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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:08:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvernirs de Charles-Henri Baron de Gleichen + +Author: Charles-Henri de Gleichen + +Release Date: October 15, 2011 [EBook #37762] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + 9927.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE + + Rue de Fleurus, 9, à Paris + + + + + SOUVENIRS + + DE + + CHARLES-HENRI + + BARON DE GLEICHEN + + PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE + PAR + + M. PAUL GRIMBLOT + + + PARIS + + LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE + + RUE DE L'ARBRE-SEC, 52 + M DCCC LXVIII + + + + +SOUVENIRS + +DE + +CHARLES-HENRI + +BARON DE GLEICHEN + + + + +TABLE. + + + I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne 1 + + II. Le duc de Choiseul 19 + + III. Le Dauphin 43 + + IV. Le masque de fer 46 + + V. Necker 51 + + VI. Joseph II et Léopold II 67 + + VII. Le prince de Kaunitz 85 + + VIII. Mme Geoffrin et sa fille 94 + + IX. Le maréchal de Brissac 113 + + X. La famille de Mirabeau 115 + + XI. Saint-Germain 120 + + XII. Cagliostro 135 + + XIII. Lavater 140 + + XIV. Saint-Martin 151 + + XV. Mme de la Croix 166 + + XVI. Les Convulsionnaires 179 + + XVII. Alchimie 187 + + XVIII. Anecdotes et petites histoires 193 + + + + +AVERTISSEMENT. + + +La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a +passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé +que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait +volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui +l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus, +des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous +les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que +l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et +délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de +Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme +du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si +on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits +irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait +toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui +pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à +ses adorateurs de ce temps-ci. + +J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne +rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un +mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas +estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle, +était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la +fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy, +cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas +pour avoir écrit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phénicien, +c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse +de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le _grand abbé_, +Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de +Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare +le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En +revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection, +et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours, +le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses +impossibles. + +Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la +duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui +elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire +revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve +du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être +un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes _Souvenirs_ assurent +une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du +dix-huitième siècle. + +Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de +Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de +cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison +paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y +connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres, +et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour +à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de +gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever +son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de +Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa +femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la +personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un +mérite si distingué, digne soeur de Frédéric, honorait Gleichen d'une +confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie. + +Voici deux lettres qu'elle lui écrivait: + + Bayreuth, le 9 avril 1756. + + «J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce + que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau à la + bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on + est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar que + vous en êtes tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à + l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles. + + «Après avoir passé le plus triste hiver du monde par rapport à ma + santé, j'ai fini par prendre une fausse pleurésie. Comme je suis + encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer + d'affaire. J'en viens à nos commissions: + + «Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et d'en + acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne beaucoup chez + moi à force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200 + sequins, que vous pourrez employer à votre plaisir, pour ce que + vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que + Pompée Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit + envoyé tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma + fille, je ferai écrire à Stuttgard. + + «Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est extrêmement + cher. + + «Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de ce que + je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat Emaldi que ma + tabatière partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a + retardé l'envoi. + + «Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5 + de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine + est encore à Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments. + Dites-lui que mon portrait va être commencé, et soyez persuadé de + ma parfaite estime, monsieur. + + «Votre très-affectionnée + + «WILHELMINE.» + + A Bayreuth, le 18 avril 1756. + + «J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation, + et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout + ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée l'esprit. + Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoyé au + charmant séjour où vous êtes. + + «Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre + amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des + compliments à tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux + cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et à + M. de Stainville. + + «J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le chapeau de + cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de + recommandations. Si je vous en donne, c'est plutôt par une marque + de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuadé, + monsieur, que je tâcherai de vous en convaincre en toute + occasion. + + «WILHELMINE.» + + _P. S._ Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai + de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat Emaldi est + partie. Il m'a été impossible de dicter plus longtemps. + +Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui +arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève, +et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il +avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen +avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait +été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de +Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires +étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de +Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui +avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères, +paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le +duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à +traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation +fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission: +on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi. +Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul: + + «Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des + preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi prenons à vous. + J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demandé, que vous + fussiez employé par le margrave en France, n'était pas ce qui + devait vous être le plus agréable, mais je ne crois pas que ce + soit ce qui doive vous être le moins utile. C'est toujours un + commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est + toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois + donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.» + +Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de +Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité +près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul +désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark +avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû +aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient +promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à +Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en +de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à +la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le +roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La +négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth +s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du +Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on +va lire: + + «Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa + personne si agréable, pendant le séjour qu'il a fait à ma cour, + que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser à son avancement, et + vous savoir gré de la permission que vous lui avez donnée + d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis très-sensible aux + nouveaux témoignages que vous me donnez de votre attachement à + cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos sentiments, + pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous ne devez pas + douter que je n'y réponde par ceux de la plus haute estime et de + la plus sincère affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il + vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. + + «Écrit à Versailles, le 29 août 1759. + + «LOUIS.» + + [1] Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir beaucoup + vécu dans la société de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach, + qu'il avait sans doute déjà connus lors de son premier voyage en + France. Dans une des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date + du 15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une + allusion difficile à expliquer: + + «Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à + dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous + répandîmes dans les jardins.... Je portais tout à travers les + objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous + devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron + de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est + que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et + secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles + s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction, + une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression + détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention, + le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions + peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il + était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes + yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre; + il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a + beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais du retour....» + +Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter +son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai +que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne +fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire +toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années. + +Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de +Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759: + + «L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier + l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y + a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du + roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je + ressens, de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos souhaits. + Elle a balancé d'autant moins à cet égard que les mérites que + vous possédez, et dont elle est très-bien informée, lui ont donné + pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a + été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel + poids est auprès d'elle la recommandation de M. de Choiseul.» + +Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses +devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce +triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son +désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son +arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul: + + «Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un homme + gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis + de dire à chaque courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il + en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame, + combien il fait froid à Copenhague, vous auriez pitié de moi, et + de là il résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud. + J'ai l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en + arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent à + Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici. On a même + raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on + n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est pas + d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Dussé-je être + envoyé en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux + dents. Pardon de ma lettre à la glace. Je finis, madame, en + faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous + assurant de mon éternelle reconnaissance et de mon profond + respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à + part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit + vous rendre compte.» + +Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé +Barthélemy: + + «Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job l'était par + ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as voulu, George + Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement + ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux. + Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on ne connaît + véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi épais que l'eau qu'on y + boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par + raffinement, cela n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a + que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est + dispensé de toute sorte de galanterie à leur égard; aussi + sont-elles d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et + froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents que m'a + tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le + ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espère; Monsieur a + pris maison, j'espère; Monsieur joue gros jeu, j'espère; au + quadrille, j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère; + Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu! mes dames, + monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.» + +La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé +de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle +lui écrivait: + + «Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantômes + auxquels vous ne donnez l'être que pour vous déchirer le sein; je + souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer, + mais il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la chimère. Ce + n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquiétudes ni + vos embarras, que je vous engage à la patience et au courage; + c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir + aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme, calmez + votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit + pour apprécier les choses à leur juste valeur; n'appelez pas + malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrariétés + ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le + courage les surmonte; vous croirez peut-être que l'habitude du + bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les + malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez + qu'il n'est impossible à personne de n'être pas malheureux, et + croyez en même temps, qu'il n'est pas plus impossible d'être + heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les + hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre, + c'est à leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent, + ou le malheur qui les opprime. + + «N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que + ces réflexions soient des préceptes que je vous donne; je ne fais + que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pensé + autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs sévères qui veulent + nous rendre insensibles à tout événement. Je vous dis au + contraire: dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de + la fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la + raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous + marquer l'intérêt que je prends à ce que vous souffrez + actuellement, et celui que je prendrai toujours à tout ce qui + vous regarde.» + +Et encore le 27 octobre: + + «J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois, + quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins + tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop + encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à + ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être + suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était + besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le + vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié + même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu + assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que + cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on + prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de + gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui + sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes. + Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui + souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les + seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux + écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions + comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre + courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les + employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas + d'en faire usage. + + «Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens + pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans + une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a + été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et + l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais + à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le + fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en + en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous + donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand + on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous + permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre + carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre, + mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des + livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient + seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas + s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au + moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont + l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci + et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et + profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir + par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de + lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette + cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu + de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur, + quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff + est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M. + de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi, + en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce + serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut + que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent + ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou + tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.» + +Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de +Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à +Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen +au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse +et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark +avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait +croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier +qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux +parties belligérantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le +Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en +France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de +Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et +sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un +nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de +Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service +diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du +désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste +lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais +oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul: + + «M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à m'envoyer en + Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y oppose avec une + douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas. + Sa santé et son âge me font prévoir que je touche au moment de le + perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté + sa mort, et m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir + ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon + intérêt le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que + je lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider à + tourner ce moment si favorable à mon avantage. L'importance du + poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de + Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais + si l'on veut véritablement me rendre heureux, il sera bien facile + de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en + Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui + accommodera même celui qui me cédera la sienne, et je répugnerai + d'autant moins à aller à la cour de Pologne, quoique ce soit le + début diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée + de mes espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien + difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette + grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de + la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet + arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me + tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de + tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est + une des plus importantes marques de la bonté de Votre Excellence + que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance, + l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je + suis toute ma vie, etc.» + + [2] Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague. + +En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en +France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce +n'était rien moins que le marquis de Mirabeau. + + Du Bignon, le 30 octobre 1760. + + «C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une + petite lettre toute puante et toute musquée, datée de Copenhague. + Elle m'est venue fort à propos, car on était en peine le jour + même de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouvée dans + mon cellier, et je l'ai appelée _Muscat de Copenhague_; c'est + cela, et je vous en suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre + baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous, + qu'il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie. + Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous + trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez + moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de fortes + promenades le matin au lieu du soir, mais de très-bonne heure, et + petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et + qu'on peut être gaillard partout, à moins que le coeur ne soit + fort attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence a + garé votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos + pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les + décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à remplir + supérieurement les devoirs de l'état auquel votre étoile et votre + volonté vous ont appelé; car, si nous faisions un être imaginaire + et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait + longue et maigre, l'arrière-train traînant, la révérence + profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et + parfois allumé, l'oeil élastique et la vue rapprochée, parlant + peu et toujours dans des coins, écoutant beaucoup et soupirant + parfois. Vous voyez, mon très-cher, que cette ressemblance-là ne + vous coûtera pas tant à attraper que pourrait faire celle d'un + homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule, + et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son + chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher + baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner + en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres du Liban; + vous y trouverez des pierres gravées, si les Maures en avaient; + vous y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait, et en + partirez pour l'Angleterre tout préparé à aller finir votre cours + des singularités humaines, avec la secte des _ennuyés de la vie_. + Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous, + quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces + faibles-là, et vous êtes un des plus forts. Voulez-vous que je + vous parle sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre + destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos + courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot de Salomon + qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanité, + si ce n'est de bien faire et se réjouir_. A cela, vous avez deux + empêchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que + vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété; l'autre, votre + volonté, qu'il serait temps de songer à vaincre, sans quoi elle + vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant + heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce + souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un + tic, et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon + très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon; vous + n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour votre + très-affectionné et plus que dévoué. + + «Je suis parti pour la campagne trois jours après votre départ, + et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.» + +Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en +attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois +longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la +dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques +jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de +Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la +conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul +renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de +ses voeux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de +Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé +extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en +considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du +tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste +par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à +Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se +hâter de se rendre à son nouveau poste: + + «Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expédiées selon + le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai + l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus + particulière et plus précise des affaires qu'il vous confie, + ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur égard, a bien + voulu me dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa + puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle, + de ses liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues et + factions qui la divisent. Ces détails nécessaires pour tout + autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté sait que vous + connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent, + et elle a jugé de là, qu'il suffirait de vous exposer son + système, tant général que surtout relatif à cette couronne, et + d'en tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses + souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes à + votre conduite et à vos soins. + + «Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie + source, son coeur le sent, de la gloire et de la félicité du + monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des + moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de ses desseins + et de ses projets, par la fermeté de ses résolutions et de ses + démarches dans leur exécution, par l'observation la plus + scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltérable dans ses + amitiés et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en la + suivant attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses + intentions. + + «La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune autre + puissance que de celle de son souverain naturel et légitime et de + ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de tous les + bénéfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de + ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à ceux d'une + autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son maître + et sa patrie, et non pour des querelles étrangères, dont il ne + ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans + être admis à une part égale des biens, des succès et de la + gloire; de voir son souverain considéré et révéré par les autres + puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son influence + fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie + chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir + l'équilibre et la paix, et écarter toute résolution contraire à + la sûreté et à la tranquillité communes; et de sentir enfin sa + prospérité, ses forces et ses richesses augmentées intérieurement + par des acquisitions faites légitimement et judicieusement, par + de sages établissements dans toutes les parties de l'état, par + une attention suivie à favoriser la population, par l'extension + de son commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture, + à l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi + cherche par des soins infatigables à procurer et à conserver à + la nation qui lui obéit; il n'a point fait de démarche pendant + tout son règne, qui n'ait tendu à l'augmenter, et tous les ordres + qu'il donne aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui + le servons, n'ont point d'autre but. + + «C'est de ce principe que sont émanées toutes ses mesures; c'est + ce principe qui l'a tenu, malgré les menaces et les promesses, + ferme, calme et intrépide dans l'orage, et qui, après l'avoir + engagé à faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde paix + au milieu des horreurs et des calamités d'une guerre générale, + lui a mis les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se + préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre, même à + forces inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple + l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus dangereuse à une + honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là de préférer la paix + aux apparences séduisantes d'une guerre qui, à tout autre qu'à + lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des + avantages faciles et certains; c'est encore le même principe qui + le guide dans ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe, + respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans + son ancien système, ou peut-être prendre une forme nouvelle + encore plus solide. + + «Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et + que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette + nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante, + soit limitée; il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit + point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et + absolument dépendante des adversaires et rivaux de la maison de + Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France, victimes de + leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au + pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe + également que, par une union sincère formée entre les deux + anciennes couronnes du Nord, l'équilibre de cette partie de + l'Europe, source de son influence sur elle, se rétablisse; et il + lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers + ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis + implacables, et des Hollandais, toujours enclins à embrasser et à + soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et + trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas + l'exige, empêcher que la mer ne leur soit fermée, et ne leur + refuse pas tous ses biens et tous ses secours. + + «Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que + l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses + propres intérêts. + + «Vous ne trouverez point de négociations entamées entre les deux + couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs ont été chargés + sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en + ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse, où + des infortunes et des calamités multipliées, au dedans et au + dehors du royaume, ont épuisé et épuisent encore toute + l'attention et toute la sollicitude du ministère de Versailles. + + «L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de renouveler + toujours quelques années avant terme, tire à sa fin: elle + expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait + probablement à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en + fassiez la proposition. Dans le dérangement où se trouvent les + finances de la France, et au moment du nouveau système que l'on + paraît vouloir y établir, cette proposition ne pourrait pas être + reçue. + + «Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous + enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité, + c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France veut + continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été, + il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent + et veulent être ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent + pas l'être; que, sans courir vainement, et par une complaisance + dont elle doit avoir senti l'inutilité, après l'alliance des + unes, elle cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle + travaille au maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il + faut qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à + succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut qu'elle + fasse usage de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver + la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi par les lois. + + «C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la + France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprès du Roi. + Faites-en l'objet principal de vos soins et ne déguisez pas à la + France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base; + que, si on l'ébranlait jamais, tout serait en feu au même moment, + et que le Roi, fidèle à ses principes, et préférant à tout le + bonheur de son peuple, intimement et irrévocablement lié à la + liberté de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son + pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de + ceux qui combattraient pour elle. + + «Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez + malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un secours + étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux qu'elle + suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles + de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux politiques qui, + sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède est aujourd'hui à + ses alliés, _voudraient y rétablir la souveraineté_; faites + sentir à MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la + France paraîtrait vouloir consentir, ou seulement conniver à une + pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et + livrerait la Suède, si la révolution réussissait, à la domination + des Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul + oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne réussissait pas, à + l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté + seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se verraient + délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les suites d'un + projet si funeste. + + «Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de + ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingués à + ce que la chapelle de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi + la destine, à l'édification et à la consolation de ceux de sa + religion, qui, sans elle, seraient peut-être privés de tout + secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui + professent sa foi, aime, que ses ministres pensent à cet égard + comme lui._ + + «Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en vous un + soutien et un père; vous permettrez à ceux qui ont des affaires + ou des procès en France, de recourir à vos lumières, à vos + conseils et à votre appui; et vous donnerez une attention + particulière à la conduite, aux moeurs et aux principes de la + jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un + d'entre elle se dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez + d'en avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.» + +La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était +l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le +payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de +la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de +Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside +annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était +dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de +Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à +obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui +n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de +Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la +non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée +inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de +1763 à 1770. + +En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766, +Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à +Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les +mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark. +Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails +qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs: + + «Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi avec autant + de promptitude et de justesse le ton de la société et de la + délicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de + Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson de + ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié par tant de + nuances presque imperceptibles; il n'a jamais détonné, et, + quoique exposé sur un piédestal élevé à la critique d'un public + difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout + le monde a été bien content de lui. J'attribue cette grande + facilité de sentir toutes les finesses des conventions établies + par des prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à + l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors + avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du physique, + s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus importante que + je dois lui rendre, c'est de s'être conduit avec une mesure, une + prudence, une dignité et une présence d'esprit vraiment + admirables pour son âge, son peu d'expérience et la faiblesse de + sa santé. + + «Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce + monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un nouveau + visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se + tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce + qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France. + Le roi de Danemark sentit l'incongruité de cette réception, fit + sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul + qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la + conversation entamée avec le jeune monarque. + + [3] Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le roi de + Danemark le 14 décembre 1767. + +«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le roi de +Danemark devait être reçu, on m'avait singulièrement recommandé +d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls +dans la première entrevue, et, porte close; que le roi de France +donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce +dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me +répondit que, quoiqu'il eût l'ordre de son maître de m'accorder tout +ce que je voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma +demande était impossible, puisque le roi de France n'était jamais +resté seul un seul instant de sa vie, pas même étant dans sa +garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre +les personnes qui, par les priviléges de leurs charges, ont le droit +d'y rester. La première entrevue se passa donc en présence de tous les +principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite à +Chrétien VII, accompagné de quelques princes du sang et de toute sa +cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la +main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il +entr'ouvrit la porte, s'y glissa après lui et la referma à double +tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par +la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre +la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un étranger pour la +première fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez +longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a +dit que son maître avait été enchanté de la conversation aisée et +spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été +émerveillé du peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait +mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous +nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse rester +seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en suis donné le plaisir.» + +Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort +avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si +satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé +l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de +Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la +bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le +voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort +étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans +s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi, +bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff, +qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de +Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée. +Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et +simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien +des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de +Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait: + + «J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre + particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre bonté + pour moi est toujours la même, mon envie de mieux faire réussira + facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait + l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout + reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère de mériter + votre approbation, et privé du plus grand encouragement que je + puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que + les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que + ce doute me tourmente depuis votre départ.» + +Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse +de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ: + + «Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir, + mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous écrivez à M. de + Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons sont bien fondés, si + vous ne vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais pour + votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce + pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis + croire, nous aurions fait un bel ouvrage.» + +Et bientôt après, le 13 novembre 1769: + + «Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et vos + dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux que + d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire part de + toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous + rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse: «Mon + cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis + rien faire à présent, parce qu'il faut ménager les circonstances, + mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet à + mon coeur.» + + «Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que je la + perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un + moment, une occasion, de travailler à votre affaire. Je suis + certaine de la bonne volonté et de la vérité de M. de Choiseul. + Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je pourrai vous dire: + Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-même la plus + heureuse du monde, si je contribue à votre bonheur, en vous + donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.» + +Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus +menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser. +On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de +Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si +attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui +écrivait: + + «Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul, monsieur le + baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que + méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous + donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que + je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas + que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet. + Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous + rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en + second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre + tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon + mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance + pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige + qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui + être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis + aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit + du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son + respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai + très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard + toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce + malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans + inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur + le baron.» + +Et quelques jours après, de Versailles: + + «Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre, + monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire + qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne + trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous + deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et + la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de + l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond, + même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous + avons cependant lieu de croire par différentes informations que + nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de + vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des + choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez + toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez + avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il + est toujours bon de le savoir. + + «Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis + vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux + du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu + veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La + Châtre.» + +Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague. +Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé, +le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il, +n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de +Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770: + + «Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant + la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute + la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que + vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que + vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux + ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes + généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en + même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28 + avril 1766, pour le comte d'Osten. + + «La position entre les deux cours étant à peu près la même + qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis + autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été + faites aujourd'hui pour vous. + + «Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000 + écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la + somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille + occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que + je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon + désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et + convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai + l'honneur d'être, etc., etc.» + + P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples, + mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous + m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la + mi-novembre. + +A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten, +que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires +étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre. + +Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour +Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30 +octobre 1770: + + «Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans + pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez + heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les + rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus + long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou + vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans + avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de + ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui + nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils + nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le + moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_. + C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits + de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont + contraires à vos intérêts. + + «Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas + moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins + d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai + de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous + convaincre de tous mes sentiments pour vous.» + +Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul +faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement +il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service +du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois +après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère +et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup, +écrivait dès le 31 à Gleichen: + + «Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre + étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff + occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de + France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même + chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort + qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de + Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait + tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à + vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous + touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le + portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je + comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi + matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette + nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez + ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et + déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux + que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir + pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera + éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous + revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux + avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous + voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer. + + «J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour + qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez + pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M. + de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.» + +Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein +des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la +société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des +premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des +affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont, +mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark. +Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à +Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui, +n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et +passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller +végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus +d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il +dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M. +d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop +onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen +un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait, +par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de +M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la +catastrophe de Struensée. + +Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa +curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à +Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier +soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de +Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta +jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de +Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses +derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril +1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la +prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui, +après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était +fait Allemand, le comte de Bray. + +L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le +titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de +contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à +Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement, +mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas +nommé[4]. + + [4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._ + Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.) + +Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796 +et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais +ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix, +sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps, +qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment, +méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du +dix-huitième siècle. + + P. G. + + + + +SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN. + + + + +I + +FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE. + + +Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins +et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double +irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de +la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de +la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme +de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la +reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus +honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un +bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant +qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les +gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois +après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses +portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les +maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue +respectée et honorée presque universellement. + +Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent +quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été +célèbre que par la magnificence de ses opéras. + +La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu +en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le +dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut +la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre, +pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis, +tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence: +«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après +quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui, +et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit +qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette +circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses +fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer +l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie +n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant +arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire +tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque +continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus +d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible, +et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus +des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des +tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se +constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son +royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles +III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du +ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement. + +La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à +Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement +durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour +ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur +parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on +s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les +manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui +lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot, +d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le +portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui +circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien +ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples +il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile, +uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien +méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle +l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas +desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment, +regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un +grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau, +ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux +havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue, +donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui +voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait +absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et +longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore +moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un +propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me +questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son +pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont +les objets ordinaires de la conversation des princes. + +Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose +bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre +lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare +dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la +guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au +sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de +démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son +conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une +peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui +ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les +ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande +pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait +son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû +ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la +perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des +Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et +honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans +le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur +celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et +l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises. +M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une +et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus +douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi +ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la +Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de +longtemps en présence de ce pauvre ministre. + +Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la +France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de +reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que +j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a +opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français +auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance, +de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai +vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à +Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa +cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux +frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on +avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était +aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on +manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour +les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette +guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de +Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un +courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire +vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port +et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli +monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me +montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je +pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres +espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont +manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur, +que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur +demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes +des provinces espagnoles! + +M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à +l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie. +L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait +encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols, +malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que +des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans +affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes +les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était +l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada, +son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la +reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie, +voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des +opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient +même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient +distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les +Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000 +hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles +III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de +sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué +par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges, +pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés, +défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir +commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et +difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance, +de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique. + +L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences: +par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit +naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire +des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en +fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui +faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu +de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il +se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le +travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse +d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des +besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de +l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes +châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les +Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et +problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y +a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits, +sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la +Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour +anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des +Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes +Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges +d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on +exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par +l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres. + +Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III +commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de +purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la +sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six +semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de +difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et +employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les +maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter +que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait +dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire +d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins +ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant +que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant +plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur +de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant: +«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit. + +Charles III, après avoir purgé la capitale de son infection, fit +mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des +villes les plus propres et les mieux éclairées de l'Europe. Sa +tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre +les chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse dans +l'obscurité, ne fut pas si sage, parce que les rues étant éclairées, +cette défense n'était plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec +tant de violence qu'il en résulta une émeute très-fâcheuse. Cette +imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la +barbe aux Russes, avait le même but, de changer les moeurs en +changeant le costume; mais cette idée est moins vraie que le proverbe: +l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour +introduire un peu plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup mieux +réussi, c'est l'établissement de cette colonie allemande qui +transforma les déserts infectés de voleurs de la _Sierra Morena_, en +une route garnie de champs cultivés et d'auberges commodes. Cette +entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et +sans religion, mais plein de génie et de zèle, pour polir sa nation et +lui être utile. + +Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa +mauvaise conduite, sa prépotence, et surtout son incontinence +scandaleuse, forcèrent le prince à le mettre entre les mains de +l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractère. +Étant du conseil du Mexique, il fut condamné à être pendu; sa femme, +qui était veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par +ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crédit, lui +sauva la vie en l'épousant. J'ai souvent été témoin de l'ingratitude +effroyable avec laquelle il paya tant de générosité. Il la traitait +avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine doña +Gracia, qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à Madrid, et +dépensait ainsi les richesses que son épouse lui avait abandonnées. + +L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont +j'ai été témoin, est une des plus belles époques du règne de Charles +III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il +subsistait une défense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait +pas été approuvée par la cour. Le nonce en avait reçu une, que tous +les évêques d'Espagne lui avaient refusé de publier; il gagna le grand +inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indépendance +en matières ecclésiastiques. Un beau matin nous apprîmes avec +étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait été +enlevé de son lit par un détachement de dragons, et conduit dans un +fort. L'indifférence méprisante avec laquelle les courtisans +racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du +peuple, excitèrent une surprise égale à l'admiration que méritaient le +courage et la politique éclairée du roi. Bientôt après, tous les +inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent pour +demander grâce, et la délivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda +qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur +disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux +siégeraient parmi eux, et que personne ne pourrait être jugé ni +condamné sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la +lumière, suivi de l'expulsion des Jésuites, autre acte mémorable de +Charles III, a ouvert la carrière des sciences qui commencent à +prospérer en Espagne. + +Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer +quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants de +Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des nôtres et du sens +commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont +noires; ils portent au marché les noix dans des corbeilles, et les +figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier +la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une +petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier +renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries +amoureuses sont exprimés en Espagne dans la classe inférieure des +petits maîtres et des dulcinées de ce pays, par de petits hoquets +artificiels, que l'estomac profère ordinairement, qui forme entre eux +un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de +deux tourterelles, mais qui ressemble à quelque chose de fort +indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux sous le règne de la reine +Barbe, je n'ai vu que des comédies saintes, appelées _Autos +sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas +deux mots avant de finir cet article. + +La première à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique, +qui représentait une foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y +tenaient boutiques en rivalité avec la mort et le péché, et les âmes y +venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur était sur +le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait +pour enseigne une hostie et un calice, environnés de rayons +transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la mort et le +péché, pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper, +tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par +Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes +égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui +produisit, à la fin de la pièce, le sujet d'un pas de quatre, qui +exprimait leur jalousie, et qui se termina à l'avantage de notre +Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la mort et le péché à +grands coups d'étrivières. Une autre pièce assez plaisante et fort +spirituelle, est la comédie du pape Pie V. C'est une critique +très-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernière scène on voit +ce pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et +deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les +belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit +par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse, +et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une +guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir +entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et +bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se +trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait +autant; la même envie passe au troisième, et les gagne l'un après +l'autre jusqu'au Saint Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se +mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au +fandango. + +Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comédie de +l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un +brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu +sur la face; il se démasque, laissant tomber son manteau, et paraît +en costume de petit-maître espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le +prie de prendre place auprès du brasier, et lui offre du chocolat; +l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-là, par +la raison qu'il était invité à manger un Oglio chez le Père éternel. +Après bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint +Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression +peint toujours, d'un bout à l'autre, l'acte le plus contraire au +mystère dont il s'agit. + +J'ai interrogé le nonce, comment il était possible, que les évêques +d'Espagne pussent tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré +en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont répondu, que tant que le +peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y édifierait, ils les +croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont +souvent accompagnés d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas mal à +des comédies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis +d'une excellente morale, et de morceaux très-pathétiques pour inspirer +la dévotion; et j'ai été témoin que, dans une de ces comédies où on +représentait la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus parfaite, +beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que +quelques-uns se mettaient à genoux au son de la clochette. Aujourd'hui +ces spectacles n'existent plus: le même progrès de l'esprit, qui les a +rendus ridicules, les a défendus. + + + + +II + +LE DUC DE CHOISEUL. + + +Le duc de Choiseul était d'une taille assez petite, plus robuste que +svelte, et d'une laideur fort agréable; ses petits yeux brillaient +d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses +lèvres riantes annonçaient la gaieté de ses propos. + +Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique, libéral, fier, +audacieux, bouillant et emporté même, il rappelait l'idée des anciens +chevaliers français; mais il joignait aussi à ces qualités plusieurs +défauts de sa nation: il était léger, indiscret, présomptueux, +libertin, prodigue, pétulant et avantageux. + +Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou, +qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le +regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche ses ennemis disent +que c'était un boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe. + +Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su répandre autour de lui la +joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une +chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une +abondance intarissable de plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait +pas à l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le +bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trésors du +crédit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas trop de +peine. Au contraire, l'image du malheur lui était insupportable, et je +lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses, +sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il +avait été obligé de faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées +enragées; et voilà comme il s'armait par une feinte dureté contre la +facilité et la faiblesse, qui lui étaient naturelles. Je lui ai +entendu répondre à madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites, +un tyran de coton! Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on +voulait, était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette +colère passée, le lion devenait un mouton. J'ai employé deux fois +contre lui ce secret que je n'ai communiqué à personne, et sans jamais +en avoir abusé. + +Une des plus belles qualités de M. de Choiseul était d'être ennemi +généreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement +et sauvé par des réticences favorables, que le duc de Choiseul mit +dans les témoignages qu'il fut appelé à rendre contre son ancien +ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'était point haineux. +L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui +l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup, et qui lui ont été fidèles +jusqu'à la mort, prouve combien il avait été leur ami. Le bailli de +Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé de lui les effets les plus +recherchés et les plus tendres d'une amitié presque filiale. Il est le +seul homme que le duc de Choiseul ait traité avec une sorte de +respect, peut-être parce qu'il avait été à Rome son instituteur en +politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la médiation de +la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000 +livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre à son +père, lui ont été prodigués par M. de Choiseul et sa famille dans sa +longue et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à Paris, peu de +temps après les avantages dont son ami l'avait comblé. + +Pour moi qui suis payé plus que personne pour vanter, et pour me +vanter de son amitié, je dois ajouter que, durant les trente années +que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité, il ne m'a jamais +perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa +part aucun refroidissement essentiel, malgré différents torts que j'ai +eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque +offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un +jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouvé le chemin de son coeur. +Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y passer les deux derniers +mois de l'été dans sa maison, il parla peu respectueusement de la +margrave de Bayreuth, soeur aînée du roi de Prusse, qui m'avait élevé +et envoyé pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle +pendant son séjour à Rome. Je répliquai à M. de Choiseul d'une manière +si fière et si piquante en présence de beaucoup de convives, qu'il +jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort échauffé; +mes chevaux n'étant pas partis, je les fis remettre, je voulus me +retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu'à condition +que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma +présence de la margrave, que je ne pusse écouter décemment. Il le fit, +me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de +Prusse ayant levé le mois d'après le bouclier contre la France, par +son entrée en Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de +Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos désobligeant contre la +margrave et son frère, sans m'en demander plaisamment la permission. + +Sa pétulance audacieuse a été mise au jour dès le premier carnaval de +son ambassade à Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a été +estropiée et trop mal jugée, pour que je ne la rapporte pas, d'autant +plus que je la tiens de source. On avait donné au gouverneur de Rome +la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au théâtre +d'Aliberti, et, par mégarde ou par malice, on oublia de la rendre à M. +de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimât pas la +musique italienne. Le gouverneur prétendit que, représentant la +personne du pape, sa présence était nécessaire au spectacle, et qu'il +ne céderait pas. A la première représentation, M. de Choiseul arma ses +gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte, +et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour +entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome +fut pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti +de faire une mercuriale à l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup +de dignité et d'éloquence, composa une harangue très-énergique, qu'il +débita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous +ce qu'il me répondit? me dit le cardinal, qui m'a raconté toute +l'histoire l'année d'après: il claqua des doigts (c'était son geste +favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous +moquez de moi, monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit +prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit +une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient +avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus +jusque-là, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de +Choiseul, et lui donner la réputation d'un jeune étourdi peu fait pour +sa place. Mais, après les premiers propos, on ne vit en lui qu'un +homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus +grandes entreprises, ayant tout osé pour si peu de chose. Il fut +craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et admiré par les Romains, +éblouis de sa magnificence et des grâces de la cour qu'il procurait à +ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause de la gaieté de son +esprit, et la morgue romaine resta déconcertée pour toujours devant +son maintien dégagé et burlesque. Voilà comme les objets dont la +puissance sacrée ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par +un peu de courage, de dédain et de ridicule. + +M. de Choiseul avait mené une vie dissipée et libertine dans sa +première jeunesse. Nommé ambassadeur à Rome, il était encore fort +ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait +lu; son esprit prompt, adroit, pénétrant et juste, entendait à +demi-mot, devançait les explications et cachait son ignorance en +éblouissant par sa perspicacité. Aussi se contentait-il de savoir +l'essentiel des choses, abandonnant les détails aux secrétaires et à +ses commis. Il écrivait de sa main les dépêches les plus secrètes sans +faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par +des courriers. Son écriture était si illisible, qu'un ministre fut +obligé un jour de renvoyer la dépêche, en alléguant l'impossibilité de +la déchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues +et ses plaisirs lui enlevaient un temps considérable, mais il le +regagnait par la promptitude de son génie et la facilité de son +travail. Il avait imaginé différents moyens de l'abréger et de le +simplifier; entr'autres, une manière de réduire un grand nombre de +lectures et de signatures à une seule. La voici: chaque courrier lui +apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui, +comme ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en faisait rien: +premièrement, parce que c'était presque impossible, et puis, parce +qu'il avait bien autre chose à faire. Un commis les lisait pour lui, +et formait une colonne à mi-marge, des numéros et des précis de ces +lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la +substance de ses résolutions, et qui était écrite vis-à-vis, à la +marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite +cette feuille se remettait à un autre commis, qui en faisait les +réponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient +sans être revues par le ministre; mais l'original de toutes ces +expéditions, déposé aux archives, était un document permanent qui +obviait à tous les abus de l'estampille. + +Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M. +de Choiseul; c'était son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de +son esprit, son goût pour les plaisanteries, et souvent +l'effervescence de sa bile, en étaient les causes naturelles. +Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de +son coeur, qui font presque honneur à son indiscrétion: la sincérité +de son âme haïssait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui +était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait les réserves +timides et le pédantisme minutieux de la politique. L'expérience +l'ayant amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux aimé s'en +faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrétions +pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir +de s'en tirer; car la prérogative la plus éminente de son génie était +l'art de trouver remède à tout. Il était l'homme du moment pour jouir, +faillir, et réparer, vraiment prodigieux pour trouver des expédients; +et, s'il avait vécu jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait +été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter. + +De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le +meilleur à mon gré, et qui prouve que, même dans la colère, la +promptitude de son esprit et la gaieté supérieure de son humeur, ne +l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui +l'importunait sans relâche à toutes ses audiences, pour obtenir la +croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle +ce ministre voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter. Outré de +cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous +faire ... mais la réflexion que c'était un militaire et un +gentilhomme, l'arrêta, et voici comme il se reprit pour achever la +phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix +de mérite. + +Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en +jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient. + +Le duc de Choiseul était beaucoup moins fier de sa place que de sa +personne. Quand il pensait à sa naissance, il se rappelait +qu'anciennement un homme de qualité aurait cru se dégrader en +acceptant une charge de secrétaire d'État, et que tous avant lui, +hormis l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et d'après cela il +croyait faire beaucoup d'honneur à Louis XV de vouloir bien être son +ministre. Quoique tout le monde sût que la France, jadis si +redoutable, n'était plus à craindre, que Louis XV était décidé à tout +prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait +de ses finances, surpassant la réalité, était confirmée par lui-même, +qui disait souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut +rien! le duc de Choiseul néanmoins soutenait encore la dignité de +cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une +terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait: +il se faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait jamais osé +compromettre son maître au delà des bornes qu'il lui avait absolument +prescrites. + +On raconte que le duc de Choiseul, étant à Rome, avait eu du général +des jésuites l'aveu d'avoir été noté par eux comme ennemi de leur +ordre sur un propos inconsidéré, qu'il avait tenu dans sa première +jeunesse, et l'on prétend que l'horreur, que lui avait inspirée une +inquisition si recherchée, était la cause de tout ce qu'il a fait +depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur +part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indigné +de la persécution affreuse, que le parti moliniste en France avait +suscitée aux mourants par le fameux régime des billets de confession, +l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'après ses instructions, à +les contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce +furent les jésuites qui se déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de +le persécuter par le parti des dévots. Dans les premières années de +son ministère, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M. +le Dauphin à remettre au roi un mémoire plein de calomnies contre M. +de Choiseul qui, s'étant justifié, obtint la permission de s'en +expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel son père avait fait une +vive semonce. Ce prince malgré cela n'ayant pas reçu convenablement M. +de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur, +j'aurai peut-être le malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne +serai jamais votre serviteur! + +Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, était +encore plus que lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de madame +la Dauphine, et de tout le parti dévot. + +Voilà les intérêts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne, +auteurs principaux de la ruine des jésuites, employèrent pour +favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès lors, avait l'idée +du pacte de famille en tête, crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer +dans l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour perdre les +jésuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il +fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une +secrète inclination pour cette société, qui avait pour elle toute la +famille royale et un grand parti au conseil et à la cour. Le duc de +Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il +s'était bien gardé de paraître son ennemi aux yeux de son maître, mais +qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire à +celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au +reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais +les jésuites eux-mêmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics +d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout +l'orgueil, l'opiniâtreté, et la sotte témérité de leur général, qui +ont ourdi et consommé leur ruine. Quand on manda à ce dernier que le +P. Malagrida était arrêté comme complice de l'assassinat du roi de +Portugal, beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient rassemblés à un +dîner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui +conseillèrent d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique +persuadé de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait +provisoirement pour lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général +fut inflexible: il écrivit une lettre folle, pour soutenir qu'un +jésuite ne pouvait être jugé que par la société, et la société fut +chassée du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général des servites +et un des convives de ce dîner, qui m'a conté cette anecdote. Une +autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus +grande de l'imprudente témérité du P. Ricci. On avait mis sous les +yeux de Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue de tout +temps, et avaient osé agiter de nos jours à Montpellier, qu'il était +permis de tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la religion +catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son +assassinat, parut frappé; le maréchal de Soubise, organe principal du +parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au général de +condamner et de prohiber pour jamais une thèse, qui datait de +très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse. Alors le roi +ordonna à M. de Choiseul d'écrire à Rome pour cet effet, et ce +ministre crut l'occasion manquée pour longtemps, d'arracher le +consentement du roi, nécessaire à l'exécution de l'arrêt du parlement; +mais le général Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce +qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thèse, qui +n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'idée d'une +doctrine, et aurait l'air de désavouer une opinion, dont le simple +soupçon serait déshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il +prononça cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une +telle effronterie décida le sort des jésuites en France et prépara la +possibilité de leur extinction. Clément XIV qui les craignait encore +plus qu'il ne les haïssait, les a défendus encore longtemps, et le +cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape à lâcher la +bulle, que par la menace positive de publier la promesse, écrite de sa +main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir la tiare, et par +conséquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque +généralement, que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites: pour +moi je n'en crois rien. Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes +inutiles, ce poison aurait été moutarde après dîner. Le marquis de +Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort +naturellement, voilà les preuves de mon opinion. Clément XIV est mort +de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la +putréfaction subite de son cadavre n'a été que l'effet de l'angoisse +horrible qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites existeraient +encore, s'ils avaient été aussi méchants qu'on les a supposés. + +L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé les finances. J'ai +été témoin, qu'après la mort de madame de Pompadour, il s'est donné +beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des +remèdes: il a consulté surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous +deux m'ont dit avoir été étonnés de la perspicacité, avec laquelle il +approfondissait des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur +l'impossibilité de remédier à des désordres fondés sur la faiblesse du +roi, sur de longs abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la +cour, il a désespéré de pouvoir combiner des projets d'économie avec +le maintien de son crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé +qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux, qui lui fussent dévoués, à +se procurer tous les fonds nécessaires au succès des départements dont +il était chargé, et à être le distributeur des grâces du roi. +Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalité relativement à +lui-même, et le compte qu'il a rendu des épargnes faites dans ses +départements, a prouvé également son honnêteté et ses talents pour +l'économie. + +M. de Choiseul, qui a toujours visé à se rendre indépendant et +inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des +finances. La comptabilité rigoureuse, imposée à cette place, lui +aurait donné le droit de refuser toutes les demandes indiscrètes, même +celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime de dire: Sire, il y va +de ma tête. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvénient, et +avait de plus une répugnance invincible à faire revivre aucune de ces +anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la +dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le déficit sous ce dernier +règne aux ressources que la révolution a découvertes et dilapidées, on +trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni +qu'il ait été nécessaire de convoquer les états généraux, pour peu +qu'on eût voulu employer une petite partie de ces ressources. + +Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de déférence pour +sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouvé; il +aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais +plus vertueux, plus sages et plus désintéressés que n'étaient ceux, +dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle, +l'avaient environné. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui +attirait par son arrogance, ses préventions, et les abus qu'elle +faisait de son crédit; et le coeur excellent de son frère aurait été +préservé contre l'écorce qui se forme autour de celui des ministres. + +Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement parfait que j'aie +connu: elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente, et +femme sans reproche. C'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres +croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé, la +délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur, et la subtilité +de son esprit, la rendaient sérieuse, sévère, minutieuse, +dissertatrice, métaphysicienne, et presque prude. Voilà du moins comme +elle était représentée à son mari par sa soeur, et le cercle joyeux +qui se divertissait chez elle. Malgré cela, il était pénétré d'estime, +de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui +conciliait les ennemis de sa soeur, et à qui son coeur rendait la +justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus méritoire +que n'était la sienne. + +La duchesse de Grammont était plus homme que femme; elle avait une +grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manières libres et +brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite. +Elle possédait les qualités de son frère, mais plus prononcées, ce qui +leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette +ressemblance avec M. de Choiseul, jointe à l'art de savoir l'amuser, +lui avait donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec une +insolence essentiellement nuisible à la réputation et même à la +fortune de son frère; car cette femme impérieuse et tranchante a +beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait +été au moins retardée par l'intérêt extrême que madame de Choiseul +inspirait au roi, à toute la cour, et même aux ennemis de son mari. + +Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre à Chanteloup, dit +qu'il l'aurait traité bien plus durement, sans sa considération pour +madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gré de la lettre +pleine de fierté qu'elle lui avait adressée, en refusant une pension +de 50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir sacrifié à son +mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, elle a encore +consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa +mémoire, s'est réduite avec un laquais et une cuisinière à la dixième +partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et +a payé jusqu'à la révolution plus de 300000 écus par an, pour achever +de les éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée, même par +les monstres de cette révolution, tandis que sa belle-soeur a été +traînée par eux au supplice, sans démentir son caractère plein de +courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets. + +On a débité, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se +soutenir un peu plus longtemps, avait tâché d'impliquer la France dans +une guerre, qui était sur le point d'éclater entre l'Espagne et +l'Angleterre, au sujet des îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par +le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et +vingt ans après par un commis des affaires étrangères, que le duc de +Choiseul a fait en cette occasion deux démarches trop longues à +rapporter ici, aussi hardies que désintéressées, pour maintenir la +paix. Au reste, ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa santé +était altérée; enfant gâté de la fortune et de la faveur, il ne +pouvait supporter aucun dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il +souhaitait être heureux d'une autre manière, et il bâtissait des +châteaux en Espagne sur Chanteloup. + +Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui +ne demandait pas mieux que d'être tirée des griffes rapaces et +tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs, et de tous les +roués dont elle était l'instrument. Elle était d'ailleurs une bonne +créature, fâchée d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur +joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul, dès qu'elle l'aurait connu. Le +roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider +l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il était très-fâché de +perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans +les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils ne se voyaient. M. +de Choiseul se plaignant à son maître d'une horrible tracasserie, dont +il était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que vous imaginez est +faux, on vous trompe; défiez-vous de vos alentours que je n'aime pas. +Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait à ses +pieds, si»..... signé Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas +le voeu d'un accommodement, la prière de s'y prêter, et l'aveu bien +étrange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait +plus que tout ce qui était en la puissance royale? Il est étonnant que +le coeur sensible de M. de Choiseul ait résisté à tant de bonté, à +l'envie de jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner plus +commodément à l'aide d'une femme, qui aurait été entièrement à ses +ordres: il est encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir par +la moindre démarche honteuse, sachant qu'il serait exilé, il n'ait pas +donné sa démission, surtout avec ces dispositions à la retraite, dont +j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait pas, qu'en l'exilant, on le +traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de +sa charge de colonel-général des Suisses, dans laquelle il se croyait +inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs, +qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments, +pour irriter le roi, et le disposer à des actes de violence. On +employa des billets que le duc de Choiseul avait écrits anciennement à +M. de Maupeou, lorsqu'il était encore premier président, dans un temps +de dissension entre le parlement et la cour, et où il convenait au +bien public que le premier ne se rendît pas d'abord aux volontés du +conseil d'État; ces billets contenaient des exhortations à résister, +des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces +billets, qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi, comme venant +d'être adressés au premier président actuellement, au lieu d'obvier +aux troubles, qui ont éclaté depuis avec tant de violence. M. de +Choiseul fut par là sourdement convaincu d'avoir des liaisons +criminelles avec le parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et +d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il n'aimait pas +trop. Ne prévoyant aucune de ces menées, on dirait qu'il ait voulu ne +rien déranger à la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie +triomphale; aussi sa chute et son existence à Chanteloup ont-elles été +plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moitié de la +cour a déserté Versailles, pour se rendre à Chanteloup; et le peuple +de Paris bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la barrière +d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit à ce +ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si +sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce que je n'ai pas +mérité.» + +M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi +horrible que dénuée de preuves et de vraisemblance, par un propos le +plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait jamais tenu. J'y étais +et j'en ai frémi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait été +appelé, et se disputait violemment avec les médecins de la cour. Le +roi se trouvait à Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris pour +souper, conta d'un air fort échauffé, que le roi avait reçu un billet +de Tronchin, dans lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine +manifestait des symptômes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les +confier au papier, et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté de +bouche, à son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prétend-il +insinuer, que j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce n'était le +respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans, je le ferais mourir sous le +bâton. C'est un propos inconcevable, qui a germé longtemps et qui lui +a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonné madame +la Dauphine, mais même le Dauphin. + +Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce +qu'il est de moi, et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot, mais +parce qu'il a été raconté comme une réplique, adressée à une petite +maîtresse étourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que +je l'ai dit à la femme la plus prudente, la plus respectable et la +plus discrète que j'aie connue. + +Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais, où j'avais embarqué le roi +de Danemark, qui se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais aux +échecs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le +salon s'étant écoulé, et madame de Choiseul croyant que nous étions +tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tête,... et moi +voyant un homme qui était derrière elle, je répondis en baissant les +yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous +écoutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever, je +voulais dire, que votre roi est une tête qui annonce les plus belles +espérances. + + + + +III + +LE DAUPHIN[5]. + + +Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait +beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur +habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et +ignorant. Voici comme la chose se passa. + + [5] Né en 1729, mort le 20 décembre 1765. + +Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre +mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le +Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes +du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les +informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la +page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la +Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de +savoir sur cette matière, et les compères mettant la conversation sur +le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien +endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une +bibliothèque; et il fut choisi. + +M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on +s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement, +s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui, +placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et +peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque +crédit. + +Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était +éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion. + +Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de +ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme +d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne +l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi +sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien +étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je +lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de +Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles. + +La voici: cet officier, commandant les grenadiers à cheval, était +mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux +pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était +fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu +beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que +l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables. + +On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes +sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a +passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des +démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après +avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à +vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait, +elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente, +pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa +vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille. + + + + +IV + +LE MASQUE DE FER. + + +L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge +de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris. + +Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de +Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une +société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai +trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre. + +C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de +sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans, +pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de +son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé +Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et +M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes +personnages se trouvant réunis quelques années après autour de M. de +Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous +rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les +différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés +davantage, et entr'autres le masque de fer. + +Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait +partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous +les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère. + +Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le +dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien. + +Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents +personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître +par ses défaites qu'il ne voulait pas parler. + +Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement +l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir +essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince +lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le +dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard, +personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de +Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le +sache, et il doit être enterré avec moi. + +Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait +pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous, +ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé! +Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu +inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la +supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une +faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une +flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les +droits de son successeur à la couronne. + +On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces +droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un +silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et +si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir +sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes +les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures. + +Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV +à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et +exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul, +lequel n'a cessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore +les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département +et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement +sur cet objet. + +J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai +malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de +fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier +général, qui se disait «_confident intime de la reine Anne +d'Autriche_.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis +XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait +demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait +la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était +écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible! + +Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la +reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le +terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait +la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de +défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait +craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et +qu'après la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, restés maîtres +absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le +trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la +tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils +à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande +ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le +propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour, +car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime +successeur de ses ayeux. + + + + +V + +NECKER. + + +Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si +nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des +partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que +jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un +ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas +ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux +fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des +partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la +cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est +sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu +pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour +avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces +opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me +pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker. + +Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et +taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif; +son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que +prévenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu +aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre +humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il +aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse +s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande +nation. + +Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la +générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à +son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans +ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant +beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa +réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes, +dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La +république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour, +fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et +publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le +système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint +à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une +conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée +d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus. +La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état, +et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de +ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea +d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine, +l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois +plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit +de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât +entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en +faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la +presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets, +et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien +véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de +Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son +éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les +profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il +creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé +qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des +moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité +d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut +l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre +de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il +se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait +une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi +de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout, +convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le +plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait +jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de +l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après +avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des +dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les +moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le +rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de +l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M. +de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace, +mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande +partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout +les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne +montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les +oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands +personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout +allait bien. + +L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes +intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M. +de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à +propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien +des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter +foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux +qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme +qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait +abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois, +parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il +n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien +tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et +la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice +de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par +l'analogie de la punition. + + [6] M. de Vergennes mourut en 1787. + +Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle +de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si +diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient +réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait +menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas +qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la +dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les +emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le +peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute +grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance +exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon +poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce +que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible +que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal. +Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de +mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont +amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des +états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances +offertes par l'assemblée des notables. + +Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait +avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les +trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au +moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le +peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier, +dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le +rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables. +Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par +ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation +au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme +ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une +commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé +leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le +danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de +l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût +laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais +a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut +juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses +intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement. + +M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple +opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des +volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de +rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à +donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour +le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes +humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des +cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi +trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient +irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé +sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux +valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi +plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double +représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête, +je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de +faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes +eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but +principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire +payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins +préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est +clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la +pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le +tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi +contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la +convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était +qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu +plus grand que jamais. + +A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une +faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on +doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne +immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les +détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir +le mal. + +Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins +reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui +paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la +condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne +tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les +mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il +chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant +qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie +n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi, +réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre +raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se +rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé, +et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder +des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et +l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé +à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés. + +Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M. +Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat +qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen +aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue +était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le +savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups +décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les +factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à +armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier +ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa +moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée +d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir, +combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne +de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette +abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on +pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker +aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle +union, pour éviter des malheurs si inouïs. + +Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire, +lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le +tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul +pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands +avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le +tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le +plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à +craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le +clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son +invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa +Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur +retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie +la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans +doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité +par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et +révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait. + +C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la +révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré +de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le +roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours +composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant +presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice +réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres +Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le +matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle +entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour +l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le +discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les +plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques +altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M. +Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce +discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant +la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute +si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer +les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester. +Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins +exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout, +mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut +placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des +craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme +du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi +de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la +prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part +des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait +d'être pendu. + +Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques +d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret +possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à +Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut +assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent +les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et +promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et +les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans +commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les +maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les +sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus +de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques +étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils +n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former +une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux +Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières +victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres; +le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque +traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville, +environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de +broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa +voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne +témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la +marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que +de tranquillité. + +Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M. +Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un +jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis +XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa +tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où +peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant +dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu, +quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous +une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et +s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il +prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale, +avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au +retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil +crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière, +et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en +haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami, +la paix est faite.» + +M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de +l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des +convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait +pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de +gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à +Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante +journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait +rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa +grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs +des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux, +par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée +nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines +et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français +donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette +horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le +servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les +démocraties. + +Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de +sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu +était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances +trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les +calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en +éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade +était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait +plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les +plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus +déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience +religieuse de l'innocence souffrante. + + + + +VI + +JOSEPH II et LÉOPOLD II. + + +L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un +éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait +qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un +exemple. + +Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le +commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez +libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron +de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à +un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait +aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui +marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois +j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste. + +Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le +distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le +rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé +par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans +qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette +activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce +qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une +impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des +lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité. + +Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de +temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa +monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les +classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement +que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité +peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour +supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses. + +Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice +ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements +qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de +précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout +pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise +réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait +pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une +vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme +et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était +sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la +principale vertu d'un monarque. + +Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins +sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu +sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne +haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier +avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de +sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point +de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il +était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait +beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop +verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se +serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait +une matière intéressante. + +Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de +confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient +l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne +cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son +avis. + +Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences +utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les +défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à +plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même +l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de +leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La +simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière +d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien +plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle. + +Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses +détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir +été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa +vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres +souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les +citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans +autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir. + +L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir +faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien +servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su +nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses +réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait +précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais +lui donnait même un air de libéralité. + +Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon +esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange +sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur +lui-même. + +Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était +rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées +avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces +messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale, +à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui +se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le +trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant +perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en +s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait +exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa +générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les +Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de +la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le +prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne +que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le +reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était +plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de +l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait +au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle, +ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté, +donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à +Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce +libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser +dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége +de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous +vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences +criminelles des tribunaux.» + +Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que +l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché +Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son +repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a +eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé +horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu +dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une +circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère; +car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu +sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois. + +LÉOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais +ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive, +plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au +contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des +excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour +maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour +régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu +régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la +spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa +manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre +pouvait faire à sa place. + +Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il +était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins +sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus +communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que +populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un +père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que +Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans +avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon +l'assiette de sa santé. + +Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme +celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout +dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été +admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était +retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni +gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une +femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau, +servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci +était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi. + +Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc +arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort +hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque +chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter +toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une +cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des +étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs +différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno +pour les submerger en sa présence. + +La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais +celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est +ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde +sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de +son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de +ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir, +s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des +maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de +l'amendement des malfaiteurs. + +Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il +a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et +les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour +découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré +qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce +qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins. + +Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si +généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit +ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul +devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux +jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce +prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps +de se faire connaître. + +Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite +qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles +de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable +pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans +personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le +secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette +belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute. +Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont +sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit +attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette +police, ce second chef-d'oeuvre de Léopold, qui a été la seule chose +qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la +branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son +gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des +individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde +de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice +diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code +criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie +précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions +pour ou contre la crédibilité des témoins. + +J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma +grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure, +l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je +croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et +pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument +rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années +auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux, +était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il +me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière +guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême, +par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte +des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes, +fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait +répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité, +me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange +résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère, +abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des +grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il +faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus +serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait +conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses +principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des +temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère +pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a +jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui +faire la guerre. + +Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire +l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans +l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant, +qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été +suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée +par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme +défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque +mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la +mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout +autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et +les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et +le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait +Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les +imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les +âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer, +calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule +est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé +le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus +belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles! + +Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits, +qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse, +qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de +fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges, +parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce +qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et +l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu +les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait +aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout +qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son +ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font +d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà +les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur +pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en +Autriche. + +Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait +présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont +supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien +différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite. + +La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons +révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II, +a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même +comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était +l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt. + +On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien +régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en +résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes +promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du +moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant +souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de +le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait +certainement évités. + +Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que +Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences +alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique +de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où +on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé +des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément +les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup +d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres +princes, qui ne le valaient pas? + +Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le +passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait +qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché, +fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il +avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses +ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa +timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et +que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à +ses ministres. + +Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et +la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont +été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur +ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire. + +O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien +ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de +peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire +dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable +de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la +vérité! Tu es le héros de mon coeur, moins merveilleux et étonnant +sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et +l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a +détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de +mettre au-dessus de tous les hommes! + + + + +VII + +LE PRINCE KAUNITZ. + + +La monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un +seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui +a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère +que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses +contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités. + +Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa +perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans +son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux +qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de +droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et +portait le cachet de la supériorité. + +Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel, +tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal, +désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux +cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui +avaient rapport à ses goûts. + +Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion. +Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie +technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui +pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce +genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot. + +Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait +les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des +métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il +avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point +qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il +caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant: +«Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.» + +Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue +expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la +politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand +nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se +plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis +n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part. +Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails +les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il +n'admettait guère la réplique. + +En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de +traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de +ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience +particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à +s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde. + +Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son +temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent +à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps +pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée. + +Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont +l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de +ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper +du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait +écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il +ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche, +il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir +expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient +les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son +goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce +qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus +qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait. + +Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient +rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout +pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si +peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus +délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première +fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la +connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et +personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me +dis, je suis donc plus heureux que sage. + +Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire, +je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce +sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la +physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse, +plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté +d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme +relève sa blancheur. + +Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui, +étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait +du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en +éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa +commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il +avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer +ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait +qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une +température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il +ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui +portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait +sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la +compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se +gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se +trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa +révérence et le plantait là. + +Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même +étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui +disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.» + +Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse, il voulait qu'on +ignorât son jour de naissance, qu'on ne lui parlât jamais d'un homme +mourant, et même la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et +qu'il savait fort malade, ne lui a été annoncée que par l'habit de +deuil que son valet de chambre lui présenta. Son égoïsme était si +naïf, qu'il se jugeait et parlait de lui-même comme d'un tiers. + +L'empereur Joseph avait fait faire le buste du maréchal Lascy et celui +du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription +latine pleine des éloges que méritait ce ministre; quelqu'un louant +devant lui la perfection du style lapidaire, qui régnait dans cette +inscription, le prince lui répondit: «C'est moi qui l'ai faite.» + +Il était grand connaisseur en chevaux, excellent écuyer, et c'était +lui faire sa cour que d'aller l'admirer à son manége, où on le +trouvait tous les jours avant son dîner. Le Chevalier Keith, ministre +d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire +avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il +pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blasé sur les +louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand louangeur, se battit les +flancs pour lui dire en rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le plus +grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»--«Je le crois bien,» fut la +seule réponse qu'il reçut. + +L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'à +l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas +particulièrement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant à +son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un +ragoût par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement. +Le prince de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince, si vous donnez +des coups de poing à mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.» +Il aimait, étant à table, que la conversation fût animée, et d'être +amusé par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir +de parler, il dit à Madame de Clary, qui était chargée des invitations +et de faire les honneurs de la maison: «Il faut avouer, Madame, +qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte compagnie.» + +Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout vis-à-vis de ceux qui +pouvaient être exigeants envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui +présenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser +respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la +serrer avec la cordialité la plus familière. Mais tout comme il +cherchait à humilier les prétentions, il se plaisait aussi à honorer +singulièrement les talents, même dans les classes inférieures. Un +ambassadeur qui dînait chez lui pour la première fois ne se trouvant +pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hâta de +faire servir et se mit à table, sans attendre l'ambassadeur; mais le +lendemain il fit retarder son dîner pour Noverre, maître de ballets, +qui n'était pas encore arrivé. + +Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement, il se servait du +prétexte de ménager la santé de son ministre et de ne vouloir pas +déranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de +permettre qu'il vînt chez lui. Malgré cela il ne faisait rien +d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crédit a +toujours été sauvée par les démonstrations les plus éclatantes d'une +extrême considération. Il en a joui encore sous le règne de Léopold, +et j'ai vu ce monarque venir avec l'impératrice au jardin du prince de +Kaunitz, pour lui présenter le roi et la reine de Naples. C'est dans +sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le +traité de Versailles, avait éteint le germe de tant de guerres entre +la France et l'Allemagne. + +Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait. +«J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien +entendre du tout.» Le comte de Mérode, un de ses flatteurs, reprit +alors la parole et s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus +grand ministre de l'Europe, êtes-vous content de moi, mon prince?» + +Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le +courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte +Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens +que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!» + + + + +VIII + +MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE. + + +J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si +agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après +Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur +et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop +précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on. + +J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant +aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons +conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les +suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle. + +Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode, +honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je +l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de +manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du +monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs +affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or, +ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à +mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez +tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels, +mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres +reviennent au même.» + +Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme +elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses +conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui +ne les suivaient pas. + +L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée +étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame +Geoffrin. + +Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses +amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait +tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis. + +Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à +Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques +d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de +prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime +d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère +maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne, +voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne +me grondez pas.» + +L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît +qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière +qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de +glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver +quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses +contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin +a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul +amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant +un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien +des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le +lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il +répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne +le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut +savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce +dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de +la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il +leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque +chose à ce galimatias. + +La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la +Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas. +Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne +l'égalera jamais en voulant l'imiter. + +Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son +ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de +sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime. +Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle +prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons +d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la +libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait +encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin +de l'amitié.» + +Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des +comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et +ingénieuses. + +«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de +l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois +voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une +chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop +courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour +tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une +jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils +étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité +de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus +et meurent de froid.» + +Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de +médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être +frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se +ressemblent toutes. + +Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait, +l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle +avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer +ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se +convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se +traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une +grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait +troubler ses arrangements. + +Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition, +était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort +fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame +Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son +pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire +mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au +spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait +s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le +spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par +le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux +Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment +vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de +visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais, +monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous +ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général, +quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il +resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à +souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car +madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours. + +Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse +d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que +cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la +suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de +lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette +dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement +tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la +mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice +le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde +savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée, +répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays +étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il +faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son +indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité. + +Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle +prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela +donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une +manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin +par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa +coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître, +où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa +ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux +spectateurs. + +Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure, +ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et +disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette +fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et +sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour +lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur +mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari, +son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut +obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle +la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui +résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés. + +Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque +et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une +existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle +appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des +sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit +avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli +masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer +adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle, +et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la +sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie. + +Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les +divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un +plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les +pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous +et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment +de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus +décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure, +et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de +n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des +bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des +_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades, +Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par: +Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine +de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la +couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi +beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre +autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse, +les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI +ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop +sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince +Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace +fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser +la main de notre reine. + +Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de +cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses +matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne. +Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle +était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la +croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec +madame de Marsan, la patriarche des dévotes. + +Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la +Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a +commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à +elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand +savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et +différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande +affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la +cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place +distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice; +toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la +Rochefoucault, qu'il a fait massacrer. + +La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le +plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait +intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas. + +L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France; +elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les +principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne +maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule +qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui +fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et +Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande +simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans +sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée +et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière +si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus +heureux. + +La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la +Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements +de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus +tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les +scènes affreuses du terrorisme. + + * * * * * + +_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances +à Paris._ + + A Vienne, ce 12 juin 1766. + +Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins +le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous +serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne +samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage +ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset, +quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette. + +Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je +n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de +causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses +qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert +aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui +m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait +une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant +accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux +mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis +chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner. + +Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts, +mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est +magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon +petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est +bien pis que tout cela. + +Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à +Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz +avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi, +je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je +comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où +j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien +aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu. + +Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma +chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de +chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et +me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les +cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des +années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des +expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue. + +La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est +la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue +chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons +pas d'un seul instant. + +Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue; +il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner +pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas +voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait +dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême; +son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses +attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je +dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je +vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien +lui faire de ma part mille tendres compliments. + +Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre, +mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de +l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et +d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne, +où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible +et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve, +qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une +attention qui enchantent tout le monde. + +Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en +ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce +qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son +appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien +éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si +on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur +laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On +ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements. +J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le +monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est +assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là +on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande +réputation et de mon grand mérite. + +Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez +confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le +lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin +m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les +Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en +calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était +possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de +Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà +l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le +voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la +portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour +aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me +dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme +moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis: +«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je +suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il +savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me +parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus +me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec +une grâce infinie. + +Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille +royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une +grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une +après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que +cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de +l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans: +elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en +France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle. +En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme +je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes +respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous +retourniez par un autre chemin.» + +Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans +la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon +voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà +bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à +votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là. +Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et, +en vérité, cela est bien vrai. + +Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de +Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit: +«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération +que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous +l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne +l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de +l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui. +C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les +langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler +les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers, +provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour +rendre mon voyage très-commode. + +Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les +honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous +revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout +cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que +je ne faisais. + +Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre +frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je +compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante. +Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de +m'aimer. + +Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin; +je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami, +entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent +de leur bonté et de leurs amitiés. + +Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé +le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession +générale. + +Enfin, je pars demain de Vienne. + + + + +IX + +LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7]. + + +Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal +de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les +grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une +réalité aussi estimable qu'extraordinaire. + + [7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint + maréchal de France en 1768 et mourut en 1784. + +Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux +roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux +petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait +parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux +fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui +rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa +vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier +l'amour-propre de ses contemporains. + +On voulait un jour l'engager, par la crainte de déplaire à la cour, à +une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages, +hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le +prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec +lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des +excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de +la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans +la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui +dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais +vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je +ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant +survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus. + + + + +X + +LA FAMILLE DE MIRABEAU. + + +Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du +maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des +hommes.» + +Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie +avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il +avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et +avait doublement tort. + +Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis +et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait +l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était +vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse, +ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce +sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration. + +Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens +domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru +mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une +femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait +empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante +et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la +maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les +châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition +qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la +violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si +supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en +feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est +devenu l'un et l'autre. + +J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en +opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui +était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage +avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du +maréchal de Saxe. + + [8] Il avait été attaché à la cour de la margrave de Bayreuth, où + j'avais fait sa connaissance. + +La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait +rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison; +même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait +d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce +que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient +ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la +maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet +article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux +militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis +XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de +la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête +de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri +IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut +bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans +l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien +de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV. + +Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque, +emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme +avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au +secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit +d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes. + +Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament +contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus +aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une +goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale +maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa +l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra +ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle +arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la +paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et +dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était +devenue amoureuse. + +Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque +la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si +miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'oeil, devint fraîche comme +une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse +lui revinrent. + +Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie +portait précisément sur les deux points contraires de son caractère +moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre +d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient +révolté les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui +être totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde +septuagénaire. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les +plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de +renier Dieu ou qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut +dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à +l'envers. + + + + +XI + +SAINT-GERMAIN. + + +Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon +goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon +scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon +respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé +à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces +imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai +été absent pendant bien des années, et suis très-fâché de devoir +maintenant rester chez moi. + +Bien persuadé qu'on ne peut être constamment heureux qu'en poursuivant +de près un bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais se laisser +atteindre, je suis moins fâché de n'avoir rien trouvé de ce que je +cherchais, que de ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni +conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sédentaire dans des +châteaux en Espagne, que j'élève et que je détruis comme un enfant +qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes. + +Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir mon imagination, je +vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages +principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages, qui m'ont guidé, +logé, nourri, et qui m'ont procuré des jouissances pas moins réelles +que tant d'autres qui sont passées et qui n'existent plus. + +Je commence par le célèbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a +été pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre. + +Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier +Lambert, que j'avais connue précédemment, et y vis entrer après moi un +homme de taille moyenne, très-robuste, vêtu avec une simplicité +magnifique et recherchée. Il jeta son chapeau et son épée sur le lit +de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et +interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait: «Vous ne +savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette +matière, que j'ai épuisée tout comme la musique que j'ai abandonnée, +ne pouvant plus aller au delà.» + +Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet homme-là, et +il m'apprit que c'était le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait +les plus rares secrets, à qui le roi avait donné un appartement à +Chambord, qui passait à Versailles des soirées entières avec Sa +Majesté et madame de Pompadour, et après qui tout le monde courait, +quand il venait à Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner pour le +lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dînerais avec M. +de Saint-Germain, lequel, par parenthèse, faisait la cour à une de ses +filles et logeait dans la maison. + +L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence +respectueux à ce dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur la +peinture, et m'étendis sur différents objets que j'avais vus en +Italie. J'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. de +Saint-Germain; il me dit: «Je suis content de vous, et vous méritez +que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez +pas vu de pareils en Italie.» Effectivement il me tint presque parole, +car les tableaux qu'il me fit voir étaient tous marqués à un coin de +singularité ou de perfection, qui les rendait plus intéressants que +bien des morceaux de la première classe, surtout une sainte famille de +Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël à Versailles; mais il +me montra bien autre chose, c'était une quantité de pierreries et +surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection +surprenantes. + +Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre +autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la +taille d'un oeuf, qui effaçait par son éclat celui de toutes les +pierres de comparaison que je mettais à côté de lui. J'ose me vanter +de me connaître en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait +découvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres, +d'autant plus qu'elles n'étaient point montées. + +Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle +sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus +soumise, et il ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche et la +singularité de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce +talent d'exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui +l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la +réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait +du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu'il y avait +assisté, et quand il parlait à quelqu'un de moins crédule, il se +contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les +gestes des interlocuteurs, jusqu'à la chambre et la place qu'ils +occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l'impression +d'entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois, +en rendant un discours de François Ier, ou de Henri VIII, il +contrefaisait la distraction et disant: «Le roi se tourna vers +moi».... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la +précipitation d'un homme qui s'est oublié, «vers le duc un tel.» + +Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s'était composé +des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais +témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de celles +des siècles passés. + +«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq +cents ans, et je les confirme dans cette idée, puisque je vois que +cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment +plus vieux que je ne parais,»--car il souhaitait pourtant que je fusse +sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris ne s'en tint +pas à lui donner quelque peu de siècles: elle est allée jusqu'à en +faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a donné lieu à +ce conte. + +Il y avait à Paris un homme facétieux, nommé milord Gower, parce qu'il +contrefaisait les Anglais supérieurement. Après avoir été employé +dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion à l'armée +anglaise, les courtisans se servaient de lui à Paris pour jouer toutes +sortes de personnages déguisés, et pour mystifier les bonnes gens. Or, +ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menèrent dans le +Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la +curiosité des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus aisé à +tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce théâtre que +notre faux adepte se permit de jouer son rôle, d'abord avec un peu de +charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta +de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il parlait avec une +familiarité si grande, comme s'il avait été son ami. «Je l'ai connu +intimement, disait-il, c'était le meilleur homme du monde, mais +romanesque et inconsidéré; je lui ai souvent prédit qu'il finirait +mal.» Ensuite, notre acteur s'étendait sur les services qu'il avait +cherché à lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il +fréquentait la maison journellement. Il disait avoir connu +particulièrement la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et même sainte +Anne sa vieille mère. «Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un +grand service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais été +canonisée. Pour son bonheur, je me suis trouvé au concile de Nicée, et +comme je connaissais beaucoup plusieurs des évêques qui le +composaient, je les ai tant priés, leur ai tant répété que c'était une +si bonne femme, que cela leur coûterait si peu d'en faire une sainte, +que son brevet lui fut expédié.» C'est cette facétie si absurde et +répétée à Paris assez sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain +le renom de posséder une médecine qui rajeunissait et rendait +immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de +chambre d'une dame, qui avait caché une fiole pleine de cette liqueur +divine: la vieille soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force +de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant. + +Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes débitées sur l'âge +de M. de Saint-Germain, ne méritent ni la croyance ni l'attention des +gens sensés, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des +personnes dignes de foi m'ont attesté sur la longue durée et la +conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de +merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un +ambassadeur de France à Venise, assurer y avoir connu M. de +Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En +1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon +secrétaire d'ambassade, de la véracité duquel je puis répondre, +renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en +Hollande, s'est prodigieusement émerveillé de ne le pas trouver +vieilli d'une année. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis, +jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et +que j'ai questionnées sur les apparences de son âge, m'ont toujours +répondu qu'il avait eu l'air d'un sexagénaire bien conservé. + +Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans +dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus +extraordinaire et la plus remarquable de son histoire. + +Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des +couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté. +Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai +parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime. +Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle. + +Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait +avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout +ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il +fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais, +comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles. + +Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase +mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination +une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses +trésors, et la noblesse de son origine. + +Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait +alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses +magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince +héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien +vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il +était, pas même sa patrie. + +Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le français avec un +accent piémontais, l'italien supérieurement, mais surtout l'espagnol +et le portugais sans le moindre accent. + +J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes, +sous lesquels on l'a vu paraître avec éclat dans différents pays, il +avait aussi porté anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me +rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir connu, +sous le règne du Régent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un +fils naturel de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne, et d'un +banquier de Madrid. + +M. de Saint-Germain fréquentait la maison de M. de Choiseul, et y +était bien reçu. Nous fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie +que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre héros. Il lui demanda +brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu: +qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de M. de Saint-Germain +avec bon succès, M. de Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à +qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est +le maître de choisir son régime, mais vous, madame, dont la santé +m'est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi +équivoque.» Pour couper une conversation qui devenait embarrassante, +le bailli de Solar demanda à M. de Choiseul, s'il était vrai que le +gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur +un pied si distingué? «Sans doute que nous le savons, répliqua M. de +Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif +portugais, qui trompe la crédulité de la ville et de la cour. Il est +étrange, ajouta-t-il en s'échauffant davantage, qu'on permette que le +roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort +jamais qu'environné de gardes, comme si tout était rempli +d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait de sa jalousie contre +le maréchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain était l'âme damnée, et +auquel il avait donné le plan et le modèle de ces fameux bateaux plats +qui devaient servir à une descente en Angleterre. + +La suite de cette inimitié et les soupçons de M. de Choiseul se +développèrent peu de mois après. Le maréchal intriguait sans cesse +pour se faire l'auteur d'une paix particulière avec la Prusse, et pour +rompre le système de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur +lequel était fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de +Pompadour désiraient cette paix particulière. Saint-Germain leur +persuada de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se +disait l'ami intime, et promit de réussir par ce canal dans une +négociation dont son éloquence présentait les avantages sous l'aspect +le plus séduisant. + +Le maréchal dressa les instructions, le roi les remit lui-même avec un +chiffre à M. de Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se crut +assez autorisé pour trancher du ministre. Son indiscrétion fit que M. +d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pénétra le secret de cette +mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amères à +M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son père, et la +dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie de faire négocier la +paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un étranger obscur. + +M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant à M. +d'Affry d'exiger avec toute l'énergie possible des Etats généraux que +M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait, de l'adresser, pieds +et poings liés, à la Bastille. Le jour d'après, M. de Choiseul +produisit au conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite la +réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fierté +autour de ses collègues, et fixant alternativement le roi et M. de +Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis pas donné le temps de prendre +les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici +ne serait assez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre +des affaires étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce prince +avait établi et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un +département ne devait pas se mêler des affaires d'un autre. + +Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi baissa les yeux comme un +coupable, le maréchal n'osa pas dire le mot, et la démarche de M. de +Choiseul fut approuvée, mais M. de Saint-Germain lui échappa. L. H. +P., après avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyèrent +une garde nombreuse pour arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait +averti secrètement et qui s'enfuit en Angleterre. + +J'ai quelques données qui me font croire qu'il en repartit bientôt +pour se rendre à Pétersbourg. De là, il apparut à Dresde, à Venise et +à Milan, négociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre +des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait +alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrêté dans une +petite ville du Piémont pour une lettre de change échue; mais il étala +pour plus de 100,000 écus d'effets au porteur, paya sur le champ, +traita le gouverneur de cette ville comme un nègre, et fut relâché +avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut à +Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de général, traité par le +comte Alexis Orlof avec une considération que cet homme fier et +insolent n'avait pour personne, et qui me paraît avoir un grand +rapport avec un propos du prince Grégoire, son frère, tenu au margrave +d'Anspach. + +Saint-Germain s'était établi quelques années après chez ce dernier, et +l'ayant engagé à aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II, +qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant +de Saint-Germain, à qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un +homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.» + +Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion avec une insolence +impérieuse qui lui allait à merveille, traitant le margrave comme un +petit garçon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa +science, la réponse était: «Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise +ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de respect dans cette +petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand +Frédéric: «Connaissez-vous cette main et ce cachet?» disait-il au +margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. «Oui, c'est le +petit cachet du roi.»--«Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a +dedans,» et puis il remettait la lettre dans sa poche. + +Ce prince prétend s'être assuré que les pierres précieuses de M. de +Saint-Germain étaient fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher +une par la lime de son joaillier, qui fut aposté au passage du diamant +qu'il s'agissait de montrer à la margrave, qui était au lit, car +Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue. + +Enfin, cet homme extraordinaire est mort près de Schleswig, chez le +prince Charles de Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et engagé +dans des spéculations qui ont mal réussi. Durant la dernière année de +sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient +et le dorlotaient comme un autre Salomon, et après avoir perdu +insensiblement ses forces, il s'est éteint entre leurs bras. + +Toutes les peines que les amis, les domestiques et même les frères de +ce prince, se sont données pour arracher de lui le secret de l'origine +de M. de Saint-Germain, ont été inutiles; mais ayant hérité de +tous ses papiers et reçu les lettres arrivées depuis au défunt, le +prince doit être mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui +vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurité +si singulière est digne du personnage. + + + + +XII + +CAGLIOSTRO. + + +On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense +que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins +n'ennuierai-je pas par des redites. + +Cagliostro était petit, mais il avait une fort belle tête; elle aurait +pu servir de modèle pour représenter la figure d'un poëte inspiré. Il +est vrai que son ton, ses gestes et ses manières étaient celles d'un +charlatan plein de jactance, de prétentions et d'impertinence; mais il +faut considérer qu'il était Italien, médecin donnant des audiences, +soi-disant grand-maître franc-maçon, et professeur des sciences +occultes. Au demeurant, sa conversation ordinaire était agréable et +instructive, ses procédés nobles et charitables, et ses traitements +curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables: il n'a jamais +pris un sol de ses malades. + +Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse, avec un très-bel habit, au +secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie, +et j'ai vérifié trois cures merveilleuses qu'il a faites à Strasbourg, +dans les trois genres où l'art des Français excelle. + +Un bas officier, déclaré incurable d'une mauvaise maladie, et qui +avait été un cadavre hideux, m'a été montré par son capitaine; il +était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro. + +Le secrétaire de M. de Lasalle, commandant à Strasbourg, se mourant de +la gangrène à la jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a été +guéri par Cagliostro. + +Une femme en travail ayant été condamnée par les accoucheurs à une +mort certaine, sans promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit +appeler Cagliostro qui assura qu'il la délivrerait avec le succès le +plus complet, et il tint parole. Il m'a avoué que sa promesse avait +été téméraire; mais que le pouls du cordon ombilical l'ayant convaincu +que l'enfant était en parfaite santé, et voyant qu'il ne manquait à la +femme que des forces pour accoucher, il s'était fié à la vertu d'un +remède singulièrement confortatif qu'il possédait, et qu'enfin il +avait été plus heureux que sage. + +Son bonheur ou sa science en médecine a dû lui attirer la haine et la +jalousie des médecins, acharnés entre eux autant que les prêtres, +quand ils se persécutent. + +Voilà les ennemis dangereux, qui l'ont le plus décrié en France, en +Pologne et en Russie. Ici, je me rappelle un défi plaisant que +Cagliostro a fait au médecin du grand-duc Paul. Ce docteur l'avait +appelé en duel. Cagliostro lui dit que chacun avait le droit de ne se +battre qu'avec les armes de son état, et que comme il s'agissait de +prouver la supériorité de leur science réciproque, il lui proposait de +s'entre-empoisonner; qu'en conséquence, il lui offrait une pilule à +avaler; qu'il en ferait autant de celle que son adversaire lui +donnerait, et que celui qui aurait le meilleur contre-poison serait le +vainqueur. La haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec lequel il +était extrêmement lié, a aussi fortement rejailli sur lui, et son nom +a été mêlé dans l'histoire du collier, mais sans aucune preuve. Qu'on +joigne à la calomnie de tant d'ennemis positifs la malveillance des +hommes, qui aiment en général à croire et à répéter plutôt le mal que +le bien, et on verra qu'il est au moins possible qu'un inconnu +excitant l'envie plus que la pitié ait été opprimé par la médisance. + +Tout ce que je puis attester, c'est que ses disciples lui sont restés +fidèles, autant que les élèves des jésuites à leurs maîtres, que ceux +qui ont beaucoup vécu avec lui m'en ont beaucoup dit du bien, et +personne du mal, avec des preuves convaincantes. + +S'il a trompé en qualité d'adepte, il n'a fait que son métier, et même +plus noblement que tant d'autres personnages plus respectables que +lui; car il donnait gratis à ceux qui avaient faim, la nourriture +qu'ils lui demandaient. + +La charité, même mal employée, est pour le moins excusable. Sa loge +égyptienne en valait bien une autre, car il a tâché de la rendre plus +merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge européenne. Elle offrait +plus de charges de grands-officiers, que n'en avait la couronne de +France, et dans le dernier grade il y avait l'apparition d'un ange +derrière un paravent avec un petit garçon, auquel cet ange révélait +tout ce que le premier lui demandait à la requête des spectateurs du +paravent. Comme Cagliostro choisissait un enfant de beaucoup d'esprit, +on a toujours été merveilleusement étonné de la sagacité de ses +réponses. + +La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro lui a aussi attiré des +reproches, même celui d'en être le complice; mais pourquoi supposer +sans preuves qu'un mari soit content lorsqu'il est.... battu? + +Ce qui a le plus occupé la curiosité du public, a été de découvrir +d'où Cagliostro pouvait tirer tout l'argent qu'il dépensait, car il +n'avait point de banquier qui lui en fournissait, il n'en recevait +jamais par la poste, on ne lui connaissait aucuns biens, ni en terre, +ni en portefeuille, et pourtant sa dépense annuelle à Strasbourg était +évaluée à trente mille francs, et celle de Paris à près de cent mille. + +Voilà un mystère qui n'a jamais été pénétré, et il est juste qu'un +homme extraordinaire laisse après lui quelque chose à deviner. On a +cru que c'est le cardinal qui lui a donné tout cet argent, et qu'il +n'a jamais voulu s'en vanter; c'est ce qu'il y a de plus probable, car +rien n'est plus faux que le profit qu'on disait que Cagliostro tirait +de ses médecines en partageant avec son apothicaire. Cagliostro +donnait gratis toutes les médecines qu'il composait lui-même, et +l'apothicaire ne vendait que des pilules à un petit écu chaque boîte: +or, j'en ai donné la recette, dont l'auteur m'avait gratifié, à un +apothicaire d'Allemagne, lequel m'en a demandé le double pour la même +quantité. + + + + +XIII + +LAVATER. + + +Nul n'est prophète dans son pays. Ce proverbe a été démenti par +Lavater. Il est impossible d'être plus aimé ni plus révéré, qu'il l'a +été dans toute la Suisse. Son nom était connu et chéri jusque dans les +montagnes les plus inaccessibles; on venait de là chercher conseils et +secours auprès de lui (souvent au milieu de la nuit), et toujours on +trouvait assistance et consolation. + +S'il a eu quelques ennemis à Zurich, c'est qu'il était membre d'une +ville divisée par l'animosité de deux partis, et que l'envie +républicaine n'avait pas même épargné Aristide. Mais il a trouvé dans +les pays étrangers bien d'autres envieux plus injustes, que sa +célébrité et ses opinions particulières, promulguées avec une +confiance trop ingénue, lui ont attirés. + +La source de son esprit et de son imagination était dans son coeur, +par conséquent fort différente de celle qui n'était que dans la tête +de ses adversaires, et sa candeur donnait beau jour à la malignité. + +J'ai beaucoup examiné Lavater par les lunettes de ses amis, par celles +de ses ennemis et par les miennes; en voici le résultat, au moins pour +ma persuasion. + +Si on accorde aux actions plus de valeur qu'aux paroles et aux écrits, +Lavater a été l'homme le plus estimable de son temps; car personne n'a +fait plus de bien dans sa sphère que lui en faisait du matin au soir. +C'était son métier: il était ouvrier habile et diligent en +bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes ses liaisons à +profit pour rendre service aux malheureux et pour secourir les +indigents. + +Comme il n'était nullement riche, car il est mort fort obéré[9], il +s'était créé un cercle d'âmes dévotes, qui avait l'air d'une secte, +mais qui se distinguait de toute autre par ses bonnes oeuvres et +l'amour de Dieu réalisé dans celui du prochain. Depuis, il avait +imaginé un atelier de charité, où toutes sortes de petits ouvriers +gagnaient du pain à faire mille petites niaiseries ingénieuses et +élégantes, qu'il savait vendre à leur profit. + + [9] Sa digne veuve, encore vivante, a souvent été en peine de son + avenir; mais il la tranquillisa chaque fois, en l'assurant que la + Providence ne l'abandonnerait jamais. Cette prédiction a été + merveilleusement accomplie; on dirait que la bénédiction de cet + excellent mortel repose encore sur sa famille, qui forme un + ensemble digne d'amour et de respect. Montaigne, en parlant du + dernier jour de la vie, dit: «C'est le maître jour, c'est le jour + juge de tous les autres.»--«C'est le jour, dit un ancien, qui + doit juger de toutes nos années passées.» Personne n'a mieux que + Lavater soutenu l'épreuve de cette pierre de touche. Lavater + mourant et exhalant son âme en prières, a prouvé que sa doctrine + émanait de son coeur, et a mis par là le cachet, le plus sublime + sur la vie la plus pure. + +Son talent d'auteur a été le moindre de ses mérites; sa conversation +valait mieux, mais ses actions étaient bien au-dessus de l'une et de +l'autre. Son ouvrage le plus critiqué est sa «Physionomie.» Il a eu le +sort de tous les nouveaux systèmes, de causer d'abord trop +d'engouement et de finir par être déchiré sans pitié. + +Les mérites principaux de ce livre sont les estampes et le style; mais +il me semble qu'on a grand tort de traiter des assertions +conjecturales comme des vérités scientifiques. De tous les écrits de +Lavater, c'est son «Journal» qui, à mon gré, lui a fait le plus +d'honneur. Il contient des confessions d'une âme pure, qui aspire à la +plus grande perfection, et une méthode de scruter sa conscience bien +instructive, mais bien difficile à pratiquer avec autant de sévérité +et d'ouverture de coeur. Il faut être bien juste, pour oser coucher +sur le papier toutes ses pensées les plus secrètes, et encore plus, +pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun des ennemis de Lavater +aurait le courage de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'être +jésuite. Sa conversation était bien plus agréable que ses écrits; +variée par les avantages du discours animé, elle devenait +particulièrement touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait +d'instruire ou de consoler. + +De plus, elle était extrêmement nourrie, étant concentrée par +l'économie que Lavater mettait à son loisir, et infiniment +instructive, agréable et variée par la multiplicité de ses +connaissances et par son goût exquis dans les arts. + +Je n'ai guères rencontré quelqu'un qui m'ait donné plus de +satisfaction que lui, en dissertant sur la peinture. Il avait un +sentiment si profond de la beauté, un coup d'oeil si juste et un tact +si délicat, que j'en ai été émerveillé de la part d'un homme qui +n'avait jamais été ni en France, ni en Italie. + +Le talent pour la peinture lui paraissait inné, car, sans avoir jamais +manié le pinceau, ni même dessiné, il savait guider la main peu habile +d'un jeune artiste, d'une manière surprenante, et produisait avec ses +teinturiers, par ses avis intelligents, des ouvrages vraiment +charmants. + +En général, tout en lui était marqué au coin de la finesse, jusqu'à sa +physionomie effilée, et jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait +l'indéfinissable dans la perfection, et il découvrait les +imperfections les plus cachées. Mais, malgré tant de mérites et +d'ornements qui distinguaient sa conversation, ses actions, je le +répète, étaient au-dessus de tout; et lorsque je les considère, il me +paraît que cet homme si moralement fertile ressemble à un arbre qui a +produit d'assez belles feuilles et des fleurs délicieuses pour ceux +qui étaient sous son ombre; mais surtout des fruits admirables, tant +par leur nombre que par leur utilité. + +La vanité et l'amour du merveilleux sont les défauts qu'on a +particulièrement reprochés à Lavater, et desquels il n'était pas +entièrement exempt, mais que ses ennemis ont trop exagérés et même +calomniés. Cette vanité, qu'ils ont maltraitée si cruellement, était +pourtant si douce, qu'elle ne pouvait guère blesser qu'eux, qui +étaient jaloux de n'être pas fêtés comme lui: elle était dépouillée +d'orgueil, de prétentions et de vanterie, fondée sur le sentiment +involontaire et assez juste des mérites de son coeur, et sur la +jouissance séduisante de l'affection, qu'on lui témoignait; il +s'abandonnait à la complaisance de se laisser caresser, admirer et +traiter avec confiance par l'amitié. S'il courait quelquefois après la +considération, qui donne du crédit, s'il cultivait soigneusement ses +liaisons avec les grands, c'était pour rendre service aux petits. + +Ce n'étaient pas les honneurs qu'on lui rendait, qui le flattaient, +mais l'amour qu'on lui témoignait: ce n'étaient pas les princes qu'il +recherchait, mais les moyens d'étendre ses charités! + +Une telle vanité n'est-elle pas bien pardonnable? on pourrait presque +s'en vanter. + +Lavater avait trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons, +trop d'imagination pour résister aux charmes des possibilités, et trop +de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait +dans les traditions chrétiennes, et qui avait quelque rapport avec ses +idées favorites. Voilà la source et l'excuse de son penchant pour le +merveilleux, si naturel à tous les hommes qui pensent. + +Agité par un zèle sans bornes pour secourir l'humanité, il regrettait +particulièrement ce don précieux, communiqué aux apôtres et à leurs +disciples, de guérir les malades par l'imposition des mains. + +Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossible dans les guérisons du +P. Gassner, et je serais tenté de croire, que dans un des recoins de +son coeur se tenait caché un certain regret, que la réformation ait +coupé ce fil mystique du pouvoir spirituel attribué à l'ordination des +prêtres. Ce doute secret, son penchant pour les miracles, et sa +croyance à la doctrine mystérieuse de la première Église, +l'empêchaient de s'éloigner des catholiques autant que ses confrères; +et son amitié intime contractée avec le Dr. Sailer[10], ex-jésuite, +qui lui ressemblait par ses lumières et ses vertus, ont produit une +accusation contre lui, aussi absurde que mémorable dans l'histoire des +tracasseries littéraires. + + [10] Mort évêque de Ratisbonne. + +Des gens malveillants et impudents, qui se vantaient de savoir flairer +la piste des jésuites, l'ont déclaré affilié caché des jésuites, +tandis qu'on taxait Sailer d'être protestant en secret, parce qu'il +était si lié avec Lavater. Une des idées bizarres et favorites de ce +dernier était, que saint Jean l'Évangéliste n'était point mort, qu'il +se promenait encore sur la terre, et qu'il pourrait peut-être avoir +l'honneur de sa visite. + +Il fondait son opinion sur les paroles de Jésus-Christ, répondant à +saint Pierre, jaloux de voir que Jean était excepté de la mission +apostolique: «Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je reviendrai, que +t'importe!» et sur l'induction, que les disciples de Jésus Christ même +ont tirée de ses paroles, que saint Jean ne mourrait point. +Effectivement saint Jean ne se trouve point dans le martyrologe. + +Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires faites à la +perfection de la foi, et flatté par la pureté de ses intentions et de +sa conscience, espérait que Dieu pourrait lui faire une grâce +particulière dans un siècle où il avait si peu de concurrents dignes +d'y prétendre. Je m'étonne qu'aucun de ses ennemis n'ait touché cette +corde sensible de Lavater, pour se moquer de lui, en lui envoyant un +saint Jean supposé, assez adroit pour le mystifier. Malgré tant +d'amour pour les choses merveilleuses, l'esprit de Lavater était plus +en garde contre son imagination que contre les moqueries de ses +adversaires. + +J'en ai eu la preuve dans sa réponse à la lettre du comte de +Bernstorff, qui l'appelait à Copenhague. L'autorité bien grave du +témoignage de l'homme plein de génie, de lumières et de vertu qui lui +écrivait, ne l'a point empêché de rejeter de prime abord l'appât des +choses extraordinaires, qu'on offrait à sa curiosité et à son +jugement. + +Le philosophe le plus dépouillé de préjugés, n'aurait pas désavoué les +doutes et les réflexions pleines de sagesse avec lesquelles il +combattait les dangers de la crédulité. Mais il est pourtant revenu +assez convaincu de la vérité de ce qu'on lui avait dit à Copenhague, +quoiqu'on ne l'ait pas admis à éprouver lui-même la valeur de ces +mystères. + +Ils consistaient en certaines révélations obscures et énigmatiques, +que les initiés recevaient pendant leurs prières, et dont les +solutions étaient données en songe aux personnes avec lesquelles ils +étaient en rapport intime sur ces objets. Cette communication de +lumières s'opérait de préférence entre maris et femmes, et comme +c'étaient ces dernières qui donnaient les explications, le tout m'a +paru une intrigue, à l'aide de laquelle les femmes ou leur directeur +en chef, gouvernaient les maris. + +On a assuré Lavater, que, dans des circonstances très-importantes, on +avait reçu par ces moyens miraculeux des prédictions, des +éclaircissements et des conseils admirables, et on en avait accordé à +lui-même d'assez curieux et d'assez flatteurs, pour exciter son +attente et obtenir provisoirement sa confiance. + +Il n'a point voulu me dire en quoi ces éclaircissements consistaient, +mais il m'a affirmé en avoir reçu de très-vrais sur le passé et de +très-étonnants sur l'avenir; tout ce qu'il m'a confié avoir appris +d'eux, c'est que son âme avait joué jadis plusieurs rôles +considérables; qu'il avait été le roi Josias dans le Vieux Testament; +dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie; et Zwingli, en dernier lieu; car +ces messieurs croyaient à la métempsycose, et je suis fâché de n'avoir +pas noté la liste fort plaisante des âmes voyageuses de plusieurs +grands personnages. Je me rappelle seulement que Frédéric II a été +saint Luc. + +Toutefois, je dois rendre la justice à Lavater que sa conviction de la +réalité des mystères, qui se célébraient en Danemark, a été achevée et +déterminée par l'accomplissement fortuit de quelques prédictions, qui +lui ont été faites, et surtout par des confirmations assez singulières +de plusieurs points de cette doctrine mystérieuse, lesquelles lui ont +été données par la bouche d'un somnambule. + +C'était un jeune garçon de neuf à dix ans, nommé Hermann, qui se +trouvait dans un village près de Zurich, et qui, tombé dans un +somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri après Lavater, qu'il n'avait +jamais vu. Étant allé le trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord +reconnu, mais lui a répété un grand nombre de toutes les choses qu'il +avait entendues à Copenhague, ce qui, à moins d'admettre la réalité +du merveilleux, ne peut s'expliquer que par la supposition, que +l'indiscrétion de Lavater et de ses confidents a donné à de mauvais +plaisants l'idée de se moquer de lui par le moyen de cet enfant, +qu'ils avaient sans doute endoctriné. Mais ce que je n'entreprendrai +point d'expliquer, c'est ce qu'il a écrit à une dame de ses amies +intimes, avant qu'on ait pu prévoir les désastres de la Suisse. Voici +ce que dit cette lettre: «J'ai appris par la bouche de notre Seigneur +même, que je mourrai martyr, après avoir souffert de grandes peines et +vu des choses que tant de personnes désirent de voir, et qu'elles +verront pour leur malheur. Puisse ma mort attester la certitude, que +le Seigneur daigne parler encore aux mortels!» + + + + +XIV + +SAINT-MARTIN. + + +Martinez Pasqualis a été le fondateur de l'ordre mystique des +Martinistes, nommés ainsi à cause de la considération, que +Saint-Martin, l'un des sept maîtres, que leur chef avait désignés pour +propager sa doctrine après lui, avait obtenue au-dessus de ses +collègues par son mérite personnel et par son livre fameux _des +Erreurs et de la Vérité_. + +Pasqualis était originairement Espagnol, peut-être de race juive, +puisque ses disciples ont hérité de lui un grand nombre de manuscrits +judaïques. Sa science était beaucoup moins théorique que celle de ses +apôtres; il pratiquait tout franchement la magie, tandis qu'eux s'en +cachaient et la défendaient soigneusement. J'ai été fort lié avec un +certain La Chevalerie qui avait été son aide de camp favori, lequel +m'a montré quelques tapis de leurs opérations magiques, et raconté +plusieurs faits merveilleux, s'ils étaient vrais. Je n'en citerai +qu'un. Les travaux magiques de ces messieurs ont pour objet surtout de +combattre les démons et leurs satellites, sans cesse occupés à +répandre des maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur +magie noire. Les combats se font particulièrement aux solstices et aux +équinoxes de part et d'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonnés, +sur lesquels ils établissent leurs citadelles, qui consistent en un +grand cercle au milieu pour le grand maître, et deux ou trois plus +petits pour ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les +opérations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les +soutient. + +Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'étais pas parfaitement pur, je +combattais tout seul dans mon petit cercle, et je sentais que la force +supérieure d'un de mes adversaires m'accablait, et que j'allais être +terrassé. Un froid glacial, qui montait de mes pieds vers le coeur, +m'étouffait, et prêt à être anéanti, je m'élançai dans le grand cercle +poussé par une détermination obscure et irrésistible. Il me sembla en +y entrant, que je me plongeais dans un bain chaud délicieux, qui remit +mes esprits, et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis +victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris qu'il m'avait vu +dans ma défaillance, et que c'était lui qui m'avait inspiré la pensée +de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprême. + +Voilà ce que La Chevalerie m'a raconté, pénétré de la conviction la +plus intime. Il se trompait peut-être, mais son intention n'était +certainement pas de me tromper. Loin de vouloir faire de moi un +prosélyte, il faisait son possible pour me détourner de cette doctrine +qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux. On l'avait excommunié à +tout jamais, pour un péché sans rémission, et il ne cessait de médire +de Pasqualis et de ses successeurs. Il dépeignait le premier comme un +homme plein de vices et de vertus, qui se permettait tout, malgré sa +sévérité pour les autres, qui prenait de l'argent de ses disciples, +les escroquait au jeu, et donnait ensuite leur argent au premier venu, +quelquefois à un passant qu'il ne connaissait pas; il disait à ceux +qui lui en témoignaient leur étonnement: «J'agis comme la providence, +ne m'en demandez pas davantage.» + +Passons au héros du présent article, à M. de Saint-Martin. Jeune, +aimable, d'une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se +mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences, +encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement à un +philosophe, plutôt à un petit saint; car sa dévotion, son extreme +réserve et la pureté de ses moeurs paraissaient quelquefois +extraordinaires dans un homme de son âge. Il était fort instruit, +quoique dans son livre il ait parlé de plusieurs sciences d'une +manière fort baroque. Il s'énonçait avec beaucoup de clarté et +d'éloquence, et sa conversation était fort agréable, excepté quand il +parlait de son affaire, alors il devenait pédant, mystérieux, bavard +ou taciturne; crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain ce dont +il était convenu la veille. + +Il avait des réticences insupportables, s'arrêtant tout court au +moment où l'on espérait tirer de lui un de ses secrets; car il croyait +à une voix intérieure qui lui défendait ou lui permettait de parler. +Son grand principe était que, dans la route spirituelle, on ne devait +point troubler la marche de l'homme, qu'il suffisait de le préparer à +deviner les secrets qu'il était destiné à savoir. Aussi, se donnait-il +plus de peine pour éloigner ses disciples de sa science que pour les y +appeler, se croyant responsable des abus qu'ils pourraient en faire. +Son père, qui était maire d'Amboise, l'avait mis dans le service +militaire, où, par sa bonne conduite, ou par le crédit de M. de +Choiseul, seigneur d'Amboise, il s'était avancé, en très-peu de temps, +au grade de capitaine; mais, entraîné par la doctrine de Pasqualis et +une vocation, qui lui semblait irrésistible, il quitta brusquement le +service, malgré les exhortations de ses parents, de ses amis et de son +protecteur, se brouilla avec son père, et se voua aux oeuvres de sa +science mystique et à la pauvreté. Il s'était proposé de ne rien +demander à son père, et réduit au pain et à l'eau, c'est en se +chauffant au feu d'une cuisine de gargote, qu'il a composé son traité +_des Erreurs et de la Vérité_. + +Le débit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a écrit, l'a +aidé à subsister, jusqu'à ce que madame de la Croix, qui courait une +carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais +bientôt ils se brouillèrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et +Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante louis de rente, se +trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui +augmentèrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite école, +et que je devins son disciple. + +Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si +parfaitement oublié, que je ne crains pas d'être indiscret, en parlant +de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois à +l'application avec laquelle je n'ai cessé de relire son livre, à +l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot échappé à mon +harpocrate, et peut-être à mon talent pour la devination de tous les +livres, qui traitent de sciences occultes. + +Celui _des Erreurs et de la Vérité_ est le seul dont le style soit +agréable et qu'on puisse lire sans dégoût. Les trois quarts de cet +ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas, +présentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent +l'attention et piquent la curiosité. + +Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait été composé que pour +ramener le monde à des idées religieuses par l'appât du merveilleux. +Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma +connaissance et sur moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une +introduction très-savante et très-détaillée à la science de la magie, +et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de +parler dans ses leçons. + +La science des nombres, qu'il a représentée sous l'emblème d'un livre +à dix feuilles, était de toutes ses connaissances celle à laquelle il +attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir volée à son maître, et +qu'il ne la communiquerait jamais à personne. C'est grand dommage, car +c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé les plus rares +secrets de son ouvrage. + +Tout ce qu'il avouait était, que les nombres donnaient la clef de +l'essence de toutes les choses matérielles, pourvu qu'on en connût +les véritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on +éprouvait les esprits, de même que par _les paroles de puissance_, +pour s'assurer si les uns et les autres étaient bons ou mauvais; et +que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de +ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient les dix nombres, +qui manifestaient des vérités si importantes. + +Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était juste que jusqu'à la +dixième lettre inclusivement, que le reste avait été brouillé, mais +qu'il en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une confession +assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie. + +Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la description des figures +hiéroglyphiques écrites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans +ses travaux, et dont il lui était ordonné de conserver les dessins, +qu'il m'a montrés. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on +appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les +pentacles, et autour des cercles magiques. + +Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces +choses-là. Il assurait que la magie avait occasionné la chute des +esprits et celle de l'homme; que la seule pensée, analogue à ces +crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience était +chargée de l'âme de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il +se trouvait obligé à toutes les précautions que prescrivait sa +doctrine pour les mener au bien à petits pas, et pour éloigner de +cette route ceux que la providence n'a point destinés au grand oeuvre +des élus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre. + +Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent étudier le livre _des +Erreurs et de la Vérité_, de lire préalablement l'histoire du +Manichéisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les +matières fondamentales du livre de Saint-Martin, et où ils trouveront +de grands rapports avec sa doctrine. + +J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que +lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui +tenait boutique de la science à tous venants, et dont mon maître était +fort mécontent; l'autre Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon; +il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus +d'onction, d'aménité et de franchise, au moins apparente. Il parlait +au coeur beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de tout le monde +pour ses qualités, et adoré de ses disciples, à cause de ses manières +cordiales, amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué dans +la maçonnerie, et a fini par s'adonner entièrement au magnétisme +spirituel. Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est +mort tranquillement pendant la révolution, qui avait un peu dérangé la +fréquentation de son école. + +Pour se faire une idée complète de la doctrine de Saint-Martin qui, de +toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus +intéressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages +suivants: + + _Des Erreurs et de la Vérité_, + + _Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature_, + + _Ecce homo_, + + _De l'Esprit des choses_, + + _L'homme de désir_, + + _Le crocodile_, + + _Le nouvel homme_, + + _Lettre à un ami sur la révolution française_, + + _Éclair sur l'association humaine_, + + _OEuvres posthumes_, + + _Le ministère de l'homme esprit_. + + +Différentes traductions de Jacob Boehme et un ouvrage allemand qui a +pour titre: _Magicon_. + +Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminant cet article par +une notice biographique de Saint-Martin, écrite par lui-même: + +«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon +caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse, _à +cause de l'énormité du mal_ (Boehme 3, 18) et de mon profond désir +pour la renaissance de l'homme. + +«On ne m'a donné de corps qu'un projet. J'ai été moins l'ami de Dieu, +que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation +contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage. + +«La nature de mon âme a été d'être extrêmement sensible, et peut-être +plus susceptible de l'amitié que de l'amour; cependant cet amour même +ne m'a pas été étranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme +les autres hommes, parce que je n'ai été que trop attiré par de grands +objets, et que je n'aurais pu jouir réellement de la douceur de ce +sentiment, qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours dévoré, +aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que +des _maîtres sacrés_ m'ont toujours refusée. + +«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon +spirituel n'aurait pas paru crime et folie. + +«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quel coeur j'aurais eu à +donner! J'ai changé sept fois de peau étant en nourrice; à l'âge de +dix-huit ans, il m'est arrivé de dire au milieu des confessions +politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une âme, +il ne me faut rien de plus pour être sage, et c'est sur cette base +qu'a été élevé ensuite tout mon édifice.» + +(Il disait en entrant dans sa carrière: ou j'aurai la chose en grand, +ou je ne l'aurai pas). + +«Depuis que l'inexprimable miséricorde divine a permis que l'aurore +des régions vraies se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les +livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des +preuves de notre ignorance et une sorte de défense faite à la vérité, +tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres morts nous empêchent +aussi de connaître le livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de +mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer. + +«Boehme, cher Boehme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul +qui nous mène réellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on +puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but, +que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en +excepter les miens. + +«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle j'ai dû dans la suite +toutes les bénédictions, dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser +tomber mon _Bouclier_ par terre, ce qui fit de la peine au maître; +cela m'en fit aussi à moi, en ce que cela ne m'annonçait pas pour +l'avenir beaucoup de succès. + +«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable pour un homme, que +d'être, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De +tous les états de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aimé +à exercer, eussent été celui d'évêque et celui de médecin, parce que, +soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les seuls où l'on puisse +faire le bien pur et sans nuire à personne, ce qui n'est pas possible +dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des +traitants; et je n'aurais pas aimé à n'être que curé, non par orgueil, +mais parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son instruction, que +peut l'être un évêque. Le duc de Choiseul a été, sans le savoir, +l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non +par goût, mais pour cacher à une personne chère mes inclinations +studieuses, il me plaça dans le seul régiment où je pouvais trouver le +trésor qui m'était destiné. L'espérance de la mort fait la consolation +de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne dise jamais: l'autre vie, +car il n'y en a qu'une. + +«La ville de Strasbourg est la seconde après Bordeaux, à qui j'ai des +obligations inappréciables, parce que c'est là où j'ai fait +connaissance avec des vérités précieuses dont Bordeaux m'avait déjà +procuré les germes. Et les vérités précieuses, c'est par l'organe de +mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait +connaître mon cher Boehme. Mon premier séjour à Lyon en 1773, 1774, +1775, ne m'a pas été beaucoup plus réellement profitable, que celui de +1785. J'y éprouvai un repoussement très-marqué dans l'ordre spirituel. +Mon père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût que j'avais pour les +objets profonds, essaya vers ma trentième année de me donner des +scrupules sur les recherches dans les vérités religieuses, qui doivent +être toutes de foi. Il m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue, +dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je +lus le sermon, et puis je répondis à mon père: «C'est en raisonnant +que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.» + +«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu depuis à la charge. +C'est à Lyon, que j'ai écrit le livre intitulé: _Des Erreurs et de la +Vérité_; je l'ai écrit par désoeuvrement et par colère contre les +philosophes. J'écrivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai +au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea à +continuer. + +«Il a été composé vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en +quatre mois de temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant pas de +chambre où je pusse me chauffer. + +«Un jour même, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le +brûla assez fortement. C'est à Paris, en partie chez madame de la +Croix, que j'ai écrit le _Tableau naturel_, à l'instigation de +quelques amis. + +«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai écrit l'_Homme de désir_, à +l'instigation de Tieman. C'est à Paris que j'ai écrit l'_Ecce homo_, +d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg. C'est à +Strasbourg que j'ai écrit le _Nouvel homme_, à l'instigation d'un +gentilhomme suédois. + +«En 1768, étant en garnison à Lorient, j'eus un songe qui me frappa. +J'étais dans les premières années de mes grands objets, et c'est à +Lorient même que j'en avais eu les premières preuves personnelles, en +lisant un livre de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal +renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis +ensuite un autel, que je pris pour être chrétien, et sur lequel je +vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation et +comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup +d'affliction, de ce que je venais de voir. C'était l'annonce du +renversement de l'Église. + +«Mes ouvrages et particulièrement les derniers ont été le fruit de mon +tendre attachement pour l'homme, mais en même temps du peu de +connaissance, que j'avais de sa manière d'être, et du peu d'impression +que lui font ces vérités dans cet état de ténèbres et d'insouciance, +dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages +qui me font le plus gémir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un +homme, dont je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses +souliers, mon chérissime Boehme. + +«Il faut que l'homme soit devenu entièrement sot ou démon pour n'avoir +pas profité plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au monde il y a +cent quatre-vingts ans. Les apôtres, qui n'en savaient pas tant que +lui, ont infiniment plus que lui avancé l'oeuvre. + +«C'est que pour les hommes encroûtés, comme ils le sont, les faits +sont plus efficaces que les livres.» + + + + +XV + +MADAME DE LA CROIX. + + +Madame de Jarente, fille du marquis de Sénas et nièce de cet évêque +d'Orléans, qui avait la feuille des bénéfices sous le règne de madame +de Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé fort jeune le marquis +de la Croix, officier général au service d'Espagne, que j'ai connu +généralement estimé à Madrid. Son mari l'avait laissée, je ne sais pas +pourquoi, à Avignon, où, n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est +donnée la peine de gouverner le comtat, durant la vice-légation de Mgr +Acquaviva, qui était fort paresseux et éperdument amoureux d'elle. +Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut +nommé vice-roi en Galice. Après sa mort, elle quitta l'Espagne +maltraitée et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba dangereusement malade, +eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrédulité la mieux +conditionnée à une crédulité sans bornes. + +Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celui _des Erreurs et +de la Vérité_ l'avait charmée davantage, et c'est à lui qu'elle +attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle +l'auteur, dès qu'elle fut arrivée à Paris, le recueillit chez elle, et +se composa, toujours disputant avec lui, un petit système théosophique +particulier, qui n'avait pas le sens commun. + +Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameux _quaternaire_ +du livre de Saint-Martin à la divinité, en qui elle prétendait qu'il y +avait quatre personnes engendrées successivement: le fils du père, le +Saint-Esprit du fils, et Melchisédec du Saint-Esprit. + +Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que +pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable +et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle +faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les +maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché, +qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle +opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées +d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un +possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette, +c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable place; exorcisant et +chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir +fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance +qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés +étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des +pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour +d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en +débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie +avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me +souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de +l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un +certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais +rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit, +me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous +apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la +galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé +en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des +petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau +de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il +fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier, +ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsédé; car, +rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau, +et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa +chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous +rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus +que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité +de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne +pouvaient pas être d'accord. + +J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de +l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul; +entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le +marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix +prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance +étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient +pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait +nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée +parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le +baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité +vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame +Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui +écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui +régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles +femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas +M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques +mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses +incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand +étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés +que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie +et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la +figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et +qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.» + +Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque +place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête, +dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait +vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château +d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête, +qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il +retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours +cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entiché de +la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique, +incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se +tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il +voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien +des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des +circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être +fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se +mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation +particulière de l'oeil, ou une concrétion compacte, qui se serait +formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire +la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait +pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et +interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à +produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et +mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile, +colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille. + +Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté +romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle +avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'oeil perçant, le +nez aquilin, la tête altière, un port superbe, une démarche +majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De +tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une +physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau +pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants +et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait, +quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa +voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son +maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression +si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait +voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je +n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à +attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai +été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de +coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui +venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je +pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez +naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par +l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside +aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combien +l'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de +la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne +pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles. + +Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art +pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites +qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On +voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et +naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des +nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on +lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait +essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes +robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu +céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés +arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui +offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures. +Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les +plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois, +c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et +de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés +qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si vivement, avec tant +de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que +la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus +brillante. + +Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique, +qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de +Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de +l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il +finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un +cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et où +avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que +vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle +et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai +appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.» + +Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale, +qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus +que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit +orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable; +mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se +permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses +conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroire qu'il +revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement, +qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de +la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et +beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse +de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du +moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier +que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays +où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle, +ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer +l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé; +trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de +répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit +plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne +pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort +bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable +avec un coin de folie. + +Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si +édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et +de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et +qu'on ne pouvait pas se défendre de l'aimer et de la respecter. Pour +moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter +sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en +Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_ +qui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait +disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du +mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai +pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce +qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle +travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle +regardait comme l'oeuvre du diable. + +Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir +détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu +en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce +talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut +brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment +mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée +nationale.» + +Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni +m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un +meunier son voisin, avait formé un pacte avec le diable sans le +savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois +qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en +racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le +couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des +reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement +affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables; +mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir, +furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à +bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se +mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors +il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les +passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant +des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient +dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les +plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la +plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait +avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs +m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire +mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le +ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement. A +la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le +patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit: +«Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu +accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées +devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je +pouvais expier par là toutes mes fautes.» + +Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable +qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point +tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa +réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper +soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter +de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, +avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si +épouvantable? + + + + +XVI + +LES CONVULSIONNAIRES. + + +Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de +Jussieu en Amérique, était dominé par une curiosité indomptable, qui +était fort contrariée par sa surdité. Quand il voyait deux personnes +qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec +l'indiscrétion la plus déterminée, mais je l'ai vu prendre son +acoustique, pour les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur +la table, il ne pouvait pas s'empêcher de l'ouvrir et de la lire. + +Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leçon, et une +excellente comédie à la société. Il avait surpris M. de la Condamine +furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de +ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimité. M. de +Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le plus tragique, lui +annonça, que son devoir l'obligeait à le faire arrêter, et de +l'envoyer à la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret +d'État si important, que la possibilité de s'en être instruit, +suffisait pour le faire enfermer jusqu'au développement de ce secret. +Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien; +on ordonna de chercher la garde, de faire préparer une chaise de +poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au +divertissement de ceux qui furent témoins de cette scène plaisante. + +On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol à +Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante +des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie. Lorsque +Damiens fut exécuté, la curiosité le poussa à percer non-seulement la +foule et l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle que tous les +bourreaux des environs de Paris, attirés à cette fête si solennelle +pour eux, avaient formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la +protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu, +s'écria: «Messieurs, faites place à M. de la Condamine, c'est un +amateur.» + +Les convulsionnaires étaient un objet bien digne d'attirer notre +observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires +pour être admis à leurs mystères, fort gênés alors par la police. Il +promit le secret, et surtout de se conduire comme un prosélyte, qui +venait s'édifier chez eux et se persuader de la vérité de leurs +miracles. Mais, après avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie, +il s'approcha d'elle, après qu'elle fut détachée, et, comme il était +sourd, il lui dit tout haut à l'oreille: «Mademoiselle, vous faites +ici un bien vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous +en fournirai un autre qui assurément vous donnera beaucoup plus de +plaisir.» Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemblée, causa un +si grand scandale, que M. de la Condamine pensa être assommé, qu'il +fut chassé honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations, il +ne put jamais obtenir l'entrée d'aucune des maisons où ces fanatiques +se rassemblaient. + +Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une société où l'on +parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le +vendredi-saint dans une certaine assemblée de convulsionnaires, et que +l'on crucifierait une jeune personne la tête en bas, les pieds en +haut, et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une dame me donna un +billet qu'elle écrivit à un avocat de ses amis fort lié avec les +convulsionnaires, pour le prier de m'introduire. + +La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une +maison, où l'on s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle je +devais assister le lendemain. M. de la Condamine se désolait de son +exclusion, et je ne pus me défendre le plaisir de lui montrer mon +billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat +auquel j'étais adressé ne me connaissait pas, il lui passa par la +tête, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre à ma +place. Partant de cette idée, il me pria à genoux de lui céder mon +billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une +obligation éternelle. Moi, qui étais alors jeune, fort attaché à mes +plaisirs, qui prévoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait +pénible de me lever à six heures du matin pour me rendre dans une +saison fort rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour voir des +choses qui me tentaient médiocrement, je commis l'étourderie de céder +aux persécutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon +billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reçut à +merveille, le mena dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages +de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon +autre moi-même lui répondit de son mieux, disant avoir étudié le droit +chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement +le rôle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y +fut trompé. Chemin faisant il endoctrina son étranger sur la +circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la +crédulité pieuse, qu'il devait affecter. + +Mais notre malheur commun voulut que la maison, où ils arrivèrent, +était précisément celle d'où M. de la Condamine avait été chassé si +ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une +sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la +Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent l'avocat des +reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel +ennemi; un impie qui avait profané la sainteté de leurs mystères avec +les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait +rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que +ce monsieur était un Allemand de distinction, qui lui était fortement +recommandé. Mais, quand ils lui apprirent que c'était M. de la +Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqué, comme il +avait été joué, il se joignit à toute la compagnie pour mettre M. de +la Condamine dehors par les épaules, en le chargeant de malédictions +et d'invectives à rapporter de sa part à la dame du billet et au +seigneur allemand[11]. + + [11] On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de la + Condamine, dans la _Correspondance littéraire, philosophique et + critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il paraît + qu'il n'a pas jugé à propos de se vanter de ce qui lui est + arrivé. + + +J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années après chez les +convulsionnaires, où je fus mené par le marquis de Nesle. Alors ils +célébraient leurs mystères fort obscurément, réduits à cette +extrémité, moins par la sévérité de la police, que par le ridicule +qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les +plus persécuter, mais de les traiter avec mépris. Ce fut chez un vieux +conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que +le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait là, dans une belle +chambre meublée en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu, +avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de +dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait être +crucifiée. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait +étendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord, +on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, après avoir étendu +la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfonça à grands coups de +marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on récitait des +prières. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits +gémissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle +conserva tant qu'elle resta attachée sur la planche. Tout d'un coup, +elle se mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu dis que je suis une +méchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai +plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à tout.» Au +bout de quelques minutes elle sortit la langue. «Elle veut qu'on la +lui délie», dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette +langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix, +qui saignèrent beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser +toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller à écrire les +bêtises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces +sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles que celles de +Nostradamus. J'ai oublié de dire que la patiente après les premiers +coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en montrait plus que le +bout. «Allons, ne faites donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non, +non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,» +et elle présenta la langue avec la meilleure grâce possible. Après +avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle s'arrêta tout court et +demanda d'être soulagée. C'était avec de grosses lardoires, dont on +lui perçait les bras, et avec de grandes bûches de bois, que +s'opérait ce doux soulagement. On la frappait sur la tête et sur le +sein d'une manière aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal +que cela lui faisait. Ces coups auraient dû l'assommer, mais elle +priait de frapper encore plus fort, et puis se remit à prophétiser de +plus belle. Toute la cérémonie dura une bonne heure. + +L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres +plaies paraissaient prêtes à se fermer. Elle remit ses bas et ses +souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la +vîmes trotter sur le pavé, et s'en allant d'un pas si léger, comme si +elle n'avait pris qu'un bain de pieds. + + + + +XVII + +ALCHIMIE. + + +J'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches +hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire +pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel, +aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après +avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit +circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il +fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous +les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment +satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il +s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire +la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il +s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres +alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales. +Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur +avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se +trouver dans le même sujet. + +Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme +mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans +jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin +d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une +chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la +moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de +quarante jours avec la pierre philosophale! + +Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des _Amis réunis_ et +ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au +bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque +merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir +uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà +la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine +est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est +ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet. + +Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui +donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller +et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre, +qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours +il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son +urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins +se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent; +tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et, +ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta +prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui, +toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse. +La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des +réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent +le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise. +Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris +que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse; +elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une +odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée +précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette +urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai +jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue. + +Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il +mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui +soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette +intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir +manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut +absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que +jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et, +comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve +lui a coûté la vie. + +Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour +obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le +précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux. +Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la +révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et +il le vendit à la loge des _Amis réunis_, dans le temps qu'il n'était +qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé +bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et +une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une +constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et +cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre, +promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour +calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du +manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un +procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter, +et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en +un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre +humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et +pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini, +étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté +sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses +de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux +d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et +l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté. + +Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis +le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement, +qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu +religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand oeuvre, +qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses +difficultés. + +Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des +recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des +métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule +preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte +Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de +cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation, +laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux +monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en +argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en +cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent, +et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau +d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit +cette transmutation avait percé d'outre en outre. + + + + +XVIII + +ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES. + + +Lors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices, +chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les +sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien +fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une +anecdote: cela ajoute au caractère de vérité. + +Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire +lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous +enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait +l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on +doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout +ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut +faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures, +leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre +et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts, +clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une +grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on +tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi +laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait +l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à +entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que +ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien +que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions! + + * * * * * + +Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite +d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et +son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours. + +Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne, +s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier +s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela, +ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne +cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait +expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc +agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous +demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré +et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour +de Dieu, ne vous gênez pas! + + * * * * * + +L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi +les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il +commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à +écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma +voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je +sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et +avec une voix suppliante, mais je m'amuse. + + * * * * * + +Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des +revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers, +dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient +réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui +montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne +suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne +puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette +raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve +d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous +l'expliquerai. + +Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où +l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici +la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un +demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez +profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le +cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des +paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à +poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état +d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il +reçoit en dormant. + +Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la +conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la +personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et +les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la +chambre obscure. + +Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me +préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans +la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et +habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son +imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me +veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je +réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit +par un évanouissement. + +Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce +qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il +pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée +de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute. + +J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric +II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la +recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque +de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont +trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et +qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires +avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II. + + * * * * * + +Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à +son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le +comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans +l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait +quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port. +S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en +faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par +mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui +qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12]. + + [12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même, + à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et + qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de + l'éditeur allemand._) + + * * * * * + +Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le +singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un +officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de +faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre. +Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me +récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un +petit air. + + * * * * * + +Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris, +était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont +connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif +pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car +il était fort égoïste. + +Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en +Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait +exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne +laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces, +de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer +ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie. +Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que +c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun. + +C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire. + + * * * * * + +Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang +coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient +réunis dans l'hôtel de ville. + +Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il +aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver +jusque-là. + +Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez +singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la +place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves, +qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville, +et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le +premier massacre que firent les jacobins. + + * * * * * + +Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une +réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher +une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui +avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient +fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui +répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce +n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des +événements. + + * * * * * + +M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue +diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est +peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu. + + * * * * * + +Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui +s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le +fait tourner. + + * * * * * + +Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la +nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne +pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est +heureuse! + + * * * * * + +Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette +nouvelle salle, Diderot fit la suivante: + + _Hic Marsyas Apollinem._ + + * * * * * + +Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un +camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà +offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter +auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son +patron. + +Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous +êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà +4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec +cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de +la porte l'inscription suivante: + + _Questa casa è fatta d'una sola pietra._ + + * * * * * + +M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a +composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot. +Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui, +qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en +Dieu. + +Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre +perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite +était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son +habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach: +«Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme +cela pour être plus près de soi.» + + * * * * * + +Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit +du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et +ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet +appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une +exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_, +qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci +était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé +de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre. +Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle, +dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au +nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible: +mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre, +moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable +d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance +qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous +pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a +dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté. + + * * * * * + +Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à +panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il +était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en +broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la +direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une +cascade de gaze d'argent. + +L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la +science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant +vers le sommet. + + * * * * * + +Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison +du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un +pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une +pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on +faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un +Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!! + + * * * * * + +La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui +portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des +sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On +importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un +régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on +lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est +l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme +toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que +c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses +forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui +donne un régiment. + + * * * * * + +Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup +à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie. + +Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait +reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui +à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du +Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant +amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma +parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique. + + * * * * * + +Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme +facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon +et le souffre-douleur en titre de tous les officiers. + +Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu +célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée +qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien +voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui. + +Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois, +celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage. +Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en +disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord, +on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari +si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir +comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et +appelé en duel par le capitaine. + +Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire, +permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence +de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée, +que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes +jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues +de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les +spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur +explique comment ce miracle s'est opéré. + +Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et +insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il +s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il +coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge, +l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde +inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté +la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable +pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes. + + * * * * * + +Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric +II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée, +et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre, +poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui +refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi? +Frédéric répliqua: Après Baron. + +Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de +Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir +vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont +j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de +France. + +Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru +percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas +nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un +dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du +règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de +leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait +distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce +monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il +m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis +XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée +par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne +vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent. +Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles +étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image +prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien +s'écrouler sous le règne prochain. + + * * * * * + +Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant +occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de +s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que +cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la +tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le +crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais +vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas. + +Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait +incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la +voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je +ne le croirais pas. + + * * * * * + +On a trouvé dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg, +célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par +un chef de cette secte. + +Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la +pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le +dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix. +Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils +étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les +règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands +rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour +l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens +de s'emparer des secrets d'autrui. + + * * * * * + +Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont +mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je +puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure +puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce +saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur +deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à +jour et bien clos. + +On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une +matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure, +laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant +et remplit tout à fait les petits vases. + +L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux +que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle, +archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé, +pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette +relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable +histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il +ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il +s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être +par un certain coup de main prescrit ou accidentel. + +L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner +prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère +de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son +épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là, +dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella._ «Ils +liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif +comme Apella, pour le croire.» + +Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce +secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait +pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose +excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et +ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand +succès qu'elle a eu. + +C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint +Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de +Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère +obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les +noms. + + * * * * * + +Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y +avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés +ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la +fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les +moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et +enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les +capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur. + +Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la +chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit, +qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait +quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se +tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le +tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le +lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux +assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles, +qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau +miracle. + +Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le +haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il +gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur. + +Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de +Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui +s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître! + + * * * * * + +M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa +coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de +leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à +Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la +perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du +jour. + +En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la +nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit, +faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer +tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut +parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais +on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort. +On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de +Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque +chose eût été remise à sa place. + + * * * * * + +Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se +recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce +qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il, +garçon athée, pour vous servir.--Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai +l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient +opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler +pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête. + + * * * * * + +Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères, +avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui, +sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation +de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt +des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites +durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous +les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur, +parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal +d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà +mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.» + + * * * * * + +M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour, +pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre +qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce +qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa +tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur, +s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais +trop maladroit pour faire son métier. + + * * * * * + +J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien +distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a +données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que +les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable. + +Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en +éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour +des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des +trumeaux. + +Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de +la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le +tour. + +Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle +se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à +diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne +pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au +bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre, +elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être, +ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait +être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la +dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir, +elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur, +et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se +retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène +impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses +idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un +objet qui intéressait sa curiosité. + +Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs +recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant +des chats. + + * * * * * + +J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que +je ne doive pas l'attester dans ces mémoires. + +Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric +II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se +nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major +polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais +sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait +de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres. + +L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à +Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il, +mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à +présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien +rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le +conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années +où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur +qui le tourmentait. + +J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité +Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne +comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et +qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne. +Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans +son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui +avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le +revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en +avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la +personne. + +Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami +ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel +j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu +l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous +fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le +marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec +l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier, +frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait +toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa +parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première +rencontre. + +Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte, +furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce +que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur; +que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme +qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé +deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement +le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur +trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes +gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases +coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui +ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de +gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le +rencontrerait dans la rue. + +Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par +mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce +que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux +personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui +prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la +distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon +ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette +fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée +par des apparences si singulières. + +On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs +personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon +marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à +Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit, +irrécusables d'un _alibi_ de près de deux ans. Mais un accident bien +particulier pensa tout gâter. + +Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent +entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de +satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le +hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit, +d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore +jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater; +cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les +voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon +Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise +grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le +détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une +telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur +la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance +entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de +Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il +est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait +été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait +porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par +où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice +d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de +la hanche. + +Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être +le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern. +L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant +les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était +assez ressemblant pour pouvoir y être trompé. + + * * * * * + +Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une +fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle +contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le +Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on +ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit +toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc +pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit: +Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps +que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala. + + * * * * * + +L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier +auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV +avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès +de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait +compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine +aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères, +si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne +faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il +apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité. + +M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M. +le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit +des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son +chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet +amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais +il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du +comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme +le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la +cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui +pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être +choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que +son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air +d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme +chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il +força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la +Bastille. + +Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une +inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière +qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au +dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison, +et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait +pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de +la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et +on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux +instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté +d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile, +celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans +l'intérieur de son royaume. + +M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire +sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna +de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui +indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait +découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si +impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI +n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières +naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que +prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou +à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte. + +Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée +ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le +règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus +perfectionnée, à Vienne et à Paris. + + * * * * * + +Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes +ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non +pas un pauvre roi. + + * * * * * + +Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle +d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une +caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus +volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément +besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui +arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames +par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa +complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le +plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait +presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double +lorgnette. + +Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière, +car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains +énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle +apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait +oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre +homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à +l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et +l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit +passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope, +toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle +clairvoyant. + + * * * * * + +J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant +la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en +plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était +levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette +clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher +son lit à tâtons. + + * * * * * + +Le margrave de Bade m'a raconté que le grand-duc de Russie, Paul, +passant à Carlsruhe, l'avait abordé avec le compliment suivant: Je me +félicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de +modèle à tous les autres, pour leur apprendre comment il faut régner. +Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais couvert de confusion, +me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientôt à mon +aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi +en grand ce que vous faites ici en petit. + + * * * * * + +On était fort rigide de mon temps à Paris, sur les habillements +conformes à la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid. +C'était un ridicule de porter du point d'Alençon en été. + +M. Selwyn dont les dehors étaient aussi grossiers que son esprit était +fin et caustique, répondit à madame de Puisieux, qui voulait le +plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule: +Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute, +mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu +enrhumé ce matin. + + +FIN. + +9972.--Impr. gén. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de +Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI *** + +***** This file should be named 37762-8.txt or 37762-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/7/6/37762/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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