trois
+affaires que <i>je reluque</i>, nous les ferons ensemble, a ne nous
+empchera pas par aprs d'enfoncer les amis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
+toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait la
+boutique, on ne se gnerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
+ Bictre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil comme les autres, reprit Corvet? a te va-t-il pas bien
+de faire le dlicat? t'es dlicat, toi! laisse donc: on te connat pas
+p'ttre.</p>
+
+<p>Je lui tmoignai mon tonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
+et j'ajoutai que j'tais persuad qu'il n'avait que l'intention de
+m'prouver, ou peut tre de me tendre un pige.</p>
+
+<p>Un pige! s'cria-t-il, un pige! moi vouloir te faire de la peine!
+plutt <i>tre gerb vioque</i> (jug vie): faut tre bien <i>mzire</i>
+(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
+quelque chose, c'est<a name="page_0031" id="page_0031"></a> que c'est a: avec moi il y a pas de porte de
+derrire; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
+te confier que pas plus tard qu' ce soir je fais un <i>chopin</i>. J'ai dj
+prpar tout mon <i>bataclan</i>, les fausses cls ont t essayes; si tu
+veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute; ou tu as perdu la tte, ou tu ne serais pas fch de
+m'entortiller.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour a?
+(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main la
+pte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
+c'est pas la premire fois que je l'emmne; mais il ne tient qu' toi
+que ce soit la dernire. A deux hommes il y a toujours plus de
+ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, a te regarde pas; tu nous
+attendras dans un caf, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
+presque en face de la maison o nous serons <i>grinchir</i>, et sitt que
+tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
+t'auras ta part. Aprs tu seras matre de ne plus te mfier de nous.
+C'est-il a parler?</p>
+
+<p>Il y avait une telle apparence de sincrit<a name="page_0032" id="page_0032"></a> dans ce discours, que
+vritablement je ne savais plus quoi m'en tenir sur le compte de
+Corvet. Cherchait-il un associ, ou se proposait-il de me perdre? Je
+n'ai encore que des doutes cet gard, mais dans un cas comme dans
+l'autre, il m'tait manifeste que Corvet tait un coquin. De son propre
+aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
+tait de mon devoir de faire en sorte de le livrer la justice; si au
+contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraner une action
+criminelle pour me dnoncer, il tait bon de pousser l'intrigue vers son
+dnouement, afin de montrer l'autorit qu' vouloir me tenter, c'tait
+perdre son temps.</p>
+
+<p>J'avais essay de dtourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
+lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'tre laiss sduire.</p>
+
+<p>Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.</p>
+
+<p>Aussitt il m'embrasse, et le rendez-vous est donn pour quatre heures,
+chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et ds qu'il m'eut
+quitt, j'crivis M. Allemain, commissaire de police, rue du
+Cimetire-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
+dans la soire; je lui donnai en mme temps<a name="page_0033" id="page_0033"></a> toutes les instructions qui
+lui taient ncessaires pour parvenir saisir les coupables en flagrant
+dlit.</p>
+
+<p>A l'heure convenue j'tais au poste: Corvet et sa femme ne tardrent pas
+ venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
+eurent pris cet encouragement, ils s'acheminrent vers la besogne. Un
+instant aprs je les vis entrer dans une alle de la rue de la
+<i>Haumerie</i>. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrta
+les deux poux au moment o, chargs de butin, ils sortaient de la
+chambre qu'ils avaient dvalise. Ce couple, si intressant, fut
+condamn dix ans de fers.</p>
+
+<p>Pendant les dbats, Corvet et sa digne compagne prtendirent que j'avais
+jou auprs d'eux le rle de provocateur. Certainement, dans la conduite
+que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractriser
+la provocation: d'ailleurs, en matire de vol, je ne pense pas qu'il y
+ait de provocation possible. Un homme est honnte ou il ne l'est pas;
+s'il est honnte, aucune considration ne sera assez puissante pour le
+dterminer commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
+l'occasion, et n'est-il pas vident qu'elle s'offrira tt ou tard?<a name="page_0034" id="page_0034"></a> Et
+si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
+assassin? Sans doute celui qui travaillerait dmoraliser un tre
+faible et lui inculquer des principes pernicieux, pour se mnager
+l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infme
+des sclrats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
+dclar en tat d'hostilit contre ses semblables, l'attirer dans un
+pige, l'allcher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
+saisir, lui donner enfin flairer l'appt auquel il doit se prendre,
+n'est-ce pas rendre un vritable service la socit? Ce n'est pas la
+brebis que l'on montre au loup qui cre son instinct dprdateur. Il en
+est de mme du penchant au vol; il est prexistant l'action, et
+l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
+l'autre, le voleur sera porte de l'accomplir. Ce qui est important,
+c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
+commencement d'excution sans prjudice pour personne; ainsi le fait est
+constat, et la socit par un attentat surveill, est prserve d'une
+foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignor, aurait peut-tre
+joui d'une impunit fatale. En dfinitive, on ne me persuadera jamais
+que ce<a name="page_0035" id="page_0035"></a> soit un mal de jeter la vipre le lambeau d'toffe sur lequel
+doit s'puiser son venin.</p>
+
+<p>Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de c&oelig;urs
+gangrens, d'mes profondment criminelles; mais chacun des brigands que
+renferme cette cit, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
+est d'assez adroits pour fournir une longue carrire de crimes avant
+d'tre dcouverts. Ceux-l sont coupables; il ne s'agit plus que de les
+atteindre et de les convaincre, c'est--dire de les prendre la main dans
+le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espce m'taient
+signals, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
+suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connt
+de moyens d'existence, pour couper court leurs exploits, c'tait moi
+qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
+pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
+s'approprier le bien d'autrui, peu prs comme les loups sont des
+animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
+peut gure confondre les loups avec les agneaux; mais s'il tait
+possible que les uns fussent cachs dans la peau des autres, un berger,
+quand il lui aurait t dmontr<a name="page_0036" id="page_0036"></a> que des coups de dents ont t donns,
+serait-il blmable, pour viter les atteintes futures, de tenter la
+voracit de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
+compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin mordre.
+Si Corvet et sa femme ont vol, c'est que dj, de fait ou d'intention,
+ils taient voleurs. D'un autre ct, je ne les ai point provoqus; j'ai
+tout simplement adhr leur proposition. On m'objectera qu'en les
+menaant, je pouvais les empcher de commettre le vol qu'ils avaient
+prmdit; mais les menacer, ce n'tait pas les corriger: aujourd'hui
+ils se seraient abstenu, demain ils auraient lev un nouveau livre; et
+certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
+advenait-il? que la responsabilit morale du dlit dont ils se seraient
+rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses consquences. Et puis,
+si Corvet avait reu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
+affaire, sous la promesse d'tre revendiqu par le prfet de police,
+aprs l'vnement, le soin de ma sret personnelle ne me prescrivait-il
+pas de prendre mes prcautions, de manire dgoter des trames de
+cette espce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient<a name="page_0037" id="page_0037"></a>
+les agens; c'est l du moins le rsultat que j'obtenais, en dnonant
+Corvet au commissaire du quartier o il devait oprer, au lieu de le
+dnoncer la prfecture. En suivant cette marche, j'tais assur que
+s'il avait t mis en avant, on le dsavouerait, et que la justice
+aurait son cours.</p>
+
+<p>Si j'ai insist sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
+que c'tait l le grand moyen de dfense de la plupart des accuss que
+j'avais fait prendre en flagrant dlit. On verra, dans le chapitre
+suivant, que l'ide de recourir une si pitoyable excuse, leur fut
+souvent suggre par mes ennemis. Le rcit d'un complot ourdi par quatre
+des agens de ma brigade, les nomms <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>, <i>Decostard</i>
+et <i>Coco-Lacour</i>, montrera quoi se rduisent les imputations les plus
+fortes diriges contre moi.</p>
+
+<p>Je ne rpterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation
+des attentats politiques. Le mcontentement, lgitime ou non,
+l'exaltation, l'exaspration, le fanatisme mme, ne constituent pas un
+tat de perversit; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
+momentan sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
+plus vertueux sera<a name="page_0038" id="page_0038"></a> facilement gar. Des raisonnements captieux, des
+combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperoit pas les fils,
+peuvent le conduire dans l'abme. Satan vient et le transporte sur la
+montagne d'o il lui fait dcouvrir les royaumes de la terre; il lui
+montre tout un arsenal de chimres, des armes, des canons, des soldats,
+les peuples prts se soulever contre l'oppression. Il le sduit par
+des impossibilits, et pour des impossibilits, il le salue du titre de
+librateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rveuse dans des
+espaces imaginaires, croit enfin avoir trouv un point d'appui et un
+levier pour remuer le monde. Pouss par le plus excrable des dmons, il
+ose prononcer son rve; l'enfer a ses tmoins, ses juges, et le dlire
+se termine au pied de l'chafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
+des <i>patriotes</i> de 1816 sollicits par l'infme <i>Schilkin</i>. Mais
+revenons la brigade de sret.</p>
+
+<p>Aprs la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
+agents, qui m'en voulaient dj beaucoup, crirent l'abomination: ce
+furent eux qui semrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
+imaginrent le surnom de <i>bande Vidocq</i>,<a name="page_0039" id="page_0039"></a> qui fut appliqu au
+personnel de la police de sret; ils publirent que ce personnel
+n'tait compos que de forats librs ou d'anciens filous habiles
+faire la bourse et la montre. Peut-on, disaient-ils, permettre un
+pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre sa
+discrtion la vie et l'argent des citoyens? D'autres fois ils me
+comparaient au Vieux de la montagne: quand il voudra, il nous gorgera
+tous, prtendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Sdes?
+C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
+plus de morale, pas mme la police. Le bon homme!!! avec sa morale!
+Au surplus, ce n'tait pas l ce qui l'inquitait; messieurs les
+officiers de paix nous auraient volontiers pardonn d'avoir t aux
+galres, si le prfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
+s'agissait de dcouvrir un voleur ou de l'arrter, on devait un peu plus
+compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre exprience les
+tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
+dmontr que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi taient
+inutiles, changrent-ils de batteries; ils ne m'attaqurent plus
+directement, mais ils<a name="page_0040" id="page_0040"></a> attaqurent mes agents, et tous les moyens de les
+rendre odieux l'autorit leur semblrent bons. S'tait-il commis un
+vol, soit l'entre d'un thtre, soit l'intrieur, vite ils
+rdigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade taient
+dsigns comme les auteurs prsums. Il en tait de mme chaque fois que
+dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
+de paix ne laissaient pas chapper une seule de ces occasions de faire
+le procs la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
+reprocht de l'avoir vol.</p>
+
+<p>Fatigu la fin de ces perptuelles inculpations, je rsolus d'y mettre
+un terme. Pour rduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
+pouvais pas couper les bras mes agents, ils en avaient besoin; mais
+afin de tout concilier, je leur signifiai qu' l'avenir ils eussent
+porter constamment des gants de peau de daim, et je leur dclarai que le
+premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans tre gant, serait
+expuls immdiatement.</p>
+
+<p>Cette mesure dconcerta tout--fait la malveillance: dsormais il tait
+impossible de reprocher mes agents de <i>travailler</i> dans la foule.
+Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient<a name="page_0041" id="page_0041"></a> pas qu'il n'est point
+de main adroite, si elle n'est compltement nue, restrent bouche close,
+ils savaient le proverbe: <i>Il n'est si bon matou qui attrape une souris
+avec des mitaines</i>. Ce fut le matin l'ordre que je fis connatre aux
+agents l'expdient que j'avais trouv pour faire cesser toutes les
+clabauderies auxquelles ils taient en butte.</p>
+
+<p>Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire votre probit
+qu'on ne croit la chastet des prtres. Eh bien! pour donner tort aux
+incrdules, j'ai pens qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
+comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut tre
+l'instrument du pch; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
+que vous tes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour viter
+tout prtexte au soupon, j'exige que dornavant vous ne sortiez qu'avec
+des gants.</p>
+
+<p>Cette prcaution, je dois le dire, n'tait pas commande par la conduite
+de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forats que j'ai employ ne
+s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
+quelques-uns sont retombs dans le crime, mais s'ils sont devenus<a name="page_0042" id="page_0042"></a>
+coupables, ce n'a t qu'aprs avoir t renvoys. Vu les antcdents et
+la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerais sur eux tait en
+quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
+une volont de fer et une rsolution plus forte encore. Mon ascendant
+sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
+entre dans la police: plusieurs m'avaient vu soit la Force, soit
+Bictre; mais je n'avais jamais t que leur camarade de dtention, et
+je pouvais les mettre au dfi de citer une affaire laquelle j'eusse
+particip, soit avec d'autres, soit avec eux.</p>
+
+<p>Il est remarquer que la plupart de mes agents taient des librs, que
+j'avais moi-mme arrts l'poque ou ils s'taient brouills avec la
+justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
+enrler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
+utilisais pour le service de sret: une fois admis dans la brigade, ils
+s'amendaient momentanment, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
+plus: quand au reste, ils taient toujours des tres perdus de dbauche,
+adonns au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux<a name="page_0043" id="page_0043"></a> y
+allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
+traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vtements. En vain
+faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
+en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
+habitudes. Obligs de consacrer dix-huit heures par jour la police,
+ils se dpravaient moins que s'ils eussent t des sincuristes; mais
+toujours est-il que de temps autre ils se permettaient des incartades;
+et quand elles taient lgres, ordinairement je les leur pardonnais.
+Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
+connusse pas ce vieil adage qui dit qu'<i>il est impossible d'empcher la
+rivire de couler</i>. Tant que leurs torts n'taient que de l'inconduite,
+je devais me borner la rprimande; souvent les mercuriales que je leur
+adressais taient autant de coups d'pe dans l'eau, mais quelquefois
+aussi, suivant les caractres, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
+tous les agents sous mes ordres taient persuads qu'ils taient de ma
+part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
+pas; car j'avais <i>mes mouches</i>, et par elles j'tais instruit de tout ce
+qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de prs, je ne les perdais<a name="page_0044" id="page_0044"></a>
+jamais de vue, et toute infraction au rglement qui traait leurs
+obligations<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> tait aussitt<a name="page_0046" id="page_0046"></a>
+<a name="page_0047" id="page_0047"></a><a name="page_0045" id="page_0045"></a> rprime. Ce qui paratra surprenant,
+c'est que, dans toutes les circonstances o le service l'exigeait, ces
+hommes, indisciplinables tant d'gards, se pliaient ma volont, lors
+mme qu'il y avait du pril le faire. Nul autre que moi, j'ose le
+dire, n'et obtenu d'eux un pareil dvouement.</p>
+
+<p>En gnral, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
+ceux qui prenaient ce qu'on appelle du c&oelig;ur l'ouvrage, finissaient
+par devenir des sujets supportables; c'est--dire que sortis d'une
+ornire pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se dranger de
+leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
+dans une irrgularit dont les suites leur taient toujours funestes.
+J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
+nomm <i>Desplanques<a name="page_0048" id="page_0048"></a></i>, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
+secrtaire.</p>
+
+<p>Ce Desplanques tait un jeune homme bien lev; il avait de l'esprit,
+une rdaction facile, une belle criture, et quelques autres talents qui
+auraient pu le mettre mme de prendre un rang honorable dans le monde.
+Malheureusement il tait possd de la manie du vol, et, pour comble de
+disgrce, il tait paresseux au plus haut degr. C'tait un voleur qui
+avait le temprament des escrocs, ce qui revient dire qu'il n'tait
+propre rien de ce qui ncessite de l'assiduit et de l'nergie. Comme
+il n'tait pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
+m'arrivait assez frquemment de le gronder. Vous vous plaignez sans
+cesse de ma ngligence, me rpondait-il, avec vous il faudrait tre
+esclave; ma foi, je ne suis pas accoutum tre tenu. Desplanques
+sortait du bagne, o il avait pass six ans.</p>
+
+<p>En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
+acquisition, mais je ne tardai pas me convaincre qu'il tait
+incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
+alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
+situation, puisse se<a name="page_0049" id="page_0049"></a> concilier avec l'amour de l'oisivet. Un soir
+passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
+un carreau, enlve une sbille pleine d'or et se sauve. Au mme instant
+on entend crier au voleur, et l'on se met sa poursuite. A ces mots
+<i>arrtez, arrtez</i>, officieusement rpts de loin en loin, Desplanques
+redouble de vitesse, bientt il sera hors d'atteinte; mais au dtour
+d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
+camarades: la rencontre tait fatale. Il veut s'chapper, inutiles
+efforts; les agents l'entranent et le conduisent chez le commissaire,
+o le flagrant dlit est aussitt constat. Desplanques tait en tat de
+rcidive: on le condamna aux travaux forcs perptuit; il est
+aujourd'hui Toulon, o il subit sa peine.</p>
+
+<p>Des gens qui veulent juger de tout sans avoir t mme de s'clairer
+par les faits, ont prtendu que des agents sortis de la caste des
+voleurs, devaient ncessairement entretenir avec eux des intelligences,
+ou du moins les mnager aussi long-temps qu'ils taient assez adroits
+pour ne pas venir se brler la chandelle. Je puis attester que les
+voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les librs qui se sont
+rallis<a name="page_0050" id="page_0050"></a> la bannire de la police; et que ces derniers l'exemple de
+tous les transfuges ne dploient jamais plus de zle que quand il s'agit
+de <i>servir un ami</i>, c'est--dire d'arrter un ex-camarade. En gnral,
+un voleur qui se croit corrig est sans piti pour ses anciens
+confrres: plus il aura t intrpide dans son temps, plus il se
+montrera implacable leur gard.</p>
+
+<p>Un jour les nomms <i>Cerf, Macolein et Dorl</i>, sont amens au bureau
+comme prvenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
+compagnon et leur intime, est comme transport d'indignation, il se lve
+et apostrophe Dorl en ces termes:</p>
+
+<p><span class="smcap">Lacour.</span> Eh bien! monsieur le drle, vous ne voulez donc pas vous
+corriger?</p>
+
+<p><span class="smcap">Dorl.</span> Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!</p>
+
+<p><span class="smcap">Lacour</span>, <i>furieux</i>. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
+mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?</p>
+
+<p><span class="smcap">Dorl.</span> Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous tes Lacour; mais
+vous n'avez sans doute pas oubli que lorsque nous tions camarades,
+vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les <i>amis</i> ne vous ont
+<a name="page_0051" id="page_0051"></a>jamais appelautrement.&mdash;Dis donc Cerf, as-tu dj vu un coco de
+cette force?</p>
+
+<p><span class="smcap">Cerf</span>, <i>haussant les paules</i>. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
+s'en mle; monsieur Lacour!!!</p>
+
+<p><span class="smcap">Lacour.</span> C'est bon, c'est bon, autres temps, autres m&oelig;urs; <i>castigat
+ridendo mores</i>; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
+garements; mais....</p>
+
+<p>Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
+le mot honneur; mais Dorl qui n'tait pas d'humeur couter sa
+remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
+dans lesquelles ils avaient <i>travaill</i> ensemble. Maintes fois Lacour a
+prouv des dsagrments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher des
+voleurs leur tnacit au mtier, c'tait toujours par des impertinences
+qu'il tait rcompens de ses bonnes intentions.<a name="page_0052" id="page_0052"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Dieu vous bnisse!</i>&mdash;Les conciliabules.&mdash;L'hritage
+d'Alexandre.&mdash;Les <i>cancans</i> et les prophties.&mdash;Le salut en
+spirale.&mdash;Grande conjuration.&mdash;Enqute.&mdash;Rvlations au sujet d'un
+<i>Monseigneur le dauphin</i>.&mdash;Je suis innocent.&mdash;La fable souvent
+reproduite.&mdash;Les Plutarque du pilier littraire et l'imprimeur
+Tiger.&mdash;L'histoire admirable et pourtant vridique du fameux
+Vidocq.&mdash;Sa mort, en 1875.</p></div>
+
+<p>Une fois parvenu au poste de chef de la police de sret, je n'eus plus
+ me garantir des piges dans lesquels on avait si souvent cherch
+m'attirer. Le temps des preuves tait pass; mais il fallut me tenir en
+garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonns qui
+convoitaient mon emploi, et mettaient tout en &oelig;uvre afin de parvenir
+ me supplanter. <i>Coco-Lacour</i> fut notamment l'un de ceux qui se
+donnrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
+moment o ce patelin se dtournait de cinquante pas, et aurait<a name="page_0053" id="page_0053"></a> renvers
+toutes les chaises d'une glise pour venir me saluer d'un mielleux <i>Dieu
+vous bnisse!</i> lorsque, par hasard, il m'avait entendu ternuer, j'tais
+bien sr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
+mprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand
+peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
+je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces dmonstrations d'une
+politesse outre fussent vraies ou fausses. Il ne se passait gure de
+jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que <i>Lacour</i> tait l'ame de
+certains conciliabules o se tenaient toute espce de propos sur mon
+compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'tait form
+un parti qui conspirait avec lui: j'tais le tyran qu'il fallait
+abattre. D'abord, les conjurs se contentrent de clabauder; et comme
+ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
+mutuellement plaisir, ils se la prdisaient l'envi, et chacun d'eux se
+partageait d'avance l'hritage d'<i>Alexandre</i>. J'ignore si cet hritage
+est chu au plus <i>digne</i>; mais ce que je sais bien, c'est que mon
+successeur ne se fit pas faute de menes plus ou moins adroites pour
+russir se le faire adjuger avant mon abdication.<a name="page_0054" id="page_0054"></a></p>
+
+<p>Des clabauderies et des <i>cancans</i>, Lacour et ses affids passrent des
+trames plus relles; et l'approche des assises, pendant lesquelles
+devaient tre jugs les nomms <i>Peyois</i>, <i>Leblanc</i>, <i>Berthelet</i> et
+<i>Lefebure</i>, prvenus de vol avec effraction, l'aide d'une pince ou
+<i>monseigneur le dauphin</i>, ils rpandirent le bruit que j'tais la
+veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
+pas les chausses nettes.</p>
+
+<p>Cette prophtie, lance chez tous les marchands de vin des environs du
+Palais de Justice, me fut promptement rapporte; mais je ne m'en
+inquitais pas plus que de tant d'autres qui ne s'taient pas ralises;
+seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait mon gard de
+souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
+plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, la faveur de ce
+mouvement en spirale qu'il imprime sa tte, lorsqu'il vise donner
+les grces de l'homme comme il faut, vitaient de plus en plus la
+rencontre des miens. A la mme poque, je remarquai chez trois autres de
+mes agents, <i>Chrestien</i>, <i>Utinet</i> et <i>Decostard</i>, un redoublement
+d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'tonnait. J'tais
+instruit que ces messieurs<a name="page_0055" id="page_0055"></a> avaient de frquentes confrences avec
+Lacour; moi-mme, sans songer le moins du monde pier leurs dmarches,
+dans mon intrt personnel, je les avais surpris chuchotant et
+s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
+la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
+j'avais entendu l'un d'eux se rjouir de ce que <i>je ne parerais pas la
+botte qu'on allait me porter</i>. Quelle tait cette botte? je ne m'en
+faisais pas une ide, lorsque Peyois et ses co-accuss ayant t
+traduits, les dbats judiciaires me rvlrent une machination atroce,
+tendant tablir que j'tais l'instigateur du crime qui les avait
+amens sur les bancs. <i>Peyois prtendait que s'tant adress moi, pour
+me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaant
+fournir, je lui avais propos de voler pour mon compte, et que mme je
+lui avais donn trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
+avait t pris faisant effraction chez le sieur Labatty.</i> <i>Berthelet</i> et
+<i>Lefebure</i> confirmaient le dire de <i>Peyois</i>, et un marchand de vins,
+nomm <i>Leblanc</i>, qui, impliqu comme eux, paraissait avoir t le
+vritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
+encourageait <a name="page_0056" id="page_0056"></a> persvrer dans un systme de dfense qui, s'il tait
+admis, devait avoir ncessairement pour effet de le faire absoudre. Les
+avocats qui plaidrent dans cette cause ne manqurent pas de tirer tout
+le parti possible de la prtendue instigation qui m'tait impute; et
+comme ils parlaient d'aprs leur conviction, s'ils ne dterminrent pas
+le jury rendre une dcision favorable leurs clients, du moins
+parvinrent-ils jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
+prventions contre moi. Ds lors, je crus qu'il tait urgent de me
+disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le prfet de police
+de vouloir bien ordonner une enqute, dans le but de constater la
+vrit.</p>
+
+<p>Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'tre condamns; j'imaginais que
+n'ayant plus dsormais aucun intrt soutenir le mensonge, ils
+confesseraient qu'ils m'avaient calomni; je prsumais, en outre, que
+dans le cas o leur conduite aurait t le rsultat d'une suggestion,
+ils ne feraient plus difficult de nommer les conseillers de l'imposture
+qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le prfet
+ordonna l'enqute que je sollicitai, et au moment o il confiait le soin
+de la diriger <a name="page_0057" id="page_0057"></a> M. <i>Fleuriais</i>, commissaire de police pour le quartier
+de la cit, un premier document, sur lequel je n'avais pas compt,
+prluda ma justification: c'tait une lettre de Berthelet au marchand
+de vins Leblanc, qui avait t dclar non-coupable; je la transcris
+ici, parce qu'elle montre quoi se rduisent les accusations que l'on
+n'a cess de diriger contre moi, tout le temps que j'ai t attach la
+police, et depuis que j'ai cess de lui appartenir. Voici cette pice,
+dont je reproduis jusqu' l'orthographe:</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="c"><small>A MONSIEUR</small></p>
+
+<p class="hang">Monsieur <i>le Blanc</i>, matre marchand de vin, demeurant barrire du
+Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, proche
+Paris.</p>
+
+<p>Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
+l'tat de votre sante Et au meme tamps pour vous prvenir que nous
+sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
+malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
+vous mabandonn, je ferais de nouvelle Rvlation de la peine que
+vous avez fourny et qui a deplus t trouv chs vous, dont<a name="page_0058" id="page_0058"></a> vous
+n'ignors pas ce que nous avons cach la justice a cette Egard,
+et dont un chef de la police a t cits dans cette affaire qui
+tait innocant Et qu'on a cherch rendre victime, vous n'ignors
+pas les promesse que vous m'avs faite dans votre chambre pour vous
+soutenir dans le tribunal, vous n'ignors pas que j'ai vendu le suc
+et de la chandelle votre femme C'est pourquoi si vous mabandonn
+je ne vous regarders pas pour un nomme daprs toutes vos belles
+promesse.</p>
+
+<p>Rappels vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
+pours vous faire appells en....</p>
+
+<p>Vous navs Rien a craindre cette a passer secrttement B<small>ERTHELET.</small></p>
+
+<p><i>Et plus bas:</i> japrouve Lecriture ci desus.</p></div>
+
+<p>Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrtement, fut
+remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitt
+parvenir la prfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par consquent,
+ni rpondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
+patience, et, en excution des menaces qu'il avait faites, il m'crivit,
+de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conue:<a name="page_0059" id="page_0059"></a></p>
+
+<div class="blockquot">
+<p class="r">Ce 29 septembre 1823.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur</span><br />
+</p>
+
+<p>Daprs les debats de la cours dassise Et le resume du prsident qui
+porte a charge Daprs la De claration du nomm Peyois qui par une Fosse
+de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
+aviez donns pour achet linstrument qui a Casss la porte Monsieur
+Labbaty.</p>
+
+<p>Moi Berthelet En prsence des autorites veux faire Reconnatre la
+vrite Et votre innoncence je dclare 1 savoir ou la peince a et
+achete 2 de la maison dou elle est sorty 3 et le nom de celui qui la
+fourny avec vrite</p>
+
+<p class="r">B<small>ERTHELET.</small></p>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+<p><i>Et plus bas:</i> j'approuve leCriture ci Desue.</p>
+
+<p>Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
+la main du chef des employs de la Conciergerie... <i>lecriture cidessus
+et la signature est celle de Berthelet</i>.</p>
+
+<p class="r">E<small>GLY.</small></p>
+</div>
+
+<p>Berthelet, interrog par M. Fleuriais, dclara que la pince avait cot
+quarante-cinq sous;<a name="page_0060" id="page_0060"></a> qu'elle avait t achete au faubourg du Temple,
+chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
+devait en faire, avait avanc l'argent pour la payer. Le march conclu,
+poursuivit Berthelet, Leblanc, qui tait rest un peu en arrire, me
+dit: <i>Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
+es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
+ton mtier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
+que tu es mon apprenti.</i> J'allai le rejoindre ayant pince la main, et
+il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
+crainte que je ne fusse rencontr par des agents. Leblanc me conduisit
+de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre sa
+cave, pour y dposer la pince. Je remontai au premier o je trouvai
+Lefebure, qui je dis que j'avais achet la pince. Le soir mme, aprs
+avoir bu jusqu' dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allmes
+rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
+Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
+trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande<a name="page_0061" id="page_0061"></a>
+lingre. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
+trous, ayant cass, et notre coup ayant manqu, nous nous retirmes;
+nous allmes ensuite la halle, contre la pointe Saint-Eustache, o
+Peyois, se servant de la pince dont j'ai parl, essaya de faire sauter
+la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intrieur ayant demand ce qu'on
+voulait, nous prmes la fuite; il tait alors deux heures et demie du
+matin. Nous allmes tous les trois l'htel d'Angleterre, o Peyois
+remit la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
+qu'il avait avec lui.</p>
+
+<p>Avant d'y entrer, Peyois avait remis une marchande de caf qui tait
+en plein air, prs le Palais-Royal, la pince qui tait enveloppe dans
+un sac. Nous sortmes de l'htel d'Angleterre prs de cinq heures du
+matin, et Peyois reprit la marchande de caf la pince qu'il lui avait
+donne garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'tait.
+Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
+lui. Lefebure et moi ne nous quittmes plus, et nous retournmes chez
+Leblanc cinq heures du soir, o nous<a name="page_0062" id="page_0062"></a> restmes jusqu' dix. Leblanc me
+remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
+bout de chandelle. Je m'tais mme amus avec la pointe d'un couteau
+tracer sur ce briquet, qui tait en plomb, la lettre L qui commence le
+nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortmes ensemble. Peyois
+ayant pris sur lui la pince, la passa la barrire et nous la remit
+aprs. Il s'arrta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
+Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allmes commettre chez Labbaty
+le vol par suite duquel nous avons t arrts. La pince et une partie
+des effets qui avaient t vols, furent ports par Lefebure chez
+Leblanc.</p>
+
+<p><i>Leblanc, qui a t mis en jugement avec nous, m'avait engag ne pas
+le charger et ne pas dmentir Peyois, qui devait dire que c'tait M.
+Vidocq qui lui avait donn trois francs pour acheter la pince; et il
+m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
+la mme chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vrit mon
+affaire ne devint plus mauvaise.</i> (Dclaration du 3 octobre 1823.)<a name="page_0063" id="page_0063"></a></p>
+
+<p><i>Lefebure</i>, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
+Berthelet, confirma la dclaration de ce dernier, en ce qui concernait
+Leblanc. Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni
+Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
+engag dire que c'tait lui Peyois qui l'avait achete. Peyois tant
+compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
+du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.</p>
+
+<p>Un sieur <i>Egly</i>, chef des employs de la Conciergerie, et les nomms
+<i>Lecomte</i> et <i>Vermont</i>, dtenus dans cette maison, ayant t entendus
+par M. Fleuriais, rapportrent plusieurs conversations dans lesquelles
+Berthelet, Lefebure et Peyois taient convenus devant eux qu'ils
+m'avaient inculp tort. Dans leur tmoignage, tous les condamns
+s'accordaient dire que je les avais constamment dtourns de faire le
+mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blms de ce qu'ils
+m'avaient compromis sans motif, ils lui rpondirent: <i>Bah! nous nous
+f....... bien de cela, nous aurions compromis le Pre ternel, pour nous
+sauver; mais a a mal russi.</i><a name="page_0064" id="page_0064"></a></p>
+
+<p>Peyois, qui tait le plus jeune des condamns mit moins de franchise
+dans ses rponses; son amiti pour Leblanc le porta d'abord cacher une
+partie de la vrit; cependant il ne put s'empcher de reconnatre que
+j'tais tranger l'achat de la pince.</p>
+
+<p>Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a prcd ma mise en jugement,
+et devant la cour d'assises, j'ai affirm et soutenu que c'tait M.
+Vidocq qui m'avait donn trois francs, pour acheter la pince l'aide de
+laquelle a t commis le vol qui m'a fait arrter, ainsi que Berthelet,
+Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persist dire toujours la mme
+chose, esprant que cela pourrait ou diminuer ou allger ma peine.
+J'avais pens ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
+pourrait me servir. Je dois la vrit de dclarer aujourd'hui que M.
+Vidocq ne m'a point donn l'argent en question pour acheter la pince;
+que c'est moi qui l'ai achete de mon argent: cette pince me cota
+quarante-huit sous, et je l'ai achete chez un ferrailleur en boutique,
+qui demeure dans la premire rue droite en entrant dans la rue des
+Arcis, du ct du pont Notre-Dame. Je ne connais pas<a name="page_0065" id="page_0065"></a> le nom du
+ferailleur; mais je pourrais facilement faire connatre sa boutique,
+qui, au surplus, est la deuxime droite, en descendant dans cette rue.
+C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
+ferrailleur et sa femme taient dans la boutique; c'tait la premire
+fois que j'achetais quelque chose chez eux.</p>
+
+<p>Trois jours aprs, Peyois ayant t transfr Bictre, crivit au chef
+de la deuxime division de la prfecture de police une lettre dans
+laquelle il confessait qu'il en avait constamment impos la justice,
+et tmoignait le dsir de faire des rvlations sincres: cette fois, la
+vrit toute entire allait tre connue. <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>,
+<i>Decostard</i>, <i>Coco-Lacour</i>, qui taient venus l'audience dposer dans
+le sens de l'imposture, furent tout coup dvoils: il devint vident
+que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
+amener mon expulsion de la police. Une dclaration que reut le maire de
+Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>
+dont <i>Lacour</i>, <i>Chrestien</i>,<a name="page_0066" id="page_0066"></a> <i>Decostard</i> et <i>Utinet</i> s'taient promis le
+succs le plus complet. C'taient eux qui m'avaient<a name="page_0067" id="page_0067"></a> envoy Peyois,
+lorsqu'il tait venu me trouver sous le prtexte de me demander si je ne
+pourrais<a name="page_0068" id="page_0068"></a> pas lui indiquer un recruteur qui et besoin d'un remplaant;
+c'taient encore eux qui avaient engag Berhtelet se prsenter dans<a name="page_0069" id="page_0069"></a>
+mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
+commettre. Ils avaient ainsi dress, pour le soutien de l'accusation
+sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un chafaudage
+de vraisemblance rsultant de mes rapports avec les voleurs
+antrieurement leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
+n'tait pas impossible qu'ils eussent quelque temps ferm les yeux sur
+les expditions de Peyois et consors, la condition que s'il leur
+arrivait d'tre pris en flagrant dlit, ils adopteraient un systme de
+dfense conforme leurs intrts. Il n'existait pas de vestige d'une
+transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
+dmarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procdure,
+soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'lever le
+moindre doute cet gard. Peyois est arrt, aussitt Utinet et
+Chrestien se rendent la Force, et ont avec lui un entretien dans
+lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
+faire prendre son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
+tre condamn, il n'a qu' les faire appeler l'un et l'autre comme
+tmoins de ce qu'il leur<a name="page_0070" id="page_0070"></a> convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
+assertion, et dposeront dans le mme sens que lui, que mme ils diront
+qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.</p>
+
+<p>Les deux agents ne se bornent pas ces conseils; pour tre certains,
+tout vnement, que Peyois ne se rtractera pas, ils lui disent qu'ils
+ont leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
+prservera de toute espce de condamnation, et qui, si par hasard une
+condamnation tait invitable, aurait encore les bras assez longs pour
+faire casser le jugement.</p>
+
+<p>Les dbats ouverts, <i>Utinet</i>, <i>Chrestien</i>, <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i>
+s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputs par
+<i>Peyois</i>. Cependant, ce jeune homme, qui ils ont promis l'impunit,
+est frapp par le verdict; alors, apprhendant qu'enfin clair sur sa
+position, il ne les fasse repentir de l'avoir tromp, en dvoilant leurs
+perfidies, ils se htent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
+exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
+de lui donner un dfenseur leurs frais et s'engagent payer tous les
+dpens que cet appel occasionera. La mre de Peyois est galement<a name="page_0071" id="page_0071"></a>
+obsde par ces intrigants; ils lui font les mmes offres de service et
+les mmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entranent chez le
+sieur <i>Bazile</i>, marchand de vin, place du Palais de Justice; et l, en
+prsence d'une bouteille de vin et de la femme <i>Leblanc</i>, ils dploient
+toute leur loquence pour dmontrer la mre Peyois que si elle les
+seconde et que son fils soit docile leurs avis, il leur sera facile de
+le sauver; <i>soyez tranquille</i>, lui dit Chrestien, <i>nous ferons tout ce
+qu'il faudra faire</i>.</p>
+
+<p>Telles furent les lumires que produisit l'enqute; il devint vident
+pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq tait
+une invention de mes agents; et depuis l'on a brod sur ce fonds une
+foule de rcits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du <i>Pilier
+littraire</i> ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
+prend fantaisie l'imprimeur Tiger ou son successeur d'ajouter la
+collection de livres forains, <i>l'Histoire admirable et pourtant
+vridique des faits, gestes et aventures mmorables, extraordinaires ou
+surprenantes du clbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
+reprsent<a name="page_0072" id="page_0072"></a> en personne naturelle et vivante, tel qu'il tait avant sa
+mort, arrive sans accident le jour de son dcs, en sa maison de
+Saint-Mand, l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grce 1875</i>.<a name="page_0073" id="page_0073"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Les nouvellistes de malheur.&mdash;L'cho de la rue de Jrusalem et
+lieux circonvoisins.&mdash;Toujours Vidocq.&mdash;Feu les Athniens et dfunt
+Aristide.&mdash;L'ostracisme et les coquilles.&mdash;La patte du chat.&mdash;Je
+fais des voleurs.&mdash;Les deux Guillotin.&mdash;Le cloaque Desnoyers.&mdash;Le
+chaos et la cration.&mdash;Monsieur Double-Croche et la cage
+poulets.&mdash;Une mise dcente.&mdash;Le suprme bon ton.&mdash;Guerre aux
+<i>modernes</i>.&mdash;<i>Le cadran bleu de la Canaille.</i>&mdash;Une socit bien
+compose.&mdash;Les Orientalistes et les Argonautes.&mdash;Les gigots des
+prs sals.&mdash;La queue du chat.&mdash;Les pruneaux et la
+<i>chahut</i>.&mdash;Riboulet et Manon la Blonde.&mdash;L'Entre triomphale.&mdash;Le
+petit pre noir.&mdash;Deux ballades.&mdash;L'hospitalit.&mdash;L'ami de
+collge.&mdash;<i>Les Enfants du Soleil.</i></p></div>
+
+<p>Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes
+tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien dsir
+lui pargner l'ennui d'un chapitre qui n'intresse que ma rputation;
+mais, avant d'aller plus loin, j'avais c&oelig;ur de montrer qu'il n'est
+pas toujours bon, bien qu'on ne prte<a name="page_0074" id="page_0074"></a> qu'aux riches, d'ajouter foi aux
+sornettes que dbitent mes ennemis. Que n'ont pas imagin les mouchards,
+les voleurs et les escrocs, qui n'prouvaient pas moins les uns que les
+autres le besoin de me voir vinc de la police?</p>
+
+<p>Un tel est <i>enfonc</i>, racontait un <i>ami</i> sa femme, lorsque le matin
+ou le soir il revenait au gte.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! comme je te dis.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il le demander? par ce gueux de <i>Vidocq</i>.</p>
+
+<p>Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pav de Paris,
+se rencontraient-ils:</p>
+
+<p>Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est la Force.</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais plaisanter; il tait en train de traiter d'une partie de
+marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le
+diable s'en est ml; en prenant livraison il a t arrt.</p>
+
+<p>&mdash;Et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Par Vidocq.</i><a name="page_0075" id="page_0075"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le misrable!</p>
+
+<p>Une capture d'une haute importance tait-elle annonce dans les bureaux
+de la prfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus
+fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout
+aussitt les mouches de bourdonner: C'est <i>encore ce maudit Vidocq</i> qui
+a empoign celui-l. C'taient dans la gent moucharde des
+rcriminations n'en plus finir: tout le long des rues de Jrusalem et
+de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'cho rptait avec l'accent du
+dpit, <i>encore Vidocq! toujours Vidocq!</i> et ce nom rsonnait plus
+dsagrablement aux oreilles de la cabale, qu' celles de feu les
+Athniens le surnom de <i>Juste</i>, qui leur avait fait prendre en grippe
+dfunt Aristide.</p>
+
+<p>Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards,
+si, tout exprs pour leur offrir un moyen de se dlivrer de moi, on
+avait ressuscit en leur faveur la loi de l'<i>Ostracisme</i>! Comme alors
+ils auraient rejoint leurs <i>coquilles</i>! Mais, sauf les conspirations du
+genre de celles dont <i>M. Coco</i> et ses complices se promettaient un si
+fortun dnouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait
+silence aux frlons. <i>Voyez Vidocq</i>, leur<a name="page_0076" id="page_0076"></a> disaient les chefs; prenez
+exemple sur lui; quelle activit il dploie! toujours sur pied, jour et
+nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on rpondrait de la
+sret de la capitale.</p>
+
+<p>Ces loges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se
+rveillaient-ils, ce n'tait jamais que la verre la main; et au lieu
+de se rendre tire-d'aile o les appelait le devoir, ils se formaient
+en petit comit, et s'amusaient me <i>travailler le casaquin</i>, qu'on me
+passe l'expression, elle n'est pas de moi.</p>
+
+<p>Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi <i>marons</i>
+les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en &oelig;uvre; il se
+sert de la patte du chat.....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisime.</p>
+
+<p>Puis un quatrime, brochant sur le tout, s'criait d'un ton sententieux:
+Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.</p>
+
+<p>Or, voici comment je faisais des voleurs.</p>
+
+<p>Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mmoires, il s'en trouve
+un seul qui, mme par<a name="page_0077" id="page_0077"></a> cas fortuit, ait mis les pieds chez
+<i>Guillotin</i>.&mdash;Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce savant mdecin,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que l'amour du prochain</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Fit mourir de chagrin.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Vous n'y tes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le
+Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de
+vins, dont l'tablissement, fort connu des voleurs du plus bas tage,
+est situ en face de ce <i>cloaque Desnoyers</i>, que les riboteurs de la
+barrire appellent le <i>grand salon</i> de la Courtille. Un ouvrier peut
+encore tre honnte jusqu' un certain point, et se risquer, en passant,
+chez le <i>papa Desnoyers</i>. S'il n'a pas <i>froid aux yeux</i>, et qu'au bton
+ainsi qu' la savatte, il s'entende moucher les malins, il se pourra,
+les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et
+n'ait payer d'autre cot que le sien. Chez <i>Guillotin</i>, il ne s'en
+tirera pas si bon march, surtout s'il y est venu proprement couvert
+et avec le gousset passablement garni.</p>
+
+<p>Que l'on se figure une salle carre assez vaste, dont les murs, jadis
+blancs, ont t noircis par des exhalaisons de toute espce: tel est,
+dans toute sa<a name="page_0078" id="page_0078"></a> simplicit, l'aspect d'un temple consacr au culte de
+<i>Bachus</i> et de <i>Terpsychore</i>; d'abord, par une illusion d'optique assez
+naturelle, on n'est frapp que de l'exigut du local, mais l'&oelig;il
+venant percer l'paisse atmosphre de mille vapeurs qui ne sont pas
+inodores, l'tendue se manifeste par les dtails qui s'chappent du
+chaos. C'est l'instant de la cration, tout s'claircit, le brouillard
+se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se
+meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire
+de la matire qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de
+batitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des <i>picuriens</i>, tant de
+flicits ne furent rassembles, ceux qui aiment se vautrer y ont la
+main, de la fange partout: plusieurs ranges de tables, sur lesquelles,
+sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus
+dgotantes libations, encadrent un espace rserv ce qu'on appelle
+les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'lve, supporte par quatre
+pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des dbris de
+bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux
+de vieille tapisserie. C'est sur cette cage poulets qu'est juche la
+musique: deux clarinettes,<a name="page_0079" id="page_0079"></a> un crincrin, le trombone retentissant, et
+l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements
+cadencs de la bquille de monsieur <i>Double-Croche</i>, petit boiteux qui
+prend le titre de chef d'orchestre, rgularise les terribles accords.
+Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on
+prpare: <i>une mise dcente est de rigueur</i>; il n'y a pas de bureau o
+l'on dpose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer
+avec son crochet, mais l'on est pri de laisser son quipage la porte
+(le mannequin); les femmes sont <i>coiffes en chien</i>, c'est--dire les
+cheveux volont, et le mouchoir perch au sommet de la tte, o par un
+n&oelig;ud form en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous
+l'aimez mieux une cocarde qui menace l'&oelig;il la manire de celle des
+mulets provenaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement
+de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue
+oblige: la culotte n'est pas ncessaire; le suprme bon ton serait le
+bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon
+d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la dfroque suranne de
+trois ou quatre rgiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas
+de<a name="page_0080" id="page_0080"></a> <i>fanfan</i> ainsi costum qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant
+elles adorent la cavalerie, et ont un got prononc pour les habills de
+toutes les rformes; mais rien ne leur plat comme des moustaches et le
+charivari rouge, orn de son cuir.</p>
+
+<p>Dans cette runion, le chapeau de feutre, moins qu'il ne soit dfonc
+ou priv de ses bords, n'apparat que de loin en loin; on ne se souvient
+pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en
+redingotte, moins d'tre un habitu serait bien sr de s'en aller en
+gilet rond. En vain demanderait-il grce pour ces pans dont s'offusquent
+les regards de la noble assemble; trop heureux si aprs avoir t
+baffou et trait de <i>moderne</i> l'unanimit, il n'en laisse qu'un seul
+entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaiet,
+hurle plutt qu'elle ne chante ces paroles si caractristiques:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout dbin z' la Courtille;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Laissez-moi donc, j'veux m'en aller</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout dbin chez Desnoyers!</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Desnoyers est le <i>Cadran bleu de la Canaille</i>, mais avant de franchir le
+seuil du cabaret de<a name="page_0081" id="page_0081"></a> Guillotin, la canaille elle-mme y regarde deux
+fois, de telle sorte que dans ce rceptacle on ne voit que des filles
+publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques
+escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes,
+intrpides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une
+consacre au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la
+seule langue que l'on parle dans cette aimable socit; c'est presque
+toujours du franais, mais tellement dtourn de sa signification
+primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des
+<i>quarante</i> qui pt se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les
+abonns de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-l prtendent que
+l'argot a pris naissance Lorient, et sans croire qu'on puisse leur
+contester la qualit d'<i>Orientalistes</i>, ils se l'appliquent sans plus de
+faon, comme aussi celle d'<i>Argonautes</i>, lorsqu'il leur est arriv
+d'achever leurs tudes sous la direction des argousins, en faisant dans
+le port de Toulon, <i>la navigation dormante</i> bord d'un vaisseau ras.
+Si les notes taient de mon got, je pourrais saisir aux cheveux
+l'occasion d'en faire quelques-unes de trs savantes, peut-tre irais-je
+jusqu' la dissertation,<a name="page_0082" id="page_0082"></a> mais je suis en train de peindre le paradis
+des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyes, achevons le tableau.</p>
+
+<p>Si l'on boit chez Guillotin, on y mange galement, et les mystres de la
+cuisine de ce lieu de dlices valent bien la peine d'tre dvoils. Le
+petit pre Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son quarrisseur; et
+dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le
+cheval fourbu se transforme en b&oelig;uf la mode, les cuisses du caniche
+mis mort dans la rue Gunegaud deviennent des gigots des prs sals,
+et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-n de la
+laitire l'aptissant coup d'&oelig;il du <i>Pontoise</i>. La chre assure-t-on,
+y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau,
+si parfois dans l't le pain tait hors de prix, durant le <i>massacre
+des innocents</i>, on tait certain d'y trouver du mouton bon compte.</p>
+
+<p>Dans ce pays des mtamorphoses, le livre n'eut jamais droit de
+bourgeoisie, il a cd sa place au lapin, et le lapin... que les rats
+sont heureux! <i>oh fortunati nimium si... nrint...</i> c'est le magister de
+Saint-Mand qui me prte la citation; on me dit que c'est du latin,
+peut-tre<a name="page_0083" id="page_0083"></a> est-ce du grec ou de l'hbreu, n'importe, je m'abandonne,
+advienne que pourra, la volont de Dieu; mais toujours est-il que si
+les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, moins que d'tre une race
+ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour riger
+une statue au <i>librateur</i> petit pre Guillotin.</p>
+
+<p>Un soir, press par ce besoin qu'un bon Franais ne satisfait jamais
+seul, je me lve pour chercher une issue; je pousse une porte, elle
+cde; la fracheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour;
+l'endroit est propice, je m'avance ttons, tout--coup je fais un faux
+pas, on avait vraisemblablement drang quelques pavs, je tends les
+bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de
+l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'tais
+dans les tnbres, il me semble voir briller quelques tincelles, et au
+toucher, je crois reconnatre certain appendice velu de la colonne
+vertbrale d'un quadrupde; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il
+me reste la main un paquet de dpouilles avec lequel je rentre dans la
+salle, au moment mme o M. <i>Double-Croche</i>, dsignant les figures aux
+danseurs, s'gosille crier <i>la queue du chat</i>.<a name="page_0084" id="page_0084"></a></p>
+
+<p>Il ne faut pas demander si l'on saisit l'-propos; il se fit dans
+l'assemble un miaulement gnral, mais ce n'tait au plus qu'une
+plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulrent comme les autres, et
+aprs avoir enfonc leurs casquettes, allons, dirent-ils en se lchant
+les doigts, au petit bonheur! Coiff de chat, nourri de mme, nous ne
+manquerons pas de sitt; la mre des matous n'est pas morte.</p>
+
+<p>Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile
+qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait
+dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides,
+n'eussent pas cot d'avantage au caf <i>Riche</i> ou chez <i>Grignon</i>. Il me
+souvient de six individus, les nomms <i>Driancourt</i>, <i>Vilattes</i>,
+<i>Pitroux</i> et trois autres, qui trouvrent le moyen d'y dpenser 166
+francs dans une soire. A la vrit, chacun d'eux avait amen sa
+particulire. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu corchs,
+mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais
+trouve si dur passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils
+payrent grandement, sans oublier le pour-boire du garon. Je les fis
+arrter pendant qu'ils<a name="page_0085" id="page_0085"></a> acquittaient le montant de la carte, qu'ils
+n'avaient pas mme pris le temps d'examiner. Les voleurs sont gnreux
+quand ils ont rencontr une bonne veine. Ceux-l venaient de commettre
+plusieurs vols considrables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes
+de France.</p>
+
+<p>On a peine croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister
+un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir
+vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait
+de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pt faire
+aux nymphes qui venaient ce rendez-vous, taler leurs grces dans les
+postures et attitudes de l'indcente <i>chahut</i>, tait de leur offrir le
+<i>pruneau</i>, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roul,
+soumis ou non, suivant le degr de familiarit, l'preuve d'une
+premire mastication.</p>
+
+<p>Les officiers de paix et les inspecteurs taient de trop grands
+seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient
+au contraire soigneusement l'cart, vitant un contact qui leur
+rpugnait; moi aussi j'tais dgot, mais en mme temps j'tais
+persuad que pour dcouvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait
+pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos<a name="page_0086" id="page_0086"></a> bras; je me dcidai donc
+ aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans
+rsultat, je m'attachai surtout connatre les endroits qu'ils
+frquentaient par prdilection, ensuite comme le pcheur qui a rencontr
+un vivier, je jetai ma ligne coup sr. Je ne perdais pas mon temps
+vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin:
+quand on veut avoir de l'eau, moins que la rivire ne soit sec, il
+est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la mtaphore, et
+m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de
+travailler utilement la destruction des voleurs, doit autant que
+possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur
+tte la vindicte des lois. C'tait ce que je faisais, et c'tait aussi,
+ce que mes rivaux appelaient <i>faire des voleurs</i>; j'en ai fait de la
+sorte bon nombre, notamment l'poque de mes dbuts dans la police.
+Dans une aprs-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une
+sance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans tre
+superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cd des inspirations
+de ce genre; je mis donc contribution mon vestiaire, et aprs m'tre
+accommod de manire n'avoir pas l'air <i>d'un moderne</i>, je partis de
+chez moi avec un<a name="page_0087" id="page_0087"></a> autre agent secret, le nomm Riboulet, <i>arsouille</i>
+consomm, que toutes les houris de la <i>guinche</i> (de la guinguette)
+revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnt aussi dans les
+<i>cotonneuses</i> (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agrable
+des <i>faubouriens</i>. Pour l'excursion projete, une femme tait un bagage
+indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait,
+c'tait sa matresse en titre, une fille publique nomme <i>Manon</i> la
+Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups
+de temps elle et fait un polisson de ses bas de laine, serr les
+cordons de taille de sa robe carlate, pass son schall gris angora
+bordure blanche, chauss ses galoches pantoufles, rejoint ses cheveux,
+et donn au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crnerie
+qui n'est pas obligatoire pour le nglig. Manon tait la joie de son
+c&oelig;ur de faire le panier deux anses.</p>
+
+<p>Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille.
+Arrivs au cabaret, nous commenons par nous attabler dans un coin, afin
+d'tre plus porte d'examiner ce qui se passe. Riboulet tait un de
+ces hommes dont la seule prsence commande l'empressement, il n'avait
+pas parl ni moi non plus que<a name="page_0088" id="page_0088"></a> nous tions servis. Tu vois, me dit-il,
+le <i>daron</i> sait l'ordonnance, le <i>pivois</i> (le vin), le rti et la
+salade. Je demandai s'il n'tait pas possible d'avoir de la matelotte.</p>
+
+<p>&mdash;De l'anguille, s'cria Manon, on t'en f....ra; du <i>cabot avec des
+pleurants</i> (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon. Je
+n'insistai pas, et nous nous mmes tous trois dvorer avec autant
+d'apptit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa
+Guillotin.</p>
+
+<p>Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du ct de la porte
+attira notre attention. C'taient des vainqueurs qui faisaient leur
+entre triomphale: mles et femelles, ils taient au nombre de six,
+formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine;
+tous avaient ou des gratignures au visage ou les yeux au beurre noir:
+au dsordre sanglant de leur toilette, la fracheur de leur
+dbraillement, il tait ais d'apercevoir qu'ils taient les hros d'une
+<i>batterie</i>, dans laquelle de part et d'autre on s'tait administr force
+coups de poings. Ils s'avancrent vers notre table:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L'un des hros.</span> Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Moi.</span> Nous serons un peu gns, mais c'est gal, en se serrant....<a name="page_0089" id="page_0089"></a></p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Riboulet</span> (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la
+<i>carrante</i> (table) pour les camarades.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Manon</span> (aux arrivants). Ces dames sont de votre socit?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Une des hrones.</span> Quque tu dis? (se tournant vers ses compagnes),
+ququ'elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le hros de celle-ci.</span> Tais ta gueule, <i>Titine</i> (Clestine), madame
+t'insulte pas.</p>
+
+<p>Toute la troupe s'assied.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Un hros.</span> Eh! par ici, mon fi Guillotin; <i>un petit pre noir de
+quatre ans huit Jacques</i> (un broc de quatre litres huit sous).</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Guillotin.</span> On y va, on y va.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le garon</span> (ayant le broc la main). Trente-deux sous, s'il vous
+plat.</p>
+
+<p>Les v'l tes trente-deux pieds de nez, <i>t'as donc tafe de Nozigue</i> (tu
+te mfies donc de nous)?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le garon.</span> Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez,
+la rgle de la maison.</p>
+
+<p>Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les ntres: Excusez
+de la libert, dit alors celui qui avait vers.<a name="page_0090" id="page_0090"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal, rpondit Riboulet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, une politesse en vaut une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne faudra pas me l'entonner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, buvons! qui payera? a sera les <i>pantres</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, mon homme, <i>dessalons-nous</i>.</p>
+
+<p>Nous nous dessalmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce
+qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait dj par des
+protestations perte de vue, et par des explosions de cette tendresse
+avine, qui met en dehors toutes les infirmits du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<p>Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et
+surtout leurs femmes, taient dans une complte ivresse; Riboulet et sa
+maitresse n'taient que gais: ainsi que moi, ils avaient conserv leur
+tte; mais pour paratre l'unisson, nous affections d'tre hors d'tat
+de pouvoir marcher: forms en bande, parce que de la sorte les coups de
+vent sont moins craindre, nous nous loignmes du thtre de nos
+plaisirs.</p>
+
+<p>Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les
+dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont
+les<a name="page_0091" id="page_0091"></a> cordes vibraient dans la lie, se mit chanter, dans le plus pur
+argot du bon temps, une de ces ballades reprises qui sont aussi
+longues qu'un faubourg:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En roulant de <i>vergne en vergne</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour apprendre <i> goupiner</i>,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai rencontr la <i>mercandire</i>,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui du <i>pivois solisait</i>,<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai rencontr la mercandire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui du pivois solisait.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je lui <i>jaspine en bigorne</i>,<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qu'as tu donc <i>morfiller</i>?<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je lui jaspine en bigorne,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qu'as-tu donc morfiller?</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai du <i>chenu pivois sans lance</i>,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,<a name="page_0092" id="page_0092"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du <i>larton savonn</i>,<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai du chenu pivois sans lance</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du larton savonn,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Une lourde, une tournante</i>,<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et un <i>pieu pour roupiller</i>,<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Une lourde, une tournante</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et un pieu pour roupiller.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>J'enquille dans sa cambriole</i>,<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Esprant de l'<i>entifler</i>,<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'enquille dans sa cambriole,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Esprant de l'entifler,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je <i>rembroque au coin du rifle</i>,<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un <i>messire qui pionait</i>,<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.<a name="page_0093" id="page_0093"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je rembroque au coin du rifle</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un messire qui pionait;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai <i>sond dans ses vallades</i>,<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>carle j'ai pessigu</i>,<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai sond dans ses vallades,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son carle j'ai pessigu,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>carle, aussi sa tocquante</i>,<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses <i>attaches de c</i>,<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son carle, aussi sa tocquante</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses attaches de c,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>coulant et sa montante</i>,
+<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a>
+<a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et son <i>combre galuch</i>,<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son coulant, et sa montante,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et son combre galuch,<a name="page_0094" id="page_0094"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>frusque</i>, aussi sa <i>lisette</i>,<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses <i>tirants brodanchs</i>,<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son frusque, aussi sa lisette,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et ses tirants brodanchs.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Crompe, crompe, mercandire</i>,<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car nous serions <i>bquills</i>,<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Crompe, crompe, mercandire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car nous serions bquills.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur la <i>placarde de vergne</i>,<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il nous faudrait <i>gambiller</i>,<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur la placarde de Vergne</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il nous faudrait gambiller,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Allums</i> de toutes ces <i>largues</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,<a name="page_0095" id="page_0095"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du <i>trepe</i> rassembl<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Allums de toutes ces largues,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et du trepe rassembl,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de ces <i>charlots bons drilles</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dondaine,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tous <i>aboulant goupiner</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lonfa malura dond.</span></td></tr>
+</table>
+<p>Riboulet ayant dbit ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut
+aussi faire admirer l'tendue de son organe. Eh, les autres! dit-elle,
+en v'la z'une que j'ai zapprise Lazarre, <i>prtez loche</i> et <i>rebectez</i>
+aprs moi:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour la Croix-Rouge,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous tions dix douze.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Elle s'interrompt, comme aujourd'hui.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous tions dix douze,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tous <i>grinches</i> de renom;<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous attendions la <i>sorgue</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>,<a name="page_0096" id="page_0096"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Voulant <i>poisser des bogues</i><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Pour faire du <i>billon</i>.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a>
+<a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Partage ou non partage,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tout est notre usage;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>N'pargnons le poitou</i>.<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Poissons</i> avec adresse<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Messires</i> et <i>gonzesses</i>,<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Sans <i>faire de regot</i>,<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Dessus le pont au Change</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Certain Argent-de-change</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Se criblait au charron</i>.<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>J'engantai sa toquante</i>,<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Ses <i>attaches brillantes</i>,<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Avec ses <i>billemonts</i>.<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Quand <i>douze plombes crossent</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Les <i>pgres</i> s'en retournent<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a><a name="page_0097" id="page_0097"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Au <i>tapis</i> de Montron.<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Montron ouvre <i>ta lourde</i>,<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Si tu veux que <i>j'aboule</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Et <i>piausse en ton bocson</i>.<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>&nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Montron <i>drogue</i> sa <i>larque</i>,<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Bonnis</i>-moi donc <i>giroffle</i><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Qui sont ces <i>pgres</i>-l?<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Des <i>grinchisseurs de bogues</i>,<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Esquinteurs de boutoques</i>,<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Les <i>connobres</i>-tu pas?<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Et vite ma <i>culbute</i>;<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Quand je vois mon <i>affure</i><a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Je suis toujours <i>par</i>.<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Du plus grand c&oelig;ur du monde</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Je vais la <i>profonde</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Pour vous donner du frais.&nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)<a name="page_0098" id="page_0098"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Mais dj la <i>patrarque</i>,<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Au clair de la <i>moucharde</i>,<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous <i>reluque</i> de loin.<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">L'aventure est trange,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">C'tait l'Argent-de-change</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Que suivaient les <i>roussins</i>.<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">A des fois l'on <i>rigole</i>,<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Ou bien l'on <i>pavillonne</i>,<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Qu'on devrait <i>lansquiner</i>.<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;"><i>Raille</i>, <i>griviers</i> et <i>cognes</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Nous ont pour la <i>cigogne</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left:0em;">Tretous <i>marrons paums</i>.<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>&nbsp; &nbsp; (<i>bis.</i>)</span></td></tr>
+</table>
+<p>Ce final que nous prmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon,
+avant qu'elle et achev de le prononcer, fut rpt huit dix fois de
+manire faire frmir les vitres de tout le quartier. Aprs cet lan
+d'une hilarit bachique, les premires fumes du vin, qui sont<a name="page_0099" id="page_0099"></a>
+d'ordinaire les plus vives, venant peu peu se dissiper, nous
+entrmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la
+coutume, s'ouvrit en faon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer
+l'oreille pour rpondre, allant toujours au-del de ce qu'on dsirait
+savoir: tranger Paris, je n'avais connu Riboulet qu' son passage
+dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait t reconduit son
+corps comme dserteur; c'tait un <i>ami de collge</i>, (un camarade de
+dtention) que j'avais retrouv. Pour le surplus, j'eus soin de me
+reprsenter sous des couleurs qui les charmrent: j'tais un sacripan
+fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'tais prt tout
+faire. Je me dboutonnais pour les engager se dboutonner leur tour,
+c'est une tactique qui m'a souvent russi: bientt les camarades
+bavardrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout
+aussi-bien que si je ne les eusse jamais quitts. Ils m'apprirent leurs
+noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils
+avaient vraiment rencontr l'homme qui tait digne de leur confiance; je
+leur revenais, je leur convenais, tout tait dit.</p>
+
+<p>De semblables explications altrent toujours<a name="page_0100" id="page_0100"></a> plus ou moins: tous les
+rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque
+chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle
+liaison, nous ne devions plus nous sparer. Viens avec nous, viens, me
+disaient-ils. Ils taient si pressants, que n'ayant pas la force de me
+drober leurs instances je consentis les reconduire chez eux, rue
+des <i>Filles-Dieu</i>, n 14, o ils logeaient dans une maison garnie. Une
+fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur
+lit: on ne se fait pas d'ide, comme ils taient bons enfants; moi je
+l'tais aussi, et ils en taient d'autant plus persuads que le compre
+Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur
+fit de moi voix basse un loge, dont la moiti mme ne pouvait tre
+vraie, sans que j'eusse mrit dix condamnations perptuit. Je
+n'tais pas n coiffeur, comme certain personnage que le spirituel
+<i>Figaro</i> exposait sur la sellette du ridicule, j'tais n coiff, et
+j'avais un bonheur faire mourir de chagrin toute une gnration
+d'honntes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de
+nos htes, que ds la pointe du jour ils me proposrent d'tre
+d'expdition avec eux,<a name="page_0101" id="page_0101"></a> pour un vol qu'ils allaient commettre rue de <i>la
+Verrerie</i>.</p>
+
+<p>Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxime division,
+qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrts porteurs des objets
+vols. Riboulet et moi, nous tions rests en <i>gaffe</i>, afin de donner
+l'veil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus rellement
+pour voir si la police tait son poste. Quand ils passrent prs de
+nous, tous trois emballs dans un fiacre d'o ils ne pouvaient nous
+apercevoir. Eh bien! me dit Riboulet, les voil comme dans la chanson
+de Manon, <i>tretous paums marrons</i>. Ils furent pareillement tretous
+condamns, et si les noms de <i>Debuire</i>, de <i>Rol</i>, d'Hippolyte dit <i>la
+Biche</i> sont encore inscrits sur le contrle des bagnes, c'est parce que
+j'ai pass une soire chez Guillotin <span class="smcap">aux Enfants du Soleil</span>.<a name="page_0102" id="page_0102"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Un habitu de la <i>Petite Chaise</i>.&mdash;Je ne suis pas trop cal.&mdash;Une
+chambre dvaliser.&mdash;Les oranges du pre Masson.&mdash;Le tas de
+pierres.&mdash;Il ne faut pas se compromettre.&mdash;Un dmnagement
+nocturne.&mdash;Le voleur bon enfant.&mdash;Chacun son got.&mdash;Ma premire
+visite Bictre.&mdash;A bas Vidocq!&mdash;Superbe discours.&mdash;Il y a de quoi
+frmir.&mdash;L'orage s'appaise.&mdash;On ne me tuera pas.</p></div>
+
+<p>Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe l'instant o je m'y
+attendais le moins: on et que leur mauvais gnie les poussait venir
+me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup taient,
+il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
+voir avec quelle facilit la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
+j'tais toujours tonn qu'ils eussent choisi une profession dans
+laquelle, pour carter les prils, tant de prcautions<a name="page_0103" id="page_0103"></a> sont
+ncessaires: quelques-uns taient d'une bonhomie telle, que je regardais
+presque comme miraculeuse l'impunit dont ils avaient joui jusqu'au
+moment o ils m'avaient rencontr pour leurs pchs. Il est incroyable
+que des individus, crs exprs pour donner dans tous les panneaux,
+aient attendu ma venue la police pour se faire prendre. Avant moi, la
+police tait donc faite en dpit du bon sens, ou bien encore, j'tais
+favoris par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
+dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le rcit suivant.</p>
+
+<p>Un jour vers la brune, vtu en ouvrier des ports, j'tais assis sur le
+parapet du quai de Gvres, lorsque je vis venir moi un individu que je
+reconnus pour tre un des habitus de la <i>Petite Chaise</i> et du <i>Bon
+Puits</i>, deux cabarets fort renomms parmi les voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon soir, mon garon.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable fais-tu l? t'as l'air triste <i>coquer le taffe</i> ( faire
+peur).</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon homme? quand on<a name="page_0104" id="page_0104"></a> <i>cane la pgrne</i> (crve de faim),
+on <i>rigole pas</i> (on ne rit pas).</p>
+
+<p>&mdash;<i>Caner la pgrne!</i> c'est un peu fort, toi qui passe pour un <i>ami</i>
+(voleur).</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant comme a.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens que nous buvions une chopine chez <i>Niguenac</i>; j'ai
+encore vingt <i>Jacques</i> (sous), il faut les <i>tortiller</i> (manger).</p>
+
+<p>Il m'emmne chez le marchand de vin, demande <i>une cholette</i> (un
+demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
+pommes de terre: Tiens, me dit-il, en les dposant toutes fumantes sur
+la table, en voil des goujons pchs coups de pioche dans la plaine
+des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-l.</p>
+
+<p>&mdash;C'est des <i>oranges</i>, si tu demandais du sel.....</p>
+
+<p>&mdash;De la <i>morgane!</i> mon fils, a cote pas cher.</p>
+
+<p>Il se fait apporter de la <i>morgane</i>, et bien qu'une heure auparavant
+j'eusse fait un excellent dner chez Martin, je tombai sur les pommes de
+terre, et les dvorai comme si je n'eusse pas mang de deux jours.</p>
+
+<p>C'est affaire toi, me dit-il, comme tu joue <i>des dominos</i> (des
+dents), te voir, on<a name="page_0105" id="page_0105"></a> croirait que tu <i>morfiles</i> (mords) dans de la
+<i>crignole</i> (viande).</p>
+
+<p>Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la <i>gargoine</i> (bouche) emplit le
+<i>beauge</i> (ventre).</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, je sais bien.</p>
+
+<p>Les bouches se succdaient avec une prodigieuse rapidit; je ne faisais
+que tordre et avaler; je ne conois pas comment je n'en fus pas touff,
+mon estomac n'avait jamais t plus complaisant. Enfin je suis venu
+bout de ma ration: ce repas termin, mon camarade m'offre une chique, et
+me parle en ces termes:</p>
+
+<p>Foi d'ami, et comme je m'appelle <i>Masson</i>, qui est le nom de mon pre
+et du sien, je t'ai toujours regard comme un bon enfant; je sais que
+t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
+toujours la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
+gagner quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;a ne serait pas sans faute, car je suis <i>pann</i>, dieu merci! ni peu
+ni trop.</p>
+
+<p>&mdash;Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
+sont passablement dguenilles); a s'apperoit que pour le quart-d'heure
+tu n'es pas heureux.<a name="page_0106" id="page_0106"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui; j'ai firement besoin de me <i>recaler</i>.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, viens avec moi, <i>je suis matre d'une cambriole</i> (je puis
+ouvrir une chambre), que je <i>rincerai</i> (dvaliserai) ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Conte-moi donc a, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
+connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'es <i>sinve</i> (simple) c'est pas ncessaire pour <i>faire le gaffe</i>
+(pour guetter.)</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'est que a, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
+dire en deux mots.....</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquite pas, te dis-je, mon plan est tir, c'est de l'argent
+sr; la <i>fourgatte</i> (receleuse) est deux pas. Sitt <i>servi</i>, sitt
+<i>bloqui</i> (sitt vol, sitt vendu), <i>il y a gras</i>, je t'en fais bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a gras? Eh bien! marchons.</p>
+
+<p>Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
+jusqu' un gros tas de pierres. L, il s'arrte, regarde autour de lui
+pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'tant approch du
+tas, il drange quelques moellons, plonge son bras dans la cavit qu'ils
+fermaient, et en ramne un trousseau de clefs. J'ai maintenant toutes
+les herbes de la<a name="page_0107" id="page_0107"></a> Saint-Jean, me dit-il, et nous prenons ensemble le
+chemin de la Halle au Bl. Parvenus dans le pourtour, il m'indique peu
+de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
+laquelle il doit s'introduire. A prsent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
+pas plus loin, attends-moi et ouvre l'&oelig;il, je vais voir si la <i>larque
+est dcare</i>, (si la femme qui occupe la chambre est sortie).</p>
+
+<p>Masson ouvre la porte de l'alle, mais il ne l'a pas plutt referme sur
+lui, que je cours au poste o, m'tant fait reconnatre du chef, je
+l'avertis la hte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
+n'y a pas de temps perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
+objets qu'il emporte. L'avis donn, je me retire et retourne l'endroit
+o Masson m'avait laiss. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
+moi: Est-ce toi Jean Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, rpondis-je, en exprimant mon tonnement de ce qu'il
+revenait les mains vides.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arriv sur le carr
+m'a drang dans mon opration; mais ce qui est diffr n'est pas perdu.
+Minute, minute! laisse bouillir le mouton,<a name="page_0108" id="page_0108"></a> tu verras tout--l'heure; il
+ne faut pas se compromettre.</p>
+
+<p>Bientt il me quitte de nouveau et ne tarde pas reparatre charg d'un
+norme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
+devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
+hommes de garde, arms seulement de leur baonnette, l'observent en
+faisant le moins de bruit possible.</p>
+
+<p>Il importait de savoir o il allait dposer son fardeau: il entra rue du
+Four, chez une marchande (la <i>Tte-de-Mort</i>), o il ne resta que peu de
+temps. C'tait lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
+bon voyage faire.</p>
+
+<p>Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
+dmnagement: dix minutes peine se sont coules, il redescend portant
+sur sa tte un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
+n'avait pas eu le temps de le dfaire, aussi sur le point de franchir le
+seuil, gn par la porte qui tait trop troite, et ne voulant pas
+lcher sa proie, faillit-il tomber la renverse; mais il reprit
+promptement son quilibre, se mit en marche et me fit signe de
+l'accompagner. Au dtour de la rue, il se rapproche de moi et me dit
+voix basse:<a name="page_0109" id="page_0109"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'y retournerai une troisime fois, si tu veux tu
+monteras avec moi, tu m'aideras dcrocher les rideaux du lit et les
+grands de la croise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, lui rpondis-je, quand on couche sur la <i>plume de la
+Beauce</i> (la paille), des rideaux, c'est du luxe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez caus,
+ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.</p>
+
+<p>Masson poursuit son chemin, mais deux pas de l l'on nous arrte l'un
+et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
+commissaire, nous sommes interrogs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes deux, dit l'officier public Masson (me dsignant), quel
+est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
+quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-l, a fera deux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me direz pas que vous n'tes pas de connivence, puisque l'on
+vous a rencontrs ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de connivence, mon respectable <a name="page_0110" id="page_0110"></a>commissaire: il allait
+d'un ct, je venais par l'autre, voil tout coup quand il passe
+fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'tait un <i>auryer</i>
+(oreiller). Je lui dis comme a: je crois qu'il va prendre un billet de
+parterre, a serait de le relever, il le relve: l dessus la garde est
+arrive, on nous a <i>paum</i> tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
+devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vrit.
+Demandez-lui plutt.</p>
+
+<p>La fable tait assez bien trouve, je n'eus garde de dmentir Masson,
+j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
+convaincu. Avez-vous des papiers? me dit-il. J'exhibe un permis de
+sjour, qui est jug fort en rgle, et mon renvoi est aussitt prononc.
+Une satisfaction bien marque se peignit dans les traits de Masson,
+lorsqu'il entendit ces mots: <i>Allez vous coucher</i>, qui m'taient
+adresss: c'tait la formule de ma mise en libert, et il en tait si
+joyeux, qu'il fallait tre aveugle pour ne pas s'en apercevoir.</p>
+
+<p>On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
+avant qu'elle et fait disparatre les objets dposs chez elle: la
+perquisition eut lieu immdiatement, et surprise au<a name="page_0111" id="page_0111"></a> milieu de
+tmoignages matriels dont l'vidence l'accablait, la <i>Tte-de-Mort</i> fut
+enleve son commerce au moment o elle s'y attendait le moins.</p>
+
+<p>Masson fut conduit au dpt de la prfecture. Le lendemain, suivant un
+usage tabli de temps immmorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
+collaborateurs est <i>enflacqu</i>, je lui envoyai une miche ronde de quatre
+livres, un jambonneau et un petit cu. On me rapporta qu'il avait t
+sensible cette attention, mais il ne souponnait pas encore que celui
+qui lui faisait tenir le denier de la confraternit, tait la cause de
+sa msaventure. Ce fut seulement la <i>Force</i> qu'il apprit, que
+<i>Jean-Louis</i> et <i>Vidocq</i> taient le mme individu: alors il imagina un
+singulier moyen de dfense: il prtendit que j'tais l'auteur du vol
+dont il tait accus, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
+effets, j'tais all le chercher; mais ce conte longuement dvelopp
+devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prvaloir de son
+innocence, il fut condamn la rclusion.</p>
+
+<p>Peu de temps aprs j'assistais au dpart de la chane, Masson, qui ne
+m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperoit travers la grille.<a name="page_0112" id="page_0112"></a></p>
+
+<p>&mdash;H bien! me dit-il, vous voil monsieur Jean Louis; c'est pourtant
+vous qui m'avez emball. Ah! si j'avais su que vous tiez Vidocq, je
+vous en aurais pay des <i>oranges</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as propos de
+t'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous tiez <i>raille</i>
+(mouchard).</p>
+
+<p>&mdash;Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et a ne t'aurait
+pas empch de <i>rincer la cambriole</i>, tu aurais seulement remis la
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en tes pas moins un fichu coquin. Moi qui tais de si bon
+c&oelig;ur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
+dans le corps, que d'tre libre comme vous et de m'avoir dshonor.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun son got.</p>
+
+<p>&mdash;Il est joli, votre got!... un mouchard! c'est-ti pas beau?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
+deviendraient les honntes gens?</p>
+
+<p>A ces mots, il partit d'un grand clat de rire. Les honntes gens!
+rpta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
+(l'expression<a name="page_0113" id="page_0113"></a> dont il se servit, tait un peu moins congrue.) Les
+honntes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, a ne t'inquite
+gure; quand t'tais <i>au pr</i>, tu chantais autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y reviendra, dit un des condamns qui nous coutaient.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'cria Masson, on n'en voudrait pas; la bonne heure un brave
+garon! a peut aller partout.</p>
+
+<p>Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait Bictre,
+j'tais sr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
+qui me furent adresss par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
+le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne ddaignais pas
+toujours de lui rpondre, dans la crainte qu'il ne lui vint l'ide,
+non que je le mprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
+prsence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
+moins se plaindre de moi, puisque tous m'avaient pass par les mains
+ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'tait indispensable de
+montrer de la fermet; mais cette fermet ne me fut jamais plus
+ncessaire que le jour o je parus pour la premire fois au milieu de
+cette horrible population.<a name="page_0114" id="page_0114"></a></p>
+
+<p>Je ne fus pas plutt l'agent principal de la police de sret, que,
+jaloux de remplir convenablement la tche qui m'tait confie, je
+m'occupai srieusement d'acqurir toutes les notions dont je pensais
+avoir besoin pour mon tat. Il me parut utile de classer dans ma
+mmoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
+avaient t repris de justice. J'tais ainsi plus apte les
+reconnatre, si jamais ils venaient s'vader, et l'expiration de
+leur peine, il me devenait plus facile d'exercer leur gard la
+surveillance qui m'tait prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
+l'autorisation de me rendre Bictre avec mes auxiliaires, afin
+d'examiner pendant l'opration du ferrement, et les condamns de Paris
+et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
+eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me dtourner d'une
+dmarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien dmontrs
+que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.</p>
+
+<p>Je suis inform, me dit-il, que les dtenus ont complot de vous faire
+un mauvais parti. Si vous vous prsentez au dpart de la chane, vous
+leur offrez une occasion qu'ils<a name="page_0115" id="page_0115"></a> attendent depuis long-temps; et ma foi!
+quelque prcaution que l'on prenne, je ne rponds pas de vous. Je
+remerciai ce chef de l'intrt qu'il me tmoignait, mais en mme temps
+j'insistai pour qu'il m'accordt l'objet de ma demande, et il se dcida
+enfin me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.</p>
+
+<p>Le jour fix pour le ferrement, je me transporte Bictre, avec
+quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
+affreux se font entendre, des cris: <i> bas les mouchards! bas le
+brigand! bas Vidocq!</i> partent de toutes les croises, o les
+prisonniers, monts sur les paules les uns des autres et la face colle
+contre les barreaux, sont rassembls en groupe. Je fais quelques pas,
+les vocifrations redoublent; de toutes parts l'air retentit
+d'invectives et de menaces de mort, profres avec l'accent de la
+fureur: c'tait un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
+de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
+contractions la soif du sang et le dsir de la vengeance. Il se faisait
+dans toute la maison un vacarme pouvantable; je ne pus me dfendre
+d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
+s'en fallut que je ne<a name="page_0116" id="page_0116"></a> prisse le parti de battre en retraite; mais tout
+ coup je sens renatre mon courage. Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
+trembl lorsque tu attaquais ces sclrats dans leurs repaires; ils sont
+ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
+prir, faisons tte l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
+intimid!</p>
+
+<p>Ce retour une rsolution plus conforme l'opinion que je devais
+donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
+remarquer ma faiblesse; bientt j'ai recouvr toute mon nergie; ne
+redoutant plus rien, je promne firement mes regards sur toutes les
+croises, je m'approche mme de celles du rez-de-chausse. A ce moment,
+les prisonniers prouvent un nouvel accs de rage; ce ne sont plus des
+hommes, ce sont des btes froces qui rugissent; c'est une agitation, un
+bruit, on et dit que Bictre allait s'arracher de ses fondements et que
+les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
+brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succde
+la tempte, on coute: Tas de canaille, m'criai-je, que vous sert de
+brailler? C'est quand je vous ai <i>emballs</i> qu'il<a name="page_0117" id="page_0117"></a> fallait, non pas
+crier, mais vous dfendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
+injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
+mais vous l'tes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
+soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
+impunit que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrs la
+justice parce que vous tiez coupables.&mdash;Je ne vous ai pas pargns, je
+le sais; quel motif aurais-je eu de garder des mnagements? Y a-t-il ici
+quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
+jamais <i>travaill</i> avec lui? Et puis, lors mme que j'aurais t voleur,
+dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
+heureux que vous, puisque je n'ai jamais t pris <i>marron</i>.&mdash;Je dfie le
+plus malin de montrer un crou qui constate que j'aie t accus de vol
+ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi quatorze
+heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
+vous tous.&mdash;Est-ce le mtier que vous dsapprouvez? que ceux qui me
+blment le plus sous ce rapport me rpondent franchement,<a name="page_0118" id="page_0118"></a> ne leur
+arrive-t-il pas cent fois le jour de dsirer tre ma place?</p>
+
+<p>Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
+hues. Bientt les vocifrations et les rugissements recommencrent;
+mais je n'prouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
+transport de colre, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
+forces. On annonce que les condamns vont tre amens dans la cour des
+fers: je vais me poster sur leur passage, au moment o ils se prsentent
+ l'appel, et rsolu vendre chrement ma vie, j'attends l qu'ils
+osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intrieurement je dsirais
+que l'un d'eux tentt de porter la main sur moi, tant m'animait le dsir
+de la vengeance. Malheur a qui m'et provoqu! mais aucun de ces
+misrables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
+de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
+dconcerte un ennemi. L'appel termin, un bourdonnement sourd est le
+prlude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprcations contre moi,
+<i>qu'il vienne donc! il reste la porte</i>, rptent les condamns en
+accollant mon nom les pithtes les plus grossires. Pouss<a name="page_0119" id="page_0119"></a> bout
+par cette espce de dfi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
+voil au milieu de deux cent brigands, la plupart arrts par moi:
+<i>allons, amis! courage!</i> leur criaient des cabanons o ils taient
+enferms les condamns la rclusion, <i>cernez le gros cochon, tuez-le,
+qu'il n'en soit plus parl</i>.</p>
+
+<p>C'tait le cas ou jamais de payer de front: Allons, messieurs, dis-je
+aux forats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme a. Vous
+voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez. Je ne sais quelle
+rvolution s'opra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
+quelque sorte leur discrtion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
+la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient jur de m'exterminer,
+s'taient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prirent de
+leur rendre quelques lgers services. Ils n'eurent pas se repentir
+d'avoir compt sur mon obligeance, et le lendemain, l'heure du dpart,
+aprs m'avoir adress leurs remercments, ils me firent des adieux
+pleins de cordialit. Tous taient changs du noir au blanc; les plus
+mutins de la veille taient devenus souples, respectueux, du moins dans
+l'apparence, et presque rampants.<a name="page_0120" id="page_0120"></a></p>
+
+<p>Cette exprience fut pour moi une leon dont je n'ai pas perdu le
+souvenir: elle me dmontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
+toujours fort quand on dploie de la fermet: pour les tenir
+ternellement en respect, il suffit de leur en avoir impos une seule
+fois. A partir de cette poque, je ne laissai plus passer un dpart de
+la chane sans aller voir ferrer les condamns; et, sauf quelques
+exceptions, il ne m'arriva plus d'tre insult. Les condamns s'taient
+accoutums me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
+et manqu quelque chose; et en effet presque tous avaient des
+commissions me donner. Au moment o ils tombaient sous l'empire de la
+mort civile, j'tais, pour ainsi dire, leur excuteur testamentaire.
+Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'taient pas effacs, mais
+rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
+guerre aux <i>grinches</i>, petits ou grands, j'ai t souvent menac; bien
+des forats renomms pour leur intrpidit, ont fait le serment de
+m'assassiner aussitt qu'ils seraient libres, tous ont t parjures et
+tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la premire, la seule
+affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-l l'occupe<a name="page_0121" id="page_0121"></a>
+exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
+bourse, ceci est du mtier; il me tuera pour anantir un tmoignage qui
+le perdrait, le mtier le permet encore; il me tuera pour chapper au
+chtiment; mais quand le chtiment est subi, quoi bon? Les voleurs
+n'assassinent pas leur temps perdu.<a name="page_0122" id="page_0122"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'utilit d'un bon estomac.&mdash;L'occurence suspecte.&mdash;La procession
+des ballots.&mdash;Les hirondelles de la Grve.&mdash;La commodit d'un
+fiacre.&mdash;Les fredaines de ces messieurs.&mdash;Le garon de
+chantier.&mdash;Il n'y a plus de <i>fiat</i> du tout.&mdash;Madame Bras ou la
+marchande scrupuleuse.&mdash;Annette ou la bonne femme.&mdash;On ne mange pas
+toujours.&mdash;Le premier qui fut roi.&mdash;<i>Vidocq enfonc</i>; pice
+nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.&mdash;Je joue
+le rle de Vidocq.&mdash;Reprsentation mon
+bnfice.&mdash;Applaudissements unanimes.&mdash;La pomme rouge.&mdash;Le grand
+casuel.&mdash;L'inspection des papiers.&mdash;Je fais vader un voleur.&mdash;Le
+vtran qui prend un potage.&mdash;L'auteur du <i>Pied-de-Mouton</i>.&mdash;Les
+bas et les madras accusateurs.&mdash;J'ai perdu ma pice de cinq
+francs.&mdash;Le soufflet et le marchand de vin.&mdash;Je suis arrt.&mdash;La
+ronde du commissaire.&mdash;Ma dlivrance.&mdash;La chute du
+bandeau.&mdash;<i>Vidocq l'enfonceur</i> reconnu dans Vidocq
+l'enfonc.&mdash;Souhaitez-vous un bon conseil?&mdash;Gare la caboche!</p></div>
+
+<p>Une nuit dont j'avais pass la moiti dans les mauvais lieux de la
+Halle, esprant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accs de
+cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de <i>paff</i> verss
+propos, se laisseraient <i>tirer la carotte</i> sur leurs affaires passes,
+prsentes et futures, je me retirais assez mcontent d'avoir, au
+dtriment de mon estomac, aval en pure perte bon nombre de petits
+verres de cet esprit mitig, auquel le <i>vitriol</i> donne du<a name="page_0123" id="page_0123"></a> montant,
+lorsque, tout prs du coin de la rue <i>des Coutures-Saint-Gervais</i>,
+j'aperus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A
+la lueur des rverbres, je ne tardai pas distinguer auprs d'eux des
+paquets dont on s'efforait de dissimuler le volume, mais dont la
+blancheur indiscrte ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des
+paquets cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une
+embrasure, au moment o il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait
+pas une forte dose de perspicacit pour trouver, dans un tel concours de
+circonstances, tout ce qui caractrise une occurence suspecte. J'en
+conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils
+viennent de faire. C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien,
+suivons le cortge quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un
+corps de garde, <i>enfonc</i>!... dans le cas contraire, je les mne coucher
+chez eux, je prends leur numro, et je leur envoie la police. Je file
+en consquence mon n&oelig;ud, sans paratre m'inquiter de ce que je
+laisse derrire moi; peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle:
+<i>Jean-Louis!</i> c'est la voix d'un nomm <i>Richelot</i> que j'avais souvent
+rencontr dans des runions de voleurs: je m'arrte.<a name="page_0124" id="page_0124"></a></p>
+
+<p>Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu cette heure
+dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effray!</p>
+
+<p>&mdash;On le serait moins, je viens de manquer d'tre <i>enflaqu</i> sur le
+boulevard du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Enflaqu! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les <i>baluchons</i>
+(ballots)?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en diras tant! si vous tes <i>fargus de camelotte grinchie</i>...
+(si vous tes chargs de marchandise vole).</p>
+
+<p>Je m'approche, soudain toute la bande se lve, et ds qu'ils sont
+debout, je reconnais <i>Lapierre</i>, <i>Commery</i>, <i>Lenoir</i> et <i>Dubuisson</i>;
+tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main
+de l'amiti.</p>
+
+<p><span class="smcap">Commery.</span> Va, nous l'avons chapp belle, j'en ai encore le <i>palpitant</i>
+(le c&oelig;ur) qui bat la gnrale; pose ta main l-dessus, sens-tu comme
+il fait tic-tac?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Ce n'est rien.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lapierre.</span> Oh! c'est que nous avons eu la <i>moresque</i> (la peur) d'une
+fire force: je sais bien que quand je m'ai senti les <i>verds</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> au dos
+<i>le treffe me faisait trente et un</i>.<a name="page_0125" id="page_0125"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Dubuisson.</span> Et par-dessus le march, les <i>hirondelles de la Grve</i><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>
+que nous nous sommes rendus nez--nez avec leurs chevaux, au dtour,
+presque en face la Gat.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Que vous tes <i>niolles</i> (btes)! Il fallait faire <i>gaffer un
+roulant pour y planquer les paccins</i> (il fallait faire stationner un
+fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'tes que des <i>pgriots</i>
+(mauvais voleurs).</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> <i>Pgriots</i> tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de
+roulant, et il faut se tirer de l, c'est pour a que nous nous sommes
+jets dans les petites rues.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Et o allez-vous maintenant? Si je puis vous tre utile quelque
+chose....</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> Si tu veux marcher en claireur et venir avec nous jusque
+dans la rue Saint-Sbastien, o nous allons dposer ces <i>fredaines</i>, tu
+auras <i>ton fade</i> (ta part).</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Avec plaisir, les amis.</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> En ce cas, passe devant, et <i>allume</i> si tu <i>remouches la sime
+ou la patraque</i> (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).</p>
+
+<p>Aussitt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me
+porte en avant. Le<a name="page_0126" id="page_0126"></a> trajet fut heureux, nous arrivmes sans encombre
+la porte de la maison; chacun de nous se dchausse pour faire moins de
+bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisime: on nous
+attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste
+chambre faiblement claire, dont le locataire, que je reconnais, est un
+garon de chantier qui avait dj t repris de justice: bien qu'il ne
+me connaisse pas, ma prsence parat l'inquiter, et pendant qu'il aide
+ cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse
+voix basse une question, dont la rponse hautement articule me dvoile
+la teneur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, <i>il est
+franc</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le locataire.</span> Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de <i>railles</i> et de
+<i>cuisiniers</i>, qu'il n'y a plus de <i>fiat</i> du tout.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lapierre.</span> Calme! calme! j'en rponds comme de moi, c'est un ami et un
+franais.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le locataire.</span> Puisque c'est comme a, je m'en rapporte. L-dessus,
+buvons la goutte. (Il monte sur une espce de tabouret, et passant son
+bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramne une vessie
+pleine). La v'la <i>l'enfle</i>,<a name="page_0127" id="page_0127"></a> c'est de <i>l'eau d'affe</i> (eau-de-vie),
+elle est toute <i>mouchique</i>, celle-l! c'est moi qui l'ai <i>entole</i>
+(entre); allons, <i>Jean-Louis</i>, toi l'<i>entame</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est
+fichu! elle est bonne; a fait du bien par o a passe; ton tour
+Lapierre, rince-toi le gosier.</p>
+
+<p>Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est
+suffisamment abreuv, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au
+lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on
+sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers dserts).</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot</span> (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la
+<i>fourgatte</i> (recleuse)?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lapierre.</span> Laisse-moi dormir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> Voyons, bouge-toi donc.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lapierre.</span> Vas-y seul, ou emmne Lenoir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> Tiens plutt, toi, qui lui a dj <i>bloqui</i> (vendu), c'est
+plus sr.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lapierre.</span> F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Eh mon dieu! que vous tes fniants!<a name="page_0128" id="page_0128"></a> je vais y aller, moi, si
+vous voulez m'indiquer sa demeure.</p>
+
+<p><span class="smcap">Richelot.</span> T'as raison, Jean-Louis, mais la <i>fourgatte</i> ne t'a pas
+encore vu, elle ne veut <i>fourguer</i> (recler) qu' nous. Puisque tu te
+proposes, nous irons ensemble?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> Oui, nous deux, a fera qu'une autre fois elle connatra ma
+<i>frimousse</i>.</p>
+
+<p>Nous partons. La <i>fourgatte</i> restait rue de Bretagne, n 14, dans la
+maison d'un charcutier, qui vraisemblablement tait le propritaire.
+Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame <i>Bras</i> est chez
+elle; <i>oui</i>, lui rpond-on et aprs avoir enfil l'alle, nous grimpons
+l'escalier jusqu'au troisime. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle
+tient l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. Au
+moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre prsent la
+marchandise, donnez-nous un -compte: allez, c'est du bon butin, et puis
+vous savez que nous sommes honntes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre;
+revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris. Richelot la prit par
+tous les bouts pour lui arracher quelques pices, mais elle fut
+inexorable, et nous<a name="page_0129" id="page_0129"></a> nous retirmes sans avoir rien obtenu. Mon
+compagnon pestait, jurait, temptait; il fallait l'entendre.</p>
+
+<p>Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te
+chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens
+avec moi chez ma <i>fourgatte</i>, je suis sr qu'elle nous prtera quatre ou
+cinq <i>tunes</i> de cinq <i>balles</i> (pices de cinq francs.)</p>
+
+<p>Nous nous rendons rue Neuve-Saint-Franois, o j'avais mon domicile.
+D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend
+rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Jean-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, si vous tiez bonne enfant, vous me prteriez vingt francs, et
+ce soir je vous les rendrais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce soir! si vous avez gagn quelque chose, vous irez la
+Courtille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous assure que je serai exact.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous <a name="page_0130" id="page_0130"></a>refuser, venez avec moi,
+tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue
+de l'<i>Oseille</i>.</p>
+
+<p>Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus
+certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au
+cabaret voil, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui
+s'appelle une <i>larque</i>, et une bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il n'y a qu' lui <i>bloquir</i> les <i>pacins</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne <i>fourgue</i> que de la <i>blanquette</i>,
+des <i>bogues</i> et des <i>brguilles</i> (elle n'achte que de l'argenterie, des
+montres et des bijoux.)</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme a qu'il m'en
+faudrait une.</p>
+
+<p>Aprs avoir vid notre chopine, nous nous mmes en route pour regagner
+le logis, o nous rentrmes avec une oie normande de premire taille et
+une assiette assortie la Lyonnaise. Je mis en mme temps l'argent en
+vidence, et comme il tait destin nous ravitailler, notre hte alla
+nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous
+avions si bon apptit que toutes ces provisions ne firent en quelque
+sorte que paratre et disparatre. La<a name="page_0131" id="page_0131"></a> vessie ou <i>l'enfle</i> d'<i>eau
+d'aff</i>, fut presse jusqu' la dernire goutte. Notre rfection prise,
+on parla de procder l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge
+magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrme, des robes
+garnies de superbes malines brodes, des cravattes, des bas, etc.; tous
+ces objets taient encore mouills. Les voleurs me racontrent qu'ils
+avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de
+l'chiquier, o ils s'taient introduits par une croise, dont ils
+avaient bris les barreaux de fer.</p>
+
+<p>L'inventaire termin, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne
+pas tout vendre dans le mme endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait
+autant pour chaque moiti que pour la totalit, et qu'il valait mieux
+deux fois qu'une. Les camarades se rangrent de mon opinion, et l'on fit
+deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'oprer le placement: ils
+taient dj srs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un
+acqureur pour le surplus: un marchand d'habits, nomm la <i>Pomme-Rouge</i>,
+restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis
+long-temps il m'tait signal comme achetant du premier venu. Il se
+prsentait<a name="page_0132" id="page_0132"></a> une occasion de le mettre l'preuve, je ne voulais pas la
+laisser chapper; car s'il succombait, le rsultat de mes combinaisons
+tait bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recleur, j'en faisais arrter
+deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.</p>
+
+<p>Il fut convenu qu'on ferait des offres mon homme, mais on ne pouvait
+rien tenter avant la nuit, et jusque l il y avait de quoi s'ennuyer
+mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas
+assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un
+quart d'heure. Que faire? les <i>grinches</i> ne font rien, quand ils ne
+<i>travaillent</i> pas, et quand ils <i>travaillent</i>, ils ne font rien.
+Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant
+nous, on vote du vin par acclamation, et nous voil de nouveau occups
+de fter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne
+peut pas toujours boire. Si encore les buveurs taient comme le tonneau
+des Danades, ouverts par un bout et dfoncs par l'autre, le dgot ne
+proviendrait pas de plnitude! Malheureusement chacun a sa capacit, et
+quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est
+trop petite<a name="page_0133" id="page_0133"></a> remonte vers sa source, il n'y a pas dire mon bel ami, si
+l'on veut viter le dbordement, il faut chmer; c'est ce que firent nos
+compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tte pour un peu
+plus tard, et que dj un pais brouillard s'amoncelait sous la vote
+osseuse qui couvre le souverain rgulateur de nos actions, afin de ne
+pas perdre <i>la boussole</i>, ils cessrent insensiblement de faire de leur
+bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi
+s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent t trs embarrasss
+d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui taient au <i>pr</i>,
+sur ceux qui taient en <i>gerbement</i> (en jugement). Ils parlaient aussi
+des <i>railles</i> (mouchards).</p>
+
+<p>A propos de <i>railles</i>, dit le garon de chantier, vous n'tes pas sans
+avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait <i>cuisinier</i>
+(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?</p>
+
+<p><span class="smcap">Tous ensemble</span> (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Dubuisson.</span> Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du <i>pr</i>
+(bagne), o il tait <i>gerb</i> 24 <i>longes</i> (condamn 24 ans).</p>
+
+<p><span class="smcap">Le garon de chantier.</span> Tu n'y es pas, <i>couill</i><a name="page_0134" id="page_0134"></a> (nigaud)! Ce Vidocq
+est un <i>grinche</i>, qui tait pire qu'<i> vioque</i> ( vie), cause de ses
+vasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire <i>servir l'zamis</i>.
+Ce n'est que pour a qu'on le tient z' Paris. C'est z'un malin; quand
+il veut faire <i>enflaqu</i> z'<i>un pgre</i>, il tche pour se faire ami z'avec
+lui, et sitt qu'il est z'ami, il lui <i>refile</i> des objets <i>grinchis</i>
+dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il <i>l'emmne</i> su z'une
+affaire, pour qu'il soit servi <i>marron</i>. C'est lui a z'<i>emball Bailli</i>,
+<i>Jacquet</i> et <i>Martinot</i>. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte
+comme il les a <i>tourdis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Ensemble</span> (je fais encore chorus). tourdis, que c'est bien dit!</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le garon de chantier.</span> tant z' boire avec un autre brigand comme
+lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme Manon.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Ensemble.</span> Manon la Blonde?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le garon de chantier.</span> C'est a, juste. On parle de chose et d'autre.
+Vidocq dit comme a qu'il vient du <i>pr</i>, qu'il voudrait trouver des
+amis pour <i>goupiner</i>. Les autres <i>coupent dans le pont</i> (donnent dans le
+panneau). Il les <i>entortille</i> si bien, qu'il les <i>mne</i><a name="page_0135" id="page_0135"></a> su zune
+affaire, rue du Grand-Zurleur. C'tait cens qu'il ferait le <i>gaffe</i>. Le
+gaffe pour la <i>raille</i> (pour la police), car sitt <i>fargus</i>, sitt
+<i>marrons</i>. On les emmne tous, et pendant ce temps-l le gueusard
+<i>dcare</i> (se sauve) avec son camarade. Ainsi voil comme il s'y prend
+pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait <i>buter</i>
+(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il tait le premier en tte.</p>
+
+<p>Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafrachissions
+d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il nous <i>embte</i>? Il parle comme mon <i>C...hien</i> (dans la
+langue de ces messieurs, ces deux mots <i>embter</i> et <i>chien</i> ont des
+synonymes, qu'ils employrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il
+veut <i>jaspiner</i>. Crois-tu que a nous amuse? moi, je veux m'amuser.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le garon de chantier.</span> Qu don que tu veux faire toi? s'il y avait
+des <i>brmes</i> (cartes), on pourrait <i>flouer</i> (jouer).</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Lapierre.</span> Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la <i>mislocq</i> (la
+comdie).<a name="page_0136" id="page_0136"></a></p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Le garon de chantier.</span> Allons, Monsieur Tarma! (Talma)</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Lapierre.</span> Est-ce que je peux jouer seul?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Rousselot.</span> Nous t'aiderons, mais quelle pice?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Dubuisson.</span> La pice de Csar, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui
+dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Lapierre.</span> C'est pas tout a, il faut jouer la pice de <i>Vidocq
+enfonc</i> aprs avoir vendu ses frres comme Joseph.</p>
+
+<p>Je ne savais trop que penser de cette singulire boutade; cependant,
+sans me dconcerter, je m'criai tout--coup, c'est moi qui ferai
+Vidocq. On dit, qu'il est gros, a fera <i>ma balle</i> (a me convient).</p>
+
+<p>&mdash;T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme a;
+va, il pse son poids.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit
+dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la
+chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre,<a name="page_0137" id="page_0137"></a> plantez-vous l; Lenoir,
+Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garon de chantier, vont se
+mettre l'autre bout: ils feront l'z'<i>amis</i>, et moi, z'en face sur le
+<i>pieu</i> (lit), ous que je fais public.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que c'est public? reprend Etienne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garon de
+chantier?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis t'un spectateur.</p>
+
+<p>&mdash;Et non! fichu bte, c'est moi. T'es un <i>ami</i>; ton posse, v'la le
+spectaque qui va commencer.</p>
+
+<p>Nous sommes censs dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de
+son ct, je me lve, et sous prtexte de demander du tabac, je lie
+conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots
+d'argot, on voit que <i>j'entrave</i> (que je suis au fait de la langue), on
+me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant
+que nous sommes gens de mme mtier. Ds lors arrivent les politesses
+d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je dplore la duret des
+temps. Je me plains de ne pouvoir <i>goupiner</i>: on me plaint, on se
+plaint. Nous entrons dans la priode de l'attendrissement et de la
+piti; je maudis <i>la raille</i> (la police),<a name="page_0138" id="page_0138"></a> on la maudit aussi; je peste
+contre le <i>quart deuil</i> (le commissaire) de mon quartier qui ne <i>m'a pas
+ la bonne</i> (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils dlibrent
+des yeux et se consultent sur l'opportunit ou les inconvnients de mon
+affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je <i>rends</i>; il est
+convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le
+rle que je joue est, quelques variantes prs, celui que je jouerai
+incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets vols
+dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve gnrale
+d'applaudissements, accompagns de gros clats de rire.... Bien <i>tap</i>!
+bien <i>tap</i>! s'crient la fois les acteurs et le tmoin de cette
+scne.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bien tap</i>, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le
+<i>Bourguignon</i> (le soleil) qui baisse, il est temps de <i>bloquir</i>
+(vendre), la pice s'achvera dans le <i>roulant</i> (fiacre), ou bien en
+revenant de <i>fourguer</i>. Je vais en chercher un, c'est-il votre
+sentiment, les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Partons.</p>
+
+<p>Le drame tait en bon train, nous approchions de la priptie, mais elle
+devait tre toute<a name="page_0139" id="page_0139"></a> autre que ces messieurs ne l'avaient prvu, car le
+dnouement ne devait nullement rpondre au titre de la pice. Nous
+montmes tous en voiture, et nous ordonnmes au cocher d'arrter au coin
+de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nomm Bras, l'un des
+recleurs restait quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied
+ terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on tait
+convenu de lui vendre. Pendant qu'ils taient conclure le march, je
+vis, en mettant la tte la portire, qu'Annette avait parfaitement
+rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperus les uns stationnant
+le nez en l'air comme pour chercher un numro, d'autres se promenant de
+long en large, en manire de ds&oelig;uvrs, ne rdaient sans doute dans
+ces environs que parce qu'ils y avaient t apposts.</p>
+
+<p>Aprs dix minutes d'attente, nous fmes rejoints par les camarades, qui
+taient alls chez Bras; ils avaient retir 125 francs d'objets qui
+valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on
+n'tait pas mcontent d'avoir ralis, tant on tait press de jouir.</p>
+
+<p>Il nous restait les paquets que nous avions rservs pour la
+<i>Pomme-Rouge</i>. Parvenus rue<a name="page_0140" id="page_0140"></a> de la Juiverie, Richelot me dit: ah a!
+c'est toi qui vas <i>bloquir</i>, tu connais le <i>fourgat</i>.</p>
+
+<p>&mdash;a ne serait pas le plan, lui rpondis-je, je lui dois de l'argent,
+et nous sommes brouills.</p>
+
+<p>Je ne devais rien la <i>Pomme-Rouge</i>, mais nous nous tions vus, et il
+savait bien que j'tais Vidocq; il aurait donc t imprudent de me
+montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et leur retour,
+comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me
+donnait la certitude que la police tait en mesure d'agir, je fis la
+motion de congdier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du
+<i>Grand-Casuel</i>, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.</p>
+
+<p>Depuis la visite chez la <i>Pomme-Rouge</i>, nous tions riches de
+quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme notre disposition tait
+assez considrable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans
+crainte de nous trouver court; mais nous n'emes pas le loisir de nous
+mettre en dpense: peine avons-nous souffl dans nos verres, que la
+garde entre, et aprs elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir
+comme l'aspect des vtrans et des mouchards<a name="page_0141" id="page_0141"></a> tous les visages
+s'alongrent, ce ne fut qu'un cri: <i>nous sommes servis</i>.... L'officier
+de paix Thibault nous invite exhiber nos papiers; les uns n'en ont
+pas, d'autres ne sont pas en rgle, je suis du nombre de ces derniers.
+Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces
+gaillards-l, ce qui est bon prendre est bon rendre. On nous
+attache deux deux, et l'on nous emmne chez le commissaire. Lapierre
+tait accoupl avec moi. As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout
+bas.&mdash;Oui, me rpond-il, et quand nous sommes hauteur de la rue de la
+Tannerie, tirant un couteau que j'avais cach dans ma manche, je coupe
+la corde. Courage! Lapierre, courage! m'criai-je. D'un coup de coude
+dans la poitrine, je renverse le vtran qui me tenait sous le bras;
+peut-tre tait-ce le mme qui depuis est devenu la pture de l'ours
+Martin; que ce ft lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambes je
+suis dans une petite ruelle qui conduit la Seine. Lapierre me suit, et
+nous parvenons ensemble gagner le quai des Ormes.</p>
+
+<p>On avait perdu notre trace, j'tais enchant de m'tre sauv, sans avoir
+t oblig de me faire reconnatre. Lapierre ne l'tait pas moins<a name="page_0142" id="page_0142"></a> que
+moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la rflexion, il tait loin
+de me supposer une arrire-pense; cependant, si j'avais favoris son
+vasion, c'tait dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans
+quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'loignais les
+soupons que ses compagnons et lui-mme auraient pu concevoir mon
+sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi.
+De la sorte, j'esprais me mnager de nouvelles dcouvertes: puisque
+j'tais agent secret, il tait de mon devoir de me <i>brler</i> le moins
+possible.</p>
+
+<p>Lapierre tait libre, mais je le gardais vue, et j'tais prt le
+livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.</p>
+
+<p>Nous allmes toujours courant jusque sur le port de l'hpital, o nous
+tant enfin arrts, nous entrmes dans un cabaret pour reprendre
+haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre
+les sens: Hein! dis-je Lapierre, en v'l une fire de sue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, elle est dure avaler celle-l.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore plus digrer, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'tera pas de l'ide....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, buvons.<a name="page_0143" id="page_0143"></a></p>
+
+<p>Il n'eut pas plutt vid son verre, qu'il devint de plus en plus pensif,
+non, non, reprit-il on ne me l'tera pas de l'ide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah a, voyons, explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je m'expliquerais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as
+ tes pieds, et la cravatte qui est ton cou.</p>
+
+<p>Lapierre tait peu prs dans la mme tenue que le clbre auteur <i>du
+pied de mouton</i>, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal,
+il n'avait d'autre chaussure que les bas jours et les souliers de
+satin blanc de sa matresse. Comme il me semblait apercevoir dans les
+yeux de l'ami le point noir de la mfiance, qui, si l'on n'y prend
+garde, grandit avec tant de rapidit, j'tais bien aise de lui donner
+une de ces marques d'intrt, dont l'effet est de rassurer un esprit
+ombrageux: tel tait mon but, en lui conseillant de retrancher de sa
+toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du
+butin, ses associs et lui avaient immdiatement appliqus leur usage.
+Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?</p>
+
+<p>&mdash;On les jette l'eau.<a name="page_0144" id="page_0144"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pas si bte! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas
+encore ourl.</p>
+
+<p>&mdash;Belles foutaises!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tu planches</i> (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.</p>
+
+<p>Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pt me
+compromettre, tu es comme les livres, ajoutai-je, tu perds la mmoire
+en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour
+moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne
+veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres
+qui irez au paradis en joie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes monts sur des fltes, que tu veux dire? (en mme temps
+s'tant dchauss, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa
+dans le madras).</p>
+
+<p>Les voleurs sont tout la fois avares et prodigues: il sentait la
+ncessit de faire disparatre ces pices de conviction, mais le c&oelig;ur
+lui saignait de s'en dfaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le
+produit du vol est souvent si chrement pay, que le sacrifice en est
+toujours pnible.</p>
+
+<p>Lapierre voulut toute force, vendre les bas<a name="page_0145" id="page_0145"></a> et le madras; nous
+allmes ensemble rue de la <i>Bcherie</i>, les offrir un marchand qui nous
+en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti
+sur la catastrophe du <i>Grand-Casuel</i>; cependant il tait contraint dans
+ses manires, et si je jugeais bien de ce qui se passait son
+intrieur, malgr mes efforts pour me rhabiliter dans son opinion, je
+lui tais terriblement suspect. De semblables dispositions n'taient
+gure favorables mes projets; persuad ds lors qu'il ne me restait
+qu' finir avec lui le plus promptement possible, je dis Lapierre: Si
+tu veux, nous irons souper la place Maubert.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, me rpond-il.</p>
+
+<p>Je l'emmne aux <i>Deux-Frres</i>, o je demande du vin, des ctelettes de
+porc frais et du fromage. A onze heures, nous tions encore attabls;
+tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte
+ quatre francs cinquante centimes. Aussitt je me fouille, <i>Ma pice
+de cinq francs! ma pice de cinq francs!</i> o est-elle? Je m'en informe
+ toutes mes poches, je me tte de la tte aux pieds; Mon dieu! je
+l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?<a name="page_0146" id="page_0146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.</p>
+
+<p>&mdash;Donne toujours, je vais tcher d'arranger a avec les parents de la
+fille. J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui
+promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas
+de cette oreille-l. Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu' venir
+s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus
+honnte homme.</p>
+
+<p>&mdash;Contes que tout cela! Quand on est dsargent on se le brosse, ou
+l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper <i>l'&oelig;il</i>
+( crdit).</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fchez pas, mon brave; si cela accommodait les pinards, la
+bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher
+la garde.</p>
+
+<p>&mdash;La garde! tiens, voil pour elle et pour toi, lui dis-je, en
+accompagnant ces paroles d'un geste de mpris fort usit parmi les gens
+du peuple.</p>
+
+<p><a name="page_0147" id="page_0147"></a>&mdash;Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise,
+s'crie-t-il en me mettant son poing sous le nez.&mdash;Ne frappe pas,
+rpliquai-je l'apostrophe, ne frappe pas, ou..... Il s'avance, et de
+main de matre, je lui applique un soufflet.</p>
+
+<p>Pour le coup, c'tait une rixe; Lapierre prvoit que cela va devenir du
+vilain, il juge qu'il est temps de jouer des <i>fuseaux</i>; mais au moment
+o il se dispose gagner plus au pied qu' la toise, sauf moi me
+dbarbouiller comme je pourrais, le garon le saisit la gorge en
+criant <i>au voleur</i>!</p>
+
+<p>Le poste tait deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde
+fois de la journe, nous voici placs entre deux ranges de ces
+chandelles de Maubeuge, dont la mche sent la poudre canon. Mon
+camarade essaya de dmontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute,
+mais l'ancien ne se laissa pas flchir, et l'on nous enferma au violon:
+ds lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un pre de La
+Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du
+matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui prsente les
+personnes arrtes, Lapierre parat le premier, on lui dit qu'il sortira
+s'il consent payer. On m'appelle mon tour; j'entre dans le cabinet,
+je reconnais<a name="page_0148" id="page_0148"></a> M. Legoix, il me reconnat galement; en deux mots je lui
+explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit o ont t vendus
+les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hte d'aller saisir ces
+objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprs
+de ce dernier. Il n'tait plus silencieux. Le bandeau est tomb, me
+dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait la main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! tu joues ton rle, mais moi je te parlerai plus
+franchement. Oui, c'est fait la main, et si tu veux que je te le dise,
+je crois que c'est toi qui nous a fait <i>emballer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te souponne
+plus que qui que ce soit. A ces mots, je me fche, il s'emporte; aux
+menaces succdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous
+spare. Ds que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pice de
+cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas port en compte le
+soufflet qu'il avait reu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire
+toutes ses rclamations, mais encore pour offrir messieurs du
+corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'trier, mais cette petite
+goutte de la dlivrance que le <i>pquin</i><a name="page_0149" id="page_0149"></a> paie volontiers. Ce tribut
+acquitt, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire
+mes adieux Lapierre, qui tait bien recommand, et le lendemain je sus
+que le succs le plus complet avait couronn mon &oelig;uvre: les deux
+poux <i>Bras</i> et <i>la Pomme Rouge</i> avaient t surpris au milieu des
+preuves matrielles de l'infme trafic auquel ils se livraient; on avait
+saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immdiatement appliqus
+ leur usage, et ils avaient t contraints d'avouer... Lapierre seul
+avait tent la voie de la dngation; mais confront au marchand de la
+rue de la Bcherie, il finit par reconnatre l'homme, les bas et le
+madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recleurs, fut croue
+la Force, dans l'expectative du jugement: l ils ne tardrent pas
+apprendre que le camarade qui avait jou le personnage de <i>Vidocq
+enfonc</i>, tait <i>Vidocq l'enfonceur</i>. Grande fut la surprise; comme ils
+durent s'en vouloir de s'tre enferrs d'eux-mmes avec un comdien de
+mon espce! L'arrt confirm, tous furent dirigs sur le bagne. La
+veille de leur dpart, j'tais prsent lorsqu'on leur passa le fatal
+collier. En me voyant, ils ne purent s'empcher de sourire.<a name="page_0150" id="page_0150"></a></p>
+
+<p>Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voil content, gredin!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai du moins aucun reproche me faire, ce n'est pas moi qui vous
+ai recommand de voler. Ne m'avez-vous pas appel? Pourquoi tre si
+confiants? Quand on fait un mtier comme le vtre, il faut un peu mieux
+se tenir sur ses gardes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gal, dit Commery, t'as beau en <i>coquer</i> (dnoncer) tu
+<i>rabattras au pr</i> (tu retourneras aux galres).</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez
+ <i>Pantin</i> (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.</p>
+
+<p>Aprs cette riposte, ils se mirent converser entre eux:</p>
+
+<p>Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un
+chien de ma chienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ton honneur, ne parle pas, lui rpliqua le garon de chantier,
+c'est toi qui l'as amen. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir
+<i>qu'il tait la manque</i> (capable de trahir).</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut<a name="page_0151" id="page_0151"></a> a, soupira la Pomme-Rouge,
+sous le marteau, dont le coup dj lanc faillit lui rompre la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalit le serrurier de
+l'tablissement. Toujours est-il, reprit le recleur, que c'est lui qui
+a <i>vendu la calebasse</i>, et que sans lui....</p>
+
+<p>&mdash;Te tiendras-tu, mtin? gare <i>la caboche</i>!</p>
+
+<p>Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'loignant, je
+vis, certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que
+se disaient-ils? je n'en sais rien.<a name="page_0152" id="page_0152"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Allons Saint Cloud.&mdash;L'aspirant mouchard.&mdash;Le systme des
+diversions ou les trompeuses amorces.&mdash;Une visite matinale.&mdash;Le
+dsordre d'une chambre coucher.&mdash;Singulires remarques.&mdash;Nant au
+rapport.&mdash;Ce sont d'honntes gens dans le faubourg
+Saint-Marceau.&mdash;Les pattes du dindon.&mdash;Prenez garde vos
+souliers.&mdash;Sacrifice au dieu des ventrus, <i>Deus est in nobis.</i>&mdash;La
+langue de monsieur Judas.&mdash;Le nectar du policier.&mdash;Explication du
+mot <i>Traiffe</i>.&mdash;Les deux matresses.&mdash;L'homme qui s'arrte
+lui-mme.&mdash;Le contentement donne des ailes.&mdash;Le nouvel
+pictte.&mdash;Un monologue.&mdash;L'incrdulit dsesprante.&mdash;Mtamorphose
+d'un Tilbury en <i>philosophes</i>.&mdash;La tradition.&mdash;La matresse d'un
+prince russe.&mdash;Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.&mdash;La
+mre Bariole.&mdash;Le vieux srail ou l'enfer d'une femme
+entretenue.&mdash;Les courtisanes et les chevaux de fiacre.&mdash;L'amie de
+tout le monde.&mdash;L'invulnrable.&mdash;Le tableau des Sabines.&mdash;L'Arche
+sainte.&mdash;La tire-lire.&mdash;<i>Infandum regina jubes</i>.... Haine aux
+paulettes.&mdash;Ah! petit fourrier!&mdash;Les bons sentiments.&mdash;L'trange
+religion.&mdash;Le billet de loterie et la chsse de
+Sainte-Genevive.&mdash;Il n'est pas de petite conomie.&mdash;Exemple de
+fidlit remarquable.&mdash;Pnlope.&mdash;Le serment des filles.&mdash;Je te
+connais, beau masque.&mdash;Voyage dans Paris.&mdash;Louison la
+blagueuse.&mdash;Necssit n'a pas de loi.&mdash;Le monstre.&mdash;Une
+furie.&mdash;Devoir cruel.&mdash;milie au violon.&mdash;Retour chez la
+Bariole.&mdash;La petite bouteille des amis.&mdash;Le trpied de la
+Sybille.&mdash;Philmon et Baucis.&mdash;Josphine Ral, ou les fruits d'une
+bonne ducation.&mdash;Rflexions philosophiques sur la concorde et sur
+la mort.&mdash;Trois arrestations.&mdash;Un tratre puni.&mdash;Un trait pour la
+nouvelle Morale en action.&mdash;Une mise en libert.&mdash;Rponse aux
+critiques.</p></div>
+
+<p>Dans l't de 1812, un voleur de profession, nomm <i>Hotot</i>, aspirait
+depuis long-temps se faire rintgrer dans l'emploi d'agent secret,<a name="page_0153" id="page_0153"></a>
+qu'il avait exerc avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses
+services pour la fte de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus
+brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne
+manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous tions au vendredi,
+lorsque Hotot fut amen chez moi par un camarade. Sa dmarche me parut
+d'autant plus extraordinaire, que prcdemment j'avais donn sur son
+compte des renseignements par suite desquels il avait t traduit devant
+la Cour d'assises. Peut-tre ne cherchait-il se rapprocher de moi que
+pour tre plus porte de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma
+premire pense; toutefois je lui fis bon accueil, et lui tmoignai mme
+ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas dout de ma volont de lui tre
+utile. Je mis tant de sincrit apparente dans mes protestations de
+bienveillance son gard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser
+pntrer ses intentions; un changement subit qui s'opra dans sa
+physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa
+proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me
+faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intrieurement de m'avoir
+pris pour dupe.<a name="page_0154" id="page_0154"></a> Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus
+grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain
+dimanche, il irait deux heures se poster aux environs du bassin
+principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui,
+m'avait-il dit, viendraient <i>travailler</i> dans cet endroit.</p>
+
+<p>Le jour fix, je me rendis Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui
+fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu dsign, je cherche
+Hotot, je me promne en long, en large; j'examine de tous les cts,
+point d'Hotot; enfin, aprs une heure et demie d'attente, perdant
+patience, je dtache un de mes estafiers dans la grande alle, en lui
+recommandant d'explorer la foule, afin de tcher d'y dcouvrir notre
+auxiliaire, dont l'inexactitude m'tait tout aussi suspecte que le zle.</p>
+
+<p>L'estafier cherche une heure entire; las de parcourir dans tous les
+sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu
+rencontrer Hotot. Un instant aprs, je vois accourir ce dernier, il est
+tout en nage: Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'<i>amorcer six
+grinches</i>, mais ils vous ont aperus, et ils ont dcamp; c'est fcheux,
+car ils <i>mordaient</i>, mais ce qui<a name="page_0155" id="page_0155"></a> est diffr n'est pas perdu, je les
+rejoindrai une autre fois.</p>
+
+<p>J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien
+persuad que je ne rvoquais pas en doute sa vracit. Nous passmes
+ensemble la plus grande partie de la journe, et ne nous quittmes que
+vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, o les
+officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient t voles,
+dans une direction toute oppose celle dans laquelle, d'aprs les
+indications d'Hotot, s'tait exerce notre surveillance. Il me fut
+dmontr, ds lors, qu'il nous avait attirs sur un point, afin de
+pouvoir man&oelig;uvrer plus son aise sur un autre. C'est une vieille
+ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donns
+par des voleurs pour n'avoir pas craindre la police.</p>
+
+<p>Hotot, qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que
+j'tais compltement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais
+pas moins, et tout en lui faisant amiti de plus en plus, tandis qu'il
+mditait de ritrer l'espiglerie de Saint-Cloud, je me rservais de
+l'enfoncer la premire occasion. Notre liaison tant en bon train,
+elle se prsenta plutt que je n'aurais os l'esprer.<a name="page_0156" id="page_0156"></a> Un matin, en
+revenant avec Gaffr du faubourg Saint-Marceau, o nous avions pass la
+nuit, il me prit la fantaisie de faire, l'improviste, une visite
+l'ami Hotot. Nous n'tions pas loin de la rue
+<i>Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs</i>, o il demeurait. Je propose mon camarade
+de veille d'y venir avec moi, il consent m'accompagner; nous montons
+chez Hotot, je frappe, il ouvre, et parat surpris de nous voir. Quel
+miracle! cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'tonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est a, soyez les bien-venus. En mme temps, il se renfonce
+dans son lit. O est-elle cette goutte?</p>
+
+<p>&mdash;Gaffr va nous faire le plaisir d'aller la chercher. Je fouille dans
+ma poche, et comme Gaffr, en sa qualit de Juif, tait moins avare de
+ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et
+descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigu
+d'un homme qui s'est couch plus tard ou plus matin que de coutume, la
+chambre tait en outre dans cet tat de dsordre qui tient une
+circonstance extraordinaire; ses vtements, plutt jets qu'ils
+n'avaient t poss, semblaient avoir reu une averse; ses souliers<a name="page_0157" id="page_0157"></a>
+taient couverts d'une boue blanchtre et encore humide. Pour ne pas
+conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il et fallu
+ne pas tre Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre consquence;
+mais bientt mon esprit se promne de conjectures en conjectures, et je
+conois des soupons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas
+mme tre curieux, c'est--dire, indiscret, et, de crainte d'inquiter
+notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la
+pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et
+quand il ne nous reste plus rien boire, nous nous retirons.</p>
+
+<p>Une fois dehors, je ne pus m'empcher de communiquer Gaffr les
+remarques que j'avais faites; Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a
+dcouch; il y avait quelqu'expdition en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; car ses habits sont encore mouills, et puis ses
+escarpins sont-ils crotts! Oh! il n'a pas march dans la poussire.</p>
+
+<p>Hotot ne songeait gures que nous nous entretenions de lui, cependant
+les oreilles durent lui corner. <i>O est-il all? qu'a-t-il fait?</i> nous
+demandions-nous l'un l'autre; peut-tre <i>est-il affili quelque
+bande</i>. Gaffr n'tait pas moins<a name="page_0158" id="page_0158"></a> intrigu que moi, et il s'en fallait
+que les suppositions qui lui venaient l'ide fussent favorables la
+probit d'Hotot.</p>
+
+<p>A midi, selon l'usage, nous allmes rendre compte de nos observations de
+la nuit; notre rapport tait fort peu intressant; le mot <i>nant</i> y
+tait crit tout du long. Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honntes
+gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais t bien mieux avis de
+vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il parat que ces messieurs
+les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlev plus de
+quatre cent cinquante livres dans un btiment en construction. Le
+gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils
+taient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont
+fait le coup.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la grande pluie! parbleu! m'criai-je, vous connaissez un des
+voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Hotot.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a servi la police, et qui demande y rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l mme.</p>
+
+<p>Je racontai M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta
+convaincu que j'avais<a name="page_0159" id="page_0159"></a> raison, je me mis aussitt en campagne, afin de
+changer promptement en vidence ce qui n'tait encore que prsomptions.
+Le commissaire du quartier o avait t commis le vol, se transporta
+avec moi sur les lieux, et nous trouvmes dans un endroit du sol
+l'empreinte trs profonde de deux souliers ferrs: la terre s'tait
+affaisse sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de
+prcieuses indications, on prit des prcautions pour qu'ils ne fussent
+pas effacs; j'tais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement
+ la chaussure de Hotot, j'engageai en consquence Gaffr venir avec
+moi chez lui, et afin de pouvoir procder la vrification, l'insu du
+coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivs au domicile de Hotot,
+nous faisons un train d'enfer sa porte. Lve-toi donc, lve-toi donc,
+nous apportons la pte. Il s'veille, donne un tour de clef et nous
+entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un
+commencement d'ivresse. Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon
+compliment, vous avez chauff le four de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour a, mon ami, lui rpliquai-je, que nous venons pour
+enfourner. Toi qui<a name="page_0160" id="page_0160"></a> es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son
+enveloppe une emplte que nous avions faite en route, devine ce qu'il y
+a l dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine? Alors dchirant un des coins du
+papier, je mets dcouvert les pattes d'une volaille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, sacredieu! s'crie-t-il, c'est un dindon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, c'est ton frre...., et comme tu le vois, c'est aux pieds
+qu'on connat ces animaux-l; comprends-tu <i>l'apologe</i> prsent?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il est rti.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!</p>
+
+<p>&mdash;De la venaison! tiens, sens-moi a plutt. Je lui passe la volaille,
+et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffr se
+baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien que a cote, ste bte?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Un rondin</i>, <i>deux balles</i> et <i>dix Jacques</i>.</p>
+
+<p>&mdash;N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de
+souliers.<a name="page_0161" id="page_0161"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle
+est fameuse, c'est-t'i allchant!... Ce sacr Jules! c'est faire
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que je m'y connais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; qu'est-ce qui dcoupe? d'abord je ne fais rien, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la
+cassine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cherche dans le tiroir de la commode.</p>
+
+<p>Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un
+prtexte de sortie pour Gaffr. Ah, a, lui dis-je, pendant que je
+mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez
+moi qu'on ne m'attende pas pour dner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est a, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de a, je
+ne quitte pas la place avant d'avoir gob les vivres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne les goberons pas sans boire.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vais-je faire monter du liquide.</p>
+
+<p>&mdash;Il ouvre la croise et appelle le marchand<a name="page_0162" id="page_0162"></a> de vin. De cette faon,
+il n'y a pas mche me faire la queue.</p>
+
+<p>Gaffr tait comme la plupart des agents de police, sauf <i>la manque</i> (la
+perfidie), bon enfant, mais un <i>peu licheur</i>, c'est--dire gourmand
+comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le
+mtier, aussi, bien qu'il eut pinc les souliers, ce qui tait
+l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le dcider
+abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du djener.
+Je me htai donc de dpecer l'oiseau, et quand le vin fut arriv:
+Allons, table, dis-je mon gastronome, chique et vas-t'en.</p>
+
+<p>La table tait le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que
+celle du pre Adam, nous fmes ce dieu qui est en nous, c'est--dire
+au dieu des <i>Ventrus</i>, dputs ou non, un sacrifice la manire des
+anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement
+termin. Actuellement, me dit Gaffr, je puis marcher; je ne sais pas
+si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne
+suis bon rien: quand le coffre est plein, c'est diffrent.</p>
+
+<p>&mdash;En-ce cas, file.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je fais.<a name="page_0163" id="page_0163"></a></p>
+
+<p>Aussitt il prend son chapeau, et s'en va.</p>
+
+<p>Ah! le voil parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'tait pas fch
+d'tre seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il
+n'y aura donc jamais de place pour Hotot.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? il faut prendre patience, a viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tiendrait pourtant qu' toi de me donner un bon coup d'paule;
+M. Henry t'coute, et si tu lui disais deux mots....</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends un galop soign;
+Gaffr ne l'chappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne
+sommes pas alls au rapport.</p>
+
+<p>Ce mensonge n'tait pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot
+put me croire inform du vol auquel je prsumais qu'il avait particip:
+il tait sans dfiance, je l'entretenais dans cette scurit, et dans la
+crainte qu'il ne songet se lever, je ramenai la conversation sur les
+points qui l'intressaient le plus. Il me parla successivement de
+plusieurs affaires. Ah! me dit-il en soupirant, si j'tais assur de
+rentrer la police avec un traitement de <a name="page_0164" id="page_0164"></a>douze quinze cents
+<i>balles</i>, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que
+je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai
+cadeau faire M. Henry.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, dis donc! trois voleurs, <i>Berchier</i> dit <i>Bictre</i>, <i>Caffin</i>
+et <i>Linois</i>, que je rponds de lui donner <i>marons</i>; aussi sr comme toi
+et moi a fait deux.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le peux, que ne parles-tu? a te ferait une belle entre de
+jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mais....</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services,
+sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vas, ce n'est pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;L-dessus, buvons un coup, s'cria Hotot, comme transport de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, buvons, ta rception prochaine!</p>
+
+<p>&mdash;Plutt aujourd'hui que demain.</p>
+
+<p>Hotot tait enchant, il se faisait dj un plan de conduite; il formait
+des rves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquitudes de
+l'espoir, qui s'agite la perspective d'une<a name="page_0165" id="page_0165"></a> jouissance prochaine: je
+tremblais qu'il ne voult descendre de son lit; enfin on frappe: c'est
+Gaffr, tenant la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui
+a remise. <i>Traiffe</i>, me dit, en entrant mon collgue l'isralite, dans
+cet argot hbreux, qui tait sans doute la langue favorite de notre
+patron, monsieur Judas. <i>Traiffe</i> ou <i>maron</i> sont une seule et mme
+chose. Comme je me pique d'tre un hbrasant de bonne force, je compris
+de suite et vis qui j'avais faire. Tandis que je versais au nophyte
+le nectar du <i>policien</i>, Gaffr remit en place les souliers. Nous
+continumes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que
+le vol du plomb tait celui dont Hotot se proposait de signaler les
+auteurs. Le pre Bellemont, frailleur, rue de la Tannerie, fut le
+rceleur qu'il me dsigna.</p>
+
+<p>Ces dtails taient intressants, je dis Hotot que j'allais
+sur-le-champ en donner connaissance M. Henry, et lui recommandai de
+s'informer de l'endroit o les trois voleurs avaient couch. Il me
+promit de m'indiquer leur gte, et quand nous fmes convenus de nos
+faits, nous nous sparmes. Gaffr ne m'avait pas quitt. Eh! bien me
+dit-il, c'est lui, les souliers<a name="page_0166" id="page_0166"></a> s'adaptent parfaitement; c'est que
+l'empreinte est si profonde! En sautant par la croise, il aura pes de
+tout son corps. Ceci tait l'explication du mot <i>traiffe</i>, je n'en
+avais que faire. Dj je m'tais rendu compte de la conduite de Hotot,
+et je concevais trs bien le rle qu'il voulait jouer. D'abord, il tait
+clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit,
+mais il chassait deux livres la fois; et en dnonant ses complices,
+il atteignait un second but, celui de se rendre intressant aux yeux de
+la police, afin d'obtenir d'tre remploy. Je frmis en pensant aux
+consquences d'une combinaison pareille. Le sclrat! me dis-je en
+moi-mme, je ferai en sorte qu'il reoive la rcompense de son crime; et
+si les malheureux qui l'ont second dans son expdition sont condamns,
+il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hsitai pas le croire
+le plus coupable de tous: d'aprs ce que je savais de son caractre, il
+me semblait fort probable qu'il les et entrains uniquement pour se
+mnager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une <i>affaire</i>,
+j'allais mme jusqu' penser qu'il se pourrait bien qu'ayant vol seul,
+il et trouv <a name="page_0167" id="page_0167"></a>convenable d'accuser de son mfait des individus que leur
+immoralit rendait suspects. Dans chacune de ces hypothses, Hotot tait
+toujours un grand coquin; je rsolus d'en dlivrer la socit.</p>
+
+<p>Je savais qu'il avait deux matresses, l'une milie Simonet, qui avait
+eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement;
+l'autre Flicit Renaud, fille publique, qui l'aimait l'adoration. Je
+songeai tirer parti de la rivalit de ces deux femmes, et cette fois
+ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau
+qui devait clairer la justice. Hotot tait dj gard vue. Dans
+l'aprs-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-lyses avec
+<i>Flicit</i>, je vais l'y rejoindre, et le prenant part, je lui confie
+que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.</p>
+
+<p>Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrter pour tre conduit au
+dpt, o tu tireras la <i>carotte</i> un <i>grinche</i> que nous allons
+emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera
+pas que tu es un <i>mouton</i>, et quand on l'amnera, il te sera plus facile
+de te lier avec lui.</p>
+
+<p>Hotot accepta la proposition avec enthousiasme.<a name="page_0168" id="page_0168"></a> Ah! soupira-t-il, me
+voil donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut
+auparavant que je dise adieu Flicit. Il retourna vers elle, et
+comme l'heure des sductions nocturnes ou de la croisire en plein-vent
+approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tt.</p>
+
+<p>A prsent que tu es dbarrass de ta particulire, je vais te donner
+tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le
+boulevard Montmartre, en face le thtre des Varits?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; Brunet?</p>
+
+<p>&mdash;Justement: tu vas aller l; tu te placeras dans le fonds de la
+boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux
+des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connatras
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Si je les reconnatrais! c'est moi que tu demandes a, un ancien
+troupier?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu les reconnatras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur
+feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent
+pas avec un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, ils ne me confondront pas.<a name="page_0169" id="page_0169"></a></p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que ce serait dsagrable, s'ils allaient empoigner un
+bourgeois?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aura pas de mprise: est-ce que je ne serai pas l? et puis le
+signe. Ce signe, c'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur
+laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est a. D'abord, ils ont la consigne: sitt qu'ils t'apercevront,
+ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrteront et te conduiront au
+poste du Lyce, o tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que
+celui que tu dois confesser t'ait dj vu au violon, et qu'en te
+revoyant ensuite au dpt, il n'en soit pas tonn.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquite pas, je <i>battrai</i> si bien, que je dfie le plus malin
+de ne pas me croire <i>emball</i> pour tout de bon. Au surplus, tu verras si
+je suis mon article. Il tpait de si bonne foi, que vritablement je
+regrettais d'tre oblig de le tromper de la sorte; mais en me retraant
+sa conduite l'gard de ses camarades, cette vellt de piti que
+j'avais <a name="page_0170" id="page_0170"></a>ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la
+main, et le voil parti: il marche avec la vlocit de la satisfaction,
+la terre ne le porte plus. De mon ct, non moins rapide que lui, je
+vole la prfecture, o je trouve les inspecteurs que j'avais annoncs;
+l'un d'eux tait le nomm <i>Cochois</i>, aujourd'hui gardien Bictre: je
+leur dis de quelle manire ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent
+dans la tabagie.</p>
+
+<p>A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidle la recommandation
+que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme
+un homme qui dit c'est moi; ce signe, les inspecteurs vont droit lui
+et l'invitent leur exhiber ses papiers de sret; Hotot, fier comme
+Artaban, leur rpond qu'il n'en a pas. En ce cas, lui disent-ils, vous
+allez venir avec nous. Et pour l'empcher de fuir, si par hasard il lui
+en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette
+opration, une sorte de contentement intrieur se peignait dans les
+regards de Hotot: il tait heureux de se sentir garott: il bnissait
+ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout
+cet appareil de prcaution n'existait que pour la forme; et au fonds,
+comme je ne sais plus trop <a name="page_0171" id="page_0171"></a>quel philosophe de l'antiquit, il pouvait
+se vanter d'tre <i>libre dans ses chanes</i>; aussi disait-il tout bas aux
+inspecteurs: Le diable m'enlve si je me sauve! <i>Les palettes et les
+paturons ligots</i> (les mains et les pieds attachs)! on ne s'y prendrait
+pas autrement pour ficeler un <i>enfant de ch&oelig;ur</i> (pain de sucre):
+c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle <i>goupiner</i> (travailler).</p>
+
+<p>Il tait environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon;
+onze heures, on n'avait pas encore amen l'individu qu'il devait
+confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-tre cet individu
+s'tait-il drob la poursuite, peut-tre avait-il avou. Ds-lors le
+secours du <i>mouton</i> devenait inutile; j'ignore quelles conjectures
+formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu' la fin, ennuy de
+ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oubli, il pria le
+chef du poste de faire prvenir le commissaire de police qu'il tait
+encore l. S'il est l, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me
+regarde pas. Et cette rponse, transmise Hotot, ne rveilla en lui
+d'autre ide que celle de la ngligence des inspecteurs. Si encore
+j'avais soup, rptait-il, avec l'accent comico-piteux de cette
+larmoyante gat<a name="page_0172" id="page_0172"></a> qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent;
+peut-tre qu'ils sont dans un coin s'empter, et moi je suis ici
+siffler la linotte. Deux ou trois fois il appela, tantt le caporal,
+tantt le sergent, pour leur conter ses dolances; il n' y eut pas
+jusqu' l'officier de garde qu'il ne supplit de le laisser sortir. Je
+reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque
+je ne suis emball que <i>pour la frime</i>?</p>
+
+<p>Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces dtails,
+tait un de ces incrdules dont l'obstination est dsesprante. Hotot
+n'tait tourment que par son apptit; pour les gens qui croient aux
+remords, c'tait bien une prsomption d'innocence, mais pour les gens
+qui ne croient qu'aux <i>ficelles</i>... La fatalit voulut que monsieur
+l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui tait interdit de
+rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une
+bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'tourderie
+des inspecteurs, faisait entendre travers la porte ce monologue
+entrecoup, o se peignaient des alternatives tout--fait grotesques de
+rsignation et d'impatience.<a name="page_0173" id="page_0173"></a></p>
+
+<p>Oh! mais, c'est un peu fort de caf, sans compter le marc; ils m'y
+laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus
+d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'ttre qui se seront trouvs
+aretards... Que je voudrais tre derrire eux, comme je te les
+remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien dire...
+Dcidment, ils m'ont plant l pour raverdir..... Cependant, tant qu'on
+n'aura pas amen ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se
+f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoign, ils ne
+peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien
+pris depuis que je suis lev.... Allons! messieurs, quand il vous
+plaira, votre aise, je suis l... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!...
+On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il l
+d'une svre?...; svre ou non, je suis bloqu; quand je m'en
+mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....;
+parbleu! ils crieraient moins: la fin, c'est que a crie
+vengeance!... Au fait, c'est l'tat du mtier; j'en ai l'trenne....;
+oui, je suis joliment trenn, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se
+seraient<a name="page_0174" id="page_0174"></a> fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple....
+Jene, mon cadet, jene; comme c'est rgalant!... Bah! bah! on ne meurt
+pas pour mal avoir, djenerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en
+tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas
+l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un
+D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garon, tu te fches... A la force
+aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc....,
+comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d' ce matin...; si
+mon ami Jules tait ici.... il ne sait pas, car s'il savait....</p>
+
+<p>Hotot disait comme le peuple, <i>si le roi savait</i>; mais tandis qu'il
+dplorait mon ignorance, et qu'il tait si loin de prvoir les suites
+d'une arrestation qu'il supposait simule, explorant les petites rues
+aux alentours de la place du Chtelet, j'avais rejoint <i>milie Simonet</i>,
+dans l'un de ces misrables taudis, o, pour l'agrment des petites
+bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui
+s'amnent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans tre de
+meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme
+l'entre secrte du<a name="page_0175" id="page_0175"></a> bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion;
+l'amateur honteux s'introduit sous le prtexte de prendre un petit
+verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espces de cafs
+borgnes que les rebuts de la prostitution s'amonclent, et s'coulent
+la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvret du chaland; plus d'une
+ci-devant beaut, aujourd'hui rduite l'humble caraco de drap, la
+jupe de moleton et aux sabots, si elle ne prfre les <i>philosophes</i>
+(souliers quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition
+bien obscure, quoique rcente, de ces charmes, qui lui valurent
+l'amazone et le voile vert qu'elle promenait nagures dans les
+cavalcades de Montmorency, ou bien l'lgant tilbury qui la portait
+Bagatelle. J'ai vu de ces dchances, et pour n'en citer qu'un exemple
+entre mille: l'une des camarades d'milie (elle se nommait <i>Caroline</i>),
+avait t la matresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur,
+cent mille cus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle
+avait eu des quipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle
+avait t belle; trs belle, et tout cela s'tait vapor: elle tait
+camarade d'milie, et peut-tre plus dgrade qu'elle. Constamment
+absorbe<a name="page_0176" id="page_0176"></a> par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La
+dame de maison, qui pourvoyait sa toilette, car Caroline ne possdait
+plus une loque, tait oblige de la veiller comme le lait sur le feu,
+pour qu'elle ne vendt pas ses effets; cent fois elle avait t ramene
+au gte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu' sa chemise. Telle
+est la triste condition de ces cratures, qui, presque toutes, ont eu
+dans leur vie une veine d'opulence; aprs avoir jet l'or pleines
+mains, sans tre moins prodigues, elles en viennent convoiter le pain
+de la caserne; et le palais que dlectrent les sorbets de Tortoni,
+trouve de la saveur aux patates de la Grve. C'est cette catgorie des
+courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les dlices des
+maons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les
+libertins de cette classe laborieuse dont les libralits forment leur
+casuel, leur tour, quand elles ne sont pas gruges par un matre
+d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des
+voleurs, ou tout au moins, si elles <i>sont de la haute</i> (en bonne
+position), charge de revanche, elles les soulagent durant les
+dtresses du cachot et de la morte-saison.<a name="page_0177" id="page_0177"></a></p>
+
+<p>La camarade de la princesse <i>Caroline</i>, <i>milien, Simonet</i>, ou madame
+Hotot, tait prcisment de ce calibre; c'tait un bon c&oelig;ur fini: ce
+fut chez la <i>mre Bariole</i> que je la rencontrai. La mre Bariole, bonne
+femme s'il en fut jamais, et honnte autant qu'il soit possible de
+l'tre dans sa profession, jouit d'une espce de considration parmi les
+dbauchs qui hantent ces boutiques en parties doubles, rvoltants
+portiques d'un sanctuaire, o bravant tous les dgots, la volupt et la
+misre se caressent tour tour. Depuis prs d'un demi-sicle, son
+tablissement est la Providence et le dernier refuge de ces <i>Las</i>, que
+les consquences de leur dshonneur et le temps rapide dans ses outrages
+ont prcipites sous la mme juridiction que le ruisseau et la borne;
+c'est le vieux srail o ne doit pas pntrer celui qui ne cherche qu'
+rjouir son esprit par des images gracieuses: l, point d'enchanteresse!
+l'<i>Armide</i> de la Chausse-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine,
+qui, entre l'hpital et la prison, alternant de l'un l'autre, puise,
+ son corps dfendant, les vicissitudes d'une carrire dont les
+dernires esprances sont sur le pav. Dans cet asile, le luxe de la rue
+Vivienne a fait place la friperie du<a name="page_0178" id="page_0178"></a> <i>Temple</i>; et telle qui, durant
+l'phmre triomphe de ses attraits, ddaignait, peine effleurs, les
+prmices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours
+fltris, tombs de chute en chute au vestiaire de la mre Bariole. Ainsi
+voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fiert le harnais qui
+l'humiliait au temps o sa croupe arrondie faisait la gloire d'un
+brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins
+est-elle juste.</p>
+
+<p>Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable la
+morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole:
+peut-tre serait-il propos d'y joindre la biographie de cette
+vnrable matrone, qui, place pendant cinquante ans la source des
+coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a travers
+cette longue priode sans atrapper seulement une gratignure; amie de la
+police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde,
+elle s'est conserve invulnrable au milieu des chauffoures sans
+nombre, et des mille et une batailles dont elle a t tmoin. <i>Sabin</i> ou
+<i>Romain</i>, lorsque le combat s'engageait propos de ces dames, malheur
+qui aurait touch un cheveu de la<a name="page_0179" id="page_0179"></a> mre!.... Son comptoir tait comme
+l'arche sainte, il tait le territoire neutre que respectaient mme les
+bouteilles lances. Voil ce qui s'appelle tre chrie! pas une des
+Sabines qui n'et vers son sang pour elle; il fallait voir le matin
+comme elles s'empressaient de lui donner leurs rves pour les mettre
+la loterie......; et l'approche du terme, quand l'pargne destine
+acquitter le loyer tait insuffisante, parce que la tire-lire de
+prvoyance avait t corne, les pauvres filles se donnaient-elles du
+mal pour combler le <i>dficit</i>! Quelle dsolation, si madame, pour
+satisfaire son propritaire, tait rduite engager ses timballes
+d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucr
+qu'elle avale souvent <i>avec son suisse</i>, ou dans la compagnie de sa
+commre, lorsque geignant ensemble, et dplorant la duret des temps,
+nez nez, coudes sur table, elles se content leurs peines petites
+gorges? Cette chre mre Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Pit
+pour rgaler d'hutres et de vin blanc la milice du <i>bureau des
+m&oelig;urs</i>! Comme les inspecteurs la trouvaient gnreuse, et les voleurs
+compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais;
+elle coutait aussi avec<a name="page_0180" id="page_0180"></a> intrt les plaintes des compagnons sans
+ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fve, augurait-elle bien
+de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amiti, elle lchait le
+verre de consolation, voire mme la crature crdit, si le dsargent
+<i>batteur de flemme</i> (ds&oelig;uvr), tait un remplaant prs de toucher
+<i>son beurre</i>. <i>Travaillez</i>, mes enfants, disait-elle aux <i>ouvriers</i>
+dans tous les genres; avec moi, pour tre bien venu, il faut que l'on
+<i>travaille</i>. Elle ne faisait pas la mme recommandation aux militaires,
+mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet
+de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de
+police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait
+chercher la garde qu' la dernire extrmit. Elle dtestait les
+colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin
+toutes les paulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien
+n'galait sa tendresse pour les sous-officiers en gnral, notamment
+pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle tait leur
+mre tous. Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous
+reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.<a name="page_0181" id="page_0181"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne
+dsemplissait pas.</p>
+
+<p><i>Maman</i> Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus oblig de la
+voir, j'ignore si son tablissement s'est maintenu sur le mme pied. A
+l'poque o je la connaissais, elle avait pour moi tous les gards
+auxquels un mouchard peut prtendre. Elle fut aux anges quand je lui
+demandai <i>milie Simonet</i>, qui tait sa favorite. Madame Bariole crut
+que je venais jeter le mouchoir dans son harem.</p>
+
+<p>Tu ne me l'aurais pas demande, que je te l'aurais donne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc votre prfre?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si
+elle les avait mis <i>l bas</i>, je ne l'aurais jamais regarde. Ces pauvres
+petits tres, a ne demande pas natre; pourquoi que des chrtiens
+n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernire est ma
+filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout crach....; je voudrais
+que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera
+pas bte celle-l; il n'y a pas dire, elle comprend dj tout....</p>
+
+<p>&mdash;Elle est prcoce...<a name="page_0182" id="page_0182"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait
+l'ge d'une pice de quinze sols, je suis sre qu'elle gagnera sa mre
+de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la
+ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le bon Dieu la bnira, Emilie; avec a que depuis un bout
+de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le bon Dieu se mle de ?</p>
+
+<p>&mdash;Ah pargui! vous autres qui tes des parpaillots, vous ne croyez en
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc de la religion, mre Bariole?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prtres, mais c'est
+tout de mme; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une
+neuvaine Sainte-Genevive pour avoir un terne au tirage de Bruxelles;
+on a pass le billet sous la chsse.</p>
+
+<p>&mdash;Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brler?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, payen.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous avez du buis de Pques la tte de votre lit.<a name="page_0183" id="page_0183"></a></p>
+
+<p>&mdash;Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des
+btes?</p>
+
+<p>La Bariole, qui n'aimait pas tre contrarie au sujet de sa croyance,
+se mit appeler milie. <i>Dpche-toi</i>, lui cria-t-elle: attends, mon
+garon, je vais voir si elle a fini.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien, car je suis press.</p>
+
+<p>milie parut bientt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder
+derrire lui, prit immdiatement cong d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il ne songe pas son cassis, observa la Bariole, il n'y a
+qu' le remettre dans la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Je le boirai, dit milie.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de a, Lisette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez.... il est pay. (buvant) Tiens, il y a des mouches.</p>
+
+<p>&mdash;a te rendra le c&oelig;ur gai, m'criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et
+qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai su que tu tais ici, et je me suis dit: faut que je voie la
+femme Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la
+Bariole, servez une chopine; et Agathe aussitt faisant, suivant
+l'usage, mine de descendre<a name="page_0184" id="page_0184"></a> la cave, fila par derrire, chez le
+marchand de vin, d'o elle rapporta un litre, dont elle rserva les
+trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantit.</p>
+
+<p>Il n'est pas drogu celui-l! me dit Emilie, pendant que je versais
+dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en
+boirai encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais
+ce n'tait qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la
+faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je
+mnageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune
+crainte; d'abord je commenai par dplorer mon sort: les filles, quand
+on se lamente propos de malheurs qui sont leur porte, ne tardent
+pas faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre
+en larmes comme des Madeleines; la troisime, je devenais leur
+meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient
+sur le c&oelig;ur partait par une explosion soudaine, c'tait le moment de
+ces panchements dont l'exorde est toujours: <i>en fait de traverses,
+chacun a les siennes</i>. milie, qui dans <a name="page_0185" id="page_0185"></a>la journe avait dj
+passablement aval la <i>douleur</i>, ne tarda pas exhaler sa plainte au
+sujet de sa rivale et des infidlits de Hotot.</p>
+
+<p>C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des <i>cochons</i> comme
+a! a mrite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une
+Flicit! entre nous, ce n'est pas le diable que Flicit, et si j'avais
+ faire un choix, je te signe mon billet que c'est toi que je
+donnerais la prfrence.</p>
+
+<p>&mdash;Voil encore Jules <i>qui bat</i> (se moque). Tu prends ton caf. Je sais
+bien que Flicit est <i>myeure</i> (plus belle) que moi; mais si je ne suis
+pas si <i>gironde</i> (gentille), j'ai un bon c&oelig;ur; tu l'as vu lorsque je
+lui portais <i>le pagne la Lorcef</i> (la provision la Force); c'est l
+qu'il a pu juger si j'avais de la <i>probit</i> (bont).</p>
+
+<p>&mdash;Pour a c'est la vrit, tu avais bien soin de lui, j'en ai t
+tmoin.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain <i>rouchi</i>
+(mal tourn) chignez-vous donc le temprament! Je me suis-t'i drange
+une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime
+reprendre sur ma conduite; une pouse lgitime qui serait marie, et
+tout, n'en aurait pas fait plus.<a name="page_0186" id="page_0186"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, bien sr, ce n'est pas encore a, il n'ignore pas comme je
+suis sujette aux enfants, quand il a t des quinze mois <i>enflaqu</i>,
+j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc
+beaucoup comme a, jusqu' me priver de tout; il n'y a que mon soulier
+qui sait a, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces
+pices de dix sous qui passaient devant le nez la Bariole? Il devrait
+pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien raison! Ce n'est pas Flicit qui lui en aurait donn.</p>
+
+<p>&mdash;Flicit! elle lui en aurait plutt mang si elle avait pu. Mais
+c'est toujours celles-l qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et
+soupire encore). Ah! a, puisque nous sommes l tous les deux, les as-tu
+vus ensemble? dis-moi la vrit, foi d'milie Simonet, qui est mon vrai
+nom, que tout ce qui m'est entr ou m'entrera dans le cornet me serve de
+poison, que je meure sur la place ou que je <i>sois servie marron au
+premier messire que je grinchirai</i> (prise sur le fait au<a name="page_0187" id="page_0187"></a> premier
+individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que je te dise? Vous tes toutes des bavardes.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre
+de mon pre, qui est mort comme tu existes.....</p>
+
+<p>Cette formule homrique n'est plus usite que parmi les prtresses de
+<i>Vnus-Cloacine</i>. D'o leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-tre
+quelque fille de blanchisseuse aurait-elle jur par les cendres de sa
+mre.... mais sur <i>la cendre de mon pre</i>! ces mots sont bien pis que ce
+<i>nbuleux</i> prophtique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute
+une <i>monographie</i>. Dans la bouche d'une femme qui vise jouer
+l'honntet, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit
+sa mise ou son tat actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut
+lui dire je te <i>connais, beau masque</i>. Ce serment, vu la qualit des
+personnes qui le prodiguent, m'a toujours sembl si burlesque, que
+jamais il n'a t prononc devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitt
+une irrsistible envie de rire.</p>
+
+<p>Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible?
+Vas, tais-tois donc:<a name="page_0188" id="page_0188"></a> c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il
+ne croit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tre la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte
+des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon
+enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les
+malheurs m'arrivent si je lui parle de toi. En mme temps, retirant en
+avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engag sous la range
+suprieure de ses dents, s'chappe avec un lger bruit..... elle ajoute,
+en crachant et se signant la fois. Tiens, Jules, c'est sacr; ainsi,
+tu vois, c'est comme si le notaire y avait pass.</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, notre chopine avait t plusieurs fois
+renouvele; plus nous buvions, plus la Pnlope de Hotot devenait
+pressante, et me protestait de sa discrtion.</p>
+
+<p>Voyons, mon petit Jules, quque a te fait? Quand je te promets qu'il
+n'en saura rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est;
+mais t'es avertie, ne <i>mange pas le morceau</i>, sinon gare toi, je t'en
+voudrais la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de risques, et quand on<a name="page_0189" id="page_0189"></a> me dit quelque chose (montrant
+de la main sa poitrine), c'est l.....; c'est mort.</p>
+
+<p>&mdash;H bien! je suis all ce soir aux Champs-lyses; j'ai vu ton homme
+avec Flicit, ils ont d'abord disput: elle disait qu'il t'avait mis
+dans sa chambre de la rue <i>Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs</i>..... Il lui a jur
+que non, et qu'il n'avait plus de frquentations avec toi. Tu sens bien
+que, vis--vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme
+lui. Ils se sont <i>ramijots</i> (rconcilis); et, d'aprs des mots de leur
+conversation, je rpondrais bien que la nuit de hier aujourd'hui, il a
+couch avec Flicit, place du Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour a, c'est pas vrai, car il a t avec des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Avec <i>Caffin, Bictre et Linois</i>; Hotot m'a cont a.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, il t'a dit a? il m'avait pourtant bien dfendu de t'en
+parler; voil comme il est, et puis aprs, s'il lui arrivait de la
+peine, il me <i>f........ du tabac</i> (battrait).</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait un
+ami; si je suis <i>rousse</i> (mouchard), il me reste encore des sentiments!<a name="page_0190" id="page_0190"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as t forc d'entrer la
+<i>boutique</i> plutt que de retourner <i>au pr</i> (bagne).</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de mme, la boutique ou non, je suis brave; et si
+j'avais quelqu'un faire de la peine, ce ne serait pas Hotot.</p>
+
+<p>&mdash;T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades;
+et mon homme, dis-moi, o donc qu'il est all avec sa...? (Molire et
+dit le mot, le lecteur le cherchera).</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu le savoir? ils sont alls se <i>piausser</i> (se coucher) chez
+Bictre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai
+pas demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ils sont chez Bictre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment
+te les <i>rvolter</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais la rue du Bon-Puits?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est l, chez Lahire, au quatrime. Sois tranquille, elle
+portera de mes marques. Jules, as-tu une pice de six liards, que je lui
+taille des soupieds sur la <i>frimousse</i>?<a name="page_0191" id="page_0191"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gal, j'ai ma cl dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau
+bruit. Il me semble que je sentais a ce matin, trois valets dans mes
+cartes.</p>
+
+<p>&mdash;coute, c'est pas tout que des choux... a ne serait pas le plan de
+te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire:
+je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que a veut dire, c'est
+que j'aurais trouv les oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est a! c'est pas bte; il faut tre sr avant de faire du <i>renaud</i>
+(du tapage).</p>
+
+<p>Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; aprs m'tre assur que Bictre
+est au gte, je rejoins milie, dont le vin et la jalousie avaient
+achev de troubler la cervelle.</p>
+
+<p>Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec
+<i>Bictre</i> et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informe
+o, on n'a pas pu me le dire.</p>
+
+<p>&mdash;P'ttre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je
+sais ousque loge Linois; c'est chez sa mre. Tu m'accompagneras; tu
+l'iras demander pour rien <i>brler</i>. (qu'on ne se doute de rien).<a name="page_0192" id="page_0192"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah a! vas-tu me trimballer jusqu' demain?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas,
+tu verras que t'auras pas t'en repentir.... Je te ferais plutt une
+<i>souris</i> (baiser).</p>
+
+<p>Le moyen de rsister une souris? Je me laissai entraner dans la rue
+Jocquelet, et l je grimpai un sixime tage, o je vis Linois, qui ne
+me connaissait que de nom.</p>
+
+<p>Je cherche aprs Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?&mdash;Non, me
+rpondit-il. Et comme il tait couch, je me retirai aprs lui avoir
+souhait une bonne nuit.</p>
+
+<p>Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corve; ils sont venus, mais
+ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... O
+demeure-t-il, Caffin?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de celui-l, je serais bien embarrasse de le dire;
+mais comme c'est un <i>paillasson</i> (coureur de femmes), je suis certaine
+de le savoir aux femmes de la <i>Place aux Veaux</i>. Viens, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et
+je n'ai pas le temps.<a name="page_0193" id="page_0193"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les <i>inspecteurs la flan</i>
+(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu' <i>m'emballer</i>.</p>
+
+<p>Comme la complaisance tait utile, je ne me fis pas trop tirer
+l'oreille. Je me dirigeai avec milie, du ct de la place aux Veaux,
+et, de <i>canons</i> en <i>canons</i>, prenant du courage dans chaque cabaret,
+nous volons ensemble l'endroit o j'espre complter les
+renseignements qui me sont ncessaires. Nous volons, l'expression est
+hardie, car, malgr le soutien de mon bras, milie, trop abreuve, avait
+une peine infinie mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche
+devenait chancelante, plus elle tait communicative, si bien qu'elle me
+dcouvrit les plus secrtes penses de son infidle; je sus d'elle tout
+ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la
+satisfaction de me convaincre que je ne m'tais pas tromp en le jugeant
+capable d'avoir lui-mme dirig les voleurs qu'il se proposait de livrer
+ la police. A une heure du matin j'tais encore en exploration avec mon
+guide, milie se promettant de retrouver Hotot, et moi de dcouvrir
+Caffin, lorsqu'une nomme <i>Louison la blagueuse</i>, dont nous fmes la
+rencontre, nous annona que ce<a name="page_0194" id="page_0194"></a> dernier tait avec <i>milie Taquet</i>, et
+qu'il passerait la nuit, ou chez la <i>Bariole</i>, ou chez la <i>Blondin</i>, qui
+tait aussi en possession d'hberger les amours. Merci, ma petite, dit
+aussitt la fille Simonet la cons&oelig;ur qui nous donnait cette
+prcieuse indication. C'est bien a, poursuivit-elle, Bictre est avec
+sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Flicit,
+chacun sa chacune: le sclrat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; a
+m'est gal de mourir (grinant les dents et s'arrachant les cheveux);
+Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les
+tue! Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner
+du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. Qu que t'as
+donc, <i>Mlie</i>? articule une voix rauque, qui semble s'chapper par un
+soupirail. A la lueur du rverbre, je distingue une femme accroupie,
+dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: <i>Ncessit n'a pas de
+loi</i>. Elle se lve et s'approche de nous: C'est la <i>petite Madelon</i>,
+s'crie milie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu
+Caffin, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Caffin, que tu dis?<a name="page_0195" id="page_0195"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, Caffin.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont chez la mre Bariole.</p>
+
+<p>Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, milie tait
+de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au
+logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot
+imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. Oui, vous soutenez le
+vice, dit-elle la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille
+a! Il ne me souvient plus trop des pithtes qu'elle accumula; ce fut,
+durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de
+verres de <i>camphre</i> (eau-de-vie), jets dans un vin que dj faisait
+fermenter la jalousie. Auras-tu bientt fini, avec tes raisons?
+interrompit la Bariole, qui tait bon cheval de trompette. Ton homme!
+ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donn
+garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau <i>moniau</i>? l'homme tout le
+monde! Ah bien! des hommes comme a, j'en ai plein...... Tu crois qu'il
+est avec Caffin? vas plutt voir; monte la chambre <i>Taquet</i>, milie
+ne se le fait pas dire deux fois; elle procde en effet la
+vrification et revient. Te voil contente, lui dit la Bariole?<a name="page_0196" id="page_0196"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que Caffin.</p>
+
+<p>&mdash;Te l'avais-je pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, lui dis-je, je te mnerai o il est.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mne-moi-zy... fais pour moi, Jules!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a loin d'ici l'<i>Htel d'Angleterre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses qu'il y est?</p>
+
+<p>&mdash;J'en rpondrais; il y sera all passer une heure ou deux, pour
+attendre que Flicit ait fini sa soire, et de l il aura t la
+retrouver rue Froid-Manteau.</p>
+
+<p><i>milie</i> ne doutait pas que je n'eusse parfaitement devin, aussi ne
+tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait
+ni paix ni trve que je n'eusse consenti entreprendre avec elle le
+voyage de l'<i>Htel d'Angleterre</i>. Le trajet me parut long, car j'tais
+le cavalier d'une dame dont le centre de gravit, vacillant l'excs,
+me donnait fort faire pour garder moi-mme mon quilibre; cependant,
+moiti tranant la belle, moiti la portant, je parvins avec elle dans
+la rue Saint-Honor, la porte<a name="page_0197" id="page_0197"></a> du repaire o elle comptait rencontrer
+<i>son objet</i>. Nous parcourons les salles. Sans crainte de dranger
+d'amoureux tte--tte, nous donnons notre coup-d'&oelig;il dans chacun des
+cabinets qui forment, sur les corridors, une double range d'<i> parte</i>.
+Hotot n'y tait pas, et la rivale de Flicit tait aux cent coups, ses
+yeux s'chappaient de leur orbite, ses lvres se couvraient d'cume;
+elle pleurait, elle fulminait, c'tait une pileptique, une nergumne;
+chevele, ple, le visage horriblement contract, et les cordes du cou
+tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies
+cadavreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement.
+Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du
+vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, milie ne me perdait pas de
+vue, elle s'attachait moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle
+n'et rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle
+n'avait plus rien m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je
+la tranais pour souhaiter me dbarrasser d'elle; je lui fis entendre
+que j'allais m'enqurir si Flicit tait rentre, ce qui tait facile,
+puisqu'elle habitait dans une maison portier.</p>
+
+<p>milie, qui jusque-l avait eu tant se louer<a name="page_0198" id="page_0198"></a> de ma complaisance, ne
+pouvait que me savoir bon gr de la nouvelle preuve de zle que
+j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me
+suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais
+sollicite, je me rends au corps-de-garde du Chteau-d'Eau, o, m'tant
+fait reconnatre du chef du poste, je le priai de la faire arrter et de
+la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en cota d'en
+venir cette cruelle extrmit: aprs tout le mouvement qu'elle s'tait
+donn, l'on en conviendra, milie mritait un meilleur sort, du moins
+pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est
+quelquefois pnible remplir! Personne mieux que moi ne savait o tait
+le bien-aim qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la
+satisfaction de le rendre innocent ses pleurs, quand elle le supposait
+coupable?</p>
+
+<p>Peut-tre, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire
+pourquoi j'avais fait arrter Hotot: c'tait pour qu'il n'et pas le
+temps de se dsimpliquer, soit en faisant disparatre les traces de sa
+participation au vol, soit en stipulant son impunit avec la police.
+Mais la tendre milie, quels motifs de la squestrer? <a name="page_0199" id="page_0199"></a>N'avais-je pas
+redouter son retour chez la Bariole, o, dans la loquacit de l'ivresse,
+elle pouvait rabacher des rminiscences dont Caffin ferait son profit?
+On m'objectera qu'elle tait hors d'tat de se tenir debout; je ne le
+contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement
+d'aprs l'exprience des enfants et des ivrognes, certains philosophes
+ont t induits penser que l'homme, la femme y comprise, fut
+originairement un quadrupde. milie, ne ft-ce qu' quatre pattes,
+aurait pu regagner ses pnates, et alors, pour peu que sa langue lui
+revnt, mes dmarches taient infailliblement divulgues.</p>
+
+<p>Aprs toutes ces prcautions, Hotot tant dj sous ma coupe, il ne me
+restait plus qu' m'assurer de ses trois complices: je savais o prendre
+chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la prfecture; et
+bientt, ce fut au nom de la loi que je me prsentai de nouveau chez la
+Bariole; Ah! me dit la mre, quand je t'ai vu traner tes culottes par
+ici, je m'ai mfi que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai
+ ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs,
+vous prendrez bien quelque chose:<a name="page_0200" id="page_0200"></a> voyons votre got; de la petite
+bouteille? c'est celle des amis. Et tout en parlant, elle se baissait
+pour fouiller dans son comptoir, o elle prit, au milieu d'un paquet de
+chiffons, un vieux flacon dor, qui contenait le prcieux liquide: Je
+suis oblige de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est
+bien plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je
+trouvais vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont
+heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil....
+En v'l z'un qui est comme l'corch de la Piti, on lui voit les os.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied
+recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de
+notre entre, dormait penche sur une table dans un des coins de la
+salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme <i>Philmon et Baucis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, c'est la petite <i>Ral</i>, je ne te voyais pas. Qu'est-ce
+qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son <i>Philmis</i> et
+<i>Beau</i>.... Comment que tu dis donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, rpondit Fifine, qu'il est comme le trpied de la Sybille.<a name="page_0201" id="page_0201"></a></p>
+
+<p>C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas
+toujours ; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reu
+de l'inducation, ce n'est pas une fichue bte comme moi: voil ce que
+c'est d'appartenir des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour
+manger mon bien. Allons, viens, <i>Fifine</i>, tordre le cou ce
+porichinelle; il y en a z'un pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes bien bonne, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, ne vas pas le dire aux autres.</p>
+
+<p>La rasade est verse, une double range de perles se forme la surface
+du Coignac.</p>
+
+<p>Elle est dlicieuse; je dis qu'elle est dans le <i>costico Barbaro</i>,
+observa Fifine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, a va-t-il rester pour les
+capucins? Enflons, je trinque avec vous; <i> la vtre</i>! mes enfants. Dire
+que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un
+jour! C'est si gentil d'tre d'accord, quand on est tous amis
+z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me
+chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que
+moi; il n'y a pas de minute o a ne me repasse par l'ide...<a name="page_0202" id="page_0202"></a> Mais
+soyons honntes, c'est le principal, avec a on peut toujours aller tte
+leve.... Que ce qui n'est pas nous ne nous tente pas. En tous cas, je
+peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tte d'un
+pingle. Ah a, qu'est-ce qui vous amne donc cette heure, mes
+enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous
+en avez un chantillon, montrant Fifine, v'l la plus drange. Ah! mais
+ propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mlie?</p>
+
+<p>&mdash;Je te conterai a plus tard, donne-nous de la chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que c'est aprs Caffin que tu cherches. Bon dbarras, je
+t'assure, un <i>mangeur de blanc</i>! (homme qui vit aux dpens des filles).</p>
+
+<p>&mdash;Un batteur de femmes! interrompit Fifine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne voit pas souvent de son argent, celui-l, reprit la Bariole.
+Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dpense et le gain de sa
+femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien
+purg, si on pouvait tous les enfoncer! elle voulait me conduire la
+chambre du <i>mangeur</i>, mais<a name="page_0203" id="page_0203"></a> comme je savais le chemin tout aussi bien
+qu'elle, je la remerciai de son obligeance: La seconde porte, nous
+dit-elle, la clef est dessus; je ne pouvais me tromper, j'entre, et je
+signifie Caffin qu'il est mon prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'veillant;
+comment, Jules, c'est toi qui <i>m'emballes</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas
+<i>coqu</i> (dnonc), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de
+la vieille amadou, a ne prend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai,
+ton compte est bon, <i>t'iras au pr</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, crois a et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est?
+coute, je n'ai pas d'intrt te <i>battre comptoir</i>. Je te le rpte,
+je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez
+<i>grinchi</i> du <i>gras-double</i> (vol du plomb) sur le boulevart
+Saint-Martin,<a name="page_0204" id="page_0204"></a> o vous avez failli tre arrts par le gardien, tu
+n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous
+tiez, il y en a un qui a <i>tortill</i> (avou); devine qui; si tu le
+nommes, je te dirai c'est lui.</p>
+
+<p>Caffin rflchissant un instant, puis relevant brusquement sa tte,
+comme un cheval qui capuchonne, Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien
+qu'il y a parmi nous une canaille qui a <i>mang</i>; fais-moi conduire
+devant le quart-d'&oelig;il (commissaire) je <i>mangerai</i> aussi. Faut t'i
+tre gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on
+est <i>grinche</i>? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu <i>rousse</i> (mouchard)
+par force; je suis bien sr que si tu trouvais un bon coup faire, tu
+brlerais la politesse la <i>cuisine</i> (police).</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te rponds
+que je ne serais pas l, mais quand je m'en bouleverserais les sens,
+c'est fait, il n'y a plus y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;O vas-tu me mener de ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au poste de la place du Chtelet, et si t'es dcid avouer la
+vrit, je vais faire prvenir le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce<a name="page_0205" id="page_0205"></a> coquin d'Hotot, car il n'y a
+pas d'autre que lui qui a pu manger.</p>
+
+<p>Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en
+mme temps, il ne nglige pas de charger Hotot, et il le dsigne comme
+son complice unique. On voit que ce n'tait pas un faux-frre. Ses deux
+amis ne montrrent pas moins de loyaut: surpris galement au chaud du
+lit, et interrogs sparment, ils ne purent faire autrement de se
+reconnatre coupables; Hotot qu'ils accusrent de leur malheur, fut le
+seul que chacun d'eux inculpa. Malgr cette noblesse de sentiments,
+digne d'tre cite parmi les beaux traits de la <i>Nouvelle morale en
+action</i>, ce gnreux trio fut envoy aux galres, et le perfide Hotot
+fut condamn leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, o
+vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularits les
+plus curieuses de son arrestation.</p>
+
+<p>milie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivit. Quand
+on la remit en circulation, elle tait demi asphyxie par les boissons
+qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle
+ne voyait plus, et n'avait pas gard le moindre souvenir de ce qui
+s'tait pass. A la premire lueur qui se fit<a name="page_0206" id="page_0206"></a> dans sa mmoire, elle
+demanda son amant, et sur cette rponse d'une de ses compagnes il est
+la <i>Lorcef</i> (Force), Le malheureux! s'cria-t-elle, qu'avait-il
+besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprs de moi,
+n'avait-il pas tout ce qui lui fallait? Depuis, l'infortune milie
+s'est montre inconsolable, et modle exemplaire d'une douleur qui
+s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit <i>peu
+bue</i>, chaque soir elle tait morte... ivre. Terrible effet de l'amour et
+de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!</p>
+
+<p>Un vol de peu de consquence m'a fourni l'occasion de tracer des
+peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les
+esquisses trs incompltes d'une ralit abominable, dont l'autorit,
+qui doit tre la promotrice de toute bonne civilisation, nous dlivrera
+lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, o le
+peuple s'abme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un dni
+de morale, c'est un outrage la nature, c'est un crime de
+lze-humanit: que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce
+ne sont pas l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans
+l'imagination et font des proslytes l'impuret. Je<a name="page_0207" id="page_0207"></a> dcris les
+mauvaises m&oelig;urs, non pour les propager, mais pour les faire har: qui
+pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur,
+puisqu'elles produisent le dernier degr de l'abrutissement?<a name="page_0208" id="page_0208"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Je m'effraie de ma renomme.&mdash;L'approche d'une grande fte.&mdash;Les
+voleurs classs.&mdash;Les <i>rouletiers</i> aux abois.&mdash;Un dluge de
+dnonciations.&mdash;Je faillis la gober.&mdash;Le matelas, les fausses cls
+et la pince.&mdash;La confession par vengeance.&mdash;Le terrible
+Limodin.&mdash;La manie de moucharder.&mdash;La voleuse qui se dnonce.&mdash;Le
+bon fils.&mdash;L'vad malencontreux.&mdash;Le gteau des rois et la reine
+de la fve.&mdash;Le baiser perfide.&mdash;La difficult tourne.&mdash;Le panier
+de la blanchisseuse.&mdash;L'enfant vol.&mdash;Le parapluie qui ne met pas
+couvert.&mdash;La moderne Sapho.&mdash;La libert n'est pas le premier des
+biens.&mdash;Les insparables.&mdash;Hrosme de l'amiti.&mdash;Le vice a ses
+vertus.</p></div>
+
+<p>Lorsqu'un individu passablement organis rapporte toutes ses
+observations un objet unique, rarement dans la spcialit laquelle
+cet objet appartient, il ne se cre pas cette sorte de comptence qui
+rsulte de l'habilet. C'est l toute l'histoire de ma grande aptitude
+dcouvrir les voleurs. Ds que je fus agent secret,<a name="page_0209" id="page_0209"></a> je n'eus plus
+qu'une seule pense, et tous mes efforts tendirent rduire autant que
+possible, l'inaction, les misrables qui, voulant mconnatre les
+ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les
+atteintes plus ou moins criminelles au droit de proprit. Je ne me fis
+point illusion sur le genre de succs que j'ambitionnais, et je n'avais
+pas la folle prtention de croire que je parviendrais extirper le vol;
+mais en faisant aux voleurs une guerre outrance, j'esprais le rendre
+moins frquent. J'ose dire que le bonheur de mes dbuts surpassa mon
+attente et celle de M. Henry. A mon gr, ma rputation grandit mme avec
+beaucoup trop de rapidit, car la rputation trahissait le mystre de
+mon emploi, et du moment que j'tais connu, il fallait, ou que je
+renonasse servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Ds
+lors, ma tche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne
+m'effrayrent pas, et comme je ne manquais ni de zle, ni de dvouement,
+je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas dchoir de la bonne
+opinion que l'autorit avait conue de moi. Dsormais, il n'y avait plus
+moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tomb, leurs yeux,
+je<a name="page_0210" id="page_0210"></a> devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'tais un mouchard
+en meilleure situation que la plupart de mes confrres, et lorsque je ne
+pouvais pas faire autrement que de me mettre en vidence, les temps de
+ma mission secrte devaient me profiter encore, soit par les relations
+que j'avais conserves, soit par l'ample provision de signalements et de
+renseignements de toute espce que j'avais classs dans ma mmoire.
+J'aurais pu alors, l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus
+srement que lui, juger les gens sur la mine, et dsigner aux sbires les
+tres dangereux dont il convenait de purger la socit: l'arbitraire
+dont la police tait pourvue cette poque, et la facult des
+dtentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une
+prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuy de
+notions positives. Mais il me semblait que dans l'intrt public, il
+tait bon d'agir avec un peu moins de lgret. Certes, rien ne m'et
+t si ais que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait
+ainsi quiconque avait t mis en jugement pour un fait contraire la
+probit, n'ignoraient pas que leur sort tait entre les mains du premier
+comme du dernier agent, et que<a name="page_0211" id="page_0211"></a> pour les faire renfermer indfiniment
+Bictre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui
+avaient dj t repris de justice, taient les plus exposs subir les
+consquences de ces sortes de dnonciations, qu'on ne prenait pas mme
+la peine de contrler. Il y avait en outre dans la capitale une foule
+d'individus <i>mal nots</i>, ou mal fams, tort ou raison, qui n'taient
+pas traits avec plus de mnagement. Ce mode de rpression avait des
+inconvnients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le
+coupable, celui qui s'tait amend comme celui qui se montrait
+incorrigible: certes, quand une fte ou une solennit quelconque devait
+amener Paris un grand concours d'trangers, pour dbarrasser le pav,
+il tait fort commode de faire ce que l'on appelait <i>une raffle</i>: mais
+la circonstance passe, il fallait remettre en libert tous les dtenus
+contre lesquels il ne s'levait que des prsomptions, et les
+associations pour le crime sortaient toutes formes, par le moyen mme
+que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie
+antrieure, tait rentr dans des voies honntes, se trouvait forcment
+rendu des habitudes vicieuses, et reprenait malgr lui ses anciennes
+frquentations.<a name="page_0212" id="page_0212"></a> Tel autre, rput mauvais sujet, tait la veille de
+changer de conduite, et, jet parmi des brigands, confondu avec eux, il
+tait perdu sans retour. Le systme suivi tait donc des plus
+dplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non svir contre
+les suspects, mais faire prendre en flagrant dlit ceux qui taient
+justement suspects. A cet effet, je classai les voleurs d'aprs le
+genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulirement, et dans
+chaque catgorie j'eus soin de me mnager des intelligences, afin d'tre
+instruit de ce qui s'y passait; de faon qu'il ne se commettait pas un
+vol que je n'en fusse inform, et que l'on ne m'en ft connatre les
+principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes,
+car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient particip au crime;
+je le savais, mais dans la persuasion o j'tais qu'ils ne tarderaient
+pas m'tre livrs leur tour par quelqu'autre faux-frre qui les
+devancerait dans la dnonciation, je consentais les laisser
+provisoirement derrire le rideau.</p>
+
+<p>Cette tolrance tait de telle nature, que la justice n'y perdait rien;
+dnoncs ou dnonciateurs, tous arrivaient au mme but, le bagne; il n'y
+avait d'impunit pour personne. Sans doute,<a name="page_0213" id="page_0213"></a> il me rpugnait de recourir
+ de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque
+j'tais convaincu de leur culpabilit, mais la sret de Paris
+l'emportait sur des considrations qui n'eussent t que morales. Si je
+parle, me disais-je, quand j'avais affaire un indicateur de cette
+espce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'pargne
+aujourd'hui, cinquante de ses affids, qu'il est prt me livrer, vont
+chapper la vindicte des lois, et ce calcul me prescrivait une
+transaction qui durait aussi long-temps qu'elle tait utile la
+socit. Entre les voleurs et moi les hostilits n'en taient pas moins
+permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementt, et
+j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trves,
+qui expiraient d'elles-mmes la premire infraction. Le faux-frre
+devenant victime d'un autre faux-frre; je n'avais plus la puissance de
+m'interposer entre le dlit et la rpression, et le dlinquant perfide
+succombait, trahi par un dlinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je
+faisais servir les voleurs la destruction des voleurs; c'tait l ma
+mthode, elle tait excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de
+savoir qu'en moins de sept annes, j'ai mis sous<a name="page_0214" id="page_0214"></a> la main de la justice
+plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entires de voleurs
+taient aux abois, de ce nombre tait celle des <i>rouletiers</i> (qui
+drobent les chargements sur les voitures); j'avais c&oelig;ur de les
+rduire entirement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me
+devenir funeste: je n'ai jamais oubli le propos de M. Henry, cette
+occasion. Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que
+l'on a bien fait.</p>
+
+<p>Deux des plus intrpides <i>rouletiers</i>, les nomms <i>Gosnet</i> et <i>Dor</i>,
+effrays de mes efforts pour anantir leur industrie, prirent tout
+coup le parti de se dvouer la police, et en trs peu de temps, ils me
+procurrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent
+tous condamns. Ils paraissaient zls, je devais leurs indications
+quelques dcouvertes de la plus haute importance, et notamment celle de
+plusieurs recleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils
+jouissaient d'une grande rputation de probit. Aprs des services de
+cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je
+sollicitai donc leur admission en qualit d'agents secrets, avec un
+traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne<a name="page_0215" id="page_0215"></a> souhaitaient rien
+de plus, disaient-ils, c'tait ces cent cinquante francs que se
+bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux
+mes futurs collgues, je leur tmoignai une confiance presque sans
+bornes: on va voir comment ils la justifirent.</p>
+
+<p>Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits taient
+arrivs Paris, o ils ne s'endormaient pas. Les dclarations
+pleuvaient la Prfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse
+inconcevable, et il tait d'autant plus difficile de les prendre sur le
+fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expditions
+sur les routes qui avoisinent la capitale, ils taient toujours arms
+jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire
+honneur; pour l'effectuer, j'tais prt affronter tous les prils,
+lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'tais souvent entretenu ce sujet,
+me dit: coute, Jules, si tu veux que nous ayons <i>marons</i> Mayer, Victor
+<i>Marquet</i> et son frre, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher
+chez nous, alors nous serons plus mme de sortir aux heures
+convenables. Je devais croire que Gosnet tait de bonne foi; je
+consentis aller m'installer<a name="page_0216" id="page_0216"></a> momentanment dans le logement qu'il
+occupait avec Dor, et bientt nous commenmes ensemble des
+explorations nocturnes sur les routes que frquentaient assez
+habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrmes
+plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au
+moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fmes obligs de
+les laisser passer. Nous avions dj fait quelques-unes de ces
+promenades sans rsultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes
+compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des
+inquitudes; il y avait dans leurs manires avec moi quelque chose de
+contraint; peut-tre se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais
+tour. Je ne pouvais lire dans leur pense, mais tout hasard, je
+n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'tais
+muni leur insu.</p>
+
+<p>Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un
+d'eux, c'tait Dor, se plaint tout coup de coliques qui le font
+horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aigus,
+il se tord, il se plie en deux; il est vident que dans cet tat il ne
+pourra marcher. Le partie est en consquence<a name="page_0217" id="page_0217"></a> remise au lendemain, et
+puisqu'il n'y a rien faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors.
+Peu d'instants aprs je m'veille en sursaut, je crois avoir entendu
+frapper la porte; des coups redoubls me prouvent que je ne me suis
+pas tromp. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas
+probable, puisque personne ne connat notre retraite. Cependant un de
+mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne
+s'lance pas moins de son lit; alors, voix basse, je lui recommande
+d'couter, mais sans ouvrir; il se place prs de la porte, Gosnet,
+couch dans la chambre contigu, ne bougeait pas. On continue de
+frapper, et, par mesure de prcaution, je me hte de passer mon pantalon
+et ma veste; Dor, aprs en avoir fait autant, retourne se mettre aux
+aguets; mais tandis qu'il prte l'oreille, sa matresse me lance un coup
+d'&oelig;il tellement expressif, que je n'ai pas de peine l'interprter;
+je soulve mon matelas du ct des pieds, que vois-je? un norme paquet
+de fausses clefs et une pince. Tout est clairci, j'ai devin le
+complot, et afin de le djouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer
+les cls dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
+m'approchant<a name="page_0218" id="page_0218"></a> de la porte, je vais couter mon tour; on cause tout
+bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je
+prsume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Dor dans
+la seconde pice, et l je le prviens que je vais tcher de savoir ce
+que c'est.</p>
+
+<p>Comme tu voudras, me dit-il. On frappe de nouveau. Je demande qui est
+l? M. Gosnet, n'est-ce pas ici? s'enquiert-on d'une voix doucereuse.</p>
+
+<p>&mdash;M. Gosnet, c'est l'tage au-dessous, la pareille porte.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, excusez de vous avoir veill.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal.</p>
+
+<p>On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux
+latrines, j'y prcipite d'abord la pince, je me prpare y jeter les
+clefs, mais on entre derrire moi, et je reconnais un inspecteur, le
+nomm <i>Spiquette</i>, attach au cabinet du juge d'instruction: il me
+reconnat galement. Ah! me dit-il, c'est aprs vous qu'on cherche.</p>
+
+<p>Aprs moi, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui
+dsire vous voir et vous parler.<a name="page_0219" id="page_0219"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis vous.</p>
+
+<p>&mdash;Dpchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.</p>
+
+<p>J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est
+pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux:
+aussitt il me donne lecture d'un mandat d'amener dcern contre moi,
+ainsi que contre mes htes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le
+v&oelig;u d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus
+exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'o le coup partait, surtout
+lorsque <i>Spiquette</i>, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne
+rien trouver, regarda d'une certaine faon <i>Gosnet</i>, qui avait l'air
+tout stupfait. Son dsappointement ne m'chappa pas; je m'aperus qu'il
+tait passablement contrari; quant moi, pleinement rassur:
+Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de
+se rendre intressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a
+tromp, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le
+souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez
+pas? Rpondez donc monsieur le juge. Il ne pouvait<a name="page_0220" id="page_0220"></a> faire autrement
+que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lvres, et
+il ne fallait pas tre sorcier pour pntrer le fonds de son ame.</p>
+
+<p>La perquisition termine, on nous fit monter dans deux fiacres aprs
+nous avoir garotts, et l'on nous conduisit au Palais, o nous fmes
+dposs dans une petite salle appele la <i>Souricire</i>. Enferm avec
+Gosnet et Dor, je me gardai bien d'exprimer les soupons que je formais
+sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous
+transfre, mes deux compagnons la Force, et moi Sainte-Plagie. Je
+ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais
+dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui
+d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'et pas
+nglig de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fch.
+J'crivis sur-le-champ M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on
+avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine le convaincre que
+j'tais innocent, et deux jours aprs, je recouvrai ma libert. Je
+reparus la prfecture avec les clefs si heureusement drobes toutes
+les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir<a name="page_0221" id="page_0221"></a> chapp au pril, car
+je m'tais trouv deux doigts de ma perte; sans la matresse de Dor
+et sans ma prsence d'esprit, nul doute que je ne fusse retomb sous la
+juridiction des argousins... Porteur d'instruments voleurs, j'tais
+frapp par une nouvelle condamnation dont ma qualit d'vad supplait
+les motifs, enfin j'tais ramen au bagne. M. Henry me rprimanda au
+sujet d'une imprudence qui avait failli m'tre si fatale. Voyez, me
+dit-il, o vous en seriez, si Gosnet et Dor avaient conduit cette
+intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde
+vous, ne poussez pas trop loin le dvouement; surtout ne vous mettez
+plus la discrtion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis.
+N'entreprenez rien sans y avoir mrement rflchi; avant de risquer une
+dmarche l'avenir venez me consulter. Je profitai de l'avis et je
+m'en trouvai bien.</p>
+
+<p>Gosnet et Dor ne restrent pas long-temps la Force: leur sortie,
+j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je souponnais
+leur perfidie: toutefois, press de prendre ma revanche pour une partie
+que je n'avais pas perdue, je leur dcochai un <i>mouton</i>, et ne<a name="page_0222" id="page_0222"></a> tardai
+pas apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves
+taient faciles produire. Arrts et condamns, ils eurent pendant
+quatre ans le temps de penser moi. Quand la sentence qui fixait leur
+sort eut t rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque
+je leur racontai comment j'avais connu et djou leurs projets, ils
+pleurrent de rage. Gosnet, ramen dans les prisons d'Auray, d'o il
+s'tait vad, imagina un moyen de vengeance qui ne lui russit pas:
+feignant le repentir, il fit appeler un prtre, et, sous le prtexte de
+lui faire une confession gnrale, il lui avoua un bon nombre de vols,
+dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, qui ma
+prtendue participation n'avait pas t confie sous le sceau du secret,
+adressa la prfecture une note dans laquelle j'tais violemment
+inculp; mais les rvlations de Gosnet n'eurent pas le rsultat qu'il
+s'en tait promis.</p>
+
+<p>Ce fut l'arbitraire que l'on dployait contre les voleurs qui propagea
+parmi eux la manie de s'entre-dnoncer, et les poussa, s'il est permis
+de s'exprimer ainsi, au comble de la dmoralisation. Auparavant, ils
+formaient, au sein de la socit, une socit part, qui ne comptait
+ni<a name="page_0223" id="page_0223"></a> tratres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit les proscrire en
+masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetrent un
+cri d'allarme qui lgitimait tout expdient de salut, au dtriment mme
+de l'ancienne loyaut: une fois que le lien qui unissait entre eux les
+membres de la grande famille des larrons eut t rompu, chacun d'eux,
+dans son intrt priv, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades.
+Aux approches des crises, qui concidaient toutes avec des poques
+marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fte de l'Empereur,
+ou toute autre solennit, il fallait voir comme les dnonciations
+pleuvaient la deuxime division. Pour chapper ce que les agents
+appelaient le <i>bel ordre</i>, c'est--dire l'ordre d'arrter tous les
+individus rputs voleurs, c'tait qui fournirait la police le plus
+d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui
+s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lanant les mouchards sur
+ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'tait pas connu: aussi
+ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que
+dans ces battues gnrales, il tait impossible qu'il ne se commt pas
+une multitude d'abus; les plus rvoltantes injustices restaient<a name="page_0224" id="page_0224"></a> souvent
+sans rparation: de malheureux ouvriers qui, l'expiration d'une simple
+peine correctionelle, s'taient remis au travail, et s'efforaient par
+leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passs, se
+trouvaient envelopps dans la mesure et confondus avec des voleurs de
+profession; il n'y avait pas mme pour eux possibilit de rclamer:
+entasss au dpt, le lendemain ils taient amens devant le terrible
+Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire,
+grand Dieu! <i>Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et....</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>C'est assez, un autre.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Mais Monsieur Limodin, je vous....</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Paix! un autre; c'est entendu, j'espre.</i></p>
+
+<p>Celui qui l'on imposait silence allait allguer en sa faveur les
+meilleures raisons. Libr depuis plusieurs annes, il pouvait produire
+des preuves de son honntet, faire attester par mille tmoins qu'il
+avait contract des habitudes laborieuses, enfin, qu'il tait
+irrprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le
+loisir<a name="page_0225" id="page_0225"></a> de l'entendre. On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait
+s'occuper de pareilles <i>babioles</i>. Quelquefois, dans une matine, cet
+interrogateur brutal expdiait de la sorte jusqu' cent personnes,
+hommes ou femmes, qu'il dpchait les uns Bictre, les autres
+Saint-Lazare. Il tait sans piti; ses yeux, rien ne pouvait racheter
+un instant d'garement: combien de pauvres diables sortis des voies du
+crime n'y ont t rejets que par lui! Plusieurs des victimes de cette
+implacable svrit se repentaient d'un amendement dont on ne leur
+tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspration, de devenir des
+brigands fieffs. Que nous a servi d'tre honntes, disaient
+quelquefois ces infortuns? voyez comme on nous traite; autant vaudrait
+tre coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe
+pas? A quoi bon nous avoir condamns temps, si l'on n'admet pas que
+nous puissions nous corriger? C'tait plus tt fait de nous juger
+perptuit ou mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon
+chemin, on nous empche d'y rester. J'ai entendu une multitude de
+rcriminations de ce genre, presque toujours elles taient fondes.
+Voil quatre ans que je suis sorti de <a name="page_0226" id="page_0226"></a>Sainte-Plagie, disait devant
+moi un de ces dtenus; depuis ma libration j'ai toujours travaill dans
+la mme boutique, ce qui prouve que je ne me drangeais pas, et qu'on
+tait content de moi; eh bien! on m'a envoy Bictre sans que j'aie
+commis de dlit, et seulement parce que j'ai subi deux annes de
+prison.</p>
+
+<p>Cette atroce tyrannie tait sans doute ignore du prfet, je me plais
+le croire; cependant c'tait en son nom qu'elle s'exerait. Avous ou
+secrets, les agents taient alors des tres bien redoutables, car leurs
+rapports taient reus comme articles de foi; arrtaient-ils un homme du
+peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et
+c'tait toujours la formule, tout tait dit, l'homme tait crou sans
+rmission; c'tait l'ge d'or des mouchards, puisque chacun de ces
+attentats la libert individuelle leur valait une prime; la vrit,
+cette prime n'tait pas forte, ils avaient un petit cu par capture,
+mais pour un petit cu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de
+danger courir? Au surplus, si la somme tait modique, ils visaient au
+nombre, afin qu'elle ft souvent rpte: d'un autre ct, les voleurs
+qui dsiraient<a name="page_0227" id="page_0227"></a> acheter leur libert par des services, dnonaient
+galement, tort et travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils
+fussent corrigs ou non; ce prix, ils obtenaient de rester Paris;
+mais bientt les dtenus usant de reprsailles, ils allaient forcment
+leur tenir compagnie.</p>
+
+<p>On ne se fait pas d'ide du nombre d'individus que les dtentions
+administratives ont prcipits dans des rcidives qu'ils auraient
+vites si l'on et renonc plutt cet abominable systme de
+perscution. Si on les et laisss tranquilles, jamais ils ne se fussent
+compromis; mais quelle que ft leur rsolution, on les mettait dans la
+ncessit de redevenir voleurs. Quelques librs, c'tait une exception,
+obtenaient, l'expiration de leur peine, de n'tre pas envoys <i>en
+suspicion</i> Bictre, mais alors mme, on ne leur donnait aucune espce
+de papiers, de telle sorte qu'il leur tait impossible de se procurer de
+l'ouvrage; ceux-l avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se
+rsigne pas volontiers un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et
+volaient: le plus ordinairement, ils dnonaient et volaient la fois.</p>
+
+<p>Cette rage de mouchardise fit d'incroyables<a name="page_0228" id="page_0228"></a> progrs: les faits pour le
+prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrass que du
+choix. Souvent, dans la disette des larcins me signaler, les
+dnonciateurs me rvlaient, en les imputant d'autres, des crimes qui
+devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:</p>
+
+<p>Une nomme Bailly, ancienne voleuse, enferme Saint-Lazare, me fait
+appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprs d'elle, et
+elle me dclare que si je m'engage la faire mettre en libert, elle
+m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction.
+J'accepte le march; et les dtails qu'elle me communique sont si
+prcis, que dj je crois n'avoir plus qu' tenir ma promesse.
+Cependant, en rflchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a
+rapportes, je m'tonne qu'elle ait pu en tre instruite aussi
+parfaitement. Elle m'avait dsign les personnes voles; l'une d'elles
+tait un sieur Frdric, <i>rue Saint-Honor, passage Virginie</i>. Je vais
+d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends,
+j'acquiers la certitude que la rvlatrice est seule l'auteur du vol
+commis au prjudice de ce traiteur: je poursuis mon enqute, et partout<a name="page_0229" id="page_0229"></a>
+c'est son signalement que l'on me donne.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de procder la vrification. Les plaignants
+sont introduits Saint-Lazare, et l, sans tre vus de la fille Bailly,
+que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent
+parfaitement: une confrontation lgale s'en suivit, et la fille Bailly,
+accable par l'vidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de
+rclusion. Elle eut tout le temps de dire son <i>me culp</i>. Cette femme
+avait accus de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une
+moralit suspecte aurait pu faire lever des prsomptions. Une autre
+voleuse, surnomme <i>la Belle Bouchre</i>, m'ayant fait des rvlations de
+mme nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse
+qu'elle.</p>
+
+<p>Un nomm Ouasse, dont le pre devait plus tard tre impliqu dans le
+procs de l'picier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs
+d'un vol avec effraction, commis la veille, rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un dbitant de tabac. Je me transporte
+sur les lieux, je m'informe, et bientt j'acquiers la preuve
+incontestable que Ouasse, rcemment libr, n'est pas tranger au crime.
+Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien,<a name="page_0230" id="page_0230"></a> qu'il
+est arrt comme complice, et condamn la rclusion. Cette msaventure
+aurait d le corriger de la manie de dnoncer, mais voulant tout prix
+tre mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses
+dclarations mensongres, qui lui valurent deux ou trois ans de prison.
+J'ai dj dit que les voleurs ne gardent pas rancune: peine sorti,
+Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner
+avis. Je fais vrifier d'aprs son indication, le vol tait rel. Mais
+le croirait-on? le voleur tait Ouasse; atteint et convaincu, il fut
+condamn de nouveau. Pendant sa dtention, ce misrable ayant appris
+l'arrestation de son pre, se hta de m'adresser des rvlations
+l'appui de l'accusation dirige contre ce dernier; mon devoir tait de
+les transmettre l'autorit, je le fis, mais ce ne fut pas sans
+prouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils
+dnatur.</p>
+
+<p>Dans mon emploi, c'et t me priver d'un moyen de police des plus
+efficaces, que de rompre en visire avec les voleurs; aussi, ne me
+suis-je jamais entirement isol d'eux: tout en leur faisant la chasse,
+je paraissais encore prendre intrt leur sort. tais-je chien ou
+loup? Tel<a name="page_0231" id="page_0231"></a> tait le doute qu'il me convenait de laisser dans leur
+esprit; et ce doute, si favorable la calomnie, toutes les fois que
+l'on m'a imput une connivence, qui dans la ralit n'existait pas, n'a
+jamais bien t clairci pour eux. Voil pourquoi les voleurs se sont
+rendus en quelques sorte les artisans de l'espce de renomme que je me
+suis acquise; ils imaginaient que j'tais ouvertement leur ennemi, mais
+qu'intrieurement je ne demandais pas mieux que de les protger;
+quelquefois ils allaient jusqu' me plaindre d'tre oblig de faire un
+mtier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mmes
+ le faire.</p>
+
+<p>Parmi les voleurs de profession, il en tait bien peu qui ne
+regardassent comme un bonheur d'tre consult par la police pour un
+renseignement, ou employs pour un coup de main; presque tous se
+seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zle, dans la
+persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunit entire, du
+moins quelques mnagements. Ceux qui redoutaient le plus son action
+taient presque toujours les plus disposs la servir. Je me rappelle
+ce sujet l'aventure d'un forat libr, le nomm Boucher, dit cadet
+Poignon. Il y avait<a name="page_0232" id="page_0232"></a> plus de trois semaines que j'tais sa recherche,
+quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue
+Saint-Antoine, l'enseigne du <i>Bras d'Or</i>. J'tais seul, et il tait en
+nombreuse compagnie: tenter de le saisir <i>ex abrupto</i>, c'et t
+m'exposer le manquer, car il pouvait se faire qu'il voult se dfendre
+et qu'il ft soutenu. Boucher avait t agent de police, je l'avais
+connu dans cet emploi, et mme nous tions assez bien ensemble: il me
+vient dans l'ide de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup ma
+manire. J'entre au cabaret, et allant droit la table o il est assis,
+je lui tends la main, en lui disant: Bonjour, mon ami Cadet.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffrachir, demande un verre ou
+prends le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah a! je
+voudrais bien te dire un mot en particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.</p>
+
+<p>Il se lve et je le prends sous le bras; Tu te souviens, lui dis-je, du
+petit matelot, qui tait de ta chane.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, un petit gros court, qui tait du deuxime cordon, n'est-ce
+pas?<a name="page_0233" id="page_0233"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est a tout juste, du moins je le pense; le reconnatrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait mon pre que je ne le connatrais pas mieux; il me semble
+encore le voir sur le banc treize; faire des <i>patarasses</i> (bourrelets
+pour garantir les jambes) pour les fagots (<i>forats</i>).</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'arrter un particulier, j'ai bien ide que c'est lui, mais
+je n'en suis pas sr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et
+comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, a
+se rencontre bien; v'l Cadet, il pourra me dire si je me suis tromp.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout prt, mon garon, si a peut t'obliger; mais avant de
+partir, nous allons boire un coup (s'adressant ses camarades), mes
+amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis
+t' vous.</p>
+
+<p>Nous partons, arrivs la porte du poste, la politesse exige que je le
+laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond
+de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain
+l'individu dont je lui ai parl: H! me dit-il, d'o qu'il est ce
+<i>fagot</i>, que je le <i>remouche</i> (le considre)? J'tais alors prs de<a name="page_0234" id="page_0234"></a> la
+porte, j'aperois, incrust dans le mur, un dbris de miroir, tel qu'il
+s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodit des
+fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le
+dbris rflecteur: Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut
+regarder. Il regarde, et se tournant de mon ct: Ah! a, Jules, tu
+blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrt, o
+qu'il est l'arrt?</p>
+
+<p>&mdash;Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrt que toi: tiens, voil le
+mandat qui te concerne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour a, c'est un vrai tour de gueusard!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.</p>
+
+<p>&mdash;Au plus malin, tant que tu voudras, a ne te portera pas bonheur, de
+monter des coups de bons enfants.</p>
+
+<p>Lorsque la voie pour arriver une dcouverte importante tait hrisse
+de difficults, les voleuses m'taient peut-tre d'un plus grand secours
+que les voleurs. En gnral, les femmes ont des moyens de s'insinuer
+qui, dans les explorations de police, les rendent bien suprieures<a name="page_0235" id="page_0235"></a> aux
+hommes; alliant le tact la finesse, elles sont en outre doues d'une
+persvrance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de
+dfiance, et peuvent s'introduire partout sans veiller les soupons;
+elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les
+domestiques et les portires; elles s'entendent fort bien tablir des
+rapports et bavarder sans tre indiscrtes; communicatives en
+apparence, alors mme qu'elles sont le plus sur la rserve, elles
+excellent provoquer les confidences. Enfin, la force prs, elles ont
+au plus haut degr toutes les qualits qui constituent l'aptitude la
+mouchardise; et, lorsqu'elles sont dvoues, la police ne saurait avoir
+de meilleurs agents.</p>
+
+<p>M. Henry, qui tait un homme habile, les employa souvent dans les
+affaires les plus pineuses, et rarement il n'a pas eu se louer de
+leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu
+recours au ministre des mouchardes; presque toujours j'ai t satisfait
+de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des tres
+profondment pervertis, et plus perfides peut-tre que les mouchards,
+avec elles, pour ne pas tre tromp, j'avais besoin d'tre constamment
+sur mes gardes.<a name="page_0236" id="page_0236"></a> Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours
+croire au zle dont elles font parade.</p>
+
+<p>J'avais obtenu la libert de deux voleuses en renom, la condition
+qu'elles serviraient fidlement la police. Elles avaient antrieurement
+donn des preuves de leur savoir-faire, mais, employes sans traitement,
+et obliges de se livrer au vol pour subsister, elles s'taient fait
+reprendre en flagrant dlit: la peine qu'elles subissaient pour ces
+nouveaux mfaits fut celle dont j'abrgeai la dure. <i>Sophie</i> Lambert et
+la fille <i>Domer</i>, surnomme <i>la belle Lise</i>, furent ds lors en relation
+directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles taient
+certaines de procurer la police l'arrestation du nomm <i>Tominot</i>,
+homme dangereux, que l'on avait long-temps recherch; elles venaient
+assuraient-elles, de djener avec lui, et il devait dans la soire les
+rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute
+autre circonstance, j'aurais pu tre dupe de la supercherie de ces
+femmes; mais Tominot avait t arrt par moi la veille, et il tait
+assez difficile qu'elles eussent djen avec lui. Je voulus savoir
+nanmoins jusqu'o elles pousseraient l'imposture, et je promis de les
+accompagner leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le
+pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendmes jusqu' dix heures;
+enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa prs du garon de cave,
+s'il n'tait pas venu un monsieur les demander.</p>
+
+<p>&mdash;Celui avec qui vous avez djen, rpondit le garon? il est venu un
+peu avant la brune, il m'a charg de vous dire qu'il ne pourrait pas se
+trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.</p>
+
+<p>Je ne doutai pas que le garon ne ft un compre qui l'on avait fait
+la leon, mais je feignis de ne point concevoir de soupon, et me
+rsignai voir combien de temps ces dames me promneraient. Pendant une
+semaine entire, elles me conduisirent tantt dans un endroit, tantt
+dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous
+ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je
+vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allguent de
+si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fcher; je me montre au
+contraire trs satisfait des dmarches qu'elles ont faites, et pour leur
+tmoigner combien je suis content d'elles, j'offre<a name="page_0238" id="page_0238"></a> de les rgaler d'un
+gteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer
+au <i>Petit Broc</i>, rue de la <i>Verrerie</i>. Nous tirons la fve; la royaut
+cheoit Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit,
+on rit, et quand approche le moment de se sparer, on propose de mettre
+le comble cette gaiet par quelques coups d'eau-de-vie; mais de
+l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour
+des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre
+d'un breuvage indigne d'elle. A cette poque, j'tais tabli
+distillateur prs du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller
+chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute
+d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je
+pars, et deux minutes aprs, je reparais avec une demi-bouteille de
+Coignac, qui fut vide en un clin-d'&oelig;il. La chopine se trouvant
+sec: Ah ! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je mes deux
+commres, il s'agit de me rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, mon ami Jules, s'cria Sophie, voyons, parle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil ce que c'est. Un de mes<a name="page_0239" id="page_0239"></a> agents viennent d'arrter
+deux voleuses; on prsume qu'elles ont chez elles une grande quantit
+d'objets vols, mais pour faire perquisition, il faudrait connatre leur
+domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au
+poste du march Saint-Jean, si vous y alliez, vous tcheriez de leur
+arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer
+les vers du nez: a vous sera bien ais, vous qui tes des malignes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous
+acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter
+nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te
+faire plaisir, du moins moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, donc, reprit <i>la belle Lise</i>.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous
+reconnaisse. J'cris un billet que je cachte; je le leur remets et
+nous sortons ensemble; peu de distance du march Saint-Jean, nous nous
+sparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne
+se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la premire, elle
+prsente le billet, le sergent le lit: C'est bien,<a name="page_0240" id="page_0240"></a> vous voici toutes
+deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames
+la prfecture. Ce commandement tait fait en vertu d'un ordre que
+j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la
+goutte, il tait ainsi conu: Monsieur le chef du poste fera conduire
+sous sre et bonne escorte, la prfecture de police, les nommes
+<i>Sophie Lambert</i> et <i>Lise Domer</i>, arrtes par les ordres de M. le
+Prfet.</p>
+
+<p>Ces dames durent alors faire de singulires rflexions; sans doute
+qu'elles devinrent que je m'tais lass d'tre leur jouet. Quoi qu'il
+en soit, j'allai les voir le lendemain au dpt, et leur demandai
+comment elles avaient trouv le tour.</p>
+
+<p>Pas mal, rpondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas vol; puis
+s'adressant Lise, aussi c'est ta faute toi, pourquoi vas-tu chercher
+un homme qui est enfonc.</p>
+
+<p>&mdash;Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et
+puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu' le
+bercer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout a est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous
+serons Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?<a name="page_0241" id="page_0241"></a></p>
+
+<p>&mdash;Six mois au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que a! s'crirent-elles ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientt pass,
+un coup qu'on est l. Enfin, mon doux bnin Jsus, la volont du
+prfet!</p>
+
+<p>Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annonc. Ds
+qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de
+nouveaux renseignements. Cette fois, ils taient exacts. Une
+particularit assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus
+ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put
+jamais prendre sur elle de renoncer son pch d'habitude. Ds l'ge de
+dix ans, elle avait dbut dans la carrire du vol, et elle n'en avait
+pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'tait coul dans les
+prisons.</p>
+
+<p>Peu de temps aprs mon entre la police, je la fis arrter et
+condamner deux annes de dtention. C'tait principalement dans les
+htels garnis qu'elle exerait sa coupable industrie; on n'tait pas
+plus habile djouer la vigilance des portiers, ni plus fconde en
+expdients pour<a name="page_0242" id="page_0242"></a> chapper leurs questions. Une fois introduite, elle
+faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'&oelig;il:
+apercevait-elle une cl sur quelque porte, elle la faisait tourner sans
+bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne
+qui l'occupait tait endormie, quelque lger qu'elle et le sommeil,
+Sophie avait la main encore plus lgre, et en moins de rien, montres,
+bijoux, argent, tout passait dans sa <i>gibecire</i>, c'tait le nom qu'elle
+donnait une poche secrte que recouvrait son tablier. Le locataire que
+Sophie visitait tait-il veill, elle en tait quitte pour faire des
+excuses, en dclarant qu'elle s'tait trompe. S'veillait-il pendant
+qu'elle oprait; sans se dconcerter, elle courait son lit, et le
+pressant dans ses bras. Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc
+que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment,
+ce n'est pas ici le n 17? je croyais tre chez mon amant.</p>
+
+<p>Un matin, un employ, qu'elle tait en train de dvaliser, ayant tout
+coup ouvert les yeux, l'aperoit auprs de sa commode: il fait un
+mouvement de surprise, aussitt Sophie, de jouer sa scne; mais
+l'employ est entreprenant,<a name="page_0243" id="page_0243"></a> il veut profiter de la prtendue mprise;
+si Sophie rsiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte,
+peut trahir le but de la visite..., si elle cde, le pril est encore
+plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des
+plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais l'aide d'un
+mensonge, elle tourne la difficult, et l'employ satisfait, lui permet
+d'effectuer sa retraite. Il ne perdit ce jeu que sa bourse, sa montre
+et six couverts.</p>
+
+<p>Cette crature tait une intrpide: deux fois elle donna tte baisse
+dans mes filets, mais aprs sa libration, en vain essayai-je de
+l'attirer dans le pige: il n'y avait plus de surveillance laquelle
+elle ne russt se soustraire, tant elle tait sur ses gardes.
+Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en
+flagrant dlit, je le dus une circonstance tout--fait fortuite.</p>
+
+<p>Sorti de chez moi la petite pointe du jour, je traversais la place du
+Chtelet, lorsque je me rencontre face face avec Sophie: elle m'aborde
+avec aisance. Bonjour, Jules, o vas-tu donc si matin? je gage que tu
+vas enfoncer quelque ami?</p>
+
+<p>&mdash;Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sr c'est<a name="page_0244" id="page_0244"></a> que ce n'est pas toi;
+mais o vas-tu toi-mme?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars pour Corbeil, o je vais voir ma s&oelig;ur qui doit me placer
+dans une maison. Je suis lasse de manger du <i>collge</i> (de la prison), je
+<i>rengrcie</i> (je m'amende), veux-tu boire la goutte?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, c'est moi qui rgale, un poisson chez <i>Leprtre</i>, six
+sols.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je te laisse faire, mais dpchons-nous, que je ne manque pas
+la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue
+Dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, j'ai affaire <i>La Chapelle</i>, je suis dj en retard,
+tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.</p>
+
+<p>Nous entrons chez Leprtre, en buvant nous changeons encore deux ou
+trois paroles, et je lui dis <i>adieu</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu? Jules, bonne russite!</p>
+
+<p>Tandis que Sophie s'loigne, je dtourne la rue de la Haumerie, et cours
+me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de l, je la vois filer sur
+le Pont-au-Change, elle marche grands pas et regarde chaque instant
+derrire elle; il est certain qu'elle craint d'tre suivi, j'en conclus
+qu'il serait propos de la suivre; je<a name="page_0245" id="page_0245"></a> gagne donc le pont Notre-Dame,
+et le franchissant avec rapidit, j'arrive assez tt sur le quai pour ne
+pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre
+effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuad que son
+dpart n'est qu'une fable imagine pour me tromper sur le but de son
+apparition matinale, je me tapis dans une alle d'o je puis pier sa
+sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient passer,
+je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit
+adroitement une femme que je lui dsignerai. Pour le moment, nous
+devions stationner: bientt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je
+l'aurais pari; mais quelques minutes aprs, elle se prsente la porte
+cochre, examine avec soin de tous cts, et prenant son essort, elle
+enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs
+maisons garnies, mais son allure, il est ais de reconnatre que
+l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste explorer le
+mme quartier..., j'en tire la consquence naturelle qu'elle a
+man&oelig;uvr sans succs, et comme je suis persuad que sa tourne n'est
+pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe,
+elle entre dans l'alle d'une fruitire,<a name="page_0246" id="page_0246"></a> et un instant aprs, elle
+reparat portant au bras un norme panier de blanchisseuse, elle en
+avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller trs vte; elle
+fut bientt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des
+Mons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui
+communique de la rue de la Harpe la rue des Mons; c'est l qu'aprs
+avoir mis pied terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive la
+hauteur de l'issue, je dbouche, et nous nous trouvons nez nez. A mon
+aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si
+grand, qu'elle ne peut venir bout de s'exprimer. Cependant elle se
+remet peu peu, et feignant d'tre hors d'elle-mme, Tu vois, me
+dit-elle, une femme en colre; ma blanchisseuse qui devait m'apporter
+mon linge la diligence, m'a manqu de parole, je viens de lui retirer,
+et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empch de
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi, en allant la Chapelle, j'ai rencontr quelqu'un
+qui m'a dit que mon homme tait dans ce quartier; c'est l ce qui m'y
+amne.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; si tu veux m'attendre,<a name="page_0247" id="page_0247"></a> je vais deux pas porter mon
+panier, et nous mangerons une ctelette.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?</p>
+
+<p>Sophie et moi nous restons stupfaits: des cris aigus s'chappent du
+panier, je lve le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de
+deux trois mois, dont les vagissements auraient dchir le tympan d'un
+mort.</p>
+
+<p>Eh bien! dis-je Sophie, le poupon est sans doute toi? Pourrais-tu
+me dire de quel sexe il est?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! me voil encore enfonce; je me souviendrai de celle-l; et
+si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai rpondre: rien,
+presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du
+linge, j'y regarderai.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce parapluie, en est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me
+mettre couvert, a n'a pas empch; quand la chance y est, on a beau
+faire....</p>
+
+<p>Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le
+bureau tait dans le voisinage. Le parapluie fut gard comme pice<a name="page_0248" id="page_0248"></a> de
+conviction, quant l'enfant qu'elle avait enlev son insu, on le
+rendit immdiatement sa mre. La voleuse en eut pour ses cinq ans de
+prison. C'tait, je crois, la cinquime ou sixime condamnation qu'elle
+subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne
+serais pas surpris qu'elle ft toujours Saint-Lazare. Sophie ne voyait
+rien que de trs naturel au mtier qu'elle faisait, et la rpression,
+lorsqu'elle ne pouvait l'viter, tait pour elle un accident tout comme
+un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de l, elle tait en
+quelque sorte sa sphre; Sophie y avait contract ces gots plus que
+bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les
+verroux, les occasions de s'abandonner ses honteuses dpravations
+taient plus frquentes; ce n'tait pas, comme on le voit, sans motifs
+qu'elle prisait si peu la libert. tait-elle arrte, l'vnement lui
+causait bien quelque peine, mais ce n'tait qu'une impression passagre,
+et elle se consolait bientt par la perspective des m&oelig;urs qui lui
+plaisaient. C'tait un bien trange caractre que celui de cette femme;
+que l'on en juge: une nomme <i>Gillion</i>, avec qui elle vivait dans une
+coupable intimit, est<a name="page_0249" id="page_0249"></a> prise en commettant un vol; Sophie, qui
+l'assistait, parvient s'chapper, elle n'a plus rien craindre, mais
+ne pouvant supporter d'tre spare de son amie, elle se fait dnoncer,
+et n'est contente qu'au moment o l'on lui lit l'arrt qui va encore les
+runir pour deux ans. La plupart des cratures de cette espce se font
+un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un dlit
+qu'elles avaient commis seules, accuser de complicit une camarade, et
+celle-ci, quoique innocente, se faire un mrite de se rsigner la
+condamnation.<a name="page_0250" id="page_0250"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Nos amis les ennemis.&mdash;Le bijoutier et le cur.&mdash;L'honnte
+homme.&mdash;La cachette et la cassette.&mdash;Une bndiction du ciel et le
+doigt de Dieu.&mdash;Fatale nouvelle.&mdash;Nous sommes ruins.&mdash;L'amour du
+prochain.&mdash;Les Cosaques sont innocents.&mdash;100,000 francs, 50,000
+francs, 10,000 francs, ou la rcompense au rabais.&mdash;Le faux
+soldat.&mdash;L'entorse de commande.&mdash;La tonnelire de Livry.&mdash;La petite
+rputation locale.&mdash;Je suis juif.&mdash;Mon plerinage avec la
+religieuse de Dourdans.&mdash;Le phnix des femmes.&mdash;Ma mtamorphose en
+domestique allemand.&mdash;Mon arrestation.&mdash;Je suis incarcr.&mdash;Le
+hcheur de paille.&mdash;Mon entre en prison.&mdash;Les trangers ont des
+amis partout.&mdash;Le rat d'glise.&mdash;L'habit viande.&mdash;Les boutons de ma
+redingotte.&mdash;Ce qu'entend toujours un ivrogne.&mdash;Mon histoire.&mdash;La
+bataille de Montereau.&mdash;J'ai vol mon matre.&mdash;Projets
+d'vasion.&mdash;Voyage en Allemagne.&mdash;La poule noire.&mdash;Confidence au
+procureur du roi.&mdash;Mon extraction.&mdash;Ma fuite avec un compagnon
+d'infortune.&mdash;Cent mille cus de diamants.&mdash;Le <i>minimum</i>.</p></div>
+
+<p>Peu de temps avant la premire invasion, M. Snard, l'un des plus riches
+bijoutiers du Palais-Royal, tant all voir son ami le cur de Livry, le
+trouva dans ces perplexits que causaient<a name="page_0251" id="page_0251"></a> alors gnralement l'approche
+de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire la rapacit
+de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrs, et ensuite son
+petit pcule. Aprs avoir long-temps hsit, bien que par tat il dt
+avoir l'habitude des enterrements, monsieur le cur se dcida enfouir
+les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Snard qui, comme
+la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait
+livr au pillage, rsolut de mettre couvert de la mme manire tout ce
+qu'il y avait de prcieux dans sa boutique. Il fut convenu que les
+richesses du pasteur et celles du marchand seraient dposes dans le
+mme trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin,
+c'est la perle des honntes gens, le pre Moiselet; oh! pour celui-l,
+on peut avoir en lui toute espce de confiance: un liard qui ne serait
+pas lui, il ne le dtournerait pas; depuis trente ans, en sa qualit
+de tonnelier, il avait le privilge exclusif de mettre en bouteilles les
+vins du presbytre, o il s'en buvait d'excellents. Marguillier,
+sacristain, sommelier, sonneur, <i>factotum</i> de l'glise et dvou son
+desservant, jusqu' se relever toute heure, s'il en tait besoin, il
+avait toutes les qualits<a name="page_0252" id="page_0252"></a> d'un excellent serviteur, sans compter la
+discrtion, l'intelligence et la pit. Dans une conjoncture aussi
+grave, il tait vident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur
+Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, dispose avec
+beaucoup d'art, fut bientt prte recevoir le trsor qu'elle devait
+prserver; six pieds de terre furent jets sur les espces du cur,
+auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent
+mille cus, que M. Snard avait enferms dans une petite bote. La fosse
+comble, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donn au
+diable que depuis la cration il n'avait pas t remu. Ce brave
+Moiselet, disait M. Snard, en se frottant les mains, il nous a arrang
+cela merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin,
+si vous trouvez celle-l. Au bout de quelques jours, les armes
+coalises font de nouveaux progrs, et voil que des nues de Kirguiz,
+de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les
+couleurs, s'parpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces
+htes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font
+partout un ravage pouvantable, point d'habitation qui ne leur<a name="page_0253" id="page_0253"></a> paie
+tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas la
+superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne
+pas tre frustrs dans leurs prtentions, intrpides gologues, ils font
+une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur
+rvlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes
+qu'au Prou. Une semblable dcouverte tait bien faite pour les mettre
+en got, ils fouillrent avec une activit sans pareille, et le vide
+qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le dsespoir des Crsus
+de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sr
+qui les guidait o il y avait prendre, ne les conduisait pas la
+cachette du cur. C'tait comme une bndiction du ciel, chaque matin le
+soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il
+se couchait.</p>
+
+<p>Dcidment on ne pouvait s'empcher de reconnatre le doigt de Dieu dans
+l'impntrabilit du mystre de l'inhumation opre par Moiselet. M.
+Snard en tait si touch, que ncessairement il dut se mler des
+actions de grces aux prires qu'il faisait pour la conservation et le
+repos de ses diamants. Persuad que ses v&oelig;ux<a name="page_0254" id="page_0254"></a> seraient exaucs, dans
+sa scurit croissante il commenait dormir sur l'une et l'autre
+oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait tre un vendredi, Moiselet plus
+mort que vif, accourt chez le cur: Ah! monsieur, je n'en puis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, Moiselet?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le cur, a m'a port
+un coup, j'en suis encore saisi toutes les places. On m'ouvrirait les
+veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.</p>
+
+<p>&mdash;La cachette.....</p>
+
+<p>&mdash;Misricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la
+guerre est un terrible flau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite,
+mes souliers et mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, vous n'avez pas djen.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il s'agit bien de djener.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que quand vous sortez jeun vous avez des
+tiraillements....</p>
+
+<p>&mdash;Mes souliers, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.<a name="page_0255" id="page_0255"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous
+sommes ruins.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes ruins.... Jsus-Maria! mon doux Sauveur! est-il
+possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.</p>
+
+<p>Pendant que le cur s'accommodait la hte, et qu'impatient par la
+difficult de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez
+vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le rcit de ce
+qu'il avait vu: En tes-vous bien sr? lui dit le cur, peut-tre
+n'ont-ils pas tout pris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le c&oelig;ur d'y
+regarder.</p>
+
+<p>Ils se dirigrent ensemble vers la vieille grange, o ils reconnurent
+que l'enlvement tait complet. En contemplant l'tendue de son malheur,
+le cur faillit tomber la renverse, Moiselet de son ct tait dans un
+tat faire piti, le cher homme s'affligeait plus encore que si la
+perte lui et t personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses
+gmissements. Ceci tait l'effet de l'amour du prochain. M. Snard ne se
+doutait gure qu' Livry, la dsolation tait si grande. Quel dsespoir
+quand il reut la nouvelle de l'vnement! A Paris, la police est la<a name="page_0256" id="page_0256"></a>
+providence des gens qui ont perdu. La premire ide de M. Snard, et la
+plus naturelle, fut que le vol dont il avait se plaindre tait le fait
+des Cosaques; dans cette hypothse, la police n'y pouvait pas
+grand'chose, mais M. Snard ne s'avisa-t-il pas de souponner que les
+Cosaques taient innocents; et par un certain lundi que j'tais dans le
+cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et
+vifs, qu'au premier aspect on peut juger intresss et dfiants: c'tait
+M. Snard, il expose assez brivement sa msaventure, et finit par une
+conclusion qui n'tait pas trop favorable Moiselet. M. Henry pensa
+comme lui que ce dernier devait tre l'auteur de la soustraction, et je
+fus de l'avis de M. Henry. C'est trs bien, observa celui-ci, mais
+notre opinion n'est fonde que sur des conjectures, et si Moiselet ne
+fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? s'cria M. Snard, que vais-je devenir? Mais non, je
+n'aurai pas en vain implor votre secours, ne savez-vous pas tout, ne
+pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres
+diamants, je donnerais tout l'heure cent mille francs pour les
+recouvrer.<a name="page_0257" id="page_0257"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses
+prcautions, nous ne saurions rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous me dsesprez, reprit le bijoutier, en pleurant
+chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille
+cus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin;
+je vous en conjure, ayez piti de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez piti, cela vous est bien ais dire; cependant, si votre homme
+n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par
+quelque agent adroit, peut-tre viendrons-nous bout de lui arracher
+son secret.</p>
+
+<p>&mdash;Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas
+l'argent; cinquante mille francs seront la rcompense du succs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est pineuse, rpondis-je M. Henry, mais si je m'en
+chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir mon honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit M. Snard en me pressant affectueusement la main, vous me
+rendez la vie; n'pargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites
+toutes les dpenses ncessaires<a name="page_0258" id="page_0258"></a> pour arriver un heureux rsultat, ma
+bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me cotera. Comment! vous
+croyez russir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs
+pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lch, je ne m'en
+ddis pas.</p>
+
+<p>Malgr les rabais successifs de M. Snard, mesure que la dcouverte
+lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce
+qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait
+qu'une plainte et t porte: M. Snard ainsi que le cur, se rendirent
+en consquence Pontoise, et par suite de leur dclaration, le dlit
+ayant t constat, Moiselet fut arrt et interrog. On le prit par
+tous les bouts pour le dterminer s'avouer coupable, mais il persista
+ se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prvention
+allait s'vanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il tait
+possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revtu de
+l'uniforme militaire et le bras gauche en charpe, s'introduit avec un
+billet de logement chez la femme de Moiselet; il est cens sortir de
+l'hpital et ne<a name="page_0259" id="page_0259"></a> devoir faire Livry qu'un sjour de quarante-huit
+heures, mais, peu d'instants aprs son arrive, il fait une chute, et
+une entorse de commande vient tout coup le mettre hors d'tat de
+continuer sa route. Ds lors, il lui devient indispensable de s'arrter,
+et le maire dcide qu'il sera l'hte de la tonnelire jusqu' nouvel
+ordre.</p>
+
+<p>Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses rjouies qui il ne
+dplat pas de vivre sous le mme toit qu'un conscrit bless; elle prend
+assez gament son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat prs
+d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et
+comme elle n'a pas atteint sa trente-sixime anne, elle est encore dans
+l'ge o une femme ne ddaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout,
+les mauvaises langues reprochent madame Moiselet de n'aimer pas le vin
+bu, c'est sa petite rputation locale! Le prtendu soldat ne manque pas
+de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord
+il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grces de
+sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il dfait
+les courroies d'une ceinture passablement garnie.</p>
+
+<p>La tonnelire est charme de tant de prvenances;<a name="page_0260" id="page_0260"></a> le soldat sait
+crire, il devient son secrtaire, mais les lettres qu'elle adresse
+son cher poux sont de nature ne pas le compromettre; pas la moindre
+expression double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec
+l'innocence. Le secrtaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le
+compte du dtenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de
+cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame
+est trop renarde pour tre dupe de ce langage; constamment sur le
+qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans
+ses dmarches. Enfin, aprs une exprience de quelques jours, il m'est
+dmontr que mon agent, malgr son habilet, ne retirera aucun fruit de
+sa mission. Je me propose alors de man&oelig;uvrer en personne, et dguis
+en marchand colporteur, je me mets parcourir les environs de Livry.
+J'tais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie,
+etc., etc., et j'acceptais en change, de l'or, de l'argent, des
+pierreries, enfin tout ce qui m'tait offert. Une ancienne voleuse, qui
+connaissait les localits, m'accompagnait dans ma tourne, c'tait la
+veuve d'un fameux voleur, <i>Germain Boudier</i>, dit le <i>pre Latuile</i>, qui,
+aprs avoir<a name="page_0261" id="page_0261"></a> subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir
+Sainte-Plagie: elle-mme avait t retenue seize ans dans les prisons
+de Dourdans, o les apparences de modestie et de dvotion qu'elle
+affichait l'avaient fait surnommer <i>la Religieuse</i>. Personne n'tait
+plus habile moucharder les femmes, ou les tenter par l'appt des
+colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au
+suprme degr. Je me flattais que madame Moiselet, sduite par son
+loquence et par nos marchandises, se laisserait aller mettre en
+dehors les cus du cur, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire
+mme le calice ou la patne, dans le cas o le troc serait de son got;
+mon calcul fut mis en dfaut, la tonnelire n'tait pas presse de
+jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet tait
+le Phnix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune
+preuve laquelle elle ne rsistt, convaincu que je perdrais mon temps
+ faire sur elle un nouvel essai de mes stratagmes, je songeai ne
+plus exprimenter que sur son mari. Bientt, le juif colporteur fut
+mtamorphos en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je
+commenai rder aux alentours de Pontoise, dans<a name="page_0262" id="page_0262"></a> le dessein de me
+faire arrter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les viter,
+si bien qu' la premire rencontre, ils supposrent que je ne les
+cherchais pas, et me sommrent de leur exhiber mes papiers. On se doute
+bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnrent de marcher avec
+eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au
+baragouin par lequel je rpondais ses questions, dsira connatre le
+fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut
+immdiatement faite en sa prsence. Elles contenaient passablement
+d'argent et quelques objets dont on devait s'tonner que je fusse
+possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument
+savoir d'o proviennent les objets et l'argent, je l'envoie patre en
+profrant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionns, et lui,
+pour m'apprendre tre plus poli une autre fois m'envoie en prison.</p>
+
+<p>Me voici sous les verroux; au moment de mon arrive, les prisonniers
+taient en rcration dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et
+me prsente en ces termes: Je vous amne un hacheur de paille, tchez
+de le comprendre, si vous pouvez. Aussitt on s'empresse autour<a name="page_0263" id="page_0263"></a> de
+moi, et je suis accueilli par une salve de <i>Landsman</i> et de <i>Meiner</i>
+n'en plus finir. Pendant cette rception, je cherchais des yeux le
+tonnelier de Livry, il me parut que ce devait tre une sorte de paysan
+demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'taient
+adresss, avait prononc le <i>Landsman</i> de ce ton doucereux, que
+contractent presque toujours les rats d'glise qui ont l'habitude de
+vivre des miettes de l'autel. Celui-l n'tait pas trop gras, tant s'en
+fallait, mais on voyait que c'tait sa constitution, et part sa
+maigreur, il tait resplendissant de sant: il avait le cerveau troit,
+de petits yeux bruns fleur de tte, une bouche norme, et bien qu'en
+dtaillant ses traits, on pt en remarquer quelques-uns de fort mauvais
+augure, de l'ensemble rsultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir
+ un diable les portes du paradis; ajoutez, pour complter le portrait,
+que dans son costume le personnage tait au moins en arrire de quatre
+ou cinq gnrations, circonstance qui, dans un pays ou les Grontes sont
+en possession de faire les rputations de probit, tablit toujours une
+prsomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais
+que Moiselet devait tre au fait de ce raffinement<a name="page_0264" id="page_0264"></a> du coquin, qui, pour
+se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des
+vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres
+signes plus caractristiques, une paire de lunettes campes sur un nez
+superbe, de larges boutons attachs sur un habit noisette de nuance
+claire et de forme carre, une culotte courte, un chapeau trois cornes
+vieux style, et des bas chins auraient eu le privilge d'attirer mon
+attention. La mise et la figure se trouvant runies, j'avais bien des
+motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. Mossi,
+Mossi, dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait
+avoir reconnu Moiselet. coute Mossi <i>hapit fiante</i> (ignorant son
+nom, je le dsignais ainsi parce que son habit tait presque couleur de
+chair). Sacreminte, tertaiffle, langue moi pas tourne: goute
+franons, moi misrple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt,
+schwardz vind. J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me
+comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui
+parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte taient des
+pices de vingt francs, j'en donne une mon homme, il demande qu'on<a name="page_0265" id="page_0265"></a>
+nous apporte du vin, et bientt aprs j'entends un porte-clefs, crier:
+<i>Pre Moiselet, je vous en ai mont deux bouteilles.</i> <i>L'habit viande</i>
+est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons
+boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne
+procdions que par couple. Moiselet, en sa qualit de chantre, de
+tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que
+bavard, il entonne faire plaisir, et ne dcesse pas de parler en
+baragouinant comme moi: <i>Moi, aimer beaucoup les Hllemgne, me
+disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique.</i> Et le geolier
+tant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi
+ct du sien.</p>
+
+<p>Pour vous contente kinserlique?</p>
+
+<p>&mdash;Moi contente tu te mme.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous beaucoup trinque.</p>
+
+<p>&mdash;Moi trinque tuchur.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours trinque! ah bonne camarade; et il fait encore venir du vin.</p>
+
+<p>La consommation allait bon train, aprs deux ou trois heures de ce
+rgime, je feins de me trouver tourdi. Moiselet, pour me remettre, me<a name="page_0266" id="page_0266"></a>
+fait donner une tasse de caf sans sucre; au caf succdent les verres
+d'eau, on ne se fait pas d'ide des soins que me prodigue mon nouvel
+ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire...
+L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le
+croit. Cependant je le vis trs distinctement, plusieurs reprises,
+remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain
+ mon rveil, il me paya la goutte, et pour paratre de bon compte, il
+me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, taient ce
+qui me revenait de ma pice de vingt francs. J'tais un excellent
+compagnon, Moiselet s'en tait aperu, il ne pouvais plus me quitter;
+j'achevai avec lui la pice de vingt francs, et j'en entamai une de
+quarante, qui fila avec la mme rapidit; lorsqu'il vit celle-ci tirer
+sa fin, il craignit que ce ne ft la dernire. Pour vous bouton,
+encore? me dit-il, avec un ton d'anxit des plus comiques. Je lui
+montre une nouvelle pice. Ah! vous encore gros bouton, s'crie-t-il en
+sautant de joie.</p>
+
+<p>Le gros bouton eut la mme destination que les prcdents, enfin force
+de boire ensemble, il vient un moment o Moiselet entend et parle<a name="page_0267" id="page_0267"></a> ma
+langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos
+peines. Moiselet tait trs curieux de connatre mon histoire; celle que
+je lui fabriquai tait approprie au genre de confiance que je
+souhaitais lui inspirer. Pour moi venir France avec matre moi, moi
+l'y tre tomestique. Matre moi, marchal Autriche, Autriche peaucoup
+l'or en son famile; matre moi l'y tre michante, michante encore plis
+que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y tre pas ponne;
+matre moi, emport mon personne avec rgiment en Montreau.....
+Montreau...., Jsus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte
+capout maq, dormir tuchur. Franz, Napolon, patapon, poum, poum, Prisse,
+Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine,
+chemine avec eine gross pitin, que fre matre moi dans le hfre-sac,
+sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserple; moi quitte matre, moi
+tu de suite pitin, pli miserple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui
+prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi
+appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, o l
+harpre i tuche l<a name="page_0268" id="page_0268"></a> harpre, moi affre crss, et mettre hfre-sac pas
+fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hfre-sac, et moi riche;
+matresse moi riche, pre moi riche, tu le monte riche. Bien que la
+narration ne ft pas des plus claires, le pre Moiselet se la traduisit
+sans se mprendre sur le fait: il vit trs bien que pendant la bataille
+de Montereau, je m'tais enfui avec le porte-manteau de mon matre, et
+que je l'avais cach dans la fort de Bondy. La confidence ne l'tonna
+pas, elle eut mme pour effet de me concilier de plus en plus son
+affection. Ce redoublement d'amiti, aprs un aveu qui ne signalait en
+moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience trs vaste. Ds
+lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne o taient
+passs les diamants de M. Snard, et qu'il ne tiendrait qu' lui de m'en
+donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'aprs avoir bien dn, je lui
+vantais les dlices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda
+s'il y avait du bon vin dans le pays.</p>
+
+<p>Ia, ia, lui rpondis-je, pon fin et charmante mamesselle.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante mamesselle aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Ia, ia.<a name="page_0269" id="page_0269"></a></p>
+
+<p>&mdash;Landsman, vous contente, moi partir avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ia, ia, frli, ia, moi bien contente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille
+femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq
+ans), et dans pays vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou
+tre eine petite friponne.</p>
+
+<p>Moiselet revint plus d'une fois son projet d'migration; il y songeait
+trs srieusement, mais pour migrer, il fallait tre libre, et l'on ne
+se pressait pas de nous donner la cl des champs. Je lui suggrai la
+pense de s'vader avec moi la premire occasion; et quand il m'eut
+promis que nous ne nous quitterions plus, pas mme pour dire tout bas un
+dernier adieu madame son pouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas
+ tomber dans mes filets. Cette certitude rsultait d'un raisonnement
+fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne
+voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et,
+comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une
+petite<a name="page_0270" id="page_0270"></a> Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le pre Moiselet a trouv la
+poule noire; ici il est dpourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas
+ici; mais o est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que
+nous sommes dsormais insparables.</p>
+
+<p>Ds que mon commensal eut fait toutes ses rflexions, et que, la tte
+pleine de ses chteaux en Allemagne, il fut bien dcid s'expatrier,
+j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant
+reconnatre comme agent suprieur de la police de sret, je le priai
+d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour tre conduit
+Livry, et moi Paris.</p>
+
+<p>L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous
+l'annoncer la veille de son excution, et j'eus encore toute la nuit
+devant moi pour fortifier Moiselet dans ses rsolutions; il y persistait
+plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que
+je lui fis de nous chapper la plutt possible des mains de notre
+escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit
+pas. Au jour, je lui donnait entendre que je pensais qu'il tait un
+voleur aussi: Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim
+Franous,<a name="page_0271" id="page_0271"></a> toi pas parlir, toi spispouf tute mme. Il ne rpondit pas,
+mais quand, avec mes doigts crisps la normande, il me vit faire le
+geste de prendre, il ne put s'empcher de sourire avec cette expression
+pudibonde du <i>Oui</i> que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la
+vergogne; vergogne de dvot, s'entend.</p>
+
+<p>Enfin vient le moment tant dsir d'une extraction, qui va nous mettre
+mme d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet
+est prt; pour lui donner du courage, je n'ai pas nglig de le pousser
+au vin et l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'aprs avoir reu
+tous ses sacrements.</p>
+
+<p>Nous ne sommes attachs qu'avec une corde trs mince; chemin faisant, il
+me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute
+gures que ce sera rompre le charme qui l'a prserv jusqu'alors. Plus
+nous allons, plus il me tmoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut;
+ chaque minute, il me ritre la prire de ne pas l'abandonner, et moi
+de rpondre: <i>Ia, Franous, ia moi pas lchir vous.</i> Enfin, nous
+touchons l'instant dcisif; la corde est rompue, je franchis le foss
+qui nous spare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouv ses jambes<a name="page_0272" id="page_0272"></a> de
+quinze ans, s'lance aprs moi; un des gendarmes met pied terre pour
+nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des
+bottes l'cuyre et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour
+nous joindre, nous disparaissons dans le fourr, et bientt nous sommes
+hors d'atteinte.</p>
+
+<p>Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. L,
+Moiselet s'arrte, et aprs avoir promen ses regards autour de lui, il
+se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger
+son bras dans une touffe des plus paisses, d'o il ramne une bche; il
+se relve brusquement, fait quelques pas sans profrer un seul mot, et
+quand nous sommes prs d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs
+branches casses, il te avec prestesse son chapeau et son habit, et se
+met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand c&oelig;ur qu'il
+fallait bien que la besogne avant. Tout coup il se renverse, et en
+s'chappant de sa poitrine, le ah prolong de la satisfaction m'apprend
+que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su dcouvrir
+un trsor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se
+remet promptement; encore quelques coups de bche,<a name="page_0273" id="page_0273"></a> la chre bote est
+nu, il s'en empare. Je me saisis en mme temps de l'instrument
+explorateur, et changeant subitement de langage, je dclare en trs bon
+franais, l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. Pas de
+rsistance, lui dis-je, ou je vous brise la tte. A cette menace, il
+crut rver, mais lorsqu'il se sentit apprhender par cette main de fer
+qui a dompt les plus vigoureux sclrats, il dut tre convaincu que ce
+n'tait pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais
+jur de ne pas le lcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour
+arriver au poste de la brigade de gendarmerie o je le dposai, il
+s'cria plusieurs reprises: Je suis perdu; qui aurait jamais dit a?
+il avait l'air si bonasse! Traduit aux assises de Versailles, Moiselet
+fut condamn six mois de rclusion.</p>
+
+<p>M. Snard fut au comble de la joie d'avoir retrouv ses cent mille cus
+de diamants. Fidle son systme de rabais, il rduisit de moiti la
+rcompense, encore eut-on de la peine lui arracher les cinq mille
+francs, sur lesquels j'avais t oblig d'en dpenser plus de deux
+mille; je vis le moment o j'en aurais t pour les frais.<a name="page_0274" id="page_0274"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Les glaces enleves.&mdash;Un beau jeune homme.&mdash;Mes quatre tats.&mdash;La
+fringale.&mdash;Le connaisseur.&mdash;Le Turc qui a vendu ses
+odalisques.&mdash;Point de complices.&mdash;Le gnral
+Bouchu.&mdash;L'inconvnient des bons vins.&mdash;Le petit saint Jean.&mdash;Le
+premier dormeur de France.&mdash;Le grand uniforme et les billets de
+banque.&mdash;La crdulit d'un recleur.&mdash;Vingt-cinq mille francs de
+flambs.&mdash;L'officieux.&mdash;Capture de vingt-deux voleurs.&mdash;L'adorable
+cavalier.&mdash;Le parent de tout le monde.&mdash;Ce que c'est d'tre
+lanc.&mdash;Les Lovelaces de carcan.&mdash;L'aumnier du rgiment.&mdash;Surprise
+au caf Hardi.&mdash;L'Anacron des galres.&mdash;Encore une petite
+chanson.&mdash;Je vais l'afft aux Tuileries.&mdash;Un grand seigneur.&mdash;Le
+directeur de la police du chteau.&mdash;Rvlations au sujet de
+l'assassinat du duc de Berry.&mdash;Le gant des voleurs.&mdash;Paratre et
+disparatre.&mdash;Une scne par madame de Genlis.&mdash;Je suis
+accoucheur.&mdash;Les synonymes.&mdash;La mre et l'enfant se portent
+bien.&mdash;Une formalit.&mdash;Le baptme.&mdash;Il n'y a pas de drages.&mdash;Ma
+commre Saint-Lazarre.&mdash;Un pendu.&mdash;L'alle des voleurs.&mdash;Les
+mdecins dangereux.&mdash;Craignez les bnfices.&mdash;Je revois d'anciens
+amis.&mdash;Un dner au Capucin.&mdash;J'enfonce les Bohmiens.&mdash;Un tour chez
+la duchesse.&mdash;On retrouve les objets.&mdash;Deux montagnes ne se
+rencontrent pas.&mdash;La bossue moraliste.&mdash;La foire de
+Versailles.&mdash;Les insomnies d'une marchande de nouveauts.&mdash;Les
+ampoules et la chasse aux punaises.&mdash;Amour et tyrannie.&mdash;Le
+grillage et les rideaux verts.&mdash;Scnes de jalousie.&mdash;Je m'clipse.</p></div>
+
+<p>Peu de temps aprs la difficile exploration qui fut si fatale au
+tonnelier, je fus charg de rechercher les auteurs d'un vol de nuit,
+commis, <a name="page_0275" id="page_0275"></a> l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du
+prince de Cond, au palais Bourbon. Des glaces d'un trs grand volume en
+avaient disparu, et leur enlvement s'tait effectu avec tant de
+prcaution, que le sommeil de deux cerbres, qui supplaient la
+vigilance du concierge, n'en avait pas t troubl un instant. Les
+parquets dans lesquels ces glaces taient enchasses n'ayant point t
+endommags, je fus d'abord port croire qu'elles en avaient t
+extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais Paris, ces
+ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui
+je pusse, avec quelque probabilit, faire planer mes soupons. Cependant
+j'avais c&oelig;ur de dcouvrir les coupables, et pour y parvenir, je me
+mis en qute de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture,
+tabli prs du quinconce des invalides, me fournit la premire
+indication propre me guider: vers trois heures du matin, il avait vu
+prs de sa porte, plusieurs glaces gardes par un jeune homme qui
+prtendait avoir t oblig de les entreposer dans cet endroit, en
+attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'tait rompu.
+Deux heures aprs, le jeune homme ayant ramen<a name="page_0276" id="page_0276"></a> deux commissionnaires,
+leur avait fait enlever les glaces, et s'tait dirig avec eux du ct
+de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il
+signalait pouvait tre g d'environ vingt-trois ans, et n'avait gures
+que cinq pieds un pouce; il tait vtu d'une redingotte de drap
+gris-fonc, et avait une assez jolie figure. Ces donnes ne me furent
+pas immdiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement
+trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transport
+des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, o il les avait
+dposes dans le petit htel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces
+ne fussent pas celles qui avaient t voles; et puis, en supposant que
+ce fussent elles, qui me rpondait qu'elles n'avaient pas chang de
+domicile et de propritaire? On m'avait dsign la personne qui les
+avaient reues; je rsolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui
+inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que
+je rsolus de m'offrir ses regards. La veste d'indienne et le bonnet
+de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et aprs
+m'tre bien pntr de l'esprit de mon rle, je me rends au petit htel
+de Caraman, o je monte<a name="page_0277" id="page_0277"></a> au premier. La porte est ferme; je frappe, on
+m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui
+m'amne. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'inform qu'il avait
+besoin d'un cuisinier, je prenais la libert de venir lui offrir mes
+services. Mon Dieu! mon ami, me rpondit-il, vous tes probablement
+dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme
+il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il
+vous faut aller.</p>
+
+<p>Tous les Ganimdes n'ont pas t ravis dans l'Olympe: le beau garon qui
+me parlait affectait des manires, des gestes, un langage qui, joints
+sa mise, me montrrent tout d'un coup qui j'avais affaire. Je pris
+aussitt le ton d'un initi aux mystres des <i>ultra-philanthropes</i>, et
+aprs quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai
+combien j'tais fch qu'il n'et pas besoin de moi: Ah! monsieur, lui
+dis-je, je prfrerais rester avec vous, lors mme que vous ne me
+donneriez que la moiti de ce que je puis gagner ailleurs; si vous
+saviez combien je suis malheureux; voil six mois que je suis sans
+place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a<a name="page_0278" id="page_0278"></a>
+bientt trente-six heures que je n'ai rien pris?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous tes
+encore jeun! allons, allons, vous dnerez ici.</p>
+
+<p>J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de
+faire toutes les apparences d'une vrit: un pain de deux livres, une
+moiti de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit,
+ne sjournrent pas long-temps sur la table; une fois rassasi, je me
+mis l'entretenir de ma fcheuse position. Voyez, monsieur, lui
+dis-je, s'il est possible d'tre plus plaindre; je sais quatre
+mtiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur,
+chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus
+avanc. Mon premier tat tait tapissier-miroitier.</p>
+
+<p>&mdash;Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!</p>
+
+<p>Et sans lui laisser le temps de rflchir l'imprudence de cette espce
+d'exclamation: Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui
+de mes quatre mtiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si
+mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon ami, me dit le charmant<a name="page_0279" id="page_0279"></a> jeune homme, en me prsentant un
+petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne
+sauriez croire combien vous m'intressez, je veux vous donner de
+l'ouvrage pour quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous tes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel
+genre, s'il vous plat, vous conviendrait-il de m'occuper?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'tat de miroitier.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez des glaces arranger, trumeau, Psych, bonheur du jour,
+joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu' me les confier, je vous
+ferai, comme on dit, voir un plat de mon mtier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des glaces de toute beaut; elles taient ma campagne, d'o je
+les ai fait revenir, de peur qu'il ne prt messieurs les Cosaques la
+fantaisie de les briser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trs bien fait; mais pourrait-on les voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami.</p>
+
+<p>Il me fait passer dans un cabinet, et la premire vue, je reconnais
+les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beaut, sur leur
+dimension, et aprs les avoir examines avec la minutieuse attention
+d'un homme qui s'y entend,<a name="page_0280" id="page_0280"></a> je fais l'loge de l'ouvrier qui les a
+dmontes sans en avoir endommag le tain.</p>
+
+<p>L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu
+que personne y toucht, pas mme pour les charger sur la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, je suis fch de vous donner un dmenti, mais ce que
+vous me dites est impossible, il faudrait tre du mtier pour
+entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en
+viendrait-il pas bout seul. Malgr l'observation, il persista
+soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'et servi rien
+de le contrarier, je n'insistai pas.</p>
+
+<p>Un dmenti tait une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne
+me parla pas avec moins d'amnit, et aprs m'avoir peu prs donn ses
+instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me
+mettre au travail le plutt possible. N'oubliez-pas, d'apporter votre
+diamant, je veux que vous me dbarrassiez de ces ceintres qui ne sont
+plus de mode.</p>
+
+<p>Il n'avait plus rien me dire, et je n'avais plus rien apprendre: je
+le quittai et allai<a name="page_0281" id="page_0281"></a> rejoindre deux de mes agents, qui je donnai le
+signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas
+o il sortirait. Un mandat tait ncessaire pour oprer l'arrestation,
+je me le procurai, et bientt aprs, ayant chang de costume, je revins,
+assist du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de
+glaces, qui ne m'attendait pas sitt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne
+fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus
+attentivement, il me dit: Je crois vous reconnatre: n'tes-vous pas
+cuisinier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, lui rpondis-je; je suis cuisinier, tailleur,
+chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir. Mon
+sang-froid le dconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de
+prononcer un seul mot.</p>
+
+<p>Ce monsieur se nommait Alexandre <i>Paruitte</i>, outre les glaces et deux
+Chimres en bronze dor qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva
+chez lui quantit d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui
+m'avaient accompagn dans cette expdition se chargrent de conduire
+Paruitte au dpt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le
+laisser chapper. Ce ne fut que dix jours aprs que je parvins le
+rejoindre<a name="page_0282" id="page_0282"></a> la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud;
+je l'arrtai au moment o il montait dans le carrosse d'un Turc qui
+vraisemblablement avait vendu ses odalisques.</p>
+
+<p>Je suis encore m'expliquer comment, malgr des obstacles que les plus
+experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu
+effectuer le vol qui lui a procur deux fois l'occasion de me voir.
+Cependant il parat constant qu'il n'avait point de complices, puisque,
+dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a t condamn
+aux fers, aucun indice, mme des plus lgers, n'a pu faire supposer la
+participation de qui que ce soit.</p>
+
+<p>A peu-prs l'poque o Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon,
+des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numro 17,
+dans l'htel de Valois, o ils dvalisrent M. le marchal-de-camp
+Bouchu. On valuait une trentaine de mille francs les effets dont ils
+s'taient empars. Tout leur avait t bon, depuis le modeste mouchoir
+de coton jusqu'aux torsades toiles du gnral; ces messieurs, habitus
+ ne rien laisser traner, avaient mme emport le linge destin la
+blanchisseuse. Ce systme, qui consiste ne pas vouloir faire<a name="page_0283" id="page_0283"></a> grce
+d'une loque la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour
+les voleurs, car son application ncessite des recherches et entrane
+des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion,
+ils avaient opr en toute sret; la prsence du gnral dans son
+appartement leur avait t une garantie qu'ils ne serait pas troubls
+dans leur entreprise, et ils avaient vid les armoires et les malles
+avec la mme scurit qu'un greffier qui procde un inventaire aprs
+dcs. Comment, va-t-on me dire, le gnral tait prsent? Hlas! oui;
+mais quand on prend sa part d'un excellent dner, qu'on ne se doute
+gure de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans
+prvision surtout, on passe gament du Beaune au Chambertin, du
+Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romane; puis, aprs
+avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'chelle
+des renommes, on se rabat en Champagne sur le ptillant <i>A</i>, et trop
+heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux
+plerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son
+logis! Le gnral, la suite d'un banquet de ce genre, s'tait maintenu
+dans<a name="page_0284" id="page_0284"></a> la plnitude de sa raison, je me plais du moins le croire, mais
+il tait rentr chez lui accabl de sommeil, et comme, dans cette
+situation, on est plus press de gagner son lit que de fermer une
+fentre, il avait laiss la sienne ouverte pour la commodit des allants
+et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormt, il n'avait pas
+fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agrables songes, mais ce
+qui demeura constant pour moi, la lecture de la plainte qu'il avait
+dpose, c'est qu'il s'tait rveill comme un petit saint Jean.</p>
+
+<p>Quels individus l'avaient dpouill de la sorte? Il n'tait pas ais de
+les dcouvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux,
+avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du <i>toupet</i>,
+puisque aprs avoir rempli certaines fonctions dans la chemine de la
+chambre o reposait le gnral, abominables profanateurs, ils avaient
+pouss l'irrvrence jusqu' se servir de ses brevets, de manire
+prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.</p>
+
+<p>J'tais bien curieux de connatre les insolents qui devait tre imput
+un vol accompagn de circonstances si aggravantes. A dfaut d'indices<a name="page_0285" id="page_0285"></a>
+d'aprs lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai
+aller cette inspiration qui m'a si rarement tromp. Il me vint tout
+coup l'ide que les voleurs qui s'taient introduits chez le gnral
+pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nomm Perrin,
+ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signal comme un des
+recleurs les plus intrpides. Je commenai par faire surveiller les
+approches du domicile de Perrin, qui tait tabli rue de la Sonnerie,
+numro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu
+aucun rsultat, je restai persuad que, pour atteindre le but que je
+m'tais propos, il tait ncessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais
+pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'tais, mais je fis la
+leon l'un de mes agents qui ne devait pas lui tre suspect. Celui-ci
+va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient parler des
+affaires: Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment les voulez-vous donc, rpartit l'agent? je crois que ceux qui
+ont t chez ce gnral, dans l'htel de Valois, n'ont pas se
+plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait
+cach<a name="page_0286" id="page_0286"></a> pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.</p>
+
+<p>Perrin, tait pourvu d'une telle dose de cupidit et d'avarice, que s'il
+tait possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui rvlait une richesse
+sur laquelle il ne comptait pas, devait ncessairement faire sur lui une
+impression de joie qu'il ne serait pas le matre de dissimuler; si
+l'habit lui avait pass par les mains, et que dj il en et dispos,
+c'tait une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prvu
+l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillrent pas tout coup, le
+sourire ne vint pas se placer sur ses lvres, mais en un instant son
+visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforait-il de dguiser
+son trouble, le sentiment de la perte se prononait chez lui avec tant
+de violence qu'il se mit frapper du pied et s'arracher les cheveux:
+Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-il, ces choses-l ne sont faites que
+pour moi, faut-il que je sois malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez achet....?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, je l'ai achet, a se demande-t-il? mais je l'ai revendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qui?<a name="page_0287" id="page_0287"></a></p>
+
+<p>&mdash;Srement je sais qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il
+brle les broderies.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne vous dsesprez pas, il y a peut-tre du remde, si le
+fondeur est un honnte homme....</p>
+
+<p>Perrin, faisant un saut: Vingt-cinq mille francs de flambs! vingt-cinq
+mille francs! a ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais
+pourquoi aussi me suis-je tant press? Si je m'en croyais, je me
+ficherais des coups.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, si j'tais votre place, je tcherais tout simplement
+de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset....
+Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui
+dirai qu'ayant trouv le placement des broderies pour des costumes de
+thtre, vous dsirez les racheter. Je lui offrirai un bnfice, et
+probablement il ne fera aucune difficult de me les remettre.</p>
+
+<p>Perrin, jugeant l'expdient admirable, accepta la proposition avec
+enthousiasme, et l'agent, press de lui rendre service, accourut pour me
+donner avis de ce qui s'tait pass.<a name="page_0288" id="page_0288"></a> Aussitt, muni des mandats de
+perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies taient
+intactes, je les remis l'agent pour les reporter Perrin, et au
+moment o ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le
+premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le
+commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic
+illicite auquel il se livrait: une foule d'objets vols fut reconnue
+dans ses magasins. Ce recleur, conduit au dpt, fut immdiatement
+interrog, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont
+il n'y eut pas moyen de tirer parti.</p>
+
+<p>Aprs sa translation la Force, j'allai le voir pour le solliciter de
+faire des rvlations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et
+des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui
+il achetait habituellement. Nanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida
+former des soupons plausibles, et rattacher mes soupons des
+ralits. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects,
+et sur sa dsignation, tous ceux qui taient coupables furent mis en
+jugement. Vingt-deux furent condamns aux fers; parmi les contumaces
+tait un des auteurs du vol commis au<a name="page_0289" id="page_0289"></a> prjudice du gnral Bouchu.
+Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilit des
+renseignements qu'il avait fournis, on ne pronona contre lui que le
+<i>minimum</i> de la peine.</p>
+
+<p>Peu de temps aprs, deux autres recleurs, les frres <i>Perrot</i>, dans
+l'espoir de disposer les juges l'indulgence, imitrent la conduite de
+Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en dterminant
+plusieurs dtenus signaler leurs complices. Ce fut d'aprs leurs
+rvlations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux,
+les nomms <i>Valentin</i> et <i>Rigaudi</i> dit <i>Grindesi</i>.</p>
+
+<p>Jamais peut-tre Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces
+individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier
+d'industrie, que dans l'anne de la premire restauration. L'un des plus
+adroits et des plus entreprenants tait le nomm <i>Winter</i> de
+Sarre-Louis.</p>
+
+<p>Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'tait un de ces beaux bruns,
+dont certaines femmes aiment les sourcils arqus, les longs cils, le nez
+prominent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille
+lance et l'aspect dgag qui ne messied pas du tout un officier de
+cavalerie lgre; aussi donnait-il la prfrence<a name="page_0290" id="page_0290"></a> au costume militaire,
+qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne.
+Aujourd'hui il tait en hussard, demain en lancier, d'autres fois il
+paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il tait chef
+d'escadron, commandant d'tat-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne
+sortait pas des grades suprieurs, et pour s'attirer encore plus de
+considration, il ne manquait pas de se donner une parent
+recommandable: il fut tour tour le fils du vaillant Lasalle, celui du
+brave Winter, colonel des grenadiers cheval de la garde impriale; le
+neveu du gnral compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp;
+enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntt, ni de famille illustre
+ laquelle il ne se vantt d'appartenir. N de parents aiss, Winter
+avait reu une ducation assez brillante pour tre la hauteur de
+toutes ces mtamorphoses, l'lgance de ses formes et une tournure des
+plus distingues compltaient l'illusion.</p>
+
+<p>Peu d'hommes avaient mieux dbut que Winter: jet de bonne heure dans
+la carrire des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu
+officier, il ne tarda pas perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le
+punir<a name="page_0291" id="page_0291"></a> de son inconduite, l'envoyrent l'le de Rh, dans un des
+bataillons coloniaux. L il se comporta quelque temps de manire faire
+croire qu'il s'tait corrig. Mais on ne lui eut pas plutt accord un
+grade, que s'tant permis de nouvelles incartades, il se vit oblig de
+dserter pour se soustraire au chtiment. Il vint alors Paris o ses
+exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientt le
+triste honneur d'tre signal la police comme l'un des plus habiles
+dans ce double mtier.</p>
+
+<p>Winter, qui tait ce qu'on appelle lanc, fit une foule de dupes dans
+les classes les plus leves de la socit; il frquentait des princes,
+des ducs, des fils d'anciens snateurs; et c'tait sur eux ou sur les
+dames de leurs socits clandestines qu'il faisait l'exprience de ses
+funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent,
+ne l'taient jamais assez pour ne pas cder l'envie de se faire
+dpouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police tait la
+recherche de ce sduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse
+d'habits et de logements, lui chappait toujours au moment o elle se
+flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonn de me mettre en chasse
+afin de tenter sa capture.<a name="page_0292" id="page_0292"></a></p>
+
+<p>Winter tait un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une
+femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en
+trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait dispose
+me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus
+avoir rencontr cette auxiliaire bnvole; mais comme par fois ces
+sortes d'Arianes, tout abandonnes qu'elles sont, rpugnent immoler un
+perfide, je rsolus de n'aborder celle-ci qu'avec prcaution. Avant de
+rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien
+de manifester des intentions hostiles l'gard de Winter, et pour ne
+pas effaroucher ce reste d'intrt, qui, en dpit des procds indignes,
+subsiste toujours dans un c&oelig;ur sensible, ce fut en qualit d'aumnier
+du rgiment qu'il tait cens commander, que je m'introduisis prs de la
+ci-devant matresse du prtendu colonel. Mon costume, mon langage, la
+manire dont je m'tais grim, tant en parfaite harmonie avec le rle
+que je devais jouer, j'obtins d'emble la confiance de la belle
+dlaisse, qui me donna son insu tous les renseignements dont j'avais
+besoin. Elle me fit connatre sa rivale prfre, qui dj fort<a name="page_0293" id="page_0293"></a>
+maltraite par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne
+pouvait s'empcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.</p>
+
+<p>Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour tre bien vu
+d'elle, je m'annonai comme un ami de la famille de son amant; les
+parents de ce jeune tourdi m'avaient charg d'acquitter ses dettes, et
+si elle consentait me mnager une entrevue avec lui, elle pouvait
+compter qu'elle serait satisfaite la premire. Madame *** n'tait pas
+fche de trouver cette occasion de rparer les brches faites son
+petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que
+le soir mme, elle devait dner avec son amant sur le boulevard du
+Temple, <i>la Galiote</i>. Ds quatre heures, j'allai, dguis en
+commissionnaire, me poster prs de la porte du restaurant; et il y avait
+environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin
+un colonel de hussards, c'tait Winter, suivi de deux domestiques; je
+m'approche, et m'offre garder les chevaux; on accepte, Winter met pied
+ terre, il ne peut m'chapper, mais ses yeux ayant rencontr les miens,
+d'un saut il s'lance sur son coursier, pique des deux et disparat.<a name="page_0294" id="page_0294"></a></p>
+
+<p>J'avais cru le tenir, mon dsappointement fut grand. Toutefois je ne
+dsesprais pas de l'apprhender. A quelque temps de l, je fus inform
+qu'il devait se rendre au caf Hardi, sur le boulevard des Italiens: je
+l'y devanai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout
+avait t si bien dispos, qu'il n'eut plus qu' monter dans un fiacre,
+dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il
+voulut soutenir qu'il n'tait pas Winter, mais malgr les insignes du
+grade qu'il s'tait confr, et la longue brochette de dcorations
+fixes sur sa poitrine, il fut bien et dment constat qu'il tait
+l'individu dsign dans le mandat dont j'tais porteur.</p>
+
+<p>Winter fut condamn huit ans de rclusion; il serait aujourd'hui
+libr, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa dtention
+Bictre, lui ayant valu un supplment de huit ans de galres,
+l'expiration de la premire peine, il fut envoy au bagne, o il est
+encore. Il partit en dtermin. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit;
+il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue
+parmi les forats, qui le regardent comme leur Anacron. Voici l'une de
+celles qu'on lui attribue.<a name="page_0295" id="page_0295"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>A<small>IR</small>: de l'<i>Heureux pilote</i>.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Travaillant d'ordinaire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La <i>sorgue</i> dans <i>Pantin</i>,<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans mainte et mainte affaire</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Faisant trs bon <i>choppin</i>.<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma gente <i>cambriote</i>,<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>rendouble</i> de <i>camelotte</i>,<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De la <i>dalle</i> au <i>flaquet</i>;<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je vivais sans disgrce,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans <i>regot</i> ni morace,<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans <i>taff</i> et sans regret.<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai fait par <i>comblance</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Gironde larguecap</i>,<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Soiffant picton sans lance</i>,<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Pivois non maquill</i>,<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tirants, passe la rousse</i>,<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Attaches de gratousse</i>,<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a><a name="page_0296" id="page_0296"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Combriot galuch</i>.<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Cheminant en bon drille,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour la Courtille,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'm'en tais <i>engant</i>.<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En faisant nos gambades,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">un grand <i>messire franc</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Voulant faire parade,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Serre un <i>bogue d'orient</i>.<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Aprs la <i>gambriade</i>,<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Le filant sus l'estrade</i>,<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>D'esbrouf je l'estourbis</i>,<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>J'enflaque sa limace</i>,<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Son <i>bogue</i>, ses <i>frusques</i>, ses <i>passes</i>,<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'm'en fus au <i>fouraillis</i>.<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Par contretemps, ma <i>largue</i>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Voulant se piquer d'honneur,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Craignant que je la nargue,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Moi qui n'suis pas <i>taffeur</i>,<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a><a name="page_0297" id="page_0297"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour gonfler ses <i>valades</i>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Encasque dans un rade</i>,<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Sert des sigues</i> foison;<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On la <i>crible la grive</i>,<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je <i>m'la donne</i> et m'esquive,<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle est <i>pomme maron</i>.<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le <i>quart d'&oelig;il</i> lui <i>jabotte</i><a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Mange sur tes nonneurs</i>,<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lui tire une carotte,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Lui <i>montant la couleur</i>.<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'on vient, on me <i>ligotte</i>,<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Adieu ma <i>cambriote</i>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mon <i>beau pieu</i>, mes <i>dardants</i>.<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je monte la <i>cigogne</i>,<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On me <i>gerbe la grotte</i><a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au <i>tap</i> et pour douze ans.<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a><a name="page_0298" id="page_0298"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma largue n'sera plus gironde,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je serai <i>vioc</i> aussi;<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Faudra, pour plaire au monde,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Clinquant, <i>frusque</i>, <i>maquis</i>.<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout passe dans la <i>tigne</i>,<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et quoiqu'on en <i>jaspine</i>,<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'est in f.... <i>flanchet</i>.<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Douz, <i>longes de tirade</i>,<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour une <i>rigolade</i>,<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour un moment d'attrait.</span></td></tr>
+</table>
+<p>Winter, lorsque je l'arrtai, avait beaucoup des confrres dans Paris:
+les Tuileries taient notamment l'endroit o l'on rencontrait le plus de
+ces brillants voleurs, qui se recommandaient la publique vnration,
+en se parant effrontment des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux
+de l'observateur qui sait s'isoler des prventions de parti, le Chteau
+tait alors moins une rsidence royale qu'une fort infeste de
+brigands. L affluaient une foule de galriens, d'escrocs, de filous de
+toute espce, qui se prsentaient comme les anciens compagnons d'armes<a name="page_0299" id="page_0299"></a>
+de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les
+jours de revue et de grande rception, on voyait accourir au rendez-vous
+tous ces prtendus hros de la fidlit. En ma qualit d'agent suprieur
+de la police secrte de sret, je pensai qu'il tait de mon devoir de
+surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur
+passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientt je fus
+assez heureux pour en rintgrer quelques-uns dans les bagnes.</p>
+
+<p>Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'tais l'affut sur la
+place du Carousel, nous apermes, sortant du <i>pavillon de Flore</i>, un
+personnage dont le costume, non moins riche qu'lgant, attirait tous
+les regards: ce personnage tait tout au moins un grand seigneur;
+n'et-il pas t chamarr de cordons, on l'aurait reconnu la
+dlicatesse de ses broderies, la fracheur de sa plume, au n&oelig;ud
+tincelant de son pe.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce
+qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prtendit, en me
+faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance
+frappante entre lui et le nomm Chambreuil, avec qui il s'tait trouv
+au bagne<a name="page_0300" id="page_0300"></a> de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me
+placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgr l'habit la
+franaise, le jabot points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes,
+je reconnus sans peine l'ex-forat: c'tait bien Chambreuil, un fameux
+faussaire, qui ses vasions avaient fait un grand renom parmi les
+galriens. Sa premire condamnation datait de nos belles campagnes
+d'Italie. A cette poque, il avait suivi nos phalanges pour tre plus
+porte d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un
+vritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigu les
+preuves de son habilet, il avait fini par s'attirer une condamnation
+trois ans de fers. Trois ans sont bientt couls, Chambreuil ne put
+cependant se rsoudre subir sa prison, il s'vada, et accourut
+Paris, o, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de
+billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-mme. On lui fit encore un
+crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et
+fut envoy Brest, o, en vertu d'une sentence, il devait faire un
+sjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau rompre son banc;
+mais comme le faux tait sa ressource ordinaire, il se fit<a name="page_0301" id="page_0301"></a> reprendre
+une troisime fois, et fit partie d'une chane que l'on expdia pour
+Toulon. A peine arriv, il tenta encore de brler la politesse ses
+gardiens; arrt et ramen au bagne, il fut plac dans la trop fameuse
+salle n 3, o il fit son temps, augment de trois annes.</p>
+
+<p>Pendant cette dtention, il chercha se distraire, partageant ses
+loisirs entre la dnonciation et l'escroquerie qui n'taient pas moins
+de son got l'une que l'autre: son moyen de prdilection tait des
+lettres imaginaires, qui, sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de
+rclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y tre conduit,
+lorsque S. A. R. le duc d'Angoulme, passant dans cette ville, il fit
+tenir ce prince un placet dans lequel il se reprsentait comme un
+ancien venden, un serviteur dvou, qui son royalisme avait attir
+des perscutions. Chambreuil fut immdiatement largi, et bientt aprs,
+il recommena user de sa libert comme il avait fait toujours.</p>
+
+<p>Quand nous le dcouvrmes, l'talage qu'il faisait, il nous fut ais
+de juger qu'il tait dans une bonne veine de fortune; nous le suivmes
+un instant afin de nous assurer que c'tait bien lui, et ds qu'il n'y
+eut plus de doute, je l'abordai<a name="page_0302" id="page_0302"></a> de front, et lui dclarai qu'il tait
+mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage
+une effrayante srie de qualits et de titres dont il se disait revtu.
+Il n'tait rien moins que directeur de la police du Chteau, et chef des
+haras de France; et moi j'tais un misrable dont il ferait chtier
+l'insolence. Malgr la menace, je ne persistai pas moins vouloir qu'il
+montt dans un fiacre; et comme il faisait difficult d'obir, nous
+prmes sur nous de l'y contraindre par la violence.</p>
+
+<p>En prsence de M. Henry, M. le directeur de la police du Chteau ne se
+dconcerta pas; loin de l, il prit un ton de supriorit arrogante, qui
+fit trembler les chefs de la prfecture; tous redoutaient que je n'eusse
+commis une mprise. On n'a pas d'ide d'une audace pareille, s'criait
+Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une rparation. Je
+vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user
+envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas os se
+permettre. Je vis le moment o on allait lui faire des excuses et me
+rprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forat,
+mais on craignait d'avoir offens en lui un homme puissant, combl des<a name="page_0303" id="page_0303"></a>
+faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'nergie qu'il n'tait
+qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une
+perquisition domicile. Je devais assister le commissaire de police
+dans cette opration, laquelle il fallait que Chambreuil ft prsent;
+chemin faisant, ce dernier me dit l'oreille, mon cher Vidocq, il y a
+dans mon secrtaire des pices qu'il m'importe de faire disparatre,
+promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas t'en repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le
+secret. Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet
+les papiers de l'endroit o ils taient, mais pour les joindre aux
+pices qui lgitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait
+dispos avec plus de soin l'chaffaudage de sa supercherie: on trouva
+chez lui une grande quantit d'imprims, les uns avec cette suscription:
+<i>Haras de France</i>; les autres avec celle-ci: <i>Police du Roi</i>; des
+feuilles la <i>Tellire</i> portant les intituls du ministre de la
+guerre, des tats de services, des brevets, des diplmes, et un registre
+de correspondance toujours ouvert,<a name="page_0304" id="page_0304"></a> comme par mgarde, afin de mieux
+tromper l'espion, taient autant de pices probantes des hautes
+fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il tait cens en relation avec
+les plus minents personnages: les princes, les princesses lui
+crivaient; leurs lettres et les siennes taient transcrites en regard
+les unes des autres, et, ce qui paratra bien trange, c'est qu'il
+s'entretenait aussi avec le prfet de police, dont la rponse se
+trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.</p>
+
+<p>Les lumires que la perquisition avait fournies corroborrent si
+compltement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hsita plus
+ l'envoyer la Force en attendant sa mise en jugement.</p>
+
+<p>Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener confesser qu'il
+tait le forat que je m'opinitrais reconnatre. Il produisit, au
+contraire, des certificats authentiques par lesquels il tait constat
+qu'il n'avait pas quitt la Vende depuis l'an II. Entre lui et moi les
+juges furent un instant embarrasss de prononcer; mais je runis tant et
+de si fortes preuves l'appui de mes dires, que l'identit ayant t<a name="page_0305" id="page_0305"></a>
+reconnu, il fut condamn aux travaux forcs perptuit, et enferm au
+bagne de Lorient, o il ne tarda pas reprendre ses anciennes habitudes
+de dnonciateur. C'est ainsi qu' l'poque de l'assassinat du duc de
+Berry, de concert avec un nomm Grard <i>Carette</i>, il crivit la police
+qu'ils avaient des rvlations faire au sujet de ce crime affreux. On
+connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes,
+assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandrent
+que Carette ft amen Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit
+rien de plus que ce que l'on savait.</p>
+
+<p>L'anne 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement
+sous le rapport des captures importantes que j'oprai coup sur coup. Il
+en est quelques-unes qui donnrent lieu des incidents assez bizarres.
+Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes
+aux autres, je vais raconter.</p>
+
+<p>Depuis prs de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque
+tait signal comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans
+Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il
+tait impossible de ne pas reconnatre le nomm <i>Sablin</i>, voleur<a name="page_0306" id="page_0306"></a>
+excessivement adroit et entreprenant, qui, libr de plusieurs
+condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice
+du mtier, avec tous les avantages de l'exprience des prisons. Divers
+mandats furent dcerns contre Sablin; les plus fins limiers de la
+police furent lancs ses trousses; on eut beau faire, il se drobait
+toutes les poursuites; et si l'on tait averti qu'il s'tait montr
+quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'tait dj plus temps de
+dcouvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs la prfecture
+s'tant la fin lass de courir aprs cet invisible, ce fut moi que
+revint la tche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait.
+Pendant plus de quinze mois, je ne ngligeai rien pour parvenir le
+rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de
+quelques heures, et sitt un vol commis, il s'clipsait sans qu'il ft
+possible de savoir o il tait pass. Sablin n'tait en quelque sorte
+connu que de moi, aussi, de tous les agents, tais-je celui qu'il
+redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour
+m'viter, qu'il ne me fut pas donn une seule fois d'apercevoir mme son
+ombre.</p>
+
+<p>Cependant, comme le manque de persvrance<a name="page_0307" id="page_0307"></a> n'est pas mon dfaut, je
+finis par tre inform que Sablin venait de fixer sa rsidence
+Saint-Cloud, o il avait lou un appartement. A cette nouvelle, je
+partis de Paris, de manire n'arriver qu' la tombe de la nuit; on
+tait alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai
+dans Saint-Cloud, tous mes vtements taient tremps: je ne pris pas
+mme le temps de les faire scher, et dans l'impatience de vrifier si
+je ne m'tais pas embarqu sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel
+habitant, quelques renseignements desquels il rsultait qu'une femme,
+dont le mari marchand forain, avait prs de cinq pieds dix pouces, tait
+rcemment emmnage dans la maison de la mairie.</p>
+
+<p>Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, mme parmi
+les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'et indiqu le vritable
+domicile de Sablin. Toutefois, comme il tait trop tard pour m'y
+prsenter, je remis ma visite au lendemain, et pour tre bien certain
+que notre homme ne m'chapperait pas, malgr la pluie je me dcidai
+passer la nuit devant sa porte. J'tais en vedette avec un de mes
+agents; au point du jour,<a name="page_0308" id="page_0308"></a> on ouvre, et je me glisse doucement dans la
+maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est
+temps d'agir. Mais, prs de mettre le pied sur la premire marche de
+l'escalier, je m'arrte, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les
+traits altrs et la dmarche pnible rvlent un tat de souffrance:
+mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant
+avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer
+par ces mots prononcs avec effroi: <i>Voil Vidocq!</i> Le lit est dans la
+seconde pice, j'y cours; un homme est encore couch, il lve la tte,
+c'est Sablin; je me prcipite sur lui, et avant qu'il ait pu se
+reconnatre, je lui passe les menottes.</p>
+
+<p>Pendant cette opration, madame, tombe sur une chaise, poussait des
+gmissements, elle se tordait et paraissait en proie une douleur
+horrible. Et qu'a donc votre femme, dis-je Sablin?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les <i>mals</i>? Toute la nuit, a t
+le mme train; quand vous l'avez rencontre, elle sortait pour aller
+chez madame <i>Tire-monde</i>.</p>
+
+<p>En ce moment, les gmissements redoublent:<a name="page_0309" id="page_0309"></a> Mon Dieu! mon Dieu! je n'en
+puis plus, je me meurs, messieurs, ayez piti de moi; que je souffre
+donc! Aie, aie, mon secours. Bientt ce ne sont plus que des sons
+entrecoups. Pour ne pas tre touch d'une telle situation, il aurait
+fallu avoir un c&oelig;ur de bronze. Mais que faire? Il est vident qu'ici
+une sage-femme serait trs ncessaire.... Cependant, par qui l'envoyer
+chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la
+force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me rsoudre
+laisser mourir une femme; entre l'humanit et le devoir, je suis
+rellement l'homme le plus embarrass du monde. Tout coup un souvenir
+historique, trs bien mis en scne par madame de Genlis, vient m'ouvrir
+l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprs de Lavallire
+l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus dlicat que
+lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets
+habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est dlivre:
+c'est un fils, un fils superbe qui elle a donn le jour. J'emmaillote
+le poupon, aprs lui avoir fait la toilette de la premire entre ou de
+la premire sortie, car je crois qu'ici les deux expressions<a name="page_0310" id="page_0310"></a> sont
+synonymes; et quand la crmonie est termine, en contemplant mon
+ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mre et l'enfant se portent
+bien.</p>
+
+<p>Maintenant il s'agit de remplir une formalit, l'inscription du nouveau
+n sur les registres de l'tat civil; nous tions tout ports, je
+m'offre servir de tmoin, et lorsque j'ai sign, madame Sablin me dit:
+Ah! monsieur Jules, pendant que vous y tes vous devriez bien nous
+rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous le demander.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, si c'est possible....?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bont de l'tre?</p>
+
+<p>&mdash;Autant moi qu'un autre. O est la marraine?</p>
+
+<p>Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et ds que
+celle-ci fut prte, nous allmes l'glise, accompagns de Sablin,
+j'avais mis dans l'impossibilit de se sauver. Les honneurs de ce
+parrainage ne me cotrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il
+n'y eut pas de drages au baptme.</p>
+
+<p>Malgr le chagrin qu'il prouvait, Sablin<a name="page_0311" id="page_0311"></a> tait tellement pntr de
+mes procds qu'il ne put s'empcher de m'en tmoigner sa
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Aprs un bon djener que nous nous fmes apporter dans la chambre de
+l'accouche, j'emmenai son mari Paris, o il fut condamn cinq ans
+de prison. Devenu garon de guichet la Force, o il subissait sa
+peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien
+vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dpens des prisonniers et des
+personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se
+proposait de partager avec son pouse; mais, l'poque o il fut
+libr, ma commre, madame Sablin, qui aimait aussi s'approprier le
+bien d'autrui, tait en expiation Saint-Lazarre. Dans l'isolement o
+le jetait la dtention de sa mnagre, Sablin fit comme tant d'autres,
+il tourna mal, c'est--dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de
+ses conomies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit
+tout. Deux jours aprs, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il
+avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'<i>Alle des Voleurs</i>.</p>
+
+<p>Ce n'tait pas, comme on l'a vu, sans m'tre<a name="page_0312" id="page_0312"></a> donn beaucoup de peine,
+que j'tais parvenu livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les
+explorations eussent ncessit autant de pas et de dmarches, je n'y
+aurais pas suffi; mais presque toujours le succs se faisait moins
+attendre, et quelquefois il tait si prompt que j'en tais moi-mme
+tonn. Peu de jours aprs mon aventure de Saint-Cloud, le sieur
+Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, n 145, se plaignit
+d'avoir t vol: suivant sa dclaration, les voleurs s'tant introduits
+chez lui, l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui
+avaient enlev douze mille francs, espces sonnantes, deux montres d'or
+et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant l'intrieur
+qu' l'extrieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime taient si
+extraordinaires, que l'on conut sur la vracit de M. Sebillotte des
+doutes que j'eus la mission d'claircir. Un entretien que j'eus avec lui
+me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits trs
+rels.</p>
+
+<p>M. Sebillotte tait propritaire, il y avait chez lui plus que de
+l'aisance, et il ne devait rien; par consquent, je ne voyais pas dans
+sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se<a name="page_0313" id="page_0313"></a> plaignait
+ft simul, cependant ce vol tait de telle nature, que pour le
+commettre, il avait fallu connatre parfaitement les tres de la maison.
+Je demandai M. Sebillotte quelles personnes frquentaient le plus
+habituellement son cabaret; et quand il m'en et dsign quelques-unes,
+il me dit: C'est peu prs tout, sauf les passants, et puis ces
+trangers qui ont guri ma femme; ma foi, nous avons t bien heureux de
+les rencontrer! la pauvre diablesse tait souffrante depuis trois ans,
+ils lui ont donn un remde qui lui a fait bien du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Les voyez-vous souvent ces trangers?</p>
+
+<p>&mdash;Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va
+mieux, on ne les voit que de loin en loin.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous quels sont ces gens? Peut-tre auront-ils remarqu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah, monsieur, s'cria madame Sebillotte, qui prenait part la
+conversation, n'allez pas les souponner, ils sont honntes, j'en ai la
+preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte a:
+vous verrez. Raconte donc monsieur....<a name="page_0314" id="page_0314"></a></p>
+
+<p>Alors madame Sebillotte commena son rcit en ces termes: Oui,
+monsieur, ils sont honntes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin
+figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'tait justement la
+semaine d'aprs le terme; j'tais occupe compter l'argent de nos
+loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue entrer;
+c'tait celle qui m'a donn le remde dont j'ai prouv un si grand
+soulagement; et il n'y a pas dire qu'elle m'ait pris un sou pour a,
+bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement
+que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir ct de moi, et pendant
+que je mettais les pices par cent francs, voil qu'elle en aperoit une
+o il y a ce gros pre, appuy sur deux jeunesses, avec une peau sur les
+paules, en manire de sauvage, qui tient un bton; ah! me dit-elle, en
+avez-vous beaucoup de cette faon-l?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, lui dis-je?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, a vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez
+ ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'elle plaisantait, mais le<a name="page_0315" id="page_0315"></a> soir, je n'ai jamais t
+plus surprise que de la voir, son mari tait avec elle, nous avons
+vrifi ensemble notre argent, et comme il s'est trouv parmi trois
+cents pices de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai
+cdes, et il m'a compt soixante francs de bnfice. Ainsi jugez,
+d'aprs cela, si ce sont d'honntes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'
+eux de les avoir troc pour troc.</p>
+
+<p>A l'&oelig;uvre, on connat l'ouvrier: la dernire phrase de madame
+Sebillotte me disait assez de quelle espce d'honntes gens elle faisait
+l'loge: il ne m'en fallut pas davantage pour tre certain que le vol
+dont je devais rechercher les auteurs, avait t commis par des
+Bohmiens. Le fait de l'change tait dans leur manire, et puis madame
+Sebillotte, en me les dpeignant, ne fit que me confirmer de plus en
+plus dans l'opinion que je m'tais forme.</p>
+
+<p>Je quittai bien vite les deux poux, et ds ce moment tous les teints
+basans me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tte o je pourrais
+en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du
+Temple, j'aperois, attabls dans un espce de cabaret, appel <i>la<a name="page_0316" id="page_0316"></a>
+Maison rustique</i>, deux individus dont le teint cuivr et l'trange
+tournure veillent dans mon esprit quelques rminiscences de mon sjour
+ Malines. J'entre, qui vois-je? <i>Christian</i> avec un de ses affids, qui
+est galement de ma connaissance: je vais droit eux, et prsentant la
+main Christian, je le salue du nom de <i>Coroin</i>, il m'examine un
+instant, puis mes traits lui revenant la mmoire, <i>ah!</i> s'crie-t-il,
+en me sautant au cou avec transport, <i>voil mon ancien ami</i>.</p>
+
+<p>Il y avait si long-temps que nous ne nous tions vus, que
+ncessairement, aprs les compliments d'usage, nous avions bien des
+questions nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait
+t la cause de mon dpart de Malines, lorsque je l'avais quitt sans le
+prvenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. C'est bien, me
+dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te
+retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien
+contents de te revoir. Ils sont tous Paris, <i>Caron</i>, <i>Langarin</i>,
+<i>Ruffler</i>, <i>Martin</i>, <i>Sisque</i>, <i>Mich</i>, <i>Litle</i>, enfin jusque la mre
+<i>Lavio</i> qui est avec nous..., et <i>Betche</i> donc.... la petite <i>Betche</i>.<a name="page_0317" id="page_0317"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, ta femme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici six heures, la runion
+sera complte. Nous nous sommes donn rendez-vous pour aller au
+spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espre: d'abord puisque te
+voil, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dn?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; nous allons entrer au <i>Capucin</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Au Capucin, soit, c'est tout prs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, deux pas, au coin de la rue d'Angoulme.</p>
+
+<p>Le marchand de vin-traiteur, dont l'tablissement porte pour enseigne la
+grotesque image d'un disciple de Saint-Franois, jouissait alors de la
+faveur de ce public aux yeux duquel la quantit en tout a toujours plus
+de prix que la qualit; et puis pour ces clbrateurs du dimanche ou du
+lundi, pour ces bons vivants qui se mettent <i>en riole</i> sur semaine,
+n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, o, sans faire trop mauvaise
+chre, et sans blesser personne, on puisse se prsenter dans toutes
+tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les
+degrs d'ivresse?<a name="page_0318" id="page_0318"></a></p>
+
+<p>Tels taient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter
+l'immense tabatire bannale, toujours ouverte sur le comptoir du
+bourgeois, pour l'agrment de quiconque, en passant, souhaitait se
+rgaler d'une petite prise. Il tait quatre heures quand nous nous
+installmes dans ce lieu de libert et de jouissance. Jusqu' six
+heures, l'intervalle tait long; j'tais impatient de revenir la
+<i>Maison rustique</i>, o devaient se rassembler les compagnons de
+Christian. Aprs le repas, nous allmes les rejoindre; ils taient au
+nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage;
+aussitt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fte
+l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. Point de comdie,
+point de comdie, s'crient les nomades d'une voix unanime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Christian, point de comdie, nous irons au
+spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons, rptent les Bohmiens.</p>
+
+<p>Le vin et le punch coulent grands flots. Je bois, je ris, je cause, et
+je fais mon mtier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc.,
+rien ne m'chappe; je rcapitule quelques indications<a name="page_0319" id="page_0319"></a> qui m'ont t
+fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pices de
+cent sous, qui n'avait t pour moi que le principe d'une conjecture,
+devient la base d'une conviction entire. Christian, je n'en doute pas,
+Christian, ou ses affids, sont les auteurs du vol dnonc la police.
+Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'&oelig;il fortuit, donn si
+propos l'intrieur de la <i>Maison rustique</i>! Mais ce n'est pas tout que
+d'avoir dcouvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient
+raisonnablement exalts par les sublimations alcoholiques, et quand
+toute la socit est dans un tat o il ne faut qu'une chandelle pour en
+voir deux, je sors et cours en toute hte au thtre de la Gat, o,
+aprs avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que
+je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une
+heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrter, hommes et femmes.</p>
+
+<p>L'avis donn, je fus promptement de retour. On ne s'tait pas aperu de
+mon absence; mais dix heures, la maison est cerne; l'officier de paix
+se prsente, et avec lui un formidable cortge de gendarmes et de
+mouchards; on attache chacun de nous sparment, et l'on nous entrane<a name="page_0320" id="page_0320"></a>
+au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait prcd; il ordonne une
+fouille gnrale. Christian, qui prtend se nommer <i>Hirch</i>, s'efforce en
+vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa
+compagne, madame <i>Villemain</i>, c'est ainsi qu'elle prtend s'appeler, ne
+peut drober une investigation des plus rigoureuses les deux montres
+en or, mentionnes dans la plainte; les autres sont aussi obligs de
+mettre en vidence de l'argent et des bijoux, dont on les dbarrasse.</p>
+
+<p>J'tais bien curieux de savoir quelles rflexions cet vnement
+suggrerait mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que
+je ne leur inspirais pas la moindre dfiance, et je ne me trompais pas,
+car peine fmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses
+d'avoir t la cause involontaire de mon arrestation: Tu ne nous en
+veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu ce
+qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais
+pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et
+comme on n'a rien trouv sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien
+sr qu'on ne te retiendra pas. Christian me recommanda<a name="page_0321" id="page_0321"></a> ensuite d'tre
+discret, au sujet de son nom vritable, et de ceux de ses compagnons:
+Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es
+pas moins intress que nous garder le silence cet gard.</p>
+
+<p>J'offris aux Bohmiens de leur consacrer les premiers moments de ma
+libert; et dans l'espoir que je ne tarderais pas tre largi, ils
+m'indiqurent leurs domiciles, afin qu' ma sortie, je pusse aller
+prvenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire,
+sous le prtexte de m'interroger, et nous nous transportmes aussitt au
+<i>March Lenoir</i>, o restaient la fameuse <i>Duchesse</i> ainsi que trois
+autres des affids de Christian que nous arrtmes la suite d'une
+perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves ncessaires pour
+les faire dclarer coupables.</p>
+
+<p>Cette bande tait compose de douze individus, six hommes et six femmes;
+ils furent tous condamns, les uns aux fers, les autres la rclusion.
+Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses
+couverts, et la plus grande partie de son argent.</p>
+
+<p>Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spcifique<a name="page_0322" id="page_0322"></a> des Bohmiens avait
+eu pour effet de rendre sa sant moins chancelante, la nouvelle des
+douze mille francs retrouvs la gurit radicalement; et, sans doute
+aussi, l'exprience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle;
+elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en
+cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pices de cinq francs: <i>Chat
+chaud craint l'eau froide</i>.</p>
+
+<p>Cette rencontre des Bohmiens est presque miraculeuse; mais dans le
+cours des dix-huit annes que j'ai t attach la police, il m'est
+arriv plus d'une fois d'tre fortuitement rapproch de personnes avec
+lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma
+jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis rsister
+l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille rclamations
+absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une
+bien singulire reconnaissance.</p>
+
+<p>Un matin, tandis que j'tais occup rdiger un rapport, on m'annonce
+qu'une dame fort bien mise dsire me parler: elle a, me dit-on, vous
+entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire
+entrer. Elle entre:<a name="page_0323" id="page_0323"></a> Je vous demande pardon de vous avoir drang; vous
+tes monsieur Vidocq? c'est monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; que puis-je pour votre service?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'apptit et le sommeil...
+Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'tre
+sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la
+sensibilit; je vous jure, c'est un bien triste prsent que le ciel leur
+a fait l!...... Il tait si intressant, si bien lev..... Si vous
+l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empcher de l'aimer......
+Pauvre Garon!......</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-tre me faites-vous perdre
+un temps prcieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il tait ma seule consolation....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac,
+d'o elle tire un imprim qu'elle me remet en dtournant la vue). Lisez
+plutt.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les Petites-Affiches que vous<a name="page_0324" id="page_0324"></a> me donnez-l; sans doute vous
+vous mprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez
+les yeux sur le numro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en
+dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'chappent de ses
+yeux, la parole expire sur ses lvres, elle est agite par des sanglots,
+elle parat prouver des suffocations.) Ah! j'touffe! j'touffe! je
+sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....</p>
+
+<p>Je tends un sige la dame, et tandis qu'elle s'abandonne sa douleur,
+je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numro 32740, c'est
+sous la rubrique des effets perdus; la page est trempe de larmes; je
+lis: <i>Petit pagneul, longues soies argentes oreilles tombantes; il est
+parfaitement coiff; une marque de feu au-dessus de chaque &oelig;il;
+physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant
+l'oiseau de paradis. Il est trs caressant de son naturel, ne mange que
+du blanc de volaille, et rpond au nom de</i> Garon, <i>prononc avec
+douceur. Sa matresse est dans la dsolation: cinquante francs de
+rcompense qui le ramnera<a name="page_0325" id="page_0325"></a> rue de Turenne, numro 23.</i> Eh bien!
+madame, que voulez-vous que je fasse pour <i>Garon</i>? les chiens ne sont
+pas de ma comptence. Je veux bien que celui-l ait t fort aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un
+accent qui allait au c&oelig;ur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus
+que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garon! croiriez-vous que
+pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi
+recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'tait difiant..... Hlas!
+dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais
+sous mon bras; vous savez que ces petits tres ont toujours des
+besoins....; au moment d'entrer l'glise, je le pose terre, pour
+qu'il fasse ses ncessits; j'avance quelques pas afin de ne pas le
+gner, et quand je me retourne... plus de Garon... J'appelle, Garon!
+Garon...! Il avait disparu... Je manque la bndiction pour courir
+aprs; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas t possible de le
+retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui prs de vous, afin que
+vous ayez l'extrme bont d'envoyer sa recherche.<a name="page_0326" id="page_0326"></a> Je paierai tout ce
+qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je
+rpondrais qu'il n'y a pas de sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde
+pas; votre rclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est
+permis d'couter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats,
+d'oiseaux, nous n'en finirions pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je
+m'adresserai son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour
+les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens la
+Congrgation, et que....</p>
+
+<p>&mdash;Que vous apparteniez au diable, si vous voulez.... Je ne puis pas
+achever; une difformit que je remarque tout coup dans la dvote
+matresse de Garon, provoque de ma part un clat de rire tel, qu'elle
+en est tout--fait dconcerte.</p>
+
+<p>N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.</p>
+
+<p>Au moment o ma subite gat s'appaise un peu. Pardonnez, madame, ce
+mouvement dont je n'ai pas t le matre; j'ignorais<a name="page_0327" id="page_0327"></a> d'abord qui
+j'avais affaire, maintenant je sais quoi m'en tenir. Vous dplorez
+donc bien la perte de Garon?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc jamais prouv de perte laquelle vous ayez t
+plus sensible?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous etes un mari en ce monde; vous etes un fils; vous
+avez eu des amants....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur? je vous trouve bien os....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu.
+Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles.... A ces mots, elle me
+considre plus attentivement; le rouge lui monte au visage: Eugne,
+s'crie-t-elle! et elle s'enfuit.</p>
+
+<p>Madame Duflos tait cette marchande de nouveauts, dont j'avais t
+quelque temps le commis, lorsque, pour me drober aux recherches de la
+police d'Arras, j'tais venu me cacher dans Paris. C'tait une drle de
+femme que madame Duflos; elle avait une tte superbe, l'&oelig;il hautain,
+le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, releve par les
+coins, tait<a name="page_0328" id="page_0328"></a> plus grande que nature, mais elle tait orne de
+trente-deux dents d'une clatante blancheur; des cheveux d'un beau noir
+et un nez aquilin cheval sur une petite moustache passablement
+fournie, donnaient sa physionomie un air qui et peut-tre t
+imposant, si sa poitrine place entre deux bosses, et son cou plong
+dans ces doubles paules, n'eussent fait natre l'ide d'un
+polichinelle. Elle tait environ quarante ans quand je la vis pour la
+premire fois: sa mise tait des plus recherches, et elle visait se
+donner un port de reine; mais du haut de la chaise o elle tait perche
+de telle faon que ses genoux s'levaient de beaucoup au-dessus du
+comptoir, elle ressemblait moins une Smiramis qu' l'idole grotesque
+de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espce de trne,
+j'eus beaucoup de peine tenir mon srieux; cependant je ne drogeai
+point la gravit de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi
+pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout
+autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, l'aide
+duquel elle se mit me regarder, et quand elle m'et tois de l tte
+aux pieds Que souhaite, monsieur, me dit-elle?<a name="page_0329" id="page_0329"></a> J'allais rpondre,
+mais un commis qui s'tait charg de ma prsentation, lui ayant dit que
+j'tais le jeune homme dont il lui avait parl, elle me fixe de nouveau
+et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'tais
+assez novice, je garde le silence; elle ritre la question, et comme
+elle manifeste de l'impatience, je me vois forc de ne m'expliquer.
+Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveauts, mais
+avec du zle et de l persvrance, j'espre parvenir vous satisfaire,
+surtout si vous avez la bont de m'aider de vos conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous
+accepte, vous remplacerez Thodore.</p>
+
+<p>&mdash;Ds qu'il vous conviendra, madame, je suis vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vous arrte, et dater d'aujourd'hui, je vous prends
+l'essai.</p>
+
+<p>Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualit de dernier commis,
+c'tait moi qu'tait dvolue la tche d'approprier le magasin et
+l'atelier, o une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les
+unes que les autres, taient occupes faonner des colifichets
+destins tenter la<a name="page_0330" id="page_0330"></a> coquetterie provinciale. Jet au milieu de cet
+essaim de beauts, je me crus transport au srail, et convoitant tantt
+la brune, tantt la blonde, je me proposais de faire circuler le
+mouchoir, lorsque, dans la matine du quatrime jour, madame Duflos qui
+avait sans doute surpris quelque &oelig;illade, m'invita passer dans son
+cabinet: M. Eugne, me dit-elle, je suis fort mcontente de vous; vous
+n'tes ici que depuis trs peu de temps, et dj vous vous permettez de
+former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que
+j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout,
+du tout.</p>
+
+<p>Confondu de ce reproche mrit, et ne pouvant imaginer comment elle
+avait devin mes intentions, je ne lui rpondis que par quelques paroles
+insignifiantes. Vous seriez bien embarrass de vous justifier,
+reprit-elle; je sais bien qu' votre ge vous ne pouvez gures vous
+passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait
+sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont
+sans fortune; un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir
+ses besoins, quelqu'un de raisonnable. Pendant<a name="page_0331" id="page_0331"></a> cette morale, madame
+Duflos, nonchalamment tendue sur une chaise longue, roulait des yeux
+dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant
+dsopilement de ma rate, si sa bonne ne ft venue trs propos lui dire
+qu'on la demandait au magasin.</p>
+
+<p>Ainsi finit cet entretien, qui me dmontra la ncessit de me tenir
+dsormais sur mes gardes. Sans renoncer mes prtentions, je ne parus
+plus voir qu'avec indiffrence les ouvrires de ma patronne, et je fus
+assez habile pour mettre en dfaut sa pntration; sans cesse elle
+veillait sur moi, piait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle
+ne fut frappe que d'une seule chose, la rapidit de mes progrs. Je
+n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et dj je savais vendre un
+schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus
+ergot des commis. Madame tait enchante, elle eut mme la bont de me
+dire que si je continuais me montrer docile ses leons, elle ne
+dsesprait pas de faire de moi le coq de la nouveaut. Mais surtout,
+ajouta-t-elle, plus de familiarit avec les poulettes; vous m'entendez,
+M. Eugne, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation
+vous faire, c'est<a name="page_0332" id="page_0332"></a> de ne pas vous ngliger sous le rapport de la
+toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dornavant,
+c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si
+je ne fais pas de vous un petit Amour. Je remerciai madame Duflos, et
+comme je craignais qu'avec son got extravagant, elle ne me transformt
+en Cupidon peu prs comme elle s'tait transforme en Vnus, je lui
+dis que je dsirais lui pargner le soin d'une mtamorphose qui me
+paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les
+recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre profit.</p>
+
+<p>A quelque temps de l (c'tait quatre jours avant la Saint-Louis),
+madame Duflos m'annona que voulant, suivant son usage, aller la foire
+de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jet les yeux
+sur moi pour l'accompagner. Nous partmes le lendemain, et quarante-huit
+heures aprs, nous tions tablis sur le Champ-de-Foire. Un domestique
+qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant moi, je logeais
+avec madame l'auberge; nous avions demand deux chambres, mais, vu
+l'affluence des trangers, on ne put nous en donner<a name="page_0333" id="page_0333"></a> qu'une; il fallut
+se rsigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont
+elle se servit pour sparer la pice en deux, de manire que nous
+devions tre chacun notre particulier. Avant d'aller nous coucher,
+elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe
+chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au
+lit. Bientt elle laisse chapper quelques soupirs, c'est sans doute
+l'effet de la fatigue qu'elle a prouve pendant la journe; elle
+soupire encore, mais la chandelle est teinte, et je m'endors. Tout
+coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a
+prononc mon nom; j'coute... <i>Eugne</i>, c'est la voix de madame Duflos;
+je ne rponds pas; Eugne, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien
+ferm la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout
+assurez-vous si le verrou est bien pouss; on ne saurait prendre trop de
+prcautions dans les auberges.</p>
+
+<p>Je procde la vrification, et reviens me coucher. A peine me suis-je
+replac sur le ct<a name="page_0334" id="page_0334"></a> gauche, que madame commence se plaindre. Quel
+mauvais lit! on est rong punaises, impossible de fermer l'&oelig;il! Et
+vous, Eugne, avez-vous de ces insectes insupportables? Je fais la
+sourde oreille, elle reprend: Eugne, rpondez donc, ayez-vous, comme
+moi, des punaises?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi,
+elles me dvorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela
+continue, je passerai une nuit blanche.</p>
+
+<p>Je garde le silence, mais force moi est de le rompre, lorsque madame
+Duflos, exaspre par la souffrance, et ne sachant plus, entre les
+picotements et les dmangeaisons, de quel bois faire flche, se mit
+crier tue-tte: Eugne! Eugne! mais levez-vous donc, je vous prie,
+et faites-moi le plaisir d'aller dire l'aubergiste qu'il vous donne de
+la lumire, pour faire la chasse ces maudites btes. Dpchez-vous,
+mon ami, je suis dans un enfer.</p>
+
+<p>Je descends, et remonte avec une chandelle allume, que je dpose sur le
+<i>somno</i>, auprs de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'tais ce<a name="page_0335" id="page_0335"></a>
+qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est--dire le paniau volant
+ou la bannire au vent, je me retirai bien vite, autant pour mnager la
+pudeur de madame Duflos, que pour chapper aux sductions d'un nglig
+galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais,
+peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. Ah!
+qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la
+tuer; comme elle court, elle va s'chapper. Eugne! Eugne! venez ici,
+je vous en supplie. Il n'y avait pas reculer; nouveau Thse, je me
+risque, et, m'approchant du lit, O est-il, dis-je, o est-il le
+Minotaure, que je l'extermine?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, monsieur Eugne, ne plaisantez pas comme cela...
+Tenez, tenez, la voil qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A
+prsent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que
+vous lui rservez.</p>
+
+<p>J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux
+animal. Je cherchai partout o il aurait pu se glisser; je me donnai
+tout le mouvement imaginable pour le dcouvrir, ce fut peine inutile; le
+sommeil nous gagna<a name="page_0336" id="page_0336"></a> pendant cet exercice, et mon rveil, si, par un
+retour sur le pass, je fus port rflchir que madame Duflos avait
+t plus heureuse que l'pouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser
+que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.</p>
+
+<p>Ds ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits ce que
+madame ne ft plus incommode par les punaises. Mon service de jour en
+devint considrablement plus doux. Les gards, les prvenances, les
+petits prsents, ne m'taient pas pargns; j'tais, ainsi que le
+conscrit de Charlet, nourri, chauss, habill et couch avec le
+gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse tait
+quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame
+Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse
+comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois
+qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excd de
+cette tyrannie, je lui dclarai un soir que j'tais dcid m'en
+affranchir. Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!
+puis s'armant d'un couteau, elle s'lance pour m'en percer le c&oelig;ur.
+J'arrtai son bras, et sa rage s'tant appaise, je m'engageai rester,
+sous la<a name="page_0337" id="page_0337"></a> condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais,
+ds le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adapts au
+grillage du cabinet o j'tais relgu, depuis que madame avait jug
+propos de m'employer exclusivement la tenue de ses livres. Cette
+mesure tait d'autant plus vexatoire, que dsormais il n'y avait plus
+moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos
+tait par trop ingnieuse m'isoler du reste de la terre; chaque jour
+c'tait nouvelle prcaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint
+si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont
+j'tais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui taient bien aise de
+mettre martel en tte la bourgeoise, venaient chaque instant me
+parler, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre; cette pauvre
+madame Duflos en tait tourmente c'tait une piti... A toute heure du
+jour, il me fallait essuyer des reproches c'tait des scnes n'en plus
+finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis
+un pareil rgime. Afin d'viter un clat qui, dans ma position, aurait
+pu me compromettre (j'tais alors vad du bagne), je fis secrtement
+retenir ma place la diligence, et je filai. J'tais<a name="page_0338" id="page_0338"></a> loin de supposer
+ cette poque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de
+la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe
+qui l'a voulu: <i>Deux montagnes ne se rencontrent pas</i>.......<a name="page_0339" id="page_0339"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Le boucher bon enfant.&mdash;Trop parler nuit.&mdash;L'innocence du petit
+vin.&mdash;Un assassinat.&mdash;Les magistrats de Corbeil.&mdash;La leve du
+corps.&mdash;L'adresse accusatrice.&mdash;Si ce n'est pas toi, c'est ton
+frre.&mdash;La blessure perfide.&mdash;C'est lui.&mdash;Le front de Can.&mdash;Le
+rveil matinal.&mdash;Arrestation de deux poux.&mdash;Un coupable.&mdash;J'en
+cherche un autre.&mdash;L'accus de libralisme.&mdash;Les goguettes, ou les
+bardes du quai du Nord.&mdash;Une couleur.&mdash;Les chansons
+sditieuses.&mdash;J'aide la cuisine.&mdash;Le vin de
+propritaire.&mdash;L'homme irrprochable.&mdash;Translation la
+prfecture.&mdash;Une confession.&mdash;Rsurrection d'un marchand de
+volaille.&mdash;Une scne de somnambulisme.&mdash;La confrontation.&mdash;<i>Habemus
+confitentes reos</i>.&mdash;Deux amis s'embrassent.&mdash;Un souper sous les
+verroux.&mdash;Dpart de Paris.</p></div>
+
+<p>Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols
+main arme avaient t commis sur les routes proximit de la capitale,
+sans qu'il et t possible de dcouvrir les auteurs de ces crimes: en
+vain la police s'tait-elle attache faire surveiller quelques
+individus mal fams, toutes ses dmarches avaient<a name="page_0340" id="page_0340"></a> t infructueuses,
+lorsqu'un nouvel attentat, accompagn d'horribles circonstances, vint
+fournir des indices d'aprs lesquels il fut enfin permis d'esprer que
+l'on atteindrait les coupables. Un nomm Fontaine, boucher, tabli la
+Courtille, se rendait une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni
+de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents
+francs, il avait dpass la Cour-de-France et s'avanait pied dans la
+direction d'Essonne, quand, trs peu de distance d'une auberge o il
+s'tait arrt pour prendre quelques rafrachissements, il fit la
+rencontre de deux hommes assez proprement vtus. Le soleil tant sur son
+dclin, Fontaine n'tait pas fch de voyager en compagnie; il accoste
+les deux inconnus, et aussitt il entre en conversation avec eux.
+Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir l'ami, lui rpond-t-on.</p>
+
+<p>Le colloque engag, Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence
+faire nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? c'est la saison.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore faire un bon
+bout de chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Et o allez-vous donc, sans tre trop curieux?<a name="page_0341" id="page_0341"></a></p>
+
+<p>&mdash;O je vais? Milly, acheter des moutons.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque
+c'est Corbeil que nous allons, a ne peut pas mieux tomber.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit le boucher, a ne peut pas mieux tomber: aussi
+vais-je profiter de votre socit; quand on a de l'argent sur soi,
+voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas tre seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez de l'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton
+il n'y a pas de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? au surplus j'ai l de quoi me dfendre, ajouta-t-il, en
+montrant son bton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les
+voleurs y regarderaient deux fois?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne s'y frotteraient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.</p>
+
+<p>Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive la porte d'une
+maisonnette que le rameau de genivre signale comme un cabaret.
+Fontaine<a name="page_0342" id="page_0342"></a> propose ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On
+entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon
+march, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur
+une seule jambe; il y a l plus d'un motif de prolonger la station;
+chacun veut payer son cot. Trois quarts d'heure s'coulent, et
+lorsqu'on se dcide lever le sige, Fontaine, qui avait un peu trop
+lev le coude, tait un peu plus qu'en pointe de gat. Dans une telle
+situation, quel homme garde de la dfiance!</p>
+
+<p>Fontaine s'applaudit d'avoir trouv de bons vivants; persuad qu'il ne
+saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne
+eux, et les voil tous trois engags dans un chemin de traverse. Il
+allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de prs;
+l'obscurit tait complte, on voyait peine quatre pas; mais le
+crime a l'&oelig;il du lynx, il perce les tnbres les plus paisses;
+tandis que Fontaine ne s'attend rien, le bon vivant rest en arrire
+le vise la tte et lui assne de son gourdin un coup qui le fait
+chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au
+mme instant l'autre brigand, arm d'un poignard, se prcipite sur lui
+et le frappe jusqu' ce qu'il le<a name="page_0343" id="page_0343"></a> croie mort. Fontaine s'est long-temps
+dbattu, mais la fin il a succomb; les assassins s'emparent alors de
+sa sacoche, et aprs l'avoir fouill, ils s'loignent, le laissant
+baign dans son sang. Bientt vient passer un voyageur, il entend des
+gmissements; c'tait Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappel
+ la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les
+premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les
+plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil;
+le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les
+personnes prsentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit
+blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins
+avaient craint que leur victime n'chappt. Fontaine cependant peut
+encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner
+tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le
+transporte l'hpital, et deux jours aprs, une amlioration notable
+dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra le sauver.</p>
+
+<p>La leve du corps avait t faite avec la plus minutieuse exactitude; on
+n'avait rien nglig de ce qui pouvait conduire la dcouverte des<a name="page_0344" id="page_0344"></a>
+assassins: des vestiges de pas avaient t calqus, des boutons, des
+fragments de papier teints de sang avaient t recueillis; sur l'un de
+ces fragments, qui paraissait avoir servi essuyer la lame d'un couteau
+trouv non loin de l, on remarquait quelques caractres tracs la
+main... mais ils taient sans suite et ne pouvaient par consquent
+fournir des indices dont il ft facile de tirer parti. Toutefois, le
+procureur du roi attachant une haute importance l'explication de ces
+signes, on explora de nouveau les approches du lieu o Fontaine avait
+t trouv gisant, et un second morceau de papier, ramass dans l'herbe,
+prsenta l'apparence d'une adresse tronque. En examinant avec
+attention, on parvint dchiffrer ces mots:</p>
+
+<p class="c">
+<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A Monsieur Rao</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>marchand de vins, bar</i></span><br />
+<span style="margin-left: 10em;"><i>Roche</i></span><br />
+<span style="margin-left: 12em;"><i>Cli</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprim; mais de
+quelle nature tait cet imprim? c'est ce qu'il fut impossible
+d'claircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas
+si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des
+lumires certaines,<a name="page_0345" id="page_0345"></a> on prit note de tout ce qui pouvait contribuer
+l'instruction.</p>
+
+<p>Les magistrats qui rassemblrent ces premires donnes mritent des
+loges pour le zle et l'habilet qu'ils dployrent. Ds qu'ils eurent
+rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hte
+Paris, afin de s'y concerter avec l'autorit judiciaire et
+administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immdiatement avec eux,
+et muni du procs-verbal qu'ils avaient dress, je mis en campagne pour
+rechercher les assassins. La victime les avait signals; mais devais-je
+m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu
+d'hommes dans un grand danger conservent assez de prsence d'esprit pour
+bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le
+tmoignage de Fontaine, qu'il tait plus prcis. Il racontait que
+pendant la lutte, qui avait t longue, l'un des assaillants, tomb sur
+les genoux, avait jet un cri de douleur, et que l'instant d'aprs il
+avait dit son complice qu'il prouvait une vive souffrance. D'autres
+remarques qu'il prtendait avoir faites me paraissaient extraordinaires,
+d'aprs l'tat o il s'tait trouv. Il m'tait difficile de croire
+qu'il<a name="page_0346" id="page_0346"></a> ft bien sr de ses rminiscences. Je me proposai nanmoins d'en
+faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon
+exploration un point de dpart plus positif. L'adresse tronque tait,
+suivant moi, une nigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis
+l'esprit la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas me
+convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des
+doutes, elle pouvait se rtablir ainsi: <i>A Monsieur......... marchand de
+vins, barrire Rochechouart, chausse de Clignancourt</i>. Il tait donc
+vident que les assassins s'taient trouvs en contact avec un marchand
+de vins de ce quartier, peut-tre mme ce marchand de vins tait-il un
+des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manire savoir
+promptement la vrit, et avant la fin de la journe, je fus persuad
+que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupons sur le
+nomm Raoul. Cet individu ne m'tait pas connu sous de trs bons
+auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrpides de
+la ligne, et le cabaret qu'il tenait tait le rendez-vous d'une foule de
+mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre
+pour femme la s&oelig;ur d'un forat libr, et j'tais<a name="page_0347" id="page_0347"></a> instruit qu'il
+avait des accointances avec toute espce de gens mal fams. En un mot,
+sa rputation tait abominable, et lorsqu'un crime tait dnonc, s'il
+n'y avait pas particip, on tait du moins autoris lui dire: <i>Si ce
+n'est pas toi, c'est ton frre ou quelqu'un des tiens</i>.</p>
+
+<p>Raoul tait en quelque sorte en tat de perptuelle prvention, soit par
+lui, soit par ses alentours. Je rsolus de faire surveiller les
+approches de son cabaret, et je donnai l'ordre mes agents d'avoir
+l'&oelig;il sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si
+dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui ft blesse au genou.
+Pendant que les observateurs taient au poste que je leur avais assign,
+des informations que je fis de mon ct me conduisirent apprendre que
+Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez
+mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement li. Les voisins
+affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient
+de frquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son
+commerce ne ft la contrebande. Un marchand de vin qui tait le plus
+porte de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il
+avait remarqu que son<a name="page_0348" id="page_0348"></a> confrre sortait souvent la brune et ne
+rentrait que le lendemain, ordinairement excd de fatigue et crott
+jusqu' l'chine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans
+son jardin, et qu'il s'exerait tirer le pistolet. Tels taient les
+propos qui me revenaient de toutes parts.</p>
+
+<p>Dans le mme temps, mes agents me rapportrent avoir vu chez Raoul un
+homme qu'ils prsumaient tre un des assassins signals: celui-ci ne
+boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume tait en tout
+semblable celui que Fontaine avait dcrit. Les agents ajoutaient que
+cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les
+deux poux taient fort lis avec Raoul. On tait de plus certain qu'ils
+logeaient au premier tage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois,
+dans la crainte de donner l'veil sur l'objet de dmarches que la
+prudence prescrivait de faire le plus secrtement possible, on n'avait
+pas jug propos de pousser plus loin l'investigation.</p>
+
+<p>Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutt
+reu, que je songeai aller me poster aux aguets proximit de la
+maison qui m'avait t dsigne. Il tait nuit, j'attendis<a name="page_0349" id="page_0349"></a> le jour, et
+avant qu'il part, j'tais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai
+ faire le pied de grue jusqu' quatre heures de l'aprs-midi, et je
+commenais vritablement m'impatienter, quand les agents me montrrent
+un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain la mmoire.
+C'est lui, me dirent-ils; en effet, peine eus-je aperu le nomm
+<i>Court</i>, que d'aprs le souvenir de ses antcdents, je fus convaincu
+qu'il tait l'un des assassins que je cherchais; sa moralit, qui tait
+des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attir de terribles
+dsagrments; il venait de subir une dtention de six mois, et je me
+rappelai trs bien l'avoir arrt comme prvenu de fraude main arme.
+C'tait un de ces tres dgrads qui, comme Can, portent sur le front
+une sentence de mort.</p>
+
+<p>Sans tre grand prophte, on aurait pu hardiment prdire celui-l
+qu'il tait destin l'chafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont
+jamais tromp m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrire
+prilleuse dans laquelle sa fatalit l'avait pouss. Cependant ne
+voulant pas agir avec trop de prcipitation, je fis une enqute, dans le
+but de m'assurer s'il avait des<a name="page_0350" id="page_0350"></a> moyens d'existence; on ne lui en
+connaissait aucun, et il tait de notorit publique qu'il ne possdait
+rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai,
+s'accordrent tous dire qu'il menait une conduite des plus
+irrgulires; en somme, Court ainsi que Raoul taient regards comme des
+bandits achevs; on les et condamns sur la mine. Quant moi, qui
+avais des motifs pour voir en eux de francs sclrats, que l'on juge si
+leur culpabilit m'tait dmontre: aussi me htai-je de solliciter des
+mandats afin d'tre autoris les saisir.</p>
+
+<p>L'ordre d'oprer leur capture me fut donn, et ds le jour suivant,
+avant le lever du soleil, je me prsentai -la porte de Court. Parvenu
+sur le palier du premier, je frappe.</p>
+
+<p>Qui est-l? demande-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.</p>
+
+<p>Aussitt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert,
+supposant qu'il parlait son ami: Est-ce qu'il y a du nouveau? me
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, rpondis-je, il y en a du nouveau.<a name="page_0351" id="page_0351"></a></p>
+
+<p>Je n'avais pas achev de prononcer ces mots, qu' la lueur du
+crpuscule, il s'aperut que je l'avais tromp. Ah! s'cria-t-il, avec
+un mouvement d'effroi, <i>c'est M. Jules</i>! (C'tait le nom que me
+donnaient les filles et les voleurs.)</p>
+
+<p>&mdash;<i>M. Jules!</i> rpta la femme de Court, encore plus pouvante que
+lui.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarm d'un rveil si
+matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a dj
+<i>emball</i>, mais c'est gal, je ne lui en veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute moi si tu fais la
+<i>maltouse</i>? (contrebande.)</p>
+
+<p>&mdash;La maltouse! rpartit Court, de l'accent rassur d'un homme qui se
+sent soulag d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez
+bien, si cela tait, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez
+d'ailleurs faire le <i>rapiot</i> (perquisition).</p>
+
+<p>Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de
+fouiller le logement, o<a name="page_0352" id="page_0352"></a> furent trouvs une paire de pistolets chargs
+et amorcs, des couteaux, des vtements qui paraissaient frachement
+lavs, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de complter l'expdition: si j'eusse arrt
+le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'et averti Raoul
+de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la
+place Cadet. Court, que j'avais garrott, redevint tout--coup sombre et
+pensif; les prcautions que j'avais prises lui causaient de
+l'inquitude; sa femme me semblait aussi en proie de terribles
+rflexions. Ils furent consterns, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils
+m'entendirent faire la recommandation de les sparer et de les garder
+vue. J'avais prescrit de pourvoir leurs besoins; mais ils n'avaient ni
+faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court ce sujet, il ne rpondait
+que par un signe de tte ngatif; il fut dix-huit heures sans desserrer
+les dents; il avait l'&oelig;il fixe et la physionomie immobile. Cette
+impassibilit m'indiquait que trop qu'il tait coupable. En pareille
+circonstance, j'ai presque toujours remarqu les deux extrmes, un morne
+silence ou une insupportable volubilit de paroles.<a name="page_0353" id="page_0353"></a></p>
+
+<p>Court et sa femme tant en lieu de sret, il restait m'emparer de
+Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y tait pas; le garon qui
+gardait sa boutique me dit qu'il avait couch Paris, o il avait un
+pied terre; mais que, comme c'tait dimanche, il ne manquerait pas
+d'arriver de bonne heure.</p>
+
+<p>L'absence de Raoul tait un contre-temps que je n'avais pu prvoir, je
+tremblai qu'avant de rentrer il ne lui et prit la fantaisie de dire
+bonjour son ami. Dans ce cas, il tait certainement instruit de son
+arrestation, et il tait probable qu'il se mettrait en mesure de
+m'chapper. Je craignais encore qu'il ne nous et vus au moment de
+l'expdition de la rue Coquenard, et mes apprhensions redoublrent
+lorsque le garon m'eut dclar que son bourgeois avait sa demeure de
+ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y tait jamais all et ne
+pouvait m'enseigner l'endroit; mais, prsumait-il, c'tait aux environs
+de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait
+dans mes craintes, car peut-tre Raoul ne tardait-il tant que parce
+qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'tait pas de
+retour: le garon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pt lui
+inspirer<a name="page_0354" id="page_0354"></a> de la dfiance, ne concevait pas qu'il ne ft pas encore
+install son comptoir; il tait vraiment inquiet. La domestique, en
+prparant le djener que j'avais command pour mes agents et pour moi,
+exprimait son tonnement de ce que son matre et surtout sa matresse
+taient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent
+t empchs par quelque accident. Si je savais leur adresse, me
+disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.</p>
+
+<p>J'tais bien persuad qu'ils ne l'taient pas: mais qu'taient-ils
+devenus? A midi nous tions sans nouvelles, et je croyais dfinitivement
+que la mche tait vente, quand le garon de boutique, qui depuis un
+instant s'tait mis en faction devant la porte, accourut en disant: Le
+voici.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me demande? dit Raoul.</p>
+
+<p>Mais peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant moi, qui est-ce qui vous
+amne aujourd'hui dans notre quartier?</p>
+
+<p>Il tait loin de penser que ce ft lui que j'avais affaire. Pour ne
+pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma
+visite.<a name="page_0355" id="page_0355"></a></p>
+
+<p>Ah , lui dis-je, vous vous avisez donc d'tre libral?</p>
+
+<p>&mdash;Libral?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, libral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas
+ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en
+particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers: montez au premier, et je vous suis.</p>
+
+<p>Je montai, en faisant signe mes agents de veiller sur Raoul, et de se
+saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux
+n'y songeait mme pas, et j'en eus bientt la preuve, puisqu'il vint
+aussitt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air
+presque jovial; je fus charm de le voir dans cette scurit.</p>
+
+<p>A prsent, lui dis-je, que nous voil seuls, nous pouvons causer
+notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dj t chagrin cause des <i>goguettes</i><a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, que vous
+vous obstinez tenir<a name="page_0356" id="page_0356"></a> dans votre cabaret, malgr la dfense qui vous en
+a t faite. La police est informe que tous les dimanches, ici, il y a
+des runions dans lesquelles on chante des couplets contre le
+gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un
+ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui mme
+vous les attendez en assez grand nombre, de midi quatre heures: vous
+voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas
+tout, on prtend que vous avez entre les mains une foule de chansons
+sditieuses<a name="page_0357" id="page_0357"></a> ou immorales, dont le recueil est si soigneusement cach,
+que pour le dcouvrir, il nous a t recommand de ne venir que
+dguiss, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient
+ouvert leur sance. Je suis bien fch que l'on m'ait charg d'une
+mission aussi dsagrable; mais j'ignorais que j'tais envoy chez
+quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais rcus; car, avec
+vous, que me sert un dguisement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, rpondit Raoul, a ne peut pas prendre......</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un
+autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez
+de mieux faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en
+votre possession..... ensuite, pour viter de nouveaux dsagrments, si
+j'ai un conseil vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont
+les opinions peuvent vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique ft de votre
+ressort?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire
+un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux toute selle?<a name="page_0358" id="page_0358"></a></p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est gal, aussi vrai que
+je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai t dnonc
+faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'
+gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des
+envieux. Mais coutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de
+derrire, faites mieux que a, restez ici toute la journe avec vos
+messieurs, vous verrez si je vous en impose.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous tes un
+cadet faire disparatre les chansons: surtout pas d'intelligence au
+dehors. C'est que si vous faisiez prvenir les chanteurs de la
+goguette......</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui que vous me prenez? rpliqua Raoul avec vivacit, si je vous
+donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de
+l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas
+de mauvaises intentions, vous n'avez qu' ne pas me quitter; je m'engage
+ ne souffler mot qui que ce soit, pas mme ma femme, quand elle
+reviendra: de la sorte, vous serez bien sr......... Par exemple, il<a name="page_0359" id="page_0359"></a>
+faudra que vous me permettiez de dcouper mes viandes.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis
+mme tout prt vous donner un coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lui dis-je, l'ouvrage.</p>
+
+<p>Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientt
+les manches retrousses jusqu'aux coudes, une serviette tale devant
+moi, je l'aide dpcer le veau qui ce jour l tait destin, avec la
+salade de rigueur, faire les dlices des Lucullus du cabaret. Du veau
+je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de
+ctelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pice de luxe de la
+barrire; j'arrache la queue deux ou trois dindons, je donne un tour
+aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien faire dans la
+cuisine, je me rends utile la cave, o j'assiste en amateur la
+fabrication du <i>vin propritaire</i> six sols le litre.</p>
+
+<p>Pendant cette opration, j'tais seul en face de Raoul, prs de qui je
+jouais le rle de l'<i>ami intime</i>, je ne le quittais non plus<a name="page_0360" id="page_0360"></a> que son
+ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai
+qu'il ne vnt souponner le motif pour lequel je le veillais de si
+prs; alors il m'aurait infailliblement gorg, et je serais tomb sous
+ses coups sans qu'il et t possible de me secourir; mais il ne voyait
+en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et l'gard des
+imputations sditieuses diriges contre lui, il tait parfaitement
+tranquille.</p>
+
+<p>Il y avait prs de quatre heures que je faisais les fonctions de second
+chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la
+2<sup>e</sup> division), que j'avais fait prvenir, arriva enfin. J'tais au
+rez-de-chausse; d'aussi loin que je l'aperus, je courus lui, et
+aprs l'avoir pri de ne se prsenter que dans quelques minutes, je
+revins auprs de Raoul.</p>
+
+<p>Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prtendent-ils pas
+que ce n'est pas ici que nous devrions tre, mais votre domicile de
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, me rpondit-il, allons-y.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir la
+chausse de Clignancourt.<a name="page_0361" id="page_0361"></a> Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez,
+si j'tais votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter
+le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce
+serait un moyen de le disposer penser que l'on vous a suspect
+tort.</p>
+
+<p>Raoul jugeant le conseil excellent, fit la dmarche que je lui
+suggrais; le commissaire accda son dsir, et la perquisition fut
+faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.</p>
+
+<p>Eh bien! s'cria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer
+l'homme irrprochable, tes-vous bien avancs maintenant? pour des
+torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassin que ce ne serait
+pas pis.</p>
+
+<p>L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me
+dconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable;
+pourtant il l'tait, et l'impression qui lui tait favorable s'effaa
+promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand,
+les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner
+profrer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul tait calme, il
+tait triomphant, Quand nous montmes en fiacre pour<a name="page_0362" id="page_0362"></a> nous transporter
+son domicile de Paris, on et dit qu'il allait la noce.</p>
+
+<p>Ma femme, rptait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne
+compagnie.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'prouva
+pas la moindre altration: elle nous offrit des siges; mais comme nous
+n'avions pas de temps perdre, sans avoir gard sa politesse, le
+commissaire et moi nous nous mmes en devoir de procder la nouvelle
+perquisition. Raoul tait prsent; il nous guidait avec une complaisance
+extrme.</p>
+
+<p>Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'tait
+aux papiers que l'on devait s'attacher de prfrence. Il me donna la
+clef de son secrtaire. Je m'empare d'une liasse, et la premire pice
+sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie
+est dchire. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est
+crite l'adresse annexe au procs-verbal des magistrats de Corbeil.....
+Ce lambeau s'adapte videmment la dchirure. Le commissaire, qui je
+fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord
+qu'avec indiffrence examiner l'assignation; peut-tre n'y prenait-il
+pas garde, mais tout <a name="page_0363" id="page_0363"></a> coup ses muscles se contractent, il plit, et
+s'lanant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets
+chargs, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide,
+mes agents se prcipitent sur lui, et le mettent hors d'tat de faire
+rsistance.</p>
+
+<p>Il tait prs de minuit quand Raoul et sa femme furent amens la
+prfecture: Court y arriva un quart d'heure aprs. Les deux complices
+furent enferms sparment. Jusque l l'on n'avait contre eux que des
+prsomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser
+pendant qu'ils taient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court
+que j'essayai mon loquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les
+bouts; j'employai toute espce d'arguments pour le convaincre qu'il
+tait dans son intrt de faire des aveux.</p>
+
+<p>Croyez-m'en, lui disais-je, dclarez toute la vrit; pourquoi vous
+opinitrer cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous
+allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le
+pensez. Tous les gens que vous avez attaqus ne sont pas morts, on
+produira contre vous des tmoignages foudroyants; vous aurez gard le
+silence, mais<a name="page_0364" id="page_0364"></a> vous n'en serez pas moins condamn; l'chafaud n'est pas
+ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont
+on punira votre obstination. Justement irrits contre vous, les
+magistrats ne vous laisseront ni paix ni trve, jusqu' l'heure de
+l'excution; on vous obsdera, on vous fera prir petit feu; si vous
+vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire,
+montrez du repentir, de la rsignation, et puisque vous ne pouvez
+chapper votre sort, tchez au moins que les juges vous plaignent et
+dsirent vous traiter avec humanit.</p>
+
+<p>Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court tait
+intrieurement trs agit. Lorsque je lui annonai que tous les gens
+attaqus par lui n'taient pas morts, il changea de couleur et dtourna
+la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa
+poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin,
+quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent
+en abondance de ses yeux.</p>
+
+<p>Ah! M. Jules, s'cria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable;
+je vais tout vous raconter.<a name="page_0365" id="page_0365"></a></p>
+
+<p>Je m'tais bien gard de dire Court de quel assassinat il tait
+accus; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne
+voulus rien spcifier; j'esprais qu'en restant dans des termes vagues,
+en m'abstenant de toute dsignation trop prcise, il me mettrait
+peut-tre sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il tait
+poursuivi. Court rflchit un instant.</p>
+
+<p>Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassin le marchand de volailles.
+Fallait-il qu'il et l'ame cheville dans le corps! Le pauvre diable! en
+tre revenu aprs un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M.
+Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils taient plusieurs
+Normands qui s'en retournaient aprs avoir dbit leur marchandise
+Paris.... Je les croyais chargs d'argent; j'allai en consquence les
+attendre au passage: j'arrte les deux premiers qui se prsentent, mais
+je ne trouve presque rien sur eux.... J'tais alors dans la plus
+affreuse ncessit; c'tait la misre qui me poussait; je sentais que ma
+femme manquait de tout, a me saignait le c&oelig;ur. Enfin, pendant que je
+me livre au dsespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours,
+c'tait celle d'un marchand de volailles. Je le<a name="page_0366" id="page_0366"></a> surprends moiti
+endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le
+fouille moi-mme: il possdait en tout <i>quatre-vingts francs</i>.
+Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit tout le monde?
+J'avais deux termes payer; mon propritaire avait menac de me mettre
+ la porte. Pour comble de disgrce, j'tais harcel par d'autres
+cranciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La
+rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les dcharge tous les deux
+dans la poitrine du <i>messire</i>. Quinze jours aprs, on m'a donn la
+nouvelle qu'il tait encore vivant... Jugez si j'ai t surpris! aussi
+depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien
+qu'il me jouerait quelque mauvais tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vos craintes taient fondes, lui dis-je: mais le marchand de
+volaille n'est pas le seul que vous avez assassin; et ce boucher que
+vous avez cribl de coups de couteau, aprs lui avoir enlev sa sacoche?</p>
+
+<p>&mdash;Pour celui-l, reprit le sclrat, Dieu veuille avoir son ame! Je
+rpondrais bien que s'il dpose contre moi, ce ne sera qu'au jugement
+dernier.<a name="page_0367" id="page_0367"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous tes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux, s'cria Court.</p>
+
+<p>&mdash;Non il n'en mourra pas, et je dois vous prvenir qu'il a signal,
+vous et vos complices de manire ce qu'on ne puisse pas s'y
+mprendre.</p>
+
+<p>Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut
+pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par
+m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommt d'autres, ce
+fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait
+de faire, et dans la crainte qu'il n'imagint de les rtracter, je fis
+immdiatement appeler le commissaire, en prsence de qui il les ritra
+dans les plus grands dtails.</p>
+
+<p>C'tait sans doute une premire victoire que d'avoir dtermin Court
+se reconnatre coupable et signer ses dclarations, mais il m'en
+restait une seconde remporter: il s'agissait d'amener Raoul suivre
+l'exemple de son ami. Je pntrai sans bruit dans la pice o il tait:
+Raoul dormait; je prends des prcautions pour ne pas l'veiller, et
+m'tant plac prs de lui, je parle bas dans la direction de son
+oreille; il remue<a name="page_0368" id="page_0368"></a> lgrement, ses lvres s'agitent, je prsume qu'en
+lui adressant des questions, il y rpondra; sans lever la voix, je
+l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles
+inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens ce qu'il
+dit. Cette scne de somnambulisme durait depuis prs d'un quart d'heure,
+lorsqu' cette interpellation, <i>qu'avez-vous fait du couteau</i>? Il
+prouva un sursaut, profra quelques mots entrecoups, et tourna ses
+regards de mon ct.</p>
+
+<p>En me reconnaissant, il tressaillit d'tonnement et d'pouvante: on et
+dit qu' son intrieur il venait de se livrer un combat dont il
+tremblait que j'eusse t le tmoin. A l'air d'anxit avec lequel il me
+considrait, je vis qu'il cherchait lire dans mes yeux ce qui s'tait
+pass. Peut-tre pendant son sommeil s'tait-il trahi. Il avait le front
+couvert de sueur, une pleur mortelle tait rpandue sur ses traits; il
+s'efforait de sourire en grinant les dents malgr lui. L'image que
+j'avais devant moi tait celle d'un damn qui sa conscience donne la
+torture.... c'tait Oreste poursuivi par les Eumnides. Les dernires
+vapeurs d'un songe affreux n'taient pas encore dissipes.... je saisis
+la circonstance: ce n'tait pas la premire fois que<a name="page_0369" id="page_0369"></a> j'avais pris le
+cauchemar pour mon auxiliaire.</p>
+
+<p>Il parat, dis-je Raoul, que vous venez de faire un rve bien
+terrible? vous avez beaucoup parl et considrablement souffert; je vous
+ai veill pour vous dlivrer des tourments que vous enduriez et des
+remords auxquels vous tiez en proie. Ne vous fchez pas de ce langage,
+il n'est plus temps de dissimuler; les rvlations de votre ami Court
+nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des dtails du crime qui
+vous est imput; ne vous dfendez pas d'y avoir particip, l'vidence,
+contre laquelle vous ne pouvez rien, rsulte des dires de votre
+complice. Si vous vous retranchez dans un systme de dngation, sa voix
+vous confondra en prsence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son
+tmoignage, le boucher que vous avez assassin prs de Milly paratra
+pour vous accuser.</p>
+
+<p>A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se dcomposer;
+mais se remettant graduellement, il me rpondit avec fermet:</p>
+
+<p>M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous tes
+malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me
+persuadera pas qu'il soit coupable, encore<a name="page_0370" id="page_0370"></a> moins qu'il m'ait inculp,
+surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le
+faire.</p>
+
+<p>Je dclarai de nouveau Raoul qu'il cherchait inutilement me drober
+la connaissance de la vrit. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous
+confronter votre ami, et nous verrons si vous osez le dmentir.
+Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis
+certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi
+voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et
+m'y impliquer de gat de c&oelig;ur, moins qu'il ne soit fou, et il ne
+peut pas l'tre? Tenez, M. Jules, je suis si sr de ce que j'avance, que
+s'il dit qu'il a assassin et que j'tais avec lui, je consens passer
+pour le plus grand sclrat que la terre ait port; je reconnatrai pour
+vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte monter avec
+lui sur le mme chafaud. Mourir de a ou mourir d'autre chose, la
+guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit,
+la nappe est mise; il roulera deux ttes sur le plancher.</p>
+
+<p>Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai<a name="page_0371" id="page_0371"></a> proposer l'entrevue
+son camarade. Celui-ci refusa, m'allguant qu'aprs avoir avou, il
+n'aurait jamais la force de regarder Raoul. Puisque j'ai sign ma
+dclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le
+convaincre; d'ailleurs il connat mon criture. Cette rpugnance,
+laquelle je ne m'tais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que
+souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les ides d'un prvenu changer
+du blanc au noir; je m'efforai donc de la vaincre, et je parvins assez
+promptement dcider Court faire ce que je dsirais. Enfin, je mets
+les deux amis en prsence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que
+je ne lui avais pas suggre, bien qu'elle secondt merveilleusement mes
+projets, Court dit Raoul: Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as
+confess notre crime? tu as bien fait.</p>
+
+<p>Celui qui s'adressait cette phrase fut un instant comme ananti; mais
+reprenant bientt ses esprits: Ma foi, M. Jules, c'est bien jou; vous
+nous avez tir la carotte au parfait. A prsent, comme je suis un homme
+de parole, je veux tenir celle que je vous ai donne, en ne vous cachant
+rien; et sur-le-champ il se mit me faire un rcit qui<a name="page_0372" id="page_0372"></a> confirmait
+pleinement celui de son complice. Ces nouvelles rvlations ayant t
+reues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai
+ causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une
+gat qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les
+plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement.
+Leur physionomie tait redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de
+la catastrophe de la veille: on voyait que c'tait une affaire arrange;
+en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette la
+justice. Au dessert, je leur annonai que nous partirions dans la nuit
+pour Corbeil; en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous
+coucher, et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand
+arriva la voiture qui devait nous emmener, ils taient faire leur cent
+de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.</p>
+
+<p>Ils montrent dans le coucou sans que cela part leur faire la plus
+lgre impression. Nous n'tions pas encore la barrire d'Italie,
+qu'ils ronflaient comme des bienheureux; huit heures du matin ils ne
+s'taient pas veills, et nous entrions dans la ville.<a name="page_0373" id="page_0373"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Arrive Corbeil.&mdash;Sornettes populaires.&mdash;La foule.&mdash;Les
+gobe-mouches.&mdash;La bonne compagnie.&mdash;Poulailler et le capitaine
+Picard.&mdash;Le dgot des grandeurs.&mdash;Le marchand de dindons.&mdash;Le
+gnral Beaufort.&mdash;L'ide qu'on se fait de moi.&mdash;Grande terreur
+d'un sous-prfet.&mdash;Les assassins et leur victime.&mdash;Le
+repentir.&mdash;Encore un souper.&mdash;Mettez des couteaux.&mdash;Rvlations
+importantes, etc., etc.</p></div>
+
+<p>Le bruit de notre arrive se rpandit en un instant. Les habitants
+accoururent pour voir les assassins du boucher; j'tais aussi pour eux
+un objet de curiosit. Dans cette occasion, je ne fus pas fch
+d'apprendre ce que l'on pensait de moi six lieues de la Capitale; je
+me faufilai dans la foule assemble devant la porte de la prison, et l
+je n'eus qu' prter l'oreille pour entendre les propos les plus
+singuliers; <i>c'est lui</i>! <i>c'est lui</i>! rptaient les spectateurs,<a name="page_0374" id="page_0374"></a> en se
+haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait
+pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.</p>
+
+<p>Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas
+cinq pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un avorton comme a, j'en aurais cinquante comme lui mes
+trousses....</p>
+
+<p>&mdash;Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tourne:
+d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manire de
+vous passer la jambe.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connat pas les couleurs aussi bien
+que lui?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air mchant, avec ses
+cheveux roux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est comme un chalat; il m'est avis qu'une main dans la poche
+je le ploierais en deux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bte! il viendrait
+soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment o tu t'y
+attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le
+<i>brochet</i> (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa
+belle,<a name="page_0375" id="page_0375"></a> il te saluerait d'une <i>mure</i> (coup de poing sur le nez) que tu
+en verrais trente-six chandelles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois
+lunettes, qui tait mon plus proche voisin, c'est un tre bien
+extraordinaire que ce Vidocq; on prtend que quand il veut arrter
+quelqu'un, il a un coup lui qui le rend tout de suite matre de son
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis laiss dire, c'tait un charretier qui prenait la parole,
+qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des <i>caboches</i> (gros
+clous), et qu'en vous donnant une poigne de main, il vous lve sur l'os
+de la jambe une tartine de longueur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc attention o vous marchez, gros butor, s'criait une
+jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'craser les
+cors.</p>
+
+<p>&mdash;a vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est
+rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec
+le talon de sa botte vous crasait le <i>gros arpion</i> (gros orteil).....</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! qu'il y vienne donc!</p>
+
+<p>&mdash;Il serait gn; c'est encore un cadet...<a name="page_0376" id="page_0376"></a></p>
+
+<p>A ce moment, je pris part la conversation; Mademoiselle, dis-je au
+charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant mchant soit-il,
+veuille lui faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord
+c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et
+qu'il est fameusement port l-dessus. Mais ce n'est pas tout a: j'en
+voulais venir que quand on crase le gros arpion un particulier, tant
+fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on
+ne le ramasse pas, il reste sur la place.</p>
+
+<p>Il se fit alors un brouhaha.&mdash;Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;A bas le chapeau!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'homme la perruque!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il les assassins?</p>
+
+<p>&mdash;Le voil! le voil!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ne poussez donc pas tant.</p>
+
+<p>&mdash;Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui un soufflet.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un tat pareil!<a name="page_0377" id="page_0377"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aie, aie!</p>
+
+<p>&mdash;Montez sur mon paule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l-bas, vous n'tes pas de verre.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils fous de faire tant de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.</p>
+
+<p>&mdash;Y en a-t-il de ces mouchards!</p>
+
+<p>&mdash;Des mouchards! il n'y en a que quatre.</p>
+
+<p>Quand ces criailleries cessrent, le flux et le reflux de la multitude
+m'avaient transport au milieu d'un groupe nouveau, o une douzaine de
+gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Premier gobe-mouche</span> (celui-l avait des cheveux blancs). Oui, monsieur,
+il a t condamn pour cent un ans de galres: un relev de mort.</p>
+
+<p><span class="smcap">Second gobe-mouche.</span>Cent et un ans! c'est plus d'un sicle.</p>
+
+<p><span class="smcap">Une vieille femme.</span>Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites
+l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas
+un jour.</p>
+
+<p><span class="smcap">Troisime gobe-mouche.</span>Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau
+bail.</p>
+
+<p><span class="smcap">Quatrime gobe-mouche.</span>Il avait donc assassin?</p>
+
+<p><a name="page_0378" id="page_0378"></a><span class="smcap">Cinquime gobe-mouche.</span>Quoi! vous ne savez pas a? C'est un sclrat
+couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mrit la guillotine,
+mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grce de la vie.</p>
+
+<p><span class="smcap">La vieille femme.</span>C'est-il vrai qu'il a t fouett marqu?</p>
+
+<p><span class="smcap">Premier gobe-mouche.</span>Certainement, madame, avec un fer chaud sur les
+deux paules; je vous rponds que si on les mettait nu, on y
+trouverait la fleur de lis.</p>
+
+<p><span class="smcap">Autre gobe-mouche.</span> (Son numro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle
+seulement qu'il tait vtu de noir, et coiff l'oiseau royal, c'tait,
+ ce que je prsume, un des marguillers de la paroisse.) La fleur de
+lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti porter un
+anneau la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gobe-mouche noir.</span> (Schement).Non, monsieur, on ne le verrait pas.
+D'abord, ne vous mettez pas dans la tte que ce soit un anneau de fer du
+poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout lger, et
+presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait<a name="page_0379" id="page_0379"></a> comme moi de porter
+des culottes courtes, a sauterait aux yeux, mais le pantalon cache
+tout. Le pantalon, jolie mode! a nous vient de la rvolution, c'est
+comme la Titus, on ne distingue plus un honnte homme d'un galrien. Je
+vous le demande, messieurs, si ce Vidocq tait parmi nous, ne
+seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel
+misrable? qu'en pensez-vous, chevalier?</p>
+
+<p><span class="smcap">Un chevalier de Saint-Louis.</span>Pour mon compte, je n'en serais pas trs
+flatt, et vous, M. de la Potonire?</p>
+
+<p><span class="smcap">M. de la Potonire.</span>Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un
+forat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrtait que
+des brigands de l'espce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce
+serait pain bni; mais savez-vous quelle condition on l'a tir du
+bagne? Pour obtenir sa libert, il s'est engag livrer cent individus
+par mois, et il n'y a pas dire, coupables ou non, il faut qu'il les
+trouve, autrement il serait bien sr d'tre reconduit o on l'a pris;
+par exemple, s'il dpasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que
+cela se passe en Angleterre, sir Wilson?<a name="page_0380" id="page_0380"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Sir Wilson.</span>Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore
+admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.
+Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que
+ceux qui tiennent suspendue sur sa tte l'pe, qui tombe du moment
+qu'il y a impossibilit pour lui de remplir un march abominable.
+O'mara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministre, vous
+attestera qu'il ne s'est pas encore avili ce point. Vous vous taisez,
+docteur, parlez donc.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le docteur O'mara.</span>Il ne lui aurait plus manqu que d'avoir choisi
+parmi les hros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui rpondent de
+la sret de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on
+n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,
+que devient la chasse?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le chevalier de Saint-Louis.</span>C'est juste; il est inconcevable que, dans
+tous les temps, la police n'ait jamais employ que des hommes tars; il
+y a tant d'honntes gens!</p>
+
+<p><a name="page_0381" id="page_0381"></a><span class="smcap">Moi.</span>Monsieur accepterait la place de Vidocq?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le chevalier.</span>Moi! monsieur, Dieu m'en garde!</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.</p>
+
+<p><span class="smcap">Sir Wilson.</span>L'impossible! jusqu' ce que la police de France, qui n'est
+qu'une institution tnbreuse, une machination perptuelle, ait cess
+d'tre l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien
+de l'ordre public et de la sret de tous.</p>
+
+<p><span class="smcap">Une Anglaise</span> (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui
+paraissent lui faire leur cour, peut-tre tait-ce lady Owinson). Le
+gnral entend toutes ces choses merveille.</p>
+
+<p><span class="smcap">Un des officiers.</span>Ah! voici le gnral Beaufort, avec la famille Picard.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Ah! bonjour, gnral; je dois vous faire mes compliments
+de condolance, car on m'a cont l'vnement de votre tabatire: chez
+nous, il y a un vieux proverbe qui dit, <i>qu'il vaut mieux s'veiller
+sous la table de la taverne que de s'exposer dormir dans le foss</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral</span> (avec aigreur).C'est une leon qui aurait pu profiter au
+boucher.<a name="page_0382" id="page_0382"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Et vous, gnral. Mais propos, que ne vous
+adressez-vous Vidocq pour retrouver votre tabatire?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral.</span>A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais
+respirer le mme air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je
+m'adresse Vidocq!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le capitaine Picard.</span>Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre
+l'objet.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral.</span>Ah! voil comme vous tes, vous (avec un ton de
+supriorit). Mon ami Picard, on s'aperoit que vous tes un enfant de
+la balle.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le capitaine.</span>Merci, gnral.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral.</span>N'tes-vous pas le fils d'un capitaine de marchausse? Ne
+m'avez-vous pas dit cent fois que votre pre avait arrt le fameux
+Poulailler?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc a,
+le fameux Poulailler.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Picard.</span>Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien
+long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connat.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Je vous en prie, M. Picard.</p>
+
+<p><a name="page_0383" id="page_0383"></a><span class="smcap">M. Picard.</span>C'tait un bien adroit voleur que Poulailler; depuis
+Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je
+voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mre m'en a rapport;
+la bonne femme a bientt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral Beaufort.</span>Au fait, avocat, pas de digression.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Gnral, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Picard.</span>Pour vous abrger, la Cour tait Fontainebleau; on y
+clbrait des rjouissances l'occasion d'un mariage. Mon pre, qui
+tait capitaine de marchausse, reoit dans la nuit un exprs qui lui
+annonce qu' la suite d'un bal, plusieurs individus dguiss en grands
+seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la
+plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour
+une somme considrable. Cet enlvement s'tait effectu avec tant
+d'audace et de subtilit, qu'il tait tout naturel de l'attribuer
+Poulailler. On l'avait vu, la tte d'une cavalcade de six hommes,
+superbement monts, prendre la route de Paris. Il tait prsumer que
+c'taient les voleurs, et qu'ils<a name="page_0384" id="page_0384"></a> passeraient Essonne. Mon pre s'y
+rendit sur-le-champ, et l, il apprit que la cavalcade tait descendue
+l'auberge <i>du Grand-Cerf</i>, c'est aujourd'hui la maison dserte qu'on
+appelle la ferme. Ils taient tous couchs, et leurs chevaux taient
+l'curie. Mon pre voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva
+sells, brids, et ferrs rebours, si bien qu'ils semblaient aller
+dans l'endroit d'o ils venaient.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lady Owinson.</span>Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces
+brigands!</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Picard.</span>Mon pre fit couper les sous-ventrires, et aussitt il monta
+ la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le
+guet, celui-ci avait dj lev le pied, et toute la bande s'tait
+disperse dans la campagne. Il n'y avait pas de temps perdre pour se
+mettre leur poursuite. Mon pre ne s'arrta qu' la Cour-de-France, o
+on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il
+avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.
+Pas de doute, c'est Poulailler. Mon pre va droit au cabaret, le beau
+monsieur y tait: <i>au nom du roi, je vous arrte</i>, lui dit mon pre.
+Ah! mon<a name="page_0385" id="page_0385"></a> bon monsieur, ne m'arrtez pas, je ne suis pas celui que vous
+croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait Paris un troupiau de
+dindons; j'ai rencontr sur mon chemin un seigneur qui me les a achets,
+et qui a troqu sa dfroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au
+change, sans compter qu'il m'a bien pay ma marchandise quinze beaux
+louis d'or, qu'il m'a donns... si c'est lui que vous cherchez, ne lui
+faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme a qu'il
+tait dgot de vivre avec les grands, et qu'il voulait tter de la vie
+des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!
+qu'il n'a fait que a depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,
+dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'cartent. Mon pre
+n'eut pas plus tt reu ce renseignement qu'il se mit galoper aprs le
+nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se
+voyant dcouvert, voulut prendre la fuite; mon pre le gagna de vitesse:
+alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se
+dconcerter, mon pre sauta de cheval, saisit Poulailler la gorge, et
+aprs l'avoir terrass, il le garrotta. Je vous rponds<a name="page_0386" id="page_0386"></a> que c'tait un
+rude homme que ce Poulailler, mais mon pre l'tait aussi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral Beaufort.</span>Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort
+de dire que vous tes un enfant de la balle.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi</span> (au gnral Beaufort).Gnral, je vous demande pardon, mais plus je
+vous considre, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connatre;
+ne commandiez-vous pas les gendarmes Mons?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral.</span>Oui, mon ami, en 1793.... Nous tions avec Dumouriez et le
+duc d'Orlans actuel.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>C'est cela, gnral, j'tais sous vos ordres.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le gnral.</span> (me tendant la main avec enthousiasme).Eh! venez donc, mon
+camarade, que je vous embrasse; je vous retiens dner. Messieurs, je
+vous prsente un de mes anciens gendarmes; il est taill en force,
+celui-l, j'espre qu'il aurait bien arrt Poulailler; n'est-ce pas, M.
+Picard!</p>
+
+<p>Pendant que le gnral pressait mes mains dans les siennes, un gendarme
+m'ayant aperu parmi les spectateurs, vint moi, et me touchant
+lgrement l'paule: M. Vidocq, me<a name="page_0387" id="page_0387"></a> dit-il, le procureur du roi vous
+demande. Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger
+d'une trange faon. <i>Quoi</i>! <i>c'est Vidocq</i>? et puis <i>c'est Vidocq</i>,
+<i>c'est Vidocq</i>, rptait-on, et les plus empresss donnaient force coups
+de coude pour se faire jour jusqu' moi. On se montait les uns sur les
+autres pour me voir ou de plus prs ou de plus loin. Toute cette masse
+de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure
+humaine; les exclamations de surprise que je saisissais la vole m'en
+donnrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oublies.
+<i>Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il
+n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros rjoui!... fiez-vous donc
+la mine.</i></p>
+
+<p>Telles taient peu prs les observations que le public faisait en
+prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je
+n'arrivai pas sans peine auprs du procureur du roi: ce magistrat me
+chargea de conduire les prvenus devant le juge d'instruction. Court,
+que j'emmenai le premier, parut intimid quand il se vit en prsence de
+plusieurs personnes: je l'exhortai renouveler ses aveux; il le fit
+sans trop de difficult, pour tout ce qui tait relatif l'assassinat<a name="page_0388" id="page_0388"></a>
+du boucher; mais interrog au sujet du marchand de volailles, il
+rtracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener
+dclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit
+dans le cabinet, ne balana pas confirmer tous les faits consigns
+dans le procs-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi la suite de
+son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable
+sang-froid tout ce qui s'tait pass entre eux et le malheureux
+Fontaine, jusqu' l'instant o il l'avait frapp. L'homme, dit-il,
+n'tait qu'tourdi par les deux coups de bton; lorsque je vis qu'il ne
+tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais la
+main le couteau qui est ici sur la table. En mme temps, il s'lance
+vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux
+pas en arrire, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur tincelle,
+il prend une attitude menaante. Ce mouvement auquel on ne s'tait pas
+attendu glaa d'pouvante toute l'assistance; le sous-prfet faillit se
+trouver mal; moi-mme, je n'tais pas sans quelque frayeur: cependant,
+persuad qu'il tait prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'
+un bon motif, Eh!<a name="page_0389" id="page_0389"></a> messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,
+Raoul est incapable de commettre une lchet et de msuser de la
+confiance qu'on lui tmoigne; il n'a pris le couteau que pour vous
+mettre mme de mieux juger le geste.&mdash;Merci, M. Jules, me dit cet
+homme, charm de l'explication, et en dposant tranquillement le couteau
+sur la table; il ajouta: J'ai voulu seulement vous montrer comment je
+m'en suis servi.</p>
+
+<p>La confrontation des prvenus avec Fontaine tait indispensable pour
+complter les prliminaires de l'instruction: on consulte le mdecin,
+afin de savoir si l'tat du malade lui permet de soutenir une si rude
+preuve, et sur sa rponse affirmative, Court et Raoul sont amens
+l'hpital. Introduits dans la salle o est le boucher, ils cherchent des
+yeux leur victime. Fontaine a la tte enveloppe, sa figure est
+recouverte de linges, il est mconnaissable, mais prs de lui sont
+exposs les vtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si
+cruellement assailli. Ah! pauvre Fontaine! s'crie Court en tombant
+genoux au pied du lit que dcorent ces sanglants trophes, pardonnez aux
+misrables qui vous ont mis dans cet tat; puisque vous<a name="page_0390" id="page_0390"></a> en tes
+rchapp, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour
+que nous portions la peine de nos mfaits. Pardon! pardon! rptait
+Court en cachant son visage dans ses mains. Pendant qu'il s'exprimait
+ainsi, Raoul, qui s'tait galement agenouill, gardait le silence, et
+paraissait plong dans une affliction profonde. Allons! debout, et
+regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais. Ils se
+levrent. Otez de ma vue ces assassins, s'cria Fontaine, je ne les ai
+que trop reconnus leur figure et au son de leur voix.</p>
+
+<p>Cette reconnaissance et la vue des coupables taient plus que
+suffisantes pour tablir que Court et Raoul avaient assassin le
+boucher; mais j'tais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre
+d'autres crimes se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient
+d tre plus de deux; c'tait l encore un secret qu'il m'importait de
+leur arracher; je rsolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent
+rvl tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la
+prison souper pour les prvenus et pour moi; le concierge me demanda
+s'il fallait mettre des couteaux sur la table. Oui,<a name="page_0391" id="page_0391"></a> oui, lui dis-je,
+mettez des couteaux. Mes deux convives mangrent avec autant d'apptit
+que s'ils eussent t les plus honntes gens du monde. Quand ils eurent
+une lgre pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pense de
+leurs crimes. Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je
+gagerais que vous avez t entrans; c'est quelque sclrat qui vous a
+perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un
+mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il
+m'est dmontr que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas
+vers celui que vous avez rpandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos
+complices, vous tes responsables de tout le mal qu'ils feront.
+Plusieurs des personnes que vous avez attaques ont dpos que vous
+tiez au moins quatre dans vos expditions.</p>
+
+<p>&mdash;Elles se sont trompes, rpliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;
+nous n'avons jamais t plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant
+des douanes, qui se nomme <i>Pons Grard</i>, il reste tout prs de la
+frontire, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, dpartement
+de l'Aisne. Mais, si vous voulez<a name="page_0392" id="page_0392"></a> l'arrter, je vous prviens que c'est
+un lapin qui n'a pas froid aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Court, il n'est pas facile brider, et si vous ne prenez
+pas toutes vos prcautions, il vous donnera du fil retordre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un rude compre, reprit Raoul. Vous n'tes pas manchot non
+plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout
+cas, vous tes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y
+a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il
+rsistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne dort gures, observa Court.</p>
+
+<p>Je m'informai des habitudes de Pons Grard et me fis donner son
+signalement. Ds que j'eus obtenu tous les renseignements dont je
+pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant faire
+constater les rvlations que je venais d'entendre, je proposai aux deux
+prisonniers d'crire sur-le-champ celui des magistrats qui avait
+caractre pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main la plume, et
+lorsqu'il eut achev, bien qu'il ft prs d'une heure du matin, je
+portai moi-mme la lettre au procureur<a name="page_0393" id="page_0393"></a> du roi; elle tait peu prs
+conue en ces termes:</p>
+
+<p>Monsieur, revenus des sentiments plus conformes notre position, et
+mettant profit les conseils que vous nous avez donns, nous sommes
+dcids vous faire connatre tous les crimes dont nous nous sommes
+rendus coupables, et vous signaler notre troisime complice. Nous vous
+prions, en consquence, de vouloir bien venir prs de nous, afin de
+recevoir nos dclarations.</p>
+
+<p>Le magistrat s'empressa de se rendre la prison, et Court, ainsi que
+Raoul, rptrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons
+Grard. J'avais maintenant m'occuper de ce dernier; comme il ne
+fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la msaventure de ses
+camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrter.<a name="page_0394" id="page_0394"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage la frontire.&mdash;Un brigand.&mdash;La mre Bardou.&mdash;Les
+indications d'une petite fille.&mdash;La dlibration.&mdash;J'aborde mon
+homme.&mdash;La reconnaissance simule.&mdash;Quel gaillard!&mdash;Les deux font
+la paire.&mdash;Le faux contrebandier.&mdash;L'avis perfide.&mdash;Le brigand
+ptrifi.&mdash;Il ne faut pas tenter le diable.&mdash;Je dlivre le pays
+d'un flau.&mdash;L'Hercule la peau d'ours.&mdash;Le mangeur de tabac.</p></div>
+
+<p>Dguis en marchand de chevaux, je partis avec les agents <i>Goury</i> et
+<i>Clment</i>, qui passaient pour mes garons. Nous fmes si grande
+diligence, que, malgr la rigueur de la saison et la difficult des
+chemins (on tait dans l'hiver), nous arrivmes la Capelle le
+lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
+parcouru tant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
+m'orienter et prendre langue. Tous les habitants qui je parlai de Pons
+Grard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
+de rapine, son nom tait un sujet<a name="page_0395" id="page_0395"></a> d'effroi, tout le monde tremblait
+devant lui; les autorits locales, auxquelles il tait dnonc
+journellement, n'osaient le rprimer. Enfin c'tait un de ces tres
+terribles qui font la loi tout ce qui les entoure: quoi qu'il en ft,
+peu accoutum reculer devant une entreprise prilleuse, je n'en
+persistai pas moins vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
+dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir mon
+honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
+djenai avec mes agents, et quand nous nous fmes suffisamment garni
+l'estomac, nous nous mmes en route pour aller la recherche du
+complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqu une auberge
+isole qui tait un repaire de contrebandiers. Pons y venait
+frquemment, il tait fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
+comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intrt.
+Cette auberge m'avait t si parfaitement dsigne, que je n'eus pas
+besoin d'autres indications pour la trouver. Escort de mes deux
+compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de faon je m'assieds, et
+prenant les manires d'un homme qui n'est pas tranger aux usages de la
+maison.<a name="page_0396" id="page_0396"></a></p>
+
+<p>Bonjour, la mre Bardou. Comment que a va?</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, a va comme vous voyez,
+la douce; que peut-on vous servir?</p>
+
+<p>&mdash;A dner, nous mourons de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera bientt prt; passez dans la salle et chauffez-vous.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.</p>
+
+<p>Je suis sr que vous ne me remettez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
+venions pendant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remets parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et le compre Grard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour a, oui, il a bu ici la goutte ce matin, en allant
+travailler la maison <i>Lamare</i>.</p>
+
+<p>J'ignorais compltement o tait situe cette maison, mais comme j'tais
+cens au fait des localits, je me gardai bien de m'en enqurir.<a name="page_0397" id="page_0397"></a>
+J'esprais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
+parviendrais me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premires
+bouches, la mre Bardou vient me dire! Vous parliez de Grard toute
+l'heure, sa fille est l.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La plus petite.</p>
+
+<p>Aussitt je me lve, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
+qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
+successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
+sa famille. Quand elle m'eut rpondu, je lui dis: Allons, c'est bien,
+tu es une belle fille, tiens, voil une pomme, tu vas la manger, et puis
+aprs nous irons ensemble chez ta mre. Notre repas fut promptement
+termin, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
+dirigea d'abord vers la demeure de sa mre, mais une fois que je fus
+certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, coute donc,
+petite, dis-je notre guide, sais-tu o est la <i>maison Lamare</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l-bas, me rpondit-elle, en me montrant avec son doigt de
+l'autre ct d'Hirson.<a name="page_0398" id="page_0398"></a></p>
+
+<p>&mdash;A prsent, tu diras ta mre que tu as vu trois amis de ton pre,
+qu'elle prpare souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
+revoir, mon enfant.</p>
+
+<p>La fille de Grard poursuivit son chemin, et nous ne tardmes pas nous
+trouver vis--vis de la maison Lamare; mais l il n'y avait point de
+travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils taient un peu
+plus loin: nous continumes de marcher, et parvenus sur une minence, je
+vis en effet une trentaine d'hommes occups de rparer la grande route.
+Grard, en sa qualit de piqueur, devait tre au milieu de ce groupe.
+Nous avanons: cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer mes
+agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout--fait
+conformes au signalement qui m'a t donn. Je ne doute pas que ce ne
+soit Grard, mes agents partagent mon avis; mais Grard est trop bien
+entour pour aller le saisir; seul, sa tmrit le rendrait redoutable,
+et si ses compagnons prennent sa dfense, n'est-il pas vraisemblable que
+nous chouerons dans l'excution du mandat! La conjoncture tait
+embarrassante; la moindre dmonstration, de notre part, Grard pouvait
+ou nous faire un<a name="page_0399" id="page_0399"></a> mauvais parti, ou nous chapper en gagnant la
+frontire. Jamais je n'avais senti davantage la ncessit de la
+prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'taient
+deux hommes intrpides: Faites ce que vous voudrez, me rpondirent-ils,
+nous sommes prts vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
+pas.&mdash;Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
+sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-tre serons-nous
+les plus malins.</p>
+
+<p>Je vais droit l'individu que je suppose tre Grard, mes deux agents
+se tiennent quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
+convaincu que je ne me suis pas tromp; enfin j'aborde mon homme, et
+sans autre prambule, je lui prends la tte dans mes mains et
+l'embrasse. Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
+enfants sont-ils en bonne sant? Pons est comme tourdi d'un salut
+aussi brusque, il parat tonn, il m'examine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
+connais. Qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien chang?<a name="page_0400" id="page_0400"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
+vu cette figure-l quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
+o et quand.</p>
+
+<p>Alors je me penchai son oreille, et je lui dis: Je suis un ami de
+Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
+ct des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mmoire? je ne connais
+que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.
+Et il me serrait dans ses bras m'touffer.</p>
+
+<p>Pendant cette scne, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
+apercevant, me demanda s'ils taient avec moi. Ce sont mes garons, lui
+rpondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en tais dout. Ah! a, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
+de te rafrachir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien; a ne nous fera pas de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
+rien trouver,<a name="page_0401" id="page_0401"></a> ce n'est qu' Hirson, une grande lieue d'ici, que nous
+aurons du vin; tu y as sans doute pass?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons Hirson.</p>
+
+<p>Pons dit adieu ses camarades et nous partmes ensemble. Chemin
+faisant, je me livrai des observations d'o il me fut ais de conclure
+qu'on ne m'avait pas exagr la force de cet homme. Il n'tait pas d'une
+haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
+tait carr dans sa taille. Sa figure brune, lors mme qu'elle n'et pas
+t hle par le soleil, se distinguait par l'nergie de ses traits
+vigoureusement tracs. Il avait des paules, un cou, des cuisses, des
+bras normes; ajoutez cela de gros favoris, une barbe bleue
+excessivement fournie, des mains courtes, trs larges et velues jusqu'au
+bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait l'une de ces
+physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
+lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.</p>
+
+<p>Tandis que nous marchions cte cte, je voyais que Pons me considrait
+de la tte aux pieds: Tudieu, me dit-il, en s'arrtant un instant,
+comme pour me contempler: Quel<a name="page_0402" id="page_0402"></a> gaillard! tu peux te vanter que tu
+remplis joliment ta culotte de peau.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
+que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
+en dsignant Clment, qui tait le plus petit des agents de ma brigade;
+combien que j'en avalerais comme a mon djener?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y fie pas, rpliquai-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.</p>
+
+<p>Aprs ces propos de gens qui n'ont rien de mieux dire, Pons me demanda
+des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils taient en bonne sant,
+mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis <i>l'affaire d'Avesnes</i>, je
+les avais laisss fort inquiets de ce qu'il tait devenu (l'affaire
+d'Avesnes tait un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
+pas).</p>
+
+<p>Eh! qui est-ce qui t'amne dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
+<i>maltouse</i>, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu le dis, mon homme, je suis<a name="page_0403" id="page_0403"></a> venu ici pour passer en fraude
+une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
+coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons. Et en causant de la
+sorte, nous arrivons Hirson, o il nous fait entrer chez un horloger
+qui dbitait du vin. Nous voici tous quatre attabls; on nous sert, et
+tout en buvant, je ramne la conversation sur Court et Raoul. A l'heure
+qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-tre bien dans l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
+survenu un malheur: ils ont t arrts, et je crains bien qu'ils ne
+soient encore en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Et le motif?</p>
+
+<p>&mdash;Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'tais
+djener avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
+on nous a ensuite interrogs tous les trois; j'ai t aussitt relch.
+Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
+serais pas encore averti de ce qui leur est arriv, si Raoul n'avait pu,
+en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux<a name="page_0404" id="page_0404"></a> mots en particulier;
+c'tait pour que je te prvienne d'tre sur tes gardes, parce qu'on lui
+avait parl de toi: je ne t'en dirai pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc vous a arrts, me demanda Pons, qui paraissait constern de
+l'vnement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Vidocq.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
+tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
+seulement j'ai aperu par derrire un particulier qui entrait chez
+Causette, on m'a dit que c'tait lui, mais je n'en sais rien, et je
+paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin celui qui me le
+montrerait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
+par voies et par chemins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il tait ici, je lui ferais
+passer un mauvais quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tu es comme les autres, s'il tait l, tu te tiendrais coi, et tu
+serais encore le premier lui offrir un coup boire. (En disant ces
+mots, je tendais mon verre, et il versait.)</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je lui offrirais de la m..... plutt.<a name="page_0405" id="page_0405"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu lui offrirais un coup boire, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, plutt mourir!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
+t'arrte.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! quoi! comment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'arrte, et en approchant ma face contre la sienne, je te
+dis, couill, que tu es <i>servi</i>, et que si tu bronches, je te mange le
+nez. Clment, mettez les menottes monsieur.</p>
+
+<p>On ne se figure pas quel fut l'tonnement de Pons. Tous ses traits
+taient bouleverss; ses yeux semblaient s'chapper de leur orbite, ses
+joues taient frmissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
+dressaient: peu peu ces symptmes d'une crispation qui n'agitait que
+le haut du corps s'effacrent, et il s'opra une autre rvolution. Quand
+on lui eut attach les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
+comme ptrifi; il avait la bouche bante, sa langue tait colle son
+palais, et ce ne fut qu'aprs des efforts ritrs qu'il parvint l'en
+dtacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lvres; en
+moins d'une demi-heure, le visage de ce sclrat, successivement ple,
+jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se dcompose.<a name="page_0406" id="page_0406"></a>
+Enfin, sorti de cette espce de lthargie, Pons articula ces mots:
+Quoi! vous tes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accost,
+j'aurais purg la terre d'un f.... gueux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donn dans
+le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
+je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montr. Une
+autre fois cela t'apprendra ne pas tenter le diable.</p>
+
+<p>Les gendarmes, que je fis appeler aprs l'arrestation de Pons, ne
+pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous tait
+ordonn de faire son domicile, le maire de sa commune se confondit
+envers nous en actions de grces. Quel minent service, nous disait-il,
+vous avez rendu au pays! il tait notre pouvantail tous. Vous nous
+avez dlivr d'un vritable flau. Tous les habitants taient
+satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
+s'merveillt de ce que la capture de ce sclrat s'tait effectue sans
+coup frir.</p>
+
+<p>La perquisition termine, nous allmes coucher la Capelle. Pons tait
+attach avec un de<a name="page_0407" id="page_0407"></a> mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
+premire halte je le fis dshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
+aucune arme cache. En le voyant nu, je doutai un instant que ce ft un
+homme; tout son corps tait couvert de poils noirs, touffus et luisants:
+on l'et pris pour l'Hercule Farnse, envelopp dans la peau d'un ours.</p>
+
+<p>Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
+dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperus que pendant la
+nuit, il avait aval plus d'un quarteron de tabac fumer. J'avais dj
+fait la remarque que, dans de grandes anxits, les hommes qui ont
+l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
+un usage immodr. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achve plus
+promptement une pipe qu'un condamn mort, soit lorsqu'il vient
+d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
+je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
+introduire en si grande quantit dans son estomac, une substance qui,
+par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
+qu'il n'en ft incommod; peut-tre avait-il l'intention de<a name="page_0408" id="page_0408"></a>
+s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
+prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, condition qu'il
+se bornerait le mcher. Pons se soumit l'ordonnance, il n'avala plus
+de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait aval lui
+et fait le moindre mal.<a name="page_0409" id="page_0409"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Une visite Versailles.&mdash;Les grandes bouches et les petits
+morceaux.&mdash;La rsignation.&mdash;Les transes d'un criminel.&mdash;C'est
+soi-mme qui fait son sort.&mdash;Le sommeil d'un meurtrier.&mdash;Les
+nouveaux convertis.&mdash;Ils m'invitent leur excution.&mdash;Rflexions
+au sujet d'une bote en or.&mdash;Le <i>Meg des Megs</i>.&mdash;Il n'y a pas de
+honte. L'heure fatale.&mdash;Nous nous retrouverons l-bas.&mdash;La
+<i>Carline</i>.&mdash;Les deux <i>Jean de la vigne</i>.&mdash;J'embrasse deux ttes de
+mort.&mdash;L'esprit de vengeance.&mdash;Dernier adieu.&mdash;L'ternit.</p></div>
+
+<p>Je revins directement Paris. Je conduisis Pons Versailles, o Court
+et Raoul taient dtenus. En arrivant, j'allai les voir. Eh bien! leur
+dis-je, notre homme est arrt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'a pas vol, s'cria Raoul; je suis sr qu'il aura fait une
+belle vie!</p>
+
+<p>&mdash;Lui? rpliquai-je, il a t doux comme un mouton.<a name="page_0410" id="page_0410"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il ne s'est pas dfendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
+pas dfendu!</p>
+
+<p>&mdash;Ces terribles-l, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
+les petits morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Les renseignements que vous m'avez donns, leur dis-je, n'ont pas t
+perdus.</p>
+
+<p>Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
+distraction aux deux prisonniers, en les faisant dner avec moi. Ils
+acceptrent avec une satisfaction marque, et tout le temps que nous
+passmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus lger nuage de
+tristesse: ils taient plus que rsigns, je ne serais pas surpris
+qu'ils fussent redevenus honntes gens, leur langage semblait du moins
+l'indiquer. Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
+faisions un fichu mtier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne m'en parle pas: tout mtier qui fait pendre son matre......</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ce n'est pas tout a, tre dans des transes continuelles,
+n'avoir pas un instant de tranquillit, trembler l'aspect de chaque
+nouveau visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
+gendarmes dguiss;<a name="page_0411" id="page_0411"></a> le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
+mettaient sens dessus dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ds qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
+mon signalement, et la chaleur qui me montait, je sentais bien que
+malgr moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne sait gure ce qu'il en est, quand on commence donner dans
+le travers! si c'tait refaire, j'aimerais mieux mille fois me brler
+la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
+plutt leur mre de les touffer de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous tions donn autant de peine pour bien faire, que nous
+en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
+plus heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? c'est notre sort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dis pas a.... c'est soi-mme qui fait son sort..... la
+destine, c'est des btises; il n'y a pas de destine, et sans les
+mauvaises frquentations, je sens bien que je n'tais pas n pour tre
+un coquin. Te souviens-tu, chaque coup que nous venions de faire,
+combien je prenais de la <i>consolation</i>? C'est que j'avais sur<a name="page_0412" id="page_0412"></a> l'estomac
+comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais aval une velte que a
+ne me l'aurait pas retir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brlait le c&oelig;ur; je
+me mettais sur le ct gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'tait
+le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables
+mes trousses; des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
+sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
+m'veillais, j'tais tremp comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
+qu'on l'aurait ramasse la cuillre; aprs cela il n'y avait plus
+moyen de fermer l'&oelig;il: mon bonnet me gnait, je le tournais et le
+retournais de cent faons; c'tait toujours un cercle de fer qui me
+serrait la tte, avec deux pointes aigus qui s'enfonaient de chaque
+ct dans les tempes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as aussi prouv a. On croirait que c'est des aiguilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est p't-tre tout a qu'on appelle des remords.</p>
+
+<p>&mdash;Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
+Jules, je n'y<a name="page_0413" id="page_0413"></a> pouvais plus durer, il tait temps que a finisse:
+d'honneur, c'tait assez comme a. D'autres vous en voudraient, moi je
+dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que nous avons tout avou, je me trouve comme en paradis, au
+prix de ce que j'tais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
+moment passer, mais ils n'taient pas non plus la noce ceux que nous
+avons tu: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.</p>
+
+<p>Au moment de me sparer d'eux, Raoul et Court me demandrent en grce de
+venir les voir aussitt qu'ils seraient condamns; je le leur promis et
+tins parole. Deux jours aprs le prononc du jugement qui les condamnait
+ mort, je me rendis prs d'eux. Quand je pntrai dans leur cachot, ils
+poussrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces votes sombres
+comme celui d'un librateur; ils tmoignrent que ma visite leur faisait
+le plus grand plaisir, et ils demandrent m'embrasser. Je n'eus pas la
+force de leur refuser. Ils taient attachs sur un lit de camp, o ils
+avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
+pressrent<a name="page_0414" id="page_0414"></a> contre leur sein avec la mme effusion de c&oelig;ur que de
+vritables amis qui se retrouvent aprs une longue et douloureuse
+sparation. Une personne de ma connaissance, qui tait prsente cette
+entrevue, eut une trs grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
+sorte la discrtion de deux assassins. Ne craignez rien, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacit, nous, faire du
+mal monsieur Jules! il n'y a pas de risques.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules! profra Court, c'est a un homme; nous n'avons que
+lui d'ami, et ce qui m'en plat, c'est qu'il ne nous a pas abandonns.</p>
+
+<p>Comme j'allais me retirer, j'aperus auprs d'eux deux petits livres
+dont l'un tait entr'ouvert (c'taient des <i>Penses chrtiennes</i>): Il
+parat; leur dis-je, que vous vous livrez la lecture; est-ce que vous
+donneriez dans la dvotion, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? me rpondit Raoul, il est venu ici un <i>ratichon</i> (un
+ecclsiastique) pour nous <i>reboneter</i> (nous confesser); c'est lui qui
+nous a laiss a. Il y a tout de<a name="page_0415" id="page_0415"></a> mme l-dedans des choses que, si on
+les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
+pas de la bamboche; nous n'avons pas t mis sur terre pour y crever
+comme des chiens.</p>
+
+<p>Je flicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'tait
+opr en eux. Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
+je me serais laiss embter par un calotin!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le <i>piffe</i>;
+mais quand on est dans notre passe, on y regarde deux fois: ce n'est
+pas que la mort m'pouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
+Vous verrez comme j'irai l, monsieur Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur.</p>
+
+<p>Le jour fix pour l'excution, je me rendis Versailles; il tait dix
+heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
+s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent<a name="page_0416" id="page_0416"></a> pas plutt
+aperu que, se levant prcipitamment, ils vinrent moi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul</span> (me prenant les mains). Vous ne savez pas le plaisir que vous
+nous faites, tenez, on tait en train de nous graisser nos bottes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Que je ne vous drange pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Vous, monsieur Jules, nous dranger! plaisantez-vous?</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
+ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclsiastiques) ces messieurs
+nous excuseront.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le confesseur de Raoul.</span>Faites, mes enfants, faites.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
+vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a <i>emballs</i>, mais a n'y
+fait rien.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Si ce n'avait pas t lui, c'tait un autre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Et qui ne nous aurait pas si bien traits.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
+pour nous.</p>
+
+<p><a name="page_0417" id="page_0417"></a><span class="smcap">Court.</span>Un ami n'en ferait pas autant.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Et par dessus le march venir encore nous voir faire la culbute!</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span> (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
+conversation).Allons, une prise, c'est du bon.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul</span> (aspirant avec force).Pas mauvais! (il ternue plusieurs
+reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Cela se dit.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Je suis pourtant bien malade. (Dans ce moment, il prend ma
+bote, et aprs l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
+l'examine.) Elle est belle, la <i>fonfire</i> (tabatire)! Dis donc, Court,
+sais-tu ce que c'est que a?</p>
+
+<p><span class="smcap">Court</span> (dtournant la vue). C'est de l'or.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Tu as bien raison de regarder de l'autre ct; l'or, c'est la
+perdition des hommes. Tu vois o a nous a conduits.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
+peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
+honntes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
+dshonneur nos familles.<a name="page_0418" id="page_0418"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Oh! ce n'est pas l mon plus grand regret. Ce sont les
+<i>messires</i> que nous avons escarps.... les malheureux!</p>
+
+<p><span class="smcap">Court</span> (l'embrassant).Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
+mort ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Confesseur de Court.</span>Allons, mes enfants, le temps s'coule.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Ils ont beau dire, le <i>Meg des Megs</i> (l'tre suprme), s'il y en
+a un, ne nous pardonnera jamais.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Confesseur de Court.</span>La misricorde de Dieu est inpuisable....
+Jsus-Christ, mourant sur la croix, a intercd auprs de son pre pour
+le bon larron.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Puisse-t-il intercder pour nous!</p>
+
+<p><span class="smcap">L'un des Confesseurs.</span>levez votre ame Dieu, mes enfants,
+prosternez-vous et priez.</p>
+
+<p>Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
+doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Il n'y a pas de honte.</p>
+
+<p><a name="page_0419" id="page_0419"></a><span class="smcap">Raoul</span> ( son camarade).Mon ami, recommandons-nous.</p>
+
+<p>Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans
+cette position.... ils sont plutt recueillis qu'absorbs. L'horloge
+sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble,
+<i>dans trente minutes, ce sera fait de nous</i>! En prononant ces mots, ils
+se lvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'tais tenu un instant
+ l'cart, je m'approche. Monsieur Jules, me dit Court, si c'tait un
+effet de votre bont, nous vous demanderions un dernier service.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est-il? je suis tout prt vous obliger.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons nos femmes Paris. J'ai ma femme... a me brise le
+c&oelig;ur... c'est plus fort que moi! Ses yeux se remplissent de larmes,
+sa voix s'altre, il ne peut achever.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire
+l'enfant? Je ne te reconnais pas l, mon garon; es-tu un homme ou ne
+l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la
+mienne? allons! un peu de courage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pass prsent, reprit Court, ce que j'avais vous dire,
+monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous<a name="page_0420" id="page_0420"></a>
+commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites
+commissions pour elles.</p>
+
+<p>Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et
+lorsqu'ils m'eurent expos leurs intentions, je leur renouvelai
+l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>J'tais bien sr que vous ne nous refuseriez pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah!
+monsieur Jules, comment nous reconnatre de tout a?</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Si ce que dit le <i>rebonneteur</i> (confesseur) <i>n'est pas de la
+blague</i>, un jour nous nous retrouverons l-bas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Il faut l'esprer, peut-tre plutt que vous ne pensez.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut.
+Nous sommes bien prs du dpart.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Voyons-la. Midi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>La <i>Carline</i> (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!<a name="page_0421" id="page_0421"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons
+pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces
+<i>babillards</i>, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards taient les
+deux Penses chrtiennes).</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>Et ces <i>deux Jean de la vigne</i> (les crucifix), prenez-les aussi;
+cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous. On entend un bruit
+de voitures: les deux condamns plissent.</p>
+
+<p><span class="smcap">Raoul.</span>Il est bon d'tre repentant, mais est-ce que je vas faire le
+c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,
+mais soyons fermes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Court.</span>C'est cela: fermes et contrits.</p>
+
+<p>Le bourreau arrive. Au moment d'tre placs sur la charrette, les
+patients me font leurs adieux: <i>C'est pourtant deux ttes de mort que
+vous venez d'embrasser</i>, me dit Raoul.</p>
+
+<p>Le cortge s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont
+attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout coup je les vois
+tressaillir: une voix a frapp leur oreille, c'est celle de <i>Fontaine</i>,
+qui, rtabli de ses blessures, est venu se mler la foule des
+spectateurs. Il<a name="page_0422" id="page_0422"></a> est anim par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux
+transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'&oelig;il,
+qu'accompagne l'expression muette d'une piti mprisante, il semble me
+dire que la prsence de cet homme lui est pnible. Fontaine tait prs
+de moi, je lui ordonnai de s'loigner; et par un signe de tte, Raoul et
+son camarade me tmoignrent qu'ils me savaient gr de cette attention.</p>
+
+<p>Court fut excut le premier; mont sur l'chafaud, il me regarda encore
+comme pour me demander si j'tais content de lui. Raoul ne montra pas
+moins de fermet; il tait dans la plnitude de la vie; par deux fois sa
+tte rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de
+force, qu' plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.</p>
+
+<p>Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la sclratesse tait moins
+l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des tres
+pervertis, qui, au sein mme de la socit gnrale, forment une socit
+distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait
+pas plus de trente-huit ans; il tait grand, lanc, agile et vigoureux;
+son sourcil tait lev; il avait l'&oelig;il petit, mais vif, et d'un noir
+tincelant;<a name="page_0423" id="page_0423"></a> son front, sans tre dprim, fuyait lgrement en arrire;
+ses oreilles taient tant soit peu cartes, et semblaient tre entes
+sur deux protubrances, comme celles des Italiens, dont il avait le
+teint cuivr. Court avait une de ces figures qui sont des nigmes
+difficiles expliquer; son regard n'tait pas louche, mais il tait
+couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, vrai dire, ni bonne ni
+mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononces, soit
+ la base de la rgion frontale, soit aux deux pommettes, dnotaient
+quelqu'instinct de frocit. Peut-tre ces indices d'un apptit
+sanguinaire s'taient-ils dvelopps par l'habitude du meurtre.....
+D'autres dtails, qui appartenaient plus particulirement au jeu de sa
+physionomie, avaient un sens non moins profond; les considrer, on y
+voyait quelque chose de maudit qui inquitait et faisait frmir. Court
+tait g de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il tait entr
+dans la carrire du crime! Pour jouir d'une si longue impunit, il lui
+avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.</p>
+
+<p>Les commissions qui me furent confies par ces deux assassins taient de
+nature prouver que leur c&oelig;ur tait encore accessible de bons
+sentiments;<a name="page_0424" id="page_0424"></a> je m'en acquittai avec ponctualit: quant aux prsents
+qu'ils me firent, je les ai conservs, et l'on peut voir chez moi les
+deux Penses chrtiennes et les deux crucifix.</p>
+
+<p>Pons Grard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamn aux
+travaux forcs perptuit.</p>
+
+<p class="c"><br /><br /><br /><br />
+FIN DU TOME TROISIME.<br /><br /><br /><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_0425" id="page_0425"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""
+style="max-width:70%;margin:auto;">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE" id="TABLE"></a><big>TABLE<br />
+DES MATIRES<br />
+Du Tome troisime.</big></th></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="right"><small>Pages.</small></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXII">C<small>HAPITRE XXXII</small></a> M. de Sartines et M. Lenoir.&mdash;Les
+filous avant la rvolution.&mdash;Le divertissement
+d'un lieutenant-gnral de police.&mdash;Jadis
+et aujourd'hui.&mdash;Les muets de l'abb Sicard et
+les coupeurs de bourse.&mdash;La mort de Cartouche.&mdash;Premiers
+voleurs agents de la police.
+Les enrlements volontaires et les bataillons
+coloniaux.&mdash;Les bossus aligns et les boiteux
+mis au pas.&mdash;Le fameux Flambard et la belle
+isralite.&mdash;Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;
+son avancement dans la garde nationale
+parisienne.&mdash;On peut tre patriote et <i>grinchir</i>.&mdash;Je
+donne un croc-en-jambe Gaffr.&mdash;Les
+meilleurs amis du monde.&mdash;Je me mfie.&mdash;Deux
+heures Saint-Roch.&mdash;Je n'ai pas les<a name="page_0426" id="page_0426"></a>
+yeux dans ma poche.&mdash;Le vieillard dans l'embarras.&mdash;Les
+dpouilles des fidles.&mdash;Filou
+et mouchard, deux mtiers de trop.&mdash;Le danger
+de passer devant un corps-de-garde.&mdash;Nouveau
+croc-en-jambe Gaffr.&mdash;Goupil me
+prend pour un dentiste.&mdash;Une attitude.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIII">C<small>HAPITRE XXXIII</small></a> Un enfonceur enfonc.&mdash;La
+provocation.&mdash;Les loups, les agneaux et les
+voleurs.&mdash;Ma profession de foi.&mdash;<i>La bande
+ Vidocq</i> et le Vieux de la Montagne.&mdash;Il n'y a
+plus de morale dans la police.&mdash;Mes agents
+calomnis.&mdash;Il <i>n'est si bon matou qui attrape
+une souris avec des mitaines</i>.&mdash;L'instrument du
+pch.&mdash;Mettez des gants.&mdash;Desplanques,
+ou l'amour de l'indpendance; o diable va-t-il
+se nicher?&mdash;Le rglement de MM. Delavau
+et Duplessis.&mdash;Les roulettes ambulantes et les
+<i>trop-philanthropes</i>.&mdash;<i>Les bonnes m&oelig;urs</i>, <i>les
+bonnes lettres</i>, <i>les tonnes tudes</i>.&mdash;Les jsuites
+de robe longue et de robe courte.&mdash;L'empire
+du cotillon.&mdash;Duret des voleurs qui se croient,
+corrigs.&mdash;Coco-Lacour et un <i>ancien ami</i>.&mdash;<i>Castigat
+ridendo mores.</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0028">28</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIV">C<small>HAPITRE XXXIV</small></a> <i>Dieu vous bnisse.</i>&mdash;Les conciliabules.&mdash;L'hritage
+d'Alexandre.&mdash;Les
+<i>cancans</i> et les prophties.&mdash;Le salut en spirale.&mdash;Grande
+conjuration.&mdash;Enqute.&mdash;Rvlations
+au sujet d'un <i>Monseigneur le dauphin</i>.&mdash;Je
+suis innocent.&mdash;La fable souvent reproduite.<a name="page_0427" id="page_0427"></a>&mdash;Les
+Plutarques du pilier littraire
+et l'imprimeur Tiger.&mdash;L'histoire admirable et
+pourtant vridique du fameux Vidocq.&mdash;Sa
+mort, en 1875.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0052">52</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXV">C<small>HAPITRE XXXV</small></a> Les nouvellistes de malheur.&mdash;L'cho
+de la rue de Jrusalem et lieux circonvoisins.&mdash;Toujours
+Vidocq.&mdash;Feus les Athniens
+et dfunt Aristide.&mdash;L'ostracisme et les coquilles.&mdash;La
+patte du chat.&mdash;Je fais des voleurs.&mdash;Les
+deux Guillotin.&mdash;Le cloaque Desnoyers.&mdash;Le
+chaos et la cration.&mdash;Monsieur Double-Croche
+et la cage poulet.&mdash;Une mise
+dcente.&mdash;Le suprme bon ton.&mdash;Guerre aux
+<i>modernes</i>.&mdash;<i>Le Cadran bleu de la canaille.</i>&mdash;Une
+socit bien compose.&mdash;Les orientalistes
+et les argonautes.&mdash;Les gigots des prs sals.&mdash;La
+queue du chat.&mdash;Les pruneaux et la
+<i>chahut</i>.&mdash;Riboulet et Manon la Blonde.&mdash;L'entre
+triomphale.&mdash;Le petit pre noir.&mdash;Deux
+ballades.&mdash;L'hospitalit.&mdash;L'ami de
+collge.&mdash;<i>Les Enfants du Soleil.</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0073">73</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVI">C<small>HAPITRE XXXVI</small></a> Un habitu de la <i>Petite-Chaise</i>.&mdash;Je
+ne suis pas trop cal.&mdash;Une chambre
+dvaliser.&mdash;Les oranges du pre Masson.&mdash;Le
+tas de pierres.&mdash;Il ne faut pas se compromettre.&mdash;Un
+dmnagement nocturne.&mdash;Le
+voleur bon enfant.&mdash;Chacun son got.&mdash;Ma
+premire visite Bictre.&mdash;A bas Vidocq!&mdash;Superbe
+discours.&mdash;Il y a de quoi frmir.&mdash;l'orage s'appaise.&mdash;On ne me tuera pas.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0102">102</a><a name="page_0428" id="page_0428"></a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVII">C<small>HAPITRE XXXVII</small></a> L'utilit d'un bon estomac.&mdash;L'occurence
+suspecte.&mdash;La procession des
+ballots.&mdash;Les Hirondelles de la Grve.&mdash;La
+commodit d'un fiacre.&mdash;Les fredaines de ces
+messieurs.&mdash;Le garon de chantier.&mdash;Il n'y
+a plus de <i>fiat</i> du tout.&mdash;Madame Bras, ou la
+marchande scrupuleuse.&mdash;Annette ou la
+bonne femme.&mdash;On ne mange pas toujours.&mdash;Le
+premier qui fut roi.&mdash;<i>Vidocq enfonc</i>,
+pice nouvelle, dont le dernier acte se passe
+au corps-de-garde.&mdash;Je joue le rle
+de Vidocq.&mdash;Reprsentation mon bnfice.&mdash;Applaudissements
+unanimes.&mdash;La
+Pomme rouge.&mdash;Le Grand casuel.&mdash;L'inspection
+des papiers.&mdash;Je fais vader un
+voleur.&mdash;Le vtran qui prend un potage.&mdash;L'auteur
+du <i>Pied-de-Mouton</i>.&mdash;Les bas et les
+madras accusateurs.&mdash;J'ai perdu ma pice de
+cinq francs.&mdash;Le soufflet et le marchand de
+vin.&mdash;Je suis arrt.&mdash;La ronde du commissaire.&mdash;Ma
+dlivrance.&mdash;La chute du
+bandeau.&mdash;<i>Vidocq l'enfonceur</i> reconnu dans
+Vidocq l'enfonc.&mdash;Souhaitez-vous un bon
+conseil?&mdash;Gare la caboche.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0122">122</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">C<small>HAPITRE XXXVIII</small></a> Allons Saint-Cloud.&mdash;L'aspirant
+mouchard.&mdash;Le systme des diversions,
+ou les trompeuses amorces.&mdash;Une visite matinale.&mdash;Le
+dsordre d'une chambre coucher.<a name="page_0429" id="page_0429"></a>&mdash;Singulires
+remarques.&mdash;Nant au
+rapport.&mdash;Ce sont d'honntes gens dans le
+faubourg Saint-Marceau.&mdash;Les pattes du dindon.&mdash;Prenez
+garde vos souliers.&mdash;Sacrifice
+au dieu des ventrus. <i>Deus est in nobis.</i>&mdash;La
+langue de monsieur Judas.&mdash;Le nectar du
+policien.&mdash;Explication du mot <i>Traiffe</i>.&mdash;Les
+deux matresses.&mdash;L'homme qui s'arrte
+lui-mme.&mdash;Le contentement donne des ailes.&mdash;Le
+nouvel Epictte.&mdash;Un monologue.&mdash;L'incrdulit
+dsesprante.&mdash;Mtamorphose
+d'un tilbury en <i>philosophes</i>.&mdash;La tradition.&mdash;La
+matresse d'un prince russe.&mdash;Le pain de
+munition et les sorbets de Tortoni.&mdash;La mre
+Bariole.&mdash;Le vieux srail ou l'enfer d'une
+femme entretenue.&mdash;Les courtisanes et les chevaux
+de fiacre.&mdash;L'amie de tout le monde.&mdash;L'invulnrable.&mdash;Le
+tableau des Sabines.&mdash;L'Arche
+sainte.&mdash;La tire-rire.&mdash;<i>Infandum
+regina jubes</i>....&mdash;Haine aux paulettes.&mdash;Ah!
+petit fourier!&mdash;Les bons sentiments.&mdash;L'trange
+religion.&mdash;Le billet de loterie et la
+chsse de Sainte-Genevive.&mdash;Il n'est pas de
+petite conomie.&mdash;Exemple de fidlit remarquable.&mdash;Pnlope.&mdash;Le
+serment des filles.&mdash;Je te connais, beau masque.&mdash;Voyage dans
+Paris.&mdash;Louison la blagueuse.&mdash;Ncessit
+n'a pas de loi.&mdash;Le monstre.&mdash;Une furie.&mdash;Devoir
+cruel.&mdash;Emilie au violon.&mdash;Retour<a name="page_0430" id="page_0430"></a>
+chez la Bariole.&mdash;La petite bouteille des
+amis.&mdash;Le trpied de la Sybille.&mdash;Philmon
+et Baucis.&mdash;Josphine Ral, ou les fruits d'une
+bonne ducation.&mdash;Rflexions philosophiques
+sur la concorde et la mort.&mdash;Trois arrestations.&mdash;Le
+tratre puni.&mdash;Un trait pour la
+nouvelle Morale en action.&mdash;Une mise en libert.&mdash;Rponse
+aux critiques.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0152">152</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIX">C<small>HAPITRE XXXIX</small></a> Je m'effraie de ma renomme.&mdash;L'approche
+d'une grande fte.&mdash;Les voleurs
+classs.&mdash;Les <i>rouletiers</i> aux abois.&mdash;Un dluge
+de dnonciations.&mdash;Je faillis la gober.&mdash;Le
+matelas, les fausses cls et la pince.&mdash;La confession
+par vengeance.&mdash;Le terrible Limodin.&mdash;La
+manie de moucharder.&mdash;La voleuse qui
+se dnonce.&mdash;Le bon fils.&mdash;L'vad malencontreux.&mdash;Le
+gteau des rois et la reine de la fve.&mdash;Le
+baiser perfide.&mdash;La difficult tourne.&mdash;Le
+panier de la blanchisseuse.&mdash;L'enfant vol.&mdash;Le
+parapluie qui ne met pas couvert.&mdash;La
+moderne Sapho.&mdash;La libert n'est pas le premier
+des biens.&mdash;Les insparables.&mdash;Hrosme
+de l'amiti.&mdash;Le vice a ses vertus.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XL">C<small>HAPITRE XL</small></a> Nos amis les ennemis.&mdash;Le bijoutier
+et le cur.&mdash;L'honnte homme.&mdash;La
+cachette et la cassette.&mdash;Une bndiction du
+ciel et le doigt de Dieu.&mdash;Fatale nouvelle.&mdash;Nous
+sommes ruins.&mdash;L'amour du prochain.&mdash;Les
+cosaques sont innocents.&mdash;100,000 francs,<a name="page_0431" id="page_0431"></a>
+50,000 francs, 10,000 francs ou la rcompense
+au rabais.&mdash;Le faux soldat.&mdash;L'entorse de
+commande.&mdash;La tonnelire de Livry.&mdash;La
+petite rputation locale.&mdash;Je suis juif.&mdash;Mon
+plerinage avec la religieuse de Dourdans.&mdash;Le
+phnix des femmes.&mdash;Ma mtamorphose
+en domestique allemand.&mdash;Mon arrestation.&mdash;Je
+suis incarcr.&mdash;Le hacheur de paille.&mdash;Mon
+entre en prison.&mdash;Les trangers ont
+des amis partout.&mdash;Le rat d'glise.&mdash;L'habit
+viande.&mdash;Les boutons de ma redingote.&mdash;Ce
+qu'entend toujours un ivrogne.&mdash;Mon histoire.&mdash;La
+bataille de Montereau.&mdash;J'ai vol mon
+matre.&mdash;Projet d'vasion.&mdash;Voyage en Allemagne.&mdash;La
+poule noire.&mdash;Confidence au procureur
+du roi.&mdash;Ma fuite avec un compagnon
+d'infortune.&mdash;Cent mille cus de diamants.&mdash;Le
+<i>minimum</i>.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0250">250</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLI">C<small>HAPITRE XLI</small></a> Les glaces enleves.&mdash;Un beau
+jeune homme.&mdash;Mes quatre tats.&mdash;La fringale.&mdash;Le
+connaisseur.&mdash;Le Turc qui a vendu
+ses odalisques.&mdash;Point de complices.&mdash;Le
+gnral Bouchu.&mdash;L'inconvnient des bons
+vins.&mdash;Le petit saint Jean.&mdash;Le premier
+dormeur de France.&mdash;Le grand uniforme et
+les billets de banque.&mdash;La crdulit d'un recleur.&mdash;Vingt-cinq
+mille francs de flambs.&mdash;L'officieux.&mdash;Capture
+de vingt-deux voleurs.&mdash;L'adorable
+cavalier.&mdash;Le parent de<a name="page_0432" id="page_0432"></a>
+tout le monde.&mdash;Ce que c'est d'tre lanc.&mdash;Les
+Lovelaces de carcan.&mdash;L'aumnier du rgiment.&mdash;Surprise
+au caf Hardi.&mdash;L'Anacron
+des galres.&mdash;Encore une petite chanson.&mdash;Je
+vais l'afft aux Tuileries.&mdash;Un
+grand seigneur.&mdash;Le directeur de la police du
+Chteau.&mdash;Rvlations au sujet de l'assassinat
+du duc de Berry.&mdash;Le gant des voleurs.&mdash;Paratre
+et disparatre.&mdash;Une scne, par madame
+de Genlis.&mdash;Je suis accoucheur.&mdash;Les
+Synonymes.&mdash;La mre et l'enfant se portent
+bien.&mdash;Une formalit.&mdash;Le baptme.&mdash;Il
+n'y a pas de drages.&mdash;Ma commre Saint-Lazarre.&mdash;Un
+pendu.&mdash;L'alle des voleurs.&mdash;Le
+mdecin dangereux.&mdash;Craignez les bnfices.&mdash;Je
+revois d'anciens amis.&mdash;Un
+dner au Capucin.&mdash;J'enfonce les Bohmiens.&mdash;Un
+tour chez la duchesse.&mdash;On retrouve les
+objets.&mdash;Deux montagnes ne se rencontrent
+pas.&mdash;La bossue moraliste.&mdash;La foire de Versailles.&mdash;Les
+insomnies d'une marchande de
+nouveauts.&mdash;Les ampoules et la chasse aux
+punaises.&mdash;Amour et tyrannie.&mdash;Le grillage
+et les rideaux verts.&mdash;Scnes de jalousie.&mdash;Je
+m'clipse.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0274">274</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLII">C<small>HAPITRE XLII</small></a> Le boucher bon enfant.&mdash;Trop
+parler nuit.&mdash;L'innocence du petit vin.&mdash;Un
+assassinat.&mdash;Les magistrats de Corbeil.&mdash;La
+leve du corps.&mdash;L'adresse accusatrice.&mdash;Si ce n'est pas toi, c'est ton frre.&mdash;La<a name="page_0433" id="page_0433"></a>
+blessure perfide.&mdash;C'est lui.&mdash;Le front de
+Can.&mdash;Le rveil matinal.&mdash;Arrestation de
+deux poux.&mdash;Un coupable.&mdash;J'en cherche
+un autre.&mdash;L'accus de libralisme.&mdash;Les
+goguettes, ou les bardes du quai du Nord.&mdash;Une
+couleur.&mdash;Les chansons sditieuses.&mdash;J'aide
+ la cuisine.&mdash;Le vin de propritaire.&mdash;L'homme
+irrprochable.&mdash;Translation
+ la prfecture.&mdash;Une confession.&mdash;Rsurrection
+d'un marchand de volailles.&mdash;Une
+scne de somnambulisme.&mdash;La confrontation.&mdash;<i>Habemus
+confitentes reos.</i>&mdash;Deux amis
+s'embrassent.&mdash;Un souper sous les verroux.&mdash;Dpart
+de Paris.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0339">339</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIII">C<small>HAPITRE XLIII</small></a> Arrive Corbeil.&mdash;Sornettes
+populaires.&mdash;La foule.&mdash;Les gobe-mouches.&mdash;La
+bonne compagnie.&mdash;Poulailler et le capitaine
+Picard.&mdash;Le dgot des grandeurs.&mdash;Le
+marchand de dindons.&mdash;Le gnral Beaufort.&mdash;L'ide
+qu'on se fait de moi.&mdash;Grande
+terreur d'un sous prfet.&mdash;Les assassins et
+leur victime.&mdash;Le repentir.&mdash;Mettez des couteaux.&mdash;Rvlations
+importantes, etc., etc.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0373">373</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIV">C<small>HAPITRE XLIV</small></a> Voyage la frontire.&mdash;Un brigand.&mdash;La
+mre Bardou.&mdash;Les indications
+d'une petite fille.&mdash;La dlibration.&mdash;J'aborde
+mon homme.&mdash;La reconnaissance simule.&mdash;Quel
+gaillard!&mdash;Les deux font la paire.&mdash;Le<a name="page_0434" id="page_0434"></a>
+faux contrebandier.&mdash;L'avis perfide.&mdash;Le
+brigand ptrifi.&mdash;Il ne faut pas tenter le diable.&mdash;Je
+dlivre le pays d'un flau.&mdash;L'Hercule
+la peau d'ours.&mdash;Le mangeur de tabac.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0394">394</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLV">C<small>HAPITRE XLV</small></a> Une visite Versailles.&mdash;Les
+grandes bouches et les petits morceaux.&mdash;La
+rsignation.&mdash;Les transes d'un criminel.&mdash;C'est
+soi-mme qui fait son sort.&mdash;Le sommeil
+d'un meurtrier.&mdash;Les nouveaux convertis.&mdash;Ils
+m'invitent leur excution.&mdash;Rflexions
+au sujet d'une bote en or.&mdash;Le <i>Meg
+des Megs</i>.&mdash;Il n'y a pas de honte.&mdash;L'heure
+fatale.&mdash;Nous nous retrouverons l-bas.&mdash;La
+<i>Carline</i>.&mdash;Les deux <i>Jean de la vigne</i>.&mdash;J'embrasse
+deux ttes de mort.&mdash;L'esprit de
+vengeance.&mdash;Dernier adieu.&mdash;L'ternit.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_0409">409</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br /><br /><br /><br />
+FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.<br /><br /><br /><br /><br />
+</p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les bataillons coloniaux, une poque o la France
+n'avait plus de colonies, taient destins devenir les gots de notre
+arme de terre. Les officiers de ces corps taient presque tous de
+mchants garnements dshonors par leur inconduite, et moins faits pour
+porter l'pe que le bton de l'argousin. Lorsque le despotisme imprial
+existait dans toute sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutrent
+d'une foule de citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouch,
+les Rovigo, les Clarke, immolaient leurs caprices ou ceux du matre
+dont ils taient les esclaves. Des gnraux, des colonels, des
+adjudants-commandants, des magistrats, des prtres, furent envoys comme
+simples soldats dans les les de R et d'Olron. La police avait runi
+dans cet exil, bon nombre de royalistes et de patriotes cheveux
+blancs, qu'elle soumettait la mme discipline que les voleurs rputs
+incorrigibles. Le commandant Latapie faisait marcher au pas les uns et
+les autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Je mets ce Rglement sous les yeux du lecteur, afin de lui
+prouver que, sans me mler de politique, j'avais assez d'occupation.
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="c">PRFECTURE DE POLICE.<br />
+<i>Rglement pour la brigade particulire de sret.</i></p>
+
+<p><i>Art.</i> I. La brigade particulire de sret se divise en quatre
+escouades. Chacun des agents commandant une escouade reoit ses
+instructions de son chef de brigade, et celui-ci reoit les notes
+de surveillance et de recherches du chef de la deuxime division de
+la prfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les
+jours, et autant de fois qu'il sera ncessaire pour le maintien de
+l'ordre et de la sret des personnes et des proprits. Il lui
+rendra compte, tous les matins, du rsultat de la surveillance
+exerce la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef
+d'escouade devant lui faire son rapport particulier.
+</p><p>
+II.Les agents particuliers exerceront une surveillance svre et
+active pour prvenir les dlits; ils arrteront, tant sur la voie
+publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les
+individus vads des fers et des prisons; les forats librs qui
+ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de rsider
+ Paris; ceux qui ont t renvoys de la capitale dans leurs foyers
+pour y rester sous la surveillance de l'autorit locale,
+conformment au Code pnal, et qui seraient revenus Paris sans
+autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant
+dlit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police
+du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire
+connatre le motif de l'arrestation des prvenus. En cas d'absence
+de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus
+voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du
+poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des
+objets trouvs sur eux. Ils demanderont toujours aux dlinquants
+leur demeure, pour la vrifier de suite, et en cas de fausse
+indication de domicile, ils en feront part au commissaire de
+police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront
+aussi les tmoins qui pourraient tre entendus, et dont ils auront
+eu soin de se procurer les noms et demeures.
+</p><p>
+III.Les agents particuliers de la sret ne pourront consigner
+dans les postes que les individus mentionns en l'article
+prcdent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre
+crit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre
+compte de leurs oprations, ou en vertu d'un ordre suprieur.
+</p><p>
+IV.Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison
+particulire pour arrter un prvenu de dlit, sans tre muni d'un
+mandat, et sans tre accompagns d'un commissaire de police, s'il y
+a perquisition faire au domicile.
+</p><p>
+V.Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolment,
+afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie
+publique, et ils feront de frquentes stations dans les carrefours
+les plus passagers.
+</p><p>
+VI.La circonspection, la vracit et la discrtion tant des
+qualits indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y
+manquer sans tre svrement punis.
+</p><p>
+VII.Il est dfendu aux agents de police de diriger leur
+surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de
+la ville que celui qui leur aura t indiqu par leur chef, moins
+d'un vnement extraordinaire, qui l'et exig, et dont ils
+rendraient compte.
+</p><p>
+VIII.Il est galement dfendu aux agents de police d'entrer dans
+les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire
+avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les
+compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui
+entretiendraient des liaisons secrtes et habituelles avec des
+voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles,
+seront punis svrement.
+</p><p>
+IX.Le jeu tant celui de tous les vices qui conduit le plus
+promptement l'homme commettre des bassesses, il est expressment
+dfendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient
+trouvs jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront
+sur-le-champ suspendus de leurs fonctions.</p>
+<p>X.Les agents de
+police sont tenus de rendre compte leur chef de brigade de leur
+emploi de leur temps.
+</p><p>
+XI.La premire contravention aux dfenses faites dans les articles
+prcdents, sera punie par une retenue de deux journes
+d'appointement; en cas de rcidive, cette retenue sera double,
+sans prjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu.
+</p><p>
+XII.Le chef de la brigade est spcialement charg de veiller
+l'excution du prsent rglement. Cette excution est aussi
+particulirement recommande aux chefs d'escouades qui reoivent
+ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de
+l'excution de ceux qu'ils auront reus de lui, comme de ceux
+qu'ils auront t porte de donner eux-mmes aux agents qu'ils
+dirigent.
+</p>
+
+<p class="c"><i>Fait la Prfecture de police, le &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+&nbsp; &nbsp; &nbsp; 1818.</i></p>
+
+<p class="c"><br /><br />
+<i>Le Ministre d'tat, Prfet de Police</i>,<br />
+<br />
+<i>Sign</i>, C<small>OMTE</small> ANGLS.<br />
+<br />
+Par Son Excellence,<br />
+<br />
+<i>Le Secrtaire-gnral de la Prfecture</i>,<br />
+<br />
+<i>Sign</i> F<small>ORTIS.</small></p>
+
+</div>
+
+<p>
+Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles cette charte de
+la brigade; mais le dvt prfet, qui couvrait de ses roulettes
+ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction un
+rglement dans lequel les jeux taient anathmatiss. J'avais aussi
+class parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur
+le <i>Quai de l'cole</i>, aux <i>Champs lises</i>, et dans tous les lieux
+publics, cette foule de misrables, de tout rang et de tout ge, qui
+s'abandonnent ou se prostituent un got honteux qui semblait avoir
+migr avec les jsuites. Je sollicitai souvent la rpression de ces
+dsordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde
+oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi
+qui punit les attentats aux m&oelig;urs est applicable messieurs les
+<i>trop-philanthropes</i>, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les
+tnbres <i>intra-muros</i>. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si
+hideuses dpravations taient en quelque sorte privilgies; peut-tre
+existait-il une secte qui, pour se dtacher du monde au moins par un
+ct, et se soustraire la plus douce des influences, avait jur haine
+ la plus belle moiti de l'humaine espce; peut-tre qu' l'instar de
+la socit des <i>bonnes lettres</i> et de celle des <i>bonnes tudes</i>, il
+s'tait form une socit des <i>bonnes m&oelig;urs</i>: les m&oelig;urs
+jsuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'annes le mal a fait tant
+de progrs, que je conseille nos dames d'y prendre garde; si cela
+continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les
+jsuites n'aiment que la leur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette pice, laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup
+d'autres, renferme toute ma justification: je la reproduis ici
+textuellement:
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="c">DCLARATIONS
+</p>
+
+<p class="c">
+<i>Des nomms Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq,
+faussement accus d'avoir fourni de l'argent pour acheter une
+pince, l'aide de laquelle un vol s'est commis.</i>
+</p>
+
+<p class="c">(Deuxime division.&mdash;Premier bureau.&mdash;N 70,465.)</p></div>
+
+<p>
+Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, dix heures du
+matin, nous Guillaume Recodre, maire de la commune de Gentilly, d'aprs
+les ordres de M. le conseiller d'tat prfet de police, nous sommes
+transport en la maison centrale de dtention de Bictre, o tant,
+avons fait comparatre par-devant nous, au greffe de ladite prison,
+Andr Peyois, dtenu par suite d'un jugement qui le condamne la peine
+des fers, auquel, aprs avoir prsent une lettre adresse au chef de la
+deuxime division de la prfecture de police, commenant par ces mots
+<i>pardonnez la libert</i>, et finissant par ceux-ci <i>dont ma mre m'a
+donn l'avertit</i>, ladite lettre date du dix du courant et signe
+Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour
+avoir t par lui souscrite et signe, et s'il en avouait tout le
+contenu.
+</p><p>
+A rpondu, qu'il connat parfaitement cette lettre pour tre la mme
+que celle qu'il a adresse M. Parisot, chef de la deuxime division
+la prfecture de police, elle est signe par lui. Le corps de cette
+lettre n'a pas t crit par lui, il ne sait pas assez bien crire pour
+cela, mais ce qu'elle contient a t dict l'crivain (le nomm
+Lematre, dtenu en cette mme prison), par lui dclarant, et pour
+preuve de ce qu'il avance, il est dispos nous dclarer oralement tous
+les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de
+notre part de les rappeler sa mmoire, par la lecture de son contenu;
+en consquence, il dclare que lors de l'instruction de l'affaire qui
+l'amena au banc des accuss, et la suite de laquelle il fut condamn
+la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui
+avait donn une somme de trois francs pour acheter la pince l'aide de
+laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un
+fait non-seulement inexact, mais tout--fait faux, car jamais pareille
+avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et
+jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a
+reu de lui aucun secours en argent; s'il avana cette fausset en plein
+tribunal, il le fit la suite de mauvais conseils qui lui furent donns
+par les nomms Utinet et Chrestien, qui lui persuadrent que par ce
+moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il
+ne serait pas condamn, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un
+et l'autre comme tmoins de ce qu'il avanait, ils soutiendraient son
+assertion, et qu'ils dposeraient dans le mme sens que lui, et que mme
+ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils
+allrent mme plus loin, ils lui persuadrent qu'ils avaient leur
+disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui
+dclarant, de tout espce de condamnation, ou si cette condamnation
+devenait invitable, devait lui servir utilement pour faire casser son
+jugement.
+</p><p>
+Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler
+l'audience les nomms <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i>, qui dposrent les mmes
+faits imputs par lui, dclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent
+absolument faux.
+</p><p>
+Aprs sa condamnation, ces mmes individus exigrent de lui qu'il se
+mt en appel, en lui promettant de lui fournir leurs frais un
+dfenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dpens.
+Sur cette dernire circonstance, on pourra entendre la mre, lui
+dclarant, qui reut de la part de <i>Lacour</i> et <i>Decostard</i> les mmes
+promesses et les mmes avances; elles lui furent faites chez un marchand
+de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mre
+demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, n 143, chez M.
+Restauret, propritaire.
+</p><p>
+Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre
+hommage la justice et la vrit, dsavouer ce qu'il a dit en plein
+tribunal, au dsavantage du sieur Vidocq, contre sa moralit et contre
+son honneur; il en demande humblement pardon.
+</p><p>
+Pour corroborer la dclaration qu'il vient de faire, il nous invite
+entendre le nomm Lefebure, son co-accus, et condamn comme lui dans la
+mme affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et
+avec quel argent fut achete la pince que j'avais dit avoir t paye de
+l'argent de M. Vidocq.
+</p><p>
+Lecture lui faite de sa dclaration, a dit qu'elle contient vrit,
+qu'il y persiste, et a sign.
+</p>
+
+<p class="r"><i>Sign</i> P<small>EYOIS.</small></p>
+
+<p>
+Ensuite, avons fait appeler le nomm Lefebure, ci-dessus dsign et
+dtenu en cette maison, auquel nous avons demand s'il savait comment le
+nomm Peyois, s'tait procur la pince l'aide de laquelle le vol qui a
+motiv leur condamnation commune, fut commis.
+</p><p>
+A rpondu que deux ou trois jours avant que le vol ne ft commis, il
+avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant
+l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'tait lui qui
+l'avait achete trois francs; mais jamais il ne dit que c'tait M.
+Vidocq qui lui avait donn l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant
+l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la premire fois que
+c'tait M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.
+</p><p>
+Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture lui faite de sa dclaration,
+a dit qu'elle contient vrit, qu'il y persiste, et a sign.
+</p>
+
+<p class="r"><i>Sign</i> L<small>EFEBURE.</small></p>
+
+<p>Dont et de tout quoi il a t rdig le prsent procs-verbal, pour tre
+icelui transmis M. le conseiller d'tat prfet de police, dont acte,
+les jours, mois et an que dessus.
+</p>
+
+<p class="r"><i>Sign</i> R<small>ECODRE.</small></p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ville en ville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Travailler.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La marchande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Vendait du vin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Je lui demande en argot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Manger.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Bon vin sans eau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Pain blanc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Une porte et une cl.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Un lit pour dormir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> J'entre dans sa chambre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> De m'arranger avec elle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Je remarque au coin du feu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Un homme qui dormait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Fouill dans ses poches.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Son argent j'ai pris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Son argent et sa montre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Boucles d'argent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Sa chane et sa culotte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Chapeau galonn.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Son habit et sa veste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Bas brods.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sauve-toi, marchande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Pendus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Sur la place de Ville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Danser.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Regards de toutes ces femmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Peuple.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Voleurs, bons enfants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Tous venant voler.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Voleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La nuit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Des montres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> De l'argent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Prenons nos prcautions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Volons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Bourgeois et bourgeoise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> veiller les soupons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Criait au voleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Je lui pris sa montre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Ses boucles en diamant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ses billets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Minuit sonne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Les voleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Au cabaret.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Ta porte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Donne de l'argent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Couche dans ton logis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Demande sa femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Dis-donc, la belle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Ces voleurs-l.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Voleurs de montres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Enfonceurs de boutiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Ne les connais-tu pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Culotte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Bnfice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Prt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Cave.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Patrouille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> La lune.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Regarde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Mouchard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Rit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Plaisante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Pleurer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Exempt, soldats et gendarmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Palais de Justice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Pris en flagrant dlit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme tait
+vert.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Dragons de Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Le soir dans Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Bon coup.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Chambre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Pleine de marchandises.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> De l'argent au gousset.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Sans crainte ni inquitude.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Sans peur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Par surcrot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Une jolie matresse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Buvant du vin sans eau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Du vin non frelat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Bas, escarpins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Beau jabot de dentelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Chapeau galonn.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Enmourach.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Bourgeois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Une montre d'or.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> La danse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Le suivant sur le boulevard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Je l'tourdi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Je passe sa chemise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> L'endroit o l'on recle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Peureux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Entre dans une boutique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Vole des louis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> On crie sur elle la garde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Je m'enfuis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Prise en flagrant dlit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Le commissaire l'interroge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Dnonce tes complices.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Faire un conte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> On me garotte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Mon beau lit, mes amours.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Au tribunal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> On me condamne aux galres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> A l'exposition.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Vieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Du rouge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Dans ce monde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Quoi qu'on en dise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Lot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Douze ans de fers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Une bamboche.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de
+runions chantantes, connues sous le nom de <i>goguettes</i>. Ces espces de
+souricires politiques se formrent d'abord sous les auspices de la
+police, qui les peupla de ses agent. C'tait l qu'en trinquant avec les
+ouvriers, ces derniers les <i>travaillaient</i>, afin de les envelopper dans
+de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements
+prtendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exalts
+taient toujours des mouchards, et il tait ais de les reconnatre; ils
+ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les
+plus grossiers y taient prodigus la famille royale...... et ces
+chansons, payes sur <i>les fonds secrets</i> de la rue de Jrusalem, taient
+l'&oelig;uvre des mmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la
+Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esmnard, on sait
+que les Bardes du quai du Nord ont le privilge des inspirations
+contradictoires. La police a ses laurats, ses mnestrels et ses
+troubadours; elle est, comme on le voit, une institution trs gaie;
+malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire
+chanter. Trois ttes tombrent, celles de Carbonneau, Pleignier,
+Tolleron, et les goguettes furent fermes: on n'en avait plus
+besoin..... le sang avait coul.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police
+de Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***
+
+***** This file should be named 38059-h.htm or 38059-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/0/5/38059/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..84fd752
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38059 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38059)