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+The Project Gutenberg EBook of Plaidoyer de M. Freydier contre
+l'introduction des cadenas et c, by M. Freydier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique.
+
+Author: M. Freydier
+
+Release Date: August 30, 2011 [EBook #37273]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+ CADENAS
+ ET
+ CEINTURES DE CHASTETÉ
+
+
+ ==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
+ ==========_strictement_=======
+ ====_réservé aux souscripteurs_====
+ 10 exemplaires sur Japon Impérial
+ =============(1 à 10)===================
+ 750 exemplaires sur papier d'Arches
+ ============(11 à 760)==================
+
+ _No_ 685
+
+
+
+
+ LE COFFRET DU BIBLIOPHILE
+
+Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction
+
+ des
+
+ CADENAS
+
+ et
+
+ CEINTURES DE CHASTETÉ
+
+ _précédé d'une_
+
+ NOTICE HISTORIQUE
+
+ [Illustration: colophone]
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+ 4, rue de Furstenberg, 4
+
+ _Édition réservée aux souscripteurs_
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ CADENAS
+
+ ET
+
+CEINTURES DE CHASTETÉ
+
+A TRAVERS LES SIÈCLES
+
+
+Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par
+une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété
+sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est
+certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et
+des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité
+réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la
+femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui
+localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui
+se contentent du corps, même sans le consentement du cœur. Mais
+combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!
+
+En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents
+judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours
+des êtres aussi anormaux.
+
+Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se
+précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle
+de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les
+Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place
+et nous a transmis d'intéressants détails.
+
+«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des
+hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont
+extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez
+impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en
+exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait
+à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont
+cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les
+volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur
+ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des
+sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils
+ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un
+bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est
+encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes
+différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.
+
+En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses
+parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y
+laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements
+naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit
+si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si
+monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par
+adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une
+cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit,
+une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est
+d'usage dans tout l'Orient.
+
+Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une
+incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite
+par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus
+cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et
+de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un
+anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le
+déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On
+conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une
+soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été
+enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le
+moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le
+plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où
+il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet
+instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en
+Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient
+de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la
+populace se servent des anneaux dont on vient de parler.
+
+La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces
+autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre
+aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus
+des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où
+l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre
+lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le
+ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].»
+
+Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler
+de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez
+quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène,
+les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva
+dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les
+parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents,
+l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas
+rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un
+Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il
+s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son
+absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au
+départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité
+conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire
+découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si
+douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque
+caravane le retour prochain de son mari.
+
+Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère
+des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions
+particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit
+avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie
+de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat
+absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont
+ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel,
+qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa
+marchandise[3].
+
+En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois
+par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième
+siècle. L'abbé Misson raconte, dans son _Voyage d'Italie_, que ce tyran,
+fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son
+frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de
+Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette
+dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des
+ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons
+tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara
+avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites
+arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer
+ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus
+de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus
+turpe illud monstrum pellices suas occludebat_ (Il y a aussi des cadenas
+et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses
+maîtresses)[4].»
+
+Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des
+Doges, écrivait humoristiquement:
+
+«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue,
+inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté
+l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur,
+car la serrure est diablement large[5]».
+
+Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un
+d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au
+sérieux:
+
+«L'un des plus singuliers est assurément l'_Ostacolo_ dont a plaisanté
+bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où
+peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses
+caprices.
+
+«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour
+assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en
+subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement
+atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique:
+_Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese._
+
+ La jalousie au sinistre visage
+ Inspira seule à l'odieux tyran
+ Cet instrument d'invention sauvage,
+ Car il pensait, dans sa stupide rage,
+ Ainsi se mettre à l'abri du croissant.
+ Figurez-vous dessous sa carapace
+ Un hérisson qui sait, sous mille dards,
+ S'envelopper de robustes remparts
+ Et défier une meute vorace.
+ Voyez les chiens s'écorchant le museau
+ Sous les piquants de ce gibier fallace,
+ S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse
+ D'être venus se jeter dans la nasse
+ Et d'y trouer cruellement leur peau.
+ Semblable fut, autant qu'on peut le dire,
+ Ce bouclier des plus secrets appas
+ De sa moitié qu'en son affreux délire
+ Imagina ce François Carrera.
+ Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme
+ De votre jalousie, évitez ce moyen;
+ C'est par le cœur toujours qu'on enchaîne la femme.
+ Vos cadenas jamais ne serviront de rien.
+ Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure
+ Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin.
+ Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure,
+ Vous n'échapperez pas à la triste aventure,
+ Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6].
+
+La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi
+Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une
+douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le
+cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une
+ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si
+subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant
+bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant
+que quelques trous menus pour servir à pisser.
+
+«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent
+et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire:
+«Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un
+serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le
+sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si
+bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait
+et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva
+jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en
+dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de
+cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout,
+et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le
+fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle
+femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari,
+lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid.
+
+«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes
+gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier
+que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le
+tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui
+étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut
+parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la
+moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures
+et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la
+multiplication humaine[7].
+
+Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en
+France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle.
+Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses
+maîtresses:
+
+ Adonc la belle m'accola...
+ Si atteignit une clavette
+ D'or, et de main de maître faite,
+ Et dit: «Cette clef porterez,
+ Ami, et bien la garderez,
+ Car c'est la clef de mon trésor.
+ Je vous en fais seigneur dès or,
+ Et dessus tout en serez maître,
+ Et si l'aim plus que mon œil dextre,
+ Car c'est m'honneur, c'est ma richesse,
+ C'est ce dont puis faire largesse.»
+
+Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie
+perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne
+crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera
+jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera
+quand il vous plaira.»
+
+Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche
+et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute
+douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu
+plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai,
+pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux
+trésor.»
+
+Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès
+de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle
+avait donné la clef à Guillaume de Machault[8].
+
+Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire
+à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la
+bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].»
+
+Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses _Portraits du
+seizième siècle_, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez
+répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux
+d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté
+pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette
+gravure portait comme légende: _Représentation du cocu jaloux qui porte
+la clef et sa femme la serrure._ Une femme, dont les traits étaient bien
+ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un
+lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre
+au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté
+attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de
+son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui
+montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles
+dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles
+transparents[10].
+
+Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une
+historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une
+fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux
+qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le
+président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais
+le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui
+faisait[11].»
+
+On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même
+façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au
+fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet,
+savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa
+Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries,
+fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de
+Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le
+duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis
+un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était
+également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme
+Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en
+donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc,
+moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec
+la ceinture de chasteté.
+
+Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions
+techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des
+détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion
+d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture
+protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:
+
+«OCTAVIA.--J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne
+sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre
+Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être
+de cette ceinture qui rend les femmes chastes.
+
+TULIA.--Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo
+s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette
+ceinture. Elle se met à rire: «--Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et
+où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.--Il te faut mettre cette
+ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure
+maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma
+maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la
+porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne
+renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage
+d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et
+réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces
+chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la
+soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des
+reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une
+toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de
+trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes;
+elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le
+bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées,
+elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer
+seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve
+défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de
+par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il
+le veut, l'accès facile.
+
+OCTAVIA.--Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?
+
+TULIA.--Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on
+fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.
+
+OCTAVIA.--J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la
+ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu
+des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et
+que ma mère m'en donnait le conseil.
+
+TULIA.--«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari
+soulevait les couvertures du lit.--Mets l'un de tes pieds, lui dit-il,
+entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux
+pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant
+la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse,
+au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta
+pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever
+nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne,
+sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi
+facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à
+cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo;
+cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui
+ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec
+admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car
+on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si
+l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y
+fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en
+sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant,
+maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.--Je les accepte très
+volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous
+deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te
+rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi
+l'autre.--La voici, dit Giocondo; prends-la.--Maintenant, ajoute
+Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à
+Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi
+que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois
+un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc
+cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras
+servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce
+que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes
+reins, la vigueur de tes muscles[12].»
+
+Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un
+nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que
+stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses
+confidences à Octavia:
+
+«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête
+et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne
+sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et
+moi nous ne lui venons en aide.--Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je
+commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon cœur?
+demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas
+m'opposer à ce que tu as pu résoudre.--Je veux, reprit-il, te mettre une
+ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans
+le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté
+à agir de la sorte.--Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je;
+quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour
+toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le
+reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à
+Lampridio; je ne le regarderai même pas.--Ne fais pas cela,
+s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui
+familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons
+sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement;
+moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te
+permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de
+Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il
+m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la
+grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture,
+puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes
+reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer
+ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être
+recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le
+grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres
+précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai
+souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'œuvre
+de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.»
+Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce
+sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me
+demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes
+conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous
+allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.
+
+OCTAVIA.--Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a
+favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne
+pas fléchir sous le cavalier?
+
+TULIA.--Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour
+suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps
+après s'établit chez nous.
+
+OCTAVIA.--Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?
+
+TULIA.--Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je
+n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés
+sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par
+son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu
+sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais
+donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des
+traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa
+catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois
+compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout
+solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.
+
+OCTAVIA.--Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur
+les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins
+brisés?
+
+TULIA.--Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que
+j'avais commencé?
+
+OCTAVIA.--Non seulement je le veux, mais je t'en prie.
+
+TULIA.--Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous,
+Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône.
+Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en
+parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si
+cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand
+bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne
+pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.»
+Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la
+société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les
+mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait
+mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je
+brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.--«Mais, dit
+Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre
+honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne
+puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la
+chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne
+serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se
+laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.--Je
+suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me
+fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la
+forteresse de ma Tullia.--Vous avez fait sagement, répondit Lampridio,
+de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je
+veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble;
+mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à
+en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque
+défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me
+serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez
+absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi
+de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire
+doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la
+plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes
+affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour,
+chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à
+remettre ainsi qu'à moi.--«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias,
+à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous
+confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme
+puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être
+assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée
+d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et
+d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de
+Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil
+seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio
+me trouva seule avec Sempronia.--«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu
+de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie
+de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être
+défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.»
+Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description
+pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous
+clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre,
+j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous
+le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].»
+
+Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une
+respectable tradition dans les cours d'Italie.
+
+Dans le _Journal de la Régence_, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à
+propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent,
+avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement
+belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en
+témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que
+la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait
+épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et
+qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les
+cœurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser
+le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été
+rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire
+naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son
+père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince
+Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux
+mois pour se désennuyer.
+
+On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger
+la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi
+que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours
+d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est
+de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde
+jalousement la clef.
+
+C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les
+cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et
+appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve
+entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand
+elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14].
+
+Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval,
+confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit
+d'une aventure personnelle.
+
+«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion:
+j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces
+peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut
+pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu,
+le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de
+ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de
+politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je
+résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était
+jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la
+clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare,
+il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours;
+pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y
+entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais
+d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable.
+Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit
+presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me
+prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été
+nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me
+dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa
+maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas
+du billet, je lus, en mots à demi effacés: _Vous pourrez être sûr._ Je
+donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui
+demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le
+fis dans les termes suivants:
+
+«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le
+billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments
+que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en
+donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a
+longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait
+ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des
+sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et
+ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre,
+assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration
+ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens
+vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir
+la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne
+contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la
+petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir
+autant qu'on peut l'être. Venez seul.»
+
+On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte
+s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais
+combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma.
+La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi
+déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au
+cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne
+pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était
+véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond
+d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de
+petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans
+diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de
+couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait.
+Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que
+votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!»
+Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés.
+Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous
+y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous
+trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six
+petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et
+j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille.
+Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme
+s'absenta.
+
+Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur
+quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon
+départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en
+question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: _Je
+n'en ai plus affaire._ Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à
+trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il
+me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes
+dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus
+brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que
+s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et
+de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima,
+nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui
+allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit
+au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le
+laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que
+par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment
+cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les
+dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en
+badina plus d'une fois[15].
+
+En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception,
+chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez
+les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle
+constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une
+petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de
+pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à
+tromper la surveillance des jaloux[16]».
+
+L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants
+ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en
+France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que
+la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.
+
+ Celui-ci, le plus fou de tous,
+ N'aborde plus qu'il n'injurie,
+ Ne s'éloigne plus qu'en furie,
+ Et que sur la foi des verrous;
+ Bientôt encore il s'en méfie,
+ Et l'outrageante jalousie,
+ Dominant ce cœur déréglé,
+ Le fait recourir à la clef
+ Que Vulcain forge en Italie.
+ Clef maudite! affreux instrument,
+ Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte,
+ Condamne la dernière porte
+ Par où se peut glisser l'amant[17]!
+
+Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que
+toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de
+faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de
+Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes
+inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui,
+au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: _La Belle
+Alsacienne ou Telle mère, telle fille_, roman attribué à Bret.
+
+«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans
+les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même
+m'assurer de la possession de son cœur. Son antique et petite figure
+ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il
+m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et
+j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait
+au-dessus de toutes mes rivales.
+
+Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon
+habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue
+des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes _validé_, auxquelles il avait
+remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours;
+il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du
+Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai
+prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala
+toute la rhétorique de sa galanterie usée.
+
+Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le
+plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux
+soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se
+sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour
+conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage:
+
+--Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la
+preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet
+article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne
+sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée
+des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma
+sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents
+et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés
+d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix!
+
+Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais
+fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse.
+
+--Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la
+conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est
+quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins
+vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir;
+vous avez des mœurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des
+moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer,
+cela oblige de faire des efforts sur soi-même.
+
+«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver
+un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la
+méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être
+quelque jour.
+
+«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y
+suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes
+sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on
+m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes
+doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un
+secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine,
+de voir un bijou si singulier?»
+
+En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je
+ne pus m'empêcher de rire à cette vue.
+
+--Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un
+peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien.
+
+Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D...
+parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme
+mon cœur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de
+mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de
+bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de
+franchise; il disait et faisait mille extravagances.
+
+--Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés,
+fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque
+scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix!
+
+--Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je.
+
+--Oui, reprit-il, c'est pour votre bien.
+
+Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables.
+
+--Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis
+que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir
+mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile
+de vous recommander l'intégrité de la serrure.
+
+Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu
+des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de
+l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits
+scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment
+qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant
+qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je
+fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant
+cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout.
+
+Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut
+l'être lorsque le cœur est désœuvré. D... mettait toute son
+attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais
+cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer
+de cette léthargie.
+
+F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse:
+voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des
+plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai
+prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa
+flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel
+m'arrêtait.
+
+Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on
+emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait
+dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation.
+En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon cœur ne pouvait
+s'ouvrir à la moindre consolation.
+
+Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra
+tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la
+liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se
+trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir
+sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir
+pitié de lui.
+
+Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des
+témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je
+n'avais pas la force de lui répondre.
+
+La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe.
+
+--Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez
+toucher, et que vous me permettrez...
+
+--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous?
+
+--Oui, je vous aime.
+
+--Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux.
+
+--Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez?
+
+--Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!...
+
+Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes.
+
+--Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le
+malheur de vous déplaire?
+
+--Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas.
+Pourquoi faut-il...
+
+Mes pleurs redoublés m'interrompirent.
+
+Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction
+imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait.
+
+Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma
+résistance irrita ses désirs.
+
+--Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au
+désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non,
+cruel... Ah!
+
+Il poursuivait toujours malgré mes cris.
+
+Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de
+sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes
+mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là
+m'avait servi de rempart.
+
+--Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et
+d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez
+toute l'étendue de mon malheur.
+
+Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je
+ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque
+temps sans parler.
+
+--Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel
+barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être
+adorés?
+
+Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec
+avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses
+brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus
+violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça
+de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple
+de la volupté fut inaccessible à ses hommages.
+
+Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle
+sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de
+l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut
+remettre au lendemain la reddition de la place.
+
+Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef
+avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot.
+
+Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps
+perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne
+intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas
+que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma
+fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa
+jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être
+continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me
+sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais
+procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater
+mon mécontentement.
+
+Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le
+brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent.
+Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander
+le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La
+belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer.
+
+Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la
+cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme
+qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son
+arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en
+tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier.
+
+--Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie
+de discontinuer de m'honorer de vos visites.
+
+«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en
+reste encore un que je vais vous remettre.»
+
+En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à
+ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de
+rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de
+parler[18].»
+
+Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage
+immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des
+tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la
+demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes,
+en 1750.
+
+L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, qui a institué, en
+1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents
+intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus
+communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un
+bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil
+«gardien de la fidélité des femmes».
+
+Voici la pièce:
+
+ PLUS DE VIOLS
+
+ APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES
+
+ Avec armure et serrure simple, 120 francs.
+
+ Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs.
+
+ Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs.
+
+ On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon,
+ notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de
+ recevoir les fonds et d'en être garant.
+
+ Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les
+ services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les
+ jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et
+ plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans
+ crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections.
+ Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront.
+
+ Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible
+ pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il
+ leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses
+ que l'or.
+
+ Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a
+ tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une
+ bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une
+ invention destinée à protéger les bonnes mœurs. Et il a fallu
+ être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les
+ plaisanteries qui l'entoureront.
+
+ On dira que l'entreprise est folle.
+
+ Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou
+ ceux qui en ont besoin?
+
+ Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.
+
+ P. c. c.: G. J.
+
+Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la
+copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885:
+
+ PLUS DE VIOLS!
+
+ DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS
+
+ _gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes
+ époques et dans divers pays._
+
+ MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT
+
+ _Extraits de nombreuses lettres et sujets._
+
+ «Ce petit livre, dont la _Congrégation de l'Index_ a permis la
+ publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre
+ excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour
+ d'autres elle sera à la fois utile et amusante.
+
+ «Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que
+
+ L'homme qui n'a que la passion pour guide
+ A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride,
+
+ trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut
+ construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la
+ fornication[20].»
+
+L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi
+cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en
+arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces
+appareils[21].
+
+Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces
+instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord
+les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la
+curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec
+d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une
+crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y
+adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage
+des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille
+le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les
+hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef.
+D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait
+Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une
+mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la
+reine.
+
+La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux
+plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le
+bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et
+à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont
+destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à
+l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée;
+l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse
+défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses.
+C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que
+l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui
+empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions
+sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire
+présent au musée de Cluny.
+
+L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie,
+primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un
+correspondant de l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'y a
+vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus.
+
+A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une
+communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal
+d'armures et d'antiquités de Bruxelles:
+
+ «Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné
+ lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez
+ rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la
+ direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de
+ conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant
+ archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe
+ II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce
+ que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est
+ également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect
+ terrifiant.
+
+ «Dr SCHUSTE[22].»
+
+Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un
+appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec
+protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies
+de dents aiguës.
+
+Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux
+en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième
+siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau
+sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme
+avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure
+opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De
+l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui
+devait ouvrir le trésor mal gardé.
+
+Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près
+identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la
+vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par
+un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil,
+tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux
+duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La
+légende est explicite:
+
+ Vous qui, dans vos humeurs jalouses,
+ Gênez sans cesse vos épouses,
+ Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,
+ L'Amour, en prenant ses mesures,
+ Aura la clef de vos serrures.
+ Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
+
+Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur
+un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les
+rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende:
+
+ L'Amour seul a la clef des cœurs,
+ Il brave et verrous et serrure,
+ La jalousie est une injure
+ Dont il sait venger les fureurs.
+ Pour rendre une épouse fidèle,
+ Il ne faut que savoir être aimable près d'elle.
+
+Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un
+joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une
+dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce
+poème fut imprimé pour la première fois en 1724.
+
+ LE CADENAS
+
+ Je triomphais; l'Amour était le maître,
+ Et je touchais à ces moments trop courts
+ De mon bonheur et du vôtre peut-être:
+ Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
+ C'est votre époux: geôlier sexagénaire,
+ Il a fermé le libre sanctuaire
+ De vos appas; et, trompant nos désirs,
+ Il tient la clef du séjour des plaisirs.
+ Pour éclaircir ce douloureux mystère,
+ D'un peu plus haut reprenons cette affaire.
+ Vous connaissez la déesse Cérès.
+ Or en son temps Cérès eut une fille
+ Semblable à vous, à vos scrupules près,
+ Brune piquante, honneur de sa famille,
+ Tendre surtout, et menant à sa cour
+ L'aveugle enfant que l'on appelle Amour.
+ Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable,
+ Le triste Hymen, la traita comme vous.
+ Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable,
+ Dans les enfers fut son indigne époux.
+ Il était dieu, mais avare et jaloux:
+ Il fut cocu, car c'était la justice.
+ Pirithoüs, son fortuné rival,
+ Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,
+ Au dieu Pluton donna le bénéfice
+ De cocuage. Or ne demandez pas
+ Comment un homme, avant sa dernière heure,
+ Put pénétrer dans la sombre demeure:
+ Cet homme aimait; l'amour guida ses pas,
+ Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,
+ Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes:
+ De sa chaudière un traître d'espion
+ Vit le grand cas et dit tout à Pluton.
+ Il ajouta que même, à la sourdine,
+ Plus d'un amant festoyait Proserpine.
+ Le dieu cornu, dans son noir tribunal,
+ Fit convoquer le Sénat infernal,
+ Il assembla les détestables âmes
+ De tous ces saints dévolus aux enfers,
+ Qui, dès longtemps en cocuage experts,
+ Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.
+ Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur,
+ Pour détourner la maligne influence
+ Dont Votre Altesse a fait l'expérience,
+ Tuer sa dame est toujours le meilleur:
+ Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle.
+ Je voudrais donc, pour votre sûreté,
+ Qu'un cadenas de structure nouvelle
+ Fût le garant de sa fidélité.
+ A la vertu par la force asservie,
+ Lors vos plaisirs borneront son envie;
+ Plus ne sera d'amant favorisé.
+ Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie,
+ D'un tel secret je me fusse avisé!»
+ A ce discours les damnés applaudirent
+ Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.
+ En un moment, fers, enclumes, fourneaux
+ Sont préparés aux gouffres infernaux;
+ Tisiphonè, de ces lieux serrurière,
+ Au cadenas met la main la première;
+ Elle l'achève, et des mains de Pluton
+ Proserpine reçut ce triste don.
+ On me conta qu'essayant son ouvrage,
+ Le cruel dieu fut ému de pitié,
+ Qu'avec tendresse il dit à sa moitié:
+ «Que je vous plains! vous allez être sage.»
+ Or ce secret, aux enfers inventé,
+ Chez les humains tôt après fut porté;
+ Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,
+ Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
+ Qui, pour garder l'honneur de sa maison,
+ De cadenas n'ait sa provision.
+ Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
+ Tient sous la clef la vertu de sa femme.
+ Or votre époux dans Rome a fréquenté;
+ Chez les méchants, on se gâte sans peine,
+ Et le galant vit fort à la romaine;
+ Mais son trésor est-il en sûreté?
+ A ses projets l'Amour sera funeste:
+ Ce dieu charmant sera notre vengeur;
+ Car vous m'aimez, et quand on a le cœur
+ De femme honnête, on a bientôt le reste.
+
+Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par
+un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant
+forçait à se laisser cadenasser.
+
+Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille
+de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à
+supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était
+«une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal
+entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait
+aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce
+contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier,
+avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire
+d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le
+cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»
+
+Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un
+très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient
+inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais
+les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit
+détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant
+circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles
+qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui
+gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»
+
+Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la
+prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût
+tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux
+accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à
+l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture.
+
+L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait
+au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement
+affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des
+cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en
+lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants,
+protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des
+dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la
+contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans
+doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à
+devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il
+sait qu'il a de si belles revanches à prendre!
+
+Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous
+le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat
+l'avis éclairé de la magistrature française.
+
+Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55
+pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une
+reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J.
+Rops, in-12 de XV-56 pages.
+
+Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 _Les cadenas et ceintures de
+chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à
+Nîmes_, XL-65 pages, 5 figures dans le texte.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ PLAIDOYER
+
+ DE MONSIEUR
+
+ FREYDIER,
+
+ Avocat à Niſmes.
+
+_CONTRE l'introduction des
+Cadenats, ou Ceintures de
+ Chasteté._
+
+ [Illustration: colophon]
+
+ A MONTPELLIER,
+
+Chez AUGUSTIN-FRANÇOIS ROCHARD, seul
+ Imprimeur du Roy.
+
+ M. D. C. C. L.
+
+ _AVEC PERMISSION._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ PLAIDOYER
+
+ POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON
+
+ _accusatrice_
+
+ CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE
+
+_accusé, détenu dans les prisons de la Cour._
+
+
+ MESSIEURS,
+
+Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple
+pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes
+et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter
+ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu
+voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur
+honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient
+trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans
+l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous
+trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et
+qui la tirent hors des règles ordinaires.
+
+D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les
+artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement
+prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en
+différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est
+devenue l'esclave.
+
+D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent
+avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour
+triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être
+emparé de son esprit et de son cœur, a eu encore la cruauté de mettre
+son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de
+chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les
+Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré
+jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols.
+
+Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur
+Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière?
+
+Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs
+de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon
+ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et
+à son cœur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée
+d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois
+l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la
+dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et
+de lui donner les noms odieux qu'il mérite.
+
+Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet
+ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des
+sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui
+a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un cœur
+livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de
+couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines
+qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que
+d'intéresser contre lui toute votre sévérité.
+
+La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a
+quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là
+elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui
+logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe.
+
+Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez
+libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain
+penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance
+semblait autoriser.
+
+La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans
+trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son cœur, dans une
+heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce
+jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait
+l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle
+Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux;
+il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus
+clairvoyant que sa sœur, ne découvrît le but de ses assiduités.
+
+Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il
+n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon
+sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait
+valoir ses empressements et ses soupirs.
+
+Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs,
+aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout
+le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première
+innocence.
+
+Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en
+moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion
+à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour
+elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien
+de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer,
+de plus recherché dans l'art de séduire.
+
+Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut
+alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se
+défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un
+objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se
+laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu
+par le sieur Berlhe et par l'Amour.
+
+Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une
+espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête,
+parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité
+que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du
+jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la
+séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune
+fille n'en eut aucune défiance.
+
+Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril,
+elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il
+est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre,
+ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir.
+
+Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force
+de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque
+qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne
+peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur
+Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à
+l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses
+sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si
+elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de
+ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait
+posséder son cœur.
+
+A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives
+et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la
+demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence,
+mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le
+sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle
+Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à
+son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un
+mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader;
+cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle
+entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit
+de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue.
+
+C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et
+triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa
+victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis
+qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments
+les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa
+tendresse et de sa fidélité.
+
+La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses
+larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être
+soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle
+cherche son cœur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout
+risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe
+insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs
+artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle
+ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa
+virginité.
+
+C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu
+qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à
+ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable.
+
+Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut
+capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et
+prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois
+n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire?
+
+Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait,
+parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et
+éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de
+lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à
+Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province.
+
+Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au
+pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus
+la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans
+son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son
+ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on
+doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille
+ravie.
+
+Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et
+ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer
+pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là,
+plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de
+jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son
+amante.
+
+Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à
+Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.
+
+Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle
+en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus
+longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes
+pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires
+l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit
+effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se
+laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la
+description.
+
+Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le
+sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à
+un homme cruel et parjure.
+
+Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à
+Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà
+servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha
+d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même
+ceinture, qu'elle porte encore.
+
+Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins
+déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il
+se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa
+maîtresse que d'un œil indifférent. Effet funeste d'une passion
+satisfaite!
+
+Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les
+moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le
+perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information,
+qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour
+cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.
+
+La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe
+demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte
+odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son
+malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme
+elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle
+porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et
+l'information a été faite.
+
+Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les
+poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a
+demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on
+a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère
+du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la
+demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements
+affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la
+condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.
+
+Voilà, Messieurs, l'état de la cause.
+
+Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la
+perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a
+jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle
+n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec
+elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était
+l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite,
+et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.
+
+Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la
+demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos
+jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un
+point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour
+les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent
+ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils
+regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les
+embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que
+l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la
+honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur
+honneur à déshonorer une fille.
+
+A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont
+perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes,
+comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par
+leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.
+
+Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et
+déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour
+elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au
+ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle
+par les liens sacrés du mariage?
+
+Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une
+province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que
+l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en
+faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la
+demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui
+était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois
+par la violence de Sichem?
+
+Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de
+ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à
+l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans
+une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs
+convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.
+
+Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est
+à propos, Messieurs, d'examiner ici:
+
+_Premièrement_, les caractères de la séduction;
+
+_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en
+usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera
+l'indemnité qu'elle espère.
+
+La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les
+personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les
+plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du
+crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à
+ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui
+sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire
+par les apparences.
+
+En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter
+sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate
+qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens
+de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et
+faisons-en, en même temps, l'application à la cause.
+
+La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est
+que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à
+celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son
+interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la
+plainte.
+
+L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles;
+ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe,
+surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la
+pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle
+est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère
+de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent
+caractère.
+
+Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi
+que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la
+corruption de son cœur; il joint au désordre de ses mœurs une
+audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge
+dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour
+se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de
+prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle
+juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne
+distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge,
+l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit
+donc servir d'excuse à sa faiblesse.
+
+C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le
+droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de
+la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son
+cœur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien,
+qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure
+qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.
+
+La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par
+passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible
+que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette
+faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants
+réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
+aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait
+mentir avec le plus d'adresse.
+
+Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de
+l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore
+tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions
+inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point
+les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a
+jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le
+ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la
+fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui
+sait mieux les mettre en pratique?
+
+Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la
+fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est
+certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans
+ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement,
+qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur
+prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles
+entreprises.»
+
+«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que
+d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont
+engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»
+
+La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a
+employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux,
+les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de
+mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le cœur, en
+sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de
+son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.
+
+La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui
+ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui
+saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui
+flatte et qui séduit.
+
+Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de
+plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et
+sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un
+soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche
+sa proie.
+
+Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe
+affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses
+défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le
+représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte,
+tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de
+l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui,
+par les yeux, se font passage dans le cœur d'une jeune vierge, comme
+autant de flèches empoisonnées.
+
+Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en
+effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il
+rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va
+pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.
+
+Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs
+paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que
+protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se
+rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»
+
+Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction:
+«L'œil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne
+insensiblement le cœur.»
+
+En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations;
+il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer
+son cœur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il
+dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans
+ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air
+de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il
+tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait
+semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les
+douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art
+a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence
+amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour
+l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la
+force et à la violence.
+
+C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle
+Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être
+plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces
+titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits
+que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes,
+ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de
+plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions
+respectables, qui étaient autant de parjures dans le cœur et dans la
+bouche du sieur Berlhe!
+
+Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est
+aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des
+serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières;
+cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle
+tombe.
+
+Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des
+personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans
+l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est
+toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la
+plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche
+honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine
+semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes
+dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à
+espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même
+et qui offre sa main en échange du cœur qu'il demande: c'est aussi là
+principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.
+
+Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites?
+Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les
+circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus
+d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être
+l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le
+prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de
+pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la
+passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que
+l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre
+et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les
+dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle
+Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.
+
+Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais,
+outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise
+la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle
+fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les
+assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi
+les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son
+amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle
+par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il
+a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en
+prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le
+lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la
+sincérité et la bonne foi?
+
+Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information
+et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu
+que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et
+qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce
+commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont
+réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la
+demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur
+de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage,
+se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du
+tempérament.
+
+La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait
+enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les
+insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents
+pour se mettre en la puissance de son ravisseur.
+
+Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon:
+la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville
+d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son
+interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une
+chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.
+
+En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son
+enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie.
+
+La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que
+le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a
+mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents
+de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette
+volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une
+volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient
+punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles
+n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la
+volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du
+ravisseur[26].»
+
+Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu
+quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au
+commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27].
+
+La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au
+dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à
+force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la
+maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir
+par violence[28].
+
+La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur
+Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en
+déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement?
+Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que
+celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un
+autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur
+elle et de contenter sa propre lubricité?
+
+Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le
+motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de
+son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la
+travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans
+une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en
+est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire
+produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette
+clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la
+volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple
+naturaliste.
+
+Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un
+enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait
+pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire
+entre ces deux rapts.
+
+En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non
+seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs
+par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il
+importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de
+séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il
+cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les
+enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus
+sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles
+persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui
+qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui
+employait la force ouverte.
+
+Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces
+termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire
+que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui
+la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après
+avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit
+une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce
+que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui
+prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au
+lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par
+conséquent, il est doublement coupable.
+
+Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances
+de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de
+subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui,
+pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le cœur par
+des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec
+plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en
+effet, un venin subtil dans le cœur plus dangereux que la mort même;
+plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la
+promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et
+son habileté est une marque infaillible de sa malice.
+
+En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur
+Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle
+Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le
+cœur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les
+fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la
+traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.
+
+Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande
+barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son
+corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et
+qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on
+laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?
+
+Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal
+entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir
+par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui
+forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses
+coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne
+rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui
+est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de
+surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et
+veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.
+
+Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout
+petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent
+inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais
+les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit
+est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant
+circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui
+veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent
+la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour
+des délices.
+
+Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il
+pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de
+l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de
+pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût?
+
+Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son
+interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle
+Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui
+appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la
+clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la
+cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et
+confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle
+il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite.
+
+A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la
+demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée
+elle-même.
+
+Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une
+preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la
+demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise
+elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une
+preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la
+demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur
+Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la
+demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal
+garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été
+appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le
+cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs
+endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs
+occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a
+dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire,
+il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément
+avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses
+précautions là-dessus.»
+
+De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu
+cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment
+peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il
+l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa
+prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution?
+
+C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le
+cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la
+demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au
+premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de
+remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses
+nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de
+ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport,
+pour être joint aux charges.
+
+Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien
+qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses
+défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par
+là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses
+propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il,
+car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa
+plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus
+dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun
+préjudice.»
+
+Mais expliquons ce mot: vouloir.
+
+En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car
+on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la
+ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque,
+selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent,
+il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a
+jamais vu cette ceinture.
+
+En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter
+même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir
+une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la
+recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de
+complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux
+dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas
+elle-même un effet et une suite de la séduction?
+
+Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi
+l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a
+l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que,
+par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi
+que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse
+conduire au gré de son tyran?
+
+N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la
+volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de
+la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de
+précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait
+procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé
+qu'à celui qui a eu les prémisses de son cœur; de sorte que quand
+même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit
+laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible
+qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette
+ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a
+jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas.
+
+Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été
+d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de
+penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure
+prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou,
+pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la
+demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec
+un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions
+là-dessus.
+
+Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas
+hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François
+Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce
+seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes
+celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve
+même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de
+toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas,
+qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre.
+
+Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à
+Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce
+temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une
+précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils
+l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les
+rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le
+célèbre Voltaire,
+
+ Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome,
+ Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
+ Qui pour garder l'honneur de sa maison
+ De cadenas n'ait sa provision.
+ Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
+ Tient sous la clef la vertu de sa femme.
+
+On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un
+de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à
+peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable;
+quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des
+rubans diversement attachés rendent presque immobile.»
+
+Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont
+trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en
+France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein
+de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la
+foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut
+d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce
+qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis»,
+dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer
+de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.»
+
+Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde
+tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif
+qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir
+recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante.
+
+Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est
+pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui
+n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute:
+mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe.
+
+Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant
+d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque
+façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux
+se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un
+Italien.
+
+Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre,
+qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en
+cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce
+qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si
+puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à
+sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on
+peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux
+qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces
+deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas.
+
+Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce
+séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à
+son cœur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de
+cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas
+être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc
+être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique
+sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle
+donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et
+des verrous?
+
+Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette
+faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre
+d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter
+aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme
+l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a
+vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un
+tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises
+aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas;
+elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère
+d'esclavage et de tyrannie.
+
+Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a
+voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir
+le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par
+les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est
+plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la
+fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles
+seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de
+toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps,
+ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les
+diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le
+caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de
+la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont
+défendues?
+
+Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer
+de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des
+sentiments du cœur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte
+n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs
+précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur
+adresse les vers suivants:
+
+ O vous qui, d'une humeur jalouse,
+ Sous la clef tenez une épouse,
+ Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,
+ L'amour, en prenant ses mesures,
+ Aura la clef de vos serrures;
+ Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas.
+
+Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les
+gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel
+l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui
+assaisonne leurs plaisirs.
+
+Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout;
+nous voyons dans _Boniface_ les extravagances d'un Provençal[38] dont la
+jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en
+général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout
+temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes,
+où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant
+elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes,
+éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne
+saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces
+fatales ceintures.
+
+Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était
+introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette
+contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes
+complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets
+et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes
+qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs
+pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient
+scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement
+épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation
+même du cœur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal
+serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants
+incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous
+et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur
+Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait.
+
+C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont
+laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la
+violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la
+contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne
+sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont
+les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai,
+la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte
+que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de
+leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être.
+
+En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est
+excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la
+perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité
+même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est
+l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre
+une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant
+d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et
+volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est
+une fausse vertu.
+
+Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni
+par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en
+inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la
+vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le
+devoir.
+
+D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre
+malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de
+faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit
+Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur
+Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser
+ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire
+que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et
+que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
+plus à la haine qu'à l'amitié.
+
+D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants?
+«C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne
+jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la
+même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et
+ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les
+suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être
+eux-mêmes inconstants et légers.
+
+Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à
+l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai
+relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il
+mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais
+d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient
+d'examiner les peines qui y sont attachées.
+
+Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné
+à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût
+pauvre.
+
+Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la
+mort ou du mariage du ravisseur; il en était de même chez les
+Athéniens.
+
+Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier
+supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en
+garantir.
+
+Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans
+enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres
+de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui
+auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de
+mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement
+exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance
+de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir
+donné avant, lors ou après le rapt.»
+
+La disposition de ces lois a été renouvelée par des ordonnances
+postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions
+des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du
+royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs.
+
+Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères
+l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur
+devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et
+au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les
+enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société
+civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants.
+
+Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite
+contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il
+vive, mais que ce soit pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que
+ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de
+condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez
+considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses
+engagements.
+
+Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant
+environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa
+grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la
+confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des
+dommages et intérêts.
+
+Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez,
+Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a
+demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la
+protection des lois, qu'un mariage promis a été principalement la cause
+de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances,
+puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur
+fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à
+leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau.
+
+Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à
+quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice
+peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui
+reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix,
+puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le
+plus essentiel d'une fille chrétienne?
+
+En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne
+devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il
+appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une
+image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la
+virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des
+mœurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver
+chèrement et précieusement.
+
+La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette
+fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus
+précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à
+cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un
+jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en
+lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait
+pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était
+morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce
+qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir
+être réparée.
+
+Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y
+a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet,
+ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant,
+il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une
+fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie.
+
+L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les
+hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que
+dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en
+est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et
+avec mépris.
+
+Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les
+dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en
+quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son
+aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont
+rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des
+promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une
+telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très
+considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle
+Lajon par les liens sacrés du mariage.
+
+La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la
+demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager
+à cet établissement.
+
+Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il
+avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point
+qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne
+veut pas satisfaire à ses promesses.
+
+Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et
+il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa
+conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui.
+
+Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une
+jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur
+n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour
+badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant
+de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait
+dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage.
+
+Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère
+disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le
+trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il
+couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il
+a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le
+monde.
+
+Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs
+intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en
+la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille
+séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur
+Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la
+plaignante, qui a été trompée et déshonorée pour toujours. Depuis sa
+chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis
+que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées
+affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et
+l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit
+peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces.
+
+Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération,
+cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On
+lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne
+change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se
+rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses
+engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille
+infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs,
+pour vous déterminer à frapper le cœur de l'insensible de la foudre
+d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir.
+
+
+FIN
+
+
+NOTES:
+
+[1] Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race qu'on
+infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce qu'on
+nomme en termes propres _boucler les cavales_. On se sert ordinairement
+pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a plusieurs
+pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin d'en
+boucher l'approche.
+
+[2] De Paw, _Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires
+intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine_. Berlin,
+1769, t. II, pp. 140 et suiv.
+
+[3] De Cadalvène, _Égypte et Nubie_, t. II, p. 158.--Ilex, _Mœurs
+orientales_. Londres, 1878, p. 15.
+
+[4] Maximilien Misson, _Voyage d'Italie_. Amsterdam, 1743, t. I, p. 249.
+
+[5] _Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses._ Lettre
+XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. 137.
+
+[6] Fleury, _En Italie_. Vienne, 1861, p. 290.
+
+[7] Brantôme, _Vies des Dames galantes_. Édit. de Paris, 1822, Discours
+I, p. 118.
+
+[8] _Les cadenas et ceintures de chasteté._ Paris, Liseux, 1883. Notice
+historique, p. xxxii.
+
+[9] Rabelais, _Pantagruel_, livre III, ch. 35.
+
+[10] P.-G.-J. Niel. _Portraits des personnages français les plus
+illustres du XVIe siècle._ Paris, 1848, 1re série.
+
+[11] Tallemant des Réaux, _Historiettes_, CCCXLVL. Édit. Monmerqué et
+Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428.
+
+[12] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, Cinquième dialogue.
+Voir L'_Œuvre de Nicolas Chorier_, pp. 142 et suiv. (Bibl. des
+Curieux, 1910.)
+
+[13] Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir l'_Œuvre de
+Nicolas Chorier_ (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 et suiv.
+
+[14] Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, nº 10283,
+p. 1179.
+
+[15] Comte de Bonneval, _Mémoires_. Londres, aux dépens de la compagnie,
+1737, t. I, pp. 74 et suiv.
+
+[16] Peuchet, _Mémoires tirés des archives de la police de Paris_.
+Paris, 1838, t. II, p. 329.
+
+[17] Voir l'_Œuvre de l'abbé de Grécourt_ (Bibliothèque des Curieux),
+p. 221.
+
+[18] Voir _La Belle Alsacienne_ (Biblioth. des Curieux), pp. 77 et suiv.
+
+[19] Des mots grecs _Aidos_, pudeur: _Zonè_, ceinture.
+
+[20] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879,
+colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919.
+
+[21] Voir Dr Caufeynon. _La Ceinture de chasteté._ Paris, 1905, pp.
+96 et suiv.
+
+[22] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, col.
+145.
+
+[23] Gen., ch. 36.
+
+[24] Platon.
+
+[25] Saint Jérôme.
+
+[26] _Leg. unic. cod. de rapt. virg._
+
+[27] Jul. Clar.
+
+[28] Pyrrhus Corrard.
+
+[29] Isidore de Péluse.
+
+[30] M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à cette
+ceinture le nom de _ceinture à l'anglaise_. Il n'est point de peuple
+moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les anciens
+Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de leurs
+femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les Caton,
+qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la conduite,
+sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la sotte gloire
+d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, ils font en
+même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins une preuve de
+leur politesse que de leur indifférence sur l'article de la jalousie; de
+sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures _des ceintures à la
+Bergamasque_, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35.
+
+[31] Misson, _Voyage d'Italie_, t. I, p. 217.
+
+[32] _Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud monstrum
+pellices suas occludebat._ Misson, au lieu cité.
+
+[33] Misson, _ibid._
+
+[34] Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74.
+
+[35] Brant., t. II, disc. I, p. 176.
+
+[36] Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes.
+
+[37] L'Inquisition.
+
+[38] _Boniface_, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Plaidoyer de M. Freydier contre
+l'introduction des cadenas et c, by M. Freydier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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