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+The Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Souvernirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
+
+Author: Charles-Henri de Gleichen
+
+Release Date: October 15, 2011 [EBook #37762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+ 9927.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+
+ Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+
+
+
+ SOUVENIRS
+
+ DE
+
+ CHARLES-HENRI
+
+ BARON DE GLEICHEN
+
+ PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE
+ PAR
+
+ M. PAUL GRIMBLOT
+
+
+ PARIS
+
+ LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE
+
+ RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
+ M DCCC LXVIII
+
+
+
+
+SOUVENIRS
+
+DE
+
+CHARLES-HENRI
+
+BARON DE GLEICHEN
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+ I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne 1
+
+ II. Le duc de Choiseul 19
+
+ III. Le Dauphin 43
+
+ IV. Le masque de fer 46
+
+ V. Necker 51
+
+ VI. Joseph II et Léopold II 67
+
+ VII. Le prince de Kaunitz 85
+
+ VIII. Mme Geoffrin et sa fille 94
+
+ IX. Le maréchal de Brissac 113
+
+ X. La famille de Mirabeau 115
+
+ XI. Saint-Germain 120
+
+ XII. Cagliostro 135
+
+ XIII. Lavater 140
+
+ XIV. Saint-Martin 151
+
+ XV. Mme de la Croix 166
+
+ XVI. Les Convulsionnaires 179
+
+ XVII. Alchimie 187
+
+ XVIII. Anecdotes et petites histoires 193
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a
+passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé
+que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait
+volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui
+l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus,
+des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous
+les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que
+l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et
+délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de
+Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme
+du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si
+on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits
+irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait
+toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
+pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à
+ses adorateurs de ce temps-ci.
+
+J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne
+rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un
+mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas
+estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle,
+était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la
+fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy,
+cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas
+pour avoir écrit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phénicien,
+c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse
+de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le _grand abbé_,
+Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de
+Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare
+le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En
+revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection,
+et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours,
+le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses
+impossibles.
+
+Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la
+duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui
+elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire
+revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve
+du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être
+un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes _Souvenirs_ assurent
+une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du
+dix-huitième siècle.
+
+Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de
+Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de
+cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison
+paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y
+connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres,
+et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour
+à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de
+gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever
+son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de
+Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa
+femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la
+personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un
+mérite si distingué, digne soeur de Frédéric, honorait Gleichen d'une
+confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie.
+
+Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:
+
+ Bayreuth, le 9 avril 1756.
+
+ «J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce
+ que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau à la
+ bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on
+ est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar que
+ vous en êtes tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à
+ l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.
+
+ «Après avoir passé le plus triste hiver du monde par rapport à ma
+ santé, j'ai fini par prendre une fausse pleurésie. Comme je suis
+ encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer
+ d'affaire. J'en viens à nos commissions:
+
+ «Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et d'en
+ acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne beaucoup chez
+ moi à force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200
+ sequins, que vous pourrez employer à votre plaisir, pour ce que
+ vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que
+ Pompée Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit
+ envoyé tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
+ fille, je ferai écrire à Stuttgard.
+
+ «Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est extrêmement
+ cher.
+
+ «Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de ce que
+ je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat Emaldi que ma
+ tabatière partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a
+ retardé l'envoi.
+
+ «Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5
+ de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine
+ est encore à Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
+ Dites-lui que mon portrait va être commencé, et soyez persuadé de
+ ma parfaite estime, monsieur.
+
+ «Votre très-affectionnée
+
+ «WILHELMINE.»
+
+ A Bayreuth, le 18 avril 1756.
+
+ «J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
+ et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout
+ ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée l'esprit.
+ Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoyé au
+ charmant séjour où vous êtes.
+
+ «Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre
+ amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des
+ compliments à tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux
+ cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et à
+ M. de Stainville.
+
+ «J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le chapeau de
+ cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de
+ recommandations. Si je vous en donne, c'est plutôt par une marque
+ de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuadé,
+ monsieur, que je tâcherai de vous en convaincre en toute
+ occasion.
+
+ «WILHELMINE.»
+
+ _P. S._ Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai
+ de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat Emaldi est
+ partie. Il m'a été impossible de dicter plus longtemps.
+
+Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui
+arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève,
+et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il
+avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen
+avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait
+été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de
+Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires
+étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de
+Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui
+avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères,
+paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le
+duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à
+traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation
+fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission:
+on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi.
+Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul:
+
+ «Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des
+ preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi prenons à vous.
+ J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demandé, que vous
+ fussiez employé par le margrave en France, n'était pas ce qui
+ devait vous être le plus agréable, mais je ne crois pas que ce
+ soit ce qui doive vous être le moins utile. C'est toujours un
+ commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est
+ toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois
+ donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.»
+
+Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de
+Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité
+près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul
+désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark
+avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû
+aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient
+promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à
+Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en
+de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à
+la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le
+roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La
+négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth
+s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du
+Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on
+va lire:
+
+ «Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa
+ personne si agréable, pendant le séjour qu'il a fait à ma cour,
+ que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser à son avancement, et
+ vous savoir gré de la permission que vous lui avez donnée
+ d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis très-sensible aux
+ nouveaux témoignages que vous me donnez de votre attachement à
+ cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos sentiments,
+ pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous ne devez pas
+ douter que je n'y réponde par ceux de la plus haute estime et de
+ la plus sincère affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il
+ vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+ «Écrit à Versailles, le 29 août 1759.
+
+ «LOUIS.»
+
+ [1] Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir beaucoup
+ vécu dans la société de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach,
+ qu'il avait sans doute déjà connus lors de son premier voyage en
+ France. Dans une des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date
+ du 15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une
+ allusion difficile à expliquer:
+
+ «Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à
+ dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous
+ répandîmes dans les jardins.... Je portais tout à travers les
+ objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous
+ devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron
+ de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est
+ que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et
+ secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles
+ s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction,
+ une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression
+ détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention,
+ le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions
+ peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il
+ était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
+ yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre;
+ il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a
+ beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais du retour....»
+
+Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter
+son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai
+que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne
+fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire
+toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années.
+
+Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de
+Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759:
+
+ «L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier
+ l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y
+ a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du
+ roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je
+ ressens, de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos souhaits.
+ Elle a balancé d'autant moins à cet égard que les mérites que
+ vous possédez, et dont elle est très-bien informée, lui ont donné
+ pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a
+ été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
+ poids est auprès d'elle la recommandation de M. de Choiseul.»
+
+Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses
+devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce
+triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son
+désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son
+arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul:
+
+ «Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un homme
+ gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis
+ de dire à chaque courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il
+ en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame,
+ combien il fait froid à Copenhague, vous auriez pitié de moi, et
+ de là il résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud.
+ J'ai l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en
+ arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent à
+ Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici. On a même
+ raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on
+ n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est pas
+ d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Dussé-je être
+ envoyé en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux
+ dents. Pardon de ma lettre à la glace. Je finis, madame, en
+ faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous
+ assurant de mon éternelle reconnaissance et de mon profond
+ respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à
+ part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit
+ vous rendre compte.»
+
+Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé
+Barthélemy:
+
+ «Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job l'était par
+ ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as voulu, George
+ Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
+ ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
+ Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on ne connaît
+ véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi épais que l'eau qu'on y
+ boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par
+ raffinement, cela n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a
+ que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est
+ dispensé de toute sorte de galanterie à leur égard; aussi
+ sont-elles d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et
+ froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents que m'a
+ tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le
+ ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espère; Monsieur a
+ pris maison, j'espère; Monsieur joue gros jeu, j'espère; au
+ quadrille, j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère;
+ Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu! mes dames,
+ monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.»
+
+La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé
+de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle
+lui écrivait:
+
+ «Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantômes
+ auxquels vous ne donnez l'être que pour vous déchirer le sein; je
+ souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer,
+ mais il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la chimère. Ce
+ n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquiétudes ni
+ vos embarras, que je vous engage à la patience et au courage;
+ c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir
+ aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme, calmez
+ votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit
+ pour apprécier les choses à leur juste valeur; n'appelez pas
+ malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrariétés
+ ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le
+ courage les surmonte; vous croirez peut-être que l'habitude du
+ bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les
+ malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez
+ qu'il n'est impossible à personne de n'être pas malheureux, et
+ croyez en même temps, qu'il n'est pas plus impossible d'être
+ heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les
+ hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre,
+ c'est à leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent,
+ ou le malheur qui les opprime.
+
+ «N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que
+ ces réflexions soient des préceptes que je vous donne; je ne fais
+ que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pensé
+ autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs sévères qui veulent
+ nous rendre insensibles à tout événement. Je vous dis au
+ contraire: dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de
+ la fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la
+ raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous
+ marquer l'intérêt que je prends à ce que vous souffrez
+ actuellement, et celui que je prendrai toujours à tout ce qui
+ vous regarde.»
+
+Et encore le 27 octobre:
+
+ «J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois,
+ quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins
+ tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop
+ encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à
+ ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être
+ suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était
+ besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le
+ vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié
+ même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu
+ assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que
+ cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on
+ prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de
+ gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui
+ sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes.
+ Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui
+ souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les
+ seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux
+ écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions
+ comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre
+ courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les
+ employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas
+ d'en faire usage.
+
+ «Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens
+ pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans
+ une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a
+ été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et
+ l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais
+ à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le
+ fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en
+ en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous
+ donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand
+ on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous
+ permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre
+ carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre,
+ mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des
+ livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient
+ seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas
+ s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au
+ moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont
+ l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci
+ et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et
+ profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir
+ par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de
+ lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette
+ cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu
+ de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur,
+ quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff
+ est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M.
+ de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi,
+ en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce
+ serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut
+ que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent
+ ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou
+ tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»
+
+Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de
+Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à
+Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen
+au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse
+et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark
+avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait
+croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier
+qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux
+parties belligérantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le
+Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en
+France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de
+Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et
+sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un
+nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de
+Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service
+diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du
+désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste
+lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais
+oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:
+
+ «M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à m'envoyer en
+ Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y oppose avec une
+ douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas.
+ Sa santé et son âge me font prévoir que je touche au moment de le
+ perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté
+ sa mort, et m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir
+ ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon
+ intérêt le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que
+ je lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider à
+ tourner ce moment si favorable à mon avantage. L'importance du
+ poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de
+ Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais
+ si l'on veut véritablement me rendre heureux, il sera bien facile
+ de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
+ Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
+ accommodera même celui qui me cédera la sienne, et je répugnerai
+ d'autant moins à aller à la cour de Pologne, quoique ce soit le
+ début diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée
+ de mes espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien
+ difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette
+ grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de
+ la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
+ arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me
+ tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de
+ tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est
+ une des plus importantes marques de la bonté de Votre Excellence
+ que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
+ l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je
+ suis toute ma vie, etc.»
+
+ [2] Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague.
+
+En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en
+France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce
+n'était rien moins que le marquis de Mirabeau.
+
+ Du Bignon, le 30 octobre 1760.
+
+ «C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une
+ petite lettre toute puante et toute musquée, datée de Copenhague.
+ Elle m'est venue fort à propos, car on était en peine le jour
+ même de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouvée dans
+ mon cellier, et je l'ai appelée _Muscat de Copenhague_; c'est
+ cela, et je vous en suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre
+ baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
+ qu'il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie.
+ Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous
+ trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez
+ moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de fortes
+ promenades le matin au lieu du soir, mais de très-bonne heure, et
+ petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et
+ qu'on peut être gaillard partout, à moins que le coeur ne soit
+ fort attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence a
+ garé votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos
+ pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les
+ décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à remplir
+ supérieurement les devoirs de l'état auquel votre étoile et votre
+ volonté vous ont appelé; car, si nous faisions un être imaginaire
+ et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait
+ longue et maigre, l'arrière-train traînant, la révérence
+ profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et
+ parfois allumé, l'oeil élastique et la vue rapprochée, parlant
+ peu et toujours dans des coins, écoutant beaucoup et soupirant
+ parfois. Vous voyez, mon très-cher, que cette ressemblance-là ne
+ vous coûtera pas tant à attraper que pourrait faire celle d'un
+ homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule,
+ et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son
+ chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
+ baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner
+ en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres du Liban;
+ vous y trouverez des pierres gravées, si les Maures en avaient;
+ vous y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait, et en
+ partirez pour l'Angleterre tout préparé à aller finir votre cours
+ des singularités humaines, avec la secte des _ennuyés de la vie_.
+ Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
+ quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces
+ faibles-là, et vous êtes un des plus forts. Voulez-vous que je
+ vous parle sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
+ destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos
+ courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot de Salomon
+ qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanité,
+ si ce n'est de bien faire et se réjouir_. A cela, vous avez deux
+ empêchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que
+ vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété; l'autre, votre
+ volonté, qu'il serait temps de songer à vaincre, sans quoi elle
+ vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant
+ heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce
+ souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un
+ tic, et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
+ très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon; vous
+ n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour votre
+ très-affectionné et plus que dévoué.
+
+ «Je suis parti pour la campagne trois jours après votre départ,
+ et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.»
+
+Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en
+attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois
+longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la
+dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques
+jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de
+Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la
+conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul
+renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de
+ses voeux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de
+Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé
+extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en
+considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du
+tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste
+par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à
+Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se
+hâter de se rendre à son nouveau poste:
+
+ «Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expédiées selon
+ le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai
+ l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus
+ particulière et plus précise des affaires qu'il vous confie,
+ ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur égard, a bien
+ voulu me dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa
+ puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle,
+ de ses liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues et
+ factions qui la divisent. Ces détails nécessaires pour tout
+ autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté sait que vous
+ connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent,
+ et elle a jugé de là, qu'il suffirait de vous exposer son
+ système, tant général que surtout relatif à cette couronne, et
+ d'en tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses
+ souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes à
+ votre conduite et à vos soins.
+
+ «Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie
+ source, son coeur le sent, de la gloire et de la félicité du
+ monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des
+ moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de ses desseins
+ et de ses projets, par la fermeté de ses résolutions et de ses
+ démarches dans leur exécution, par l'observation la plus
+ scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltérable dans ses
+ amitiés et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en la
+ suivant attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses
+ intentions.
+
+ «La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune autre
+ puissance que de celle de son souverain naturel et légitime et de
+ ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de tous les
+ bénéfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de
+ ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à ceux d'une
+ autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son maître
+ et sa patrie, et non pour des querelles étrangères, dont il ne
+ ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans
+ être admis à une part égale des biens, des succès et de la
+ gloire; de voir son souverain considéré et révéré par les autres
+ puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son influence
+ fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie
+ chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir
+ l'équilibre et la paix, et écarter toute résolution contraire à
+ la sûreté et à la tranquillité communes; et de sentir enfin sa
+ prospérité, ses forces et ses richesses augmentées intérieurement
+ par des acquisitions faites légitimement et judicieusement, par
+ de sages établissements dans toutes les parties de l'état, par
+ une attention suivie à favoriser la population, par l'extension
+ de son commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture,
+ à l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi
+ cherche par des soins infatigables à procurer et à conserver à
+ la nation qui lui obéit; il n'a point fait de démarche pendant
+ tout son règne, qui n'ait tendu à l'augmenter, et tous les ordres
+ qu'il donne aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui
+ le servons, n'ont point d'autre but.
+
+ «C'est de ce principe que sont émanées toutes ses mesures; c'est
+ ce principe qui l'a tenu, malgré les menaces et les promesses,
+ ferme, calme et intrépide dans l'orage, et qui, après l'avoir
+ engagé à faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde paix
+ au milieu des horreurs et des calamités d'une guerre générale,
+ lui a mis les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
+ préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre, même à
+ forces inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple
+ l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus dangereuse à une
+ honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là de préférer la paix
+ aux apparences séduisantes d'une guerre qui, à tout autre qu'à
+ lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des
+ avantages faciles et certains; c'est encore le même principe qui
+ le guide dans ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe,
+ respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans
+ son ancien système, ou peut-être prendre une forme nouvelle
+ encore plus solide.
+
+ «Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et
+ que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette
+ nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante,
+ soit limitée; il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit
+ point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et
+ absolument dépendante des adversaires et rivaux de la maison de
+ Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France, victimes de
+ leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au
+ pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe
+ également que, par une union sincère formée entre les deux
+ anciennes couronnes du Nord, l'équilibre de cette partie de
+ l'Europe, source de son influence sur elle, se rétablisse; et il
+ lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers
+ ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
+ implacables, et des Hollandais, toujours enclins à embrasser et à
+ soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et
+ trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas
+ l'exige, empêcher que la mer ne leur soit fermée, et ne leur
+ refuse pas tous ses biens et tous ses secours.
+
+ «Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que
+ l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses
+ propres intérêts.
+
+ «Vous ne trouverez point de négociations entamées entre les deux
+ couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs ont été chargés
+ sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en
+ ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse, où
+ des infortunes et des calamités multipliées, au dedans et au
+ dehors du royaume, ont épuisé et épuisent encore toute
+ l'attention et toute la sollicitude du ministère de Versailles.
+
+ «L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de renouveler
+ toujours quelques années avant terme, tire à sa fin: elle
+ expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait
+ probablement à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
+ fassiez la proposition. Dans le dérangement où se trouvent les
+ finances de la France, et au moment du nouveau système que l'on
+ paraît vouloir y établir, cette proposition ne pourrait pas être
+ reçue.
+
+ «Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous
+ enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité,
+ c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France veut
+ continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été,
+ il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent
+ et veulent être ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent
+ pas l'être; que, sans courir vainement, et par une complaisance
+ dont elle doit avoir senti l'inutilité, après l'alliance des
+ unes, elle cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle
+ travaille au maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il
+ faut qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à
+ succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut qu'elle
+ fasse usage de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver
+ la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi par les lois.
+
+ «C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la
+ France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprès du Roi.
+ Faites-en l'objet principal de vos soins et ne déguisez pas à la
+ France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base;
+ que, si on l'ébranlait jamais, tout serait en feu au même moment,
+ et que le Roi, fidèle à ses principes, et préférant à tout le
+ bonheur de son peuple, intimement et irrévocablement lié à la
+ liberté de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son
+ pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de
+ ceux qui combattraient pour elle.
+
+ «Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
+ malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un secours
+ étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux qu'elle
+ suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles
+ de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux politiques qui,
+ sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède est aujourd'hui à
+ ses alliés, _voudraient y rétablir la souveraineté_; faites
+ sentir à MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la
+ France paraîtrait vouloir consentir, ou seulement conniver à une
+ pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et
+ livrerait la Suède, si la révolution réussissait, à la domination
+ des Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul
+ oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne réussissait pas, à
+ l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté
+ seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se verraient
+ délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les suites d'un
+ projet si funeste.
+
+ «Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de
+ ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingués à
+ ce que la chapelle de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi
+ la destine, à l'édification et à la consolation de ceux de sa
+ religion, qui, sans elle, seraient peut-être privés de tout
+ secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui
+ professent sa foi, aime, que ses ministres pensent à cet égard
+ comme lui._
+
+ «Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en vous un
+ soutien et un père; vous permettrez à ceux qui ont des affaires
+ ou des procès en France, de recourir à vos lumières, à vos
+ conseils et à votre appui; et vous donnerez une attention
+ particulière à la conduite, aux moeurs et aux principes de la
+ jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un
+ d'entre elle se dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez
+ d'en avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»
+
+La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était
+l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le
+payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de
+la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de
+Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside
+annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était
+dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de
+Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à
+obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui
+n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de
+Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la
+non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée
+inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de
+1763 à 1770.
+
+En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766,
+Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à
+Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les
+mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark.
+Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails
+qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs:
+
+ «Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi avec autant
+ de promptitude et de justesse le ton de la société et de la
+ délicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de
+ Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson de
+ ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié par tant de
+ nuances presque imperceptibles; il n'a jamais détonné, et,
+ quoique exposé sur un piédestal élevé à la critique d'un public
+ difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout
+ le monde a été bien content de lui. J'attribue cette grande
+ facilité de sentir toutes les finesses des conventions établies
+ par des prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à
+ l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors
+ avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du physique,
+ s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus importante que
+ je dois lui rendre, c'est de s'être conduit avec une mesure, une
+ prudence, une dignité et une présence d'esprit vraiment
+ admirables pour son âge, son peu d'expérience et la faiblesse de
+ sa santé.
+
+ «Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce
+ monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un nouveau
+ visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
+ tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce
+ qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France.
+ Le roi de Danemark sentit l'incongruité de cette réception, fit
+ sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
+ qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la
+ conversation entamée avec le jeune monarque.
+
+ [3] Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le roi de
+ Danemark le 14 décembre 1767.
+
+«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le roi de
+Danemark devait être reçu, on m'avait singulièrement recommandé
+d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls
+dans la première entrevue, et, porte close; que le roi de France
+donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce
+dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me
+répondit que, quoiqu'il eût l'ordre de son maître de m'accorder tout
+ce que je voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma
+demande était impossible, puisque le roi de France n'était jamais
+resté seul un seul instant de sa vie, pas même étant dans sa
+garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre
+les personnes qui, par les priviléges de leurs charges, ont le droit
+d'y rester. La première entrevue se passa donc en présence de tous les
+principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite à
+Chrétien VII, accompagné de quelques princes du sang et de toute sa
+cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la
+main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il
+entr'ouvrit la porte, s'y glissa après lui et la referma à double
+tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par
+la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre
+la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un étranger pour la
+première fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez
+longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a
+dit que son maître avait été enchanté de la conversation aisée et
+spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été
+émerveillé du peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait
+mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous
+nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse rester
+seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en suis donné le plaisir.»
+
+Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort
+avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si
+satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé
+l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de
+Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la
+bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le
+voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort
+étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans
+s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi,
+bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff,
+qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de
+Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée.
+Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et
+simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien
+des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de
+Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait:
+
+ «J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre
+ particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre bonté
+ pour moi est toujours la même, mon envie de mieux faire réussira
+ facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait
+ l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout
+ reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère de mériter
+ votre approbation, et privé du plus grand encouragement que je
+ puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
+ les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que
+ ce doute me tourmente depuis votre départ.»
+
+Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse
+de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ:
+
+ «Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir,
+ mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous écrivez à M. de
+ Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons sont bien fondés, si
+ vous ne vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais pour
+ votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce
+ pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis
+ croire, nous aurions fait un bel ouvrage.»
+
+Et bientôt après, le 13 novembre 1769:
+
+ «Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et vos
+ dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux que
+ d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire part de
+ toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous
+ rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse: «Mon
+ cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis
+ rien faire à présent, parce qu'il faut ménager les circonstances,
+ mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet à
+ mon coeur.»
+
+ «Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que je la
+ perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un
+ moment, une occasion, de travailler à votre affaire. Je suis
+ certaine de la bonne volonté et de la vérité de M. de Choiseul.
+ Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je pourrai vous dire:
+ Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-même la plus
+ heureuse du monde, si je contribue à votre bonheur, en vous
+ donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.»
+
+Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus
+menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser.
+On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de
+Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si
+attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui
+écrivait:
+
+ «Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul, monsieur le
+ baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que
+ méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous
+ donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
+ je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas
+ que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet.
+ Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous
+ rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en
+ second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
+ tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon
+ mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance
+ pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige
+ qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui
+ être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis
+ aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit
+ du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son
+ respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai
+ très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard
+ toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce
+ malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans
+ inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur
+ le baron.»
+
+Et quelques jours après, de Versailles:
+
+ «Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre,
+ monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire
+ qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne
+ trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous
+ deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et
+ la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de
+ l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond,
+ même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous
+ avons cependant lieu de croire par différentes informations que
+ nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de
+ vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des
+ choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez
+ toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez
+ avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il
+ est toujours bon de le savoir.
+
+ «Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis
+ vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux
+ du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
+ veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La
+ Châtre.»
+
+Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague.
+Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé,
+le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il,
+n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de
+Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:
+
+ «Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant
+ la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute
+ la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que
+ vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que
+ vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
+ ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes
+ généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en
+ même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28
+ avril 1766, pour le comte d'Osten.
+
+ «La position entre les deux cours étant à peu près la même
+ qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis
+ autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été
+ faites aujourd'hui pour vous.
+
+ «Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000
+ écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la
+ somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille
+ occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que
+ je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon
+ désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et
+ convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être, etc., etc.»
+
+ P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples,
+ mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous
+ m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la
+ mi-novembre.
+
+A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten,
+que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires
+étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.
+
+Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour
+Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30
+octobre 1770:
+
+ «Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans
+ pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez
+ heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les
+ rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus
+ long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou
+ vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans
+ avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de
+ ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
+ nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils
+ nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le
+ moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_.
+ C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits
+ de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont
+ contraires à vos intérêts.
+
+ «Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas
+ moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins
+ d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai
+ de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous
+ convaincre de tous mes sentiments pour vous.»
+
+Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul
+faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
+il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service
+du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois
+après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère
+et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup,
+écrivait dès le 31 à Gleichen:
+
+ «Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre
+ étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff
+ occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de
+ France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même
+ chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort
+ qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de
+ Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait
+ tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à
+ vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous
+ touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le
+ portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je
+ comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi
+ matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette
+ nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez
+ ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et
+ déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux
+ que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir
+ pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera
+ éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous
+ revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux
+ avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous
+ voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.
+
+ «J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour
+ qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez
+ pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M.
+ de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.»
+
+Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein
+des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la
+société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des
+premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des
+affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,
+mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark.
+Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à
+Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,
+n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et
+passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller
+végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus
+d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il
+dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M.
+d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop
+onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen
+un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait,
+par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de
+M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la
+catastrophe de Struensée.
+
+Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa
+curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à
+Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier
+soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de
+Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta
+jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de
+Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses
+derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril
+1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la
+prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui,
+après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était
+fait Allemand, le comte de Bray.
+
+L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le
+titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de
+contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à
+Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement,
+mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas
+nommé[4].
+
+ [4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._
+ Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)
+
+Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796
+et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais
+ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,
+sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps,
+qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,
+méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du
+dix-huitième siècle.
+
+ P. G.
+
+
+
+
+SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.
+
+
+
+
+I
+
+FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.
+
+
+Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins
+et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double
+irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de
+la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de
+la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme
+de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la
+reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus
+honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un
+bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant
+qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les
+gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois
+après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses
+portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les
+maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue
+respectée et honorée presque universellement.
+
+Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent
+quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été
+célèbre que par la magnificence de ses opéras.
+
+La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu
+en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le
+dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut
+la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,
+pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis,
+tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence:
+«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après
+quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui,
+et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit
+qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette
+circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses
+fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer
+l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie
+n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant
+arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire
+tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque
+continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus
+d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
+et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus
+des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des
+tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se
+constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son
+royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles
+III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du
+ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.
+
+La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à
+Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement
+durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour
+ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur
+parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on
+s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les
+manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui
+lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot,
+d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le
+portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui
+circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien
+ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples
+il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile,
+uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien
+méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle
+l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas
+desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment,
+regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un
+grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,
+ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux
+havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue,
+donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui
+voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait
+absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et
+longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore
+moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un
+propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me
+questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son
+pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont
+les objets ordinaires de la conversation des princes.
+
+Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose
+bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre
+lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare
+dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la
+guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au
+sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de
+démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son
+conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
+peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui
+ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les
+ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande
+pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait
+son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû
+ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la
+perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des
+Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et
+honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans
+le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur
+celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et
+l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises.
+M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une
+et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus
+douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi
+ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
+Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de
+longtemps en présence de ce pauvre ministre.
+
+Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la
+France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de
+reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que
+j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a
+opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français
+auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
+de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai
+vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à
+Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa
+cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux
+frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on
+avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était
+aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on
+manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour
+les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette
+guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de
+Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un
+courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire
+vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port
+et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli
+monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me
+montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je
+pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
+espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont
+manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur,
+que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur
+demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes
+des provinces espagnoles!
+
+M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à
+l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie.
+L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait
+encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,
+malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que
+des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans
+affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes
+les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était
+l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,
+son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la
+reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie,
+voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des
+opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient
+même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient
+distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les
+Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000
+hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles
+III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de
+sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué
+par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges,
+pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés,
+défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir
+commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et
+difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance,
+de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.
+
+L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences:
+par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit
+naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire
+des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en
+fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui
+faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu
+de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il
+se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le
+travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse
+d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des
+besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de
+l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes
+châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les
+Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et
+problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y
+a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,
+sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la
+Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour
+anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des
+Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes
+Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges
+d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on
+exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par
+l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres.
+
+Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III
+commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de
+purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la
+sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six
+semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de
+difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et
+employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les
+maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter
+que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait
+dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire
+d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins
+ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant
+que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant
+plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur
+de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant:
+«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit.
+
+Charles III, après avoir purgé la capitale de son infection, fit
+mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
+villes les plus propres et les mieux éclairées de l'Europe. Sa
+tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre
+les chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse dans
+l'obscurité, ne fut pas si sage, parce que les rues étant éclairées,
+cette défense n'était plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec
+tant de violence qu'il en résulta une émeute très-fâcheuse. Cette
+imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
+barbe aux Russes, avait le même but, de changer les moeurs en
+changeant le costume; mais cette idée est moins vraie que le proverbe:
+l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour
+introduire un peu plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup mieux
+réussi, c'est l'établissement de cette colonie allemande qui
+transforma les déserts infectés de voleurs de la _Sierra Morena_, en
+une route garnie de champs cultivés et d'auberges commodes. Cette
+entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et
+sans religion, mais plein de génie et de zèle, pour polir sa nation et
+lui être utile.
+
+Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa
+mauvaise conduite, sa prépotence, et surtout son incontinence
+scandaleuse, forcèrent le prince à le mettre entre les mains de
+l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractère.
+Étant du conseil du Mexique, il fut condamné à être pendu; sa femme,
+qui était veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par
+ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crédit, lui
+sauva la vie en l'épousant. J'ai souvent été témoin de l'ingratitude
+effroyable avec laquelle il paya tant de générosité. Il la traitait
+avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine doña
+Gracia, qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à Madrid, et
+dépensait ainsi les richesses que son épouse lui avait abandonnées.
+
+L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont
+j'ai été témoin, est une des plus belles époques du règne de Charles
+III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il
+subsistait une défense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait
+pas été approuvée par la cour. Le nonce en avait reçu une, que tous
+les évêques d'Espagne lui avaient refusé de publier; il gagna le grand
+inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indépendance
+en matières ecclésiastiques. Un beau matin nous apprîmes avec
+étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait été
+enlevé de son lit par un détachement de dragons, et conduit dans un
+fort. L'indifférence méprisante avec laquelle les courtisans
+racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du
+peuple, excitèrent une surprise égale à l'admiration que méritaient le
+courage et la politique éclairée du roi. Bientôt après, tous les
+inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent pour
+demander grâce, et la délivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda
+qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur
+disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux
+siégeraient parmi eux, et que personne ne pourrait être jugé ni
+condamné sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la
+lumière, suivi de l'expulsion des Jésuites, autre acte mémorable de
+Charles III, a ouvert la carrière des sciences qui commencent à
+prospérer en Espagne.
+
+Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer
+quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants de
+Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des nôtres et du sens
+commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont
+noires; ils portent au marché les noix dans des corbeilles, et les
+figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier
+la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une
+petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
+renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries
+amoureuses sont exprimés en Espagne dans la classe inférieure des
+petits maîtres et des dulcinées de ce pays, par de petits hoquets
+artificiels, que l'estomac profère ordinairement, qui forme entre eux
+un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de
+deux tourterelles, mais qui ressemble à quelque chose de fort
+indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux sous le règne de la reine
+Barbe, je n'ai vu que des comédies saintes, appelées _Autos
+sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas
+deux mots avant de finir cet article.
+
+La première à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique,
+qui représentait une foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y
+tenaient boutiques en rivalité avec la mort et le péché, et les âmes y
+venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur était sur
+le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait
+pour enseigne une hostie et un calice, environnés de rayons
+transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la mort et le
+péché, pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper,
+tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par
+Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes
+égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui
+produisit, à la fin de la pièce, le sujet d'un pas de quatre, qui
+exprimait leur jalousie, et qui se termina à l'avantage de notre
+Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la mort et le péché à
+grands coups d'étrivières. Une autre pièce assez plaisante et fort
+spirituelle, est la comédie du pape Pie V. C'est une critique
+très-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernière scène on voit
+ce pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et
+deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les
+belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit
+par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse,
+et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une
+guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir
+entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et
+bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se
+trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait
+autant; la même envie passe au troisième, et les gagne l'un après
+l'autre jusqu'au Saint Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se
+mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
+fandango.
+
+Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comédie de
+l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un
+brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu
+sur la face; il se démasque, laissant tomber son manteau, et paraît
+en costume de petit-maître espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le
+prie de prendre place auprès du brasier, et lui offre du chocolat;
+l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-là, par
+la raison qu'il était invité à manger un Oglio chez le Père éternel.
+Après bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint
+Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
+peint toujours, d'un bout à l'autre, l'acte le plus contraire au
+mystère dont il s'agit.
+
+J'ai interrogé le nonce, comment il était possible, que les évêques
+d'Espagne pussent tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré
+en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont répondu, que tant que le
+peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y édifierait, ils les
+croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont
+souvent accompagnés d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas mal à
+des comédies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis
+d'une excellente morale, et de morceaux très-pathétiques pour inspirer
+la dévotion; et j'ai été témoin que, dans une de ces comédies où on
+représentait la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus parfaite,
+beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que
+quelques-uns se mettaient à genoux au son de la clochette. Aujourd'hui
+ces spectacles n'existent plus: le même progrès de l'esprit, qui les a
+rendus ridicules, les a défendus.
+
+
+
+
+II
+
+LE DUC DE CHOISEUL.
+
+
+Le duc de Choiseul était d'une taille assez petite, plus robuste que
+svelte, et d'une laideur fort agréable; ses petits yeux brillaient
+d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses
+lèvres riantes annonçaient la gaieté de ses propos.
+
+Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique, libéral, fier,
+audacieux, bouillant et emporté même, il rappelait l'idée des anciens
+chevaliers français; mais il joignait aussi à ces qualités plusieurs
+défauts de sa nation: il était léger, indiscret, présomptueux,
+libertin, prodigue, pétulant et avantageux.
+
+Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou,
+qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le
+regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche ses ennemis disent
+que c'était un boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe.
+
+Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su répandre autour de lui la
+joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une
+chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une
+abondance intarissable de plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait
+pas à l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le
+bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trésors du
+crédit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas trop de
+peine. Au contraire, l'image du malheur lui était insupportable, et je
+lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
+sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il
+avait été obligé de faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées
+enragées; et voilà comme il s'armait par une feinte dureté contre la
+facilité et la faiblesse, qui lui étaient naturelles. Je lui ai
+entendu répondre à madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites,
+un tyran de coton! Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on
+voulait, était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette
+colère passée, le lion devenait un mouton. J'ai employé deux fois
+contre lui ce secret que je n'ai communiqué à personne, et sans jamais
+en avoir abusé.
+
+Une des plus belles qualités de M. de Choiseul était d'être ennemi
+généreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement
+et sauvé par des réticences favorables, que le duc de Choiseul mit
+dans les témoignages qu'il fut appelé à rendre contre son ancien
+ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'était point haineux.
+L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui
+l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup, et qui lui ont été fidèles
+jusqu'à la mort, prouve combien il avait été leur ami. Le bailli de
+Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé de lui les effets les plus
+recherchés et les plus tendres d'une amitié presque filiale. Il est le
+seul homme que le duc de Choiseul ait traité avec une sorte de
+respect, peut-être parce qu'il avait été à Rome son instituteur en
+politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la médiation de
+la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000
+livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre à son
+père, lui ont été prodigués par M. de Choiseul et sa famille dans sa
+longue et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à Paris, peu de
+temps après les avantages dont son ami l'avait comblé.
+
+Pour moi qui suis payé plus que personne pour vanter, et pour me
+vanter de son amitié, je dois ajouter que, durant les trente années
+que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité, il ne m'a jamais
+perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa
+part aucun refroidissement essentiel, malgré différents torts que j'ai
+eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque
+offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un
+jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouvé le chemin de son coeur.
+Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y passer les deux derniers
+mois de l'été dans sa maison, il parla peu respectueusement de la
+margrave de Bayreuth, soeur aînée du roi de Prusse, qui m'avait élevé
+et envoyé pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle
+pendant son séjour à Rome. Je répliquai à M. de Choiseul d'une manière
+si fière et si piquante en présence de beaucoup de convives, qu'il
+jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort échauffé;
+mes chevaux n'étant pas partis, je les fis remettre, je voulus me
+retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu'à condition
+que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma
+présence de la margrave, que je ne pusse écouter décemment. Il le fit,
+me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de
+Prusse ayant levé le mois d'après le bouclier contre la France, par
+son entrée en Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de
+Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos désobligeant contre la
+margrave et son frère, sans m'en demander plaisamment la permission.
+
+Sa pétulance audacieuse a été mise au jour dès le premier carnaval de
+son ambassade à Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a été
+estropiée et trop mal jugée, pour que je ne la rapporte pas, d'autant
+plus que je la tiens de source. On avait donné au gouverneur de Rome
+la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au théâtre
+d'Aliberti, et, par mégarde ou par malice, on oublia de la rendre à M.
+de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimât pas la
+musique italienne. Le gouverneur prétendit que, représentant la
+personne du pape, sa présence était nécessaire au spectacle, et qu'il
+ne céderait pas. A la première représentation, M. de Choiseul arma ses
+gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte,
+et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour
+entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome
+fut pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti
+de faire une mercuriale à l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup
+de dignité et d'éloquence, composa une harangue très-énergique, qu'il
+débita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
+ce qu'il me répondit? me dit le cardinal, qui m'a raconté toute
+l'histoire l'année d'après: il claqua des doigts (c'était son geste
+favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous
+moquez de moi, monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit
+prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit
+une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient
+avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus
+jusque-là, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de
+Choiseul, et lui donner la réputation d'un jeune étourdi peu fait pour
+sa place. Mais, après les premiers propos, on ne vit en lui qu'un
+homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus
+grandes entreprises, ayant tout osé pour si peu de chose. Il fut
+craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et admiré par les Romains,
+éblouis de sa magnificence et des grâces de la cour qu'il procurait à
+ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause de la gaieté de son
+esprit, et la morgue romaine resta déconcertée pour toujours devant
+son maintien dégagé et burlesque. Voilà comme les objets dont la
+puissance sacrée ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par
+un peu de courage, de dédain et de ridicule.
+
+M. de Choiseul avait mené une vie dissipée et libertine dans sa
+première jeunesse. Nommé ambassadeur à Rome, il était encore fort
+ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait
+lu; son esprit prompt, adroit, pénétrant et juste, entendait à
+demi-mot, devançait les explications et cachait son ignorance en
+éblouissant par sa perspicacité. Aussi se contentait-il de savoir
+l'essentiel des choses, abandonnant les détails aux secrétaires et à
+ses commis. Il écrivait de sa main les dépêches les plus secrètes sans
+faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par
+des courriers. Son écriture était si illisible, qu'un ministre fut
+obligé un jour de renvoyer la dépêche, en alléguant l'impossibilité de
+la déchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues
+et ses plaisirs lui enlevaient un temps considérable, mais il le
+regagnait par la promptitude de son génie et la facilité de son
+travail. Il avait imaginé différents moyens de l'abréger et de le
+simplifier; entr'autres, une manière de réduire un grand nombre de
+lectures et de signatures à une seule. La voici: chaque courrier lui
+apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui,
+comme ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en faisait rien:
+premièrement, parce que c'était presque impossible, et puis, parce
+qu'il avait bien autre chose à faire. Un commis les lisait pour lui,
+et formait une colonne à mi-marge, des numéros et des précis de ces
+lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
+substance de ses résolutions, et qui était écrite vis-à-vis, à la
+marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite
+cette feuille se remettait à un autre commis, qui en faisait les
+réponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient
+sans être revues par le ministre; mais l'original de toutes ces
+expéditions, déposé aux archives, était un document permanent qui
+obviait à tous les abus de l'estampille.
+
+Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M.
+de Choiseul; c'était son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de
+son esprit, son goût pour les plaisanteries, et souvent
+l'effervescence de sa bile, en étaient les causes naturelles.
+Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de
+son coeur, qui font presque honneur à son indiscrétion: la sincérité
+de son âme haïssait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui
+était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait les réserves
+timides et le pédantisme minutieux de la politique. L'expérience
+l'ayant amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux aimé s'en
+faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrétions
+pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir
+de s'en tirer; car la prérogative la plus éminente de son génie était
+l'art de trouver remède à tout. Il était l'homme du moment pour jouir,
+faillir, et réparer, vraiment prodigieux pour trouver des expédients;
+et, s'il avait vécu jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait
+été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter.
+
+De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le
+meilleur à mon gré, et qui prouve que, même dans la colère, la
+promptitude de son esprit et la gaieté supérieure de son humeur, ne
+l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui
+l'importunait sans relâche à toutes ses audiences, pour obtenir la
+croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle
+ce ministre voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter. Outré de
+cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous
+faire ... mais la réflexion que c'était un militaire et un
+gentilhomme, l'arrêta, et voici comme il se reprit pour achever la
+phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix
+de mérite.
+
+Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en
+jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient.
+
+Le duc de Choiseul était beaucoup moins fier de sa place que de sa
+personne. Quand il pensait à sa naissance, il se rappelait
+qu'anciennement un homme de qualité aurait cru se dégrader en
+acceptant une charge de secrétaire d'État, et que tous avant lui,
+hormis l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et d'après cela il
+croyait faire beaucoup d'honneur à Louis XV de vouloir bien être son
+ministre. Quoique tout le monde sût que la France, jadis si
+redoutable, n'était plus à craindre, que Louis XV était décidé à tout
+prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait
+de ses finances, surpassant la réalité, était confirmée par lui-même,
+qui disait souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut
+rien! le duc de Choiseul néanmoins soutenait encore la dignité de
+cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une
+terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait:
+il se faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait jamais osé
+compromettre son maître au delà des bornes qu'il lui avait absolument
+prescrites.
+
+On raconte que le duc de Choiseul, étant à Rome, avait eu du général
+des jésuites l'aveu d'avoir été noté par eux comme ennemi de leur
+ordre sur un propos inconsidéré, qu'il avait tenu dans sa première
+jeunesse, et l'on prétend que l'horreur, que lui avait inspirée une
+inquisition si recherchée, était la cause de tout ce qu'il a fait
+depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur
+part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indigné
+de la persécution affreuse, que le parti moliniste en France avait
+suscitée aux mourants par le fameux régime des billets de confession,
+l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'après ses instructions, à
+les contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce
+furent les jésuites qui se déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de
+le persécuter par le parti des dévots. Dans les premières années de
+son ministère, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M.
+le Dauphin à remettre au roi un mémoire plein de calomnies contre M.
+de Choiseul qui, s'étant justifié, obtint la permission de s'en
+expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel son père avait fait une
+vive semonce. Ce prince malgré cela n'ayant pas reçu convenablement M.
+de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur,
+j'aurai peut-être le malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne
+serai jamais votre serviteur!
+
+Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, était
+encore plus que lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de madame
+la Dauphine, et de tout le parti dévot.
+
+Voilà les intérêts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne,
+auteurs principaux de la ruine des jésuites, employèrent pour
+favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès lors, avait l'idée
+du pacte de famille en tête, crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer
+dans l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour perdre les
+jésuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il
+fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une
+secrète inclination pour cette société, qui avait pour elle toute la
+famille royale et un grand parti au conseil et à la cour. Le duc de
+Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il
+s'était bien gardé de paraître son ennemi aux yeux de son maître, mais
+qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire à
+celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au
+reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais
+les jésuites eux-mêmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics
+d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout
+l'orgueil, l'opiniâtreté, et la sotte témérité de leur général, qui
+ont ourdi et consommé leur ruine. Quand on manda à ce dernier que le
+P. Malagrida était arrêté comme complice de l'assassinat du roi de
+Portugal, beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient rassemblés à un
+dîner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui
+conseillèrent d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique
+persuadé de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait
+provisoirement pour lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général
+fut inflexible: il écrivit une lettre folle, pour soutenir qu'un
+jésuite ne pouvait être jugé que par la société, et la société fut
+chassée du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général des servites
+et un des convives de ce dîner, qui m'a conté cette anecdote. Une
+autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus
+grande de l'imprudente témérité du P. Ricci. On avait mis sous les
+yeux de Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue de tout
+temps, et avaient osé agiter de nos jours à Montpellier, qu'il était
+permis de tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la religion
+catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son
+assassinat, parut frappé; le maréchal de Soubise, organe principal du
+parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au général de
+condamner et de prohiber pour jamais une thèse, qui datait de
+très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse. Alors le roi
+ordonna à M. de Choiseul d'écrire à Rome pour cet effet, et ce
+ministre crut l'occasion manquée pour longtemps, d'arracher le
+consentement du roi, nécessaire à l'exécution de l'arrêt du parlement;
+mais le général Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce
+qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thèse, qui
+n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'idée d'une
+doctrine, et aurait l'air de désavouer une opinion, dont le simple
+soupçon serait déshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il
+prononça cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une
+telle effronterie décida le sort des jésuites en France et prépara la
+possibilité de leur extinction. Clément XIV qui les craignait encore
+plus qu'il ne les haïssait, les a défendus encore longtemps, et le
+cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape à lâcher la
+bulle, que par la menace positive de publier la promesse, écrite de sa
+main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir la tiare, et par
+conséquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque
+généralement, que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites: pour
+moi je n'en crois rien. Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes
+inutiles, ce poison aurait été moutarde après dîner. Le marquis de
+Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort
+naturellement, voilà les preuves de mon opinion. Clément XIV est mort
+de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la
+putréfaction subite de son cadavre n'a été que l'effet de l'angoisse
+horrible qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites existeraient
+encore, s'ils avaient été aussi méchants qu'on les a supposés.
+
+L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé les finances. J'ai
+été témoin, qu'après la mort de madame de Pompadour, il s'est donné
+beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des
+remèdes: il a consulté surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous
+deux m'ont dit avoir été étonnés de la perspicacité, avec laquelle il
+approfondissait des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur
+l'impossibilité de remédier à des désordres fondés sur la faiblesse du
+roi, sur de longs abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la
+cour, il a désespéré de pouvoir combiner des projets d'économie avec
+le maintien de son crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé
+qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux, qui lui fussent dévoués, à
+se procurer tous les fonds nécessaires au succès des départements dont
+il était chargé, et à être le distributeur des grâces du roi.
+Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalité relativement à
+lui-même, et le compte qu'il a rendu des épargnes faites dans ses
+départements, a prouvé également son honnêteté et ses talents pour
+l'économie.
+
+M. de Choiseul, qui a toujours visé à se rendre indépendant et
+inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des
+finances. La comptabilité rigoureuse, imposée à cette place, lui
+aurait donné le droit de refuser toutes les demandes indiscrètes, même
+celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime de dire: Sire, il y va
+de ma tête. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvénient, et
+avait de plus une répugnance invincible à faire revivre aucune de ces
+anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la
+dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le déficit sous ce dernier
+règne aux ressources que la révolution a découvertes et dilapidées, on
+trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni
+qu'il ait été nécessaire de convoquer les états généraux, pour peu
+qu'on eût voulu employer une petite partie de ces ressources.
+
+Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de déférence pour
+sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouvé; il
+aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais
+plus vertueux, plus sages et plus désintéressés que n'étaient ceux,
+dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle,
+l'avaient environné. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui
+attirait par son arrogance, ses préventions, et les abus qu'elle
+faisait de son crédit; et le coeur excellent de son frère aurait été
+préservé contre l'écorce qui se forme autour de celui des ministres.
+
+Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement parfait que j'aie
+connu: elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente, et
+femme sans reproche. C'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres
+croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé, la
+délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur, et la subtilité
+de son esprit, la rendaient sérieuse, sévère, minutieuse,
+dissertatrice, métaphysicienne, et presque prude. Voilà du moins comme
+elle était représentée à son mari par sa soeur, et le cercle joyeux
+qui se divertissait chez elle. Malgré cela, il était pénétré d'estime,
+de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui
+conciliait les ennemis de sa soeur, et à qui son coeur rendait la
+justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus méritoire
+que n'était la sienne.
+
+La duchesse de Grammont était plus homme que femme; elle avait une
+grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manières libres et
+brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite.
+Elle possédait les qualités de son frère, mais plus prononcées, ce qui
+leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette
+ressemblance avec M. de Choiseul, jointe à l'art de savoir l'amuser,
+lui avait donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec une
+insolence essentiellement nuisible à la réputation et même à la
+fortune de son frère; car cette femme impérieuse et tranchante a
+beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait
+été au moins retardée par l'intérêt extrême que madame de Choiseul
+inspirait au roi, à toute la cour, et même aux ennemis de son mari.
+
+Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre à Chanteloup, dit
+qu'il l'aurait traité bien plus durement, sans sa considération pour
+madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gré de la lettre
+pleine de fierté qu'elle lui avait adressée, en refusant une pension
+de 50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir sacrifié à son
+mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, elle a encore
+consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa
+mémoire, s'est réduite avec un laquais et une cuisinière à la dixième
+partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et
+a payé jusqu'à la révolution plus de 300000 écus par an, pour achever
+de les éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée, même par
+les monstres de cette révolution, tandis que sa belle-soeur a été
+traînée par eux au supplice, sans démentir son caractère plein de
+courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets.
+
+On a débité, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se
+soutenir un peu plus longtemps, avait tâché d'impliquer la France dans
+une guerre, qui était sur le point d'éclater entre l'Espagne et
+l'Angleterre, au sujet des îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par
+le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et
+vingt ans après par un commis des affaires étrangères, que le duc de
+Choiseul a fait en cette occasion deux démarches trop longues à
+rapporter ici, aussi hardies que désintéressées, pour maintenir la
+paix. Au reste, ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa santé
+était altérée; enfant gâté de la fortune et de la faveur, il ne
+pouvait supporter aucun dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il
+souhaitait être heureux d'une autre manière, et il bâtissait des
+châteaux en Espagne sur Chanteloup.
+
+Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui
+ne demandait pas mieux que d'être tirée des griffes rapaces et
+tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs, et de tous les
+roués dont elle était l'instrument. Elle était d'ailleurs une bonne
+créature, fâchée d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur
+joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul, dès qu'elle l'aurait connu. Le
+roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider
+l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il était très-fâché de
+perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans
+les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils ne se voyaient. M.
+de Choiseul se plaignant à son maître d'une horrible tracasserie, dont
+il était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que vous imaginez est
+faux, on vous trompe; défiez-vous de vos alentours que je n'aime pas.
+Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait à ses
+pieds, si»..... signé Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas
+le voeu d'un accommodement, la prière de s'y prêter, et l'aveu bien
+étrange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait
+plus que tout ce qui était en la puissance royale? Il est étonnant que
+le coeur sensible de M. de Choiseul ait résisté à tant de bonté, à
+l'envie de jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner plus
+commodément à l'aide d'une femme, qui aurait été entièrement à ses
+ordres: il est encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir par
+la moindre démarche honteuse, sachant qu'il serait exilé, il n'ait pas
+donné sa démission, surtout avec ces dispositions à la retraite, dont
+j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait pas, qu'en l'exilant, on le
+traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de
+sa charge de colonel-général des Suisses, dans laquelle il se croyait
+inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs,
+qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments,
+pour irriter le roi, et le disposer à des actes de violence. On
+employa des billets que le duc de Choiseul avait écrits anciennement à
+M. de Maupeou, lorsqu'il était encore premier président, dans un temps
+de dissension entre le parlement et la cour, et où il convenait au
+bien public que le premier ne se rendît pas d'abord aux volontés du
+conseil d'État; ces billets contenaient des exhortations à résister,
+des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces
+billets, qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi, comme venant
+d'être adressés au premier président actuellement, au lieu d'obvier
+aux troubles, qui ont éclaté depuis avec tant de violence. M. de
+Choiseul fut par là sourdement convaincu d'avoir des liaisons
+criminelles avec le parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et
+d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il n'aimait pas
+trop. Ne prévoyant aucune de ces menées, on dirait qu'il ait voulu ne
+rien déranger à la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie
+triomphale; aussi sa chute et son existence à Chanteloup ont-elles été
+plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moitié de la
+cour a déserté Versailles, pour se rendre à Chanteloup; et le peuple
+de Paris bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la barrière
+d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit à ce
+ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si
+sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce que je n'ai pas
+mérité.»
+
+M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi
+horrible que dénuée de preuves et de vraisemblance, par un propos le
+plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait jamais tenu. J'y étais
+et j'en ai frémi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait été
+appelé, et se disputait violemment avec les médecins de la cour. Le
+roi se trouvait à Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris pour
+souper, conta d'un air fort échauffé, que le roi avait reçu un billet
+de Tronchin, dans lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine
+manifestait des symptômes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les
+confier au papier, et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté de
+bouche, à son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prétend-il
+insinuer, que j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce n'était le
+respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans, je le ferais mourir sous le
+bâton. C'est un propos inconcevable, qui a germé longtemps et qui lui
+a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonné madame
+la Dauphine, mais même le Dauphin.
+
+Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce
+qu'il est de moi, et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot, mais
+parce qu'il a été raconté comme une réplique, adressée à une petite
+maîtresse étourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que
+je l'ai dit à la femme la plus prudente, la plus respectable et la
+plus discrète que j'aie connue.
+
+Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais, où j'avais embarqué le roi
+de Danemark, qui se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais aux
+échecs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le
+salon s'étant écoulé, et madame de Choiseul croyant que nous étions
+tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tête,... et moi
+voyant un homme qui était derrière elle, je répondis en baissant les
+yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous
+écoutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever, je
+voulais dire, que votre roi est une tête qui annonce les plus belles
+espérances.
+
+
+
+
+III
+
+LE DAUPHIN[5].
+
+
+Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait
+beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur
+habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et
+ignorant. Voici comme la chose se passa.
+
+ [5] Né en 1729, mort le 20 décembre 1765.
+
+Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre
+mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le
+Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes
+du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les
+informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la
+page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la
+Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de
+savoir sur cette matière, et les compères mettant la conversation sur
+le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien
+endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une
+bibliothèque; et il fut choisi.
+
+M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on
+s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement,
+s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui,
+placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et
+peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque
+crédit.
+
+Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était
+éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion.
+
+Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de
+ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme
+d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne
+l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi
+sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien
+étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je
+lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de
+Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.
+
+La voici: cet officier, commandant les grenadiers à cheval, était
+mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux
+pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était
+fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu
+beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que
+l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.
+
+On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes
+sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a
+passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des
+démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après
+avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à
+vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait,
+elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente,
+pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa
+vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille.
+
+
+
+
+IV
+
+LE MASQUE DE FER.
+
+
+L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge
+de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.
+
+Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de
+Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une
+société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai
+trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre.
+
+C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de
+sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans,
+pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de
+son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé
+Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et
+M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes
+personnages se trouvant réunis quelques années après autour de M. de
+Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous
+rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les
+différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés
+davantage, et entr'autres le masque de fer.
+
+Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait
+partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous
+les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère.
+
+Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le
+dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien.
+
+Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents
+personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître
+par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.
+
+Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement
+l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir
+essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince
+lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le
+dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard,
+personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de
+Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le
+sache, et il doit être enterré avec moi.
+
+Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait
+pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous,
+ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé!
+Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu
+inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la
+supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une
+faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une
+flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les
+droits de son successeur à la couronne.
+
+On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces
+droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un
+silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et
+si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir
+sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes
+les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures.
+
+Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV
+à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et
+exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul,
+lequel n'a cessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore
+les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département
+et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement
+sur cet objet.
+
+J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai
+malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de
+fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier
+général, qui se disait «_confident intime de la reine Anne
+d'Autriche_.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis
+XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait
+demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait
+la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était
+écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible!
+
+Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la
+reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le
+terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait
+la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de
+défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait
+craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et
+qu'après la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, restés maîtres
+absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le
+trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la
+tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils
+à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande
+ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le
+propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour,
+car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime
+successeur de ses ayeux.
+
+
+
+
+V
+
+NECKER.
+
+
+Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si
+nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des
+partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que
+jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un
+ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas
+ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux
+fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des
+partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la
+cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est
+sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu
+pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour
+avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces
+opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me
+pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.
+
+Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et
+taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif;
+son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que
+prévenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu
+aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre
+humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il
+aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse
+s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande
+nation.
+
+Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la
+générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à
+son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans
+ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant
+beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa
+réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes,
+dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La
+république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour,
+fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et
+publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le
+système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint
+à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une
+conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée
+d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus.
+La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état,
+et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de
+ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea
+d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,
+l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois
+plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit
+de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât
+entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en
+faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la
+presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
+et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien
+véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de
+Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son
+éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les
+profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il
+creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé
+qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des
+moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité
+d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut
+l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre
+de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il
+se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait
+une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi
+de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,
+convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le
+plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait
+jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de
+l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après
+avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des
+dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les
+moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le
+rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de
+l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M.
+de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace,
+mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande
+partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout
+les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne
+montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les
+oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands
+personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout
+allait bien.
+
+L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes
+intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M.
+de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à
+propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien
+des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter
+foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux
+qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme
+qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait
+abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois,
+parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il
+n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien
+tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et
+la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice
+de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par
+l'analogie de la punition.
+
+ [6] M. de Vergennes mourut en 1787.
+
+Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle
+de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si
+diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient
+réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
+menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas
+qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la
+dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les
+emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le
+peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute
+grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance
+exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon
+poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce
+que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible
+que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal.
+Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de
+mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont
+amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des
+états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances
+offertes par l'assemblée des notables.
+
+Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait
+avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les
+trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au
+moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le
+peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier,
+dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le
+rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables.
+Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par
+ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation
+au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme
+ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une
+commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé
+leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le
+danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de
+l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût
+laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais
+a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut
+juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses
+intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.
+
+M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple
+opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des
+volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de
+rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à
+donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour
+le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes
+humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des
+cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi
+trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient
+irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé
+sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux
+valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi
+plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double
+représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête,
+je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de
+faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes
+eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but
+principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire
+payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins
+préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est
+clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la
+pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le
+tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi
+contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la
+convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était
+qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu
+plus grand que jamais.
+
+A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une
+faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on
+doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne
+immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les
+détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir
+le mal.
+
+Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins
+reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui
+paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la
+condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les
+mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il
+chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant
+qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie
+n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi,
+réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre
+raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se
+rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé,
+et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder
+des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et
+l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé
+à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.
+
+Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M.
+Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat
+qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen
+aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue
+était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le
+savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups
+décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les
+factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à
+armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier
+ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa
+moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée
+d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir,
+combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne
+de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette
+abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on
+pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker
+aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle
+union, pour éviter des malheurs si inouïs.
+
+Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire,
+lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le
+tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul
+pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands
+avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le
+tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le
+plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à
+craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le
+clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son
+invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa
+Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur
+retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie
+la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans
+doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité
+par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et
+révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
+
+C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la
+révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré
+de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le
+roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours
+composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant
+presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
+réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres
+Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le
+matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle
+entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour
+l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le
+discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les
+plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques
+altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M.
+Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce
+discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant
+la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute
+si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer
+les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.
+Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins
+exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout,
+mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut
+placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des
+craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme
+du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi
+de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la
+prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part
+des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait
+d'être pendu.
+
+Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques
+d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret
+possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à
+Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut
+assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent
+les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et
+promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et
+les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans
+commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les
+maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les
+sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus
+de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques
+étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils
+n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former
+une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux
+Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières
+victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
+le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque
+traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,
+environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de
+broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa
+voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne
+témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la
+marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que
+de tranquillité.
+
+Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M.
+Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un
+jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis
+XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa
+tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où
+peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant
+dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu,
+quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous
+une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et
+s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il
+prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale,
+avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au
+retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil
+crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière,
+et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en
+haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami,
+la paix est faite.»
+
+M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de
+l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des
+convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait
+pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de
+gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à
+Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante
+journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait
+rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa
+grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs
+des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux,
+par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée
+nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines
+et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français
+donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette
+horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le
+servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les
+démocraties.
+
+Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de
+sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu
+était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances
+trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les
+calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en
+éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade
+était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait
+plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les
+plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus
+déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience
+religieuse de l'innocence souffrante.
+
+
+
+
+VI
+
+JOSEPH II et LÉOPOLD II.
+
+
+L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un
+éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait
+qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un
+exemple.
+
+Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le
+commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez
+libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron
+de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à
+un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait
+aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui
+marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois
+j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
+
+Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le
+distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le
+rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé
+par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans
+qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette
+activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce
+qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une
+impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des
+lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
+
+Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de
+temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
+monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les
+classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement
+que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité
+peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour
+supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
+
+Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice
+ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements
+qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de
+précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
+pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise
+réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait
+pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une
+vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme
+et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était
+sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la
+principale vertu d'un monarque.
+
+Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins
+sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu
+sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne
+haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier
+avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de
+sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point
+de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il
+était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait
+beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop
+verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se
+serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait
+une matière intéressante.
+
+Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de
+confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient
+l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne
+cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son
+avis.
+
+Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences
+utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les
+défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à
+plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même
+l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de
+leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La
+simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière
+d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien
+plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
+
+Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses
+détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir
+été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa
+vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres
+souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les
+citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans
+autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.
+
+L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir
+faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien
+servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su
+nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses
+réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait
+précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais
+lui donnait même un air de libéralité.
+
+Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon
+esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange
+sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur
+lui-même.
+
+Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était
+rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées
+avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces
+messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale,
+à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui
+se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le
+trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant
+perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en
+s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait
+exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa
+générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les
+Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de
+la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le
+prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne
+que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le
+reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était
+plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de
+l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait
+au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle,
+ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté,
+donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à
+Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce
+libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser
+dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége
+de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous
+vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences
+criminelles des tribunaux.»
+
+Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que
+l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché
+Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son
+repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a
+eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé
+horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu
+dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une
+circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère;
+car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu
+sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
+
+LÉOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais
+ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive,
+plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au
+contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des
+excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour
+maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour
+régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu
+régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la
+spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa
+manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre
+pouvait faire à sa place.
+
+Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il
+était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins
+sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus
+communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que
+populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un
+père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que
+Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans
+avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon
+l'assiette de sa santé.
+
+Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme
+celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout
+dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été
+admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était
+retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni
+gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une
+femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau,
+servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
+était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
+
+Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc
+arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort
+hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque
+chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter
+toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une
+cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des
+étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs
+différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno
+pour les submerger en sa présence.
+
+La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais
+celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est
+ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde
+sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de
+son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de
+ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir,
+s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des
+maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de
+l'amendement des malfaiteurs.
+
+Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il
+a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et
+les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour
+découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré
+qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce
+qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.
+
+Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si
+généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit
+ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul
+devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux
+jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce
+prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps
+de se faire connaître.
+
+Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite
+qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles
+de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable
+pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans
+personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le
+secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette
+belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute.
+Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont
+sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit
+attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette
+police, ce second chef-d'oeuvre de Léopold, qui a été la seule chose
+qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la
+branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son
+gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des
+individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde
+de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
+diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code
+criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
+précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions
+pour ou contre la crédibilité des témoins.
+
+J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma
+grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure,
+l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je
+croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et
+pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument
+rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années
+auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux,
+était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il
+me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière
+guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême,
+par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte
+des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes,
+fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait
+répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité,
+me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange
+résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère,
+abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des
+grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il
+faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus
+serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait
+conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses
+principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des
+temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère
+pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a
+jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui
+faire la guerre.
+
+Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire
+l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans
+l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant,
+qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été
+suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée
+par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme
+défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque
+mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la
+mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout
+autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et
+les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et
+le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait
+Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les
+imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les
+âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer,
+calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule
+est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé
+le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus
+belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
+
+Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits,
+qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse,
+qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de
+fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges,
+parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce
+qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et
+l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu
+les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait
+aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout
+qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son
+ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font
+d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà
+les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur
+pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en
+Autriche.
+
+Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait
+présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont
+supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien
+différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
+
+La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons
+révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II,
+a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même
+comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était
+l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
+
+On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien
+régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en
+résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes
+promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du
+moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant
+souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de
+le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait
+certainement évités.
+
+Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que
+Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences
+alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique
+de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où
+on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé
+des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément
+les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup
+d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres
+princes, qui ne le valaient pas?
+
+Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le
+passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait
+qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché,
+fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il
+avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses
+ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa
+timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et
+que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à
+ses ministres.
+
+Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et
+la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont
+été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur
+ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.
+
+O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien
+ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de
+peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire
+dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable
+de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la
+vérité! Tu es le héros de mon coeur, moins merveilleux et étonnant
+sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et
+l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a
+détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de
+mettre au-dessus de tous les hommes!
+
+
+
+
+VII
+
+LE PRINCE KAUNITZ.
+
+
+La monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un
+seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui
+a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère
+que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses
+contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités.
+
+Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa
+perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans
+son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux
+qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de
+droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et
+portait le cachet de la supériorité.
+
+Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel,
+tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal,
+désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux
+cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui
+avaient rapport à ses goûts.
+
+Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion.
+Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie
+technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui
+pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce
+genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.
+
+Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait
+les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des
+métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il
+avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point
+qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il
+caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant:
+«Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.»
+
+Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue
+expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la
+politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand
+nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se
+plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis
+n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part.
+Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails
+les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il
+n'admettait guère la réplique.
+
+En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de
+traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de
+ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience
+particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à
+s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde.
+
+Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son
+temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent
+à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps
+pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée.
+
+Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont
+l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de
+ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper
+du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait
+écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il
+ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche,
+il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir
+expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient
+les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son
+goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce
+qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus
+qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait.
+
+Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient
+rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout
+pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si
+peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus
+délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première
+fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la
+connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et
+personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me
+dis, je suis donc plus heureux que sage.
+
+Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire,
+je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce
+sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la
+physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse,
+plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté
+d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme
+relève sa blancheur.
+
+Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui,
+étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
+du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en
+éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa
+commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il
+avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer
+ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait
+qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
+température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il
+ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui
+portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait
+sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la
+compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se
+gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se
+trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa
+révérence et le plantait là.
+
+Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même
+étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui
+disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.»
+
+Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse, il voulait qu'on
+ignorât son jour de naissance, qu'on ne lui parlât jamais d'un homme
+mourant, et même la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et
+qu'il savait fort malade, ne lui a été annoncée que par l'habit de
+deuil que son valet de chambre lui présenta. Son égoïsme était si
+naïf, qu'il se jugeait et parlait de lui-même comme d'un tiers.
+
+L'empereur Joseph avait fait faire le buste du maréchal Lascy et celui
+du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription
+latine pleine des éloges que méritait ce ministre; quelqu'un louant
+devant lui la perfection du style lapidaire, qui régnait dans cette
+inscription, le prince lui répondit: «C'est moi qui l'ai faite.»
+
+Il était grand connaisseur en chevaux, excellent écuyer, et c'était
+lui faire sa cour que d'aller l'admirer à son manége, où on le
+trouvait tous les jours avant son dîner. Le Chevalier Keith, ministre
+d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire
+avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il
+pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blasé sur les
+louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand louangeur, se battit les
+flancs pour lui dire en rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le plus
+grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»--«Je le crois bien,» fut la
+seule réponse qu'il reçut.
+
+L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'à
+l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas
+particulièrement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant à
+son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un
+ragoût par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement.
+Le prince de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince, si vous donnez
+des coups de poing à mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.»
+Il aimait, étant à table, que la conversation fût animée, et d'être
+amusé par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir
+de parler, il dit à Madame de Clary, qui était chargée des invitations
+et de faire les honneurs de la maison: «Il faut avouer, Madame,
+qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte compagnie.»
+
+Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout vis-à-vis de ceux qui
+pouvaient être exigeants envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui
+présenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser
+respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la
+serrer avec la cordialité la plus familière. Mais tout comme il
+cherchait à humilier les prétentions, il se plaisait aussi à honorer
+singulièrement les talents, même dans les classes inférieures. Un
+ambassadeur qui dînait chez lui pour la première fois ne se trouvant
+pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hâta de
+faire servir et se mit à table, sans attendre l'ambassadeur; mais le
+lendemain il fit retarder son dîner pour Noverre, maître de ballets,
+qui n'était pas encore arrivé.
+
+Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement, il se servait du
+prétexte de ménager la santé de son ministre et de ne vouloir pas
+déranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de
+permettre qu'il vînt chez lui. Malgré cela il ne faisait rien
+d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crédit a
+toujours été sauvée par les démonstrations les plus éclatantes d'une
+extrême considération. Il en a joui encore sous le règne de Léopold,
+et j'ai vu ce monarque venir avec l'impératrice au jardin du prince de
+Kaunitz, pour lui présenter le roi et la reine de Naples. C'est dans
+sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le
+traité de Versailles, avait éteint le germe de tant de guerres entre
+la France et l'Allemagne.
+
+Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait.
+«J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien
+entendre du tout.» Le comte de Mérode, un de ses flatteurs, reprit
+alors la parole et s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus
+grand ministre de l'Europe, êtes-vous content de moi, mon prince?»
+
+Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le
+courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte
+Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens
+que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!»
+
+
+
+
+VIII
+
+MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.
+
+
+J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si
+agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après
+Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur
+et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop
+précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on.
+
+J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant
+aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons
+conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les
+suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.
+
+Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode,
+honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je
+l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de
+manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du
+monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs
+affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,
+ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à
+mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez
+tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,
+mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres
+reviennent au même.»
+
+Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme
+elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses
+conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui
+ne les suivaient pas.
+
+L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée
+étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame
+Geoffrin.
+
+Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses
+amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait
+tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis.
+
+Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à
+Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques
+d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de
+prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime
+d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère
+maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,
+voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne
+me grondez pas.»
+
+L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît
+qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière
+qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de
+glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver
+quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses
+contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin
+a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul
+amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant
+un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien
+des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le
+lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il
+répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne
+le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut
+savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce
+dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de
+la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il
+leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
+chose à ce galimatias.
+
+La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la
+Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
+Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne
+l'égalera jamais en voulant l'imiter.
+
+Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son
+ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de
+sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime.
+Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle
+prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons
+d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la
+libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait
+encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin
+de l'amitié.»
+
+Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des
+comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et
+ingénieuses.
+
+«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de
+l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois
+voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une
+chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
+courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour
+tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une
+jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils
+étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité
+de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus
+et meurent de froid.»
+
+Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de
+médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être
+frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se
+ressemblent toutes.
+
+Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait,
+l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle
+avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer
+ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se
+convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se
+traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une
+grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait
+troubler ses arrangements.
+
+Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,
+était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort
+fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame
+Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son
+pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire
+mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au
+spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait
+s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le
+spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par
+le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux
+Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment
+vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de
+visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,
+monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous
+ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général,
+quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il
+resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à
+souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car
+madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.
+
+Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse
+d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que
+cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la
+suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de
+lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette
+dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement
+tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la
+mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice
+le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde
+savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée,
+répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays
+étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
+faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son
+indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.
+
+Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle
+prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela
+donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une
+manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin
+par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa
+coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,
+où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa
+ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux
+spectateurs.
+
+Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,
+ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et
+disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette
+fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et
+sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour
+lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur
+mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari,
+son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut
+obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle
+la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui
+résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.
+
+Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque
+et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une
+existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle
+appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des
+sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit
+avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli
+masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer
+adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle,
+et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la
+sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.
+
+Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les
+divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un
+plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les
+pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous
+et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment
+de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus
+décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure,
+et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de
+n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des
+bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des
+_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades,
+Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:
+Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine
+de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la
+couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi
+beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre
+autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,
+les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI
+ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop
+sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince
+Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace
+fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser
+la main de notre reine.
+
+Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de
+cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses
+matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.
+Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle
+était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la
+croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec
+madame de Marsan, la patriarche des dévotes.
+
+Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la
+Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a
+commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à
+elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand
+savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et
+différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande
+affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la
+cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place
+distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice;
+toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la
+Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.
+
+La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le
+plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait
+intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.
+
+L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;
+elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les
+principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne
+maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule
+qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui
+fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et
+Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande
+simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans
+sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée
+et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière
+si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus
+heureux.
+
+La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la
+Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements
+de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus
+tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les
+scènes affreuses du terrorisme.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances
+à Paris._
+
+ A Vienne, ce 12 juin 1766.
+
+Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins
+le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous
+serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne
+samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage
+ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,
+quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.
+
+Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je
+n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de
+causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses
+qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert
+aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui
+m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait
+une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant
+accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux
+mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis
+chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.
+
+Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts,
+mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est
+magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon
+petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est
+bien pis que tout cela.
+
+Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à
+Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz
+avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi,
+je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je
+comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où
+j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien
+aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.
+
+Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma
+chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de
+chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et
+me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les
+cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des
+années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des
+expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue.
+
+La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est
+la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
+chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons
+pas d'un seul instant.
+
+Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue;
+il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner
+pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas
+voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait
+dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême;
+son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses
+attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je
+dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je
+vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien
+lui faire de ma part mille tendres compliments.
+
+Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,
+mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de
+l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et
+d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne,
+où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible
+et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve,
+qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une
+attention qui enchantent tout le monde.
+
+Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en
+ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce
+qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son
+appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien
+éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si
+on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur
+laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On
+ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements.
+J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le
+monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est
+assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là
+on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande
+réputation et de mon grand mérite.
+
+Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez
+confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le
+lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin
+m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les
+Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en
+calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était
+possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de
+Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà
+l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le
+voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la
+portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour
+aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me
+dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme
+moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis:
+«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je
+suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il
+savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me
+parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus
+me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec
+une grâce infinie.
+
+Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille
+royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une
+grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une
+après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que
+cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de
+l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
+elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en
+France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.
+En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme
+je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes
+respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous
+retourniez par un autre chemin.»
+
+Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans
+la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon
+voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà
+bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à
+votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là.
+Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,
+en vérité, cela est bien vrai.
+
+Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de
+Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:
+«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération
+que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous
+l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne
+l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de
+l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui.
+C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les
+langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler
+les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
+provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour
+rendre mon voyage très-commode.
+
+Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les
+honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous
+revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout
+cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que
+je ne faisais.
+
+Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre
+frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je
+compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante.
+Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de
+m'aimer.
+
+Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin;
+je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,
+entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent
+de leur bonté et de leurs amitiés.
+
+Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé
+le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession
+générale.
+
+Enfin, je pars demain de Vienne.
+
+
+
+
+IX
+
+LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].
+
+
+Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal
+de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les
+grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une
+réalité aussi estimable qu'extraordinaire.
+
+ [7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint
+ maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.
+
+Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux
+roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux
+petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait
+parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux
+fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui
+rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa
+vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier
+l'amour-propre de ses contemporains.
+
+On voulait un jour l'engager, par la crainte de déplaire à la cour, à
+une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages,
+hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le
+prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec
+lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des
+excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de
+la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans
+la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui
+dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais
+vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je
+ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant
+survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus.
+
+
+
+
+X
+
+LA FAMILLE DE MIRABEAU.
+
+
+Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du
+maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des
+hommes.»
+
+Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie
+avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il
+avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et
+avait doublement tort.
+
+Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis
+et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait
+l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était
+vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse,
+ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce
+sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.
+
+Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens
+domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
+mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une
+femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait
+empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante
+et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la
+maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les
+châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition
+qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la
+violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si
+supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
+feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est
+devenu l'un et l'autre.
+
+J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en
+opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui
+était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage
+avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du
+maréchal de Saxe.
+
+ [8] Il avait été attaché à la cour de la margrave de Bayreuth, où
+ j'avais fait sa connaissance.
+
+La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait
+rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison;
+même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait
+d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce
+que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient
+ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la
+maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet
+article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux
+militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis
+XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de
+la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête
+de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri
+IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut
+bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans
+l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien
+de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV.
+
+Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque,
+emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme
+avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au
+secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit
+d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes.
+
+Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament
+contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus
+aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une
+goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale
+maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa
+l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra
+ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle
+arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la
+paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et
+dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était
+devenue amoureuse.
+
+Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque
+la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si
+miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'oeil, devint fraîche comme
+une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse
+lui revinrent.
+
+Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie
+portait précisément sur les deux points contraires de son caractère
+moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre
+d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient
+révolté les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui
+être totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde
+septuagénaire. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les
+plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de
+renier Dieu ou qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut
+dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à
+l'envers.
+
+
+
+
+XI
+
+SAINT-GERMAIN.
+
+
+Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon
+goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon
+scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon
+respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé
+à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces
+imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai
+été absent pendant bien des années, et suis très-fâché de devoir
+maintenant rester chez moi.
+
+Bien persuadé qu'on ne peut être constamment heureux qu'en poursuivant
+de près un bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais se laisser
+atteindre, je suis moins fâché de n'avoir rien trouvé de ce que je
+cherchais, que de ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni
+conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sédentaire dans des
+châteaux en Espagne, que j'élève et que je détruis comme un enfant
+qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes.
+
+Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir mon imagination, je
+vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages
+principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages, qui m'ont guidé,
+logé, nourri, et qui m'ont procuré des jouissances pas moins réelles
+que tant d'autres qui sont passées et qui n'existent plus.
+
+Je commence par le célèbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a
+été pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre.
+
+Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier
+Lambert, que j'avais connue précédemment, et y vis entrer après moi un
+homme de taille moyenne, très-robuste, vêtu avec une simplicité
+magnifique et recherchée. Il jeta son chapeau et son épée sur le lit
+de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et
+interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait: «Vous ne
+savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette
+matière, que j'ai épuisée tout comme la musique que j'ai abandonnée,
+ne pouvant plus aller au delà.»
+
+Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet homme-là, et
+il m'apprit que c'était le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait
+les plus rares secrets, à qui le roi avait donné un appartement à
+Chambord, qui passait à Versailles des soirées entières avec Sa
+Majesté et madame de Pompadour, et après qui tout le monde courait,
+quand il venait à Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner pour le
+lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dînerais avec M.
+de Saint-Germain, lequel, par parenthèse, faisait la cour à une de ses
+filles et logeait dans la maison.
+
+L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence
+respectueux à ce dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur la
+peinture, et m'étendis sur différents objets que j'avais vus en
+Italie. J'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. de
+Saint-Germain; il me dit: «Je suis content de vous, et vous méritez
+que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez
+pas vu de pareils en Italie.» Effectivement il me tint presque parole,
+car les tableaux qu'il me fit voir étaient tous marqués à un coin de
+singularité ou de perfection, qui les rendait plus intéressants que
+bien des morceaux de la première classe, surtout une sainte famille de
+Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël à Versailles; mais il
+me montra bien autre chose, c'était une quantité de pierreries et
+surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection
+surprenantes.
+
+Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre
+autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la
+taille d'un oeuf, qui effaçait par son éclat celui de toutes les
+pierres de comparaison que je mettais à côté de lui. J'ose me vanter
+de me connaître en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait
+découvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres,
+d'autant plus qu'elles n'étaient point montées.
+
+Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle
+sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus
+soumise, et il ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche et la
+singularité de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce
+talent d'exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui
+l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la
+réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait
+du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu'il y avait
+assisté, et quand il parlait à quelqu'un de moins crédule, il se
+contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les
+gestes des interlocuteurs, jusqu'à la chambre et la place qu'ils
+occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l'impression
+d'entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois,
+en rendant un discours de François Ier, ou de Henri VIII, il
+contrefaisait la distraction et disant: «Le roi se tourna vers
+moi».... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la
+précipitation d'un homme qui s'est oublié, «vers le duc un tel.»
+
+Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s'était composé
+des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais
+témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de celles
+des siècles passés.
+
+«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq
+cents ans, et je les confirme dans cette idée, puisque je vois que
+cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment
+plus vieux que je ne parais,»--car il souhaitait pourtant que je fusse
+sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris ne s'en tint
+pas à lui donner quelque peu de siècles: elle est allée jusqu'à en
+faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a donné lieu à
+ce conte.
+
+Il y avait à Paris un homme facétieux, nommé milord Gower, parce qu'il
+contrefaisait les Anglais supérieurement. Après avoir été employé
+dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion à l'armée
+anglaise, les courtisans se servaient de lui à Paris pour jouer toutes
+sortes de personnages déguisés, et pour mystifier les bonnes gens. Or,
+ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menèrent dans le
+Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la
+curiosité des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus aisé à
+tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce théâtre que
+notre faux adepte se permit de jouer son rôle, d'abord avec un peu de
+charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta
+de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il parlait avec une
+familiarité si grande, comme s'il avait été son ami. «Je l'ai connu
+intimement, disait-il, c'était le meilleur homme du monde, mais
+romanesque et inconsidéré; je lui ai souvent prédit qu'il finirait
+mal.» Ensuite, notre acteur s'étendait sur les services qu'il avait
+cherché à lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il
+fréquentait la maison journellement. Il disait avoir connu
+particulièrement la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et même sainte
+Anne sa vieille mère. «Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un
+grand service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais été
+canonisée. Pour son bonheur, je me suis trouvé au concile de Nicée, et
+comme je connaissais beaucoup plusieurs des évêques qui le
+composaient, je les ai tant priés, leur ai tant répété que c'était une
+si bonne femme, que cela leur coûterait si peu d'en faire une sainte,
+que son brevet lui fut expédié.» C'est cette facétie si absurde et
+répétée à Paris assez sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain
+le renom de posséder une médecine qui rajeunissait et rendait
+immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de
+chambre d'une dame, qui avait caché une fiole pleine de cette liqueur
+divine: la vieille soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force
+de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant.
+
+Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes débitées sur l'âge
+de M. de Saint-Germain, ne méritent ni la croyance ni l'attention des
+gens sensés, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des
+personnes dignes de foi m'ont attesté sur la longue durée et la
+conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de
+merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un
+ambassadeur de France à Venise, assurer y avoir connu M. de
+Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En
+1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon
+secrétaire d'ambassade, de la véracité duquel je puis répondre,
+renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en
+Hollande, s'est prodigieusement émerveillé de ne le pas trouver
+vieilli d'une année. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis,
+jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et
+que j'ai questionnées sur les apparences de son âge, m'ont toujours
+répondu qu'il avait eu l'air d'un sexagénaire bien conservé.
+
+Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans
+dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus
+extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.
+
+Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des
+couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté.
+Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai
+parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime.
+Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle.
+
+Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait
+avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout
+ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il
+fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais,
+comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.
+
+Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase
+mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination
+une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses
+trésors, et la noblesse de son origine.
+
+Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait
+alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses
+magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince
+héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien
+vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il
+était, pas même sa patrie.
+
+Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le français avec un
+accent piémontais, l'italien supérieurement, mais surtout l'espagnol
+et le portugais sans le moindre accent.
+
+J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes,
+sous lesquels on l'a vu paraître avec éclat dans différents pays, il
+avait aussi porté anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me
+rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir connu,
+sous le règne du Régent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un
+fils naturel de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne, et d'un
+banquier de Madrid.
+
+M. de Saint-Germain fréquentait la maison de M. de Choiseul, et y
+était bien reçu. Nous fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie
+que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre héros. Il lui demanda
+brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu:
+qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de M. de Saint-Germain
+avec bon succès, M. de Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à
+qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est
+le maître de choisir son régime, mais vous, madame, dont la santé
+m'est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi
+équivoque.» Pour couper une conversation qui devenait embarrassante,
+le bailli de Solar demanda à M. de Choiseul, s'il était vrai que le
+gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur
+un pied si distingué? «Sans doute que nous le savons, répliqua M. de
+Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif
+portugais, qui trompe la crédulité de la ville et de la cour. Il est
+étrange, ajouta-t-il en s'échauffant davantage, qu'on permette que le
+roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort
+jamais qu'environné de gardes, comme si tout était rempli
+d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait de sa jalousie contre
+le maréchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain était l'âme damnée, et
+auquel il avait donné le plan et le modèle de ces fameux bateaux plats
+qui devaient servir à une descente en Angleterre.
+
+La suite de cette inimitié et les soupçons de M. de Choiseul se
+développèrent peu de mois après. Le maréchal intriguait sans cesse
+pour se faire l'auteur d'une paix particulière avec la Prusse, et pour
+rompre le système de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur
+lequel était fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de
+Pompadour désiraient cette paix particulière. Saint-Germain leur
+persuada de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se
+disait l'ami intime, et promit de réussir par ce canal dans une
+négociation dont son éloquence présentait les avantages sous l'aspect
+le plus séduisant.
+
+Le maréchal dressa les instructions, le roi les remit lui-même avec un
+chiffre à M. de Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se crut
+assez autorisé pour trancher du ministre. Son indiscrétion fit que M.
+d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pénétra le secret de cette
+mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amères à
+M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son père, et la
+dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie de faire négocier la
+paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un étranger obscur.
+
+M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant à M.
+d'Affry d'exiger avec toute l'énergie possible des Etats généraux que
+M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait, de l'adresser, pieds
+et poings liés, à la Bastille. Le jour d'après, M. de Choiseul
+produisit au conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite la
+réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fierté
+autour de ses collègues, et fixant alternativement le roi et M. de
+Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis pas donné le temps de prendre
+les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici
+ne serait assez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre
+des affaires étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce prince
+avait établi et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un
+département ne devait pas se mêler des affaires d'un autre.
+
+Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi baissa les yeux comme un
+coupable, le maréchal n'osa pas dire le mot, et la démarche de M. de
+Choiseul fut approuvée, mais M. de Saint-Germain lui échappa. L. H.
+P., après avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyèrent
+une garde nombreuse pour arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait
+averti secrètement et qui s'enfuit en Angleterre.
+
+J'ai quelques données qui me font croire qu'il en repartit bientôt
+pour se rendre à Pétersbourg. De là, il apparut à Dresde, à Venise et
+à Milan, négociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre
+des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait
+alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrêté dans une
+petite ville du Piémont pour une lettre de change échue; mais il étala
+pour plus de 100,000 écus d'effets au porteur, paya sur le champ,
+traita le gouverneur de cette ville comme un nègre, et fut relâché
+avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut à
+Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de général, traité par le
+comte Alexis Orlof avec une considération que cet homme fier et
+insolent n'avait pour personne, et qui me paraît avoir un grand
+rapport avec un propos du prince Grégoire, son frère, tenu au margrave
+d'Anspach.
+
+Saint-Germain s'était établi quelques années après chez ce dernier, et
+l'ayant engagé à aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II,
+qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant
+de Saint-Germain, à qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un
+homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.»
+
+Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion avec une insolence
+impérieuse qui lui allait à merveille, traitant le margrave comme un
+petit garçon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa
+science, la réponse était: «Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise
+ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de respect dans cette
+petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand
+Frédéric: «Connaissez-vous cette main et ce cachet?» disait-il au
+margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. «Oui, c'est le
+petit cachet du roi.»--«Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a
+dedans,» et puis il remettait la lettre dans sa poche.
+
+Ce prince prétend s'être assuré que les pierres précieuses de M. de
+Saint-Germain étaient fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher
+une par la lime de son joaillier, qui fut aposté au passage du diamant
+qu'il s'agissait de montrer à la margrave, qui était au lit, car
+Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue.
+
+Enfin, cet homme extraordinaire est mort près de Schleswig, chez le
+prince Charles de Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et engagé
+dans des spéculations qui ont mal réussi. Durant la dernière année de
+sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient
+et le dorlotaient comme un autre Salomon, et après avoir perdu
+insensiblement ses forces, il s'est éteint entre leurs bras.
+
+Toutes les peines que les amis, les domestiques et même les frères de
+ce prince, se sont données pour arracher de lui le secret de l'origine
+de M. de Saint-Germain, ont été inutiles; mais ayant hérité de
+tous ses papiers et reçu les lettres arrivées depuis au défunt, le
+prince doit être mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui
+vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurité
+si singulière est digne du personnage.
+
+
+
+
+XII
+
+CAGLIOSTRO.
+
+
+On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense
+que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins
+n'ennuierai-je pas par des redites.
+
+Cagliostro était petit, mais il avait une fort belle tête; elle aurait
+pu servir de modèle pour représenter la figure d'un poëte inspiré. Il
+est vrai que son ton, ses gestes et ses manières étaient celles d'un
+charlatan plein de jactance, de prétentions et d'impertinence; mais il
+faut considérer qu'il était Italien, médecin donnant des audiences,
+soi-disant grand-maître franc-maçon, et professeur des sciences
+occultes. Au demeurant, sa conversation ordinaire était agréable et
+instructive, ses procédés nobles et charitables, et ses traitements
+curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables: il n'a jamais
+pris un sol de ses malades.
+
+Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse, avec un très-bel habit, au
+secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie,
+et j'ai vérifié trois cures merveilleuses qu'il a faites à Strasbourg,
+dans les trois genres où l'art des Français excelle.
+
+Un bas officier, déclaré incurable d'une mauvaise maladie, et qui
+avait été un cadavre hideux, m'a été montré par son capitaine; il
+était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro.
+
+Le secrétaire de M. de Lasalle, commandant à Strasbourg, se mourant de
+la gangrène à la jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a été
+guéri par Cagliostro.
+
+Une femme en travail ayant été condamnée par les accoucheurs à une
+mort certaine, sans promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit
+appeler Cagliostro qui assura qu'il la délivrerait avec le succès le
+plus complet, et il tint parole. Il m'a avoué que sa promesse avait
+été téméraire; mais que le pouls du cordon ombilical l'ayant convaincu
+que l'enfant était en parfaite santé, et voyant qu'il ne manquait à la
+femme que des forces pour accoucher, il s'était fié à la vertu d'un
+remède singulièrement confortatif qu'il possédait, et qu'enfin il
+avait été plus heureux que sage.
+
+Son bonheur ou sa science en médecine a dû lui attirer la haine et la
+jalousie des médecins, acharnés entre eux autant que les prêtres,
+quand ils se persécutent.
+
+Voilà les ennemis dangereux, qui l'ont le plus décrié en France, en
+Pologne et en Russie. Ici, je me rappelle un défi plaisant que
+Cagliostro a fait au médecin du grand-duc Paul. Ce docteur l'avait
+appelé en duel. Cagliostro lui dit que chacun avait le droit de ne se
+battre qu'avec les armes de son état, et que comme il s'agissait de
+prouver la supériorité de leur science réciproque, il lui proposait de
+s'entre-empoisonner; qu'en conséquence, il lui offrait une pilule à
+avaler; qu'il en ferait autant de celle que son adversaire lui
+donnerait, et que celui qui aurait le meilleur contre-poison serait le
+vainqueur. La haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec lequel il
+était extrêmement lié, a aussi fortement rejailli sur lui, et son nom
+a été mêlé dans l'histoire du collier, mais sans aucune preuve. Qu'on
+joigne à la calomnie de tant d'ennemis positifs la malveillance des
+hommes, qui aiment en général à croire et à répéter plutôt le mal que
+le bien, et on verra qu'il est au moins possible qu'un inconnu
+excitant l'envie plus que la pitié ait été opprimé par la médisance.
+
+Tout ce que je puis attester, c'est que ses disciples lui sont restés
+fidèles, autant que les élèves des jésuites à leurs maîtres, que ceux
+qui ont beaucoup vécu avec lui m'en ont beaucoup dit du bien, et
+personne du mal, avec des preuves convaincantes.
+
+S'il a trompé en qualité d'adepte, il n'a fait que son métier, et même
+plus noblement que tant d'autres personnages plus respectables que
+lui; car il donnait gratis à ceux qui avaient faim, la nourriture
+qu'ils lui demandaient.
+
+La charité, même mal employée, est pour le moins excusable. Sa loge
+égyptienne en valait bien une autre, car il a tâché de la rendre plus
+merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge européenne. Elle offrait
+plus de charges de grands-officiers, que n'en avait la couronne de
+France, et dans le dernier grade il y avait l'apparition d'un ange
+derrière un paravent avec un petit garçon, auquel cet ange révélait
+tout ce que le premier lui demandait à la requête des spectateurs du
+paravent. Comme Cagliostro choisissait un enfant de beaucoup d'esprit,
+on a toujours été merveilleusement étonné de la sagacité de ses
+réponses.
+
+La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro lui a aussi attiré des
+reproches, même celui d'en être le complice; mais pourquoi supposer
+sans preuves qu'un mari soit content lorsqu'il est.... battu?
+
+Ce qui a le plus occupé la curiosité du public, a été de découvrir
+d'où Cagliostro pouvait tirer tout l'argent qu'il dépensait, car il
+n'avait point de banquier qui lui en fournissait, il n'en recevait
+jamais par la poste, on ne lui connaissait aucuns biens, ni en terre,
+ni en portefeuille, et pourtant sa dépense annuelle à Strasbourg était
+évaluée à trente mille francs, et celle de Paris à près de cent mille.
+
+Voilà un mystère qui n'a jamais été pénétré, et il est juste qu'un
+homme extraordinaire laisse après lui quelque chose à deviner. On a
+cru que c'est le cardinal qui lui a donné tout cet argent, et qu'il
+n'a jamais voulu s'en vanter; c'est ce qu'il y a de plus probable, car
+rien n'est plus faux que le profit qu'on disait que Cagliostro tirait
+de ses médecines en partageant avec son apothicaire. Cagliostro
+donnait gratis toutes les médecines qu'il composait lui-même, et
+l'apothicaire ne vendait que des pilules à un petit écu chaque boîte:
+or, j'en ai donné la recette, dont l'auteur m'avait gratifié, à un
+apothicaire d'Allemagne, lequel m'en a demandé le double pour la même
+quantité.
+
+
+
+
+XIII
+
+LAVATER.
+
+
+Nul n'est prophète dans son pays. Ce proverbe a été démenti par
+Lavater. Il est impossible d'être plus aimé ni plus révéré, qu'il l'a
+été dans toute la Suisse. Son nom était connu et chéri jusque dans les
+montagnes les plus inaccessibles; on venait de là chercher conseils et
+secours auprès de lui (souvent au milieu de la nuit), et toujours on
+trouvait assistance et consolation.
+
+S'il a eu quelques ennemis à Zurich, c'est qu'il était membre d'une
+ville divisée par l'animosité de deux partis, et que l'envie
+républicaine n'avait pas même épargné Aristide. Mais il a trouvé dans
+les pays étrangers bien d'autres envieux plus injustes, que sa
+célébrité et ses opinions particulières, promulguées avec une
+confiance trop ingénue, lui ont attirés.
+
+La source de son esprit et de son imagination était dans son coeur,
+par conséquent fort différente de celle qui n'était que dans la tête
+de ses adversaires, et sa candeur donnait beau jour à la malignité.
+
+J'ai beaucoup examiné Lavater par les lunettes de ses amis, par celles
+de ses ennemis et par les miennes; en voici le résultat, au moins pour
+ma persuasion.
+
+Si on accorde aux actions plus de valeur qu'aux paroles et aux écrits,
+Lavater a été l'homme le plus estimable de son temps; car personne n'a
+fait plus de bien dans sa sphère que lui en faisait du matin au soir.
+C'était son métier: il était ouvrier habile et diligent en
+bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes ses liaisons à
+profit pour rendre service aux malheureux et pour secourir les
+indigents.
+
+Comme il n'était nullement riche, car il est mort fort obéré[9], il
+s'était créé un cercle d'âmes dévotes, qui avait l'air d'une secte,
+mais qui se distinguait de toute autre par ses bonnes oeuvres et
+l'amour de Dieu réalisé dans celui du prochain. Depuis, il avait
+imaginé un atelier de charité, où toutes sortes de petits ouvriers
+gagnaient du pain à faire mille petites niaiseries ingénieuses et
+élégantes, qu'il savait vendre à leur profit.
+
+ [9] Sa digne veuve, encore vivante, a souvent été en peine de son
+ avenir; mais il la tranquillisa chaque fois, en l'assurant que la
+ Providence ne l'abandonnerait jamais. Cette prédiction a été
+ merveilleusement accomplie; on dirait que la bénédiction de cet
+ excellent mortel repose encore sur sa famille, qui forme un
+ ensemble digne d'amour et de respect. Montaigne, en parlant du
+ dernier jour de la vie, dit: «C'est le maître jour, c'est le jour
+ juge de tous les autres.»--«C'est le jour, dit un ancien, qui
+ doit juger de toutes nos années passées.» Personne n'a mieux que
+ Lavater soutenu l'épreuve de cette pierre de touche. Lavater
+ mourant et exhalant son âme en prières, a prouvé que sa doctrine
+ émanait de son coeur, et a mis par là le cachet, le plus sublime
+ sur la vie la plus pure.
+
+Son talent d'auteur a été le moindre de ses mérites; sa conversation
+valait mieux, mais ses actions étaient bien au-dessus de l'une et de
+l'autre. Son ouvrage le plus critiqué est sa «Physionomie.» Il a eu le
+sort de tous les nouveaux systèmes, de causer d'abord trop
+d'engouement et de finir par être déchiré sans pitié.
+
+Les mérites principaux de ce livre sont les estampes et le style; mais
+il me semble qu'on a grand tort de traiter des assertions
+conjecturales comme des vérités scientifiques. De tous les écrits de
+Lavater, c'est son «Journal» qui, à mon gré, lui a fait le plus
+d'honneur. Il contient des confessions d'une âme pure, qui aspire à la
+plus grande perfection, et une méthode de scruter sa conscience bien
+instructive, mais bien difficile à pratiquer avec autant de sévérité
+et d'ouverture de coeur. Il faut être bien juste, pour oser coucher
+sur le papier toutes ses pensées les plus secrètes, et encore plus,
+pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun des ennemis de Lavater
+aurait le courage de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'être
+jésuite. Sa conversation était bien plus agréable que ses écrits;
+variée par les avantages du discours animé, elle devenait
+particulièrement touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait
+d'instruire ou de consoler.
+
+De plus, elle était extrêmement nourrie, étant concentrée par
+l'économie que Lavater mettait à son loisir, et infiniment
+instructive, agréable et variée par la multiplicité de ses
+connaissances et par son goût exquis dans les arts.
+
+Je n'ai guères rencontré quelqu'un qui m'ait donné plus de
+satisfaction que lui, en dissertant sur la peinture. Il avait un
+sentiment si profond de la beauté, un coup d'oeil si juste et un tact
+si délicat, que j'en ai été émerveillé de la part d'un homme qui
+n'avait jamais été ni en France, ni en Italie.
+
+Le talent pour la peinture lui paraissait inné, car, sans avoir jamais
+manié le pinceau, ni même dessiné, il savait guider la main peu habile
+d'un jeune artiste, d'une manière surprenante, et produisait avec ses
+teinturiers, par ses avis intelligents, des ouvrages vraiment
+charmants.
+
+En général, tout en lui était marqué au coin de la finesse, jusqu'à sa
+physionomie effilée, et jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait
+l'indéfinissable dans la perfection, et il découvrait les
+imperfections les plus cachées. Mais, malgré tant de mérites et
+d'ornements qui distinguaient sa conversation, ses actions, je le
+répète, étaient au-dessus de tout; et lorsque je les considère, il me
+paraît que cet homme si moralement fertile ressemble à un arbre qui a
+produit d'assez belles feuilles et des fleurs délicieuses pour ceux
+qui étaient sous son ombre; mais surtout des fruits admirables, tant
+par leur nombre que par leur utilité.
+
+La vanité et l'amour du merveilleux sont les défauts qu'on a
+particulièrement reprochés à Lavater, et desquels il n'était pas
+entièrement exempt, mais que ses ennemis ont trop exagérés et même
+calomniés. Cette vanité, qu'ils ont maltraitée si cruellement, était
+pourtant si douce, qu'elle ne pouvait guère blesser qu'eux, qui
+étaient jaloux de n'être pas fêtés comme lui: elle était dépouillée
+d'orgueil, de prétentions et de vanterie, fondée sur le sentiment
+involontaire et assez juste des mérites de son coeur, et sur la
+jouissance séduisante de l'affection, qu'on lui témoignait; il
+s'abandonnait à la complaisance de se laisser caresser, admirer et
+traiter avec confiance par l'amitié. S'il courait quelquefois après la
+considération, qui donne du crédit, s'il cultivait soigneusement ses
+liaisons avec les grands, c'était pour rendre service aux petits.
+
+Ce n'étaient pas les honneurs qu'on lui rendait, qui le flattaient,
+mais l'amour qu'on lui témoignait: ce n'étaient pas les princes qu'il
+recherchait, mais les moyens d'étendre ses charités!
+
+Une telle vanité n'est-elle pas bien pardonnable? on pourrait presque
+s'en vanter.
+
+Lavater avait trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons,
+trop d'imagination pour résister aux charmes des possibilités, et trop
+de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait
+dans les traditions chrétiennes, et qui avait quelque rapport avec ses
+idées favorites. Voilà la source et l'excuse de son penchant pour le
+merveilleux, si naturel à tous les hommes qui pensent.
+
+Agité par un zèle sans bornes pour secourir l'humanité, il regrettait
+particulièrement ce don précieux, communiqué aux apôtres et à leurs
+disciples, de guérir les malades par l'imposition des mains.
+
+Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossible dans les guérisons du
+P. Gassner, et je serais tenté de croire, que dans un des recoins de
+son coeur se tenait caché un certain regret, que la réformation ait
+coupé ce fil mystique du pouvoir spirituel attribué à l'ordination des
+prêtres. Ce doute secret, son penchant pour les miracles, et sa
+croyance à la doctrine mystérieuse de la première Église,
+l'empêchaient de s'éloigner des catholiques autant que ses confrères;
+et son amitié intime contractée avec le Dr. Sailer[10], ex-jésuite,
+qui lui ressemblait par ses lumières et ses vertus, ont produit une
+accusation contre lui, aussi absurde que mémorable dans l'histoire des
+tracasseries littéraires.
+
+ [10] Mort évêque de Ratisbonne.
+
+Des gens malveillants et impudents, qui se vantaient de savoir flairer
+la piste des jésuites, l'ont déclaré affilié caché des jésuites,
+tandis qu'on taxait Sailer d'être protestant en secret, parce qu'il
+était si lié avec Lavater. Une des idées bizarres et favorites de ce
+dernier était, que saint Jean l'Évangéliste n'était point mort, qu'il
+se promenait encore sur la terre, et qu'il pourrait peut-être avoir
+l'honneur de sa visite.
+
+Il fondait son opinion sur les paroles de Jésus-Christ, répondant à
+saint Pierre, jaloux de voir que Jean était excepté de la mission
+apostolique: «Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je reviendrai, que
+t'importe!» et sur l'induction, que les disciples de Jésus Christ même
+ont tirée de ses paroles, que saint Jean ne mourrait point.
+Effectivement saint Jean ne se trouve point dans le martyrologe.
+
+Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires faites à la
+perfection de la foi, et flatté par la pureté de ses intentions et de
+sa conscience, espérait que Dieu pourrait lui faire une grâce
+particulière dans un siècle où il avait si peu de concurrents dignes
+d'y prétendre. Je m'étonne qu'aucun de ses ennemis n'ait touché cette
+corde sensible de Lavater, pour se moquer de lui, en lui envoyant un
+saint Jean supposé, assez adroit pour le mystifier. Malgré tant
+d'amour pour les choses merveilleuses, l'esprit de Lavater était plus
+en garde contre son imagination que contre les moqueries de ses
+adversaires.
+
+J'en ai eu la preuve dans sa réponse à la lettre du comte de
+Bernstorff, qui l'appelait à Copenhague. L'autorité bien grave du
+témoignage de l'homme plein de génie, de lumières et de vertu qui lui
+écrivait, ne l'a point empêché de rejeter de prime abord l'appât des
+choses extraordinaires, qu'on offrait à sa curiosité et à son
+jugement.
+
+Le philosophe le plus dépouillé de préjugés, n'aurait pas désavoué les
+doutes et les réflexions pleines de sagesse avec lesquelles il
+combattait les dangers de la crédulité. Mais il est pourtant revenu
+assez convaincu de la vérité de ce qu'on lui avait dit à Copenhague,
+quoiqu'on ne l'ait pas admis à éprouver lui-même la valeur de ces
+mystères.
+
+Ils consistaient en certaines révélations obscures et énigmatiques,
+que les initiés recevaient pendant leurs prières, et dont les
+solutions étaient données en songe aux personnes avec lesquelles ils
+étaient en rapport intime sur ces objets. Cette communication de
+lumières s'opérait de préférence entre maris et femmes, et comme
+c'étaient ces dernières qui donnaient les explications, le tout m'a
+paru une intrigue, à l'aide de laquelle les femmes ou leur directeur
+en chef, gouvernaient les maris.
+
+On a assuré Lavater, que, dans des circonstances très-importantes, on
+avait reçu par ces moyens miraculeux des prédictions, des
+éclaircissements et des conseils admirables, et on en avait accordé à
+lui-même d'assez curieux et d'assez flatteurs, pour exciter son
+attente et obtenir provisoirement sa confiance.
+
+Il n'a point voulu me dire en quoi ces éclaircissements consistaient,
+mais il m'a affirmé en avoir reçu de très-vrais sur le passé et de
+très-étonnants sur l'avenir; tout ce qu'il m'a confié avoir appris
+d'eux, c'est que son âme avait joué jadis plusieurs rôles
+considérables; qu'il avait été le roi Josias dans le Vieux Testament;
+dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie; et Zwingli, en dernier lieu; car
+ces messieurs croyaient à la métempsycose, et je suis fâché de n'avoir
+pas noté la liste fort plaisante des âmes voyageuses de plusieurs
+grands personnages. Je me rappelle seulement que Frédéric II a été
+saint Luc.
+
+Toutefois, je dois rendre la justice à Lavater que sa conviction de la
+réalité des mystères, qui se célébraient en Danemark, a été achevée et
+déterminée par l'accomplissement fortuit de quelques prédictions, qui
+lui ont été faites, et surtout par des confirmations assez singulières
+de plusieurs points de cette doctrine mystérieuse, lesquelles lui ont
+été données par la bouche d'un somnambule.
+
+C'était un jeune garçon de neuf à dix ans, nommé Hermann, qui se
+trouvait dans un village près de Zurich, et qui, tombé dans un
+somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri après Lavater, qu'il n'avait
+jamais vu. Étant allé le trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord
+reconnu, mais lui a répété un grand nombre de toutes les choses qu'il
+avait entendues à Copenhague, ce qui, à moins d'admettre la réalité
+du merveilleux, ne peut s'expliquer que par la supposition, que
+l'indiscrétion de Lavater et de ses confidents a donné à de mauvais
+plaisants l'idée de se moquer de lui par le moyen de cet enfant,
+qu'ils avaient sans doute endoctriné. Mais ce que je n'entreprendrai
+point d'expliquer, c'est ce qu'il a écrit à une dame de ses amies
+intimes, avant qu'on ait pu prévoir les désastres de la Suisse. Voici
+ce que dit cette lettre: «J'ai appris par la bouche de notre Seigneur
+même, que je mourrai martyr, après avoir souffert de grandes peines et
+vu des choses que tant de personnes désirent de voir, et qu'elles
+verront pour leur malheur. Puisse ma mort attester la certitude, que
+le Seigneur daigne parler encore aux mortels!»
+
+
+
+
+XIV
+
+SAINT-MARTIN.
+
+
+Martinez Pasqualis a été le fondateur de l'ordre mystique des
+Martinistes, nommés ainsi à cause de la considération, que
+Saint-Martin, l'un des sept maîtres, que leur chef avait désignés pour
+propager sa doctrine après lui, avait obtenue au-dessus de ses
+collègues par son mérite personnel et par son livre fameux _des
+Erreurs et de la Vérité_.
+
+Pasqualis était originairement Espagnol, peut-être de race juive,
+puisque ses disciples ont hérité de lui un grand nombre de manuscrits
+judaïques. Sa science était beaucoup moins théorique que celle de ses
+apôtres; il pratiquait tout franchement la magie, tandis qu'eux s'en
+cachaient et la défendaient soigneusement. J'ai été fort lié avec un
+certain La Chevalerie qui avait été son aide de camp favori, lequel
+m'a montré quelques tapis de leurs opérations magiques, et raconté
+plusieurs faits merveilleux, s'ils étaient vrais. Je n'en citerai
+qu'un. Les travaux magiques de ces messieurs ont pour objet surtout de
+combattre les démons et leurs satellites, sans cesse occupés à
+répandre des maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur
+magie noire. Les combats se font particulièrement aux solstices et aux
+équinoxes de part et d'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonnés,
+sur lesquels ils établissent leurs citadelles, qui consistent en un
+grand cercle au milieu pour le grand maître, et deux ou trois plus
+petits pour ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les
+opérations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les
+soutient.
+
+Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'étais pas parfaitement pur, je
+combattais tout seul dans mon petit cercle, et je sentais que la force
+supérieure d'un de mes adversaires m'accablait, et que j'allais être
+terrassé. Un froid glacial, qui montait de mes pieds vers le coeur,
+m'étouffait, et prêt à être anéanti, je m'élançai dans le grand cercle
+poussé par une détermination obscure et irrésistible. Il me sembla en
+y entrant, que je me plongeais dans un bain chaud délicieux, qui remit
+mes esprits, et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis
+victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris qu'il m'avait vu
+dans ma défaillance, et que c'était lui qui m'avait inspiré la pensée
+de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprême.
+
+Voilà ce que La Chevalerie m'a raconté, pénétré de la conviction la
+plus intime. Il se trompait peut-être, mais son intention n'était
+certainement pas de me tromper. Loin de vouloir faire de moi un
+prosélyte, il faisait son possible pour me détourner de cette doctrine
+qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux. On l'avait excommunié à
+tout jamais, pour un péché sans rémission, et il ne cessait de médire
+de Pasqualis et de ses successeurs. Il dépeignait le premier comme un
+homme plein de vices et de vertus, qui se permettait tout, malgré sa
+sévérité pour les autres, qui prenait de l'argent de ses disciples,
+les escroquait au jeu, et donnait ensuite leur argent au premier venu,
+quelquefois à un passant qu'il ne connaissait pas; il disait à ceux
+qui lui en témoignaient leur étonnement: «J'agis comme la providence,
+ne m'en demandez pas davantage.»
+
+Passons au héros du présent article, à M. de Saint-Martin. Jeune,
+aimable, d'une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se
+mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences,
+encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement à un
+philosophe, plutôt à un petit saint; car sa dévotion, son extreme
+réserve et la pureté de ses moeurs paraissaient quelquefois
+extraordinaires dans un homme de son âge. Il était fort instruit,
+quoique dans son livre il ait parlé de plusieurs sciences d'une
+manière fort baroque. Il s'énonçait avec beaucoup de clarté et
+d'éloquence, et sa conversation était fort agréable, excepté quand il
+parlait de son affaire, alors il devenait pédant, mystérieux, bavard
+ou taciturne; crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain ce dont
+il était convenu la veille.
+
+Il avait des réticences insupportables, s'arrêtant tout court au
+moment où l'on espérait tirer de lui un de ses secrets; car il croyait
+à une voix intérieure qui lui défendait ou lui permettait de parler.
+Son grand principe était que, dans la route spirituelle, on ne devait
+point troubler la marche de l'homme, qu'il suffisait de le préparer à
+deviner les secrets qu'il était destiné à savoir. Aussi, se donnait-il
+plus de peine pour éloigner ses disciples de sa science que pour les y
+appeler, se croyant responsable des abus qu'ils pourraient en faire.
+Son père, qui était maire d'Amboise, l'avait mis dans le service
+militaire, où, par sa bonne conduite, ou par le crédit de M. de
+Choiseul, seigneur d'Amboise, il s'était avancé, en très-peu de temps,
+au grade de capitaine; mais, entraîné par la doctrine de Pasqualis et
+une vocation, qui lui semblait irrésistible, il quitta brusquement le
+service, malgré les exhortations de ses parents, de ses amis et de son
+protecteur, se brouilla avec son père, et se voua aux oeuvres de sa
+science mystique et à la pauvreté. Il s'était proposé de ne rien
+demander à son père, et réduit au pain et à l'eau, c'est en se
+chauffant au feu d'une cuisine de gargote, qu'il a composé son traité
+_des Erreurs et de la Vérité_.
+
+Le débit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a écrit, l'a
+aidé à subsister, jusqu'à ce que madame de la Croix, qui courait une
+carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais
+bientôt ils se brouillèrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et
+Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante louis de rente, se
+trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui
+augmentèrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite école,
+et que je devins son disciple.
+
+Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si
+parfaitement oublié, que je ne crains pas d'être indiscret, en parlant
+de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois à
+l'application avec laquelle je n'ai cessé de relire son livre, à
+l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot échappé à mon
+harpocrate, et peut-être à mon talent pour la devination de tous les
+livres, qui traitent de sciences occultes.
+
+Celui _des Erreurs et de la Vérité_ est le seul dont le style soit
+agréable et qu'on puisse lire sans dégoût. Les trois quarts de cet
+ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas,
+présentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent
+l'attention et piquent la curiosité.
+
+Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait été composé que pour
+ramener le monde à des idées religieuses par l'appât du merveilleux.
+Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma
+connaissance et sur moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une
+introduction très-savante et très-détaillée à la science de la magie,
+et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de
+parler dans ses leçons.
+
+La science des nombres, qu'il a représentée sous l'emblème d'un livre
+à dix feuilles, était de toutes ses connaissances celle à laquelle il
+attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir volée à son maître, et
+qu'il ne la communiquerait jamais à personne. C'est grand dommage, car
+c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé les plus rares
+secrets de son ouvrage.
+
+Tout ce qu'il avouait était, que les nombres donnaient la clef de
+l'essence de toutes les choses matérielles, pourvu qu'on en connût
+les véritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on
+éprouvait les esprits, de même que par _les paroles de puissance_,
+pour s'assurer si les uns et les autres étaient bons ou mauvais; et
+que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de
+ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient les dix nombres,
+qui manifestaient des vérités si importantes.
+
+Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était juste que jusqu'à la
+dixième lettre inclusivement, que le reste avait été brouillé, mais
+qu'il en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une confession
+assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie.
+
+Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la description des figures
+hiéroglyphiques écrites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans
+ses travaux, et dont il lui était ordonné de conserver les dessins,
+qu'il m'a montrés. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on
+appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les
+pentacles, et autour des cercles magiques.
+
+Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces
+choses-là. Il assurait que la magie avait occasionné la chute des
+esprits et celle de l'homme; que la seule pensée, analogue à ces
+crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience était
+chargée de l'âme de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il
+se trouvait obligé à toutes les précautions que prescrivait sa
+doctrine pour les mener au bien à petits pas, et pour éloigner de
+cette route ceux que la providence n'a point destinés au grand oeuvre
+des élus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre.
+
+Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent étudier le livre _des
+Erreurs et de la Vérité_, de lire préalablement l'histoire du
+Manichéisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les
+matières fondamentales du livre de Saint-Martin, et où ils trouveront
+de grands rapports avec sa doctrine.
+
+J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que
+lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui
+tenait boutique de la science à tous venants, et dont mon maître était
+fort mécontent; l'autre Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon;
+il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus
+d'onction, d'aménité et de franchise, au moins apparente. Il parlait
+au coeur beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de tout le monde
+pour ses qualités, et adoré de ses disciples, à cause de ses manières
+cordiales, amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué dans
+la maçonnerie, et a fini par s'adonner entièrement au magnétisme
+spirituel. Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est
+mort tranquillement pendant la révolution, qui avait un peu dérangé la
+fréquentation de son école.
+
+Pour se faire une idée complète de la doctrine de Saint-Martin qui, de
+toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus
+intéressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages
+suivants:
+
+ _Des Erreurs et de la Vérité_,
+
+ _Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature_,
+
+ _Ecce homo_,
+
+ _De l'Esprit des choses_,
+
+ _L'homme de désir_,
+
+ _Le crocodile_,
+
+ _Le nouvel homme_,
+
+ _Lettre à un ami sur la révolution française_,
+
+ _Éclair sur l'association humaine_,
+
+ _OEuvres posthumes_,
+
+ _Le ministère de l'homme esprit_.
+
+
+Différentes traductions de Jacob Boehme et un ouvrage allemand qui a
+pour titre: _Magicon_.
+
+Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminant cet article par
+une notice biographique de Saint-Martin, écrite par lui-même:
+
+«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon
+caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse, _à
+cause de l'énormité du mal_ (Boehme 3, 18) et de mon profond désir
+pour la renaissance de l'homme.
+
+«On ne m'a donné de corps qu'un projet. J'ai été moins l'ami de Dieu,
+que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation
+contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage.
+
+«La nature de mon âme a été d'être extrêmement sensible, et peut-être
+plus susceptible de l'amitié que de l'amour; cependant cet amour même
+ne m'a pas été étranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme
+les autres hommes, parce que je n'ai été que trop attiré par de grands
+objets, et que je n'aurais pu jouir réellement de la douceur de ce
+sentiment, qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours dévoré,
+aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que
+des _maîtres sacrés_ m'ont toujours refusée.
+
+«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon
+spirituel n'aurait pas paru crime et folie.
+
+«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quel coeur j'aurais eu à
+donner! J'ai changé sept fois de peau étant en nourrice; à l'âge de
+dix-huit ans, il m'est arrivé de dire au milieu des confessions
+politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une âme,
+il ne me faut rien de plus pour être sage, et c'est sur cette base
+qu'a été élevé ensuite tout mon édifice.»
+
+(Il disait en entrant dans sa carrière: ou j'aurai la chose en grand,
+ou je ne l'aurai pas).
+
+«Depuis que l'inexprimable miséricorde divine a permis que l'aurore
+des régions vraies se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les
+livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des
+preuves de notre ignorance et une sorte de défense faite à la vérité,
+tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres morts nous empêchent
+aussi de connaître le livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de
+mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer.
+
+«Boehme, cher Boehme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul
+qui nous mène réellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on
+puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but,
+que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en
+excepter les miens.
+
+«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle j'ai dû dans la suite
+toutes les bénédictions, dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser
+tomber mon _Bouclier_ par terre, ce qui fit de la peine au maître;
+cela m'en fit aussi à moi, en ce que cela ne m'annonçait pas pour
+l'avenir beaucoup de succès.
+
+«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable pour un homme, que
+d'être, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De
+tous les états de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aimé
+à exercer, eussent été celui d'évêque et celui de médecin, parce que,
+soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les seuls où l'on puisse
+faire le bien pur et sans nuire à personne, ce qui n'est pas possible
+dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des
+traitants; et je n'aurais pas aimé à n'être que curé, non par orgueil,
+mais parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son instruction, que
+peut l'être un évêque. Le duc de Choiseul a été, sans le savoir,
+l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non
+par goût, mais pour cacher à une personne chère mes inclinations
+studieuses, il me plaça dans le seul régiment où je pouvais trouver le
+trésor qui m'était destiné. L'espérance de la mort fait la consolation
+de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne dise jamais: l'autre vie,
+car il n'y en a qu'une.
+
+«La ville de Strasbourg est la seconde après Bordeaux, à qui j'ai des
+obligations inappréciables, parce que c'est là où j'ai fait
+connaissance avec des vérités précieuses dont Bordeaux m'avait déjà
+procuré les germes. Et les vérités précieuses, c'est par l'organe de
+mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait
+connaître mon cher Boehme. Mon premier séjour à Lyon en 1773, 1774,
+1775, ne m'a pas été beaucoup plus réellement profitable, que celui de
+1785. J'y éprouvai un repoussement très-marqué dans l'ordre spirituel.
+Mon père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût que j'avais pour les
+objets profonds, essaya vers ma trentième année de me donner des
+scrupules sur les recherches dans les vérités religieuses, qui doivent
+être toutes de foi. Il m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue,
+dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je
+lus le sermon, et puis je répondis à mon père: «C'est en raisonnant
+que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.»
+
+«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu depuis à la charge.
+C'est à Lyon, que j'ai écrit le livre intitulé: _Des Erreurs et de la
+Vérité_; je l'ai écrit par désoeuvrement et par colère contre les
+philosophes. J'écrivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai
+au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea à
+continuer.
+
+«Il a été composé vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en
+quatre mois de temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant pas de
+chambre où je pusse me chauffer.
+
+«Un jour même, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le
+brûla assez fortement. C'est à Paris, en partie chez madame de la
+Croix, que j'ai écrit le _Tableau naturel_, à l'instigation de
+quelques amis.
+
+«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai écrit l'_Homme de désir_, à
+l'instigation de Tieman. C'est à Paris que j'ai écrit l'_Ecce homo_,
+d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg. C'est à
+Strasbourg que j'ai écrit le _Nouvel homme_, à l'instigation d'un
+gentilhomme suédois.
+
+«En 1768, étant en garnison à Lorient, j'eus un songe qui me frappa.
+J'étais dans les premières années de mes grands objets, et c'est à
+Lorient même que j'en avais eu les premières preuves personnelles, en
+lisant un livre de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal
+renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis
+ensuite un autel, que je pris pour être chrétien, et sur lequel je
+vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation et
+comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup
+d'affliction, de ce que je venais de voir. C'était l'annonce du
+renversement de l'Église.
+
+«Mes ouvrages et particulièrement les derniers ont été le fruit de mon
+tendre attachement pour l'homme, mais en même temps du peu de
+connaissance, que j'avais de sa manière d'être, et du peu d'impression
+que lui font ces vérités dans cet état de ténèbres et d'insouciance,
+dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages
+qui me font le plus gémir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un
+homme, dont je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses
+souliers, mon chérissime Boehme.
+
+«Il faut que l'homme soit devenu entièrement sot ou démon pour n'avoir
+pas profité plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au monde il y a
+cent quatre-vingts ans. Les apôtres, qui n'en savaient pas tant que
+lui, ont infiniment plus que lui avancé l'oeuvre.
+
+«C'est que pour les hommes encroûtés, comme ils le sont, les faits
+sont plus efficaces que les livres.»
+
+
+
+
+XV
+
+MADAME DE LA CROIX.
+
+
+Madame de Jarente, fille du marquis de Sénas et nièce de cet évêque
+d'Orléans, qui avait la feuille des bénéfices sous le règne de madame
+de Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé fort jeune le marquis
+de la Croix, officier général au service d'Espagne, que j'ai connu
+généralement estimé à Madrid. Son mari l'avait laissée, je ne sais pas
+pourquoi, à Avignon, où, n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est
+donnée la peine de gouverner le comtat, durant la vice-légation de Mgr
+Acquaviva, qui était fort paresseux et éperdument amoureux d'elle.
+Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut
+nommé vice-roi en Galice. Après sa mort, elle quitta l'Espagne
+maltraitée et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba dangereusement malade,
+eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrédulité la mieux
+conditionnée à une crédulité sans bornes.
+
+Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celui _des Erreurs et
+de la Vérité_ l'avait charmée davantage, et c'est à lui qu'elle
+attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle
+l'auteur, dès qu'elle fut arrivée à Paris, le recueillit chez elle, et
+se composa, toujours disputant avec lui, un petit système théosophique
+particulier, qui n'avait pas le sens commun.
+
+Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameux _quaternaire_
+du livre de Saint-Martin à la divinité, en qui elle prétendait qu'il y
+avait quatre personnes engendrées successivement: le fils du père, le
+Saint-Esprit du fils, et Melchisédec du Saint-Esprit.
+
+Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que
+pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable
+et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle
+faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les
+maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché,
+qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle
+opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées
+d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un
+possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette,
+c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable place; exorcisant et
+chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir
+fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance
+qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés
+étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des
+pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour
+d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en
+débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie
+avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me
+souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de
+l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un
+certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais
+rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit,
+me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous
+apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la
+galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé
+en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des
+petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau
+de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il
+fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier,
+ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsédé; car,
+rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau,
+et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa
+chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous
+rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus
+que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité
+de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne
+pouvaient pas être d'accord.
+
+J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de
+l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul;
+entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le
+marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix
+prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance
+étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient
+pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait
+nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée
+parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le
+baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité
+vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame
+Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui
+écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui
+régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles
+femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas
+M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques
+mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses
+incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand
+étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés
+que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie
+et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la
+figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et
+qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.»
+
+Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque
+place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête,
+dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait
+vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château
+d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête,
+qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il
+retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours
+cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entiché de
+la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique,
+incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se
+tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il
+voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien
+des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des
+circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être
+fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se
+mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation
+particulière de l'oeil, ou une concrétion compacte, qui se serait
+formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire
+la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait
+pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et
+interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à
+produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et
+mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile,
+colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille.
+
+Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté
+romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle
+avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'oeil perçant, le
+nez aquilin, la tête altière, un port superbe, une démarche
+majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De
+tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une
+physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau
+pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants
+et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait,
+quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa
+voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son
+maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression
+si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait
+voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je
+n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à
+attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai
+été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de
+coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui
+venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je
+pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez
+naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par
+l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside
+aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combien
+l'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de
+la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne
+pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.
+
+Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art
+pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites
+qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On
+voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et
+naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des
+nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on
+lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait
+essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes
+robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu
+céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés
+arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui
+offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures.
+Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les
+plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois,
+c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et
+de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés
+qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si vivement, avec tant
+de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que
+la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus
+brillante.
+
+Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique,
+qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de
+Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de
+l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il
+finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un
+cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et où
+avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que
+vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle
+et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai
+appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.»
+
+Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale,
+qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus
+que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit
+orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable;
+mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se
+permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses
+conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroire qu'il
+revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement,
+qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de
+la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et
+beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse
+de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du
+moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier
+que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays
+où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle,
+ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer
+l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé;
+trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de
+répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit
+plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne
+pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort
+bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable
+avec un coin de folie.
+
+Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si
+édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et
+de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et
+qu'on ne pouvait pas se défendre de l'aimer et de la respecter. Pour
+moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter
+sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en
+Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_
+qui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait
+disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du
+mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai
+pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce
+qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle
+travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle
+regardait comme l'oeuvre du diable.
+
+Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir
+détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu
+en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce
+talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut
+brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment
+mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée
+nationale.»
+
+Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni
+m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un
+meunier son voisin, avait formé un pacte avec le diable sans le
+savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois
+qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en
+racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le
+couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des
+reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement
+affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables;
+mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir,
+furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à
+bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se
+mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors
+il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les
+passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant
+des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient
+dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les
+plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la
+plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait
+avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs
+m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire
+mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le
+ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement. A
+la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le
+patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit:
+«Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu
+accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées
+devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je
+pouvais expier par là toutes mes fautes.»
+
+Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable
+qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point
+tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa
+réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper
+soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter
+de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher,
+avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si
+épouvantable?
+
+
+
+
+XVI
+
+LES CONVULSIONNAIRES.
+
+
+Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de
+Jussieu en Amérique, était dominé par une curiosité indomptable, qui
+était fort contrariée par sa surdité. Quand il voyait deux personnes
+qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec
+l'indiscrétion la plus déterminée, mais je l'ai vu prendre son
+acoustique, pour les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur
+la table, il ne pouvait pas s'empêcher de l'ouvrir et de la lire.
+
+Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leçon, et une
+excellente comédie à la société. Il avait surpris M. de la Condamine
+furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de
+ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimité. M. de
+Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le plus tragique, lui
+annonça, que son devoir l'obligeait à le faire arrêter, et de
+l'envoyer à la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret
+d'État si important, que la possibilité de s'en être instruit,
+suffisait pour le faire enfermer jusqu'au développement de ce secret.
+Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien;
+on ordonna de chercher la garde, de faire préparer une chaise de
+poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au
+divertissement de ceux qui furent témoins de cette scène plaisante.
+
+On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol à
+Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante
+des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie. Lorsque
+Damiens fut exécuté, la curiosité le poussa à percer non-seulement la
+foule et l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle que tous les
+bourreaux des environs de Paris, attirés à cette fête si solennelle
+pour eux, avaient formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la
+protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu,
+s'écria: «Messieurs, faites place à M. de la Condamine, c'est un
+amateur.»
+
+Les convulsionnaires étaient un objet bien digne d'attirer notre
+observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires
+pour être admis à leurs mystères, fort gênés alors par la police. Il
+promit le secret, et surtout de se conduire comme un prosélyte, qui
+venait s'édifier chez eux et se persuader de la vérité de leurs
+miracles. Mais, après avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie,
+il s'approcha d'elle, après qu'elle fut détachée, et, comme il était
+sourd, il lui dit tout haut à l'oreille: «Mademoiselle, vous faites
+ici un bien vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous
+en fournirai un autre qui assurément vous donnera beaucoup plus de
+plaisir.» Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemblée, causa un
+si grand scandale, que M. de la Condamine pensa être assommé, qu'il
+fut chassé honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations, il
+ne put jamais obtenir l'entrée d'aucune des maisons où ces fanatiques
+se rassemblaient.
+
+Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une société où l'on
+parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le
+vendredi-saint dans une certaine assemblée de convulsionnaires, et que
+l'on crucifierait une jeune personne la tête en bas, les pieds en
+haut, et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une dame me donna un
+billet qu'elle écrivit à un avocat de ses amis fort lié avec les
+convulsionnaires, pour le prier de m'introduire.
+
+La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une
+maison, où l'on s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle je
+devais assister le lendemain. M. de la Condamine se désolait de son
+exclusion, et je ne pus me défendre le plaisir de lui montrer mon
+billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat
+auquel j'étais adressé ne me connaissait pas, il lui passa par la
+tête, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre à ma
+place. Partant de cette idée, il me pria à genoux de lui céder mon
+billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une
+obligation éternelle. Moi, qui étais alors jeune, fort attaché à mes
+plaisirs, qui prévoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait
+pénible de me lever à six heures du matin pour me rendre dans une
+saison fort rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour voir des
+choses qui me tentaient médiocrement, je commis l'étourderie de céder
+aux persécutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon
+billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reçut à
+merveille, le mena dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages
+de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon
+autre moi-même lui répondit de son mieux, disant avoir étudié le droit
+chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement
+le rôle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y
+fut trompé. Chemin faisant il endoctrina son étranger sur la
+circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la
+crédulité pieuse, qu'il devait affecter.
+
+Mais notre malheur commun voulut que la maison, où ils arrivèrent,
+était précisément celle d'où M. de la Condamine avait été chassé si
+ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une
+sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la
+Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent l'avocat des
+reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel
+ennemi; un impie qui avait profané la sainteté de leurs mystères avec
+les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait
+rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que
+ce monsieur était un Allemand de distinction, qui lui était fortement
+recommandé. Mais, quand ils lui apprirent que c'était M. de la
+Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqué, comme il
+avait été joué, il se joignit à toute la compagnie pour mettre M. de
+la Condamine dehors par les épaules, en le chargeant de malédictions
+et d'invectives à rapporter de sa part à la dame du billet et au
+seigneur allemand[11].
+
+ [11] On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de la
+ Condamine, dans la _Correspondance littéraire, philosophique et
+ critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il paraît
+ qu'il n'a pas jugé à propos de se vanter de ce qui lui est
+ arrivé.
+
+
+J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années après chez les
+convulsionnaires, où je fus mené par le marquis de Nesle. Alors ils
+célébraient leurs mystères fort obscurément, réduits à cette
+extrémité, moins par la sévérité de la police, que par le ridicule
+qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les
+plus persécuter, mais de les traiter avec mépris. Ce fut chez un vieux
+conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que
+le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait là, dans une belle
+chambre meublée en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu,
+avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de
+dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait être
+crucifiée. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait
+étendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord,
+on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, après avoir étendu
+la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfonça à grands coups de
+marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on récitait des
+prières. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits
+gémissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle
+conserva tant qu'elle resta attachée sur la planche. Tout d'un coup,
+elle se mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu dis que je suis une
+méchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai
+plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à tout.» Au
+bout de quelques minutes elle sortit la langue. «Elle veut qu'on la
+lui délie», dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette
+langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix,
+qui saignèrent beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser
+toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller à écrire les
+bêtises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces
+sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles que celles de
+Nostradamus. J'ai oublié de dire que la patiente après les premiers
+coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en montrait plus que le
+bout. «Allons, ne faites donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non,
+non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,»
+et elle présenta la langue avec la meilleure grâce possible. Après
+avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle s'arrêta tout court et
+demanda d'être soulagée. C'était avec de grosses lardoires, dont on
+lui perçait les bras, et avec de grandes bûches de bois, que
+s'opérait ce doux soulagement. On la frappait sur la tête et sur le
+sein d'une manière aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal
+que cela lui faisait. Ces coups auraient dû l'assommer, mais elle
+priait de frapper encore plus fort, et puis se remit à prophétiser de
+plus belle. Toute la cérémonie dura une bonne heure.
+
+L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres
+plaies paraissaient prêtes à se fermer. Elle remit ses bas et ses
+souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la
+vîmes trotter sur le pavé, et s'en allant d'un pas si léger, comme si
+elle n'avait pris qu'un bain de pieds.
+
+
+
+
+XVII
+
+ALCHIMIE.
+
+
+J'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches
+hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire
+pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel,
+aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après
+avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit
+circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il
+fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous
+les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment
+satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il
+s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire
+la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il
+s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres
+alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales.
+Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur
+avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se
+trouver dans le même sujet.
+
+Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme
+mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans
+jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin
+d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une
+chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la
+moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de
+quarante jours avec la pierre philosophale!
+
+Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des _Amis réunis_ et
+ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au
+bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque
+merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir
+uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà
+la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine
+est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est
+ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.
+
+Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui
+donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller
+et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre,
+qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours
+il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son
+urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins
+se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent;
+tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et,
+ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta
+prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui,
+toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse.
+La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des
+réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent
+le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise.
+Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris
+que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse;
+elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une
+odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée
+précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette
+urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai
+jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.
+
+Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il
+mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui
+soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette
+intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir
+manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut
+absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que
+jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et,
+comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve
+lui a coûté la vie.
+
+Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour
+obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le
+précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux.
+Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la
+révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et
+il le vendit à la loge des _Amis réunis_, dans le temps qu'il n'était
+qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé
+bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et
+une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une
+constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et
+cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre,
+promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour
+calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du
+manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un
+procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter,
+et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en
+un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre
+humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et
+pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini,
+étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté
+sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses
+de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux
+d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et
+l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté.
+
+Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis
+le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement,
+qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu
+religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand oeuvre,
+qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses
+difficultés.
+
+Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des
+recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des
+métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule
+preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte
+Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de
+cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation,
+laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux
+monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en
+argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en
+cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent,
+et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau
+d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit
+cette transmutation avait percé d'outre en outre.
+
+
+
+
+XVIII
+
+ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.
+
+
+Lors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices,
+chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les
+sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien
+fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une
+anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.
+
+Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire
+lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous
+enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait
+l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on
+doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout
+ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut
+faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures,
+leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre
+et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts,
+clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une
+grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on
+tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi
+laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait
+l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à
+entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que
+ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien
+que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!
+
+ * * * * *
+
+Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite
+d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et
+son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.
+
+Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne,
+s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier
+s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela,
+ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne
+cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait
+expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc
+agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous
+demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré
+et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour
+de Dieu, ne vous gênez pas!
+
+ * * * * *
+
+L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi
+les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il
+commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à
+écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma
+voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je
+sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et
+avec une voix suppliante, mais je m'amuse.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des
+revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers,
+dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient
+réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui
+montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne
+suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne
+puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette
+raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve
+d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous
+l'expliquerai.
+
+Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où
+l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici
+la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un
+demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez
+profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le
+cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des
+paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à
+poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état
+d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il
+reçoit en dormant.
+
+Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la
+conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la
+personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et
+les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la
+chambre obscure.
+
+Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me
+préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans
+la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et
+habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son
+imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me
+veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je
+réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit
+par un évanouissement.
+
+Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce
+qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il
+pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée
+de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.
+
+J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric
+II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la
+recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque
+de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont
+trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et
+qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires
+avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.
+
+ * * * * *
+
+Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à
+son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le
+comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans
+l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait
+quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port.
+S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en
+faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par
+mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui
+qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].
+
+ [12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même,
+ à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et
+ qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de
+ l'éditeur allemand._)
+
+ * * * * *
+
+Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le
+singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un
+officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de
+faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre.
+Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me
+récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un
+petit air.
+
+ * * * * *
+
+Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris,
+était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont
+connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif
+pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car
+il était fort égoïste.
+
+Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en
+Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait
+exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne
+laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces,
+de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer
+ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie.
+Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que
+c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.
+
+C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.
+
+ * * * * *
+
+Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang
+coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient
+réunis dans l'hôtel de ville.
+
+Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il
+aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver
+jusque-là.
+
+Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez
+singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la
+place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves,
+qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville,
+et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le
+premier massacre que firent les jacobins.
+
+ * * * * *
+
+Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une
+réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher
+une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui
+avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient
+fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui
+répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce
+n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue
+diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est
+peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui
+s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le
+fait tourner.
+
+ * * * * *
+
+Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la
+nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne
+pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est
+heureuse!
+
+ * * * * *
+
+Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette
+nouvelle salle, Diderot fit la suivante:
+
+ _Hic Marsyas Apollinem._
+
+ * * * * *
+
+Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un
+camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà
+offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter
+auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son
+patron.
+
+Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous
+êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà
+4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec
+cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de
+la porte l'inscription suivante:
+
+ _Questa casa è fatta d'una sola pietra._
+
+ * * * * *
+
+M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a
+composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot.
+Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui,
+qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en
+Dieu.
+
+Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre
+perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite
+était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son
+habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach:
+«Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme
+cela pour être plus près de soi.»
+
+ * * * * *
+
+Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit
+du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et
+ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet
+appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une
+exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_,
+qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci
+était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé
+de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre.
+Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle,
+dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au
+nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible:
+mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre,
+moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable
+d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance
+qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous
+pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a
+dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.
+
+ * * * * *
+
+Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à
+panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il
+était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en
+broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la
+direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une
+cascade de gaze d'argent.
+
+L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la
+science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant
+vers le sommet.
+
+ * * * * *
+
+Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison
+du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un
+pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une
+pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on
+faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un
+Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!
+
+ * * * * *
+
+La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui
+portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des
+sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On
+importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un
+régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on
+lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est
+l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme
+toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que
+c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses
+forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui
+donne un régiment.
+
+ * * * * *
+
+Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup
+à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.
+
+Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait
+reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui
+à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du
+Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant
+amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma
+parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.
+
+ * * * * *
+
+Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme
+facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon
+et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.
+
+Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu
+célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée
+qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien
+voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.
+
+Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois,
+celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage.
+Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en
+disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,
+on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari
+si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir
+comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et
+appelé en duel par le capitaine.
+
+Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire,
+permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence
+de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée,
+que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes
+jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues
+de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les
+spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur
+explique comment ce miracle s'est opéré.
+
+Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et
+insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il
+s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il
+coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge,
+l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde
+inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté
+la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable
+pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.
+
+ * * * * *
+
+Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric
+II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée,
+et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre,
+poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui
+refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi?
+Frédéric répliqua: Après Baron.
+
+Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de
+Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir
+vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont
+j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de
+France.
+
+Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru
+percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas
+nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un
+dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du
+règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de
+leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait
+distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce
+monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il
+m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis
+XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée
+par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne
+vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent.
+Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles
+étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image
+prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien
+s'écrouler sous le règne prochain.
+
+ * * * * *
+
+Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant
+occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de
+s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que
+cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la
+tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le
+crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais
+vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.
+
+Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait
+incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la
+voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je
+ne le croirais pas.
+
+ * * * * *
+
+On a trouvé dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg,
+célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par
+un chef de cette secte.
+
+Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la
+pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le
+dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix.
+Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils
+étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les
+règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands
+rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour
+l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens
+de s'emparer des secrets d'autrui.
+
+ * * * * *
+
+Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont
+mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je
+puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure
+puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce
+saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur
+deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à
+jour et bien clos.
+
+On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une
+matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure,
+laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant
+et remplit tout à fait les petits vases.
+
+L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux
+que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle,
+archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé,
+pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette
+relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable
+histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il
+ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il
+s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être
+par un certain coup de main prescrit ou accidentel.
+
+L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner
+prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère
+de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son
+épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là,
+dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella._ «Ils
+liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif
+comme Apella, pour le croire.»
+
+Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce
+secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait
+pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose
+excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et
+ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand
+succès qu'elle a eu.
+
+C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint
+Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de
+Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère
+obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les
+noms.
+
+ * * * * *
+
+Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y
+avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés
+ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la
+fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les
+moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et
+enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les
+capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur.
+
+Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la
+chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit,
+qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait
+quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se
+tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le
+tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le
+lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux
+assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,
+qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau
+miracle.
+
+Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le
+haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il
+gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.
+
+Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de
+Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui
+s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître!
+
+ * * * * *
+
+M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa
+coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de
+leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à
+Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la
+perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du
+jour.
+
+En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la
+nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit,
+faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer
+tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut
+parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais
+on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort.
+On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de
+Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque
+chose eût été remise à sa place.
+
+ * * * * *
+
+Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se
+recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce
+qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il,
+garçon athée, pour vous servir.--Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai
+l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient
+opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler
+pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête.
+
+ * * * * *
+
+Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères,
+avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui,
+sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation
+de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt
+des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites
+durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous
+les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur,
+parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal
+d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà
+mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.»
+
+ * * * * *
+
+M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour,
+pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre
+qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce
+qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa
+tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur,
+s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais
+trop maladroit pour faire son métier.
+
+ * * * * *
+
+J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien
+distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a
+données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que
+les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable.
+
+Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en
+éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour
+des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des
+trumeaux.
+
+Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de
+la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le
+tour.
+
+Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle
+se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à
+diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne
+pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au
+bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre,
+elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être,
+ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait
+être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la
+dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir,
+elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur,
+et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se
+retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène
+impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses
+idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un
+objet qui intéressait sa curiosité.
+
+Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs
+recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant
+des chats.
+
+ * * * * *
+
+J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que
+je ne doive pas l'attester dans ces mémoires.
+
+Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric
+II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se
+nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major
+polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais
+sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait
+de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.
+
+L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à
+Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il,
+mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à
+présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien
+rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le
+conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années
+où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur
+qui le tourmentait.
+
+J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité
+Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne
+comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et
+qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne.
+Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans
+son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui
+avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le
+revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en
+avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la
+personne.
+
+Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami
+ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel
+j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu
+l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous
+fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le
+marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec
+l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier,
+frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait
+toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa
+parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première
+rencontre.
+
+Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte,
+furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce
+que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur;
+que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme
+qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé
+deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement
+le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur
+trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes
+gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases
+coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui
+ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de
+gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le
+rencontrerait dans la rue.
+
+Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par
+mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce
+que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux
+personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui
+prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la
+distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon
+ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette
+fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée
+par des apparences si singulières.
+
+On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs
+personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon
+marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à
+Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit,
+irrécusables d'un _alibi_ de près de deux ans. Mais un accident bien
+particulier pensa tout gâter.
+
+Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent
+entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de
+satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le
+hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit,
+d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore
+jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater;
+cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les
+voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon
+Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise
+grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le
+détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une
+telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur
+la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance
+entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de
+Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il
+est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait
+été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait
+porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par
+où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice
+d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de
+la hanche.
+
+Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être
+le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern.
+L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant
+les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était
+assez ressemblant pour pouvoir y être trompé.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une
+fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle
+contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le
+Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on
+ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit
+toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc
+pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit:
+Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps
+que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala.
+
+ * * * * *
+
+L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier
+auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV
+avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès
+de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait
+compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine
+aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères,
+si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne
+faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il
+apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité.
+
+M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M.
+le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit
+des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son
+chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet
+amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais
+il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du
+comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme
+le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la
+cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui
+pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être
+choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que
+son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air
+d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme
+chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il
+força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la
+Bastille.
+
+Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une
+inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière
+qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au
+dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison,
+et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait
+pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de
+la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et
+on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux
+instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté
+d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile,
+celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans
+l'intérieur de son royaume.
+
+M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire
+sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna
+de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui
+indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait
+découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si
+impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI
+n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières
+naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que
+prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou
+à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte.
+
+Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée
+ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le
+règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus
+perfectionnée, à Vienne et à Paris.
+
+ * * * * *
+
+Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes
+ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non
+pas un pauvre roi.
+
+ * * * * *
+
+Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle
+d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une
+caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus
+volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément
+besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui
+arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames
+par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa
+complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le
+plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait
+presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double
+lorgnette.
+
+Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière,
+car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains
+énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle
+apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait
+oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre
+homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à
+l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et
+l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit
+passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope,
+toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle
+clairvoyant.
+
+ * * * * *
+
+J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant
+la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en
+plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était
+levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette
+clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher
+son lit à tâtons.
+
+ * * * * *
+
+Le margrave de Bade m'a raconté que le grand-duc de Russie, Paul,
+passant à Carlsruhe, l'avait abordé avec le compliment suivant: Je me
+félicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de
+modèle à tous les autres, pour leur apprendre comment il faut régner.
+Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais couvert de confusion,
+me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientôt à mon
+aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi
+en grand ce que vous faites ici en petit.
+
+ * * * * *
+
+On était fort rigide de mon temps à Paris, sur les habillements
+conformes à la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid.
+C'était un ridicule de porter du point d'Alençon en été.
+
+M. Selwyn dont les dehors étaient aussi grossiers que son esprit était
+fin et caustique, répondit à madame de Puisieux, qui voulait le
+plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule:
+Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute,
+mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu
+enrhumé ce matin.
+
+
+FIN.
+
+9972.--Impr. gén. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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