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FREYDIER *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + CADENAS + ET + CEINTURES DE CHASTETÉ + + + ==_Il a été tiré de cet ouvrage_== + ==========_strictement_======= + ====_réservé aux souscripteurs_==== + 10 exemplaires sur Japon Impérial + =============(1 à 10)=================== + 750 exemplaires sur papier d'Arches + ============(11 à 760)================== + + _No_ 685 + + + + + LE COFFRET DU BIBLIOPHILE + +Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction + + des + + CADENAS + + et + + CEINTURES DE CHASTETÉ + + _précédé d'une_ + + NOTICE HISTORIQUE + + [Illustration: colophone] + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + 4, rue de Furstenberg, 4 + + _Édition réservée aux souscripteurs_ + +[Illustration] + + + + + CADENAS + + ET + +CEINTURES DE CHASTETÉ + +A TRAVERS LES SIÈCLES + + +Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par +une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété +sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est +certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et +des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité +réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la +femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui +localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui +se contentent du corps, même sans le consentement du cÅ“ur. Mais +combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale! + +En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents +judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours +des êtres aussi anormaux. + +Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se +précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle +de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les +Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place +et nous a transmis d'intéressants détails. + +«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des +hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont +extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez +impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en +exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait +à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont +cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les +volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur +ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des +sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils +ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un +bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est +encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes +différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même. + +En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses +parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y +laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements +naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit +si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si +monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par +adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une +cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, +une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est +d'usage dans tout l'Orient. + +Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une +incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite +par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus +cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et +de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un +anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le +déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On +conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une +soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été +enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le +moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le +plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où +il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet +instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en +Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient +de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la +populace se servent des anneaux dont on vient de parler. + +La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces +autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre +aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus +des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où +l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre +lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le +ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].» + +Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler +de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez +quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, +les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva +dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les +parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, +l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas +rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un +Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il +s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son +absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au +départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité +conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire +découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si +douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque +caravane le retour prochain de son mari. + +Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère +des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions +particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit +avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie +de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat +absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont +ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, +qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa +marchandise[3]. + +En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois +par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième +siècle. L'abbé Misson raconte, dans son _Voyage d'Italie_, que ce tyran, +fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son +frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de +Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette +dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des +ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons +tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara +avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites +arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer +ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus +de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus +turpe illud monstrum pellices suas occludebat_ (Il y a aussi des cadenas +et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses +maîtresses)[4].» + +Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des +Doges, écrivait humoristiquement: + +«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, +inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté +l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, +car la serrure est diablement large[5]». + +Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un +d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au +sérieux: + +«L'un des plus singuliers est assurément l'_Ostacolo_ dont a plaisanté +bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où +peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses +caprices. + +«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour +assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en +subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement +atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: +_Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese._ + + La jalousie au sinistre visage + Inspira seule à l'odieux tyran + Cet instrument d'invention sauvage, + Car il pensait, dans sa stupide rage, + Ainsi se mettre à l'abri du croissant. + Figurez-vous dessous sa carapace + Un hérisson qui sait, sous mille dards, + S'envelopper de robustes remparts + Et défier une meute vorace. + Voyez les chiens s'écorchant le museau + Sous les piquants de ce gibier fallace, + S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse + D'être venus se jeter dans la nasse + Et d'y trouer cruellement leur peau. + Semblable fut, autant qu'on peut le dire, + Ce bouclier des plus secrets appas + De sa moitié qu'en son affreux délire + Imagina ce François Carrera. + Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme + De votre jalousie, évitez ce moyen; + C'est par le cÅ“ur toujours qu'on enchaîne la femme. + Vos cadenas jamais ne serviront de rien. + Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure + Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin. + Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure, + Vous n'échapperez pas à la triste aventure, + Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6]. + +La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi +Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une +douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le +cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une +ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si +subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant +bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant +que quelques trous menus pour servir à pisser. + +«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent +et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire: +«Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un +serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le +sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si +bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait +et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva +jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en +dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de +cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout, +et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le +fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle +femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari, +lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid. + +«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes +gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier +que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le +tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui +étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut +parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la +moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures +et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la +multiplication humaine[7]. + +Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en +France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle. +Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses +maîtresses: + + Adonc la belle m'accola... + Si atteignit une clavette + D'or, et de main de maître faite, + Et dit: «Cette clef porterez, + Ami, et bien la garderez, + Car c'est la clef de mon trésor. + Je vous en fais seigneur dès or, + Et dessus tout en serez maître, + Et si l'aim plus que mon Å“il dextre, + Car c'est m'honneur, c'est ma richesse, + C'est ce dont puis faire largesse.» + +Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie +perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne +crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera +jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera +quand il vous plaira.» + +Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche +et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute +douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu +plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai, +pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux +trésor.» + +Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès +de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle +avait donné la clef à Guillaume de Machault[8]. + +Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire +à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la +bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].» + +Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses _Portraits du +seizième siècle_, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez +répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux +d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté +pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette +gravure portait comme légende: _Représentation du cocu jaloux qui porte +la clef et sa femme la serrure._ Une femme, dont les traits étaient bien +ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un +lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre +au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté +attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de +son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui +montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles +dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles +transparents[10]. + +Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une +historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une +fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux +qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le +président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais +le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui +faisait[11].» + +On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même +façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au +fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, +savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa +Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, +fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de +Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le +duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis +un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était +également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme +Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en +donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, +moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec +la ceinture de chasteté. + +Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions +techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des +détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion +d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture +protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia: + +«OCTAVIA.--J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne +sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre +Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être +de cette ceinture qui rend les femmes chastes. + +TULIA.--Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo +s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette +ceinture. Elle se met à rire: «--Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et +où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.--Il te faut mettre cette +ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure +maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma +maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la +porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne +renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage +d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et +réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces +chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la +soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des +reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une +toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de +trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; +elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le +bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, +elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer +seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve +défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de +par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il +le veut, l'accès facile. + +OCTAVIA.--Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée? + +TULIA.--Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on +fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre. + +OCTAVIA.--J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la +ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu +des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et +que ma mère m'en donnait le conseil. + +TULIA.--«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari +soulevait les couvertures du lit.--Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, +entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux +pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant +la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, +au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta +pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever +nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, +sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi +facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à +cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; +cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui +ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec +admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car +on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si +l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y +fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en +sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, +maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.--Je les accepte très +volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous +deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te +rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi +l'autre.--La voici, dit Giocondo; prends-la.--Maintenant, ajoute +Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à +Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi +que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à -vis d'elle tu sois +un mari, vis-à -vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc +cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras +servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce +que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes +reins, la vigueur de tes muscles[12].» + +Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un +nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que +stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses +confidences à Octavia: + +«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête +et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne +sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et +moi nous ne lui venons en aide.--Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je +commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon cÅ“ur? +demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas +m'opposer à ce que tu as pu résoudre.--Je veux, reprit-il, te mettre une +ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans +le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté +à agir de la sorte.--Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; +quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour +toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le +reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à +Lampridio; je ne le regarderai même pas.--Ne fais pas cela, +s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui +familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons +sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; +moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te +permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à -vis de +Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il +m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la +grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, +puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes +reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer +ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être +recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le +grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres +précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai +souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'Å“uvre +de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» +Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce +sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me +demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes +conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous +allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux. + +OCTAVIA.--Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a +favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne +pas fléchir sous le cavalier? + +TULIA.--Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour +suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps +après s'établit chez nous. + +OCTAVIA.--Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là ? + +TULIA.--Ni ce jour-là , ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je +n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés +sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par +son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu +sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là . Mais +donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des +traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa +catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois +compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout +solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur. + +OCTAVIA.--Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur +les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins +brisés? + +TULIA.--Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que +j'avais commencé? + +OCTAVIA.--Non seulement je le veux, mais je t'en prie. + +TULIA.--Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, +Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. +Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en +parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si +cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand +bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne +pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» +Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la +société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les +mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait +mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je +brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.--«Mais, dit +Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre +honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne +puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la +chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne +serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se +laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.--Je +suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me +fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la +forteresse de ma Tullia.--Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, +de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je +veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; +mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à +en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque +défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me +serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez +absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi +de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire +doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la +plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes +affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, +chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à +remettre ainsi qu'à moi.--«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, +à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous +confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme +puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être +assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée +d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et +d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de +Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil +seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio +me trouva seule avec Sempronia.--«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu +de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie +de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être +défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» +Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description +pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous +clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, +j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous +le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].» + +Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une +respectable tradition dans les cours d'Italie. + +Dans le _Journal de la Régence_, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à +propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent, +avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement +belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en +témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que +la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait +épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et +qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les +cÅ“urs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser +le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été +rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire +naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son +père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince +Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux +mois pour se désennuyer. + +On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger +la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi +que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours +d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est +de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde +jalousement la clef. + +C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les +cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et +appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve +entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand +elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14]. + +Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, +confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit +d'une aventure personnelle. + +«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: +j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces +peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut +pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, +le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de +ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de +politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je +résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était +jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la +clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, +il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; +pendant ce temps-là , sa maison était exactement fermée, personne n'y +entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais +d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. +Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit +presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me +prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été +nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me +dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa +maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas +du billet, je lus, en mots à demi effacés: _Vous pourrez être sûr._ Je +donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui +demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le +fis dans les termes suivants: + +«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le +billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments +que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en +donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a +longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait +ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des +sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et +ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, +assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration +ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens +vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir +la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne +contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la +petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir +autant qu'on peut l'être. Venez seul.» + +On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte +s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais +combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. +La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi +déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au +cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne +pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était +véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond +d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de +petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans +diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de +couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. +Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que +votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» +Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. +Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous +y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous +trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six +petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et +j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. +Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme +s'absenta. + +Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur +quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon +départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en +question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: _Je +n'en ai plus affaire._ Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à +trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il +me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes +dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus +brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que +s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et +de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, +nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui +allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit +au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le +laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que +par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment +cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les +dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en +badina plus d'une fois[15]. + +En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, +chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez +les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle +constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une +petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de +pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à +tromper la surveillance des jaloux[16]». + +L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants +ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en +France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que +la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie. + + Celui-ci, le plus fou de tous, + N'aborde plus qu'il n'injurie, + Ne s'éloigne plus qu'en furie, + Et que sur la foi des verrous; + Bientôt encore il s'en méfie, + Et l'outrageante jalousie, + Dominant ce cÅ“ur déréglé, + Le fait recourir à la clef + Que Vulcain forge en Italie. + Clef maudite! affreux instrument, + Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte, + Condamne la dernière porte + Par où se peut glisser l'amant[17]! + +Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que +toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de +faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de +Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes +inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui, +au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: _La Belle +Alsacienne ou Telle mère, telle fille_, roman attribué à Bret. + +«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans +les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même +m'assurer de la possession de son cÅ“ur. Son antique et petite figure +ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il +m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et +j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait +au-dessus de toutes mes rivales. + +Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon +habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue +des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes _validé_, auxquelles il avait +remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours; +il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du +Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai +prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala +toute la rhétorique de sa galanterie usée. + +Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le +plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux +soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se +sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour +conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage: + +--Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la +preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet +article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne +sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée +des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma +sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents +et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés +d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix! + +Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais +fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse. + +--Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la +conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est +quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins +vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir; +vous avez des mÅ“urs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des +moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer, +cela oblige de faire des efforts sur soi-même. + +«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver +un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la +méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être +quelque jour. + +«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y +suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes +sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on +m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes +doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un +secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine, +de voir un bijou si singulier?» + +En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je +ne pus m'empêcher de rire à cette vue. + +--Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un +peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien. + +Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D... +parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme +mon cÅ“ur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de +mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de +bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de +franchise; il disait et faisait mille extravagances. + +--Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés, +fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque +scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix! + +--Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je. + +--Oui, reprit-il, c'est pour votre bien. + +Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables. + +--Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis +que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir +mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile +de vous recommander l'intégrité de la serrure. + +Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu +des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de +l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits +scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment +qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant +qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je +fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant +cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout. + +Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut +l'être lorsque le cÅ“ur est désÅ“uvré. D... mettait toute son +attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais +cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer +de cette léthargie. + +F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse: +voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des +plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai +prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa +flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel +m'arrêtait. + +Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on +emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait +dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation. +En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon cÅ“ur ne pouvait +s'ouvrir à la moindre consolation. + +Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra +tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la +liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se +trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir +sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir +pitié de lui. + +Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des +témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je +n'avais pas la force de lui répondre. + +La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe. + +--Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez +toucher, et que vous me permettrez... + +--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous? + +--Oui, je vous aime. + +--Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux. + +--Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez? + +--Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!... + +Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes. + +--Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le +malheur de vous déplaire? + +--Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas. +Pourquoi faut-il... + +Mes pleurs redoublés m'interrompirent. + +Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction +imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait. + +Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma +résistance irrita ses désirs. + +--Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au +désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non, +cruel... Ah! + +Il poursuivait toujours malgré mes cris. + +Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de +sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes +mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là +m'avait servi de rempart. + +--Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et +d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez +toute l'étendue de mon malheur. + +Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je +ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque +temps sans parler. + +--Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel +barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être +adorés? + +Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec +avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses +brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus +violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça +de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple +de la volupté fut inaccessible à ses hommages. + +Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle +sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de +l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut +remettre au lendemain la reddition de la place. + +Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef +avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot. + +Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps +perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne +intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas +que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma +fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa +jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être +continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me +sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais +procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater +mon mécontentement. + +Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le +brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent. +Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander +le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La +belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer. + +Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la +cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme +qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son +arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en +tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier. + +--Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie +de discontinuer de m'honorer de vos visites. + +«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en +reste encore un que je vais vous remettre.» + +En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à +ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de +rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de +parler[18].» + +Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage +immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des +tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la +demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes, +en 1750. + +L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, qui a institué, en +1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents +intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus +communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un +bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil +«gardien de la fidélité des femmes». + +Voici la pièce: + + PLUS DE VIOLS + + APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES + + Avec armure et serrure simple, 120 francs. + + Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs. + + Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs. + + On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon, + notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de + recevoir les fonds et d'en être garant. + + Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les + services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les + jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et + plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans + crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections. + Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront. + + Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible + pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il + leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses + que l'or. + + Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a + tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une + bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une + invention destinée à protéger les bonnes mÅ“urs. Et il a fallu + être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les + plaisanteries qui l'entoureront. + + On dira que l'entreprise est folle. + + Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou + ceux qui en ont besoin? + + Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44. + + P. c. c.: G. J. + +Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la +copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885: + + PLUS DE VIOLS! + + DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS + + _gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes + époques et dans divers pays._ + + MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT + + _Extraits de nombreuses lettres et sujets._ + + «Ce petit livre, dont la _Congrégation de l'Index_ a permis la + publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre + excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour + d'autres elle sera à la fois utile et amusante. + + «Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que + + L'homme qui n'a que la passion pour guide + A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride, + + trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut + construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la + fornication[20].» + +L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi +cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en +arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces +appareils[21]. + +Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces +instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord +les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la +curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec +d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une +crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y +adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage +des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille +le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les +hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. +D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait +Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une +mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la +reine. + +La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux +plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le +bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et +à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont +destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à +l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; +l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse +défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses. +C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que +l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui +empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions +sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire +présent au musée de Cluny. + +L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie, +primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un +correspondant de l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'y a +vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus. + +A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une +communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal +d'armures et d'antiquités de Bruxelles: + + «Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné + lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez + rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la + direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de + conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant + archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe + II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce + que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est + également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect + terrifiant. + + «Dr SCHUSTE[22].» + +Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un +appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec +protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies +de dents aiguës. + +Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux +en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième +siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau +sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme +avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure +opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De +l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui +devait ouvrir le trésor mal gardé. + +Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près +identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la +vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par +un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil, +tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux +duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La +légende est explicite: + + Vous qui, dans vos humeurs jalouses, + Gênez sans cesse vos épouses, + Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, + L'Amour, en prenant ses mesures, + Aura la clef de vos serrures. + Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. + +Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur +un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les +rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende: + + L'Amour seul a la clef des cÅ“urs, + Il brave et verrous et serrure, + La jalousie est une injure + Dont il sait venger les fureurs. + Pour rendre une épouse fidèle, + Il ne faut que savoir être aimable près d'elle. + +Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un +joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une +dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce +poème fut imprimé pour la première fois en 1724. + + LE CADENAS + + Je triomphais; l'Amour était le maître, + Et je touchais à ces moments trop courts + De mon bonheur et du vôtre peut-être: + Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. + C'est votre époux: geôlier sexagénaire, + Il a fermé le libre sanctuaire + De vos appas; et, trompant nos désirs, + Il tient la clef du séjour des plaisirs. + Pour éclaircir ce douloureux mystère, + D'un peu plus haut reprenons cette affaire. + Vous connaissez la déesse Cérès. + Or en son temps Cérès eut une fille + Semblable à vous, à vos scrupules près, + Brune piquante, honneur de sa famille, + Tendre surtout, et menant à sa cour + L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. + Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable, + Le triste Hymen, la traita comme vous. + Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, + Dans les enfers fut son indigne époux. + Il était dieu, mais avare et jaloux: + Il fut cocu, car c'était la justice. + Pirithoüs, son fortuné rival, + Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral, + Au dieu Pluton donna le bénéfice + De cocuage. Or ne demandez pas + Comment un homme, avant sa dernière heure, + Put pénétrer dans la sombre demeure: + Cet homme aimait; l'amour guida ses pas, + Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes, + Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes: + De sa chaudière un traître d'espion + Vit le grand cas et dit tout à Pluton. + Il ajouta que même, à la sourdine, + Plus d'un amant festoyait Proserpine. + Le dieu cornu, dans son noir tribunal, + Fit convoquer le Sénat infernal, + Il assembla les détestables âmes + De tous ces saints dévolus aux enfers, + Qui, dès longtemps en cocuage experts, + Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes. + Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur, + Pour détourner la maligne influence + Dont Votre Altesse a fait l'expérience, + Tuer sa dame est toujours le meilleur: + Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle. + Je voudrais donc, pour votre sûreté, + Qu'un cadenas de structure nouvelle + Fût le garant de sa fidélité. + A la vertu par la force asservie, + Lors vos plaisirs borneront son envie; + Plus ne sera d'amant favorisé. + Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie, + D'un tel secret je me fusse avisé!» + A ce discours les damnés applaudirent + Et sur l'airain les Parques l'écrivirent. + En un moment, fers, enclumes, fourneaux + Sont préparés aux gouffres infernaux; + Tisiphonè, de ces lieux serrurière, + Au cadenas met la main la première; + Elle l'achève, et des mains de Pluton + Proserpine reçut ce triste don. + On me conta qu'essayant son ouvrage, + Le cruel dieu fut ému de pitié, + Qu'avec tendresse il dit à sa moitié: + «Que je vous plains! vous allez être sage.» + Or ce secret, aux enfers inventé, + Chez les humains tôt après fut porté; + Et depuis ce, dans Venise et dans Rome, + Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme + Qui, pour garder l'honneur de sa maison, + De cadenas n'ait sa provision. + Là , tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, + Tient sous la clef la vertu de sa femme. + Or votre époux dans Rome a fréquenté; + Chez les méchants, on se gâte sans peine, + Et le galant vit fort à la romaine; + Mais son trésor est-il en sûreté? + A ses projets l'Amour sera funeste: + Ce dieu charmant sera notre vengeur; + Car vous m'aimez, et quand on a le cÅ“ur + De femme honnête, on a bientôt le reste. + +Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par +un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant +forçait à se laisser cadenasser. + +Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille +de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à +supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était +«une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait +aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce +contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, +avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire +d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le +cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.» + +Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un +très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit +détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant +circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles +qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui +gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.» + +Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la +prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût +tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux +accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à +l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture. + +L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait +au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement +affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des +cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en +lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, +protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des +dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la +contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans +doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à +devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il +sait qu'il a de si belles revanches à prendre! + +Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous +le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat +l'avis éclairé de la magistrature française. + +Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55 +pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une +reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. +Rops, in-12 de XV-56 pages. + +Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 _Les cadenas et ceintures de +chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à +Nîmes_, XL-65 pages, 5 figures dans le texte. + +[Illustration] + + + + + PLAIDOYER + + DE MONSIEUR + + FREYDIER, + + Avocat à NiÅ¿mes. + +_CONTRE l'introduction des +Cadenats, ou Ceintures de + Chasteté._ + + [Illustration: colophon] + + A MONTPELLIER, + +Chez AUGUSTIN-FRANÇOIS ROCHARD, seul + Imprimeur du Roy. + + M. D. C. C. L. + + _AVEC PERMISSION._ + +[Illustration] + + + + + PLAIDOYER + + POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON + + _accusatrice_ + + CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE + +_accusé, détenu dans les prisons de la Cour._ + + + MESSIEURS, + +Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple +pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes +et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter +ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu +voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur +honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient +trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans +l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous +trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et +qui la tirent hors des règles ordinaires. + +D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les +artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement +prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en +différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est +devenue l'esclave. + +D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent +avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour +triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être +emparé de son esprit et de son cÅ“ur, a eu encore la cruauté de mettre +son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de +chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les +Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré +jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols. + +Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur +Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière? + +Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs +de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon +ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et +à son cÅ“ur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée +d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois +l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la +dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et +de lui donner les noms odieux qu'il mérite. + +Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet +ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des +sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui +a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un cÅ“ur +livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de +couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines +qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que +d'intéresser contre lui toute votre sévérité. + +La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a +quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là +elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui +logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe. + +Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez +libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain +penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance +semblait autoriser. + +La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans +trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son cÅ“ur, dans une +heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce +jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait +l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle +Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux; +il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus +clairvoyant que sa sÅ“ur, ne découvrît le but de ses assiduités. + +Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il +n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon +sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait +valoir ses empressements et ses soupirs. + +Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs, +aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout +le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première +innocence. + +Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en +moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion +à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour +elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien +de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer, +de plus recherché dans l'art de séduire. + +Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut +alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se +défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un +objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se +laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu +par le sieur Berlhe et par l'Amour. + +Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une +espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête, +parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité +que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du +jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la +séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune +fille n'en eut aucune défiance. + +Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril, +elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il +est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre, +ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir. + +Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force +de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque +qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne +peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur +Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à +l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses +sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si +elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de +ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait +posséder son cÅ“ur. + +A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives +et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la +demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence, +mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le +sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle +Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à +son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un +mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader; +cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle +entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit +de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue. + +C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et +triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa +victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis +qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments +les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa +tendresse et de sa fidélité. + +La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses +larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être +soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle +cherche son cÅ“ur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout +risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe +insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs +artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle +ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa +virginité. + +C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu +qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à +ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable. + +Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut +capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et +prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois +n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire? + +Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait, +parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et +éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de +lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à +Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province. + +Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au +pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus +la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans +son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son +ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on +doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille +ravie. + +Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et +ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer +pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là , +plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de +jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son +amante. + +Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à +Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes. + +Ce fut là , Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle +en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus +longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes +pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires +l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit +effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se +laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la +description. + +Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le +sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à +un homme cruel et parjure. + +Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à +Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà +servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha +d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même +ceinture, qu'elle porte encore. + +Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins +déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il +se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa +maîtresse que d'un Å“il indifférent. Effet funeste d'une passion +satisfaite! + +Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les +moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le +perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information, +qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour +cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir. + +La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe +demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte +odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son +malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme +elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle +porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et +l'information a été faite. + +Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les +poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a +demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on +a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère +du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la +demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements +affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la +condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts. + +Voilà , Messieurs, l'état de la cause. + +Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la +perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a +jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle +n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec +elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était +l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite, +et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats. + +Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la +demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos +jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un +point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour +les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent +ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils +regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les +embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que +l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la +honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur +honneur à déshonorer une fille. + +A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont +perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes, +comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par +leurs regards et qui vont au-devant de la séduction. + +Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et +déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour +elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au +ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle +par les liens sacrés du mariage? + +Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une +province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que +l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en +faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la +demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui +était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois +par la violence de Sichem? + +Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de +ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à +l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans +une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs +convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité. + +Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est +à propos, Messieurs, d'examiner ici: + +_Premièrement_, les caractères de la séduction; + +_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en +usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera +l'indemnité qu'elle espère. + +La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les +personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les +plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du +crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à +ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui +sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire +par les apparences. + +En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter +sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate +qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens +de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et +faisons-en, en même temps, l'application à la cause. + +La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est +que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à +celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son +interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la +plainte. + +L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles; +ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe, +surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la +pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle +est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère +de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent +caractère. + +Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi +que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la +corruption de son cÅ“ur; il joint au désordre de ses mÅ“urs une +audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge +dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour +se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de +prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle +juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne +distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge, +l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit +donc servir d'excuse à sa faiblesse. + +C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le +droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de +la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son +cÅ“ur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien, +qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure +qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites. + +La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par +passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible +que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette +faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants +réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus +aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait +mentir avec le plus d'adresse. + +Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de +l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore +tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions +inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point +les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a +jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le +ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la +fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui +sait mieux les mettre en pratique? + +Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la +fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est +certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans +ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement, +qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur +prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles +entreprises.» + +«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que +d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont +engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.» + +La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a +employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux, +les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de +mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le cÅ“ur, en +sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de +son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère. + +La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui +ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui +saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui +flatte et qui séduit. + +Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de +plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et +sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un +soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche +sa proie. + +Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe +affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses +défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le +représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte, +tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de +l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui, +par les yeux, se font passage dans le cÅ“ur d'une jeune vierge, comme +autant de flèches empoisonnées. + +Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en +effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il +rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va +pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts. + +Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs +paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que +protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se +rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.» + +Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction: +«L'Å“il, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne +insensiblement le cÅ“ur.» + +En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations; +il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer +son cÅ“ur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il +dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans +ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air +de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il +tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait +semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les +douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art +a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence +amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour +l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la +force et à la violence. + +C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle +Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être +plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces +titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits +que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes, +ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de +plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions +respectables, qui étaient autant de parjures dans le cÅ“ur et dans la +bouche du sieur Berlhe! + +Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est +aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des +serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières; +cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle +tombe. + +Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des +personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans +l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est +toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la +plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche +honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine +semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes +dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à +espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même +et qui offre sa main en échange du cÅ“ur qu'il demande: c'est aussi là +principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise. + +Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites? +Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les +circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus +d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être +l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le +prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de +pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la +passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que +l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre +et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les +dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle +Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle. + +Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais, +outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise +la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle +fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les +assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi +les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son +amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle +par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il +a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en +prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la +sincérité et la bonne foi? + +Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information +et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu +que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et +qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce +commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont +réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la +demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur +de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage, +se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du +tempérament. + +La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait +enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les +insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents +pour se mettre en la puissance de son ravisseur. + +Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon: +la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville +d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son +interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une +chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi. + +En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son +enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie. + +La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que +le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a +mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents +de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette +volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une +volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient +punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles +n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la +volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du +ravisseur[26].» + +Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu +quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au +commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27]. + +La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au +dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à +force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la +maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir +par violence[28]. + +La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur +Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en +déguisant son sexe: n'est-ce pas là , Messieurs, un véritable enlèvement? +Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que +celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un +autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur +elle et de contenter sa propre lubricité? + +Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le +motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de +son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la +travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans +une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en +est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire +produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette +clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la +volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple +naturaliste. + +Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un +enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait +pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire +entre ces deux rapts. + +En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non +seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs +par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il +importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de +séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il +cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les +enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus +sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles +persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui +qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui +employait la force ouverte. + +Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces +termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire +que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui +la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après +avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit +une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce +que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui +prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au +lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par +conséquent, il est doublement coupable. + +Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances +de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de +subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui, +pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le cÅ“ur par +des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec +plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en +effet, un venin subtil dans le cÅ“ur plus dangereux que la mort même; +plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la +promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et +son habileté est une marque infaillible de sa malice. + +En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur +Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle +Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le +cÅ“ur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les +fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la +traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave. + +Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande +barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son +corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et +qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on +laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure? + +Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir +par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui +forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses +coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne +rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui +est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de +surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et +veut être sûr de ses grilles et de ses verrous. + +Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout +petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit +est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant +circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui +veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent +la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour +des délices. + +Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il +pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de +l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de +pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût? + +Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son +interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle +Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui +appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la +clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la +cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et +confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle +il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite. + +A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la +demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée +elle-même. + +Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une +preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la +demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise +elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une +preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la +demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur +Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la +demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal +garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été +appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le +cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs +endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs +occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a +dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire, +il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément +avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses +précautions là -dessus.» + +De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu +cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment +peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il +l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa +prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution? + +C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le +cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la +demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au +premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de +remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses +nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de +ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport, +pour être joint aux charges. + +Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien +qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses +défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par +là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses +propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il, +car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa +plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus +dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun +préjudice.» + +Mais expliquons ce mot: vouloir. + +En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car +on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la +ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque, +selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent, +il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a +jamais vu cette ceinture. + +En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter +même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir +une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la +recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de +complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux +dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas +elle-même un effet et une suite de la séduction? + +Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi +l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a +l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que, +par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi +que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse +conduire au gré de son tyran? + +N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la +volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de +la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de +précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait +procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé +qu'à celui qui a eu les prémisses de son cÅ“ur; de sorte que quand +même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit +laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible +qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette +ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a +jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas. + +Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été +d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de +penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure +prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou, +pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la +demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec +un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions +là -dessus. + +Ce sont là , Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas +hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François +Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce +seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes +celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve +même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de +toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas, +qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre. + +Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à +Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce +temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une +précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils +l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les +rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le +célèbre Voltaire, + + Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome, + Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme + Qui pour garder l'honneur de sa maison + De cadenas n'ait sa provision. + Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, + Tient sous la clef la vertu de sa femme. + +On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un +de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à +peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable; +quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des +rubans diversement attachés rendent presque immobile.» + +Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont +trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en +France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein +de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la +foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut +d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce +qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis», +dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer +de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.» + +Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde +tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif +qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir +recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante. + +Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est +pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui +n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute: +mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe. + +Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant +d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque +façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux +se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un +Italien. + +Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre, +qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en +cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce +qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si +puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à +sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on +peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux +qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces +deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas. + +Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce +séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à +son cÅ“ur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de +cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas +être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc +être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique +sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle +donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et +des verrous? + +Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette +faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre +d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter +aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme +l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a +vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un +tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises +aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas; +elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère +d'esclavage et de tyrannie. + +Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a +voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir +le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par +les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est +plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la +fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles +seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de +toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps, +ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les +diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le +caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de +la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont +défendues? + +Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer +de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des +sentiments du cÅ“ur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte +n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs +précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur +adresse les vers suivants: + + O vous qui, d'une humeur jalouse, + Sous la clef tenez une épouse, + Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, + L'amour, en prenant ses mesures, + Aura la clef de vos serrures; + Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas. + +Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les +gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel +l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui +assaisonne leurs plaisirs. + +Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout; +nous voyons dans _Boniface_ les extravagances d'un Provençal[38] dont la +jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en +général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout +temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes, +où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant +elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes, +éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne +saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces +fatales ceintures. + +Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était +introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette +contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes +complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets +et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes +qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs +pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient +scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement +épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation +même du cÅ“ur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal +serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants +incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous +et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur +Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait. + +C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont +laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la +violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la +contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne +sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont +les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai, +la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte +que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de +leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être. + +En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est +excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la +perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité +même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est +l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre +une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant +d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et +volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est +une fausse vertu. + +Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni +par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en +inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la +vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le +devoir. + +D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre +malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de +faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit +Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur +Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser +ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire +que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et +que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble +plus à la haine qu'à l'amitié. + +D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants? +«C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne +jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la +même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et +ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les +suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être +eux-mêmes inconstants et légers. + +Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à +l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai +relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il +mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais +d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient +d'examiner les peines qui y sont attachées. + +Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné +à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût +pauvre. + +Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la +mort ou du mariage du ravisseur; il en était de même chez les +Athéniens. + +Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier +supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en +garantir. + +Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans +enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres +de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui +auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de +mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement +exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance +de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir +donné avant, lors ou après le rapt.» + +La disposition de ces lois a été renouvelée par des ordonnances +postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions +des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du +royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs. + +Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères +l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur +devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et +au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les +enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société +civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants. + +Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite +contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il +vive, mais que ce soit pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que +ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de +condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez +considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses +engagements. + +Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant +environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa +grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la +confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des +dommages et intérêts. + +Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez, +Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a +demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la +protection des lois, qu'un mariage promis a été principalement la cause +de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances, +puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur +fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à +leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau. + +Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à +quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice +peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui +reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix, +puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le +plus essentiel d'une fille chrétienne? + +En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne +devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il +appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une +image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la +virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des +mÅ“urs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver +chèrement et précieusement. + +La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette +fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus +précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à +cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un +jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en +lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait +pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était +morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce +qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir +être réparée. + +Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y +a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet, +ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant, +il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une +fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie. + +L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les +hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que +dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en +est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et +avec mépris. + +Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les +dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en +quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son +aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont +rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des +promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une +telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très +considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle +Lajon par les liens sacrés du mariage. + +La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la +demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager +à cet établissement. + +Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il +avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point +qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne +veut pas satisfaire à ses promesses. + +Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et +il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa +conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui. + +Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une +jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur +n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour +badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant +de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait +dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage. + +Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère +disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le +trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il +couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il +a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le +monde. + +Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs +intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en +la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille +séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur +Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la +plaignante, qui a été trompée et déshonorée pour toujours. Depuis sa +chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis +que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées +affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et +l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit +peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces. + +Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération, +cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On +lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne +change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se +rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses +engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille +infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs, +pour vous déterminer à frapper le cÅ“ur de l'insensible de la foudre +d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir. + + +FIN + + +NOTES: + +[1] Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race qu'on +infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce qu'on +nomme en termes propres _boucler les cavales_. On se sert ordinairement +pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a plusieurs +pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin d'en +boucher l'approche. + +[2] De Paw, _Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires +intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine_. Berlin, +1769, t. II, pp. 140 et suiv. + +[3] De Cadalvène, _Égypte et Nubie_, t. II, p. 158.--Ilex, _MÅ“urs +orientales_. Londres, 1878, p. 15. + +[4] Maximilien Misson, _Voyage d'Italie_. Amsterdam, 1743, t. I, p. 249. + +[5] _Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses._ Lettre +XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. 137. + +[6] Fleury, _En Italie_. Vienne, 1861, p. 290. + +[7] Brantôme, _Vies des Dames galantes_. Édit. de Paris, 1822, Discours +I, p. 118. + +[8] _Les cadenas et ceintures de chasteté._ Paris, Liseux, 1883. Notice +historique, p. xxxii. + +[9] Rabelais, _Pantagruel_, livre III, ch. 35. + +[10] P.-G.-J. Niel. _Portraits des personnages français les plus +illustres du XVIe siècle._ Paris, 1848, 1re série. + +[11] Tallemant des Réaux, _Historiettes_, CCCXLVL. Édit. Monmerqué et +Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428. + +[12] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, Cinquième dialogue. +Voir L'_Å’uvre de Nicolas Chorier_, pp. 142 et suiv. (Bibl. des +Curieux, 1910.) + +[13] Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir l'_Å’uvre de +Nicolas Chorier_ (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 et suiv. + +[14] Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, nº 10283, +p. 1179. + +[15] Comte de Bonneval, _Mémoires_. Londres, aux dépens de la compagnie, +1737, t. I, pp. 74 et suiv. + +[16] Peuchet, _Mémoires tirés des archives de la police de Paris_. +Paris, 1838, t. II, p. 329. + +[17] Voir l'_Å’uvre de l'abbé de Grécourt_ (Bibliothèque des Curieux), +p. 221. + +[18] Voir _La Belle Alsacienne_ (Biblioth. des Curieux), pp. 77 et suiv. + +[19] Des mots grecs _Aidos_, pudeur: _Zonè_, ceinture. + +[20] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, +colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919. + +[21] Voir Dr Caufeynon. _La Ceinture de chasteté._ Paris, 1905, pp. +96 et suiv. + +[22] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, col. +145. + +[23] Gen., ch. 36. + +[24] Platon. + +[25] Saint Jérôme. + +[26] _Leg. unic. cod. de rapt. virg._ + +[27] Jul. Clar. + +[28] Pyrrhus Corrard. + +[29] Isidore de Péluse. + +[30] M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à cette +ceinture le nom de _ceinture à l'anglaise_. Il n'est point de peuple +moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les anciens +Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de leurs +femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les Caton, +qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la conduite, +sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la sotte gloire +d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, ils font en +même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins une preuve de +leur politesse que de leur indifférence sur l'article de la jalousie; de +sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures _des ceintures à la +Bergamasque_, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35. + +[31] Misson, _Voyage d'Italie_, t. I, p. 217. + +[32] _Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud monstrum +pellices suas occludebat._ Misson, au lieu cité. + +[33] Misson, _ibid._ + +[34] Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74. + +[35] Brant., t. II, disc. I, p. 176. + +[36] Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes. + +[37] L'Inquisition. + +[38] _Boniface_, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Plaidoyer de M. Freydier contre +l'introduction des cadenas et c, by M. Freydier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER *** + +***** This file should be named 37273-0.txt or 37273-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/2/7/37273/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique. + +Author: M. Freydier + +Release Date: August 30, 2011 [EBook #37273] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + CADENAS + ET + CEINTURES DE CHASTETÉ + + + ==_Il a été tiré de cet ouvrage_== + ==========_strictement_======= + ====_réservé aux souscripteurs_==== + 10 exemplaires sur Japon Impérial + =============(1 à 10)=================== + 750 exemplaires sur papier d'Arches + ============(11 à 760)================== + + _No_ 685 + + + + + LE COFFRET DU BIBLIOPHILE + +Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction + + des + + CADENAS + + et + + CEINTURES DE CHASTETÉ + + _précédé d'une_ + + NOTICE HISTORIQUE + + [Illustration: colophone] + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + 4, rue de Furstenberg, 4 + + _Édition réservée aux souscripteurs_ + +[Illustration] + + + + + CADENAS + + ET + +CEINTURES DE CHASTETÉ + +A TRAVERS LES SIÈCLES + + +Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par +une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété +sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est +certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et +des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité +réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la +femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui +localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui +se contentent du corps, même sans le consentement du coeur. Mais +combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale! + +En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents +judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours +des êtres aussi anormaux. + +Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se +précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle +de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les +Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place +et nous a transmis d'intéressants détails. + +«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des +hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont +extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez +impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en +exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait +à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont +cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les +volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur +ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des +sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils +ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un +bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est +encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes +différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même. + +En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses +parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y +laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements +naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit +si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si +monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par +adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une +cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, +une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est +d'usage dans tout l'Orient. + +Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une +incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite +par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus +cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et +de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un +anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le +déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On +conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une +soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été +enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le +moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le +plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où +il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet +instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en +Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient +de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la +populace se servent des anneaux dont on vient de parler. + +La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces +autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre +aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus +des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où +l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre +lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le +ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].» + +Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler +de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez +quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, +les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva +dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les +parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, +l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas +rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un +Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il +s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son +absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au +départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité +conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire +découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si +douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque +caravane le retour prochain de son mari. + +Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère +des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions +particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit +avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie +de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat +absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont +ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, +qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa +marchandise[3]. + +En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois +par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième +siècle. L'abbé Misson raconte, dans son _Voyage d'Italie_, que ce tyran, +fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son +frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de +Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette +dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des +ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons +tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara +avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites +arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer +ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus +de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus +turpe illud monstrum pellices suas occludebat_ (Il y a aussi des cadenas +et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses +maîtresses)[4].» + +Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des +Doges, écrivait humoristiquement: + +«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, +inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté +l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, +car la serrure est diablement large[5]». + +Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un +d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au +sérieux: + +«L'un des plus singuliers est assurément l'_Ostacolo_ dont a plaisanté +bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où +peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses +caprices. + +«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour +assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en +subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement +atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: +_Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese._ + + La jalousie au sinistre visage + Inspira seule à l'odieux tyran + Cet instrument d'invention sauvage, + Car il pensait, dans sa stupide rage, + Ainsi se mettre à l'abri du croissant. + Figurez-vous dessous sa carapace + Un hérisson qui sait, sous mille dards, + S'envelopper de robustes remparts + Et défier une meute vorace. + Voyez les chiens s'écorchant le museau + Sous les piquants de ce gibier fallace, + S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse + D'être venus se jeter dans la nasse + Et d'y trouer cruellement leur peau. + Semblable fut, autant qu'on peut le dire, + Ce bouclier des plus secrets appas + De sa moitié qu'en son affreux délire + Imagina ce François Carrera. + Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme + De votre jalousie, évitez ce moyen; + C'est par le coeur toujours qu'on enchaîne la femme. + Vos cadenas jamais ne serviront de rien. + Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure + Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin. + Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure, + Vous n'échapperez pas à la triste aventure, + Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6]. + +La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi +Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une +douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le +cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une +ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si +subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant +bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant +que quelques trous menus pour servir à pisser. + +«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent +et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire: +«Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un +serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le +sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si +bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait +et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva +jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en +dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de +cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout, +et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le +fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle +femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari, +lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid. + +«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes +gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier +que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le +tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui +étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut +parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la +moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures +et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la +multiplication humaine[7]. + +Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en +France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle. +Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses +maîtresses: + + Adonc la belle m'accola... + Si atteignit une clavette + D'or, et de main de maître faite, + Et dit: «Cette clef porterez, + Ami, et bien la garderez, + Car c'est la clef de mon trésor. + Je vous en fais seigneur dès or, + Et dessus tout en serez maître, + Et si l'aim plus que mon oeil dextre, + Car c'est m'honneur, c'est ma richesse, + C'est ce dont puis faire largesse.» + +Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie +perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne +crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera +jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera +quand il vous plaira.» + +Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche +et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute +douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu +plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai, +pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux +trésor.» + +Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès +de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle +avait donné la clef à Guillaume de Machault[8]. + +Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire +à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la +bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].» + +Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses _Portraits du +seizième siècle_, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez +répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux +d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté +pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette +gravure portait comme légende: _Représentation du cocu jaloux qui porte +la clef et sa femme la serrure._ Une femme, dont les traits étaient bien +ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un +lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre +au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté +attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de +son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui +montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles +dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles +transparents[10]. + +Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une +historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une +fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux +qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le +président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais +le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui +faisait[11].» + +On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même +façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au +fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, +savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa +Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, +fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de +Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le +duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis +un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était +également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme +Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en +donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, +moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec +la ceinture de chasteté. + +Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions +techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des +détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion +d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture +protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia: + +«OCTAVIA.--J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne +sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre +Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être +de cette ceinture qui rend les femmes chastes. + +TULIA.--Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo +s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette +ceinture. Elle se met à rire: «--Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et +où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.--Il te faut mettre cette +ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure +maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma +maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la +porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne +renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage +d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et +réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces +chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la +soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des +reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une +toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de +trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; +elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le +bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, +elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer +seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve +défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de +par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il +le veut, l'accès facile. + +OCTAVIA.--Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée? + +TULIA.--Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on +fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre. + +OCTAVIA.--J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la +ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu +des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et +que ma mère m'en donnait le conseil. + +TULIA.--«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari +soulevait les couvertures du lit.--Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, +entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux +pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant +la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, +au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta +pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever +nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, +sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi +facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à +cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; +cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui +ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec +admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car +on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si +l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y +fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en +sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, +maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.--Je les accepte très +volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous +deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te +rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi +l'autre.--La voici, dit Giocondo; prends-la.--Maintenant, ajoute +Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à +Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi +que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois +un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc +cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras +servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce +que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes +reins, la vigueur de tes muscles[12].» + +Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un +nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que +stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses +confidences à Octavia: + +«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête +et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne +sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et +moi nous ne lui venons en aide.--Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je +commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon coeur? +demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas +m'opposer à ce que tu as pu résoudre.--Je veux, reprit-il, te mettre une +ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans +le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté +à agir de la sorte.--Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; +quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour +toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le +reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à +Lampridio; je ne le regarderai même pas.--Ne fais pas cela, +s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui +familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons +sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; +moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te +permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de +Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il +m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la +grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, +puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes +reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer +ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être +recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le +grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres +précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai +souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'oeuvre +de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» +Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce +sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me +demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes +conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous +allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux. + +OCTAVIA.--Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a +favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne +pas fléchir sous le cavalier? + +TULIA.--Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour +suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps +après s'établit chez nous. + +OCTAVIA.--Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là? + +TULIA.--Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je +n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés +sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par +son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu +sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais +donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des +traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa +catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois +compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout +solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur. + +OCTAVIA.--Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur +les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins +brisés? + +TULIA.--Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que +j'avais commencé? + +OCTAVIA.--Non seulement je le veux, mais je t'en prie. + +TULIA.--Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, +Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. +Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en +parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si +cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand +bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne +pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» +Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la +société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les +mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait +mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je +brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.--«Mais, dit +Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre +honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne +puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la +chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne +serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se +laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.--Je +suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me +fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la +forteresse de ma Tullia.--Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, +de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je +veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; +mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à +en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque +défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me +serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez +absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi +de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire +doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la +plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes +affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, +chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à +remettre ainsi qu'à moi.--«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, +à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous +confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme +puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être +assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée +d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et +d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de +Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil +seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio +me trouva seule avec Sempronia.--«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu +de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie +de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être +défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» +Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description +pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous +clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, +j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous +le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].» + +Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une +respectable tradition dans les cours d'Italie. + +Dans le _Journal de la Régence_, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à +propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent, +avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement +belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en +témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que +la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait +épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et +qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les +coeurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser +le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été +rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire +naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son +père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince +Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux +mois pour se désennuyer. + +On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger +la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi +que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours +d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est +de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde +jalousement la clef. + +C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les +cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et +appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve +entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand +elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14]. + +Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, +confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit +d'une aventure personnelle. + +«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: +j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces +peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut +pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, +le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de +ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de +politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je +résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était +jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la +clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, +il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; +pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y +entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais +d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. +Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit +presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me +prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été +nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me +dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa +maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas +du billet, je lus, en mots à demi effacés: _Vous pourrez être sûr._ Je +donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui +demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le +fis dans les termes suivants: + +«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le +billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments +que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en +donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a +longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait +ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des +sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et +ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, +assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration +ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens +vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir +la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne +contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la +petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir +autant qu'on peut l'être. Venez seul.» + +On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte +s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais +combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. +La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi +déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au +cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne +pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était +véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond +d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de +petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans +diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de +couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. +Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que +votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» +Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. +Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous +y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous +trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six +petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et +j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. +Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme +s'absenta. + +Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur +quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon +départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en +question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: _Je +n'en ai plus affaire._ Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à +trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il +me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes +dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus +brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que +s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et +de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, +nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui +allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit +au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le +laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que +par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment +cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les +dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en +badina plus d'une fois[15]. + +En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, +chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez +les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle +constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une +petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de +pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à +tromper la surveillance des jaloux[16]». + +L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants +ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en +France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que +la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie. + + Celui-ci, le plus fou de tous, + N'aborde plus qu'il n'injurie, + Ne s'éloigne plus qu'en furie, + Et que sur la foi des verrous; + Bientôt encore il s'en méfie, + Et l'outrageante jalousie, + Dominant ce coeur déréglé, + Le fait recourir à la clef + Que Vulcain forge en Italie. + Clef maudite! affreux instrument, + Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte, + Condamne la dernière porte + Par où se peut glisser l'amant[17]! + +Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que +toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de +faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de +Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes +inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui, +au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: _La Belle +Alsacienne ou Telle mère, telle fille_, roman attribué à Bret. + +«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans +les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même +m'assurer de la possession de son coeur. Son antique et petite figure +ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il +m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et +j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait +au-dessus de toutes mes rivales. + +Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon +habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue +des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes _validé_, auxquelles il avait +remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours; +il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du +Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai +prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala +toute la rhétorique de sa galanterie usée. + +Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le +plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux +soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se +sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour +conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage: + +--Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la +preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet +article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne +sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée +des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma +sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents +et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés +d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix! + +Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais +fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse. + +--Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la +conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est +quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins +vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir; +vous avez des moeurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des +moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer, +cela oblige de faire des efforts sur soi-même. + +«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver +un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la +méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être +quelque jour. + +«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y +suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes +sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on +m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes +doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un +secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine, +de voir un bijou si singulier?» + +En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je +ne pus m'empêcher de rire à cette vue. + +--Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un +peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien. + +Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D... +parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme +mon coeur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de +mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de +bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de +franchise; il disait et faisait mille extravagances. + +--Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés, +fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque +scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix! + +--Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je. + +--Oui, reprit-il, c'est pour votre bien. + +Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables. + +--Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis +que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir +mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile +de vous recommander l'intégrité de la serrure. + +Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu +des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de +l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits +scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment +qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant +qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je +fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant +cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout. + +Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut +l'être lorsque le coeur est désoeuvré. D... mettait toute son +attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais +cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer +de cette léthargie. + +F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse: +voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des +plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai +prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa +flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel +m'arrêtait. + +Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on +emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait +dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation. +En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon coeur ne pouvait +s'ouvrir à la moindre consolation. + +Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra +tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la +liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se +trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir +sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir +pitié de lui. + +Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des +témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je +n'avais pas la force de lui répondre. + +La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe. + +--Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez +toucher, et que vous me permettrez... + +--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous? + +--Oui, je vous aime. + +--Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux. + +--Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez? + +--Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!... + +Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes. + +--Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le +malheur de vous déplaire? + +--Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas. +Pourquoi faut-il... + +Mes pleurs redoublés m'interrompirent. + +Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction +imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait. + +Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma +résistance irrita ses désirs. + +--Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au +désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non, +cruel... Ah! + +Il poursuivait toujours malgré mes cris. + +Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de +sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes +mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là +m'avait servi de rempart. + +--Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et +d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez +toute l'étendue de mon malheur. + +Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je +ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque +temps sans parler. + +--Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel +barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être +adorés? + +Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec +avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses +brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus +violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça +de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple +de la volupté fut inaccessible à ses hommages. + +Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle +sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de +l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut +remettre au lendemain la reddition de la place. + +Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef +avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot. + +Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps +perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne +intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas +que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma +fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa +jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être +continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me +sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais +procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater +mon mécontentement. + +Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le +brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent. +Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander +le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La +belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer. + +Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la +cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme +qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son +arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en +tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier. + +--Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie +de discontinuer de m'honorer de vos visites. + +«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en +reste encore un que je vais vous remettre.» + +En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à +ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de +rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de +parler[18].» + +Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage +immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des +tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la +demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes, +en 1750. + +L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, qui a institué, en +1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents +intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus +communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un +bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil +«gardien de la fidélité des femmes». + +Voici la pièce: + + PLUS DE VIOLS + + APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES + + Avec armure et serrure simple, 120 francs. + + Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs. + + Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs. + + On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon, + notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de + recevoir les fonds et d'en être garant. + + Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les + services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les + jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et + plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans + crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections. + Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront. + + Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible + pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il + leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses + que l'or. + + Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a + tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une + bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une + invention destinée à protéger les bonnes moeurs. Et il a fallu + être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les + plaisanteries qui l'entoureront. + + On dira que l'entreprise est folle. + + Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou + ceux qui en ont besoin? + + Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44. + + P. c. c.: G. J. + +Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la +copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885: + + PLUS DE VIOLS! + + DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS + + _gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes + époques et dans divers pays._ + + MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT + + _Extraits de nombreuses lettres et sujets._ + + «Ce petit livre, dont la _Congrégation de l'Index_ a permis la + publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre + excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour + d'autres elle sera à la fois utile et amusante. + + «Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que + + L'homme qui n'a que la passion pour guide + A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride, + + trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut + construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la + fornication[20].» + +L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi +cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en +arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces +appareils[21]. + +Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces +instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord +les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la +curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec +d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une +crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y +adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage +des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille +le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les +hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. +D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait +Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une +mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la +reine. + +La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux +plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le +bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et +à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont +destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à +l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; +l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse +défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses. +C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que +l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui +empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions +sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire +présent au musée de Cluny. + +L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie, +primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un +correspondant de l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'y a +vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus. + +A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une +communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal +d'armures et d'antiquités de Bruxelles: + + «Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné + lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez + rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la + direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de + conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant + archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe + II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce + que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est + également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect + terrifiant. + + «Dr SCHUSTE[22].» + +Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un +appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec +protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies +de dents aiguës. + +Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux +en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième +siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau +sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme +avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure +opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De +l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui +devait ouvrir le trésor mal gardé. + +Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près +identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la +vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par +un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil, +tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux +duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La +légende est explicite: + + Vous qui, dans vos humeurs jalouses, + Gênez sans cesse vos épouses, + Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, + L'Amour, en prenant ses mesures, + Aura la clef de vos serrures. + Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. + +Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur +un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les +rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende: + + L'Amour seul a la clef des coeurs, + Il brave et verrous et serrure, + La jalousie est une injure + Dont il sait venger les fureurs. + Pour rendre une épouse fidèle, + Il ne faut que savoir être aimable près d'elle. + +Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un +joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une +dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce +poème fut imprimé pour la première fois en 1724. + + LE CADENAS + + Je triomphais; l'Amour était le maître, + Et je touchais à ces moments trop courts + De mon bonheur et du vôtre peut-être: + Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. + C'est votre époux: geôlier sexagénaire, + Il a fermé le libre sanctuaire + De vos appas; et, trompant nos désirs, + Il tient la clef du séjour des plaisirs. + Pour éclaircir ce douloureux mystère, + D'un peu plus haut reprenons cette affaire. + Vous connaissez la déesse Cérès. + Or en son temps Cérès eut une fille + Semblable à vous, à vos scrupules près, + Brune piquante, honneur de sa famille, + Tendre surtout, et menant à sa cour + L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. + Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable, + Le triste Hymen, la traita comme vous. + Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, + Dans les enfers fut son indigne époux. + Il était dieu, mais avare et jaloux: + Il fut cocu, car c'était la justice. + Pirithoüs, son fortuné rival, + Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral, + Au dieu Pluton donna le bénéfice + De cocuage. Or ne demandez pas + Comment un homme, avant sa dernière heure, + Put pénétrer dans la sombre demeure: + Cet homme aimait; l'amour guida ses pas, + Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes, + Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes: + De sa chaudière un traître d'espion + Vit le grand cas et dit tout à Pluton. + Il ajouta que même, à la sourdine, + Plus d'un amant festoyait Proserpine. + Le dieu cornu, dans son noir tribunal, + Fit convoquer le Sénat infernal, + Il assembla les détestables âmes + De tous ces saints dévolus aux enfers, + Qui, dès longtemps en cocuage experts, + Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes. + Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur, + Pour détourner la maligne influence + Dont Votre Altesse a fait l'expérience, + Tuer sa dame est toujours le meilleur: + Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle. + Je voudrais donc, pour votre sûreté, + Qu'un cadenas de structure nouvelle + Fût le garant de sa fidélité. + A la vertu par la force asservie, + Lors vos plaisirs borneront son envie; + Plus ne sera d'amant favorisé. + Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie, + D'un tel secret je me fusse avisé!» + A ce discours les damnés applaudirent + Et sur l'airain les Parques l'écrivirent. + En un moment, fers, enclumes, fourneaux + Sont préparés aux gouffres infernaux; + Tisiphonè, de ces lieux serrurière, + Au cadenas met la main la première; + Elle l'achève, et des mains de Pluton + Proserpine reçut ce triste don. + On me conta qu'essayant son ouvrage, + Le cruel dieu fut ému de pitié, + Qu'avec tendresse il dit à sa moitié: + «Que je vous plains! vous allez être sage.» + Or ce secret, aux enfers inventé, + Chez les humains tôt après fut porté; + Et depuis ce, dans Venise et dans Rome, + Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme + Qui, pour garder l'honneur de sa maison, + De cadenas n'ait sa provision. + Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, + Tient sous la clef la vertu de sa femme. + Or votre époux dans Rome a fréquenté; + Chez les méchants, on se gâte sans peine, + Et le galant vit fort à la romaine; + Mais son trésor est-il en sûreté? + A ses projets l'Amour sera funeste: + Ce dieu charmant sera notre vengeur; + Car vous m'aimez, et quand on a le coeur + De femme honnête, on a bientôt le reste. + +Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par +un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant +forçait à se laisser cadenasser. + +Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille +de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à +supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était +«une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait +aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce +contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, +avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire +d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le +cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.» + +Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un +très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit +détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant +circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles +qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui +gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.» + +Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la +prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût +tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux +accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à +l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture. + +L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait +au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement +affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des +cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en +lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, +protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des +dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la +contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans +doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à +devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il +sait qu'il a de si belles revanches à prendre! + +Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous +le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat +l'avis éclairé de la magistrature française. + +Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55 +pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une +reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. +Rops, in-12 de XV-56 pages. + +Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 _Les cadenas et ceintures de +chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à +Nîmes_, XL-65 pages, 5 figures dans le texte. + +[Illustration] + + + + + PLAIDOYER + + DE MONSIEUR + + FREYDIER, + + Avocat à Nismes. + +_CONTRE l'introduction des +Cadenats, ou Ceintures de + Chasteté._ + + [Illustration: colophon] + + A MONTPELLIER, + +Chez AUGUSTIN-FRANÇOIS ROCHARD, seul + Imprimeur du Roy. + + M. D. C. C. L. + + _AVEC PERMISSION._ + +[Illustration] + + + + + PLAIDOYER + + POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON + + _accusatrice_ + + CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE + +_accusé, détenu dans les prisons de la Cour._ + + + MESSIEURS, + +Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple +pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes +et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter +ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu +voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur +honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient +trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans +l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous +trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et +qui la tirent hors des règles ordinaires. + +D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les +artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement +prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en +différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est +devenue l'esclave. + +D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent +avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour +triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être +emparé de son esprit et de son coeur, a eu encore la cruauté de mettre +son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de +chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les +Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré +jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols. + +Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur +Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière? + +Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs +de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon +ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et +à son coeur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée +d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois +l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la +dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et +de lui donner les noms odieux qu'il mérite. + +Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet +ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des +sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui +a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un coeur +livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de +couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines +qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que +d'intéresser contre lui toute votre sévérité. + +La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a +quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là +elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui +logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe. + +Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez +libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain +penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance +semblait autoriser. + +La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans +trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son coeur, dans une +heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce +jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait +l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle +Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux; +il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus +clairvoyant que sa soeur, ne découvrît le but de ses assiduités. + +Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il +n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon +sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait +valoir ses empressements et ses soupirs. + +Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs, +aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout +le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première +innocence. + +Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en +moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion +à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour +elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien +de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer, +de plus recherché dans l'art de séduire. + +Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut +alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se +défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un +objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se +laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu +par le sieur Berlhe et par l'Amour. + +Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une +espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête, +parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité +que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du +jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la +séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune +fille n'en eut aucune défiance. + +Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril, +elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il +est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre, +ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir. + +Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force +de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque +qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne +peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur +Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à +l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses +sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si +elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de +ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait +posséder son coeur. + +A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives +et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la +demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence, +mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le +sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle +Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à +son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un +mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader; +cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle +entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit +de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue. + +C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et +triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa +victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis +qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments +les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa +tendresse et de sa fidélité. + +La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses +larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être +soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle +cherche son coeur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout +risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe +insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs +artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle +ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa +virginité. + +C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu +qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à +ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable. + +Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut +capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et +prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois +n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire? + +Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait, +parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et +éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de +lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à +Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province. + +Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au +pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus +la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans +son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son +ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on +doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille +ravie. + +Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et +ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer +pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là, +plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de +jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son +amante. + +Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à +Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes. + +Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle +en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus +longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes +pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires +l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit +effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se +laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la +description. + +Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le +sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à +un homme cruel et parjure. + +Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à +Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà +servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha +d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même +ceinture, qu'elle porte encore. + +Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins +déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il +se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa +maîtresse que d'un oeil indifférent. Effet funeste d'une passion +satisfaite! + +Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les +moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le +perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information, +qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour +cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir. + +La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe +demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte +odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son +malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme +elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle +porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et +l'information a été faite. + +Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les +poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a +demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on +a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère +du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la +demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements +affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la +condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts. + +Voilà, Messieurs, l'état de la cause. + +Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la +perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a +jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle +n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec +elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était +l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite, +et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats. + +Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la +demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos +jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un +point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour +les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent +ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils +regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les +embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que +l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la +honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur +honneur à déshonorer une fille. + +A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont +perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes, +comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par +leurs regards et qui vont au-devant de la séduction. + +Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et +déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour +elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au +ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle +par les liens sacrés du mariage? + +Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une +province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que +l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en +faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la +demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui +était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois +par la violence de Sichem? + +Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de +ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à +l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans +une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs +convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité. + +Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est +à propos, Messieurs, d'examiner ici: + +_Premièrement_, les caractères de la séduction; + +_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en +usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera +l'indemnité qu'elle espère. + +La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les +personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les +plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du +crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à +ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui +sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire +par les apparences. + +En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter +sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate +qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens +de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et +faisons-en, en même temps, l'application à la cause. + +La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est +que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à +celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son +interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la +plainte. + +L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles; +ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe, +surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la +pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle +est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère +de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent +caractère. + +Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi +que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la +corruption de son coeur; il joint au désordre de ses moeurs une +audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge +dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour +se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de +prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle +juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne +distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge, +l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit +donc servir d'excuse à sa faiblesse. + +C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le +droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de +la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son +coeur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien, +qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure +qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites. + +La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par +passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible +que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette +faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants +réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus +aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait +mentir avec le plus d'adresse. + +Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de +l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore +tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions +inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point +les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a +jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le +ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la +fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui +sait mieux les mettre en pratique? + +Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la +fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est +certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans +ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement, +qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur +prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles +entreprises.» + +«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que +d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont +engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.» + +La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a +employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux, +les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de +mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le coeur, en +sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de +son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère. + +La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui +ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui +saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui +flatte et qui séduit. + +Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de +plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et +sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un +soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche +sa proie. + +Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe +affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses +défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le +représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte, +tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de +l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui, +par les yeux, se font passage dans le coeur d'une jeune vierge, comme +autant de flèches empoisonnées. + +Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en +effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il +rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va +pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts. + +Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs +paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que +protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se +rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.» + +Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction: +«L'oeil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne +insensiblement le coeur.» + +En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations; +il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer +son coeur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il +dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans +ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air +de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il +tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait +semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les +douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art +a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence +amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour +l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la +force et à la violence. + +C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle +Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être +plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces +titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits +que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes, +ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de +plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions +respectables, qui étaient autant de parjures dans le coeur et dans la +bouche du sieur Berlhe! + +Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est +aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des +serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières; +cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle +tombe. + +Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des +personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans +l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est +toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la +plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche +honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine +semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes +dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à +espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même +et qui offre sa main en échange du coeur qu'il demande: c'est aussi là +principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise. + +Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites? +Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les +circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus +d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être +l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le +prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de +pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la +passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que +l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre +et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les +dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle +Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle. + +Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais, +outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise +la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle +fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les +assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi +les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son +amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle +par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il +a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en +prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la +sincérité et la bonne foi? + +Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information +et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu +que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et +qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce +commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont +réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la +demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur +de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage, +se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du +tempérament. + +La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait +enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les +insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents +pour se mettre en la puissance de son ravisseur. + +Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon: +la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville +d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son +interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une +chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi. + +En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son +enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie. + +La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que +le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a +mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents +de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette +volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une +volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient +punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles +n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la +volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du +ravisseur[26].» + +Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu +quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au +commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27]. + +La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au +dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à +force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la +maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir +par violence[28]. + +La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur +Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en +déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement? +Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que +celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un +autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur +elle et de contenter sa propre lubricité? + +Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le +motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de +son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la +travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans +une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en +est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire +produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette +clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la +volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple +naturaliste. + +Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un +enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait +pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire +entre ces deux rapts. + +En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non +seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs +par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il +importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de +séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il +cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les +enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus +sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles +persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui +qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui +employait la force ouverte. + +Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces +termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire +que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui +la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après +avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit +une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce +que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui +prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au +lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par +conséquent, il est doublement coupable. + +Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances +de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de +subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui, +pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le coeur par +des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec +plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en +effet, un venin subtil dans le coeur plus dangereux que la mort même; +plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la +promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et +son habileté est une marque infaillible de sa malice. + +En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur +Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle +Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le +coeur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les +fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la +traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave. + +Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande +barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son +corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et +qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on +laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure? + +Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir +par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui +forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses +coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne +rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui +est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de +surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et +veut être sûr de ses grilles et de ses verrous. + +Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout +petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit +est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant +circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui +veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent +la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour +des délices. + +Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il +pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de +l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de +pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût? + +Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son +interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle +Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui +appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la +clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la +cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et +confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle +il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite. + +A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la +demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée +elle-même. + +Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une +preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la +demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise +elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une +preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la +demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur +Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la +demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal +garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été +appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le +cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs +endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs +occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a +dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire, +il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément +avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses +précautions là-dessus.» + +De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu +cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment +peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il +l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa +prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution? + +C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le +cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la +demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au +premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de +remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses +nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de +ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport, +pour être joint aux charges. + +Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien +qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses +défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par +là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses +propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il, +car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa +plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus +dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun +préjudice.» + +Mais expliquons ce mot: vouloir. + +En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car +on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la +ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque, +selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent, +il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a +jamais vu cette ceinture. + +En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter +même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir +une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la +recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de +complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux +dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas +elle-même un effet et une suite de la séduction? + +Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi +l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a +l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que, +par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi +que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse +conduire au gré de son tyran? + +N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la +volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de +la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de +précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait +procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé +qu'à celui qui a eu les prémisses de son coeur; de sorte que quand +même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit +laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible +qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette +ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a +jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas. + +Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été +d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de +penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure +prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou, +pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la +demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec +un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions +là-dessus. + +Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas +hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François +Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce +seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes +celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve +même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de +toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas, +qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre. + +Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à +Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce +temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une +précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils +l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les +rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le +célèbre Voltaire, + + Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome, + Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme + Qui pour garder l'honneur de sa maison + De cadenas n'ait sa provision. + Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, + Tient sous la clef la vertu de sa femme. + +On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un +de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à +peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable; +quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des +rubans diversement attachés rendent presque immobile.» + +Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont +trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en +France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein +de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la +foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut +d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce +qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis», +dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer +de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.» + +Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde +tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif +qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir +recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante. + +Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est +pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui +n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute: +mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe. + +Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant +d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque +façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux +se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un +Italien. + +Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre, +qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en +cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce +qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si +puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à +sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on +peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux +qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces +deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas. + +Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce +séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à +son coeur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de +cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas +être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc +être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique +sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle +donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et +des verrous? + +Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette +faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre +d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter +aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme +l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a +vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un +tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises +aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas; +elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère +d'esclavage et de tyrannie. + +Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a +voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir +le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par +les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est +plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la +fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles +seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de +toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps, +ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les +diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le +caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de +la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont +défendues? + +Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer +de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des +sentiments du coeur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte +n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs +précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur +adresse les vers suivants: + + O vous qui, d'une humeur jalouse, + Sous la clef tenez une épouse, + Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, + L'amour, en prenant ses mesures, + Aura la clef de vos serrures; + Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas. + +Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les +gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel +l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui +assaisonne leurs plaisirs. + +Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout; +nous voyons dans _Boniface_ les extravagances d'un Provençal[38] dont la +jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en +général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout +temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes, +où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant +elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes, +éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne +saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces +fatales ceintures. + +Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était +introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette +contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes +complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets +et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes +qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs +pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient +scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement +épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation +même du coeur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal +serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants +incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous +et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur +Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait. + +C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont +laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la +violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la +contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne +sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont +les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai, +la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte +que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de +leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être. + +En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est +excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la +perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité +même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est +l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre +une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant +d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et +volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est +une fausse vertu. + +Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni +par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en +inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la +vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le +devoir. + +D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre +malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de +faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit +Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur +Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser +ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire +que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et +que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble +plus à la haine qu'à l'amitié. + +D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants? +«C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne +jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la +même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et +ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les +suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être +eux-mêmes inconstants et légers. + +Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à +l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai +relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il +mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais +d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient +d'examiner les peines qui y sont attachées. + +Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné +à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût +pauvre. + +Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la +mort ou du mariage du ravisseur; il en était de même chez les +Athéniens. + +Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier +supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en +garantir. + +Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans +enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres +de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui +auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de +mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement +exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance +de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir +donné avant, lors ou après le rapt.» + +La disposition de ces lois a été renouvelée par des ordonnances +postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions +des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du +royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs. + +Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères +l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur +devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et +au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les +enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société +civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants. + +Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite +contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il +vive, mais que ce soit pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que +ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de +condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez +considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses +engagements. + +Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant +environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa +grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la +confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des +dommages et intérêts. + +Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez, +Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a +demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la +protection des lois, qu'un mariage promis a été principalement la cause +de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances, +puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur +fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à +leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau. + +Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à +quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice +peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui +reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix, +puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le +plus essentiel d'une fille chrétienne? + +En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne +devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il +appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une +image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la +virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des +moeurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver +chèrement et précieusement. + +La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette +fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus +précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à +cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un +jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en +lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait +pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était +morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce +qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir +être réparée. + +Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y +a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet, +ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant, +il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une +fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie. + +L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les +hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que +dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en +est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et +avec mépris. + +Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les +dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en +quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son +aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont +rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des +promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une +telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très +considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle +Lajon par les liens sacrés du mariage. + +La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la +demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager +à cet établissement. + +Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il +avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point +qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne +veut pas satisfaire à ses promesses. + +Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et +il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa +conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui. + +Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une +jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur +n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour +badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant +de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait +dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage. + +Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère +disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le +trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il +couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il +a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le +monde. + +Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs +intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en +la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille +séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur +Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la +plaignante, qui a été trompée et déshonorée pour toujours. Depuis sa +chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis +que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées +affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et +l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit +peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces. + +Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération, +cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On +lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne +change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se +rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses +engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille +infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs, +pour vous déterminer à frapper le coeur de l'insensible de la foudre +d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir. + + +FIN + + +NOTES: + +[1] Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race qu'on +infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce qu'on +nomme en termes propres _boucler les cavales_. On se sert ordinairement +pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a plusieurs +pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin d'en +boucher l'approche. + +[2] De Paw, _Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires +intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine_. Berlin, +1769, t. II, pp. 140 et suiv. + +[3] De Cadalvène, _Égypte et Nubie_, t. II, p. 158.--Ilex, _Moeurs +orientales_. Londres, 1878, p. 15. + +[4] Maximilien Misson, _Voyage d'Italie_. Amsterdam, 1743, t. I, p. 249. + +[5] _Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses._ Lettre +XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. 137. + +[6] Fleury, _En Italie_. Vienne, 1861, p. 290. + +[7] Brantôme, _Vies des Dames galantes_. Édit. de Paris, 1822, Discours +I, p. 118. + +[8] _Les cadenas et ceintures de chasteté._ Paris, Liseux, 1883. Notice +historique, p. xxxii. + +[9] Rabelais, _Pantagruel_, livre III, ch. 35. + +[10] P.-G.-J. Niel. _Portraits des personnages français les plus +illustres du XVIe siècle._ Paris, 1848, 1re série. + +[11] Tallemant des Réaux, _Historiettes_, CCCXLVL. Édit. Monmerqué et +Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428. + +[12] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, Cinquième dialogue. +Voir L'_OEuvre de Nicolas Chorier_, pp. 142 et suiv. (Bibl. des +Curieux, 1910.) + +[13] Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir l'_OEuvre de +Nicolas Chorier_ (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 et suiv. + +[14] Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, nº 10283, +p. 1179. + +[15] Comte de Bonneval, _Mémoires_. Londres, aux dépens de la compagnie, +1737, t. I, pp. 74 et suiv. + +[16] Peuchet, _Mémoires tirés des archives de la police de Paris_. +Paris, 1838, t. II, p. 329. + +[17] Voir l'_OEuvre de l'abbé de Grécourt_ (Bibliothèque des Curieux), +p. 221. + +[18] Voir _La Belle Alsacienne_ (Biblioth. des Curieux), pp. 77 et suiv. + +[19] Des mots grecs _Aidos_, pudeur: _Zonè_, ceinture. + +[20] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, +colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919. + +[21] Voir Dr Caufeynon. _La Ceinture de chasteté._ Paris, 1905, pp. +96 et suiv. + +[22] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, col. +145. + +[23] Gen., ch. 36. + +[24] Platon. + +[25] Saint Jérôme. + +[26] _Leg. unic. cod. de rapt. virg._ + +[27] Jul. Clar. + +[28] Pyrrhus Corrard. + +[29] Isidore de Péluse. + +[30] M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à cette +ceinture le nom de _ceinture à l'anglaise_. Il n'est point de peuple +moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les anciens +Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de leurs +femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les Caton, +qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la conduite, +sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la sotte gloire +d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, ils font en +même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins une preuve de +leur politesse que de leur indifférence sur l'article de la jalousie; de +sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures _des ceintures à la +Bergamasque_, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35. + +[31] Misson, _Voyage d'Italie_, t. I, p. 217. + +[32] _Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud monstrum +pellices suas occludebat._ Misson, au lieu cité. + +[33] Misson, _ibid._ + +[34] Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74. + +[35] Brant., t. II, disc. I, p. 176. + +[36] Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes. + +[37] L'Inquisition. + +[38] _Boniface_, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Plaidoyer de M. Freydier contre +l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique., by M. Freydier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER *** + +***** This file should be named 37273-8.txt or 37273-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/2/7/37273/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Freydier contre +l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique., by M. Freydier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique. + +Author: M. Freydier + +Release Date: August 30, 2011 [EBook #37273] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>CADENAS<br /> +<small>ET</small><br /> +CEINTURES DE CHASTETÉ</h1> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>==<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>==<br /> +=========<i>strictement</i>======<br /> +===<i>réservé aux souscripteurs</i>===<br /> +10 exemplaires sur Japon Impérial<br /> +=========(1 à 10)=========<br /> +750 exemplaires sur papier d'Arches<br /> +========(11 à 760)========</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td rowspan="5"><big><big><big>N</big><sup>o</sup> 685</big></big></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="2" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td><a href="#CADENAS">CADENAS +ET CEINTURES DE CHASTETÉ A TRAVERS LES SIÈCLES</a><br /> +<a href="#PLAIDOYER">PLAIDOYER +DE MONSIEUR +FREYDIER</a><br /> +<a href="#NOTES">NOTES</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">LE COFFRET DU BIBLIOPHILE<br /> +———<br /> +Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction<br /> +<br /> +des<br /> +<br /> +<big><big>CADENAS</big></big><br /> +<br /> +ET<br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter" style="width: 550px;"> +<img src="images/ceintures.png" width="550" height="103" alt="CEINTURES DE CHASTETÉ" title="" /> +</p> + +<p class="cb"><i>précédé d'une</i><br /> +<br /> +NOTICE HISTORIQUE</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon_1.png" width="175" height="115" alt="" title="" /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX<br /> +4, rue de Furstenberg, 4<br /> +<br /> +<i>Édition réservée aux souscripteurs</i></p> + +<p><a name="page_000" id="page_000"></a></p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter" style="width: 550px;"> +<img src="images/cadenas.png" width="550" height="91" alt="" title="" /> +</p> + +<h1><a name="CADENAS" id="CADENAS"></a>CADENAS<br /> +ET<br /> +CEINTURES DE CHASTETÉ<br /> +<small>A TRAVERS LES SIÈCLES</small></h1> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cadenas_2.png" width="30" height="8" alt="" title="" /> +</p> + +<p>Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par +une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété +sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est +certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et +des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité +réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés<a name="page_002" id="page_002"></a> au corps même de la +femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui +localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui +se contentent du corps, même sans le consentement du cœur. Mais +combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!</p> + +<p>En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents +judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours +des êtres aussi anormaux.</p> + +<p>Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se +précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle +de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les +Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place +et nous a transmis d'intéressants détails.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p>«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des +hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont +extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez +impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en +exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait +à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ces barbares ont +cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les +volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur +ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des +sentiments,<a name="page_004" id="page_004"></a> leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils +ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un +bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est +encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes +différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.</p> + +<p>En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses +parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y +laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements +naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit +si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si +monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par +adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste<a name="page_005" id="page_005"></a> plus qu'une +cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, +une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est +d'usage dans tout l'Orient.</p> + +<p>Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une +incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite +par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus +cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et +de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un +anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le +déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On +conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une +soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été +enfoncée dans<a name="page_006" id="page_006"></a> les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le +moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le +plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où +il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet +instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en +Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient +de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la +populace se servent des anneaux dont on vient de parler.</p> + +<p>La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces +autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre +aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus +des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles<a name="page_007" id="page_007"></a> mobiles où +l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre +lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le +ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> + +<p>Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler +de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez +quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, +les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva +dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les +parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, +l'opération se<a name="page_008" id="page_008"></a> pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas +rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un +Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il +s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son +absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au +départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité +conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire +découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si +douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque +caravane le retour prochain de son mari.</p> + +<p>Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère +des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions +particulières à<a name="page_009" id="page_009"></a> celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit +avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie +de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat +absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont +ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, +qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa +marchandise<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois +par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième +siècle. L'abbé Misson raconte, dans son <i>Voyage d'Italie</i>, que ce tyran, +fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son +frère, par ordre du Sénat de<a name="page_010" id="page_010"></a> Venise. Misson, qui vit au palais ducal de +Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette +dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des +ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons +tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara +avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites +arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer +ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus +de celui qui le donnait. <i>Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus +turpe illud monstrum pellices suas occludebat</i> (Il y a aussi des cadenas +et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses +maîtresses)<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.»<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des +Doges, écrivait humoristiquement:</p> + +<p>«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, +inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté +l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, +car la serrure est diablement large<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>».</p> + +<p>Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un +d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au +sérieux:</p> + +<p>«L'un des plus singuliers est assurément l'<i>Ostacolo</i> dont a plaisanté +bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où +peut atteindre la<a name="page_012" id="page_012"></a> folie humaine livrée sans contrôle à tous ses +caprices.</p> + +<p>«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour +assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en +subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement +atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: +<i>Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese.</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">La jalousie au sinistre visage</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Inspira seule à l'odieux tyran</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Cet instrument d'invention sauvage,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Car il pensait, dans sa stupide rage,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ainsi se mettre à l'abri du croissant.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Figurez-vous dessous sa carapace</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Un hérisson qui sait, sous mille dards,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">S'envelopper de robustes remparts</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Et défier une meute vorace.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Voyez les chiens s'écorchant le museau</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Sous les piquants de ce gibier fallace,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">D'être venus se jeter dans la nasse<a name="page_013" id="page_013"></a></span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Et d'y trouer cruellement leur peau.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Semblable fut, autant qu'on peut le dire,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ce bouclier des plus secrets appas</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">De sa moitié qu'en son affreux délire</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Imagina ce François Carrera.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De votre jalousie, évitez ce moyen;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">C'est par le cœur toujours qu'on enchaîne la femme.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vos cadenas jamais ne serviront de rien.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vous n'échapperez pas à la triste aventure,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Du forgeron que l'on nommait Vulcain<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi +Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une +douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le +cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une +ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si +subtilement faits<a name="page_014" id="page_014"></a> qu'il n'était pas possible que la femme, en étant +bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant +que quelques trous menus pour servir à pisser.</p> + +<p>«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent +et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire: +«Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un +serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le +sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si +bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait +et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva +jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en +dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de +cocuage. Mais<a name="page_015" id="page_015"></a> ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout, +et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le +fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle +femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari, +lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid.</p> + +<p>«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes +gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier +que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le +tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui +étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut +parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la +moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures +et fermoirs de<a name="page_016" id="page_016"></a> nature, abominables et détestables ennemis de la +multiplication humaine<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en +France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle. +Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses +maîtresses:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Adonc la belle m'accola...</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Si atteignit une clavette</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">D'or, et de main de maître faite,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Et dit: «Cette clef porterez,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ami, et bien la garderez,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Car c'est la clef de mon trésor.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Je vous en fais seigneur dès or,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Et dessus tout en serez maître,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et si l'aim plus que mon œil dextre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Car c'est m'honneur, c'est ma richesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">C'est ce dont puis faire largesse.»</span><br /> +</p> + +<p>Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie +perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était<a name="page_017" id="page_017"></a> perdue, je ne +crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera +jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera +quand il vous plaira.»</p> + +<p>Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche +et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute +douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu +plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai, +pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux +trésor.»</p> + +<p>Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès +de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle +avait donné la clef à Guillaume de Machault<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.<a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<p>Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire +à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la +bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.»</p> + +<p>Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses <i>Portraits du +seizième siècle</i>, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez +répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux +d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté +pour sa maîtresse M<sup>me</sup> de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette +gravure portait comme légende: <i>Représentation du cocu jaloux qui porte +la clef et sa femme la serrure.</i> Une femme, dont les traits étaient bien +ceux de la «rusée femelle» M<sup>lle</sup> d'Entragues, assise sur le pied d'un<a name="page_019" id="page_019"></a> +lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre +au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté +attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de +son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui +montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles +dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles +transparents<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p>Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une +historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une +fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux +qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le +président; le<a name="page_020" id="page_020"></a> brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais +le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui +faisait<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> + +<p>On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même +façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au +fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, +savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa +M<sup>lle</sup> de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, +fit beaucoup parler d'elle. M<sup>me</sup> de Sévigné rapporte le mot malin de +M<sup>me</sup> Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le +duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis +un<a name="page_021" id="page_021"></a> bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était +également «un brayer de fer». Mais M<sup>me</sup> de Sévigné ajoute: «M<sup>me</sup> +Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en +donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, +moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec +la ceinture de chasteté.</p> + +<p>Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions +techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des +détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion +d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture +protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:</p> + +<p>«O<small>CTAVIA.</small>—J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne +sais<a name="page_022" id="page_022"></a> quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre +Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être +de cette ceinture qui rend les femmes chastes.</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo +s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette +ceinture. Elle se met à rire: «—Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et +où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.—Il te faut mettre cette +ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure +maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma +maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la +porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne +renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.»<a name="page_023" id="page_023"></a> Le grillage +d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et +réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces +chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la +soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des +reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une +toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de +trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; +elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le +bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, +elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer +seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve +défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de<a name="page_024" id="page_024"></a> +par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il +le veut, l'accès facile.</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on +fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la +ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu +des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et +que ma mère m'en donnait le conseil.</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari +soulevait les couvertures du lit.—Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, +entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.»<a name="page_025" id="page_025"></a> Les deux +pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant +la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, +au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta +pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever +nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, +sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi +facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à +cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; +cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui +ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec +admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car +on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si +l'on peut<a name="page_026" id="page_026"></a> introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y +fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en +sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, +maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.—Je les accepte très +volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous +deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te +rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi +l'autre.—La voici, dit Giocondo; prends-la.—Maintenant, ajoute +Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à +Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi +que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois +un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc +cette<a name="page_027" id="page_027"></a> clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras +servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce +que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes +reins, la vigueur de tes muscles<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un +nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que +stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses +confidences à Octavia:</p> + +<p>«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête +et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne +sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et +moi nous ne lui venons<a name="page_028" id="page_028"></a> en aide.—Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je +commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon cœur? +demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas +m'opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux, reprit-il, te mettre une +ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans +le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté +à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; +quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour +toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le +reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à +Lampridio; je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela, +s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui +familièrement, quoique<a name="page_029" id="page_029"></a> honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons +sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; +moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te +permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de +Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il +m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la +grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, +puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes +reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer +ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être +recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le +grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres +précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville,<a name="page_030" id="page_030"></a> à qui j'ai +souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'œuvre +de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» +Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce +sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me +demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes +conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous +allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a +favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne +pas fléchir sous le cavalier?</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour +suivant:<a name="page_031" id="page_031"></a> je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps +après s'établit chez nous.</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je +n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés +sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par +son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu +sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais +donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des +traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa +catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois +compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent<a name="page_032" id="page_032"></a> avec moi, tout +solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur +les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins +brisés?</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que +j'avais commencé?</p> + +<p>O<small>CTAVIA.</small>—Non seulement je le veux, mais je t'en prie.</p> + +<p>T<small>ULIA.</small>—Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, +Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. +Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en +parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si +cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand +bonheur que de respirer librement l'air pur de la<a name="page_033" id="page_033"></a> campagne. «Rien ne +pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» +Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la +société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les +mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait +mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je +brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.—«Mais, dit +Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre +honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne +puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la +chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne +serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se +laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse<a name="page_034" id="page_034"></a> corrompre.—Je +suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me +fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la +forteresse de ma Tullia.—Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, +de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je +veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; +mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à +en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque +défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me +serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez +absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi +de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire +doit me donner demain des lettres de Venise,<a name="page_035" id="page_035"></a> pour une affaire de la +plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes +affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, +chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à +remettre ainsi qu'à moi.—«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, +à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous +confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme +puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être +assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée +d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et +d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de +Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil +seraient prêts dans trois ou<a name="page_036" id="page_036"></a> quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio +me trouva seule avec Sempronia.—«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu +de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie +de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être +défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» +Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description +pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous +clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, +j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous +le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> + +<p>Mais voici un document qui nous<a name="page_037" id="page_037"></a> expose cet immoral usage comme une +respectable tradition dans les cours d'Italie.</p> + +<p>Dans le <i>Journal de la Régence</i>, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à +propos du mariage de la princesse M<sup>lle</sup> de Valois, fille du Régent, +avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement +belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en +témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que +la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait +épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et +qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les +cœurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser +le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été<a name="page_038" id="page_038"></a> +rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire +naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son +père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince +Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux +mois pour se désennuyer.</p> + +<p>On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger +la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi +que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours +d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est +de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde +jalousement la clef.</p> + +<p>C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les +cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également<a name="page_039" id="page_039"></a> soutenu et +appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve +entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand +elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, +confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit +d'une aventure personnelle.</p> + +<p>«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: +j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces +peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut +pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, +le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de +ce<a name="page_040" id="page_040"></a> lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de +politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je +résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était +jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la +clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, +il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; +pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y +entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais +d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. +Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit +presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me +prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été +nourrice de son mari, mais qui était tout<a name="page_041" id="page_041"></a> à fait dans ses intérêts, me +dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa +maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas +du billet, je lus, en mots à demi effacés: <i>Vous pourrez être sûr.</i> Je +donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui +demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le +fis dans les termes suivants:</p> + +<p>«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le +billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments +que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en +donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a +longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait +ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des +sentiments qu'il<a name="page_042" id="page_042"></a> nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et +ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, +assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration +ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens +vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir +la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne +contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la +petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir +autant qu'on peut l'être. Venez seul.»</p> + +<p>On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte +s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais +combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. +La dame ne tarda pas à m'y venir<a name="page_043" id="page_043"></a> joindre. Elle était à demi +déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au +cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne +pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était +véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond +d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de +petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans +diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de +couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. +Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que +votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» +Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. +Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son<a name="page_044" id="page_044"></a> bureau ouvert: nous +y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous +trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six +petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et +j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. +Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme +s'absenta.</p> + +<p>Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur +quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon +départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en +question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: <i>Je +n'en ai plus affaire.</i> Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à +trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il +me demanda<a name="page_045" id="page_045"></a> satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes +dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus +brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que +s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et +de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, +nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui +allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit +au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le +laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que +par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment +cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les +dames me questionnèrent fort sur ce<a name="page_046" id="page_046"></a> cadenas, et l'empereur Joseph en +badina plus d'une fois<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, +chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez +les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle +constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une +petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de +pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à +tromper la surveillance des jaloux<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>».</p> + +<p>L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants +ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine,<a name="page_047" id="page_047"></a> son héroïne, rentrée en +France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que +la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Celui-ci, le plus fou de tous,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">N'aborde plus qu'il n'injurie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ne s'éloigne plus qu'en furie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et que sur la foi des verrous;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Bientôt encore il s'en méfie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et l'outrageante jalousie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dominant ce cœur déréglé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le fait recourir à la clef</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que Vulcain forge en Italie.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Clef maudite! affreux instrument,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Condamne la dernière porte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Par où se peut glisser l'amant<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>!</span><br /> +</p> + +<p>Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que +toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de +faire, comme<a name="page_048" id="page_048"></a> nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de +Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes +inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui, +au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: <i>La Belle +Alsacienne ou Telle mère, telle fille</i>, roman attribué à Bret.</p> + +<p>«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans +les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même +m'assurer de la possession de son cœur. Son antique et petite figure +ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il +m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et +j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait +au-dessus de toutes mes rivales.<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<p>Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon +habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue +des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes <i>validé</i>, auxquelles il avait +remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours; +il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du +Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai +prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala +toute la rhétorique de sa galanterie usée.</p> + +<p>Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le +plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux +soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se +sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour<a name="page_050" id="page_050"></a> +conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage:</p> + +<p>—Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la +preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet +article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne +sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée +des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma +sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents +et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés +d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix!</p> + +<p>Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais +fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, interrompit-il,<a name="page_051" id="page_051"></a> ce que je dis n'est que pour la +conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est +quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins +vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir; +vous avez des mœurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des +moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer, +cela oblige de faire des efforts sur soi-même.</p> + +<p>«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver +un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la +méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être +quelque jour.</p> + +<p>«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y +suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes +sentiments. Parmi<a name="page_052" id="page_052"></a> quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on +m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes +doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un +secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine, +de voir un bijou si singulier?»</p> + +<p>En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je +ne pus m'empêcher de rire à cette vue.</p> + +<p>—Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un +peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien.</p> + +<p>Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D... +parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme +mon cœur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de +mon amant me privât<a name="page_053" id="page_053"></a> d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de +bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de +franchise; il disait et faisait mille extravagances.</p> + +<p>—Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés, +fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque +scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix!</p> + +<p>—Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je.</p> + +<p>—Oui, reprit-il, c'est pour votre bien.</p> + +<p>Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables.</p> + +<p>—Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis +que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir +mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je<a name="page_054" id="page_054"></a> crois qu'il est inutile +de vous recommander l'intégrité de la serrure.</p> + +<p>Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu +des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de +l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits +scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment +qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant +qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je +fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant +cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout.</p> + +<p>Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut +l'être lorsque le cœur est désœuvré. D... mettait toute son +attention à me procurer<a name="page_055" id="page_055"></a> l'accessoire du plaisir. Je commençais +cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer +de cette léthargie.</p> + +<p>F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse: +voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des +plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai +prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa +flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel +m'arrêtait.</p> + +<p>Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on +emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait +dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation. +En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon cœur ne<a name="page_056" id="page_056"></a> pouvait +s'ouvrir à la moindre consolation.</p> + +<p>Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra +tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la +liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se +trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir +sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir +pitié de lui.</p> + +<p>Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des +témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je +n'avais pas la force de lui répondre.</p> + +<p>La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe.</p> + +<p>—Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez +toucher, et que vous me permettrez...<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<p>—Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous?</p> + +<p>—Oui, je vous aime.</p> + +<p>—Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux.</p> + +<p>—Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez?</p> + +<p>—Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!...</p> + +<p>Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes.</p> + +<p>—Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le +malheur de vous déplaire?</p> + +<p>—Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas. +Pourquoi faut-il...</p> + +<p>Mes pleurs redoublés m'interrompirent.</p> + +<p>Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction +imprévue, ne<a name="page_058" id="page_058"></a> savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait.</p> + +<p>Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma +résistance irrita ses désirs.</p> + +<p>—Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au +désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non, +cruel... Ah!</p> + +<p>Il poursuivait toujours malgré mes cris.</p> + +<p>Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de +sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes +mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là +m'avait servi de rempart.</p> + +<p>—Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et +d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur<a name="page_059" id="page_059"></a> qui vous guide, et connaissez +toute l'étendue de mon malheur.</p> + +<p>Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je +ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque +temps sans parler.</p> + +<p>—Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel +barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être +adorés?</p> + +<p>Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec +avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses +brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus +violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça +de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple +de la volupté fut inaccessible à ses hommages.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle +sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de +l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut +remettre au lendemain la reddition de la place.</p> + +<p>Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef +avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot.</p> + +<p>Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps +perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne +intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas +que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma +fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa +jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais<a name="page_061" id="page_061"></a> obligée d'être +continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me +sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais +procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater +mon mécontentement.</p> + +<p>Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le +brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent. +Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander +le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La +belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la +cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme +qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester<a name="page_062" id="page_062"></a> jusqu'à son +arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en +tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier.</p> + +<p>—Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie +de discontinuer de m'honorer de vos visites.</p> + +<p>«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en +reste encore un que je vais vous remettre.»</p> + +<p>En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à +ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de +rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de +parler<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p> + +<p>Au dix-neuvième siècle, on trouve encore<a name="page_063" id="page_063"></a> quelques vestiges de l'usage +immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des +tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la +demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes, +en 1750.</p> + +<p>L'<i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i>, qui a institué, en +1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents +intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus +communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un +bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil +«gardien de la fidélité des femmes».</p> + +<p>Voici la pièce:<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<div class="blockquot"><p class="c"><big>PLUS DE VIOLS</big><br /><br /> +APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ<br /> +DES FEMMES<br /> <br /></p> + +<p>Avec armure et serrure simple, 120 francs.</p> + +<p>Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs.</p> + +<p>Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs.</p> + +<p>On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon, +notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de +recevoir les fonds et d'en être garant.</p> + +<p>Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les +services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les +jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et +plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans +crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections. +Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible +pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il +leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses +que l'or.</p> + +<p>Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a +tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une +bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une +invention destinée à protéger les bonnes mœurs. Et il a fallu +être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les +plaisanteries qui l'entoureront.</p> + +<p>On dira que l'entreprise est folle.</p> + +<p>Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou +ceux qui en ont besoin?</p> + +<p>Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.</p> + +<p class="r">P. c. c.: G. J.<br /> +</p></div> + +<p>Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la +copie<a name="page_066" id="page_066"></a> d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885:</p> + +<div class="blockquot"><p class="c"><big>PLUS DE VIOLS!</big></p> + +<p class="c">DE L'EDOZONE<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> OU CEINTURE DE PUDEUR<br /> +ET D'AUTRES APPAREILS</p> + +<p class="c"><i>gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes +époques et dans divers pays.</i></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><i>Extraits de nombreuses lettres et sujets.</i></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Ce petit livre, dont la <i>Congrégation de l'Index</i> a permis la +publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre +excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour +d'autres elle sera à la fois utile et amusante.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>«Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que</p> + +<p class="poem"> +L'homme qui n'a que la passion pour guide<br /> +A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride,<br /> +</p> + +<p class="nind">trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut +construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la +fornication<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p></div> + +<p>L'auteur d'une étude sur le même sujet, le D<sup>r</sup> Caufeynon, a poursuivi +cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en +arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces +appareils<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces +instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués.<a name="page_068" id="page_068"></a> Ce sont d'abord +les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la +curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec +d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une +crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y +adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage +des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille +le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les +hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. +D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait +Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une +mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la +reine.</p> + +<p>La deuxième ceinture conservée au<a name="page_069" id="page_069"></a> musée de Cluny se compose de deux +plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le +bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et +à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont +destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à +l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; +l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse +défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses. +C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que +l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui +empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions +sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire +présent au musée de Cluny.<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie, +primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un +correspondant de l'<i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> l'y a +vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus.</p> + +<p>A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une +communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal +d'armures et d'antiquités de Bruxelles:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné +lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez +rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la +direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de +conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant +archiviste Pritchart. On<a name="page_071" id="page_071"></a> assure qu'elle fut employée par Philippe +II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce +que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est +également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect +terrifiant.</p> + +<p class="r">«D<sup>r</sup> S<small>CHUSTE</small><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.»</p></div> + +<p>Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un +appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec +protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies +de dents aiguës.</p> + +<p>Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux +en la matière. Une image, très populaire<a name="page_072" id="page_072"></a> en Allemagne au seizième +siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau +sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme +avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure +opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De +l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui +devait ouvrir le trésor mal gardé.</p> + +<p>Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près +identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la +vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par +un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil, +tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux +duquel un amour vole en riant, tenant dans sa<a name="page_073" id="page_073"></a> main droite une clef. La +légende est explicite:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Vous qui, dans vos humeurs jalouses,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Gênez sans cesse vos épouses,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">L'Amour, en prenant ses mesures,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Aura la clef de vos serrures.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.</span><br /> +</p> + +<p>Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur +un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les +rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">L'Amour seul a la clef des cœurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Il brave et verrous et serrure,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">La jalousie est une injure</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Dont il sait venger les fureurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Pour rendre une épouse fidèle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il ne faut que savoir être aimable près d'elle.</span><br /> +</p> + +<p>Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un +joli conte en vers, que le poète, âgé de<a name="page_074" id="page_074"></a> vingt ans, adressait à une +dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce +poème fut imprimé pour la première fois en 1724.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 5em;">LE CADENAS</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je triomphais; l'Amour était le maître,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et je touchais à ces moments trop courts</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De mon bonheur et du vôtre peut-être:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">C'est votre époux: geôlier sexagénaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il a fermé le libre sanctuaire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De vos appas; et, trompant nos désirs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tient la clef du séjour des plaisirs.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour éclaircir ce douloureux mystère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'un peu plus haut reprenons cette affaire.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vous connaissez la déesse Cérès.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Or en son temps Cérès eut une fille</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Semblable à vous, à vos scrupules près,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Brune piquante, honneur de sa famille,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tendre surtout, et menant à sa cour</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'aveugle enfant que l'on appelle Amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le triste Hymen, la traita comme vous.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les enfers fut son indigne époux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il était dieu, mais avare et jaloux:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il fut cocu, car c'était la justice.<a name="page_075" id="page_075"></a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pirithoüs, son fortuné rival,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au dieu Pluton donna le bénéfice</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De cocuage. Or ne demandez pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comment un homme, avant sa dernière heure,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Put pénétrer dans la sombre demeure:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cet homme aimait; l'amour guida ses pas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De sa chaudière un traître d'espion</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vit le grand cas et dit tout à Pluton.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il ajouta que même, à la sourdine,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Plus d'un amant festoyait Proserpine.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le dieu cornu, dans son noir tribunal,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fit convoquer le Sénat infernal,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il assembla les détestables âmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De tous ces saints dévolus aux enfers,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui, dès longtemps en cocuage experts,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour détourner la maligne influence</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dont Votre Altesse a fait l'expérience,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tuer sa dame est toujours le meilleur:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je voudrais donc, pour votre sûreté,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'un cadenas de structure nouvelle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fût le garant de sa fidélité.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A la vertu par la force asservie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Lors vos plaisirs borneront son envie;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Plus ne sera d'amant favorisé.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie,<a name="page_076" id="page_076"></a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'un tel secret je me fusse avisé!»</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A ce discours les damnés applaudirent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En un moment, fers, enclumes, fourneaux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sont préparés aux gouffres infernaux;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tisiphonè, de ces lieux serrurière,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au cadenas met la main la première;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elle l'achève, et des mains de Pluton</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Proserpine reçut ce triste don.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">On me conta qu'essayant son ouvrage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le cruel dieu fut ému de pitié,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'avec tendresse il dit à sa moitié:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Que je vous plains! vous allez être sage.»</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Or ce secret, aux enfers inventé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Chez les humains tôt après fut porté;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui, pour garder l'honneur de sa maison,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De cadenas n'ait sa provision.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tient sous la clef la vertu de sa femme.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Or votre époux dans Rome a fréquenté;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Chez les méchants, on se gâte sans peine,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et le galant vit fort à la romaine;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais son trésor est-il en sûreté?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A ses projets l'Amour sera funeste:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce dieu charmant sera notre vengeur;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Car vous m'aimez, et quand on a le cœur</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De femme honnête, on a bientôt le reste.</span><br /> +</p> + +<p>Le plaidoyer que nous publions en ces<a name="page_077" id="page_077"></a> pages a été prononcé en 1750 par +un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant +forçait à se laisser cadenasser.</p> + +<p>Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille +de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à +supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était +«une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait +aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce +contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, +avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire +d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le +cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<p>Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un +très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit +détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant +circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles +qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui +gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»</p> + +<p>Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la +prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût +tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux +accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à +l'ouverture<a name="page_079" id="page_079"></a> de ce cadenas et à la levée de la ceinture.</p> + +<p>L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait +au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement +affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des +cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en +lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, +protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des +dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la +contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans +doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à +devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il +sait qu'il a de si belles revanches à prendre!<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<p>Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous +le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat +l'avis éclairé de la magistrature française.</p> + +<p>Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de <small>XVI</small>-55 +pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une +reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. +Rops, in-12 de <small>XV</small>-56 pages.</p> + +<p>Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 <i>Les cadenas et ceintures de +chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à +Nîmes</i>, <small>XL</small>-65 pages, 5 figures dans le texte.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/plaidoyer_2.png" width="50" height="38" alt="" title="" /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<h1><a name="PLAIDOYER" id="PLAIDOYER"></a>PLAIDOYER<br /> +<small><small>DE MONSIEUR</small></small><br /> +FREYDIER,<br /> +<small>Avocat à Niſmes.<br /> +<br /> +<i>C O N T R E l'introduction des<br /> +Cadenats, ou Ceintures de<br /> +Chasteté.</i></small></h1> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon_2.png" width="250" height="136" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="cb">A MONTPELLIER,<br /> +<br /> +Chez A<small>UGUSTIN</small>-F<small>RANÇOIS</small> R<small>OCHARD</small>, seul<br /> +Imprimeur du Roy.</p> + +<hr class="full2" /> + +<p class="cb">M. D. C. C. L.<br /> +<i>AVEC PERMISSION.</i></p> + +<p><a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p><a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/plaidoyer.png" width="550" height="99" alt="" title="" /> +</p> + +<h3>PLAIDOYER<br /><br /> +<small>POUR LA DEMOISELLE</small> MARIE LAJON<br /><br /> +<i><small>accusatrice</small></i><br /><br /> +CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE<br /><br /> +<i><small>accusé, détenu dans les prisons de la Cour.</small></i></h3> + +<p><span style="margin-left: 2em;">M<small>ESSIEURS</small>,</span></p> + +<p>Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple +pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes +et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et<a name="page_084" id="page_084"></a> ajouter +ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu +voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur +honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient +trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans +l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous +trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et +qui la tirent hors des règles ordinaires.</p> + +<p>D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les +artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement +prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en +différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est +devenue l'esclave.</p> + +<p>D'autre part, c'est un homme parvenu<a name="page_085" id="page_085"></a> à cet âge où les passions agissent +avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour +triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être +emparé de son esprit et de son cœur, a eu encore la cruauté de mettre +son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de +chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les +Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré +jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols.</p> + +<p>Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur +Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière?</p> + +<p>Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs +de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon +ministère, un tel récit ne<a name="page_086" id="page_086"></a> laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et +à son cœur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée +d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois +l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la +dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et +de lui donner les noms odieux qu'il mérite.</p> + +<p>Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet +ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des +sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui +a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un cœur +livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de +couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines +qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener<a name="page_087" id="page_087"></a> que +d'intéresser contre lui toute votre sévérité.</p> + +<p>La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a +quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là +elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui +logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe.</p> + +<p>Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez +libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain +penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance +semblait autoriser.</p> + +<p>La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans +trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son cœur, dans une +heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce +jeune homme, profitant peu à peu des<a name="page_088" id="page_088"></a> occasions que lui offrait +l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle +Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux; +il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus +clairvoyant que sa sœur, ne découvrît le but de ses assiduités.</p> + +<p>Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il +n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon +sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait +valoir ses empressements et ses soupirs.</p> + +<p>Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs, +aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout +le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première +innocence.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<p>Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en +moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion +à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour +elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien +de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer, +de plus recherché dans l'art de séduire.</p> + +<p>Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut +alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se +défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un +objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se +laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu +par le sieur Berlhe et par l'Amour.</p> + +<p>Cependant la demoiselle Lajon écoutait<a name="page_090" id="page_090"></a> ces sollicitations avec une +espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête, +parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité +que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du +jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la +séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune +fille n'en eut aucune défiance.</p> + +<p>Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril, +elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il +est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre, +ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir.</p> + +<p>Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force +de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un<a name="page_091" id="page_091"></a> jour surtout (fatale époque +qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne +peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur +Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à +l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses +sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si +elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de +ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait +posséder son cœur.</p> + +<p>A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives +et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la +demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence, +mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin<a name="page_092" id="page_092"></a> l'effet que le +sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle +Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à +son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un +mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader; +cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle +entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit +de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue.</p> + +<p>C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et +triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa +victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis +qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments +les plus forts du séducteur devinrent de<a name="page_093" id="page_093"></a> nouveaux garants de sa +tendresse et de sa fidélité.</p> + +<p>La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses +larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être +soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle +cherche son cœur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout +risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe +insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs +artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle +ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa +virginité.</p> + +<p>C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu +qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à +ce moment avec<a name="page_094" id="page_094"></a> tout le soin possible et dont la perte est irréparable.</p> + +<p>Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut +capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et +prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois +n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire?</p> + +<p>Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait, +parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et +éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de +lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à +Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province.</p> + +<p>Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au +pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus +la maîtresse ni de ses<a name="page_095" id="page_095"></a> sentiments, ni de ses actions; car, comme dans +son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son +ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on +doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille +ravie.</p> + +<p>Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et +ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer +pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là, +plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de +jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son +amante.</p> + +<p>Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à +Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.<a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<p>Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle +en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus +longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes +pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires +l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit +effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se +laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la +description.</p> + +<p>Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le +sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à +un homme cruel et parjure.</p> + +<p>Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à +Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre<a name="page_097" id="page_097"></a> qui avait déjà +servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha +d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même +ceinture, qu'elle porte encore.</p> + +<p>Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins +déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il +se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa +maîtresse que d'un œil indifférent. Effet funeste d'une passion +satisfaite!</p> + +<p>Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les +moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le +perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information, +qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour +cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.<a name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<p>La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe +demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte +odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son +malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme +elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle +porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et +l'information a été faite.</p> + +<p>Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les +poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a +demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on +a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère +du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la<a name="page_099" id="page_099"></a> +demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements +affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la +condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.</p> + +<p>Voilà, Messieurs, l'état de la cause.</p> + +<p>Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la +perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a +jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle +n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec +elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était +l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite, +et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.</p> + +<p>Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la +demoiselle<a name="page_100" id="page_100"></a> Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos +jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un +point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour +les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent +ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils +regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les +embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que +l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la +honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur +honneur à déshonorer une fille.</p> + +<p>A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont +perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes, +comme si elles venaient demander leur défaite, qui la<a name="page_101" id="page_101"></a> cherchent par +leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.</p> + +<p>Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et +déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour +elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au +ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle +par les liens sacrés du mariage?</p> + +<p>Un pareil crime, commis en la personne de Dina<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, plonge toute une +province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que +l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en +faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la +demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui +était-il pas<a name="page_102" id="page_102"></a> aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois +par la violence de Sichem?</p> + +<p>Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de +ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à +l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans +une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs +convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.</p> + +<p>Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est +à propos, Messieurs, d'examiner ici:</p> + +<p><i>Premièrement</i>, les caractères de la séduction;</p> + +<p><i>Deuxièmement</i>, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en +usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera +l'indemnité qu'elle espère.<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les +personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les +plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du +crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à +ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui +sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire +par les apparences.</p> + +<p>En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter +sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate +qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens +de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et +faisons-en, en même temps, l'application à la cause.</p> + +<p>La première condition que les docteurs<a name="page_104" id="page_104"></a> ont attachée à la séduction est +que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à +celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son +interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la +plainte.</p> + +<p>L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles; +ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe, +surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la +pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle +est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère +de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent +caractère.</p> + +<p>Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi +que celle de ses passions; son penchant au<a name="page_105" id="page_105"></a> libertinage répond à la +corruption de son cœur; il joint au désordre de ses mœurs une +audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge +dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour +se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de +prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle +juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne +distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge, +l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit +donc servir d'excuse à sa faiblesse.</p> + +<p>C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le +droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de +la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir;<a name="page_106" id="page_106"></a> son +cœur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien, +qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure +qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.</p> + +<p>La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par +passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible +que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette +faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants +réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus +aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait +mentir avec le plus d'adresse.</p> + +<p>Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de +l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore +tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions<a name="page_107" id="page_107"></a> +inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point +les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a +jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le +ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la +fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui +sait mieux les mettre en pratique?</p> + +<p>Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la +fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est +certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans +ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement, +qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur +prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles +entreprises.»<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<p>«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que +d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont +engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»</p> + +<p>La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a +employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux, +les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de +mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le cœur, en +sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de +son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.</p> + +<p>La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui +ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui +saisit les sens et qui<a name="page_109" id="page_109"></a> obscurcit la raison; c'est un brillant qui +flatte et qui séduit.</p> + +<p>Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de +plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et +sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un +soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche +sa proie.</p> + +<p>Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe +affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses +défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le +représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte, +tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de +l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui, +par les yeux, se font passage dans<a name="page_110" id="page_110"></a> le cœur d'une jeune vierge, comme +autant de flèches empoisonnées.</p> + +<p>Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en +effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il +rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va +pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.</p> + +<p>Un ancien<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs +paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que +protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se +rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»</p> + +<p>Un Père de l'Église<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> remarque ainsi<a name="page_111" id="page_111"></a> les progrès de la séduction: +«L'œil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne +insensiblement le cœur.»</p> + +<p>En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations; +il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer +son cœur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il +dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans +ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air +de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il +tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait +semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les +douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art +a le plus attrayant est employé, et le but<a name="page_112" id="page_112"></a> de toute cette éloquence +amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour +l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la +force et à la violence.</p> + +<p>C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle +Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être +plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces +titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits +que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes, +ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de +plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions +respectables, qui étaient autant de parjures dans le cœur et dans la +bouche du sieur Berlhe!</p> + +<p>Mais, de tous les moyens pour séduire<a name="page_113" id="page_113"></a> une jeune fille, il n'en est +aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des +serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières; +cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle +tombe.</p> + +<p>Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des +personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans +l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est +toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la +plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche +honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine +semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes +dont se pare le séducteur: la<a name="page_114" id="page_114"></a> personne abusée se figure d'avoir tout à +espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même +et qui offre sa main en échange du cœur qu'il demande: c'est aussi là +principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.</p> + +<p>Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites? +Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les +circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus +d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être +l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le +prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de +pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la +passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que +l'on<a name="page_115" id="page_115"></a> fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre +et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les +dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle +Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.</p> + +<p>Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais, +outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise +la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle +fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les +assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi +les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son +amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle +par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable<a name="page_116" id="page_116"></a> envers celle qu'il +a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en +prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la +sincérité et la bonne foi?</p> + +<p>Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information +et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu +que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et +qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce +commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont +réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la +demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur +de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais<a name="page_117" id="page_117"></a> cessé d'être sage, +se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du +tempérament.</p> + +<p>La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait +enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les +insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents +pour se mettre en la puissance de son ravisseur.</p> + +<p>Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon: +la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville +d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son +interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une +chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.</p> + +<p>En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son +enlèvement,<a name="page_118" id="page_118"></a> et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie.</p> + +<p>La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que +le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a +mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents +de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette +volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une +volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient +punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles +n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la +volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du +ravisseur<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.»</p> + +<p>Un fameux criminaliste remarque que<a name="page_119" id="page_119"></a> la peine de cette loi a lieu +quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au +commencement, soit qu'elle y consente ensuite<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au +dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à +force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la +maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir +par violence<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur +Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en +déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement? +Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que +celui-là <a name="page_120" id="page_120"></a>commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un +autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur +elle et de contenter sa propre lubricité?</p> + +<p>Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le +motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de +son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la +travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans +une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en +est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire +produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette +clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la +volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple +naturaliste.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un +enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait +pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire +entre ces deux rapts.</p> + +<p>En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non +seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs +par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il +importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de +séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il +cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les +enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus +sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles +persuasives ont une force coactive, punissaient<a name="page_122" id="page_122"></a> plus sévèrement celui +qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui +employait la force ouverte.</p> + +<p>Un docteur célèbre<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, écrivant sur cette matière, s'exprime en ces +termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire +que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui +la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après +avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit +une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce +que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui +prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au +lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite<a name="page_123" id="page_123"></a> le corps, et, par +conséquent, il est doublement coupable.</p> + +<p>Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances +de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de +subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui, +pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le cœur par +des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec +plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en +effet, un venin subtil dans le cœur plus dangereux que la mort même; +plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la +promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et +son habileté est une marque infaillible de sa malice.</p> + +<p>En est-il quelqu'une, Messieurs, qui<a name="page_124" id="page_124"></a> puisse égaler celle du sieur +Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle +Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le +cœur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les +fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la +traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.</p> + +<p>Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande +barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son +corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et +qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on +laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?</p> + +<p>Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal +entrelacés les<a name="page_125" id="page_125"></a> uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir +par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui +forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses +coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne +rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui +est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de +surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et +veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.</p> + +<p>Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout +petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent +inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais +les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit +est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se<a name="page_126" id="page_126"></a> répondant +circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui +veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent +la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour +des délices.</p> + +<p>Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il +pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de +l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de +pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût?</p> + +<p>Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son +interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle +Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui +appliqua une ceinture à l'anglaise<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a><a name="page_127" id="page_127"></a> avec un cadenas dont il a la +clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la +cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et +confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle +il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite.</p> + +<p>A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la +demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée +elle-même.<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une +preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la +demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise +elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une +preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la +demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur +Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la +demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal +garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été +appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le +cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs +endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs +occasions, ce<a name="page_129" id="page_129"></a> cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a +dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire, +il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément +avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses +précautions là-dessus.»</p> + +<p>De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu +cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment +peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il +l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa +prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution?</p> + +<p>C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le +cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la +demoiselle Lajon a été<a name="page_130" id="page_130"></a> obligée de vous présenter requête pour que, au +premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de +remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses +nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de +ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport, +pour être joint aux charges.</p> + +<p>Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien +qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses +défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par +là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses +propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il, +car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa +plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus<a name="page_131" id="page_131"></a> +dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun +préjudice.»</p> + +<p>Mais expliquons ce mot: vouloir.</p> + +<p>En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car +on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la +ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque, +selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent, +il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a +jamais vu cette ceinture.</p> + +<p>En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter +même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir +une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la +recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce<a name="page_132" id="page_132"></a> de +complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux +dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas +elle-même un effet et une suite de la séduction?</p> + +<p>Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi +l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a +l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que, +par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi +que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse +conduire au gré de son tyran?</p> + +<p>N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la +volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de +la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de +précautions; d'autre part, contente<a name="page_133" id="page_133"></a> du choix que le sort lui avait +procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé +qu'à celui qui a eu les prémisses de son cœur; de sorte que quand +même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit +laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible +qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette +ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a +jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas.</p> + +<p>Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été +d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de +penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure +prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou, +pour mieux dire, la jalousie du sieur<a name="page_134" id="page_134"></a> Berlhe, puisqu'il a assuré que la +demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec +un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions +là-dessus.</p> + +<p>Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas +hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François +Carrara, viguier impérial de Padoue<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. L'histoire nous apprend que ce +seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes +celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve +même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de +toilette où il y a plusieurs de ces ceintures<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> et de ces<a name="page_135" id="page_135"></a> cadenas, +qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre.</p> + +<p>Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à +Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, les jaloux de ce +temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une +précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils +l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les +rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le +célèbre Voltaire,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui pour garder l'honneur de sa maison</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De cadenas n'ait sa provision.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tient sous la clef la vertu de sa femme.</span><br /> +</p> + +<p>On trouve dans des mémoires<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, écrits depuis peu, la description d'un +de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à +peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable; +quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des +rubans diversement attachés rendent presque immobile.»</p> + +<p>Nous lisons dans Brantôme<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> que cette précaution que les Italiens ont +trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en +France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein +de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la +foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il<a name="page_137" id="page_137"></a> fut +d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce +qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis», +dit un auteur<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer +de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.»</p> + +<p>Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde +tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif +qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir +recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante.</p> + +<p>Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est +pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui +n'est bonne qu'à hâter, le<a name="page_138" id="page_138"></a> plus souvent, le malheur que l'on redoute: +mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe.</p> + +<p>Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant +d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque +façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux +se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un +Italien.</p> + +<p>Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre, +qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en +cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce +qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si +puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à +sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre<a name="page_139" id="page_139"></a> le sien propre; on +peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux +qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces +deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas.</p> + +<p>Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce +séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à +son cœur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de +cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas +être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc +être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique +sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle +donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et +des verrous?<a name="page_140" id="page_140"></a></p> + +<p>Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette +faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre +d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter +aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme +l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a +vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un +tribunal tyrannique inventé au delà des monts<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>; les Françaises +aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas; +elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère +d'esclavage et de tyrannie.</p> + +<p>Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a +voulu les<a name="page_141" id="page_141"></a> favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir +le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par +les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est +plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la +fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles +seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de +toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps, +ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les +diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le +caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de +la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont +défendues?</p> + +<p>Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer +de la<a name="page_142" id="page_142"></a> possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des +sentiments du cœur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte +n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs +précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur +adresse les vers suivants:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 5em;">O vous qui, d'une humeur jalouse,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sous la clef tenez une épouse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'amour, en prenant ses mesures,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aura la clef de vos serrures;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas.</span><br /> +</p> + +<p>Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les +gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel +l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui +assaisonne leurs plaisirs.</p> + +<p>Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse<a name="page_143" id="page_143"></a> y avoir des jaloux partout; +nous voyons dans <i>Boniface</i> les extravagances d'un Provençal<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> dont la +jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en +général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout +temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes, +où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant +elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes, +éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne +saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces +fatales ceintures.</p> + +<p>Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était +introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient<a name="page_144" id="page_144"></a>-elles à cette +contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes +complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets +et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes +qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs +pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient +scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement +épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation +même du cœur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal +serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants +incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous +et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur +Berlhe, seraient de nouveaux<a name="page_145" id="page_145"></a> expédients que leur jalousie introduirait.</p> + +<p>C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont +laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la +violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la +contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne +sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont +les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai, +la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte +que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de +leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être.</p> + +<p>En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est +excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre<a name="page_146" id="page_146"></a> une chose de la +perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité +même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est +l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre +une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant +d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et +volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est +une fausse vertu.</p> + +<p>Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni +par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en +inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la +vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le +devoir.</p> + +<p>D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on<a name="page_147" id="page_147"></a> se résoudre à rendre +malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de +faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit +Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur +Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser +ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire +que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et +que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble +plus à la haine qu'à l'amitié.</p> + +<p>D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants? +«C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne +jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la +même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants<a name="page_148" id="page_148"></a> et +ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les +suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être +eux-mêmes inconstants et légers.</p> + +<p>Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à +l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai +relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il +mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais +d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient +d'examiner les peines qui y sont attachées.</p> + +<p>Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné +à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût +pauvre.</p> + +<p>Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la +mort ou du<a name="page_149" id="page_149"></a> mariage du ravisseur; il en était de même chez les +Athéniens.</p> + +<p>Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier +supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en +garantir.</p> + +<p>Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans +enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres +de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui +auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de +mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement +exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance +de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir +donné avant, lors ou après le rapt.»</p> + +<p>La disposition de ces lois a été renouvelée<a name="page_150" id="page_150"></a> par des ordonnances +postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions +des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du +royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs.</p> + +<p>Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères +l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur +devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et +au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les +enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société +civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants.</p> + +<p>Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite +contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il +vive, mais que ce soit<a name="page_151" id="page_151"></a> pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que +ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de +condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez +considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses +engagements.</p> + +<p>Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant +environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa +grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la +confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des +dommages et intérêts.</p> + +<p>Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez, +Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a +demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la +protection des lois, qu'un mariage<a name="page_152" id="page_152"></a> promis a été principalement la cause +de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances, +puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur +fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à +leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau.</p> + +<p>Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à +quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice +peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui +reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix, +puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le +plus essentiel d'une fille chrétienne?</p> + +<p>En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne +devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité<a name="page_153" id="page_153"></a> seule qu'il +appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une +image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la +virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des +mœurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver +chèrement et précieusement.</p> + +<p>La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette +fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus +précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à +cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un +jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en +lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait +pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était +morte; elle est fille, mais elle<a name="page_154" id="page_154"></a> n'est plus vierge; elle a perdu ce +qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir +être réparée.</p> + +<p>Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y +a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet, +ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant, +il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une +fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie.</p> + +<p>L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les +hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que +dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en +est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et +avec mépris.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les +dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en +quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son +aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont +rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des +promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une +telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très +considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle +Lajon par les liens sacrés du mariage.</p> + +<p>La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la +demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager +à cet établissement.<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il +avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point +qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne +veut pas satisfaire à ses promesses.</p> + +<p>Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et +il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa +conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui.</p> + +<p>Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une +jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur +n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour +badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant +de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait +dire, lors de sa conviction,<a name="page_157" id="page_157"></a> que sa fourberie n'est qu'un badinage.</p> + +<p>Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère +disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le +trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il +couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il +a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le +monde.</p> + +<p>Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs +intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en +la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille +séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur +Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la +plaignante, qui a été trompée et déshonorée<a name="page_158" id="page_158"></a> pour toujours. Depuis sa +chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis +que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées +affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et +l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit +peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces.</p> + +<p>Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération, +cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On +lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne +change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se +rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses +engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille +infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs, +pour vous déterminer<a name="page_159" id="page_159"></a> à frapper le cœur de l'insensible de la foudre +d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir.</p> + +<p class="cb">FIN</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race +qu'on infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce +qu'on nomme en termes propres <i>boucler les cavales</i>. On se sert +ordinairement pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a +plusieurs pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin +d'en boucher l'approche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> De Paw, <i>Recherches philosophiques sur les Américains ou +Mémoires intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine</i>. +Berlin, 1769, t. II, pp. 140 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> De Cadalvène, <i>Égypte et Nubie</i>, t. II, p. 158.—Ilex, +<i>Mœurs orientales</i>. Londres, 1878, p. 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Maximilien Misson, <i>Voyage d'Italie</i>. Amsterdam, 1743, t. +I, p. 249.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Lettres familières écrites d'Italie par Charles de +Brosses.</i> Lettre XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. +137.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Fleury, <i>En Italie</i>. Vienne, 1861, p. 290.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Brantôme, <i>Vies des Dames galantes</i>. Édit. de Paris, 1822, +Discours I, p. 118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Les cadenas et ceintures de chasteté.</i> Paris, Liseux, +1883. Notice historique, p. xxxii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Rabelais, <i>Pantagruel</i>, livre III, ch. 35.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> P.-G.-J. Niel. <i>Portraits des personnages français les +plus illustres du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</i> Paris, 1848, 1<sup>re</sup> série.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Tallemant des Réaux, <i>Historiettes</i>, <small>CCCXLVL</small>. Édit. +Monmerqué et Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Nicolas Chorier, <i>Dialogues de Luisa Sigea</i>, Cinquième +dialogue. Voir L'<i>Œuvre de Nicolas Chorier</i>, pp. 142 et suiv. (Bibl. +des Curieux, 1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir +l'<i>Œuvre de Nicolas Chorier</i> (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 +et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, +nº 10283, p. 1179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Comte de Bonneval, <i>Mémoires</i>. Londres, aux dépens de la +compagnie, 1737, t. I, pp. 74 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Peuchet, <i>Mémoires tirés des archives de la police de +Paris</i>. Paris, 1838, t. II, p. 329.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir l'<i>Œuvre de l'abbé de Grécourt</i> (Bibliothèque des +Curieux), p. 221.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Voir <i>La Belle Alsacienne</i> (Biblioth. des Curieux), pp. 77 +et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Des mots grecs <i>Aidos</i>, pudeur: <i>Zonè</i>, ceinture.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i>, t. XII, +1879, colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir D<sup>r</sup> Caufeynon. <i>La Ceinture de chasteté.</i> Paris, +1905, pp. 96 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i>, t. XII, +1879, col. 145.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Gen., ch. 36.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Platon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Saint Jérôme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Leg. unic. cod. de rapt. virg.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Jul. Clar.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Pyrrhus Corrard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Isidore de Péluse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à +cette ceinture le nom de <i>ceinture à l'anglaise</i>. Il n'est point de +peuple moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les +anciens Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de +leurs femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les +Caton, qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la +conduite, sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la +sotte gloire d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, +ils font en même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins +une preuve de leur politesse que de leur indifférence sur l'article de +la jalousie; de sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures <i>des +ceintures à la Bergamasque</i>, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, +ch. 35.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Misson, <i>Voyage d'Italie</i>, t. I, p. 217.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud +monstrum pellices suas occludebat.</i> Misson, au lieu cité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Misson, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Brant., t. II, disc. I, p. 176.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> L'Inquisition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Boniface</i>, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Plaidoyer de M. Freydier contre +l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique., by M. Freydier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAIDOYER DE M. FREYDIER *** + +***** This file should be named 37273-h.htm or 37273-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/2/7/37273/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37273-h/images/cadenas.png b/37273-h/images/cadenas.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0e18823 --- /dev/null +++ b/37273-h/images/cadenas.png diff --git a/37273-h/images/cadenas_2.png b/37273-h/images/cadenas_2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef1e3cd --- /dev/null +++ b/37273-h/images/cadenas_2.png diff --git a/37273-h/images/ceintures.png b/37273-h/images/ceintures.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24ccd01 --- /dev/null +++ b/37273-h/images/ceintures.png diff --git a/37273-h/images/colophon_1.png b/37273-h/images/colophon_1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b776c90 --- /dev/null +++ b/37273-h/images/colophon_1.png diff --git a/37273-h/images/colophon_2.png b/37273-h/images/colophon_2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50edce4 --- /dev/null +++ b/37273-h/images/colophon_2.png diff --git a/37273-h/images/plaidoyer.png b/37273-h/images/plaidoyer.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac6580e --- /dev/null +++ b/37273-h/images/plaidoyer.png diff --git a/37273-h/images/plaidoyer_2.png b/37273-h/images/plaidoyer_2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1682e5c --- /dev/null +++ b/37273-h/images/plaidoyer_2.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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