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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 9; Author: M. A. de Lamartine</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 9), by
+Alphonse de Lamartine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 9)
+ Un entretien par mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: August 14, 2011 [EBook #37076]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.9 ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME NEUVIÈME</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1860</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">IX</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> XLIX<sup>e</sup> ENTRETIEN<br>
+<span class="smaller">Premier de la cinquième année.</span></h2>
+
+<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br>
+SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les salons littéraires, depuis Aspasie à Athènes jusqu'à madame Récamier
+à Paris, font certainement partie de la littérature; ces salons sont le
+foyer du génie, le coin du feu de la gloire; c'est pourquoi nous
+consacrons cet Entretien à madame Récamier.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> II</h4>
+
+<p>Le temps fuit en emportant tout dans sa course, mais un petit volume
+l'arrête et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la seule
+chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement du temps.
+Pourquoi? C'est que ce petit volume est le <i>souvenir écrit</i>, le
+<i>souvenir</i> qui fixe et qui fait revivre le passé. Voilà pourquoi aussi
+le public goûte tant ces petits livres intitulés les <i>Souvenirs</i>: c'est
+qu'ils sont en littérature une protestation de notre fugitivité contre
+la mobilité du temps, contre la brièveté de notre existence et contre la
+pire des morts, la mort de notre nom, la sépulture de l'oubli.</p>
+
+<p>Ces réflexions nous sont suggérées par la lecture de deux intéressants
+volumes écrits, recueillis et publiés hier par la fille adoptive de
+madame Récamier (madame Lenormant), et publiés juste à l'heure où ce nom
+de madame Récamier, naguère célèbre, allait s'enfoncer sans trace sous
+l'horizon si court des célébrités évanouies.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> III</h4>
+
+<p>Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on, à ce que madame Récamier
+laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables événements et
+de ces innombrables personnages qui ont rempli de Mémoires plus
+historiques la première moitié de ce dix-neuvième siècle, le siècle de
+la France? Madame Récamier ne fut ni un événement, ni un personnage, ni
+un grand fait, ni une grande idée, ni même un grand talent, ni surtout
+une grande puissance, dans cette foule de choses et d'individualités qui
+encombrent l'histoire de ces soixante ans.</p>
+
+<p>Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand
+talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance; elle y fut un
+grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des
+c&oelig;urs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la
+<i>beauté</i>!!!</p>
+
+<p>La beauté est la royauté de la nature, peu <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> importe qu'elle
+soit née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de
+l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; dès
+qu'elle paraît elle règne; dès qu'elle sourit elle enchaîne; que l'on
+soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord Byron,
+Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion de
+reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphaël sous le regard
+de la <i>Fornarina</i>, et elle le fait mourir, comme le phénix, dans la
+flamme de deux beaux yeux; elle allume à douze ans dans le Dante un
+foyer inextinguible d'un seul rayon de sa <i>Béatrice</i>; elle sanctifie
+Pétrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrête d'une
+caresse, en Égypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Afrique,
+ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrêter; elle corrompt Nelson dans
+les délices de Naples et contre-balance dans le c&oelig;ur de son héros la
+gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à Ravenne, la poésie à lord
+Byron dans la contemplation de cette poésie vivante qu'on appelle la
+<i>Guicioli</i>; elle fait oublier à Chateaubriand son ambition, son égoïsme
+et sa vieillesse dans le rayonnement déjà amorti de Juliette. <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>
+Voilà la beauté, voilà sa puissance, voilà son mystère, voilà sa
+divinité! Ne cherchez pas d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom
+de Juliette dans ce siècle et qui la suivra plus loin que son siècle;
+elle fut la beauté! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut
+la Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans faute,
+la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la lady
+Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas! et peut-être aussi
+sans amour! L'amour est le seul enchantement qui manque à cette femme.
+Pas assez femme et trop déesse, elle fut Juliette Récamier. Elle posa
+involontairement, pendant trente ans, comme un divin modèle d'atelier
+voilé, devant tous les yeux et devant tous les c&oelig;urs de deux
+générations d'adorateurs enthousiastes, mais désintéressés de sa
+possession; elle fut statue et jamais amante; elle resta intacte sur son
+piédestal au milieu de l'encens qui fumait et des bras tendus pour la
+recevoir; elle n'en descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait
+aimé? Mais soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais
+de ce socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas,
+dit-on, la faute <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> de son c&oelig;ur, ce fut la faute de la nature.
+Son lot fut d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne
+l'adora pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans
+sa beauté; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre; ce
+mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun
+homme en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on
+jouissait de ne pas savoir possédé par un autre ce que nul mortel ne
+pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait avoir
+une préférence ce serait peut-être pour moi; car tous croyaient seuls
+l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette pureté inaltérable
+qui a permis à une femme d'écrire les <i>Souvenirs</i> de cette femme. Dans
+cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un charme à voiler; une mère
+de famille pouvait déshabiller cette vierge.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de madame
+Récamier; une <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la
+familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait de
+cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure.
+Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque
+ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les détails
+de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce sanctuaire
+où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la vue de
+Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume, ses
+poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une certaine
+heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses femmes, où
+on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle revenait à elle
+au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses blonds cheveux dénoués,
+et où les convives de la soirée défilaient ravis devant tant de charmes,
+attendris par tant de défaillances, mignardises de l'adolescence, de
+l'amour et de la mort. Cette scène d'évanouissement, qui se renouvelait
+presque tous les soirs de grande réunion à Clichy, à une heure avancée
+de la soirée, n'était pas une coquetterie de la jeune maîtresse de ce
+beau lieu, c'était un prétexte <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> suscité par la mère et par le
+mari de madame Récamier pour dérober la jeune femme à l'empressement
+insatiable de la foule importune de ses admirateurs; elle était trop
+naïve pour jouer d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter
+sur les bras des familiers de la maison pour laisser le voile de ses
+rideaux entre elle et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait
+dévoré sa jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle
+devait rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel <i>sursum
+corda</i> des yeux et de l'imagination de son siècle.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici
+comment.</p>
+
+<p>En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris que la
+duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel Meurice,
+allant en sens inverse de Londres à Rome.</p>
+
+<p>La duchesse de Devonshire, seconde femme <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> et veuve alors du duc
+de ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant
+la plus opulente, la plus lettrée et la plus <i>mécénienne</i> de l'Europe.
+Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en Angleterre le
+retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son nom de famille
+était Élisabeth Harvey; elle était s&oelig;ur du duc de Bristol, homme
+d'une grande distinction de naissance et d'esprit. Une amitié passionnée
+unissait dès leur adolescence lady Élisabeth Harvey à la première
+duchesse de Devonshire; cette première femme du duc de Devonshire était
+sans scrupules, femme de bruit, de passion, de beauté, de talent, de
+poésie et de politique. Elle n'avait pas d'enfant de son mari; cette
+stérilité menaçait de laisser sans héritier direct l'immense fortune et
+le nom princier de la maison de Devonshire; elle résolut, dit-on, de
+devoir à l'intrigue ce qu'elle ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune
+amie, devenue lady Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le
+palais du duc; l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et
+de son amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait
+pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Forster
+avec le duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le
+secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que l'enfant
+supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la nouvelle duchesse
+de Devonshire; seulement cette naissance était anticipée et illégitime.</p>
+
+<p>Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des véritables
+héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on menaça le père, la
+mère et le fils d'un procès; les témoignages domestiques abondaient; des
+scandales si compliqués auraient fait une explosion déplorable dans
+l'aristocratie anglaise. Le vieux duc mourut en se taisant encore; le
+jeune duc, fils présumé de la belle Élisabeth, avait une délicatesse de
+conscience et d'honneur qui ne lui permettait pas de se substituer
+sciemment aux droits des héritiers légitimes.</p>
+
+<p>Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne
+jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement
+personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables
+héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son
+éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span>
+duchesse douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa
+beauté, dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la
+délicatesse transparente de ses traits; son esprit était tourné aux
+grandes choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute
+consacrée aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à
+Londres, à Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour
+de distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains,
+peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient à
+toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était le
+cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que le
+ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par elle
+la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les beaux-arts,
+cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à faire supposer
+entre eux une union plus intime par un mariage secret; le cardinal
+n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour avoir abjuré entre ses
+mains le protestantisme et pour pratiquer en secret le catholicisme.
+Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de ces bruits qui s'élèvent des
+apparences autour des hommes ou <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> des femmes célèbres; la tombe
+même ne dit pas tout après leur mort: le ciel sait plus de secrets
+encore que la terre.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait recherché
+à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme un jeune homme
+dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir. Elle m'avait présenté
+au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie VII, dont les malheurs et
+les bontés éclataient sur sa gracieuse physionomie plus que la tiare sur
+son front. Malgré mon extrême timidité, qui ne m'a jamais permis de me
+mettre en avant que dans les grandes circonstances publiques, je vivais
+dans son intimité la plus journalière. Elle me traitait en fils plus
+qu'en protégé; à sa mort elle porta mon nom dans son testament, pour me
+prouver que sa pensée survivait en elle à la vie; je lui garde de mon
+côté un souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent;
+excusez-moi d'en avoir parlé un peu <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> longuement à propos de
+madame Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles
+ne se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa
+vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut belle
+pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les c&oelig;urs.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans
+avoir été annoncé: je la croyais seule; une femme inconnue était debout
+à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée et
+chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans l'âtre.
+C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers de soie puce
+en descendant dans la neige à la porte de l'hôtel. Mon arrivée
+interrompit la conversation entre ces deux femmes, conversation qui
+paraissait être animée, quoique à voix basse, car l'une d'elles
+(l'inconnue) avait sur les joues cette coloration fugitive du sang en
+mouvement sur un <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> fond de pâleur qui prouve qu'on a poussé tête
+à tête un entretien jusqu'à la lassitude.</p>
+
+<p>La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir; après les
+premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis communs
+d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se rassit sans rien
+dire à l'autre coin de la cheminée en face de moi; c'était sans doute
+une politesse de quelques minutes qu'elle s'imposait pour ne pas avoir
+l'air de manquer d'égards au nouveau venu; mais après cette courte halte
+sur le canapé elle se leva de nouveau, <i>et vera incessu patuit dea</i>!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle tourna
+autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la porte. Cette
+grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout oriental,
+contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente des femmes de
+Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle personne était
+étrangère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de
+politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi
+voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.</p>
+
+<p>La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les
+clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des reines
+du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des sapins, dans
+le haut Jura, ne vibrent pas plus mélodieusement aux oreilles que cette
+voix plus musicale que la musique. Elle ne parlait qu'amitié; je me
+figurais ce que ferait une telle voix si elle parlait ou si elle avait
+jamais parlé d'amour! Un frisson en courut sur ma peau; j'étais encore
+jeune, et le souvenir d'une voix pareille, depuis peu à jamais éteinte,
+ajoutait à mon émotion; cette voix faisait tinter les dents comme les
+touches d'ivoire d'un clavier mouillé par les lèvres; on l'entendait au
+fond de la poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de
+lui-même: c'était une âme répandue dans l'air qui vous caressait de
+sons.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> IX</h4>
+
+<p>Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le
+portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs pour
+le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David, de
+Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova y a
+échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté est
+justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est infini;
+elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits, mais de
+lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables, d'harmonies
+latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de copier. La beauté,
+dans ces visages, est une énigme: l'amour seul peut la deviner; l'art
+n'y peut que confesser son impuissance. Heureuses les femmes qui n'ont
+point de portraits; c'est qu'elles sont au-dessus de l'art!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> X</h4>
+
+<p>Telle m'apparut dans ce coup d'&oelig;il la femme qui causait en se
+retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de
+voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un front
+mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la rosée
+bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se retiraient
+légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement pour la
+sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues comme un velours
+où court le perpétuel frisson d'un air d'automne; une expression qui
+appelait à soi non le regard, mais l'âme tout entière; enfin une bonté
+qui est l'achèvement de toute beauté réelle, car la beauté qui n'est pas
+par-dessus tout bonté est un éclat, mais elle n'est pas un attrait.
+L'attrait était le caractère dominant et magique de cette figure; le
+regard s'y collait comme le fer à l'aimant; c'était une physionomie
+aimantée: elle aurait enlevé une enclume au ciel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la
+mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou petite;
+elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était plus très-jeune
+à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à demander son âge.
+Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les âges étaient réunis
+dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble d'âge mûr, mélancolie du
+soir, sérénité d'immortalité, tout y était selon le pli de lèvres ou de
+sourcils que donnait la conversation au visage; comme dans les
+instruments bien accordés le mode change le ton, le mouvement changeait
+l'impression. On ne pouvait pas dire non plus à quel âge on l'aurait
+mieux aimée, car chacune des années qu'elle avait traversées semblait
+avoir laissé une beauté propre à la saison de la vie qui apporte et
+remporte quelque chose à la femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle
+une date, mais une permanence de la beauté accomplie.</p>
+
+<p>Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait pas,
+il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si elle y
+avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire entièrement oublier
+ou de la confondre <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> avec elle-même dans un tel accord de forme
+et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un dans le regard. La
+parfaite harmonie, c'était en tout le caractère de cette femme
+harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai presque toujours vue
+depuis, une robe à plis flottants de soie grise, nouée par une ceinture
+noire et montant en chaste tunique jusqu'à son cou; ses souliers de soie
+sombre disparaissaient sous les bords un peu traînants de sa robe; un
+châle oriental de couleur blanche recouvrait ses épaules et serrait sous
+une contraction de ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de
+Florence aux larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par
+sa nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec
+les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses
+mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la gance
+d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.</p>
+
+<p>Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout
+exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de
+s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour dans
+les soirs d'automne <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> où l'on n'allume pas encore la lampe pour
+jouir de ce qu'on appelle familièrement de <i>l'entre chien et loup</i> du
+jour mourant.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Je restais en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré plus
+qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait en
+éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on appelle les
+anges, apparaissaient encore aux regards des habitants de la terre. On
+est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme apportée du ciel
+enveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On sent un culte, on ne
+sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci n'est qu'une splendeur.</p>
+
+<p>Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi voix
+des deux femmes. Cet entretien <i>aparté</i> se prolongeait un peu plus que
+la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil entre les
+deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse, tout en ayant
+l'air de se retirer modestement devant <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> un nouveau venu, n'était
+pas fâchée d'être contemplée à loisir par un admirateur de plus, dont
+l'enchantement ne pouvait lui échapper tout entier, malgré la discrétion
+de mon attitude et la distraction affectée de mon coup d'&oelig;il. Enfin
+elle s'évanouit, ou plutôt elle se glissa comme une ombre hors de la
+chambre, sans que son pas de sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.</p>
+
+<p>La duchesse se rapprocha du feu.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement contenu, la
+personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être une étrangère,
+car comment une pareille figure existerait-elle en France sans que son
+nom la devançât partout comme une célébrité, et sans que je l'eusse
+jamais aperçue dans les salons ou dans les spectacles de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la connaissez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais
+oubliée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier!</p>
+
+<p>&mdash;Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends l'émotion
+que cette céleste <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> figure a donnée au monde dans sa fleur, et
+tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas jusque
+dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique sur la boue
+de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté de femme, jamais
+plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés pour avoir vu fleurir
+ce visage de seize ans! Quelle impression ne devait pas faire cette
+éclosion, puisque l'épanouissement a de tels prestiges?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions
+célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout un
+monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont porté
+leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec indifférence;
+elle a été trop adorée pour ne pas être blasée d'enthousiasmes. J'aime
+mieux garder le mien froid et spéculatif dans mon imagination que de le
+voir évaporé en vain devant une idole distraite et saturée d'encens.
+Cette femme est une relique qu'on ne voit qu'à travers le cristal du
+reliquaire. Mais quelle n'a pas dû être l'impression <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> de cette
+femme idolâtrée sur les yeux de la France et de l'Europe, quand elle
+apparut, à seize ans, au milieu de Paris encore souillé de sang et muet
+de terreur, comme une Iris messagère des dieux apaisés, venant rapporter
+leur sourire à la terre? Que j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux
+sont les yeux qui se rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier
+rayonnement!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse; mais
+il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent ressusciter cette
+apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu de mer azurés jusqu'à
+la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de fils de la Vierge brunis
+au feu du soleil; des joues de pêche veloutée dont le velours renaissait
+tous les matins comme pour tamiser le jour sur une peau d'enfant; des
+couleurs nuancées et fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une
+teinte; un regard qui s'ouvrait et se refermait sous des cils
+ruisselants d'ombre ou de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou
+la joie épanouie donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui
+caressait l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa
+flexibilité, <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une
+démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de
+l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la foule
+eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure et qui la
+faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle entraînait
+sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à sa vue; les
+exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais jalouses; les
+hommes attirés, mais contenus par le respect de tant d'innocence sous
+tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai
+rien peint de visible à votre imagination. La beauté comme celle de
+madame Récamier alors est comme un mystère: il faut y croire et ne pas
+le voir: il veut la foi. Voyez-la dans l'impression qu'elle a faite sur
+la France et sur l'Angleterre au moment où vivait madame Tallien, où
+resplendissait mon amie Georgina Spencer, où je brillais moi-même d'un
+éclat emprunté à ma famille, à mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait
+bien autre chose à faire que de s'arrêter devant une femme de dix-huit
+ans. L'Europe s'arrêtait devant madame Récamier!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> XII</h4>
+
+<p>Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame Récamier.</p>
+
+<p>À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas détruit,
+mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un grand écrivain,
+ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans l'empyrée des
+lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle un salon; ce salon
+était un sanctuaire plutôt qu'une exposition d'esprit et de célébrités,
+un culte plutôt qu'une cour. Quelques rares privilégiés de la société,
+de l'aristocratie, de la politique et de la littérature, y étaient
+admis. Le grand homme de style qui régnait dans ce c&oelig;ur et dans ce
+salon ne m'était pas favorable, bien que je sois le seul des poëtes et
+des politiques de son siècle auquel il adresse de magnifiques éloges
+posthumes dans ses Mémoires destinés à la postérité. Il m'avait
+proscrit, autant qu'il était en lui, de la faveur des cours pendant
+qu'il était ministre et que j'étais, moi, relégué dans les rangs
+subalternes <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de la diplomatie; s'il avait pu me proscrire de la
+scène du monde il l'aurait fait, je n'en doute pas. C'était une
+faiblesse et une injustice. Je l'admirais passionnément, non comme
+homme, mais comme génie; j'étais trop petit pour porter aucune ombre sur
+sa trace; mais, soit que madame Récamier se souvînt de notre rencontre
+muette chez la duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de
+produire un nom naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon,
+elle me fit allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me
+refuser, malgré mon éloignement pour les <i>camarillas</i> lettrées ou
+politiques, à me laisser présenter à elle dans ce couvent de
+l'Abbaye-aux-Bois, où je devais plus tard suivre le convoi indigent du
+pauvre Ballanche.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi
+courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son confident.
+Ce mot me prédisposait par amour-propre <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à l'adoration pour
+cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la moitié de
+l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M. de
+Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce jeune
+homme?&mdash;Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de Chateaubriand est mon
+ami, mais de Lamartine est mon......»</p>
+
+<p>La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui sortit
+de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse sortir de
+ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation dont on désire
+que l'écho aille chatouiller indirectement le c&oelig;ur d'un homme.</p>
+
+<p>À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle, gracieuse,
+adroite de simplicité; mon impression fut un attrait doux, qui n'éblouit
+pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle un jour de splendide
+été.</p>
+
+<p>C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable M.
+de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait lire chez
+elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin, la tragédie de
+<i>Moïse</i>, essai <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> dramatique du grand écrivain; c'était l'époque
+aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques pages de ses
+Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains d'élite dans le
+salon ouvert à un seul battant de son amie; on invitait à ces solennités
+un aussi grand nombre de privilégiés que l'exiguïté de l'appartement en
+pouvait contenir. Jamais première répétition d'une pièce attendue comme
+un événement sur la scène ne fut aussi briguée que la faveur d'assister
+à ces répétitions de la gloire devant les représentants présumés de la
+postérité; les femmes y étaient en plus grand nombre que les hommes, car
+les femmes étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait
+joui du c&oelig;ur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des
+femmes pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans
+sa vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de
+sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le jugement
+beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la religion, ces deux
+idolâtries de leur c&oelig;ur, avaient en lui leur représentant dans un
+même homme. La politique, dans laquelle il avait joué un rôle <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span>
+important depuis la restauration des Bourbons, lui payait aussi alors ce
+qu'il appelait ses disgrâces de cour en popularité; ce n'était que des
+semblants d'opposition libérale affichés pour décorer sa retraite, mais
+ces dehors de grand homme persécuté lui attiraient à la fois le respect
+de l'aristocratie, la reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme
+confidentiel des jeunes républicains. Nul homme n'a plus soigné les
+couleurs de sa robe de chambre afin de se présenter à la mort comme un
+apôtre pour les chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme
+un tribun de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il
+touchait à ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces
+trois rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en
+sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du
+génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec le
+présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec l'avenir
+démocratique par ses pressentiments de république. M. de Chateaubriand
+était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un homme; il lui
+fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses <i>Mémoires
+d'outre-tombe</i>, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qu'il écrivait alors, avaient une page pour un
+parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui louche à force de
+vouloir regarder trop d'horizons à la fois.</p>
+
+<p>Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des croyances si
+contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être détrompé, mais
+jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme politique est un
+aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une douleur de l'esprit,
+mais il n'est pas une offense à la vérité. Mieux vaut dire: Je doute,
+que de dire: Je mens.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand répétait
+ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est ainsi que
+Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.</p>
+
+<p>Dans l'été de 1829, une lecture du <i>Moïse</i> de M. de Chateaubriand devant
+un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme
+d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et un
+peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble
+déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.</p>
+
+<p>On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à cette
+mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous les poëtes,
+tous les orateurs, tous les étrangers, tous les journalistes
+sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un scrutin épuratoire
+des amis de la maison avant d'être admis. On voulait être sûr qu'aucun
+profane ou qu'aucun incrédule au génie du lieu ne se glisserait dans le
+cénacle pour en troubler ou pour en divulguer les mystères. La piété,
+l'adoration étaient obligées; la froideur même dans le culte aurait paru
+un blasphème contre le dieu des femmes.</p>
+
+<p>Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma s&oelig;ur; je
+ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame Récamier
+pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait je ne sais
+quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> moi;
+mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les noms des
+invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais prévenir
+l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je n'ai jamais
+aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de plein air;
+l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni en religion, ni
+en politique, ni en littérature. Toute coterie est petite et fausse; le
+monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je ne rendis donc pas même
+une visite à madame Récamier, de peur que cette visite n'eût l'air d'une
+requête. Je me tins à ma place dans l'isolement.</p>
+
+<p>Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de
+l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec ma
+mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle monta en
+voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui logeait chez
+moi dans un hôtel garni.</p>
+
+<p>Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur
+figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les
+souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques un
+peu diverses elles avaient <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> connu beaucoup des personnes du même
+monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite
+très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la
+Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de
+campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au monde,
+était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que pour
+quelques c&oelig;urs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle de sa
+bienfaisance dans des hameaux.</p>
+
+<p>Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les
+palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier
+âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec
+moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes
+nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son
+imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le
+premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le <i>Génie du
+Christianisme</i>, qui lui avait révélé la poésie de sa foi, elle aurait
+donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau front d'où était
+sortie cette <i>renaissance</i> de la religion antique. M. de Chateaubriand
+<span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> était à ses yeux l'<i>Esdras</i> du vieux temple, temple reconstruit
+non en pierres, mais en images pour sa piété.</p>
+
+<p>La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par le
+son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de tact,
+par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée, fut comme
+une rencontre après une longue séparation entre deux s&oelig;urs. Madame
+Récamier ne négligea aucune de ses séductions cordiales et caressantes
+pour plaire à ma mère; quant à ma mère, elle était la séduction
+personnifiée; elle entrait naturellement comme une lumière dans les
+yeux, comme une musique dans l'oreille, comme une persuasion dans le
+c&oelig;ur. Elle enleva dès le premier entretien le goût très-vif de madame
+Récamier. Deux de mes s&oelig;urs, très-belles, qui avaient accompagné ma
+mère dans ce voyage et qui assistaient, modestes et rougissantes, à cet
+entretien, comme deux cariatides grecques dans un salon de Paris, ne
+nuisirent pas à l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté
+d'un autre âge. Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier
+pour qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M.
+de Chateaubriand, le jour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de la lecture du <i>Moïse</i>. Ces deux
+femmes se séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le
+lendemain. Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des
+tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être connues
+trop tard.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes s&oelig;urs et moi, nous
+perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui obstruait
+de bonne heure le large escalier du couvent de l'Abbaye-aux-Bois.&mdash;«Je
+crois, me dit tout bas ma mère, monter l'escalier de Saint-Cyr pour
+entendre la première lecture d'<i>Athalie</i>. N'allons-nous pas trouver
+là-haut Louis XIV, madame de Maintenon, la duchesse de Bourgogne,
+Bossuet, Fénelon, Pascal, groupés autour de Racine, son manuscrit à la
+main?»</p>
+
+<p>L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho de la
+vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des équipages
+qui versaient les nobles visiteurs, le <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> demi-voix des entretiens
+sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une entrée d'église,
+tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et de ma jeune s&oelig;ur;
+nous allions voir une Maintenon plus belle et moins solennelle que la
+première, la Maintenon caressante d'un roi de l'intelligence. M. de
+Chateaubriand représentait à la fois dans sa personne un Louis XIV des
+lettres et un Racine de décadence.</p>
+
+<p>Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la
+foule de l'antichambre et aida ma mère et ma s&oelig;ur émues à parvenir,
+au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon.
+Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès
+d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à la
+fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou bourdonnants.</p>
+
+<p>M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de <i>Corinne</i>, par Gérard, se
+levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé de sa
+grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de loin; ce
+sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un peu amer à mon
+aspect. On voyait qu'il voulait <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> être obligeant, mais qu'il ne
+pouvait pas tout à fait être cordial.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour
+voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui
+défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les yeux
+de M. de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de
+curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.</p>
+
+<p>Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.</p>
+
+<p>Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.</p>
+
+<p>Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y
+avait pas plus d'esprit.</p>
+
+<p>La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur
+intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore
+sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison
+serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.</p>
+
+<p>Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons
+politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous les
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de
+l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté, bouillonnait
+d'indépendance et d'émulation littéraire.</p>
+
+<p>J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France
+pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la
+duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne cour
+de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à condition
+de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses ministres. La
+hauteur et le dédain étaient le caractère des physionomies; l'amertume y
+plissait les lèvres; il y avait trop de fiel dans les c&oelig;urs pour que
+ce salon fût agréable à fréquenter; l'ironie était la figure habituelle
+de ses discoureurs; la littérature n'y était qu'une arme de faction
+surannée; sa forme était l'épigramme du haut en bas, le discours de
+tribune ou le pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y
+sentait le renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands
+seigneurs mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière
+duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de
+l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> louer de son accueil;
+mais je désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un
+courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la
+poussière de ce tapis.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Il y avait le salon de madame de Montcalm, s&oelig;ur du duc de Richelieu
+et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie
+intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par le
+talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y respirait
+un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse de maison; la
+fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, retenue, quoique jeune
+encore, sur son canapé, y présidait avec un accueil qui n'avait rien de
+banal; ses goûts étaient des amitiés vives; ses opinions devenaient des
+sentiments; on voyait défiler devant ce canapé tous les hommes éloquents
+et sages qui auraient pu réconcilier la Restauration avec la liberté. M.
+Lainé était à la fois son ami et son symbole politique; M. Molé la
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> cultivait comme une puissance aimable dont il fallait se
+ménager la faveur pour quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de
+Russie, M. Pozzo di Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface
+française, y était assidu comme à un devoir de la journée; quelques
+hommes de lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient
+dans une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du
+goût dans le <i>Journal des Débats</i>; M. Villemain, plus éblouissant encore
+de parole que de plume; moi-même, favori de son c&oelig;ur, très-assidu et
+très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés près, madame de
+Montcalm recherchait plus les hommes politiques que les esprits
+littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, personne; elle
+aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; languissante, dégoûtée,
+capricieuse comme une malade, passionnée d'attraction comme de
+répugnance, il fallait lui plaire ou la choquer. Elle ne mettait aucune
+diplomatie féminine dans le gouvernement de son salon d'élite; ce salon
+n'en était que plus attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on
+était sûr d'être le désiré de son c&oelig;ur; elle avait pour moi une
+amitié d'instinct <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> qui ne me faillit jamais, malgré l'absence.
+Le matin du jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de
+son agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de
+l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié sortit
+une fois avec son cercueil.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de madame la
+duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses éloquents
+<i>Souvenirs</i>, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et trop inconnu
+pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait entendu prononcer
+mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une véritable idolâtrie pour
+M. de Chateaubriand; jeune encore, madame de Duras était, dit-on, le
+machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami: âme
+prodigue qui se consumait comme une lampe dans la nuit pour illuminer
+un nom d'homme.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> XVIII</h4>
+
+<p>Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de madame de
+Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle comme Corinne,
+pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu familièrement la
+célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le bonheur de sa mère,
+qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer que la vertu; mais cette
+vertu était libre et grande, une vertu antique; sa religion ne
+rétrécissait rien de ses pensées, sa foi donnait à sa physionomie une
+expression grave comme celle des femmes qui sortent des temples où elles
+ont eu commerce avec Dieu; elle sortait à toute heure de l'infini. Un
+mari digne d'elle attirait autour de lui, par l'aristocratie de son rang
+et par le libéralisme un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui
+tenait à la grande opposition en France et en Angleterre: c'était le
+salon des deux mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon
+obscurité, et j'y portais un véritable culte à ces <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> prestiges
+de la beauté, du nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille.
+On y ajoutait pour moi la bonté, le prestige du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment
+rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit d'amère
+opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop, selon moi,
+les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour plaire, feindre
+par complaisance une hostilité que je n'éprouvais pas contre la cour. Je
+trouvais cette hostilité déplacée. Les Bourbons de la branche aînée
+n'avaient certes pas démérité des héritiers de M. Necker, du maréchal de
+Broglie et de madame de Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume
+ironique des lèvres corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y
+coudoyant M. de Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous
+les publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque
+en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour leur
+société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me blessait au
+c&oelig;ur; c'était un salon de la <i>Ligue</i>, où les princes jouaient à la
+popularité.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> XIX</h4>
+
+<p>Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie de
+madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le salon de
+son amie; mais celui-ci était plus large et plus véritablement
+littéraire que le salon trop anglais de la fille de madame de Staël; la
+littérature y tenait une bien plus grande place. La maîtresse de la
+maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne permettait pas à
+l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit d'agrément; on y
+rencontrait, sans acception d'opinion, tous les hommes de tout âge qui
+avaient un nom dans les lettres ou dans la politique, ou qui cherchaient
+une avant-scène à leur talent. C'était un lieu d'asile inviolable à la
+colère des opinions au milieu de Paris.</p>
+
+<p>L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait sauvé
+et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de l'esprit
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte comme la
+France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes venait
+d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire. Les amis
+politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient dans cette
+société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de lettres, poëtes,
+écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré depuis la tribune et
+la presse en France. Ils se rencontraient dans ce salon avec la jeune
+aristocratie libérale, mais non factieuse. M. Villemain, M. Cousin, M.
+de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa fleur à la vie; M. Beugnot, la
+plus spirituelle des chroniques vivantes de la Révolution et de
+l'Empire; les amis de M. de Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa
+nièce; quelques Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un
+groupe de doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans
+la nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une
+religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles,
+lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui
+visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de
+l'aristocratie de naissance, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> du génie, de l'esprit, de l'art,
+du goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant
+l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette
+bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer l'espérance,
+même dans l'obscurité.</p>
+
+<p>«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un jour en
+contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est le <i>génie
+enfant</i>.&mdash;Pourquoi? lui dis-je.&mdash;Parce qu'il a encore son innocence, me
+répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son front! Or l'innocence
+du génie c'est sa modestie.»</p>
+
+<p>Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance sur
+ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon que je
+récitai pour la première fois devant un auditoire un peu nombreux
+quelques vers encore inédits des <i>Méditations</i> et des <i>Harmonies</i>. Cette
+aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle me protégea vivement,
+ainsi que la duchesse de Broglie, son amie, auprès des ministres d'alors
+pour obtenir mon premier poste diplomatique; je ne l'ai jamais oublié,
+et j'ai eu une occasion de reconnaître tant de bonté <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> dans une
+circonstance où il me fut donné d'être agréable à mon tour à sa
+famille<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> XX</h4>
+
+<p>Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société
+cosmopolite, le salon de <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> madame Gay et de sa fille Delphine,
+qui fut ensuite madame Émile de Girardin. La mère, <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> femme de
+c&oelig;ur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier,
+avait été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune;
+c'était une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une
+intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son c&oelig;ur sans
+compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué pour
+tenir le premier rang parmi les salons littéraires de l'Europe; elle
+avait assez de flamme pour illuminer <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> seule dix salons; elle
+donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement de sa maison
+était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration, belle comme
+l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la noblesse de naissance
+n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de
+nature: le génie! Victor Hugo, Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame
+Malibran, Vigny, y dominaient de la tête la foule d'élite d'hommes et de
+femmes qui cherchaient la gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le
+salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y
+aimait parce qu'on se sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois
+que j'étais à Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne
+reconnaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui
+est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais
+le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les
+décorations de la nature: la beauté et le génie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> XXI</h4>
+
+<p>Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la
+symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un
+monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les rangs;
+si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si celui de
+madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si celui de
+madame de Girardin était une république, celui de madame Récamier était
+une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil; ce trône, entouré de
+tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des
+courtisans littéraires ou politiques se rangeaient autour de ce trône.
+C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples
+et usés; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du
+temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de
+Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large,
+autour de laquelle se groupaient les familiers ou les discoureurs,
+<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> était l'<i>&OElig;il-de-b&oelig;uf</i> de cette abbaye royale; le mur à
+côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de <i>Corinne</i>
+improvisant <i>au cap Misène</i> devant son amant Oswald; scène romanesque de
+madame de Staël, plus académique que réelle, car une femme aimante et
+aimée, seule avec la nature et son c&oelig;ur, a autre chose à faire que
+des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C'est l'heure
+et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du
+c&oelig;ur; ce n'est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit.
+Mais madame Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été
+l'amie de madame de Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à
+la belle tête de Corinne dans ce tableau.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, M.
+de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrière les paravents et les
+fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille
+courte, de ses <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> jambes grêles; on n'entrevoyait que le buste
+viril et la tête olympienne.</p>
+
+<p>Cette tête attirait et pétrifiait les yeux; des cheveux soyeux et
+inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, des
+yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge, un nez fin et
+presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt pincée
+par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour
+plus que de c&oelig;ur; des joues ridées comme les joues du Dante par des
+années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions
+ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la
+pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était l'homme principal au
+fond du salon, entre la cheminée et le tableau; il recevait et il
+rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée
+qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes,
+presque toutes femmes de cour, femmes de lettres ou chefs de partis
+politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un
+vide pour le lecteur.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> XXIII</h4>
+
+<p>Madame Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès de
+la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle arène
+par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait d'un
+groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à tous les
+conviés; ce mot d'ordre était silence, attention, enthousiasme, pour
+tout le monde, et pour les journalistes en particulier, écho complaisant
+chargé de reporter le lendemain à toute l'Europe un tonnerre
+d'applaudissements convenus et pas une critique.</p>
+
+<p>C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté
+célèbre devenue s&oelig;ur de charité d'une vanité vieillie et malade, et
+allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès de
+toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une soirée. Ne fût-ce
+que par reconnaissance d'être admis à ces lectures, par culte des
+soleils couchants, ou par commisération pour ce grand indigent et pour
+<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> cette tendre quêteuse, tout le monde fut fidèle au mot d'ordre,
+et l'écho du lendemain ne laissa rien percer des chuchotements de la
+veille.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps le
+manuscrit du <i>Moïse</i>, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses
+intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec
+tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers étaient
+beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait façonné tant de
+prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux vers; l'originalité
+seule manquait: c'était un écho de Racine et de David, ce n'était ni
+David ni Racine: c'était leur ombre, un pastiche d'homme de génie, mais
+pastiche; cela ressemblait aux tragédies en monologues du Piémontais
+Alfieri, ce faux Sénèque d'une fausse Rome. Le talent de M. de
+Chateaubriand était lyrique et non scénique; son imagination le
+soutenait sur ses ailes dans des <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> régions trop élevées de la
+pensée pour s'abattre en face d'un parterre et pour faire dialoguer des
+hommes d'os et de chair. Il n'y avait rien de Shakspeare dans
+Chateaubriand, il y avait du Pindare en prose. Était-ce supériorité ou
+infériorité? Je n'ose prononcer, mais je crois que l'inspiration du
+lyrique est supérieure à la combinaison du machiniste qui fait jouer sur
+la scène ces marionnettes humaines qu'on appelle des personnages
+dramatiques; seulement, quand ces personnages parlent comme les font
+parler les grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est
+différent.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses vers
+par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin, le
+manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. Malgré la
+faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut plus
+saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par l'auteur
+lui-même, tombaient essoufflés <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> dans l'oreille. On souffrait de
+ce que devait souffrir le poëte lui-même; on assistait à un supplice
+d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler qu'une
+torture physique; on détournait la tête, on baissait les yeux. M. de
+Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le manuscrit à
+l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des applaudissements.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements;
+les mains battaient sans le c&oelig;ur; on payait en complaisance pour
+madame Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilége qu'on
+avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu
+par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste,
+étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la
+haute langue de Racine par l'écrivain du <i>Génie du Christianisme</i>. On
+peut la lire aujourd'hui dans les &oelig;uvres complètes; c'est une page
+qui <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.</p>
+
+<p>On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on
+laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame
+Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de
+la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial
+d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison
+était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié
+souffrait en elle.</p>
+
+<p>Ma mère et ma s&oelig;ur, exclusivement occupées de regarder la grande
+figure de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>, sortirent ravies de
+cette soirée unique. Le sujet biblique de <i>Moïse</i> charmait leur naïve
+piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination;
+le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur candeur; elles
+emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> XXVII</h4>
+
+<p>Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes,
+qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes
+de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours
+elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous
+allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop
+sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, madame
+Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu
+éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du
+charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est
+cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et
+en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme
+de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux
+yeux des curieux du c&oelig;ur humain: c'est d'avoir à demi ouvert le
+portefeuille de madame Récamier, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> et d'avoir révélé ainsi au
+monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de
+l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette
+correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux Mémoires
+d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.</p>
+
+<p>Dans les <i>Mémoires d'outre-tombe</i> l'homme pose, l'homme s'affiche,
+l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou plutôt
+il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. Madame
+Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on voit combien
+l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie;
+on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte
+et du désintéressement de toute espérance. Remercions madame Lenormant,
+dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard; son
+père était membre <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa
+beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait épousé
+Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa fille. Le
+Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des femmes
+fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux trop ardents
+du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y ont en général la
+teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la langueur de la Saône, la
+douceur du ciel. De belles tailles, des pas nonchalants, des épaules
+statuaires, des cheveux soyeux et abondants comme les écheveaux de soie
+qu'on y tisse, des voix caressantes pour l'oreille, des sourires vagues
+qui enchantent sans provoquer, nulle prétention à séduire tant elles
+sont sûres de charmer, des ch&oelig;urs de vierges de Raphaël descendues de
+leurs cadres et ignorantes de leurs pudiques attraits, voilà les salons
+ou les promenades de Lyon un jour de fête. Négligées des hommes
+affairés, ces femmes vivent généralement à l'ombre comme les odalisques
+d'Orient; il faut les découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres
+hautes de leurs maisons noires, semblables à des monastères espagnols.
+C'est <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ainsi qu'étant encore enfant je découvris, en face de la
+maison qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de
+mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de
+madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. La
+puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est telle que,
+sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision m'éblouit encore.
+Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde du même charme dont
+elle avait fasciné l'&oelig;il d'un enfant.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de Lyon à
+Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un emploi de
+receveur général des finances fixa M. Bernard dans la capitale.
+Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de visage qui
+promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez une tante à
+Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée dans un couvent
+<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte ainsi
+elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle emporta de ce
+monastère:</p>
+
+<p>«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite
+dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le
+lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me
+souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer; je me
+trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.&mdash;Je
+quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle
+des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux
+rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions
+dans les jardins, ses chants et ses fleurs.</p>
+
+<p>«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger
+tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont
+souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent
+plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues
+dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses
+au milieu de <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les
+écouter, les comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient
+admissibles, mais je n'ai point laissé le doute entrer dans mon
+c&oelig;ur.»</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>On voit par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que la
+foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la
+religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt qu'une
+passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là à être un
+jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des sensations religieuses
+plus que des convictions théologiques. C'est cette température de l'âme
+qui conserve la beauté du corps comme la sérénité de l'esprit.</p>
+
+<p>La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà
+l'orgueil de sa mère. Pour jouir de cet orgueil maternel elle conduisit,
+un jour, son enfant à Versailles, à ce spectacle de la cour qu'on
+appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protégeait la <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span>
+mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards de
+la cour.&mdash;Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils firent
+entrer, après le dîner, l'enfant dans les appartements intérieurs pour
+l'admirer de plus près. Marie-Antoinette s'extasia sur cette ravissante
+figure; elle la compara à celle de sa propre fille (depuis madame la
+duchesse d'Angoulême, captive du Temple), du même âge que Juliette
+Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des deuils éternels.</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était ouverte
+au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux hommes de
+lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la ville de
+Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par des
+souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des amis
+fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre et déjà
+aventureux, nommé Récamier. M. Récamier <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> était d'une famille
+ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la Savoie.
+L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est l'instinct de
+ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent volontiers à la
+spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur refuse. M.
+Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces optimistes
+qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se relèvent pour
+s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de figure, aimant,
+aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs, il s'était attaché
+à madame Bernard comme un commensal de la maison; la Révolution, dont il
+n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été pour lui qu'un de ces
+mouvements accélérés de la vie politique dans lesquels les occasions de
+ruine ou de richesse se multiplient pour les hommes d'argent; en 1793 il
+était déjà au premier rang des spéculateurs du temps. On a remarqué que
+les hommes de cette nature recherchent hardiment pour épouses les femmes
+les plus renommées par leur figure, soit qu'ils redoutent moins que
+d'autres la célébrité des attraits pour les compagnes de leur vie, soit
+qu'une très-belle femme <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> paraisse à leurs yeux un luxe naturel
+qui attire sur leur maison l'attention publique, soit que, ambitieux de
+jouissance autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au
+lendemain, toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.</p>
+
+<p>En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté
+l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard, la
+main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié pour
+la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette orpheline, il
+pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie; par son âge il
+pouvait être son père. C'est peut-être dans cette paternité morale qu'il
+faut chercher le secret du consentement que madame Bernard, pressentant
+sa fin prochaine, accorda à une union si disproportionnée par les
+années. Madame Lenormant, confidente discrète de la famille, laisse
+échapper à ce sujet une phrase qui n'aurait point de sens si elle
+n'était pas destinée à indiquer et à voiler à la fois on ne sait quel
+sous-entendu dans cette union; la jeune fille était elle-même, dit-on,
+un sous-entendu de la nature: elle pouvait être épouse, elle ne pouvait
+<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> être mère. Ce sont ces deux mystères qu'il faut respecter, mais
+qu'il faut entrevoir pour avoir le secret de toute la vie de madame
+Récamier, triste et éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son
+mot, même à l'amour.</p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p>Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme quoique
+encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus opulente de
+Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une capitale (la
+Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9 thermidor), mais
+la foule, qui se pressait sur ses pas dans les lieux publics. Son
+apparition faisait événement et attroupement partout où l'on pouvait
+l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire, sorte de halte entre la
+mort et la vie d'un peuple, laissait respirer à pleine poitrine toutes
+les classes de la société européenne, heureuse de revivre et pressée de
+jouir après avoir tant tremblé. On se précipitait <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> confusément,
+sans acception de rang ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de
+concerts, de danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les
+fêtes qui s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer
+à tout le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de
+vivre. Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les
+Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune
+Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six femmes
+célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame de
+Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et
+Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides, des
+Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce scrupuleuse,
+affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les salons suspects de
+Barras; Barras, régicide et royaliste, gentilhomme de la république
+restaurant un peuple par les vices de cour; nous devons en croire les
+scrupules domestiques de madame Lenormant; cependant nous ne pouvons
+écarter les traditions de la société du temps. Elles citent souvent la
+présence et la parure de madame Récamier <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> dans les spectacles,
+dans les fêtes et même à la table des directeurs (madame Lenormant
+mentionne deux de ces circonstances elle-même). Juliette effaçait tout,
+ne fût-ce que par la candeur, la fraîcheur et la pureté de son
+innocence; l'innocence, ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard
+quand on l'a perdu par le souffle des salons. Madame Récamier, à cette
+époque, laissait une trace de feu ou du moins de lumière partout où elle
+apparaissait; on entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir
+vue; semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues
+traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de l'aloès,
+on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne, de
+Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des yeux.
+Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté, nous
+retracent seules un pareil concours.</p>
+
+<p>Tous les regards emportaient une ivresse, aucun c&oelig;ur ne remportait
+une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour
+personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne se
+présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence
+<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence avouée, un
+grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des deux régimes
+royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur d'une
+respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme célèbre; même
+quand le c&oelig;ur n'espère pas de se consumer au feu d'un regard trop
+pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce foyer vivant
+qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la belle image d'un
+beau rêve, on aime à rêver.</p>
+
+<p>La France, à peine échappée en une nuit (celle du 9 thermidor) à son
+naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les
+naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut
+commun. Les conventionnels complices du comité de <i>Salut public</i>,
+pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le
+dictateur-émissaire, les Barrère, les Fréron, les Tallien, les Barras,
+les Legendre, les Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou
+rentrées de l'exil, ne formaient plus dans le monde révolutionnaire ou
+contre-révolutionnaire qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou
+de proscrits reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de
+l'échafaud, les uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu; ils
+étaient empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus
+belle des femmes de l'époque, un terrain neutre, un Élysée où les uns
+savouraient l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette société
+était jeune, car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des
+pères; il manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des
+générations: la guillotine avait rajeuni les salons de Paris.</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Celui de madame Récamier était, par la nature neutre des affaires de son
+mari, accessible à toute cette jeunesse; un banquier est l'homme
+<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a
+besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un
+luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de tout
+temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est cosmopolite, le
+banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis fondèrent à Florence leur
+monarchie financière sur le crédit, le luxe et l'hospitalité
+universelle. M. Récamier était un esprit de cette race, habile à
+spéculer, prompt à servir, prodigue à dépenser. Sa maison de la rue du
+Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient presque seules dans Paris
+l'élégance et l'opulence des palais princiers démeublés par les
+confiscations ou les émigrations; on y respirait un air de cour; c'était
+la cour de la richesse, seule royauté qui restât à la France; sa jeune
+femme était la reine de cette cour: elle restaurait l'empire de la
+société détruite dans Paris.</p>
+
+<p>On se précipitait à l'envi dans cette société; les principaux courtisans
+du château de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois de fête de
+l'année, étaient des hommes de lettres sauvés du naufrage, tels que La
+Harpe, Lémontey, Legouvé, Dupaty; des hommes de politique, tels
+<span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> que Barrère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lucien Bonaparte,
+Fouché, Masséna, Bernadotte, Moreau, Camille Jordan, le jeune
+Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les deux Montmorency
+(Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte de Narbonne, M. de
+Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui ne craignait pas de se
+mésallier parmi les adorateurs de l'aristocratie du c&oelig;ur, la
+jeunesse, la grâce et la pureté: cette reine de dix-huit ans régissait
+cette cour si diverse avec un sourire. Un étranger, remarquable par sa
+naissance, son opulence et sa mélancolique beauté, le prince italien
+Pignatelli, jouissait d'une plus intime familiarité dans la maison et
+passait à tort pour inspirer la passion qu'il ressentait en silence.
+Lucien Bonaparte, jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et
+amant, flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui
+de héros de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence;
+quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à Juliette
+des pages de <i>Clélie</i> et de <i>Roméo</i>. Juliette n'était pas insensible à
+ces vives déclamations du c&oelig;ur d'un frère du maître des armées; elle
+n'acceptait <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de ces sentiments que le seul sentiment qu'elle
+pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans, on voyait
+poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art naturel qui fut
+celui de sa vie: rester pure en paraissant émue, tout promettre et ne
+rien tenir.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> L<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br>
+SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la belle
+Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, que Lucien
+Bonaparte.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de Montmorency,
+je garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce
+souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité que
+le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une belle âme,
+ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que l'âme donne à
+l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la loyauté du caractère,
+la magnanimité des sentiments, la sincérité des opinions. Il avait de
+plus ce qu'une race aristocratique fait couler en général avec le sang
+dans le c&oelig;ur d'un homme vraiment national comme son nom, un fort
+patriotisme uni à une élégante chevalerie. Le tout formait un estimable
+et gracieux mélange de ce que la vertu antique imprime de respect et de
+ce que la grâce contemporaine inspire d'attrait pour un homme
+d'autrefois; le gentilhomme était citoyen, et le citoyen était
+gentilhomme.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> II</h4>
+
+<p>Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres
+qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des
+écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son amie de
+jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du c&oelig;ur et de l'âme de
+l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de France, vous
+comprendrez l'homme.</p>
+
+<p>Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans les
+salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme le
+c&oelig;ur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de
+cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles
+volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs, qui
+n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> et le
+teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le c&oelig;ur nageait sur les
+lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur de peau;
+seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction
+d'attitude et de discours interrompus qui n'indiquaient pas une
+profondeur et une puissance de réflexion égale à la grâce de l'homme.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été très-soignée
+par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé Sieyès, devenu depuis
+l'apôtre un peu ténébreux de la révolution française, roulait déjà dans
+sa pensée les vérités et les nuages d'où devaient sortir les éclairs et
+les foudres de l'Assemblée constituante.</p>
+
+<p>À l'époque où s'ouvrit ce grand concile de <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> la politique
+moderne, Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître
+Sieyès, s'élança sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de
+toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être soumises à
+l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus qu'un autre de
+l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que les nouveautés
+semblaient promettre une amélioration du sort du peuple, il sentait la
+nécessité et la gloire du sacrifice volontaire dans les classes
+privilégiées; pressé de s'immoler lui-même, au nom de cette aristocratie
+dont il était le chef, ce fut lui qui monta à la tribune pour demander
+l'abolition de la noblesse; il y avait prévoyance et générosité dans
+cette initiative, il n'y avait qu'un crime contre la vanité. Le
+tiers-état et la noblesse libérale lui répondirent par des
+applaudissements réfléchis et par un vote populaire; l'aristocratie lui
+répondit par des outrages et par des ridicules; son nom devint plus
+odieux que s'il avait sacrifié du sang au peuple; les pamphlets
+contre-révolutionnaires s'acharnèrent sur ce Coriolan de sa caste; il
+ne se troubla pas; il <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> poursuivit de vote en vote
+l'accomplissement des principes honnêtes de la Révolution, sur les
+traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette, jusqu'au point où la
+Révolution se sépara avec ingratitude de son vertueux promoteur, Louis
+XVI.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de
+l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les Autrichiens
+dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de camp du vieux
+maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le roi avait été
+violenté et outragé dans son palais par les faubourgs, Lukner, accusé de
+connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour avouer ou pour
+désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque maréchal, aussi timide
+devant les Girondins qu'il était brave devant les escadrons <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span>
+ennemis, balbutia des excuses qui étaient des accusations contre son
+collègue Lafayette: les soldats n'ont pas toujours le courage des
+citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes derrière eux; Lukner
+indigna les hommes de c&oelig;ur par ses lâchetés de tribune. Mathieu de
+Montmorency, son aide de camp, donna sa démission dans la salle; sa
+loyauté aristocratique et militaire se révolta contre l'imbécillité de
+son général: il commençait à se repentir d'avoir trop bien espéré de la
+Révolution pour la monarchie. Les principes avaient fait place aux
+factions; ces factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les
+philosophes avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux
+Girondins, les Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux
+Cordeliers, Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu
+de Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes
+eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de Staël,
+dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château de Coppet,
+en Suisse.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> V</h4>
+
+<p>Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas laissé
+à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à trouver alors
+sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes destructions
+monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi comme un reproche
+parmi les royalistes irrités. Le c&oelig;ur de madame de Staël, coupable
+des mêmes tendances et redoutant les mêmes vengeances, était un asile où
+Mathieu de Montmorency n'avait ni à rougir, ni à excuser. Ce fut dans
+cette retraite qu'il apprit la mort sur l'échafaud de cette aristocratie
+presque tout entière dont il s'accusait d'avoir involontairement préparé
+le supplice; tous les siens étaient fauchés en masse par la guillotine;
+chaque goutte de leur sang semblait retomber sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches,
+l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main dans
+ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son c&oelig;ur se
+fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui oscillent d'un
+excès de leurs idées à l'autre, il maudit la Révolution, qu'il avait
+bénie; des principes qui amenaient de tels crimes lui parurent eux-mêmes
+des crimes. Il se retourna contre ses propres actes, et, ne pouvant
+supporter ses remords, il tomba aux pieds d'un prêtre et demanda au Dieu
+de son enfance l'absolution des erreurs de sa jeunesse: âme tendre et
+meurtrie, il se fit panser par cette piété charitable qui adoucit ses
+douleurs, corrigea ses légèretés et transforma ses repentirs en vertus.</p>
+
+<p>Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société renouvelée
+un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie n'enlevait rien à
+l'émotion de son c&oelig;ur et à la séduction de sa personne. La religion
+lui tenait compte de ses larmes et l'aristocratie de ses repentirs.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> VI</h4>
+
+<p>Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de
+beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus
+tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte d'amour
+sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande rien ici-bas,
+mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres adorateurs ce qu'il se
+refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on voit percer à son insu dans
+la naïve correspondance de Mathieu de Montmorency avec sa Juliette; il
+n'est pas amoureux, et il est jaloux; on sent que, pour conserver plus
+sûrement la pureté de celle qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire,
+la confier à Dieu et l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de
+respirer l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu
+de Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> moitié d'apôtre,
+que quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu
+faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être
+amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des jeunes
+femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied dans le
+boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la passion.</p>
+
+<p>Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux
+rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce
+genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance
+d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette <i>Béatrice</i>, on est un
+peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui
+termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de
+femme.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de Laval et
+ambassadeur à <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Rome, qui avait introduit Mathieu de Montmorency
+chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de madame Récamier,
+mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son cousin, il ne se
+déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une sainte amitié; il
+tournait franchement autour du flambeau de ces beaux yeux, ne demandant
+qu'à y brûler ses ailes. Son esprit paraissait peu parce qu'il était
+dénué de toute prétention, mais il était juste et modéré, réfléchi,
+autant que son c&oelig;ur était bon et solide. La diplomatie loyale et
+habile, parce qu'elle était loyale, ne pouvait pas avoir un meilleur
+négociateur à Vienne ou à Rome. La modestie du duc de Laval était son
+seul défaut; très-capable des premiers rôles, il n'aspirait jamais
+qu'aux seconds; il plaçait son ambition dans son cousin; son amitié ne
+désirait point un succès pour lui-même. Homme excellent, aimable,
+aimant, dont le nom ne laisse pas une seule amertume sur les lèvres
+quand on en parle, j'ai eu le bonheur d'être en correspondance
+diplomatique avec lui pendant un an dans des circonstances
+très-difficiles, et je n'ai eu qu'à m'éclairer de <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> ses lumières
+et à me féliciter de sa confiance. Il dit un mot sur moi dans une de ses
+lettres à madame Récamier, mot à la fois flatteur et injuste que je suis
+bien loin de lui reprocher.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution,
+provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein
+d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, victime
+de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son sang; cette
+odieuse rétribution de la Providence révoltait et révolte encore la
+justice innée en moi. Que la France ne rendît pas responsable le fils
+irréprochable du duc d'Orléans du vote de son père, je le concevais;
+mais que la France fît de ce malheur un titre au trône, c'était trop
+criant pour mon c&oelig;ur. Mieux <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> valait un million de fois la
+république, héritière légitime de tous les trônes en déshérence, que
+cette rémunération de l'iniquité par la couronne. Tels étaient mes
+sentiments et tels ils sont encore, quand j'y pense, envers le
+changement contre nature et contre justice de dynastie en 1830.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et
+Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval à
+Aix.</p>
+
+<p>«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre 1830,
+M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est
+dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec
+moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours
+à respecter (l'enfant <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> de la dynastie déchue). Il avait parlé
+ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc de Laval donnait
+avec autant de noblesse que de patriotisme sa démission à
+Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici et louée ici avec
+une exaltation poétique; il comptait en imiter la conduite et l'esprit;
+il est allé en Bourgogne, où les séductions du pouvoir nouveau viendront
+le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier, etc., etc.»</p>
+
+<p>Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; les
+séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne pouvait le
+prévoir, mais mon c&oelig;ur resta irréprochable envers la dynastie que
+j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré comme le dernier
+espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais prévu alors les
+iniquités et les outrages dont cet enfant devenu homme et son parti
+devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) cette fidélité et ce
+dévouement au droit et au malheur de sa race, j'aurais dû peut-être m'en
+venger d'avance en acceptant les faveurs et le pouvoir des mains de
+leurs ennemis!... Mais <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> non, j'aurais dû faire encore ce que
+j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle royauté et dédaigner
+l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont pas dignes de si
+généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux qu'on est fidèle: c'est à
+l'honneur et à son pays!</p>
+
+<p>Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que la
+froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils ont fait
+à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour viendra peut-être
+où ils auraient besoin, eux aussi, des c&oelig;urs de la patrie et où ils
+ne trouveront à la place de c&oelig;urs que des courtisans et des ennemis;
+ils ne méritent que cela, ils ne savent pas le prix de l'honneur.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle
+Juliette un sentiment <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> tendre, mais désintéressé, qui ne
+demandait sa récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme
+vive, mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne
+demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha ni à
+l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son affection ne
+mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des cathédrales; c'est
+un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son amour ne rougissait pas
+d'aimer.</p>
+
+<p>Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion.
+Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume
+toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.</p>
+
+<p>«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami,
+obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose au
+monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir entrer dans
+la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne de votre
+c&oelig;ur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes
+appelée, en un mot pour vous faire prendre une <i>résolution <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span>
+forte</i>; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en cherche en vain
+quelques indices dans tout ce que vous faites; rien qui me rassure, rien
+qui me satisfasse.</p>
+
+<p>«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de
+tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai
+bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager
+tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut
+dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un c&oelig;ur qui l'aime
+véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul
+peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants,
+mais constant et soutenu, pour des &oelig;uvres et des occupations qui
+seraient, en effet, bien appropriées à la bonté de votre c&oelig;ur, et qui
+rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments.</p>
+
+<p>«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider dans
+mon travail sur les S&oelig;urs de Charité. Rien ne me serait plus agréable
+et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme particulier
+qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel intérêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> «Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise
+pas le c&oelig;ur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de
+Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce
+qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du monde,
+parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les lignes ce que
+l'ami se cachait à lui-même; mais elle jouait avec le feu de l'autel,
+elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété prématurée n'était pour
+elle qu'une perspective de l'âge avancé; l'ivresse du monde ne lui
+laissait pas le temps des réflexions; la trempe même de son âme ne
+l'inclina jamais à la dévotion: celle qui n'avait pas assez de passion
+pour les hommes n'en avait pas assez non plus pour Dieu; mais elle
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> se prêtait complaisamment tantôt à ces voix qui voulaient la
+séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la sanctifier. Aucune de ces
+voix ne prévalait dans son c&oelig;ur; ni pervertie ni convertie, mais
+toujours adorée, c'était son rôle et c'était son plaisir; elle ne
+désespérait ni l'amour ni la piété, laissant l'espérance à tous les
+sentiments afin de conserver toutes les faveurs. Ce caractère est
+évidemment celui de sa vie entière; elle appelait tout, elle trompait
+tout, excepté l'amitié.</p>
+
+<p>Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son
+Dix-huit Brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette
+merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui lui
+fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg. Elle-même, en
+se levant de son siége au moment où le jeune triomphateur haranguait les
+directeurs, provoqua, involontairement sans doute, l'attention du héros;
+il la revit, quelques jours après, dans le salon de Barras, mais il ne
+lui adressa qu'une de ces banalités de politesse qui ne satisfont ni
+l'orgueil ni le sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez
+ses s&oelig;urs; il n'y <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> parut pas. Cette indifférence de l'homme
+qui décernait alors d'un coup d'&oelig;il la célébrité ou la faveur laissa
+dans l'âme de madame Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en
+aversion: le défaut d'attention est une négligence que la beauté
+pardonne difficilement au pouvoir. De plus, madame Récamier était
+royaliste par sa famille et républicaine par le temps où elle était en
+fleur, au milieu d'une société républicaine.</p>
+
+<p>Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui
+usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république
+régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans le
+c&oelig;ur de madame Récamier. Un acte de dureté envers son mari aggrava
+cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent; elle ne sut
+jamais haïr, mais elle sut s'éloigner.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> XII</h4>
+
+<p>Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute fortune
+dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; il faut
+lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des souvenirs de la
+pauvre Juliette.</p>
+
+<p>M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des postes,
+grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au crédit de son
+gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses relations avec les
+émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux volontairement sur les
+correspondances et sur les brochures royalistes du moment; sa
+complaisance trahissait ainsi le gouvernement dont il avait la
+confiance. Le Premier Consul, informé de sa connivence, le fit arrêter
+et le destitua. Bernadotte, un des soupirants de la jeune femme,
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> obtint de Bonaparte, à force d'intercessions, la liberté du
+père de son amie, mais la destitution fut maintenue.</p>
+
+<p>Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père,
+accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de
+madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la
+séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du
+maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y
+prendrait sur le c&oelig;ur du guerrier; elle fut inflexible dans ses
+refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier
+avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la beauté,
+l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait point d'empire
+en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement monte, descendit cette
+fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des sociétés de jeunes femmes; le
+premier dans l'Europe, mais aussi le premier dans un village des Gaules,
+c'était sa nature; le pouvoir absolu ne peut laisser rien de libre sans
+jalousie, pas même deux c&oelig;urs. Cette rancune de Bonaparte et aussi
+son étroite économie pour tout ce qui n'était pas <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> du sang sur
+les champs de bataille le firent assister sans pitié à la catastrophe du
+mari de madame Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait
+prévenir. Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce.
+On y sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux
+fortunes privées ce que les révolutions sont aux empires.</p>
+
+<p>«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
+trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
+méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
+circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et
+financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante maison de banque
+éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que
+momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à
+avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle
+on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent
+leur cours heureux et régulier; mais, si ce prêt d'un million n'était
+pas autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit
+heures après le moment <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu
+de sa situation, on serait contraint de suspendre les payements.</p>
+
+<p>«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier l'avait
+abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui
+demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le
+lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne
+pas contremander, afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on
+se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la
+campagne, où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'Empereur fut
+connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était
+point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première
+explosion de la surprise et de la malveillance.</p>
+
+<p>«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce
+genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance Juliette
+avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée encore
+enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait
+jamais non-seulement <i>demandé</i>, mais <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <i>permis</i> de s'occuper d'un
+détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes
+&oelig;uvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la simplicité extrême
+qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ces charités
+étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque
+mois à sa disposition.</p>
+
+<p>«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la
+nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et
+envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à
+M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de
+l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes
+dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son
+excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était
+anéanti.</p>
+
+<p>«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de l'inquiétude.
+Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui environnait cette
+belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse que cachait son
+sourire et sur quel abîme était placée la maison dont elle <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>
+faisait les honneurs avec une si complète apparence de tranquillité.</p>
+
+<p>«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, pendant
+toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible rêve, et que la
+souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets matériels
+eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un aspect
+étrange et fantastique.</p>
+
+<p>«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut durement
+refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de banque ne
+s'ouvrirent point aux payements.</p>
+
+<p>«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le
+ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué au
+refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta
+sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté, le
+bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle
+circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se démentirent
+dans aucune des épreuves de sa vie.</p>
+
+<p>«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de
+maisons secondaires <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> furent entraînées dans la chute de la
+puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier
+fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut
+d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il
+fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et
+courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de
+l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente, et,
+comme il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un
+immeuble de cette importance, madame Récamier quitta son appartement et
+ne se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres
+ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince
+Pignatelli; enfin l'hôtel fut vendu le 1<sup>er</sup> septembre 1808.»</p>
+
+<p>La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de son
+mari, ajouta son deuil de c&oelig;ur à tant de deuils de fortune. Elle
+supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la perte de
+cette mère adorée en fille inconsolable. Son c&oelig;ur se recueillit dans
+plus d'amitié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de
+Staël, promettait à la France un homme de bien et de talent de plus;
+madame Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère,
+l'indépendance de c&oelig;ur et l'étendue d'idées dans cet ami de son amie.
+C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que de
+s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de s'aliéner la
+faveur du maître en cultivant deux femmes que la prévention épiait déjà
+avant de les frapper.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame Récamier
+céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla habiter avec
+elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève. L'amitié de ces
+deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment d'une affection sans
+jalousie dans l'auteur <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> de <i>Corinne</i>, et le sentiment d'une
+affection sans envie dans madame Récamier. Brillantes dans des sphères
+si diverses, ni l'une ni l'autre ne craignait d'éclipser ou d'être
+éclipsée. Madame Récamier n'aspirait nullement à la gloire des lettres,
+elle se contentait de jouir du talent: c'est en partager les jouissances
+sans en avoir les angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore
+et ne renonça jamais aux affections tendres, besoin de son c&oelig;ur comme
+l'éclat était le besoin de son esprit.</p>
+
+<p>Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si
+rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et sans
+repos aux c&oelig;urs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où Benjamin
+Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, habitait
+souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la poésie
+nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à l'étourderie
+spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France émigrée; il
+ressemblait à un Berlinois de la société perverse et réfugiée de Potsdam
+du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui étaient faciles, parce
+qu'il était <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> très-spirituel; tous lui étaient bons, parce qu'il
+était sans principes. Il cherchait aventure dans les événements et dans
+les partis; véritable <i>condottiere</i> de la parole, conspirant, dit-on,
+peu d'années auparavant avec le duc de Brunswick contre la révolution
+française, conspirant maintenant avec quelques femmes la chute de
+Bonaparte, bientôt après fanatique à froid de la restauration de 1814,
+puis sonnant le tocsin de la résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans
+une diatribe de Caton contre César, huit jours après se ralliant sans
+mémoire et sans respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de
+conseiller d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo,
+intriguant avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter
+une amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des
+Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste
+libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des
+républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette opposition
+folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser de caresser
+leurs courtisans, tout en fomentant contre eux l'ambition <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>
+d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres du trône
+légitime; caressant et caressé après les journées de Juillet par le
+nouveau roi, recevant de lui le subside de ses nécessités et de ses
+désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne pouvant plus concilier sa
+dépendance du trône avec sa popularité républicaine, réduit ainsi ou à
+mentir ou à se taire, et mourant enfin d'embarras dans une impasse à la
+fleur de son talent: tel était cet homme équivoque, nourri dans le sein
+de quelques femmes politiques du temps.</p>
+
+<p>Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son
+regard, mais c'était la beauté de <i>Méphistophélès</i> quand il aide Faust à
+séduire <i>Marguerite</i>. L'éclat de son front lui venait d'en bas et non
+d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet de lumière
+inférieure; son sourire pincé décochait éternellement l'ironie ou
+l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la tribune; on ne
+voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la malignité qu'il avait
+lancée. La passion qu'il ressentit pour Juliette, et dont il l'obséda
+pendant plusieurs années, a laissé des traces dans une volumineuse
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> correspondance; nous en avons lu quelques lettres
+très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui ressemble à l'amour comme la
+sensualité ressemble au sentiment. Nous regrettons que ce sophiste de la
+passion comme de la politique ait jamais troublé de son haleine l'air
+calme qu'on devait respirer à Coppet entre deux femmes faites pour être
+respectées même par la passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a
+inspiré le plus d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais
+qu'un mensonge convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité
+juste et vraie sans vertu publique.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël, que
+madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier de guerre
+en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse, tué peu de
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille d'Iéna.</p>
+
+<p>Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau comme un
+héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère que son
+imagination était inflammable; il conçut pour la belle étrangère une
+passion qui lui enleva toutes les angoisses de la captivité, tous les
+souvenirs de sa patrie.</p>
+
+<p>«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame
+Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le divorce
+est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il se flatta
+que la belle Juliette consentirait à faire rompre le mariage qui faisait
+obstacle à ses v&oelig;ux, et il lui proposa de l'épouser. Trois mois se
+passèrent dans les enchantements d'une passion dont madame Récamier
+était vivement touchée, si elle ne la partageait pas. Tout conspirait en
+faveur du prince Auguste; les lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac
+de Genève, toutes peuplées de fantômes romanesques, étaient bien propres
+à égarer la raison.</p>
+
+<p>«Madame Récamier était émue, ébranlée; <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> elle accueillit un
+moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la
+passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré
+des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut
+échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier
+était de ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant
+à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
+écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui
+répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle
+était sa volonté; mais, faisant appel à tous les sentiments du noble
+c&oelig;ur auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait
+portée dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté
+<i>des susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus
+étroit n'eût pas permis cette pensée de séparation</i>; enfin il demandait
+que cette rupture de leur lien, si madame Récamier persistait dans un
+tel projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se
+rendrait pour se concerter avec elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> «Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques
+instants madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des
+premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas
+donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté;
+elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris
+plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux
+lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne, ayant
+pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince
+Auguste l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et
+l'absence pour lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à
+l'accomplissement de laquelle il allait travailler avec ardeur en
+retournant à Berlin, car la paix lui avait rendu sa liberté et le roi de
+Prusse le rappelait auprès de lui. Madame de Staël alla passer l'hiver à
+Vienne.</p>
+
+<p>«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son
+père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la
+douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
+la Prusse <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> que par le poids des années. Le jeune prince
+lui-même, tout pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en
+était point distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance
+suivie, fréquente, venait rappeler à la belle Française ses <i>serments</i>,
+et lui peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un
+amour ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment
+amer des humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa
+tendresse; il sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et
+demande avec instance, avec prière, une occasion de se revoir.</p>
+
+<p>«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir
+son portrait au prince Auguste.</p>
+
+<p>«Il lui écrit le 24 avril 1808:</p>
+
+<p>«J'espère que ma lettre n<sup>o</sup> 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que
+vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre m'a
+fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation que j'ai
+ressentie en la lisant et en recevant votre portrait. Pendant des heures
+entières je regarde ce portrait enchanteur, et je rêve un bonheur
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut offrir de
+plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de l'homme que
+vous aimerez?»</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à un
+prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion
+arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel
+faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et accablé
+des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement volontaire
+annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom, sont un
+égarement d'esprit et de c&oelig;ur qu'il faut oublier. N'eût-il été que
+son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur des charmes
+de sa femme, M. Récamier, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> vieilli et toujours tendre, pouvait
+d'autant moins être ainsi répudié que son sort était maintenant tout
+entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et européenne: c'était
+répudier la reconnaissance, le malheur et la vieillesse. Si cette pensée
+n'était pas l'égarement du c&oelig;ur perdu dans les perspectives de la
+grandeur et de l'amour, rien ne peut justifier madame Récamier de
+l'avoir conçue; la délibération seule était une faute.</p>
+
+<p>Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances du
+roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la guerre,
+l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du prince. Madame
+Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; elle écrivit au prince
+pour retirer la parole écrite qu'elle lui avait donnée d'être à lui. Le
+désespoir du prince s'exprima en sanglots contre ce <i>coup de foudre</i>,
+c'est son expression; il voulut au moins revoir celle qu'il avait tant
+aimée et qu'il se flattait de ramener encore; un rendez-vous fut
+concerté entre lui et madame Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à
+quelques pas de Schaffhouse sur le territoire libre <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et neutre
+de la Suisse; sous prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui
+interdisait Paris, madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse,
+qui ne lui était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après
+y avoir vainement attendu son amie.</p>
+
+<p>«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je
+nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais
+enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte pour
+venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne
+puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous n'ayez pas
+même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire inutilement une
+course de trois cents lieues. Je pars demain pour les hautes montagnes
+de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera d'accord avec la tristesse
+de mes pensées, dont vous êtes toujours l'objet!...»</p>
+
+<p>Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier
+moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et mignarde,
+et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries épistolaires.
+Les deux amants <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et en 1818.
+Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne pouvait
+aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à madame de
+Staël, partagea généreusement les exils de son amie, tantôt à Coppet,
+tantôt dans des châteaux à quarante lieues de Paris; exils plus
+ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient de ne pouvoir respirer
+la fumée de Paris, et où un maître du monde s'inquiétait du commérage de
+deux femmes.</p>
+
+<p>On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon
+nourrissaient dans le c&oelig;ur des deux amies; la grâce et le génie se
+coalisaient sourdement avec la liberté contre le <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> contempteur
+des lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de
+Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la haine
+contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena madame
+Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les années
+irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un orateur aussi
+estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu de Montmorency,
+l'entretenait des espérances d'une restauration prochaine des Bourbons;
+cette restauration, selon ces deux hommes, devait être le réveil de la
+liberté monarchique.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de l'Empire,
+qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de place, sinon dans
+son c&oelig;ur, du moins dans ses habitudes; cet homme était le philosophe
+Ballanche. Camille Jordan le lui présenta.</p>
+
+<p>Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour attacher:
+d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur disgracieux, d'un
+visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une timidité enfantine,
+d'une simplicité d'esprit <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> qui allait jusqu'à la naïveté,
+Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence de tous les
+dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons: celui d'admirer
+et d'aimer les supériorités physiques ou morales de la création. Il
+savait se désintéresser complétement de lui-même, pourvu qu'on lui
+permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le beau dans les
+sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans le visage. L'homme
+qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la femme qu'il cherchait
+pour l'aimer, il la trouva du premier coup d'&oelig;il dans madame
+Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son ami, il se fit son
+esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce dévouement absolu et sans
+salaire à cette <i>Béatrice</i> ou à cette <i>Laure</i> de son âme. On ne peut
+s'empêcher de s'incliner devant cette faculté si humble et pourtant si
+noble de s'absorber complétement dans ce qu'on admire et de vivre non
+pour soi, mais pour ce qu'on croit au-dessus de soi sur cette terre.</p>
+
+<p>Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de son
+lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie; je
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite
+mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face de
+son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le c&oelig;ur de ceux qui
+l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne sont ni la
+veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce n'était pas un
+homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>À l'époque où madame Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il
+avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, <i>Antigone</i>, sorte de
+<i>Séthos</i> ou de <i>Télémaque</i> dans le style de M. de Chateaubriand; on
+parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux qui
+couvait quelque grand dessein dans sa pensée; il couvait, en effet, de
+beaux rêves, des <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> rêves de Platon chrétien, rêves qui ne
+devaient jamais prendre assez de corps pour former des réalités ou pour
+organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations, aspirant
+toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder l'infini? Il
+s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme l'incommensurable;
+c'était l'homme des horizons; ces horizons politiques ou religieux
+fuient quand on croit les atteindre et se confondent avec le ciel.
+Ballanche était donc ainsi autant habitant du ciel par le regard
+qu'habitant de la terre par le peu d'humanité qu'il y avait en lui.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion
+passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme
+cependant dont la séduction gracieuse <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> et la coquetterie
+agaçante ne ressemblaient en rien à cette <i>métaphysique incarnée</i> que
+<i>Dante</i> adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame
+Récamier sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne
+pouvant adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des
+sens. Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet,
+qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté
+immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se
+sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette
+personnification de la beauté.</p>
+
+<p>Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier de
+deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque
+grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce doux
+Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque chose de
+surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié.</p>
+
+<p>«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une s&oelig;ur,
+lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la connut; mon
+dévouement sera entier et sans réserve; <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> je veux votre bonheur
+aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à moi.»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas assister
+aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put la suivre;
+ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il remplaçait son
+père mourant, retinrent sa personne, mais non son âme; cette âme
+voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La correspondance entre
+Juliette et lui fut de tous les jours. Ballanche n'avait rien de ce qui
+distrait une pensée d'une idole; aussitôt après la mort de son père,
+Ballanche, comme l'homme de l'Évangile, vendit tout pour s'attacher
+comme une ombre aux pas et au sort de sa belle compatriote.</p>
+
+<p>Madame Récamier habita à Rome la maison <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> de <i>Canova</i>, le grand
+statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova
+chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie de
+ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant
+l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et lui
+passèrent une délicieuse saison à <i>Tivoli</i> et à <i>Albano</i> dans les
+maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme, mondaine
+jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame de Staël
+l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la calmèrent par
+leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et pensif que les ruines
+de Rome donnent au regard qui les contemple longtemps. Les Françaises
+les plus rieuses contractent la mélancolie de ces sépulcres en les
+fréquentant un peu longtemps.</p>
+
+<p>Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque de
+Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta assidûment
+à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel service d'honneur à
+la cour de la reine de Naples, s&oelig;ur de l'empereur Napoléon. Je l'ai
+beaucoup connu et j'ai gardé de <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> lui un souvenir reconnaissant.
+C'était alors une des plus gracieuses figures d'hommes de race qu'on pût
+rêver. La charmante reine de Naples, Caroline Bonaparte, était fière
+d'avoir près d'elle un pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec
+une prédilection qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le
+futur cardinal, qui se nommait alors le <i>prince de Léon</i>, avait vu dans
+les plus belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il
+était aussi réservé et aussi scrupuleux de c&oelig;ur que de visage: ses
+relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de
+tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la passion.
+Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à posséder les
+c&oelig;urs; c'est l'homme doué de la plus innocente coquetterie d'esprit
+et de figure que j'aie jamais connu; tel il était alors à Naples sous
+l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard sous l'uniforme de
+mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume d'archevêque, apportant
+le même apprêt à plaire dans le salon, dans la revue, qu'à l'autel. Son
+visage d'Antinoüs, ses cheveux parfumés, ses vêtements élégants, ses
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> attitudes étudiées pour l'effet, sans mélange visible
+d'affectation, le faisaient remarquer partout; son esprit très-cultivé
+aimait le beau dans les lettres et dans les arts comme dans la toilette;
+il sentait vivement la poésie et la piété, cette poésie des âmes
+tendres.</p>
+
+<p>Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la
+perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle fut
+brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore donné
+d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était sincère,
+quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le cardinalat, sa
+vertu lui promettait le ciel. Les terreurs imaginaires de la révolution
+de Juillet le précipitèrent dans la tombe. Il mourut en saint, laissant
+une mémoire sanctifiée comme sa physionomie.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine
+Caroline, pour engager <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> madame Récamier à venir la consoler et
+la conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où
+l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas de
+sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler avec
+lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que s&oelig;ur,
+encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur la
+reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent madame
+Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on prodigue à
+ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais dessein. Ils lui
+firent confidence de leurs négociations avec les ennemis de Napoléon;
+ils avaient déjà signé secrètement le traité européen de coalition
+contre lui. Ce secret échappe au roi Murat dans une scène de tragédie
+vraiment antique, rapportée par madame Lenormant d'après le récit de sa
+tante.</p>
+
+<p>«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes cruelles
+dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à Naples et
+dans le reste du royaume, se prononçait <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> hautement pour que
+Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait la paix
+à tout prix.</p>
+
+<p>«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa,
+le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment
+de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez
+la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il s'approcha d'elle,
+et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait
+de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire. «Vous êtes
+Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être
+fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant violemment la fenêtre d'un grand
+balcon qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître!» dit-il, et en
+même temps il montra de la main à madame Récamier la flotte anglaise
+entrant à toutes voiles dans le port de Naples; puis, se jetant sur un
+canapé et fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La
+reine, plus ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le
+trouble de Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre
+d'eau et <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> de fleur d'oranger, en le priant de se calmer.</p>
+
+<p>«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent
+en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
+d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
+montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire
+d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces
+anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de
+sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour aller se mettre à
+la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.»</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de
+Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées;
+elle y retrouva tous ses amis et un grand <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> nombre de nouveaux
+admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un mot de
+Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le voir, de
+peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des désastres de
+Napoléon, son persécuteur.</p>
+
+<p>Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même porte, se
+renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce aussi à se lier
+avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse de Saint-Leu par
+une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame de Krudener, sibylle
+mystique attachée à l'esprit de l'empereur Alexandre de Russie, la
+rechercha; mais madame Récamier n'avait rien des sibylles que la beauté.
+Elle perdit son amie madame de Staël. La Providence lui renvoya
+Ballanche, affranchi de ses devoirs par la mort de son père. De ce jour
+elle eut en lui un frère inséparable de sa personne et de ses pensées.</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans toute
+la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et d'amour,
+commença à jouer un rôle dans la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> vie de madame Récamier. Il
+avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de complaisance
+chez ses partisans, sa petite propriété de la <i>Vallée aux Loups</i>; la
+France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait pas pris trois
+billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, avait acheté à lui
+seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était sans valeur autre que
+la valeur poétique: la trace qu'un homme de génie laisse au lieu qu'il
+habita sur ce sable est éternelle. Une cabane de bûcheron ornée, au
+milieu d'un bois, voilà cette demeure; j'y suis allé bien souvent, vers
+ce temps-là, passer des matinées d'été avec le duc Mathieu de
+Montmorency et son élégante fille, mariée avec le fils du duc de
+Doudeauville. Cela n'avait d'autre prix que le silence, un peu d'ombre
+et un peu d'eau, valeur de poëte!</p>
+
+<p>Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de Montmorency
+l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus
+scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un
+de ses billets du matin à madame Récamier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> «Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le
+plus gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu
+dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle
+et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. <i>Tout
+est pur pour les purs</i>, dit saint Paul, et il a raison. Le monde est
+toujours juste; il devine le fond des c&oelig;urs. Il ajoute au mal, mais
+il ne l'invente jamais; aussi je crois que l'on perd sa réputation par
+sa faute.»</p>
+
+<p>Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des
+rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans
+l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de
+madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui
+appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.</p>
+
+<p>«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait un
+berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de
+lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas que ce rayon
+est <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le
+retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu briller
+sur bien des fronts!»</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un peu
+relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste d'opulence.
+Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une obscure existence.
+Mais elle était elle-même ce luxe de la nature qui n'a pas besoin des
+luxes de la société. Malgré tout ce que dit de délicat madame Lenormant
+sur la nature purement éthérée de la passion de madame Récamier et de M.
+de Chateaubriand à cette époque, il est certain pour moi que cette
+passion avait ses accès, comme toute fièvre des âmes qui communique sa
+fièvre aux paroles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle
+avait contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de
+son ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de
+très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas
+d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin
+reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par la
+femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de l'amitié,
+l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté souvent, avant
+l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, que M. de
+Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans l'église à
+l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il s'agenouillait pour
+entendre la messe derrière la chaise de son amie, et qu'il oubliait
+quelquefois l'ardeur de ses prières pour s'extasier à demi-voix sur tant
+de charmes.</p>
+
+<p>«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse Juliette,
+me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude, la dévotion
+ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On est indulgente
+pour les fautes qu'on <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> inspire; que ne pardonne-t-on pas à la
+passion dont on est l'objet!...»</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle avait
+voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce compagnon
+vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une modique aisance, à
+l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres.</p>
+
+<p>M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue
+d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son premier
+asile.</p>
+
+<p>«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un
+piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de
+lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout
+essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres
+était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel
+tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime
+d'un acacia arrivait à la hauteur de l'&oelig;il, des clochers pointus
+coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de
+Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres
+ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies
+relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude par-dessus le
+tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il y retrouvait
+surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on l'a vu, à
+distinguer de l'amour.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent confondre
+leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> plus
+qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette descendit
+de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du couvent,
+assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À une certaine
+heure du milieu du jour, réservée pour M. de Chateaubriand seul, pour
+les mystères de son talent, de son ambition, de son intimité, on fermait
+les portes au public; on les rouvrait vers quatre heures, et la foule
+des privilégiés entrait; et l'y retrouvait encore. C'étaient tous les
+noms princiers de l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y
+confondaient, pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons
+et trop favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et
+libéral pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme
+une grâce sévère du discours.</p>
+
+<p>Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la
+duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy;
+miss Edgeworth, auteur de romans de m&oelig;urs; Alexandre de Humboldt,
+l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la
+gloire dans toutes les opinions et dans tous les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> salons
+propres à répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry,
+écrivain et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de
+courage et de talent qui semait, dans la revue <i>le Globe</i>, le germe
+d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des révolutions;
+David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du génie, qui prenait ses
+sensations pour des opinions, mais dont toute la supériorité était dans
+la main et dans le caractère; M. Bertin, ami de Chateaubriand, critique
+expérimenté des hommes et des choses, un des navigateurs les plus
+consommés sur la mer des opinions; M. Auguste Périer, homme de la
+Fronde, jaloux de ce qui était en haut, superbe pour ce qui était en
+bas; M. Villemain, la lumière, la force et la grâce des entretiens;
+Benjamin Constant, Machiavel des salons, incapable de crime comme de
+vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit mûr avant l'âge, que toutes les
+situations ont trouvé égal à ses devoirs, et qui vient d'emporter en
+mourant l'immortalité modeste de l'estime publique; M. Pasquier,
+instrument habile de gouvernement, qui ne s'usait pas en passant de
+mains <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> en mains comme la fortune; M. Sainte-Beuve, poëte
+sensible et original alors, politique depuis, critique maintenant,
+supérieur toujours, qui aurait été le plus agréable des amis s'il
+n'avait pas eu les humeurs et les susceptibilités d'une sensitive;
+Ballanche, enfin, que nous avons caractérisé plus haut, et le jeune
+disciple de Ballanche, Ampère, qui devait prendre sa place après la mort
+de son maître et se dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent
+selon leur âge dans le siècle.</p>
+
+<p>Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde,
+était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, au
+portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et
+l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard par
+la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du poëte par
+l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée de son esprit,
+du politique par la sévérité antique des opinions, de l'amant par
+l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant par le dévouement
+volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les deux bonnes fortunes de
+madame Récamier; <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> M. de Chateaubriand n'en fut que la gloire
+extérieure.</p>
+
+<p>On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y
+cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt
+l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y
+cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté,
+chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi, futur
+premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait assidûment; il
+semblait y écouter avec une déférence convenable d'âge et de talent M.
+de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.</p>
+
+<p>Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y
+apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais moi-même
+sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois que j'habitais
+momentanément Paris. La conversation y était aimable, souple, à
+demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de cour, rarement
+animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui enseignait à bien écouter
+plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand imposait le respect par son
+silence; il songeait <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> plus qu'il ne parlait: c'était l'esprit le
+moins improvisateur qui ait jamais existé; il laissait échapper de temps
+en temps un axiome et se taisait pour en méditer un autre; de là, sans
+doute, la recherche laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de
+ces hommes qu'on ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire
+à son génie; aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais
+le nu.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand
+devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs
+années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand,
+qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers
+politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans
+ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> M. Decazes
+ou contre M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son
+ascension vers le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le
+portait au sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur
+de ses chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une
+pénible étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures,
+des affections et des haines de circonstance, des colères sans décence,
+des plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa
+conduite jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait
+s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le
+<i>Journal des Débats</i>, véritable arène de cette opposition, lui était
+prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui
+permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes.
+Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait
+plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un
+journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de
+Chateaubriand faisaient l'éclat. Le <i>Journal des Débats</i> portait ces
+retentissements <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> du c&oelig;ur de M. de Chateaubriand à toute
+l'Europe.</p>
+
+<p>Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques, de
+M. de Chateaubriand à madame Récamier, sont l'<i>envers</i> de ces brochures
+et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe. Nous éviterons
+de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue et politique dans
+ces lettres; nous reproduirons seulement celles dans lesquelles le
+c&oelig;ur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une femme ne sont-ils pas
+exclusivement l'histoire du c&oelig;ur?</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre
+impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays fait
+pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est l'heure où le
+<i>carbonarisme</i> essaye de convertir en secte armée cette
+<i>franc-maçonnerie</i> <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> italienne qui cherche une patrie dans des
+ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie
+étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter son
+oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la succession
+duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se repent, abandonne
+ses complices, s'exile lui-même pour servir contre la cause libérale
+qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le proscripteur implacable
+de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On sait ce qu'il a fait après,
+quand le vent, au lieu de souffler des trônes, a soufflé des peuples, en
+1848.)</p>
+
+<p>M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un
+congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821.</p>
+
+<p>«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à
+laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que ceux-ci
+n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela est
+abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve généreux,
+mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens gagneraient à
+tomber <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> sous le poignard souverain d'un <i>carbonaro</i>. Le fer de
+la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus militaires
+qui oppriment souvent la liberté sont pourtant nécessaires pour la
+défendre, et il n'y a qu'un <i>béat</i> comme Benjamin Constant et un fou
+comme le noble pair qui ouvre votre porte (le marquis de Catellan) qui
+auraient pu compter sur les exploits du polichinelle lacédémonien...
+etc. Voilà une terrible lettre politique; je l'ai écrite de
+colère!»&mdash;(Colère injuste et injurieuse.)</p>
+
+<p>Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte par
+l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant, comme
+dans ses Mémoires, en <i>Marius</i> sur ses débris, ennuyé, triste,
+solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M. <i>Canning</i>
+le libéral à Londres et caressant par lettres les légitimistes invétérés
+à Paris.</p>
+
+<p>«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui ne
+m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai perdus, les
+espérances dont je me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de
+gloire. <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres
+m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis
+donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai, je me
+consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur la longue
+route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.»</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de dégoût. Il
+voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait, pour traiter les
+affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait briller et séduire, devait
+être pour lui le marchepied du ministère des affaires étrangères; il se
+sert tour à tour de l'amitié dévouée et de l'enthousiasme pur de madame
+la duchesse de Duras pour son talent, de l'affection habile de
+Juliette, de l'amitié confiante de M. de <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Montmorency, pour
+forcer la porte du congrès. Cette ambition altère péniblement
+l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces lettres d'ami intéressé,
+d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il n'y a rien de plus pénible à
+lire que deux passions qui se combattent et qui se neutralisent dans un
+même c&oelig;ur. Malheur aux amies d'hommes d'État! Le découragement et la
+tristesse ramènent seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la
+tendresse. La mélancolie dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent
+à la passion:</p>
+
+<p>«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir
+près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite
+cellule!»</p>
+
+<p>«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous
+revoir fait battre mon c&oelig;ur! Je vous verrai avant tout le monde!»</p>
+
+<p>Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et
+qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres, mal
+cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, si elle
+ne la possédait pas, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> l'attention de M. de Chateaubriand. Le
+bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque
+ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.</p>
+
+<p>Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent
+européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de cette
+amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à aujourd'hui;
+l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une insinuation et d'un
+éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes les plus illustres de la
+Fronde.</p>
+
+<p>Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de
+goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de c&oelig;ur; nous
+croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en ressentir
+explique seul son éloignement de Paris et son second voyage à Rome, à
+l'époque la plus triomphante du séjour de M. de Chateaubriand à Paris.
+Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle et négligée de contempler
+de près les négligences de son ami. Il est difficile d'expliquer
+autrement certaines excuses à double sens de <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> M. de
+Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien entendu, lisons
+encore.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de l'accueil
+des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté l'intervention
+française en Espagne, il touche de l'&oelig;il au ministère, sans trop de
+scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de Montmorency. Voyez cependant
+combien son âme sent le vide et se torture elle-même dans le néant des
+désirs satisfaits! Sa tristesse reprend le ton de la tendresse.</p>
+
+<p>«Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois que
+les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me dit plus
+rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent de ce que j'aime,
+et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> chambre à un
+troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à Naples. Je ne sais si
+je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus ce que
+j'étais, et vivre dans un coin tranquille auprès de vous est maintenant
+le seul souhait de ma vie.»</p>
+
+<p>Ce coin tranquille, c'étaient le ministère et la tribune!</p>
+
+<p>«À bientôt,» écrit-il quelques jours après; «ce mot me console de tout!
+À bientôt; le c&oelig;ur me bat de joie!»</p>
+
+<p>On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son
+âme.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Il revient de Vérone; par une série de manéges moitié loyaux, moitié
+équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son ami
+M. de Montmorency descend; il y monte sous prétexte de temporiser avec
+M. de Villèle, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> pour ajourner l'intervention en Espagne voulue
+par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas plutôt ministre
+qu'il précipite, pour complaire aux royalistes, cette même intervention
+en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir arrachée à lui tout seul au
+gouvernement. Il tombe ensuite du ministère sous le juste mais excessif
+mécontentement de M. de Villèle, premier ministre. Sa colère passe
+toutes les bornes, même de l'honnête; il se fait le tribun implacable,
+non de ses principes, mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il
+est ministre, ne sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps
+d'aimer? Les apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs:
+les ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de
+réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les mots,
+quoique tendres, sont glacés; on sent qu'ils déguisent bien des
+distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> XXX</h4>
+
+<p>Madame Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. À peine
+est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus affectueuses de M.
+de Chateaubriand la poursuivent de poste en poste. On dirait qu'il sent
+mieux dans l'absence le prix de l'attachement qu'il a contristé. Madame
+Lenormant donne à ce départ et à cette absence d'autres prétextes de
+famille et de santé. Elle peut y croire, nous n'y croyons pas; madame
+Récamier ne pouvait pas, en matière si délicate, ouvrir son c&oelig;ur à sa
+jeune nièce. Combien n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les
+lettres de madame Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce
+refroidissement dont nous devinons trop bien les motifs! Que de plaintes
+trop fondées ces lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres
+amitiés, évidemment, avaient pris la place de la sienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> «Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, que
+sans doute vous vous êtes persuadé que vous seriez heureuse; peu importe
+le reste. Ma vie maintenant se déroule vite; je ne descends plus, je
+tombe!»</p>
+
+<p>Il tombait, en effet, bientôt après du ministère.</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval, alors
+ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de Devonshire, autre
+amie inconsolable, qui venait de perdre le cardinal Consalvi, mort de
+douleur de la perte de Pie VII.</p>
+
+<p>Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de là,
+visiter un moment Naples.</p>
+
+<p>«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que vous
+êtes mon étoile et <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> que ma destinée dépend de la vôtre; si vous
+veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien
+vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour;
+que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la
+première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous
+survive!»</p>
+
+<p>Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était que
+l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé, c'est
+l'autre qui brisait le c&oelig;ur. Ballanche n'était là que pour en amortir
+les coups et pour en panser les blessures; mais quelle touchante figure
+dans le tableau que ce philosophe amoureux sans récompense, et qui se
+nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on lui permette d'assister à la
+vie de celle qu'il aime! Heureusement pour lui il devait mourir avant
+elle et être pleuré par elle! Que ces larmes durent être douces à son
+esprit transfiguré sur son propre cercueil de la chapelle de
+l'Abbaye-aux-Bois!</p>
+
+<p>(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a trop
+de belles lettres de M. de <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Chateaubriand dans sa vieillesse;
+poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux
+meilleures pages du c&oelig;ur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez
+donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme,
+désenchanté de lui-même et de tout.)</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> LI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br>
+SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.<br>
+CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.</h3>
+
+<p class="center">(3<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare, signala
+ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de Laval-Montmorency,
+qui y résidait alors comme ambassadeur de France, et grâce à la duchesse
+de Devonshire, madame Récamier y avait retrouvé en partie son salon de
+Paris dans les <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> ruines de la ville neutre entre ciel et terre.
+Le duc de Laval était, comme on l'a vu, le plus fidèle, le plus aimable
+et le plus désintéressé de ses amis.</p>
+
+<p>J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur les
+affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre nous: il en
+tenait le n&oelig;ud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, à Lucques, à
+Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des quatre cours
+centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de Laval-Montmorency
+avec moi attestait un esprit droit et lucide, un caractère tempéré, un
+c&oelig;ur d'honnête homme. Si la politique française de la Restauration
+eût été dans de telles mains à Paris, Charles X aurait évité les écueils
+et neutralisé les tempêtes.</p>
+
+<p>La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion,
+c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si sûr
+qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir. Le
+meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de plus
+d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, il avait
+moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce désintéressement
+d'ambition est un défaut selon le monde, qui le regarde <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> comme
+une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une force de la raison;
+cette abnégation personnelle laisse le sang-froid au c&oelig;ur dans les
+affaires publiques, et par là même elle donne plus de lumière à
+l'esprit. Tel était l'excellent duc de Laval, tel le duc de Richelieu,
+tel M. Lainé, ces trois hommes d'État les plus véritables patriotes du
+gouvernement de la Restauration.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en ce
+moment, elle avait vieilli, mais elle régnait encore tant que vivait le
+cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche très-fine, qu'en
+fait madame Lenormant à cette date:</p>
+
+<p>«Madame Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la
+douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et
+d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une
+maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle
+conservait des traces d'une régularité fine et noble, des yeux
+magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>
+elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat
+achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses
+belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la
+blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La
+grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa
+jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme,
+les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa
+personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.»</p>
+
+<p>Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à madame Récamier:</p>
+
+<p>«Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer. Elle a
+quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie.
+C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur,
+et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans
+sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition:
+ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses
+pieds.»</p>
+
+<p>Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le
+cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
+expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
+soupir pour expédier mon courrier.</p>
+
+<p>«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son
+cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son maître, et
+dans son maître son ami!»</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré
+auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône pontifical.
+Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la duchesse de
+Devonshire.</p>
+
+<p>Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se promenait
+solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des murs de Rome.
+Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse; c'était l'infortunée
+duchesse qui respirait un moment l'air extérieur pendant que la cloche
+de la ville tintait par-dessus les murailles les obsèques prochaines de
+son ami. Selon les rites du sacré collége, le corps du
+cardinal-ministre, embaumé et fardé après sa mort, était exposé depuis
+une semaine sur <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> son catafalque dans une des salles du palais
+Farnèse; la foule s'y pressait pour contempler et pour prier à ce
+spectacle de l'apothéose chrétienne de ce grand homme du monde.</p>
+
+<p>La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la
+villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un moment en
+silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces inconséquences de
+la douleur qui traversent quelquefois les c&oelig;urs brisés, mais qu'il
+faut respecter comme des révélations du désespoir, elle témoigna à
+madame Récamier la passion qu'elle ressentait de revoir une dernière
+fois le visage encore visible de l'ami de sa vie, avant que le marbre de
+son monument recouvrît pour jamais sa face. Madame Récamier,
+complaisante aux larmes, consentit à l'accompagner.</p>
+
+<p>Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture,
+rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui
+obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du
+catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la sainteté
+de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours, depuis vingt ans,
+animé de toute la beauté et de toute la grâce qui caractérisaient
+l'expression <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> du cardinal-ministre. Ce qui se passa dans son âme
+à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent pas la force de
+sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son amie, qui la
+reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus chère amitié.</p>
+
+<p>Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de madame
+Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du cardinal, et
+cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de Devonshire,
+ressemblent à ces sépulcres que <i>le Poussin</i> place sous les cyprès dans
+les paysages des villas romaines; ce sont des énigmes en plein soleil
+qui font rêver à la mort au milieu des délices d'une lumière sereine;
+mélancolies splendides des pays du soleil, où l'on meurt aussi bien que
+sous les brumes du Nord.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans des
+accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la
+vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le <i>Journal des
+Débats</i>, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours l'injure
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il promettait
+un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans l'appui de sa
+plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume! Nous avons vu les
+mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par leur roi, les mêmes
+séditions de plume ou de paroles, les mêmes coalitions personnelles, et
+non patriotiques, entre des adversaires ambitieux désunis pour servir,
+réunis pour nuire, les mêmes chutes dans la rue, et les mêmes
+récriminations après la chute. Telle est la loi des gouvernements de
+parole; les gouvernements de silence ont aussi leur danger. Les
+institutions sont aussi imparfaites que les hommes; gouvernement
+parlementaire, république, monarchie tempérée, pouvoir absolu, tout a
+besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou tout s'écroule sous leurs
+passions. Ils s'en prennent ensuite aux institutions: c'est à leurs
+passions qu'il faut s'en prendre; mais les passions sont aussi dans la
+nature: rien n'est stable parce que rien n'est dans l'ordre. Le
+mouvement est la loi des choses mortelles; il faut s'y résigner.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> V</h4>
+
+<p>Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où sortaient
+des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la royauté, il
+fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner l'ambassade de
+Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à Paris. Il eut de la
+peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de l'exil et la haute
+fortune dont on lui dorait cet exil le firent enfin partir. Des
+anecdotes bien curieuses sur les négociations financières qui
+précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi, pourraient être
+racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer de ces pressions
+exercées par les besoins de son ami sur Charles X; mais on n'en trouve
+pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera dans M. de Vitrolles.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers Rome,
+madame Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les fureurs
+d'Achille du ministre tombé; elle avait peut-être à se plaindre aussi
+de refroidissement <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> dans sa tendresse. Nous disions dans notre
+dernier Entretien que ce refroidissement, cause vraisemblable du long
+éloignement de madame Récamier, avait dû tenir à quelque jalousie
+secrète, motivée par des distractions de c&oelig;ur de son ami. Nous
+recevons à l'instant même une preuve écrite de la réalité de nos
+conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi spirituelle que
+personnellement bien informée, nous écrit ceci:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«En lisant votre dernier Entretien l'idée me vient de vous envoyer un
+des billets que je possède de M. de Chateaubriand; il est de l'époque où
+il écrivait des lettres si affectueuses à madame Récamier. Cette dame,
+me disait-il, est un des ressorts dont je me sers pour faire jouer mes
+personnages à Paris; et, tandis que cette femme vertueuse l'attendait
+dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il ramenait de Londres à Paris une
+autre négociatrice, et il voulait même la conduire au congrès de Vérone.
+C'était de la démence; cette femme eut le bon esprit de résister à
+toutes les séduisantes avances du grand homme.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> Suit le billet: je ne le transcrirai pas.</p>
+
+<p>L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de
+l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité.</p>
+
+<p>La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un mot
+charmant de caractère qui affirme l'irréprochabilité de sa liaison avec
+le grand homme. Elle avait un autre attachement: voilà le secret de sa
+résistance. Il est vraisemblable que madame Récamier ne crut qu'au
+billet.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas le nom de cette confidente épistolaire anonyme, mais
+nous croyons le deviner à la nature de la confidence.</p>
+
+<p>Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame
+Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la France
+pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a mutuellement rien
+à se reprocher; mais, quand on ne veut pas d'explications difficiles, on
+se croise en route sans passer par le même chemin.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup
+réchauffer sa correspondance <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> avec madame Récamier de tous les
+souvenirs des premières tendresses. En s'éloignant peut-être pour
+toujours on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir
+apprécié les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de c&oelig;ur et
+d'années à ces jours où l'on avait des années à dépenser et des c&oelig;urs
+à posséder sans remords de les avoir contristés; il y a des fidélités
+rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire dans un coin
+de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant on regrette les
+distractions fugitives à ces amitiés éternelles.</p>
+
+<p>Tels paraissent avoir été les sentiments de M. de Chateaubriand, seul,
+sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un tendre
+retour vers madame Récamier; il demandait une plume à chaque auberge
+pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon; je logeais dans la même
+hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon devoir
+d'aller lui présenter mes hommages; je le trouvai déjà écrivant sur une
+petite table <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> d'auberge une dépêche à son amie, pendant que les
+servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe de son souper sur
+l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève comme l'occasion qui me
+forçait de la faire, et cérémonieuse comme son accueil. Le déshabillé du
+grand homme n'avait pas d'abandon chez lui, même en route. Quelques
+groupes de curieux et d'hommes de lettres de Dijon, instruits de son
+passage, obstruaient la rue et les escaliers pour apercevoir son visage
+ou pour entendre sa voix à travers les fenêtres ou les portes. Il en
+paraissait à la fois avide et importuné. Telle est la gloire quand on
+l'approche de trop près: absente on la désire, présente elle pèse. Pour
+la trouver douce il faut la voir à distance, comme le feu.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la route et
+pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence et par leur
+épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres et à Paris. Ce
+sont peut-être les seules lettres vraiment pathétiques tombées de son
+c&oelig;ur pendant toute sa <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> vie; dans toutes les autres, comme
+dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la phrase, tout en feignant
+de les négliger. Ici il cherche le c&oelig;ur et il y arrive bien plus
+sûrement.</p>
+
+<p>«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais
+un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le,
+et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui
+seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un petit mot de
+Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en
+passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites
+que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À
+bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom
+possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi! Ballanche m'a
+fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de
+vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise; écrivez-moi un mot à
+Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut
+affranchir les lettres. Hyacinthe vous verra; il m'apportera de vos
+nouvelles demain à Villeneuve.»</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> «Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.</p>
+
+<p>«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était
+aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre
+d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez
+besoin de l'être. Je vais à cette Italie le c&oelig;ur aussi plein et
+malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir,
+je ne forme qu'un v&oelig;u: c'est que vous veniez vite me faire supporter
+l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie.
+Je me vois toujours vieux voyageur, lassé et délaissé, arrivant à mon
+dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc,
+et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.</p>
+
+<p>«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser
+qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je
+suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve j'aurai celui de ce
+pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant je me
+rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> «Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.</p>
+
+<p>«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me
+donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
+château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la
+Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable
+qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait
+voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, madame de Beaumont
+n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Joubert a disparu à
+son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est
+dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?</p>
+
+<p>«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma
+lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez
+pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir; le
+mien est <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous
+accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens
+torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment
+vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à
+Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi?
+J'écrirai après-demain de Dijon.</p>
+
+<p>«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de
+Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez.
+Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»</p>
+
+<p class="date">«Vendredi 19 septembre.</p>
+
+<p>«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante
+chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre
+côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous
+attends.»</p>
+
+<p class="date">«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.</p>
+
+<p>«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un
+petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une joie que
+je ne puis vous dire. Vous reconnaissez <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> enfin tout ce que vous
+êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien.
+Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de Pontarlier et de
+Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en
+m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris,
+ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.»</p>
+
+<p class="date">«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.</p>
+
+<p>«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici
+j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes:
+l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame de
+Duras, est allée mourir à Nice<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Comme tout fuit! Sion, où j'ai
+passé, était le royaume que m'avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> destiné Bonaparte; c'est ce
+royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré
+des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui
+aient été témoins du fameux passage de l'armée française.</p>
+
+<p>«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais
+franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain je
+serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous.
+Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que
+je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit
+environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe
+qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent.
+Venez donc vite.»</p>
+
+<p class="date">«Rome, ce 11 octobre 1828.</p>
+
+<p>«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de
+l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée,
+remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma
+tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque
+pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> traversée il y
+a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais
+arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses
+monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru
+grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois,
+ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à
+pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant
+qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.»</p>
+
+<p class="p2">Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un vaste
+palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces <i>chats</i> qu'il
+aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:</p>
+
+<p>«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que je
+vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»</p>
+
+<p>Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de
+c&oelig;ur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée d'<i>Émilie</i>
+peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière,
+après l'avoir retirée à Juliette.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> X</h4>
+
+<p>«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques
+lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui vous
+souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent pas. Toutes
+mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis triste! Venez! De
+l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la foule. Décidément je ne
+puis supporter la vie du monde; c'est auprès de vous seule que je
+retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos petits billets de tous les
+courriers sont toute ma vie. Tâchez donc de me faire revenir à Paris.»</p>
+
+<p class="p2">On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute sa
+vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, sans
+trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, toujours
+bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en attachement. On voit
+plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux de l'avénement de M. de
+La Ferronnays au ministère.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> n'en place aucun pour
+la pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand
+l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle les
+deux parties du genre humain qui tendent toujours à se combattre, faute
+de se comprendre.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le
+nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame Récamier
+en beauté et en grâce: c'est celui de madame <i>Dodwell</i>; elle vit, elle
+brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.</p>
+
+<p>Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien
+ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images.
+Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'&oelig;il dans la vie ne
+surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce d'un
+cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais pourquoi en
+France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. Elle dansait
+souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui colportent leurs
+salons de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> capitale en capitale et qui invitent à tout hasard,
+non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris dans les
+dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.</p>
+
+<p>Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces Anglaises
+ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses bals. La jeune
+Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers sourires. Nous
+dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule pour l'entrevoir
+dans le groupe des danseurs. La Psyché de <i>Gérard</i> n'était pas si
+svelte, la Chloé de <i>Longus</i> n'était pas plus naïve et pas plus
+rougissante devant la glace liquide de la fontaine.</p>
+
+<p>Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la lune,
+dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons prolongés de
+l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un camée de Pompéia.
+Malheureusement le carnaval fini la fit disparaître de ce salon. Elle
+épousa un archéologue anglais célèbre par ses voyages, M. Dodwell, homme
+d'un âge mûr, qui n'avait rien trouvé de plus beau dans l'antiquité que
+cette grâce vivante de Rome.</p>
+
+<p>Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne de
+Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> des
+murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une terrasse
+inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de vigne laissait
+entrevoir à travers les pampres une table rustique couverte de
+corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques ficelées de
+paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le long col à la
+manière d'Italie; c'était une collation préparée par le métayer pour la
+promenade ordinaire de la belle princesse.</p>
+
+<p>Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement
+derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route libre;
+la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et j'en vis
+descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles du métayer,
+la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire depuis les bals de la
+rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer de grâce et de charmes,
+comme on change de vêtement avec la saison; elle s'était épanouie, voilà
+tout. Je n'osai pas la saluer; elle n'avait pas de raison de reconnaître
+dans un étranger errant sous les pins de la campagne de Rome un de ses
+danseurs de Paris. Je m'éloignai lentement en regardant avec regret la
+svelte apparition monter l'escalier <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> rustique de la terrasse et
+s'évanouir derrière les pampres de la treille, aux rayons du soir.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Depuis, devenue veuve, elle épousa un ministre plénipotentiaire d'une
+des cours catholiques d'Allemagne à Rome. Dévouée au pape, habile et
+intrépide dans son dévouement, elle contribua de sa personne à accomplir
+l'évasion de ce pontife de Rome après l'assassinat du ministre
+constitutionnel, l'infortuné Rossi.</p>
+
+<p>Cette ravissante tête de femme, égale aux plus gracieuses figures
+antiques du musée du Vatican, frappa du même rayon le regard déjà
+refroidi de M. de Chateaubriand.</p>
+
+<p>«Ah! quand vous verrai-je tous les jours?» écrit-il ému de ces
+réminiscences à son amie de l'Abbaye-aux-Bois. «Faites représenter à
+Paris mon <i>Moïse</i>; ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce
+monde qui se retire devant moi!&mdash;Je recommence mes promenades solitaires
+autour de Rome. Hier j'ai marché deux heures dans la campagne; j'ai
+dirigé mes pas du côté de la France, où vont mes pensées; j'ai dicté
+quelques mots <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à Hyacinthe (son secrétaire), qui les a écrits au
+crayon en marchant. J'ai l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me
+retrouverai qu'auprès de vous!&mdash;Quand vous n'auriez que le temps de
+m'écrire: <i>Je me porte bien et je vous aime</i>, cela me suffirait.</p>
+
+<p>Parlons de votre dernière lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de vos
+recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai,
+et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours
+dans cette petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard
+solitaire, où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez
+que vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les
+miens.</p>
+
+<p>Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres de
+Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.</p>
+
+<p>Reste <i>Moïse</i>; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son
+destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est,
+comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, n<sup>o</sup> 372. M. Taylor
+peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son reçu, on lui comptera
+15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire.
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le
+tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des
+plaisirs de l'hiver.»</p>
+
+<p>On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il
+était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières tentatives de
+gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi avec quelle
+délectation de plume ce nom de Rome revient constamment dans sa phrase.
+Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs ou poëtes, qui datent
+leurs pensées de cette terre; il semble que ce nom de Rome répété sans
+cesse par eux donne à leurs fugitives personnalités quelque chose de
+grand et d'éternel comme Rome, et flatte en eux jusqu'à la vanité du
+tombeau.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour moi) à
+la représentation de <i>Moïse</i>; laissons faire le temps; il faut accomplir
+son sort; il faut que <i>Moïse</i> soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il
+réussit, en dépit de l'envie et des obstacles, une couronne de plus va
+bien, et on se range du <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> côté du succès. On m'écrit de Paris
+mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne veux plus entendre
+parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à Rome ou à
+l'<i>Infirmerie</i>, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette maisonnette,
+dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, où il s'était
+construit son nid, comme un naufragé sur la plage de Paris, cet océan du
+monde.)</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la beauté
+de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans sa jeunesse
+interrompt une de ces lettres.</p>
+
+<p>«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui avait
+sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez tranquille;
+la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand elle le serait,
+elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez
+effacées. Croyez bien que toute ma vie est à vous; je n'ai d'autre idée
+que vous. Je suis trop malheureux ici sans vous.»</p>
+
+<p>À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres
+deviennent plus tendres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous
+les jours davantage.&mdash;Vous me dites que mes projets de retraite forment
+un grand contraste avec les v&oelig;ux du public. D'abord votre amitié vous
+aveugle sur ces v&oelig;ux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon
+esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières
+années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère
+de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place
+un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais
+certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque
+de ma retraite. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de
+vous. La santé de madame de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne
+n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est
+devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la
+promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de
+vous. Je me représente ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes
+<i>Mémoires</i>, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai
+appelé l'éclat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> «La France restera libre et me devra sa liberté
+constitutionnelle presque tout entière. Les affaires extérieures
+suivront leur cours. Elles sont menées en Europe par de bien pauvres
+gens, par des gens qui ont discipliné la barbarie. La France, bien
+conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois:
+tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en
+attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de ma
+courte vie.</p>
+
+<p>«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de <i>Moïse</i>.
+Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et
+pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre?
+Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.</p>
+
+<p>«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.
+Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère
+dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: vous
+auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de
+M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce qu'elle
+m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
+fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La
+Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission
+avec une joie extrême. Faites des v&oelig;ux pour M. Pasquier.»</p>
+
+<p class="date">«Midi.</p>
+
+<p>«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus
+de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement,
+quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des
+rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et
+enfin je ne veux pour rien être <i>ministre</i>; qu'on me raye de toutes les
+listes. Je ne veux plus que mon <i>Infirmerie</i> pour m'y cacher et pour y
+mourir.»</p>
+
+<p>Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une
+tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez:
+l'accent est vrai.</p>
+
+<p class="date">«Rome, 1<sup>er</sup> janvier 1829.</p>
+
+<p>«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous,
+lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger à
+mesure que le temps nous enlève des <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> années; c'est tout le
+contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. Soyez
+heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai
+plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous attendre.
+Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que dans celle-ci,
+où je trouve trois mois sans vous d'une longueur démesurée.»</p>
+
+<p class="p2">Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore dans
+les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie par cette
+amitié repos de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="date">«Rome, mardi 6 janvier 1829.</p>
+
+<p>«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes les
+pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous devriez
+imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un contraste piquant
+avec les desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre songe-creux
+qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ensuite dans la tête que de se
+retirer dans quelque trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu
+de politique qu'il pleure <i>Moïse</i> qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à
+la lettre la vérité. Le public me traite <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> comme on traite ici le
+Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On veut remuer ma poussière; je
+commençais à dormir si bien!</p>
+
+<p>«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille projetée.
+Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me tromper; je
+ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous.
+Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent être à peu près
+certain du moment où je vous reverrai, et cela me fait un bien que je ne
+puis dire.</p>
+
+<p>«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques
+lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de
+Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère
+que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: j'aurais une
+raison légitime pour faire attendre au public les deux volumes que je
+lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de tout.</p>
+
+<p>«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je n'ai
+pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé sur la
+guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de plus entre les
+mains une dépêche faite et assez curieuse, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> pour laquelle
+j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. Je suis
+toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la modération du prince
+des chrétiens.</p>
+
+<p>«À jeudi.»</p>
+
+<p class="date">«Rome, jeudi 8 janvier 1829.</p>
+
+<p>«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
+à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades
+solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée.
+J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient dans
+mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les
+mêmes promenades.»</p>
+
+<p>Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez
+encore:</p>
+
+<p class="date">«Rome, jeudi 15 janvier 1829.</p>
+
+<p>«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en
+France; je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre, je me
+trouvais transporté dans votre petite chambre; je voyais votre harpe,
+votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de
+Shakspeare; et j'étais à <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Rome, loin de vous, dans un grand
+palais; quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient! Quand cela
+finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait
+quelquefois me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la cour:
+elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa
+nation, etc. Le fait est que tous les bonapartistes détestent les
+Russes, contre lesquels la puissance de leur maître est venue se
+briser..... et un capucin balaye maintenant toute cette poussière restée
+de la gloire et de la liberté de Rome!»</p>
+
+<p>Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit tout
+à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.</p>
+
+<p class="date">«Le 31.</p>
+
+<p>«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai
+déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous <i>rudoyer</i>, et je ne l'ai pas
+fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas réparé depuis
+trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de vous faire dans
+ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, c'est malgré moi:
+ma santé est fort altérée, et il est possible que <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> cela me
+porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop sombres:
+j'aurais tant de peine à vous quitter!»</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des <i>Mémoires
+d'Outre-Tombe</i>, et comme le c&oelig;ur parle mieux que la vanité! À mesure
+qu'il vieillit et que la vanité sèche, le c&oelig;ur refleurit en lui par
+les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande imagination:
+ils se concentrent en vieillissant dans leur c&oelig;ur resserré par le
+temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en aimant. Cette maturité du
+c&oelig;ur est très-sensible dans M. de Chateaubriand; sa poésie en
+mûrissant devint sentiment. C'est le fruit de la vie quand la vie est
+longue.</p>
+
+<p>Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci:</p>
+
+<p>«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église
+de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur:
+des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques
+chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle
+de la lune, le cercueil enfin <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> enlevé par une poulie et suspendu
+dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le
+sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celle de Léon
+XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait
+naître?</p>
+
+<p>«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la première
+partie de cette lettre...</p>
+
+<p>«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon
+absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais souvent
+mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des Cendres, j'étais à
+genoux, seul, dans cette église de <i>Santa-Croce</i>, appuyé sur les
+murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples; j'entendais le
+chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette
+solitude. En vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un
+froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix
+l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre!»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Cependant la mort et l'élection d'un pape <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> le retiennent
+quelques mois de plus à Rome.</p>
+
+<p>«Enfin, dans quinze jours mon congé et vous revoir! écrit-il; tout
+disparaît devant cette espérance. Je ne suis plus triste, je ne songe
+plus aux ministères ni à la politique! Vous retrouver, voilà tout! Je
+donnerais le reste pour une obole!»</p>
+
+<p>Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune
+secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, et écrivant ses impatiences de
+c&oelig;ur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église
+Saint-Louis à Rome (madame de Beaumont)?</p>
+
+<p>«J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe le
+reste? À vous et pour jamais!»</p>
+
+<p>Enfin, la veille du retour:</p>
+
+<p class="date">«Rome, ce 16 mai 1829.</p>
+
+«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi et arrivera
+quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance
+qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre
+vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et
+voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le c&oelig;ur mal assuré.
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis
+vous dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis déplu à Rome;
+maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
+profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir.
+Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je
+suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et
+j'ai tout vaincu: on paraît me regretter vivement.</p>
+
+<p>«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de
+l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats
+de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que
+personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait
+pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande
+gloire à la France, comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande
+liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le maître,
+disposez de tout au péril de votre tête? Non; on est si loin de vouloir
+me dire une pareille chose que l'on prendrait tout le monde avant moi,
+que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les
+<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande
+grâce en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.</p>
+
+<p>«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à
+Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de vous.
+J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais
+pourtant vous voir. Quel bonheur!»</p>
+
+<p>Et en route:</p>
+
+<p class="date">«Lyon, dimanche, 2 heures 1/2, 24 mai 1829.</p>
+
+<p>«Lisez bien cette date. Elle est de la ville ou vous êtes née! Vous
+voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est
+Hyacinthe, que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet.
+Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome ou vous qui me garderez
+à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous parler que du
+bonheur de vous revoir jeudi.»</p>
+
+<p>Que cette commémoration est touchante, et qu'il y a de vraie sensibilité
+dans cette date!</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Il arriva à Paris le 27 mai 1829. «Son arrivée <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> a ranimé ma
+vie,» écrit à son tour madame Récamier à sa nièce absente. Ce fut alors,
+pour plaire à cet ami, qu'elle commença à former autour d'elle ce salon
+politique et lettré dont on voit la composition accidentelle dans les
+hommes célèbres convoqués à la lecture du <i>Moïse</i> dont j'ai parlé en
+commençant.</p>
+
+<p>Ampère et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde brillant
+autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses lettres.</p>
+
+<p>«Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai à vous citer mesdames
+d'Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, Lamartine,
+Latouche, Dubois, Saint-Marc Girardin, Valory, Mérimée, Gérard; les ducs
+de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David;
+madame de Boigne, madame de Gramont; le baron Pasquier; madame et
+mesdemoiselles de Barante et mademoiselle de Sainte-Aulaire;
+Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous nommer tout Paris
+littéraire, etc.»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Cependant M. de Chateaubriand avait quitté, <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> après ce triomphe,
+Paris pour les Pyrénées. Le ministère du prince de Polignac, ministère
+énigmatique et chargé d'orages autant que de mystères, avait été nommé
+en son absence. C'était la déclaration de guerre de la monarchie à
+l'opposition du libéralisme, du bonapartisme et du républicanisme
+coalisés dans la presse et dans les Chambres.</p>
+
+<p>Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de périr à
+petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus tard il
+aurait gagné cette bataille. Quand on fait à midi ce qui ne doit être
+fait qu'à minuit, on échoue: l'heure est tout dans le choix des moments
+où les peuples refusent ou acceptent les coups d'État de la lassitude.</p>
+
+<p>Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda une
+audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, sa chute
+prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi voyait en lui un
+des plus coupables complices des man&oelig;uvres d'ambition qui avaient
+secoué son gouvernement. La plus dangereuse des oppositions en politique
+c'est l'opposition de nos amis. Un prince peut donner satisfaction à des
+principes, il ne peut jamais satisfaire à des passions. On <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+comprend l'énergique rancune de Charles X contre M. de Chateaubriand.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en juillet
+1830; il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé donner par
+ses ennemis il l'aurait gagnée. Dans les questions de droit
+parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se range
+contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans le droit.
+Charles X, au fond, était moralement attaqué par la coalition de ses
+ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où cette coalition morale
+allait éclater avec des armes dans les rues au lieu de boules dans les
+urnes, il paraissait être l'agresseur; cette fausse apparence fut sa
+perte.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y
+revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des
+Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut conduit
+jusqu'à sa porte <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> par des acclamations qui n'étaient qu'une
+bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir arrêter
+une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution emporta les
+trois générations de la légitimité et le laissa seul avec quelques
+phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.</p>
+
+<p>«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et en
+trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume et la
+licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité personnelle
+au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus ou moins
+éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des cailloux plus ou
+moins brillants sous les roues du char révolutionnaire qui emportait la
+dynastie d'Orléans comme la dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur
+chronique fut sa seule influence politique sur les destinées de son
+pays. Retiré dans son jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais
+besoin d'une amitié de femme pour panser ses blessures de c&oelig;ur, et
+d'un théâtre intime entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et
+pour accuser la fortune.</p>
+
+<p>Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement alors
+qu'elle fut adorable <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> d'indulgence, de patience, de pardon, de
+tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son public
+que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté trouvait son
+motif dans son c&oelig;ur, fit de son accueil un art pour recruter et pour
+conserver un cercle littéraire et politique autour de son ami.</p>
+
+<p>Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des yeux
+et des c&oelig;urs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le
+Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une
+supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa
+valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la juste
+mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière et
+souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui fait
+de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que désarmé.</p>
+
+<p>On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur le
+seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce congrès de
+l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle l'agrément
+suprême.</p>
+
+<p>Au fond, madame Récamier n'avait pas la <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> moindre passion
+politique; c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le
+Directoire, sous lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle
+avait vécu en intimité avec les brillantes s&oelig;urs de Bonaparte,
+surtout avec madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle
+avait eu la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de
+madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était
+rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être
+immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet,
+qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de colère,
+et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un salon aussi
+redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, réminiscence
+caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle elle n'avait pas
+de parti pris, pourvu que la république ne fût ni ignoble ni terroriste.</p>
+
+<p>Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances,
+étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la seule
+condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de
+Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; elle
+ouatait son salon de visages agréables à son ami; <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> elle
+tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et
+chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux
+encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.</p>
+
+<p>Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié
+vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand Saint-Évremond,
+qui avait suivi à Londres la belle duchesse de Mazarin (Hortense
+Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès d'elle un visage
+d'ange, une humeur d'enfant, des soins de s&oelig;ur, des attentions de
+fille, et qu'il passait sous les beaux regards d'Hortense de la vie à la
+mort avec les illusions de l'amour et les réalités de l'amitié.
+Seulement Saint-Évremond n'avait jamais d'humeur ni contre les
+événements, ni contre les hommes, ni contre la fortune; il se laissait
+amuser, il se prêtait même en philosophe anacréontique au bonheur qu'on
+voulait lui faire; il était le complaisant de la belle Hortense. M. de
+Chateaubriand avait de l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort;
+il était le tyran de l'amitié; il fallait autant de patience que de
+tendresse à son amie pour le distraire de ses passions littéraires et
+de ses passions politiques. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Mais il avait heureusement affaire
+à un c&oelig;ur de femme qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.</p>
+
+<p>Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses conseils.
+Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari pour madame
+Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée pendant vingt ans par
+lui dans leur jeunesse, elle trouvait très-doux pour elle ce commerce de
+pure amitié qui la déchargeait du soin d'amuser l'inamusable auteur de
+<i>René</i>, cette personnification de l'ennui sublime de vivre.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il
+appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; l'ennui
+qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. C'est
+pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à Ballanche
+les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de l'amie
+commune.</p>
+
+<p class="date">«Genève, 12 juillet 1831.</p>
+
+<p>«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> une fièvre
+intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me
+fait écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame
+Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les
+élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, <i>ventrues</i> et
+<i>reventrues</i>. La France est à présent toute en bedaine, et la fière
+jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre
+pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque
+régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et
+toujours bien, <i>sempre bene</i>, et des serments tant qu'on voudra, et des
+commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous
+les régimes, depuis les <i>sans-culottides</i> jusqu'aux 27, 28 et 29
+juillet. Une chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du
+moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la
+paix à tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui
+lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien
+à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des
+perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.</p>
+
+<p>«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle
+est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé de
+l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma <i>gloire</i>.
+Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas,
+et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit
+que je suis un chef-d'&oelig;uvre de nature, je passerais mes vieux jours
+en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse
+pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration
+pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me lécherais et j'aurais la plus
+belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours
+maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.</p>
+
+<p>«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin
+parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons dans la
+poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans
+le temps qu'avait mis <i>la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave
+Maria</i>. Toute votre <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> exposition est magnifique; jamais vous
+n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon
+sens, votre <i>Vision d'Hébal</i> est ce que vous avez produit de plus élevé
+et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est
+contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous
+m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création
+intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute,
+quand il crut se faire un destin de sa volonté.</p>
+
+<p>«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce
+monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir,
+vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous
+mes idées et sous mes années! Patience! je serai bientôt délivré des
+dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir,
+je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.»</p>
+
+<p class="date">«31 juillet 1831.</p>
+
+<p>«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de
+mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. Cette
+fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui,
+de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce
+mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera
+hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la
+santé de madame de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce
+moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien
+des épreuves! Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront
+finies, et nous ne nous quitterons plus.»</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors avec
+une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre,
+n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une
+avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste.
+Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique
+de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>
+éteint l'incendie de la France en allumant l'incendie de l'Europe par
+une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle
+respecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand en révolutionnant
+Bologne et Rome? Un catholique et un légitimiste pouvait-il se mentir
+plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait
+là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les
+théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de
+Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont
+de la même encre: des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et
+chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire
+amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son
+génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas
+suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus
+de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais
+toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis
+politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains
+loyales.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> XXIII</h4>
+
+<p>Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses
+aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la
+famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles
+missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le premier ministre
+de ces domesticités délicates de la cour proscrite, l'homme de confiance
+de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du
+respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait
+par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion
+au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X.
+Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec
+nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses <i>Mémoires</i>,
+lectures faites avec un certain apparat aux bougies chez madame
+Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces
+chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient
+moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il
+appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il
+avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques
+de ses <i>Mémoires</i>. Le talent du peintre de m&oelig;urs abondait dans ces
+pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions
+profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et
+le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et
+la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces
+manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les
+<i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>: il ne faut pas fondre en bronze des
+caricatures, mêmes royales.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et
+de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de Chateaubriand
+à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas sous les vieillesses
+du caractère de l'homme.</p>
+
+<p>«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne,
+dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur une
+campagne assez morne. C'est aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> le 4 septembre, et non
+le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le
+premier battement de mon c&oelig;ur; il n'y a aucun doute qu'il fut pour
+vous, quoique vous ne fussiez pas encore née!</p>
+
+<p>«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me
+reverrez bientôt, et tout sera fini!»</p>
+
+<p>«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de
+cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!»</p>
+
+<p>Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le
+soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je suis
+logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma
+fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher d'être
+sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si
+désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans
+écoulés à dater du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à
+Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de
+siècle, je ne dirais que des choses rudes au siècle.</p>
+
+<p>«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on est
+bien bon, mais bien <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> étourdi. Vous avez toute la douceur de ce
+beau climat, si différent de celui des Gaules.»</p>
+
+<p>Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de
+bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les palais
+qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes en fait
+d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous
+voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle aurore du
+monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.</p>
+
+<p>«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes
+<i>voitures</i> et de ma <i>suite</i> en traversant la Suisse, dont ils
+concluaient mes richesses; vous les connaissez mes <i>richesses</i>: c'est
+vous, et ma <i>suite</i>, votre souvenir!</p>
+
+<p>«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut
+être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me vends
+comme eux!»</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait
+d'anciens ou <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât
+et le retînt par tous les agréments du c&oelig;ur, de la poésie, de l'art.
+Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de
+Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait
+Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la
+science des lettres et dans la bonté fine du c&oelig;ur. On accusait alors
+madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à
+l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne
+songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire.
+Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute
+poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de
+Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de
+Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices
+ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.</p>
+
+<p>Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet,
+successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les
+portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était
+attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs
+fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.</p>
+
+<p>L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son
+beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les
+derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient
+seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des
+restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les
+dernières gouttes d'un c&oelig;ur trop plein qui se vide sans plus songer à
+brûler ou à retentir dans un autre c&oelig;ur à l'unisson. On ne saurait
+trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir
+recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances
+rhétoriciennes des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>. La rhétorique était le vice
+de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes
+comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame
+plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant
+de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus
+naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.</p>
+
+<p>On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> aux
+vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie
+remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les
+accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination
+s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il
+ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit
+du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre
+de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions
+(<i>genius loci</i>) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice
+à l'attitude et au <i>décorum</i>, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il
+est simple et vrai.</p>
+
+<p>Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot
+frémit d'un frisson de mortelle angoisse:</p>
+
+<p>«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire
+que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle
+terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez.
+C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»</p>
+
+<p>Et quelques jours plus tard:</p>
+
+<p>«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> sans vous; je n'ai
+pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je
+vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore
+hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela,
+tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est
+entre vos mains, songez-y.»</p>
+
+<p>Et plus loin, pendant une absence:</p>
+
+<p>«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa
+beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est
+fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le
+soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent
+autour de moi.</p>
+
+<p>Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et
+Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands
+bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas
+retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps
+sous le soleil.»</p>
+
+<p>Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en
+parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé
+vivant d'invectives dans ses brochures <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> et qu'il déifiait
+aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être
+de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec
+le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes,
+de morts et de vivants, où <i>Dieu reconnaîtra les siens</i>, comme dit le
+proverbe.</p>
+
+<p>«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait
+alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les
+grandes choses et les grands hommes: <span class="smcap">Napoléon</span> et <span class="smcap">Chateaubriand</span>. Trouvez
+bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous
+avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne
+crois qu'en Bonaparte!»</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant le
+ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la
+<i>Colonne</i>, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux
+ces métaphores d'opposition, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> créaient en France un paradoxe
+national de discipline militaire présenté comme un élément de liberté.
+Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son école,
+multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains.
+Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser
+M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? Madame Récamier ne
+laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de
+convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le
+napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, légitime par son
+antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit
+tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle
+avait pour moi quelque préférence.</p>
+
+<p>M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette
+indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais
+jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier peu
+de temps après l'apparition de mon <i>Histoire des Girondins</i>, ouvrage
+qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le bruit que
+faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons
+politiques ou littéraires du temps. Les <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> uns acclamaient, les
+autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial des
+vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un
+demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des
+anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et
+contre l'auteur quand M. Legouvé entra.</p>
+
+<p>«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais
+très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les
+meilleurs esprits pour ou contre son auteur?</p>
+
+<p>&mdash;«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop
+chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau
+d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour
+préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution;
+car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et
+le plus de pitié pour les victimes.»</p>
+
+<p>Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée
+s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur
+ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me
+défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie
+dans le jugement.</p>
+
+<p>M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des
+c&oelig;urs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en
+garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans
+madame Récamier que son c&oelig;ur et son esprit: deux forces qu'elle
+mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion
+demandait du courage.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles
+ressemblent à des adieux prolongés dont l'écho de la vie affaiblit le
+son à mesure que le partant s'éloigne du rivage.</p>
+
+<p>«Je voulais vous écrire de toutes mes haltes,» lui dit-il en partant
+pour les bains de Néris, «<i>car je ne sais où me sauver de vous.</i> Priez
+pour moi, Dieu vous écoutera. J'ai foi dans ce repos intelligent et
+chrétien qui nous attend au bout de la journée.</p>
+
+<p>«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers
+solitaires, occupés à effacer sur les ornières les traces <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> des
+roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui marche derrière
+nous en effaçant nos traces.</p>
+
+<p>«On me visite, on me donne des sérénades, mais je ferme ma porte. <i>Votre
+heure</i> ne sera jamais employée que pour vous» (les heures de
+l'Abbaye-aux-Bois dans la journée de Paris).</p>
+
+<p>«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une
+chaumière à l'horizon, et à deux ou trois hirondelles qui sont ici,
+comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma
+connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon
+toit.»</p>
+
+<p>Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui ordinairement a
+bien assez de ses propres tristesses, et comme il associe tout au
+souvenir de son amie!</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque,
+être passée en revue à Londres par le comte de Chambord. Personnellement
+c'était un hommage respectable au principe et au malheur; collectivement
+c'était un mauvais conseil: les minorités en politique <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> ne
+doivent jamais se faire compter. Le comte de Chambord, mal conseillé,
+écrivit à M. de Chateaubriand de venir assister, à Londres, aux regrets
+et aux espérances qu'on lui apportait. Il fallait du bruit autour de
+cette manifestation en Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où
+il portait ses pas. Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y
+parla, et revint sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique,
+des cheveux blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi
+Louis-Philippe eut le mauvais goût de <i>flétrir</i> cette visite de la
+fidélité. Qu'en pense-t-il maintenant. Les <i>flétrisseurs</i> n'ont-ils pas
+imité honorablement les <i>flétris</i>? C'est un des plus vilains actes des
+ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des vertus ni
+la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette mauvaise pensée;
+il faut ennoblir les nations en leur faisant honorer contre soi-même les
+simulacres de l'honneur et de la fidélité. Les ministres de la royauté
+de Juillet ne pensèrent point ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri!
+Ce fut sa dernière gloire devant son siècle.</p>
+
+<p>«On me dit,» écrit-il de Londres à madame Récamier, «que le <i>Journal des
+Débats</i>, journal des ministres de l'année, se préparait à m'attaquer;
+<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser M. Armand
+Bertin avec le cercueil de son père!»</p>
+
+<p>Cette éloquente image rappelait l'amitié du père et la fausse situation
+du fils.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres et de
+Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de leur
+salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier, tenait par les
+places de son mari au gouvernement nouveau. M. Lenormant, savant
+distingué, avait passé, grâce au parti doctrinaire, aux places
+scientifiques, récompenses de ce parti. M. de Chateaubriand n'en restait
+pas moins attaché à madame Récamier; il ne la rendait pas responsable
+des liens qui rattachaient sa nièce et son neveu au gouvernement de ses
+ennemis. Madame Lenormant décrit admirablement ces heures consacrées par
+M. de Chateaubriand à la douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit
+rappelle bien cet homme qui avait écrit avec tant de justesse cette
+phrase immortelle dans <i>René</i>: «Si j'avais encore la folie de croire au
+bonheur, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> je ne le chercherais que dans l'habitude.»</p>
+
+<p>Il avait raison: l'amitié est une habitude du c&oelig;ur, et l'habitude est
+l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:</p>
+
+<p>«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement réglé;
+eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des
+habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand
+eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux
+heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et passaient une heure à
+causer en tête à tête. À ce moment la porte s'ouvrait aux visites: le
+bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu madame
+Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus
+ou moins animé, d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait
+le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes
+plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, <i>à graviter
+vers le centre</i> de l'Abbaye-aux-Bois.</p>
+
+<p>«Avant l'<i>heure</i> de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une
+promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces
+rares visites qui ne la conduisaient plus <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> guère, dans les
+dernières années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et
+ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée
+était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les
+meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de femmes
+ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature
+et une connaissance plus variée des littératures modernes.»</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait
+immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire qu'il
+fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son amie. Il
+expira en regardant de son lit la fenêtre en face de madame Récamier. Il
+mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son âme, moitié dans
+une philosophie rêveuse, moitié dans un christianisme élastique qui
+recueillait ses dernières comme ses premières aspirations. On pouvait
+lui appliquer ce vers de Machiavel dans l'épitaphe de Pierre Soderini,
+homme simple et bon comme Ballanche:</p>
+
+<p><span class="smcap">Va dans les limbes des petits enfants!</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul
+blanc; c'était une âme virginale; il n'avait aimé que Béatrice, et sa
+Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.</p>
+
+<p>Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de madame
+Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, plus
+grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au bruit de
+l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de l'avénement de la
+république, dont il avait caressé de sa main mourante les courtes
+espérances.</p>
+
+<p>Puis enfin madame Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle mourut
+chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et d'amis
+courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra pour passer
+la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis l'assistaient et lui
+adoucissaient les derniers soupirs: Ampère et M. de Cazalès, Ampère lui
+parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, l'ami suprême.</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces
+salons vides où brillèrent <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> naguère toute la grâce, toute la
+passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.</p>
+
+<p>Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et
+tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et
+mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de
+la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de
+Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend
+encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à
+moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années,
+les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres,
+aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront
+bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France
+a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt
+esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le
+réveille-matin du monde!&mdash;Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et
+infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de c&oelig;ur,
+foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil
+qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour
+les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> sa
+renommée future; Béranger, qui souriait trop malignement des
+aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre
+devant les aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté;
+Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville,
+Sosthène de La Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de
+Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés
+actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des
+idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et il
+mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de
+Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la
+modération dans ses vérités, pour que sa foi ne scandalisât jamais la
+raison; madame Switchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de
+ce salon profane, amie de madame Récamier, élève du comte de Maistre,
+femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont
+l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de
+croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de
+ses vertus; l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon
+de son triomphe à Paris, comme le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> premier Alexandre demandait
+pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes
+contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue
+d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un
+trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise
+de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour,
+écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces
+poëmes féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le c&oelig;ur;
+madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa
+plume dans ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer;
+madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste
+que la voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de
+Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout
+le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et
+sur son esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser
+en l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud,
+d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse
+de Belgiojoso, belle et tragique comme <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> la <i>Cinci</i> du Guide,
+éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de
+Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine
+devant Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à
+gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre
+de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre;
+Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait
+d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps,
+écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte
+pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de
+Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de
+cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes,
+modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et
+la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de
+l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son
+compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de
+Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était
+là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> tout entier et dont le souvenir est une providence que vous
+invoquez après leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont
+nous avons essayé d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche,
+dans le même cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par
+des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le
+siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient
+pas; M. de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier,
+esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la
+Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt
+avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de
+renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire;
+enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes,
+esprit qui ne se révélait qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût
+l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien
+converti par popularité:</p>
+
+<p class="center">L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile;</p>
+
+<p class="noindent">moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> XXXII</h4>
+
+<p>À ces hommes retentissants du passé ou de l'avenir se joignaient, comme
+un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens,
+modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de Bellile; ceux-là,
+personnages de conversation, et non de littérature, apportaient dans ce
+salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et
+désintéressée, ce qu'on appelle les hommes sans prétention. C'était la
+tapisserie des célébrités, le parterre juge intelligent de la scène,
+souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de
+gloires, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de
+cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu
+depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et
+suivi d'un cortége d'amis, est sorti de cette grille de
+l'Abbaye-aux-Bois?</p>
+
+<p>Chateaubriand, qui s'était préparé depuis <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> longtemps son
+tombeau comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade
+de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et
+par le murmure aussi vain de l'océan breton; Ballanche repose, comme un
+serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux
+pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre!</p>
+
+<p>Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux
+déserts d'Égypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans
+la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de
+la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs de sa vie, sur
+le cercueil de son amie.</p>
+
+<p>Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre jonchée
+des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit,
+dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des
+critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile,
+<i>splendida bilis</i> (Horace); il étudie l'<i>envers</i> des événements et des
+hommes, en se moquant souvent de l'<i>endroit</i>, et il n'a pas toujours
+tort, car dans la vie humaine l'<i>endroit</i> est le côté des hommes,
+l'<i>envers</i> est le côté de Dieu.</p>
+
+<p>Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> César mourant, du
+manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des
+siècles auxquels il assiste du haut de son génie.</p>
+
+<p>Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë
+du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!</p>
+
+<p>Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté
+qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui s'était
+confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à Waterloo,
+le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur
+tambour le sort du monde la veille des batailles!</p>
+
+<p>Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire
+quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses
+et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de ma patrie, je
+cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles,
+et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Mais revenons aux salons littéraires; ils sont partout le signe d'une
+civilisation exubérante; <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> ils sont aussi le signe de l'heureuse
+influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate chez
+Aspasie, de Michel-Ange et de Raphaël chez Vittoria Colona, de l'Arioste
+et du Tasse chez Éléonore d'Est, de Pétrarque chez Laure de Sade, de
+Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de Voltaire chez madame
+du Deffant ou chez madame du Châtelet, de J.-J. Rousseau chez madame
+d'Épinay ou chez madame de Luxembourg, de Vergniaud chez madame Rolland,
+de Chateaubriand chez madame Récamier, partout c'est du coin du feu
+d'une femme lettrée, politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou
+que surgit une éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du
+génie, au berceau des littératures. Quand ces salons se ferment,
+craignons les orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont
+fermés.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> LII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br>
+MACHIAVEL.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin.</p>
+
+<p>Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé,
+Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> prises
+avec la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation
+muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la
+tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles qui
+se gravent le mieux dans la mémoire des peuples.</p>
+
+<p>Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État qui a
+été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout entière.
+Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de l'esprit; il a été à
+la fois dans sa jeunesse le Molière et le Tacite de son temps; il a fait
+<i>la Mandragore</i> et l'<i>Histoire de Florence</i>; il a passé de là aux plus
+hautes magistratures décernées au mérite par le choix libre de ses
+concitoyens; il a été quinze ans secrétaire d'État de la république; il
+a été vingt-cinq fois ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de
+France, du roi de Naples, de tous les princes et principautés d'Italie;
+il a réussi partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à
+dissoudre les coalitions contre son pays.</p>
+
+<p>Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui
+inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement commercial,
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par la
+corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, rappelés
+par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il est emprisonné
+par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi la torture; il a été
+absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre et chargé de famille, non
+pas hors de la patrie, mais hors de Florence; on lui a enfin permis de
+repasser quelquefois les portes de la ville, mais il lui est interdit
+d'entrer jamais dans ce palais du gouvernement où il a tenu si longtemps
+dans ses mains la plume souveraine des négociations, des décrets, des
+lois.</p>
+
+<p>Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant
+réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et pierreuse
+de <i>San-Casciano</i>, thébaïde de la Toscane; il y possède pour tout bien
+une métairie et quelques champs d'oliviers, dont l'huile et les fruits
+nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils et ses filles, auxquelles
+il faudra trouver des dots sur les rognures de cette métairie. Ses
+anciens amis sont éloignés, les cours qu'il a fréquentées l'ont oublié;
+les Médicis, quoique <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> pleins d'estime pour lui, le regardent
+avec une certaine déplaisance; ils craignent même les services d'un
+citoyen dont le mérite domine de trop haut les autres citoyens. Dans une
+telle situation cet homme languit et se ronge de soucis domestiques; il
+est (on le verra) obligé de calculer combien la douzaine d'&oelig;ufs ou la
+fiasque d'huile coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa
+lampe; il porte lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son
+petit bois par son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot
+dans un dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village voisin,
+entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? lisez la
+merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans ses papiers
+aux archives du vieux palais de Florence.</p>
+
+<p>Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, et
+par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir dans les
+affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous dire son nom,
+c'est Nicolas Machiavel.</p>
+
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> MACHIAVEL<br>
+ À FRANÇOIS VETTORI, À ROME.</p>
+
+<p>«Magnifique ambassadeur!</p>
+
+<p class="center"><i>Tardo non furon mai grazie divine;</i></p>
+
+<p class="center">«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»</p>
+
+<p>«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais égaré
+vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je ne pouvais
+interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on ne vous eût
+prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais économe... J'ai
+été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 du mois passé; j'y
+ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous occupiez plus qu'à votre
+aise des affaires d'État. Continuez à prendre ce parti, car quiconque
+s'incommode trop pour les autres se sacrifie soi-même sans qu'on lui en
+sache le moindre gré; et puisque absolument la fortune veut diriger
+toutes nos actions, il faut la laisser faire à sa guise, ne la déranger
+en rien, et attendre qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour.
+Quand ce moment sera venu, vous pourrez <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> reprendre un peu place
+aux affaires publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans
+l'État; alors aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et
+accourir vers vous en vous disant: Me voilà!</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir
+équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon tour la
+façon dont je gouverne ma vie...</p>
+
+<p>«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois pas
+avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je me suis
+amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me levais pour cela
+avant le jour, je portais mes gluaux, et je cheminais en outre avec un
+paquet de cages sur le dos, semblable à Géta quand il revient du port
+tout courbé, chargé des livres d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de
+grives, c'était deux; le plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé
+tout le mois de septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique
+respectable et étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle
+est ma vie depuis ce temps, je vais vous le dire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> «Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois
+que je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à
+surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces bûcherons,
+qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit arrivé à eux-mêmes,
+soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois exploité, j'aurais mille
+belles anecdotes qui me sont arrivées, soit avec Frosino de Ponsano,
+soit avec d'autres qui voulaient m'acheter de cette coupe; et Frosino,
+entre autres, en envoya prendre un certain nombre de <i>cordes</i>
+(<i>carlate</i>) sans m'en prévenir, et sur le prix il voulut me retenir 10
+livres florentines que je devais, disait-il, depuis quatre ans, et qu'il
+m'avait gagnées au jeu de <i>criccrac</i> chez Antoine Guiciardini.</p>
+
+<p>«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au
+charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer,
+comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit
+d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et
+quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent soufflait,
+m'en demandèrent <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> chacun une corde. Je la promis à tous, et j'en
+envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la moitié à
+Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue lui, sa femme,
+sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait dit le <i>gaburro</i>
+quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses garçons pour assommer
+un b&oelig;uf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait pour moi aucun bénéfice,
+j'ai dit aux autres que je n'avais plus de bûches à vendre; ils en ont
+tous fait la grosse tête (la moue), surtout Baptiste Guiciardini, qui a
+mis cela au nombre de ses mésaventures d'État.</p>
+
+<p>«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais auprès
+d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec un livre
+sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poëtes
+familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou quelqu'un de ce
+genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou leurs jouissances
+amoureuses; ils me font souvenir de mes propres amours, et je me réjouis
+un peu dans ces douces mémoires.</p>
+
+<p>«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; je
+cause avec les passants, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> je leur demande des nouvelles de leur
+pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts
+différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant ainsi
+l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets frugals
+que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit domaine
+paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y trouve
+ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux
+chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au
+<i>criccrac</i> ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous
+mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus
+souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous entend
+pas moins crier de là à San-Casciano.</p>
+
+<p>«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon
+esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la
+malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre et
+secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour voir si
+à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> «Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans
+mon cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits
+de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée
+d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits conformes à
+la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la société antique
+des grands hommes d'autrefois, où, accueilli amoureusement par eux, mes
+semblables, je me nourris de la seule nourriture qui est faite pour moi
+et pour laquelle je suis fait moi-même. Je ne rougis point de
+m'entretenir de niveau avec eux, de leur demander raison de leurs actes,
+et ces grands hommes ne dédaignent pas de me répondre avec leur
+indulgente bonté.</p>
+
+<p>«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les morts,
+je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes angoisses, je
+ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de la mort; je me
+transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, «qu'aucune science
+ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a appris,» j'ai noté de
+ces entretiens avec ces hommes antiques tout <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> ce que j'ai
+recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie et dans leurs
+pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé <i>des Gouvernements</i>,
+ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément que je le peux dans
+les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en moi-même ce que c'est
+que la souveraineté, de combien d'espèces de souverainetés le monde se
+compose, comment elles s'acquièrent, comment elles se conservent,
+pourquoi elles se perdent; et si jamais quelques-unes de mes rêveries
+vous ont plu, celle-ci, je le crois, ne devra pas vous déplaire; et elle
+pourrait être acceptable surtout à un prince nouveau (allusion aux
+Médicis, rentrés maîtres de Florence, à qui il espérait plaire par cette
+haute leçon de gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la
+magnificence (majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre;
+il pourra vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient,
+ainsi que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique
+depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...</p>
+
+<p>«J'irais bien vous voir à Florence, mais je <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> craindrais qu'au
+lieu d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le
+geôlier de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après
+avoir invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de
+payer...</p>
+
+<p>«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à
+m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à
+cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne puis
+pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté me rende
+l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer d'abord qu'à
+retourner des pierres, je m'y résignerais.</p>
+
+<p>«Quant à mon ouvrage <i>du Prince</i>, s'ils prenaient la peine de le lire,
+ils verraient bien que les quinze années passées par moi au service, au
+maniement des affaires de la république, je ne les ai employées ni au
+jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser un homme qui a acquis
+déjà, aux dépens des autres et de lui-même, l'expérience consommée qu'il
+possède. Le meilleur garant que je puisse donner de ma <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon indigence?</p>
+
+<p>«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.</p>
+
+<p class="auteur smcap">«Nicolas Machiavel.</p>
+
+<p>«10 décembre 1513.»</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Quel est le c&oelig;ur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf,
+simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation contre
+le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des grands hommes
+anciens et modernes retrouvées dans les archives du genre humain? On y
+sent l'homme qui se plie humblement comme le roseau au vent de son
+adversité et de sa misère. Comme on sent, quelques lignes plus loin,
+l'homme qui a le sentiment de sa supériorité sur ses contemporains, de
+son égalité de niveau avec les plus hauts caractères et les plus vastes
+intelligences <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> de l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune
+ce juste et muet mépris qui est la vengeance éternelle des hommes
+écrasés par l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent,
+dans les détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa
+pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers et
+des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse d'imagination
+et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui rappellent le
+<i>Molière</i> dans le <i>Tacite</i>, l'auteur des comédies dans l'homme d'État!
+Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la même page! Quand je ne
+connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il serait pour moi un homme
+de bronze et un homme de chair, un grand exemplaire de l'humanité, un
+grand <i>ludibrium</i> de la fortune, un homme plus italien que toute
+l'Italie de son temps, un de ces hommes qui ont le droit de dire, avec
+le sourire du dédain de Marius à l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu
+Marius assis dans la boue des marais de Minturnes, mais toujours
+Marius.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> III</h4>
+
+<p>Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le voici.</p>
+
+<p>Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les
+Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la république
+florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États toscans. Cette
+famille, non déchue, mais appauvrie, servait maintenant dans les armées
+ou dans la magistrature de la république toscane. Treize de ses membres
+avaient été gonfaloniers, c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le
+père de Nicolas Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande
+race, était gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna
+l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux grandes
+choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée, la virilité
+de ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque, Boccace,
+avaient créé la langue toscane avec les débris de la latinité romaine;
+la Grèce avait versé ses manuscrits dans les bibliothèques de Florence;
+l'atticisme s'unissait à la force dans les écrits des Toscans; ils
+avaient un poëte et des lettrés en tous genres; il leur manquait en
+prose un Tacite ou un Bossuet pour illuminer la politique et fixer la
+grande langue des affaires.</p>
+
+<p>La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était pas
+née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas Machiavel.</p>
+
+<p>Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi, lui
+donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de sang
+romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève et de
+force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des Pétrarque, des
+Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini, des Michel-Ange, des
+Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes, écrivains, hommes de tribune,
+hommes d'État, hommes de guerre et de tyrannie, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la Toscane est
+une mère féconde; Florence a du sang étranger dans les veines. Ce sang
+est la sève sauvage ou civilisée du génie.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des
+Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente comme
+la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le
+gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de la
+république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il les
+inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la république ce
+que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de tout.</p>
+
+<p>L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera toujours, à
+moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était une perpétuelle
+et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> qui se
+disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette cendre du
+vieux monde: les membres principaux de cette anarchie étaient Venise,
+Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les Français, les
+Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les Piémontais en Italie, en
+faisaient leur champ de bataille ou le prix de leurs victoires.</p>
+
+<p>Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient d'en
+être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à l'alliance de la
+France. Une république démocratique et religieuse, agitée par la parole
+d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, mais toujours fourbe,
+<i>Savonarola</i>, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens
+démagogues et des mystiques de ce temps-ci a voulu prendre au sérieux ce
+moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à chaque mot.
+Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné; le peuple, qu'il avait
+trompé et fanatisé, en fit justice au premier retour de bon sens. Son
+supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de
+tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche
+après avoir vécu <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> en bourreau. Malheur aux partis qui prennent
+pour patrons dans l'histoire ces hommes de délire, de hache et de
+bûchers, tels que le moine Savonarola!</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de
+Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel exerça
+les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au dedans et
+d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les légations,
+lui firent connaître à fond la politique des puissances auprès
+desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les dépêches qu'il
+écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son gouvernement sont des
+chefs-d'&oelig;uvre de sagacité, de clarté, de style, appropriés aux
+affaires.</p>
+
+<p>Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi
+fugitives que le temps, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> ni le texte de ces dépêches: cela
+ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces circonstances
+mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la longue résidence de
+Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape Alexandre VI.</p>
+
+<p>César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses
+actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol,
+hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique comme
+un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder en Italie,
+par la puissance papale de son père, une dynastie des Borgia. Il la
+conquérait peu à peu par ses exploits, par ses trahisons, par ses
+intrigues, en se mettant tour à tour à la tête des troupes des divers
+États d'Italie. Il désirait passionnément devenir aussi, par son
+alliance avec la république de Florence, général des troupes toscanes.
+La république le redoutait et le ménageait. Elle chargea Machiavel de
+résider auprès de lui, tantôt pour se concilier l'appui de ses armes,
+tantôt pour éluder ses prétentions, toujours pour le flatter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut
+pour le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée
+et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école de
+haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté dans le
+crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé pour complice
+de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que le spectateur et
+le confident diplomatique au nom de sa patrie. C'est là ce qui le fait
+passer pour un scélérat quand il n'était en effet qu'un courtisan
+officiel, obligé, par l'intérêt des Florentins, de complaire à une
+ambition qui faisait trembler sa patrie.</p>
+
+<p>Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia
+tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition que
+nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés qu'on
+emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit enfin seul
+capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux bons ou aux
+mauvais desseins et d'écrire ce livre <i>du Prince</i>, manuel du bien et du
+mal pour les ambitieux. Son véritable <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> crime ne fut pas d'avoir
+préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les entreprises des
+princes: son crime fut son indifférence apparente, sa neutralité
+extérieurement impassible entre le crime et la vertu.</p>
+
+<p>Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le lisant
+dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans sa vie, on
+reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre, encore moins
+pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait pour lui-même, et
+que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal, mais non le goût.
+Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi jusqu'au bout. Le nom
+de Machiavel devenu proverbe est une calomnie de l'homme qui a porté ce
+grand nom: il est plus commode de le nommer que de le lire. Malheur aux
+hommes dont le nom devient synonyme de crime: il faut des siècles pour
+laver ce nom!</p>
+
+<p>Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts furent
+des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits accomplis.
+Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia que la moralité
+est la première condition <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> des actes publics; il crut aux deux
+morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève et son égal,
+il matérialise la politique en la réduisant à l'habileté, au lieu de la
+spiritualiser en l'élevant à la dignité de vertu: mais, à cette faute
+près, faute punie par la mauvaise odeur de son nom, il fut honnête
+homme; il fut même chrétien dans sa foi et dans ses &oelig;uvres; il fut en
+même temps le plus parfait artiste en ambition que le monde moderne ait
+jamais eu à étudier pour connaître les hommes et les choses; son malheur
+fut d'être artiste, et de donner dans le même style et avec le même
+visage des leçons de tyrannie et des leçons de liberté.</p>
+
+<p>Cela dit, entrons dans ses &oelig;uvres. Voyons-en d'abord l'occasion.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, destitué
+de toutes ses <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> fonctions, avait été obligé de se retirer,
+presque indigent, dans sa petite métairie de la <i>Strada</i>, près de la
+bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que la
+conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les Médicis
+éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde laissé tomber
+de son habit la liste des conjurés, les Médicis avertis firent saisir
+tous ceux dont le nom était porté sur la liste de Capponi et tous ceux
+que leurs sentiments républicains pouvaient faire soupçonner complices
+de la conjuration. Machiavel, quoique innocent, fut du nombre. Ses
+interrogatoires, rendus plus âpres par la torture, ne purent lui
+arracher un aveu.</p>
+
+<p>Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le
+plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de
+Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques de
+son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires d'Italie. Il
+l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y rendit pas. Sa
+vraie place était dans le conseil de ce Périclès des papes. Il y eût
+été libre, heureux, puissant sur les affaires. <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Il craignit un
+piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et bonté. Toutefois
+il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de Vettori, son ami,
+ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres remarquables sur la
+politique papale, qui dénotent une connaissance presque providentielle
+des divers intérêts des grandes nations.</p>
+
+<p>Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être privé
+de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre à devenir
+l'oracle politique de Rome.</p>
+
+<p>Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui résidait
+auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'&oelig;uvre de vues en
+chefs-d'&oelig;uvre de style, émanés de cette pauvre métairie où
+languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement honnêtes
+de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de l'Italie; il
+suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom de son autorité
+pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses propres armées.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> VII</h4>
+
+<p>Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans l'histoire de
+l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, fatigué,
+indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux papes, il
+s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire comme Tacite, des
+comédies dignes de Molière.</p>
+
+<p>C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de <i>la Mandragore</i>.
+<i>La Mandragore</i> est une plaisanterie obscène. Un mari dupe de lui-même
+et une jeune femme innocente y sont joués et corrompus par l'intrigue
+d'un amoureux et d'un moine, dans un <i>imbroglio</i> et dans un dialogue
+dignes de Boccace. La pudeur moderne nous interdirait d'en faire
+seulement l'analyse; mais les m&oelig;urs italiennes du temps étaient si
+peu scrupuleuses en matière de décence et de religion que cette facétie
+comique <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> eut un succès classique et prolongé à Florence, et que
+le pape Léon X, dans ses voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit
+représenter devant lui deux fois <i>la Mandragore</i> pour amuser le sacré
+collége.</p>
+
+<p><i>Le Mariage de Figaro</i> par Beaumarchais est une édification en
+comparaison de la farce de Machiavel; mais les <i>Contes</i> de Boccace,
+imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, avaient
+accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et sur les
+moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à Florence et à
+Rome que ses écrits les plus substantiels de politique; les peuples
+préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui les élève: Machiavel,
+baladin pour gagner le pain de sa famille à San-Casciano, devint plus
+célèbre que Machiavel homme d'État, orateur et ambassadeur, sauvant
+pendant quinze ans sa patrie par des miracles de diplomatie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> VIII</h4>
+
+<p>Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami des
+Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses infirmités avant
+l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son palais de délicieux
+jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y rassemblait tous les
+jours ses amis pour y disserter platoniquement avec eux de philosophie,
+de religion, d'histoire, de poésie, de politique.</p>
+
+<p>Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du droit
+de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du moins, il
+avait son public restreint mais compétent. On l'interrogeait avec
+respect sur sa longue expérience des idées et des choses. Ce fut pour
+plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis qu'il écrivit alors ses
+<i>Discours sur Tite-Live</i>.</p>
+
+<p>Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> composé, est
+le commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires.
+Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe suit
+les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans la nuit
+aux regards d'un statuaire.</p>
+
+<p>Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la
+passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui
+amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans les
+destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement accompli
+devait nécessairement découler tel autre événement par la seule fatalité
+des grands esprits, la fatalité des conséquences; il refait l'histoire
+romaine tout entière avec une lucidité rétrospective qui éclaire mille
+fois mieux les faits que l'historien romain lui-même. L'historien ne
+voyait que les détails, Machiavel voit l'ensemble; Tite-Live n'est que
+la main, Machiavel est l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit:
+Ceci devait être.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> IX</h4>
+
+<p>Ni Montesquieu, dans ses <i>Considérations sur la décadence</i>, ni Bossuet
+lui-même, dans les éclairs de son <i>Histoire universelle</i>, n'ont cette
+évidence instinctive de sagacité qui caractérise l'infaillibilité de
+Machiavel dans ce coup d'&oelig;il sur la politique romaine. Montesquieu a
+de la prétention dans les aperçus; Bossuet a de la poésie dans les vues:
+c'est un épique plus qu'un historien; leur style se ressent de leur
+nature: l'un veut frapper, l'autre veut éblouir; Machiavel ne veut que
+comprendre et fait comprendre. Il ne songe seulement pas à son style: le
+mot, chez lui, c'est la pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul
+effet qu'il recherche et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi,
+s'il y a plus de plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus
+d'éblouissement à lire Bossuet, il y a plus de profit politique à lire
+<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Machiavel. C'est lui qui est le véritable traducteur des
+événements et qui les interprète en homme d'État; il en extrait le suc
+pour en nourrir substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï,
+destinés à gouverner après lui la république ou la monarchie,
+l'aristocratie ou la démocratie de Florence.</p>
+
+<p>Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel sur
+Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à la vie
+publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, point de
+rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, académique ou
+profane; le fait et la signification du fait, voilà tout: ce sont les
+mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en philosophie politique
+égal à Newton en philosophie naturelle. Le monde moderne n'a eu qu'une
+tête de cette force, Bacon; nous vous le ferons connaître un jour.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> X</h4>
+
+<p>Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par patriotisme,
+les sept livres de l'<i>Art de la guerre</i>, ouvrage dirigé contre les
+<i>condottieri</i>, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y invente la
+conscription militaire, cette institution des nationalités qui veulent
+rester nations ou rester libres.</p>
+
+<p>Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis
+continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas ses
+travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre, voulait
+le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne sait quel
+amour instinctif des collines de Florence empêchait Machiavel
+d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta l'aisance et le
+repos.</p>
+
+<p>«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> son ami Vettori,
+sans trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve
+bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus
+longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer, et,
+si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma métairie
+et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de village; ou
+bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et de faire vivre ma
+pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans quelque bourgade
+écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux enfants, et de laisser
+ici ma famille, qui me considère comme un homme mort. C'est le meilleur
+parti qu'elle puisse prendre, car elle vivra plus aisément sans moi, qui
+lui suis à charge, attendu que j'ai été accoutumé toute ma vie à
+l'aisance, et que je ne puis m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le
+faudrait à la parcimonie nécessaire.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> XI</h4>
+
+<p>N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier homme
+d'État et le premier écrivain de l'univers aspirer, pour gagner son
+pain, à apprendre à lire aux enfants des paysans dans un village privé
+de maître d'école!</p>
+
+<p>Mais il y a quelque chose de plus étrange encore, et qui montre dans
+cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et l'abandon de
+sa patrie l'énergie légère et vicieuse des nations de ce pays et de ce
+temps. Le lion vieilli, dompté par l'amour, en relief sur les vases
+étrusques, est le symbole de cette puissance de souffrir et de jouir en
+même temps qui caractérise cette forte race d'Étrurie. C'est ainsi que
+Mirabeau, Étrusque de race comme Machiavel, secouait d'une main les
+barreaux de son cachot de Vincennes, et de l'autre main <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>
+écrivait des volumes d'amour à madame de Mounier.</p>
+
+<p>«Malgré mon âge, qui touche à cinquante ans, écrit-il à Vettori, je vais
+chaque jour visiter celle qui captive mon c&oelig;ur; je ne me laisse ni
+rebuter par les ardeurs de l'été, ni arrêter par la longueur et les
+difficultés du chemin, ni effrayer par l'obscurité des nuits.»</p>
+
+<p>Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, même la
+dignité de son nom, même sa misère, même la décence de son âge, il
+n'écrivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les confidences de
+son bonheur.</p>
+
+<p>Guéri de cette passion, qui ne fut pas la dernière, et consulté par Léon
+X sur les moyens de corrompre le vieux républicanisme de Florence,
+Machiavel, sans désavouer tout à fait la république, conseille au pape
+de corrompre à force de faveurs et de prospérité les citoyens.</p>
+
+<p>«Conservez, lui dit-il, l'apparence des élections, mais faussez-en les
+résultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altérant les
+votes dans les scrutins.»</p>
+
+<p>C'est une trahison exactement semblable à celle que le grand et vénal
+Mirabeau organisait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> secrètement pour Louis XVI, en recevant
+d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de l'autre
+main les passions qui nourrissaient sa popularité. Cependant Machiavel
+était moins pervers dans sa politique, car il ne trahissait personne que
+lui-même, dans cette entente avec Léon X.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Machiavel commençait à rentrer en grâce auprès des Médicis quand Léon X
+mourut.</p>
+
+<p>La mort de ce pape le laissa de nouveau sans espoir. Les amis et les
+élèves de Machiavel, dans les jardins Ruscelaï, conspirèrent, à
+l'exemple des Brutus, pour le rétablissement de la république; ils
+furent trahis, suppliciés ou proscrits. Machiavel, qui les fréquentait,
+et qui les inspirait du fanatisme classique de la liberté romaine,
+n'avait trempé que son génie, mais non sa main, dans la conjuration.
+Soupçonné, mais non accusé, il fut obligé de renoncer à tout <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
+espoir de rentrer dans le gouvernement, et dut se retirer plus que
+jamais dans sa retraite indigente.</p>
+
+<p>Il en occupa les loisirs en écrivant son <i>Histoire de Florence</i>. Avant
+de l'avoir poussée jusqu'à son temps, trop difficile à toucher sans
+offenser le maître de Florence, il porta son histoire à Rome au pape
+Clément VII. Ce pape, aussi parcimonieux que Léon X était libéral, lui
+donna cent ducats pour toute récompense d'un si magnifique travail.
+Machiavel, indigné, brisa sa plume; elle nourrissait la postérité de son
+génie, et elle ne le nourrissait lui-même que d'amertume!</p>
+
+<p>Et cependant il s'amusait toujours à aimer et à chanter entre deux
+détresses. Ainsi on le voit, à ce retour de Rome, en correspondance avec
+son célèbre contemporain Guiciardini sur des représentations de <i>la
+Mandragore</i>, que Guiciardini veut faire jouer à Modène.</p>
+
+<p>«J'ai fait huit ou dix chansons gaies de plus pour la pièce, écrit-il à
+Guiciardini. J'irai avec la <i>Barbera</i>, belle chanteuse de Florence:
+préparez-nous, à moi et à la Barbera, une chambre chez ces moines.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Le pape, rougissant enfin de négliger un tel serviteur de ses
+intérêts, le charge de surveiller et d'achever les fortifications de
+Florence.</p>
+
+<p>Il trouva à peine du pain dans cet emploi. Les Florentins, menacés par
+l'armée de la confédération des ennemis du pape et des Médicis, se
+gouvernent un moment par les conseils de ce grand politique. Machiavel
+écarte avec une habileté consommée l'armée des confédérés de Florence.
+Il suit cette armée pour y poursuivre ses négociations dans leur camp
+sous les murs de Rome; il assiste à la mort du connétable de Bourbon et
+à la prise de Rome. Les Médicis, pendant cette éclipse de leurs papautés
+à Rome, sont de nouveau expulsés de Florence. Machiavel espère y rentrer
+pour reprendre son ascendant sur la république restaurée par ses amis;
+mais les républicains lui reprochent avec indignation ses complaisances
+pour Laurent de Médicis et les conseils d'usurpation qu'il a donnés à ce
+dictateur de Florence dans le livre <i>du Prince</i>. Il est destitué,
+menacé, obligé de se cacher de nouveau dans sa chaumière de
+San-Casciano.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> XIII</h4>
+
+<p>Le livre <i>du Prince</i> n'était cependant pas encore publié, mais on en
+connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des Médicis.</p>
+
+<p>Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre l'honnêteté
+politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint bientôt, comme on va le
+voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux prophète de la populace et
+de la monacaille, de ce fou imposteur, Savonarola, se déclara
+irréconciliable avec le grand homme qui avait méprisé ses jongleries
+soi-disant évangéliques, mais plus réellement démagogiques.</p>
+
+<p>Examinons ici ce livre <i>du Prince</i>, qui a donné l'immortalité de la
+calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme de
+l'Italie.</p>
+
+<p>Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie
+vertueuse de Machiavel, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> voulant, comme le législateur de
+Sparte, faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?</p>
+
+<p>Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de tyrannie
+pour donner aux princes la théorie des crimes heureux?</p>
+
+<p>Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les
+pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations
+systématiques sur Machiavel.</p>
+
+<p>Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature humaine.</p>
+
+<p>La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour écrire
+gratuitement des contre-vérités qui les feront passer éternellement pour
+des scélérats; la nature ne crée pas non plus des hommes assez
+monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus hautes et les plus
+saines intelligences de leur siècle) pour penser, pour écrire et pour
+signer des théories de crimes qui les dévoueront à l'exécration de la
+postérité.</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Commentaires sur Tite-Live</i> et de l'<i>Histoire de
+Florence</i>, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi
+éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> privée
+et la vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien
+n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un
+Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses
+contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien public,
+mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans l'imagination
+des imbéciles ou des pédants.</p>
+
+<p>La pensée qui inspira le livre <i>du Prince</i> à Machiavel, la voici. Nous
+ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.</p>
+
+<p>Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices;
+elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel, voulant
+donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de la politique
+du succès (fausse mais séduisante politique), prit son texte dans la vie
+de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si intimement comme
+ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de ce héros souvent
+fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il développa ce texte non
+en moraliste, mais en politique, pour Laurent de Médicis. Il ne dit
+point à son prince: <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Faites ceci; mais il lui dit: Voilà comment
+César Borgia fit en telle ou telle circonstance de ses usurpations ou de
+ses crimes. Il ne loue pas, il raconte; son tort est de raconter avec
+l'impassibilité d'une page de bronze, et de ne témoigner dans l'accent
+du narrateur aucune préférence pour le bien, aucune pitié pour les
+victimes, aucune exécration contre les attentats politiques.</p>
+
+<p>Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en cherchez
+pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette &oelig;uvre trop
+équivoque de son génie, car le succès en politique est trop souvent la
+récompense du crime.</p>
+
+<p>N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen âge
+italien, la politique n'était pas une moralité de but et une légitimité
+des moyens; la politique n'était qu'une science, et Machiavel voulait
+surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard que la politique,
+sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous Bossuet même elle
+n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était pas plus avancé que
+son temps; voilà son principal crime dans le livre <i>du Prince</i>.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> XIV</h4>
+
+<p>En quelques lignes voici l'analyse de ce livre.</p>
+
+<p>Machiavel divise les princes en princes héréditaires et en princes
+nouveaux.</p>
+
+<p>Il se déclare pour le principe des gouvernements héréditaires et
+légitimes, comme infiniment plus faciles à posséder et à régir
+innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est légitimiste. Quant
+aux républiques, il en a traité, dit-il, dans le <i>Commentaire sur
+Tite-Live</i>; là il est républicain avec l'intelligence des diverses
+crises des républiques: il se prononce tantôt pour l'aristocratie
+conservatrice, tantôt pour la démocratie progressive, aujourd'hui pour
+le sénat, demain pour le peuple, selon le temps, mais toujours pour
+l'honnête et pour le bien public.</p>
+
+<p>Les provinces annexées aux États du prince <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> nouveau, dit-il, ne
+peuvent y rester longtemps attachées tant que la race de leurs anciens
+souverains n'est pas éteinte. On en a conclu que Machiavel conseillait
+le meurtre des anciennes familles des princes vaincus.</p>
+
+<p>«Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne résider dans
+ses nouvelles conquêtes, et que les conquérants parlent la même langue
+que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes en Italie:
+il y ruina les puissances faibles, il y accrut la puissance d'un prince
+puissant, il y introduisit un prince étranger très-fort, il n'y vint pas
+résider, et il n'y établit pas la domination française.»</p>
+
+<p>Ces cinq fautes reprochées par Machiavel à Louis XII ne semblent-elles
+pas prophétiquement s'appliquer à la politique de la France d'hier
+relativement à l'Italie? La France y laisse tomber les puissances
+faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modène, les États romains,
+bientôt Naples; elle y introduit un prince très-puissant déjà, le roi de
+Sardaigne, et l'Angleterre, alliée désormais de la maison de Savoie, au
+détriment de la France; elle n'y fonde aucun patronage français sur
+aucune partie de l'Italie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> «Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait dû consentir
+à affaiblir ou à laisser absorber ces petites puissances, parce que,
+tant qu'elles auraient existé, elles auraient empêché les ennemis de la
+France devenus trop puissants de trop grandir. La France, conclut-il, a
+donc perdu son influence en Italie pour ne s'être conformée à aucune des
+règles de ceux qui veulent conserver une possession. Il n'y a là aucun
+miracle, c'est une chose toute logique et toute naturelle. Les Italiens,
+poursuit-il, n'entendent rien aux affaires de guerre, et les Français
+rien aux affaires d'État!»</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, par
+les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et d'autres
+fondateurs de dynastie, que plus ils <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> sont partis d'en bas, plus
+ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans leur
+élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la prédisposition du
+peuple, et sans l'occasion, qui est la condition nécessaire et divine de
+toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver leur ambition, jamais
+l'accomplir.</p>
+
+<p>Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à force
+de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! L'occasion ne peut
+rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; c'est du mariage de la
+fortune avec le génie que naît la puissance; sans cela, rien. La
+multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui la prosterne aux pieds
+du succès.</p>
+
+<p>Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou
+religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de
+vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que
+persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur arrive
+toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: c'est pour
+cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les prophètes désarmés
+finir misérablement.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue
+plus de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si
+vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<p>«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son témoin!</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite du
+pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une vaste
+domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais comme
+exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre <i>du Prince</i>: là est le
+venin.</p>
+
+<p>«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen de
+son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite, je n'y
+trouve rien à critiquer. Doué d'un grand <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> courage et d'une haute
+ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans une
+souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se garantir de
+ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force ou par ruse, de
+se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et respecter par les
+soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire, de remplacer les
+anciennes institutions par de nouvelles, d'être à la fois sévère et
+gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je, ne peut trouver des
+exemples plus récents que ceux de César Borgia.»</p>
+
+<p>Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes? Lui
+seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter même
+l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à l'âme d'un
+prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est une bassesse et
+que le meurtre est un forfait.</p>
+
+<p>Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de ceux
+qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel dit
+nettement sa vraie pensée dans les termes suivants:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> «En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à
+massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans
+pitié, sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le
+pouvoir; la gloire, jamais!»</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Ainsi la véritable pensée du livre <i>du Prince</i> ne pouvait être
+d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les
+flétrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus évident, à
+quelques pages de là, qu'il raconte le succès du crime, mais qu'il ne le
+glorifie pas. Lisez cette phrase: «Les cruautés, dit-il, sont <i>bien</i>
+employées (si toutefois le mot bien peut être jamais appliqué à ce qui
+est mal) quand on les commet d'un seul coup et en masse, etc.»</p>
+
+<p>Vous voyez, par la parenthèse, qu'il parlait du succès, et non de
+l'innocence des cruautés. Il ne peut le dire plus nettement lui-même.
+Il <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> se prémunit contre la calomnie en disant: «On peut appeler
+habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.»</p>
+
+<p>C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui fait,
+depuis l'origine du monde, le désespoir des honnêtes gens: «Le monde est
+si corrompu que celui qui veut en tout et partout se montrer homme de
+bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.»</p>
+
+<p>Est-ce là conseiller la perversité aux hommes? Non, c'est leur
+conseiller de ne pas espérer leur récompense en ce monde, mais c'est
+leur montrer d'autant plus la sublimité de la vertu qu'en restant
+vertueux on consent sciemment à être victime de son innocence.</p>
+
+<p>C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption
+générale, qu'il dit ailleurs à son prince: «Il vaut mieux dans un pareil
+monde être aimé, mais il est plus sûr d'être craint. Le mieux serait
+d'être l'un et l'autre.»</p>
+
+<p>On ne peut pas excuser de même son conseil au prince de ne pas tenir sa
+parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engagée sont
+changées, ni l'éloge qu'il fait nettement <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> du pape Alexandre VI
+d'avoir jeté tous ses serments au vent.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Le livre finit par une éloquente invocation aux Médicis pour qu'ils
+délivrent l'Italie des barbares. C'était alors, comme aujourd'hui,
+l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'État, poëtes,
+tels que Dante, Pétrarque, Machiavel, tant qu'ils étaient satisfaits des
+républiques, des papautés et des princes qu'ils servaient en Italie; le
+lendemain du jour où ils étaient méconnus ou exilés par ces États ou par
+ces princes, ils invoquaient l'empereur d'Allemagne pour qu'il vînt
+<i>remettre la selle et le mors à la cavale indomptée</i> de l'Italie, selon
+le fameux tercet du Dante; ou bien ils allaient, comme Pétrarque,
+jusqu'en Allemagne implorer le secours armé des barbares pour la cause
+de Naples, de Rome ou de Florence; litanie de la <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> servitude qui
+demande plutôt le changement de maître que la liberté.</p>
+
+<p>Quant à Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconséquence de
+tant de grandes âmes italiennes; il ne conseille ni ne conspire jamais
+l'asservissement de sa patrie à des maîtres étrangers; en cela, seul
+entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu. C'est ce qui
+fait dire à J.-J. Rousseau «que Machiavel, dont on a fait le bouc
+émissaire de la politique, n'avait pas été compris dans le véritable
+esprit de ses &oelig;uvres; que <i>le Prince</i>, au lieu d'être le livre des
+tyrans qu'il rend odieux, était en réalité le livre des républicains;
+que Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, mais obligé de
+masquer sous les Médicis son amour de la liberté.»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> mais nous
+n'allons pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel,
+dans ce livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce
+qu'on appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime,
+il ne fut pas un assassin.</p>
+
+<p>N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son
+admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de
+dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force
+nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble race,
+et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux de
+Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, le
+premier des <i>condottieri</i> et le plus ambitieux des princes lieutenants
+de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les violences qu'il
+estimait dans César Borgia, c'était la concentration d'une Italie armée
+sous sa main.</p>
+
+<p>Voilà le véritable caractère du livre <i>du Prince</i>, et voilà aussi son
+excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre <i>du Prince</i>
+n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son <i>Contrat social</i>.</p>
+
+<p>Un jeune écrivain politique de nos jours, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> M. Alfred Mézières,
+est un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie
+pensée de Machiavel. Ce livre <i>du Prince</i> n'en restera pas moins le
+texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les
+ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une
+prévention du passé.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment, c'est
+son <i>Histoire de Florence</i>; toute la théorie de l'Italie classique, de
+l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie actuelle, est dans ce
+livre, quand on est capable de comprendre la logique historique des
+événements et la nature des nations. Son modèle fut Tacite, ses
+disciples furent Bossuet et Montesquieu. Avoir égalé Tacite, avoir
+inspiré Bossuet et Montesquieu, c'est être trois grands hommes en un
+seul homme. Tel est Machiavel dans ce récit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Sans nous étendre sur les événements trop souvent
+microscopiques qui composent l'histoire de la Toscane, cette Athènes de
+<i>l'Arno</i>, aussi illustre et aussi dramatique que l'Athènes du Céphise,
+jetons un regard seulement sur les fondements de cette histoire où
+Machiavel décompose et recompose en quelques pages l'Italie tout
+entière; cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout à fait,
+par sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopéens
+qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore çà et
+là sur les collines de l'antique Étrurie.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Machiavel commence par jeter un coup d'&oelig;il magistral sur la
+décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les reflux
+des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un côté, et qui
+descendent de l'Afrique de <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'autre, pour dépecer, comme les
+vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour en
+occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il, le jour
+où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des Césars est
+morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne survit pas à une
+religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a plus de tête, plus de
+c&oelig;ur, plus de nom, plus de langue, plus de vie.»</p>
+
+<p>Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du Danube:
+Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Allobroges; il
+montre du doigt les haltes de ces peuplades campées d'abord, colonisant
+ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou moins héroïques, sur
+les différentes provinces dépecées de l'antique Italie.</p>
+
+<p>&mdash;«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés,
+sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces
+peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre forme
+au langage.»</p>
+
+<p>&mdash;De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un
+lieutenant de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou
+moins de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie.
+Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces expéditions
+lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de romain dans Rome que
+le pontificat, tantôt humble délégué municipal de l'empereur d'Orient,
+tantôt joignant une souveraineté morale à une magistrature urbaine,
+autour duquel se groupent les restes de nationalité romaine. Bientôt ces
+empereurs d'Orient, distraits de l'Italie ou déshérités de ses plus
+belles provinces, se bornent à posséder Ravenne, Mantoue, Padoue,
+Bologne, Parme, se maintiennent quelques années dans l'indépendance;
+mais bientôt les Toscans eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux
+Lombards, barbares d'origine, italianisés de m&oelig;urs; les papes, à qui
+Théodose cède entièrement Rome, par indifférence pour la possession de
+ces ruines, s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du
+pontificat sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient
+capitale sacrée en face de Ravenne, capitale profane.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards
+représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les
+Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel, des
+Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une certaine Italie
+indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les empereurs d'Orient.
+Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards, Charlemagne accourt à
+leur appel, délivre le pontife, en reçoit en récompense le titre
+d'empereur romain et d'empereur d'Occident. Cette élection de l'empereur
+par le pontife devient un droit d'élection universel des empereurs
+d'Occident par les papes. Les empereurs y trouvent une sanction sur les
+peuples; les papes, un titre de supériorité sur les rois. On permet aux
+Lombards vaincus de rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie;
+des délégués des empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane,
+l'Étrurie et les Romagnes.</p>
+
+<p>Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent en
+maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes jusqu'aux
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles contrées
+de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne république,
+maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville de Romulus et
+des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des prétoriens, des
+sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper son néant. En
+réalité les papes règnent avec une forte réalité sur ces ombres
+mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs germains
+héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les empereurs et les
+papes, ligués contre les Lombards et les autres barbares, sont donc les
+seuls et vrais souverains alors de l'Italie.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Cette dualité, tantôt concordante, tantôt rivale, est la clef de tous
+les événements de l'Italie jusqu'à nos jours. La France et l'Espagne
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> seules viennent immiscer leur épée et leurs prétentions entre
+ces deux maîtres de l'Italie, les papes et les empereurs d'Allemagne;
+mais l'Italie elle-même n'existe que par tronçons sous leurs pieds,
+comme les serpents coupés par le soc de ces laboureurs d'hommes. Les
+Normands, peuplades maritimes du Nord, conquérants d'une province
+française, de l'Angleterre et de la Sicile, se mêlent à ces débordements
+de barbares septentrionaux ou sarrasins, et s'établissent solidement
+dans la Campanie et dans Naples. Voisins de Rome, tantôt ils la
+menacent, tantôt ils la protégent contre les empereurs d'Allemagne. La
+jalousie entre les papes et ces empereurs produit dans les deux Italies
+les factions des Guelfes et des Gibelins, si célèbres dans l'histoire;
+factions dont l'une est germanique et l'autre papale, mais dont aucune
+n'est réellement italienne. Les Guelfes étant les partisans de la
+papauté souveraine, les Gibelins étant les partisans des empereurs; les
+Guelfes rêvant l'indépendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins
+soutenant l'indépendance des rois et des peuples, on voit qu'il était
+difficile de savoir lequel était <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> le parti de la liberté; aussi
+tous les grands hommes de l'Italie furent-ils tour à tour Guelfes et
+Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indépendance des papes ou de
+l'indépendance des peuples. Dante, Pétrarque, Machiavel lui-même,
+flottèrent entre ces nécessités de parti: Gibelins quand les papes
+pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui étaient à
+leurs yeux les libérateurs du joug des papes, pesaient trop sur Rome.</p>
+
+<p>Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contracté l'habitude
+d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude à une autre
+servitude? L'Italie de cette époque était le balancier du pendule
+marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des empereurs,
+jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne rétrograde pas.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Au milieu de ces vicissitudes d'influence entre les papes et les
+empereurs, des tyrannies <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> féodales se fondent partout dans les
+petits États de la basse Italie. Le rapt et l'assassinat fondent et
+transmettent ces dynasties d'une maison à une autre. Des chefs de
+bandes, enrôleurs de troupes mercenaires, la plupart étrangères,
+passent, selon le poids de l'or qu'on leur paye, du service d'un prince
+au service d'une république. Princes ou républiques se liguent tantôt
+avec les papes, tantôt avec les empereurs, tantôt avec les Suisses,
+tantôt avec les Français. Une république étrangère d'origine représente
+seule l'indépendance de l'Italie sur un groupe de soixante îlots dans
+les lagunes de l'Adriatique: c'est Venise, phénomène maritime abrité par
+les flots, et grandissant pendant que tout se rapetisse autour d'elle
+sur le continent italien. Gênes, également protégée par ses rochers d'un
+côté, par la mer de l'autre, se constitue aussi une puissance
+carthaginoise de commerce et de liberté, patrie flottante sur les
+vaisseaux, à l'abri des tyrannies italiennes.</p>
+
+<p>Les Génois, aussi bien que les Pisans, ne sont pas des Italiens de Rome;
+ce sont des Liguriens, des Vénètes, des Étrusques, des Esclavons,
+<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> des pirates de terre ferme devenus des peuples. Pise, aussi
+maritime que Gênes et que Venise, confie sa liberté républicaine à ses
+galères, s'allie avec ses rivaux de Venise et de Gênes, et brave ainsi
+Rome, Naples, Milan, Florence. Le territoire italien était divisé comme
+le patriotisme. Les républiques grecques de la Campanie, comme Amalfi,
+Tarente, Salerne, Crotone, s'étaient fondues dans le royaume de Naples;
+les Visconti régnaient à Milan; Ferrare, Modène et Reggio étaient soumis
+à la maison d'Este; Faënza, aux Manfredi; Imola, aux Alidosi; Rimini et
+Pesaro, aux Malatesti; la Lombardie, moitié aux Vénitiens, moitié aux
+ducs de Milan; Mantoue, à la maison de Gonzague; les Florentins ne
+possédaient que les vallées de l'Arno; Pise, Lucques et Sienne
+florissaient en républiques. L'habile diplomatie de Florence se tenait
+en équilibre entre ces puissants voisins; la mer avait créé Gênes,
+Venise et Pise; le commerce, l'industrie, les lettres, les arts,
+maintenaient Florence au premier rang des capitales de l'Italie, mais
+Florence aussi était étrusque et non romaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Les Étrusques durent leur capitale à un grand marché fondé sur
+la colline escarpée de Fiesole; d'où Florence descendit dans la plaine;
+de là ce caractère mercantile qui resta l'âme de ce doux pays, et qui
+finit par lui donner pour magistrats des cardeurs de laine et pour
+maîtres une dynastie de marchands (les Médicis).</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Jusque-là le Piémont, peuplé de petites républiques municipales, telles
+que Turin, Novarre, Asti, Brescia, Alexandrie, suivait de loin les
+vicissitudes des républiques et des tyrannies lombardes. Les marquis de
+Montferrat et les comtes de Savoie, princes des montagnes des Alpes,
+descendaient de temps en temps sur l'Italie, tantôt vainqueurs, tantôt
+vaincus par ces républiques, à peine aperçus des grands États de la
+péninsule. L'Italie ne se <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> doutait pas que des gorges de la
+Savoie, domaine sauvage des peuplades allobroges, sortirait une
+puissance envahissante, militaire et politique, qui aspirerait, quelques
+siècles plus tard, à concentrer et à posséder l'héritage de Rome dans la
+main d'un roi des Alpes héritier des barbares dont Rome ne savait même
+pas le nom.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Voilà le préambule lumineux de l'<i>Histoire de Florence</i> par Machiavel;
+voilà le véridique tableau de la décomposition de l'Italie. Cela est
+pensé par l'âme du Tacite florentin, écrit à la façon de Bossuet par le
+vigoureux génie de San-Casciano.</p>
+
+<p>Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spéciale et toute locale de
+Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument de bon
+sens, de connaissance des hommes, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de clarté, de récit, surtout
+de réflexions politiques découlant des événements qu'il retrace; mais le
+sujet est trop exclusivement toscan pour s'y arrêter; la main de
+Machiavel est plus grande que sa république. Florence disparaît sous
+cette forte main, digne de manier l'histoire de tous les empires et de
+tous les siècles.</p>
+
+<p>Mais enfin voilà l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on veut
+savoir à cette époque son vrai nom; voilà l'Italie exhumée et renaissant
+de ses cendres jusqu'à Machiavel. Dans cette mêlée de races barbares
+greffées sur l'antique sol italien, dans cet amalgame de Grecs,
+Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards, d'Étrusques, de
+Liguriens, de Vénètes, d'Allobroges, de Germains, de vieux Romains ayant
+oublié jusqu'aux noms de leurs ancêtres, gouvernés par un pontife dont
+la capitale est une Église sur le tombeau du pêcheur de Galilée; dans
+cette confusion de la théocratie donnant des lois au temps au nom de
+l'éternité, d'aristocraties féodales comme Venise, de comptoirs
+souverains comme Gênes, d'ateliers républicains comme Florence, de
+monarchies aventurées et nomades comme <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> le royaume de Naples, de
+tyrannies fortifiées dans des repaires de brigands plus ou moins policés
+et gouvernés par l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modène,
+Reggio, Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cités municipales régies par
+des citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes,
+telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres des
+comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des châtelains du Tyrol,
+qui peut reconnaître l'Italie des Romains, celle des Scipions, l'Italie
+des Césars? Excepté la place, que restait-il de l'Italie romaine?</p>
+
+<p>À moins d'être un rhétoricien comme Pétrarque ou un fanatique
+déclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer à ressusciter le
+peuple romain? Les ossements mêmes n'en existaient plus, ils
+blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquilée ou de
+Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits sérieusement politiques
+et réels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement pas; l'un
+invoquait dans des vers immortels l'empereur germain d'Occident, le
+conjurant de venir, de réprimer l'Italie papale à Rome, et <i>de remettre
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> la selle et la bride à la cavale indomptée</i>; l'autre
+conseillait au pape Léon X et à son successeur de concentrer l'Italie
+anarchique par les armes et par la politique sous ses lois, et de
+conquérir l'empire pour en faire le règne de Dieu. L'une ou l'autre de
+ces pensées pouvait être politique, aucune n'était italienne.</p>
+
+<p>Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours,
+l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme
+d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de chimère
+était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de nouveau dans la
+Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire au fantôme de
+l'Italie unitaire: <i>Lève-toi et marche!</i> et que lui aurait dit Machiavel
+s'il eût vécu de notre temps?</p>
+
+<p>Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous allons
+conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait aujourd'hui, s'il
+pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, le plus sain
+appréciateur des réalités dans les choses, le plus hardi contempteur des
+chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait jamais produit, son
+premier patriote enfin.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> XXVI</h4>
+
+<p>Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé, le
+plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de l'Italie,
+avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination aragonaise dans
+la main des vice-rois castillans, puis dans la main des Bourbons, comme
+un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et à demi française. Les
+trente-trois révolutions de ce royaume attestent la convoitise de toutes
+les nations sur cette magnifique proie des ambitions dynastiques; elles
+attestent aussi sa propre légèreté et sa propre turbulence. Nation
+légère comme la Grèce sa mère, superstitieuse comme l'Espagne sa
+nourrice, héroïque par accès comme les Normands ses conquérants,
+intelligente et vive comme des Français de l'Italie, à la fois servile
+et frémissante envers les papes ses voisins, qui la revendiquaient
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> comme un fief de Rome, cette nation, par la souplesse de son
+caractère et par la promptitude de son esprit, était admirablement apte
+à modifier ses institutions selon le caractère de ses dynasties
+passagères. Aussi commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était
+déshabituée de la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la
+défendaient, comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires,
+espagnoles, françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave
+quand une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable
+de discipline et de constance au feu pour des causes purement
+abstraites. Le climat et les m&oelig;urs lui rendent la vie si gaie et si
+douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui ont
+si peu à perdre en la risquant.</p>
+
+<p>Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi
+Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était
+s&oelig;ur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de
+Naples avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en
+grâce féminine. Elle dominait <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> son mari, le roi Ferdinand; ce
+prince, très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit,
+ne demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa
+paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme
+tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme
+commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle
+régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme
+ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres
+réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient
+dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans
+l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les
+progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les m&oelig;urs
+féodales des provinces et les superstitions du bas peuple de la
+capitale. L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux
+souverains les plus hardis contre les routines de gouvernement,
+respirait dans ses propres actes; elle avait autant de philosophie et de
+hardiesse: plus puissante, elle aurait été la Catherine II <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> du
+midi de l'Europe; mais, fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant
+tout, et, femme autant que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui
+de la domination. Son peuple avait immensément grandi sous sa main.</p>
+
+<p>Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata; elle
+y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt aussi
+l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement, les
+infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa s&oelig;ur
+Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en haine
+dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le pape,
+avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et toutes les
+causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et de sang menaçant
+de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton, son ministre, appelle
+l'Angleterre à son secours; la France l'expulse de son trône; elle se
+réfugie en Sicile, à l'abri des flots et des escadres britanniques; une
+réaction passionnée en sa faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève
+et entraîne les Calabres contre les Français au nom de la religion et
+de la monarchie. Les <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> vaisseaux de Nelson ramènent la reine à
+Naples; le peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour;
+mais son retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre
+l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes
+révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa
+terreur populaire.</p>
+
+<p>Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de
+Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie
+bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en
+administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire et
+de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce temps la
+reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection exigeante des
+Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils ont la popularité,
+et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la masse des
+ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a accumulé tant
+d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue du monde contre
+Napoléon; il continue à régner à ce prix par la tolérance de la
+coalition.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> XXVII</h4>
+
+<p>Napoléon, exilé à l'île d'Elbe, envahit de nouveau le trône de France;
+Murat, indécis entre ses nouveaux alliés et son beau-frère, dont il
+craint les ressentiments, se perd en armements équivoques qui menacent
+les deux partis. Il appelle vainement l'Italie à l'indépendance sous le
+drapeau napolitain; l'Italie ne répond que par l'inertie et le doute.
+Son armée se débande au premier choc contre les Autrichiens; il revient
+à Naples découronné et en sort le lendemain en fugitif. Errant en Corse,
+il tente une descente sur les côtes de Calabre; il y trouve le peuple
+aliéné contre lui, et la mort; il accepte sa fortune en vaincu et le
+supplice en héros.</p>
+
+<p>La reine Caroline était morte de douleur à Vienne, où elle avait cherché
+un asile contre l'humiliation du patronage impérieux des Anglais.
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Le vieux roi Ferdinand, son mari, était revenu seul à Naples;
+il y régna avec douceur et modération jusqu'en 1820. À ce moment le
+carbonarisme s'emparait souterrainement de son armée; le carbonarisme
+était une société secrète, une conspiration permanente dont il est
+difficile de définir les doctrines: c'était un jacobinisme modéré, mais
+ténébreux, qui couvait dans l'ombre et qui affiliait dans le vague; son
+cri de guerre était la <i>Constitution espagnole</i> arrachée à Ferdinand VII
+par l'insurrection soldatesque de l'armée de Cadix. Cette constitution,
+qui n'était ni républicaine ni monarchique, mais insurrectionnelle à
+tous ses articles, rendait également impossibles la monarchie et la
+république; elle était l'anarchie organisée.</p>
+
+<p>Naples, foyer du carbonarisme aristocratique et militaire, répondit sans
+le comprendre au cri de l'armée; cette armée marcha sur Naples et
+présenta à la pointe des baïonnettes la constitution espagnole au vieux
+roi Ferdinand. Nous assistâmes nous-même à ces événements. Le roi plia
+sous la volonté de l'armée. L'aristocratie et la bourgeoisie simulèrent
+l'enthousiasme; <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> le peuple, étonné, murmura et resta en
+observation hostile contre le carbonarisme. La constitution espagnole
+fut proclamée sur parole, car il n'en existait pas même un exemplaire à
+Naples.</p>
+
+<p>Le parlement fut convoqué; ce parlement, composé en majorité d'hommes de
+sens et de talent, montra dans ses délibérations combien le royaume de
+Naples était à la hauteur des institutions libres; des orateurs aussi
+éclairés qu'éloquents, tels que le comte Riciardi dei Camalduli, le
+baron Poerio et ses émules, égalèrent les Cazalès et les Mirabeau de
+notre Assemblée constituante.</p>
+
+<p>Cette courte période de gouvernement représentatif laisse une glorieuse
+trace de lumière et de raison sur le royaume de Naples. Le parlement
+aurait régularisé la constitution des carbonari si le joug de l'armée
+n'avait pas pesé à la fois sur lui et sur le trône.</p>
+
+<p>La coalition monarchique de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche,
+de la Prusse et de la Russie, se prononça au congrès de Laybach contre
+le carbonarisme de l'Italie. Les troupes de l'Autriche furent chargées
+de rétablir le roi <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> Ferdinand dans sa toute-puissance. L'armée
+napolitaine de quatre-vingt mille hommes se dispersa aux premiers coups
+de canon; elle marchait sans unité et sans conviction pour une cause
+inconnue; elle était humiliée d'obéir à une secte sous le drapeau trop
+étroit d'une conjuration triomphante.</p>
+
+<p>Naples rentra dans la monarchie absolue pendant trois règnes.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>La république de 1848 en France s'était abstenue sévèrement de toute
+propagande armée ou désarmée chez les peuples libres de leurs formes de
+gouvernement; mais Naples, agitée une seconde fois par l'esprit de 1820,
+avait conquis, avant l'explosion de la république en France, une
+constitution sur son jeune roi.</p>
+
+<p>Cette constitution n'avait pas le caractère soldatesque et anarchique de
+la constitution des carbonari; elle pouvait marcher sans chute <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+par la bonne volonté du roi et par la sagesse de la nation; mais les
+restes du carbonarisme voulurent la pousser à des désordres par des
+excès populaires. Le jeune roi, qui l'épiait pour la surprendre en
+flagrant délit d'insurrection, marcha sur elle avec résolution; ses
+troupes, dont il était l'idole, le suivirent; il triompha en un jour,
+comme le roi de Suède Gustave, du parti qui avait voulu l'entraver. La
+ligue du roi, du bas peuple et de l'armée, contint le parti
+aristocratique et libéral pendant dix ans, et le contient encore malgré
+les agitations de l'Italie et malgré les sommations du Piémont, de
+l'Angleterre et de la France.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Un roi presque enfant, dont on ne connaît encore que le nom, se tient
+debout sous ces coups de vent, par le seul aplomb de la volonté de son
+père; il semble survivre à ce père, le plus <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> volontaire des rois
+de ce siècle. Le jeune roi, menacé de perdre sa nationalité et son
+indépendance sous l'envahissement sans bornes du Piémont, tient encore
+le royaume de Naples en équilibre; l'esprit de nation lutte contre
+l'esprit de révolution: qui l'emportera?</p>
+
+<p>Le Piémont, en démasquant son ambition, a compromis la vraie cause
+libérale en Italie. Absorber n'est pas affranchir: la conquête est le
+repoussoir de la liberté.</p>
+
+<p>Malgré l'appui de l'Angleterre et de la France, le Piémont périra à
+l'&oelig;uvre, car il s'est donné une &oelig;uvre en disproportion avec ses
+forces: on rêve l'impossible, on ne l'accomplit pas. L'Italie elle-même,
+qui n'est pas <i>piémontaise</i> mais <i>italienne</i>, réprouvera un jour ce rêve
+de monarchie universelle des tribuns piémontais; un tribun n'est pas
+obligé d'être un homme d'État. Il y a bien peu d'années que le tribun de
+l'Irlande O'Connell prétendait aussi ressusciter l'Irlande en l'amputant
+de l'empire britannique. Un immense engouement, résultat d'une immense
+illusion, élevait cet O'Connell aux nues, sa vraie place; nous ne
+cédâmes pas à cet engouement pour un fanatique <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de
+l'impossible; nous ne vîmes dans O'Connell qu'un éloquent Rienzi ou un
+turbulent Savonarole de l'Irlande, et nous prophétisâmes, seul alors, le
+néant de ses pompeuses déclamations. Qu'est-il arrivé? O'Connell est
+mort d'emphase; ses compatriotes ont honoré sa vie et sa tombe de leurs
+subsides patriotiques; ses promesses dérisoires sont mortes avec lui, il
+n'en est plus responsable. L'Irlande regrette le temps qu'il lui a fait
+perdre en progrès raisonnables à la poursuite de chimères sonores, et le
+royaume-uni de la grande fédération britannique subsiste et ne se
+souvient plus de son agitateur.</p>
+
+<p>Triste exemple pour les O'Connell du Midi!</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce qui est advenu de l'Italie, depuis Machiavel, à
+Rome, à Florence, à Ferrare, à Gênes, à Venise, à Turin; complétons le
+tableau, et par le passé préjugeons l'avenir.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> LIII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<div class="quote">
+<p>Une indisposition rhumatismale, très-longue, à laquelle je suis
+ assujetti sans gravité mais non sans supplice depuis trente ans,
+ a mis un intervalle inusité entre le 52<sup>e</sup> et les 53<sup>e</sup>&mdash;54<sup>e</sup>
+ Entretiens. Cette indisposition se termine seulement aujourd'hui;
+ nos abonnés, qui veulent bien nous permettre de les considérer
+ comme des amis, nous pardonneront ce retard involontaire. Le
+ volume de 1860 n'en souffrira pas; nous suppléerons à
+ l'inconvénient en publiant, comme aujourd'hui, deux Entretiens à
+ la fois, de manière que les douze Entretiens de l'année soient
+ toujours complétés avant le 1<sup>er</sup> janvier de l'année suivante.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>Paris, 20 juillet 1860.</p>
+</div>
+
+<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br>
+MACHIAVEL.</h3>
+
+<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Après Machiavel, nous avons vu ce qu'était devenu le royaume de Naples.</p>
+
+<p>Après Machiavel, voyons d'un coup d'&oelig;il le reste de l'Italie jusqu'à
+nos jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Rome se présente la première: les papes, tantôt inspirés par le
+génie de leur pontificat, tantôt égarés par une ambition mondaine et en
+disproportion avec leur puissance italienne, tantôt asservis à la
+pression armée de Naples, de l'Espagne, de l'Autriche, de Venise, de la
+Toscane, de la France, continuent de régner à Rome: s'ils en sont
+momentanément dépossédés, ils y reviennent après de courtes éclipses.
+Rome les proscrit quelquefois et les rappelle toujours. Cette capitale
+grande et vide de l'Italie antique se fait peur à elle-même de sa
+grandeur et de sa viduité, quand elle cesse d'être remplie par l'ombre
+sacrée d'une république ou d'une monarchie universelle. Il faut, pour ne
+pas tomber en ruine, qu'elle soit la capitale de quelque chose de grand;
+ce quelque chose, c'est la papauté.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nous ne voulons point parler ici des papes comme pontifes, mais comme
+souverains temporels, comme présidents viagers et perpétuels <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>
+d'une république purement italienne, république constituée d'un débris
+de l'empire romain à Rome. Nous ne parlons pas théologie, nous parlons
+politique.</p>
+
+<p>Il y a, en effet, deux hommes parfaitement distincts dans un pape: celui
+qui ne distingue pas entre ces deux hommes dans un ne peut parler ni de
+l'un ni de l'autre avec bon sens et avec respect; car, s'il attribue au
+pontife inspiré de Dieu les erreurs, les vices, les crimes de l'individu
+appelé pape, il offense Dieu, il est absurde et sacrilége envers la
+souveraine Sagesse; et s'il attribue au pape, chef électif d'une
+république italienne, l'infaillibilité, la perpétuité et l'autorité du
+pape, pontife et oracle de Dieu, il offense la raison et la liberté, il
+sacre la tyrannie, il est sacrilége aussi envers l'espèce humaine.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il y a donc une <i>dualité</i> nécessaire dans les papes; l'une de ces
+dualités, le pape, appartient <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> aux catholiques; l'autre de ces
+dualités, le souverain, appartient à l'Italie. Ne parlons que du
+souverain.</p>
+
+<p>Religieusement, nous comprenons très-bien comment le christianisme
+naissant et grandissant a voulu peu à peu confondre dans les papes ces
+deux caractères si différents, d'oracle et de souverain. Toute doctrine
+qui vient au monde, qui descend du ciel ou qui croit fermement en
+descendre, a une ambition sainte, absolue comme la Divinité incarnée
+qu'elle personnifie ou qu'elle croit personnifier dans sa foi. La foi
+révélée n'est pas comme la foi raisonnée; elle n'a ni <i>plus</i> ni <i>moins</i>,
+ni hésitation, ni tolérance, ni doute; elle est conquérante comme
+l'ambition du ciel, elle est absolue comme la volonté de Dieu sur les
+choses et sur les âmes; tous les moyens lui sont bons comme à Dieu,
+parce qu'elle se sent ou se croit divine, et que la Divinité, étant le
+bien suprême, ne peut faire le mal même en employant des moyens
+violents; elle veut et elle croit avoir droit de vouloir soumettre tout
+ce qu'elle ne peut convaincre. C'est le <i>compelle intrare</i> mal entendu
+de l'Évangile; c'est le glaive fauchant <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> comme une ivraie du
+monde tout ce qui adore Dieu autrement qu'elle; c'est la foudre du
+pape-pontife lancée sur toute âme qui s'insurge contre l'autorité de sa
+foi.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion
+révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la
+terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette religion,
+persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une force
+non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les âmes sous
+la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu; donnons l'empire
+de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de l'empire du ciel.
+Voici l'empire du monde romain qui s'écroule, emparons-nous d'un des
+débris de cet empire, livré aux barbares, occupons sa capitale,
+abandonnée au flux et au reflux des nations sans maîtres, établissons-y
+un nouvel empire, dont un pauvre prêtre du Christ sera <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> d'abord
+l'évêque, puis le patriarche, puis le consul, puis le souverain
+spirituel, puis le roi temporel, dès que l'héritage impérial sera tombé
+par déshérence du lieutenant de César au serviteur des serviteurs de
+Dieu.</p>
+
+<p>Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect
+surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou devant
+lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un Dieu dans ce
+vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître supérieur aux
+vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses enfants, et ces
+barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se convertiront peu à
+peu à une foi qui leur laisse posséder le monde, qui n'a que des armées
+d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel; ils lui concéderont sur la
+capitale de l'Italie, que ce vieillard habite, un empire des ruines;
+<i>ils y laisseront éclore</i> lentement l'&oelig;uf du christianisme couvé par
+les barbares dans le nid abandonné de l'aigle romaine.</p>
+
+<p>Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté, ou
+même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie romaine
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône des
+Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un autre
+empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le caractère de sa
+domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour les uns, autorité
+temporelle pour les autres, ambiguïté favorable aux deux situations.</p>
+
+<p>Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels que
+<i>Grégoire</i> ou <i>Sixte</i>, qui prendront résolument le sceptre temporel, et
+qui affecteront le droit d'élection ou de déposition des rois.</p>
+
+<p>Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire
+temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera
+doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi.
+L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y
+touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> V</h4>
+
+<p>Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique de
+l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour rassembler
+autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la défendre des
+barbares, pour la disputer à l'empire germanique et pour faire de ses
+membres épars une unité papale, au lieu d'une unité romaine: à ce titre,
+les historiens philosophes les moins chrétiens, tels que Gibbon,
+Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même, constatent les services réels
+rendus par la papauté à l'Italie dans le courant des siècles. Par ordre
+de date il n'y a pas de puissance plus antique en Italie; par ordre de
+services il n'y en a pas de plus italienne.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Plus tard, la lutte que les papes avaient soutenue contre les barbares
+pour l'Italie, ils la <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> soutinrent contre l'empire germanique,
+antagoniste permanent de leur puissance temporelle: ils la poursuivirent
+contre la prépotence des différentes tyrannies féodales qui s'élevèrent
+çà et là dans le domaine italien; ils furent l'obstacle à toute
+domination exclusive de quelques parties de l'Italie sur la patrie
+italienne; ils furent le centre de la confédération, car l'Italie est
+essentiellement fédérale; ils furent la présidence de la république
+nationale d'Italie.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Ainsi arriva jusqu'à nos jours la papauté politique. La réforme
+l'affaiblit considérablement dans son ascendant sur l'empire germanique
+et dans son protectorat de l'Italie. L'Italie perdit en sécurité, à
+cette époque, tout ce que les papes perdirent en respect sur
+l'Angleterre, l'Allemagne, la Prusse, le nord de l'Europe. Du moment où
+les papes ne furent <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> plus spirituellement sacrés et inviolables
+pour ces souverains, pour ces peuples, pour ces armées et pour la
+Germanie, ils furent temporellement plus faibles pour protéger l'Italie.</p>
+
+<p>La philosophie accrut encore, dans le dix-huitième siècle, cette
+décadence des papes. Les cours les plus catholiques s'affranchirent avec
+des respects extérieurs, mais avec des révoltes hardies, de leur
+vassalité romaine: les ministres d'Aranda, à Madrid; Pombal, en
+Portugal; Tannuci, à Naples; Choiseul, à Paris; l'empereur Joseph II, à
+Vienne; le grand-duc Léopold, en Toscane; le vice-roi Firmiani, à Milan,
+refoulèrent les prétentions papales de Rome dans le sanctuaire; les
+milices même de ce sanctuaire furent hardiment licenciées par l'autorité
+politique de ces cours, les jésuites expulsés, ou les ordres monastiques
+dissous, leurs propriétés confisquées, la séparation du temporel ou du
+spirituel nettement formulée.</p>
+
+<p>Bossuet, ce catéchiste éloquent, mais rebelle aux papes pour complaire
+au roi, avait couvert sa rébellion de génuflexions et de respects;
+<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> mais il avait en réalité affranchi les trônes de la chaire de
+saint Pierre. La philosophie n'avait qu'à puiser dans l'arsenal
+catholique les armes de l'indépendance même spirituelle contre les
+papes. L'Église dite <i>gallicane</i> les prend, ces armes, des mains de
+l'évêque de Meaux. S'il y a une Église gallicane, que devient l'Église
+romaine? et s'il n'y a plus d'Église romaine, que devient l'unité? Au
+point de vue sérieusement catholique, Bossuet, tout en persécutant, au
+nom du roi, le protestantisme, a détrôné le pontificat romain.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Depuis Bossuet, les papes n'ont pas cessé de déchoir en puissance
+publique en Italie d'autant de degrés que Bossuet les a fait déchoir en
+autorité religieuse par l'Église gallicane. L'Angleterre maudissait le
+papisme, et désirait le voir dépouillé de sa royauté italienne autant
+<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> que de sa vice-royauté divine; la Prusse le haïssait, la Russie
+le regardait avec les yeux jaloux de son patriarche russe, aspirant à
+lui opposer une seconde fois un patriarcat d'Orient; les États
+protestants de l'Allemagne triomphaient de s'en être affranchis.</p>
+
+<p>La révolution française, en poussant la réaction philosophique au delà
+de la liberté, favorisa, sans le savoir, la double autorité spirituelle
+et temporelle des papes.</p>
+
+<p>Pie VI, arraché à ses États, comme prisonnier de guerre, par des armées
+françaises, mourut détrôné et captif en France. Aussitôt après ses
+victoires d'Italie, Bonaparte rétablit le pape dans Rome, non-seulement
+comme pontife, mais comme souverain italien.</p>
+
+<p>Il appela Pie VII à Paris pour le sacrer, comme un autre Charlemagne.</p>
+
+<p>Plus tard il voulut, dans un mouvement d'impatience, renverser de
+nouveau le trône pontifical qu'il avait rétabli; il fit de Rome une
+ville conquise, annexée, sous le nom de département du Tibre, à
+l'empire. Le pape, arraché brutalement à son palais par des gendarmes
+français, fut traîné de Florence à Turin, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> de Turin à Savonne,
+de Savonne à Fontainebleau, comme un captif embarrassant qu'on renvoyait
+de prison en prison.</p>
+
+<p>Quand Bonaparte sentit l'empire échapper par grands lambeaux de sa main
+avec la victoire, il se hâta de rendre les États pontificaux au pape et
+de renvoyer respectueusement le pontife à Rome comme un gage de
+restitution et de paix à l'Europe.</p>
+
+<p>Les traités de 1815, dont on parle souvent sans les connaître, ne furent
+pas autre chose que le reflux de toutes les puissances dans leur
+territoire respectif après le débordement épuisé de la France
+napoléonienne.</p>
+
+<p>Ces congrès et ces traités, dans lesquels les puissances non catholiques
+étaient en majorité, reconnurent la souveraineté telle quelle du pape,
+non comme un droit religieux, mais comme un fait politique; ils ne
+remanièrent pas la carte déchirée du monde anténapoléonien, ils la
+recousurent.</p>
+
+<p>Pie VII gouverna par la main du cardinal Consalvi avec sagesse,
+libéralité et modération, les États romains. Il n'y eut ni réaction ni
+excès sous son règne; il fut le Louis XVIII de l'Église. <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Il
+mourut le plus tolérant des pontifes et le plus regretté des princes.
+Les règnes suivants furent sans caractère et sans vicissitudes jusqu'au
+pape actuel.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Comme pontife, le pape actuel était un second Pie VII; comme homme de
+prière, il vivait sans voir la terre, les yeux au ciel; comme souverain
+politique, c'était un Italien amoureux de l'indépendance et de la
+dignité de l'Italie.</p>
+
+<p>Il la réveilla trop en sursaut par ses premières paroles et par ses
+premiers actes du haut de son trône. «Quand l'Italie fut debout, il ne
+sut qu'en faire.»</p>
+
+<p>Son patriotisme lui disait de la lancer contre l'Autriche.</p>
+
+<p>Sa conscience lui disait que la guerre n'était pas chrétienne, et qu'il
+valait mieux être un pontife de paix irréprochable devant Dieu <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>
+qu'un grand tribun armé de l'Italie devant les hommes.</p>
+
+<p>Il écouta sa conscience.</p>
+
+<p>Il refusa des armes à l'Italie qu'il avait soulevée.</p>
+
+<p>De là, sa vertu méconnue et ses malheurs.</p>
+
+<p>Naples s'était levée, et s'était donné une constitution pour conquérir
+sous les auspices de la papauté la liberté et l'indépendance.</p>
+
+<p>Le roi de Sardaigne Charles-Albert, le plus papal et le plus autrichien
+des souverains jusque-là, avait profité de l'heure du pape et de l'heure
+de Naples pour se poser en champion du gouvernement populaire et de
+l'émancipation de l'Italie. Il était déjà sous les armes, prompt à se
+désavouer comme à envahir.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Ces trois événements, provoqués involontairement par le pape, avaient
+précédé de plusieurs mois la révolution de 1848 et l'avénement de la
+république à Paris. L'ébranlement <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> donné au monde libéral par le
+pape ne fut pas sans contre-coup sur la France. Cet ébranlement hâta la
+chute de la monarchie de 1830.</p>
+
+<p>Le contre-coup de la république de 1848, à son tour, eut son
+retentissement naturel et non artificiel partout: Vienne, Berlin,
+Francfort, Milan, Venise, Naples, Florence, Rome, se soulevèrent
+d'elles-mêmes; les souverains et le pape se hâtèrent de jeter des
+constitutions plus populaires pour amortir le choc des peuples contre
+les trônes.</p>
+
+<p>L'Italie, réveillée imprudemment un an avant par le pape, voulut
+entraîner le pontife et le prendre pour chef dans la guerre contre
+l'Autriche.</p>
+
+<p>La conscience du pape s'y refusa une seconde fois à tout risque; son
+ministre modérateur Rossi fut assassiné.</p>
+
+<p>Le pape s'évada et s'enferma à <i>Gaëte</i>, dans le royaume de Naples.</p>
+
+<p>La république romaine, ou plutôt la république municipale de Rome, fut
+proclamée.</p>
+
+<p>La république française, gouvernée alors par un dictateur à vue droite
+mais courte, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux
+<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté
+temporelle du pape à Rome.</p>
+
+<p>La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée
+française.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Sous un autre président de la république française, une armée française
+occupant Rome à perpétuité devint par le fait une armée pontificale;
+elle établit l'intervention chronique dans la capitale de l'Italie.</p>
+
+<p>Tout s'assoupit dans cette situation aussi fausse pour la papauté que
+pour la France jusqu'au congrès de Paris de 1856.</p>
+
+<p>À la voix d'un ministre piémontais, ce congrès de 1856, contre tous les
+principes de droit public et international, s'arrogea illégalement un
+droit d'intervention arbitraire et permanent dans le régime intérieur
+des souverainetés étrangères. Naples, Rome, Parme, la Toscane,
+l'Autriche, furent dénoncées comme des accusés <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> vulgaires
+devant le tribunal du Piémont, de l'Angleterre et de la France.</p>
+
+<p>Une pareille faute contre le droit public ne pouvait qu'engendrer le
+désordre au dehors; c'était la pierre d'attente du chaos européen.</p>
+
+<p>L'indépendance et la responsabilité des souverains devant leur peuple
+étant détruite, tout le monde avait le droit de gouverner chez tout le
+monde, excepté le gouvernement du pays lui-même. Le droit de conseil
+créait le droit d'intervention militaire réciproque; de ce droit
+d'intervention réciproque découlait et découle encore le droit de guerre
+perpétuel entre voisins: c'est le contraire du droit de civilisation,
+qui est l'indépendance des peuples chez eux.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Le Piémont, qui avait obtenu de la complaisance ou de la surprise du
+congrès de 1856 un pareil principe, ne tarda pas à l'exercer.</p>
+
+<p>La guerre dite de l'<i>indépendance</i> éclata par <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> là en Italie.
+Cette guerre s'étendit par contiguïté du Piémont à Parme, à Modène, à la
+Toscane, aux États du pape, et maintenant on délibère à Paris et à
+Londres, dans des conseils de la Gaule ou de la Grande-Bretagne, sur ce
+qui sera retranché ou conservé de la souveraineté temporelle des États
+en Italie.</p>
+
+<p>Cette délibération seule est une intervention flagrante, destructive de
+tout droit public et de toute indépendance italienne; quelque chose que
+vous prononciez, vous prononcerez mal.</p>
+
+<p>Pourquoi vous, Europe, au congrès de 1856 à Paris, vous êtes-vous
+arrogé, à la voix d'un ministre piémontais, le droit de délibérer sur
+les régimes intérieurs des peuples? Cette délibération seule sur la
+dernière bourgade de l'Italie est une usurpation ou sur la souveraineté
+des gouvernements ou sur la volonté libre des sujets.</p>
+
+<p>Je n'y ai pas été trompé en 1856, en lisant cette intervention
+irrégulière permise au Piémont dans les affaires intérieures du pape, du
+roi de Naples et des autres puissances italiennes. Je me dis à
+moi-même: C'est une <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> déclaration de guerre sous la forme d'une
+signature de paix.</p>
+
+<p>Nous nous débattons aujourd'hui sous les conséquences de cette ligne
+insérée au protocole du congrès de 1856.</p>
+
+<p>Que deviendra le pouvoir temporel de la papauté si l'Europe est
+conséquente?</p>
+
+<p>Que deviendra l'Italie si l'Europe se rétracte? Je le dirais bien, mais
+je contristerais l'Italie et l'Europe; le silence prophétise assez.</p>
+
+<p>Ce droit d'intervention réciproque émané du congrès de Paris en 1856 est
+la fin du droit public européen: <i>finis Poloniæ!</i> Que dirions-nous si
+Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrôle et d'intervention
+intérieure à Paris, à Londres, à Turin?</p>
+
+<p>Le diplomate piémontais a tendu un piége au congrès, et le congrès de
+1856 y est tombé. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit
+contraire. Nous faisons des révolutions et des lois pour la liberté
+individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas respecter la
+liberté individuelle des Italiens!</p>
+
+<p>Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence après Machiavel.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> XIII</h4>
+
+<p>Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit
+humain et de la liberté italienne.</p>
+
+<p>Cette race toscane ou étrusque, la plus forte, la plus éloquente, la
+plus lettrée, la plus artiste, la plus politique de toutes les races, la
+race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Pétrarque, de Léon X, de
+Mirabeau, de Napoléon, cette race aussi active mais plus réfléchie
+qu'Athènes, transporta la Grèce en Étrurie.</p>
+
+<p>Elle fut la noblesse de l'Italie.</p>
+
+<p>Ses citoyens sont restés les ancêtres de la civilisation moderne de
+l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique,
+d'héroïque, d'éloquent et d'attique dans leurs monuments et dans leurs
+m&oelig;urs, vient de Florence. <i>Alma mater!</i></p>
+
+<p>Après Machiavel la Toscane s'étend comme frontière et se concentre à la
+fois comme gouvernement <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> intérieur, tantôt par l'habileté,
+tantôt par la violence, entre les mains de la faction des Médicis.
+Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Médicis leur
+liberté républicaine. Cette famille de marchands devient une dynastie de
+l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec la maison royale
+de France et d'Europe; elle donne pour dot à ses filles les millions que
+son monopole commercial en Orient et en Occident verse incessamment dans
+ses caisses; ces millions, à leur tour, servent à solder les troupes
+étrangères que la France, son alliée, lui prête pour consolider son
+règne. Elle encourage les arts qui succèdent aux industries; Florence se
+couvre de monuments, véritable diadème de l'Italie moderne; elle semble
+gouvernée pour l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de
+Périclès; sa langue devient la langue classique de l'Italie régénérée;
+ses m&oelig;urs s'adoucissent comme ses lois; son peuple, déshabitué des
+guerres civiles, reste actif sans être turbulent; il cultive, il
+fabrique, il navigue, il commerce, il bâtit, il sculpte, il peint, il
+discute, il chante, il jouit d'un régime tempéré <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et serein
+comme son climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de
+villages, de fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mûriers, qui lui
+versent l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois siècles
+l'Arcadie industrielle du monde!...</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Les guerres pour la succession d'Espagne, la liquidation de la
+succession allemande et espagnole de Charles-Quint, rappelèrent les
+armées d'Espagne, de France et d'Allemagne en Italie.</p>
+
+<p>Elle redevint pendant soixante ans le grand champ de bataille de
+l'Europe. Les Italiens amollis, trop heureux de leur long repos et de
+leurs richesses, laissèrent combattre les trois puissances, Espagne,
+France, Autriche, sur leur territoire, sans prendre part à la lutte où
+il s'agissait de disposer d'eux.</p>
+
+<p>On les partagea et on les repartagea dans quatre traités consécutifs
+auxquels ils parurent <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> indifférents comme des troupeaux sous la
+houlette des bergers qui les troquent.</p>
+
+<p>Par le dernier de ces traités, la Toscane, où le dernier des Médicis
+allait s'éteindre sans enfants, fut dévolue à la maison d'Autriche dans
+la personne de François duc de Lorraine, futur empereur et époux de
+l'immortelle <i>Marie-Thérèse</i>.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Un prince philosophe, Léopold, grand-duc de Toscane, précurseur des
+principes de liberté de conscience, d'égalité civile et de <i>gouvernement
+par l'opinion de 1789</i>, appliqua le premier ces principes à la
+législation et à l'administration de ses peuples italiens. Plus heureux
+que Louis XVI, il trouva dans la nation qu'il voulait régénérer autant
+de raison que d'élan vers les améliorations philosophiques dont il était
+l'initiateur couronné.</p>
+
+<p>Sous Léopold, la Toscane, aussi libre qu'une <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> république, mais
+stable comme une monarchie, devint le modèle idéal de tous les États de
+l'Europe.</p>
+
+<p>Ses successeurs, malgré les agitations que les secousses de la
+révolution française imprimaient à l'Italie, poursuivirent en paix le
+système libéral et populaire de Léopold.</p>
+
+<p>Seuls, les grands-ducs de Toscane, quoique de source germanique,
+restèrent alliés fidèles de la France sous la république.</p>
+
+<p>Détrônés plus tard par Napoléon, ils emportèrent les regrets de leurs
+peuples.</p>
+
+<p>Donnés d'abord par Bonaparte consul à une infante d'Espagne, sous le nom
+de royaume d'Étrurie, puis par Bonaparte empereur à sa s&oelig;ur Élisa
+Baciocchi, devenue grande-duchesse de Toscane, ce beau pays continua à
+être heureux dans toutes ces mains.</p>
+
+<p>Il portait son bonheur en lui-même, dans son caractère et dans ses
+vertus. Les traités de Vienne le rendirent à la maison de Lorraine, qui
+y était justement adorée. Les Lorrains y régnèrent en suivant les traces
+du premier Léopold; un grand ministre libéral de cette école, le
+vieillard <i>Fossombroni</i>, y tint jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> quatre-vingt-six ans
+d'une main flexible les rênes de l'administration et de la diplomatie.</p>
+
+<p>Le prince <i>don Neri Corsini</i>, son élève et son émule, lui succéda à la
+tête des affaires.</p>
+
+<p>Le jeune grand-duc était un autre Léopold pour la Toscane.</p>
+
+<p>Aucun gouvernement représentatif ou républicain en Europe ne jouissait
+d'autant de liberté que les Toscans. Ce gouvernement n'était ni
+autrichien ni français, il était toscan, il s'était naturalisé italien.
+Deux princesses saxonnes, deux s&oelig;urs, l'une duchesse douairière,
+l'autre grande-duchesse régnante, rappelaient par leurs grâces et par
+leur amour des lettres ces princesses italiennes de la maison d'Este à
+Ferrare, parmi lesquelles le Tasse et l'Arioste trouvaient des modèles
+poétiques ou des protectrices adorées. J'ai eu le bonheur de résider
+pendant plusieurs années à cette cour, et d'assister, dans la
+familiarité intime du prince, à tous ses actes, à toutes ses intentions,
+à toutes ses pensées les plus secrètes d'amour pour son peuple et de
+perfectionnement pour ses institutions; il n'y eut jamais alors plus de
+libéralisme sur un trône. Je lui dois ce témoignage <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> devant ses
+amis comme devant ses ennemis. Les cours l'accusaient de gâter, par
+excès de conscience, le métier de roi.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>En 1848, le sursaut que le pape Pie IX avait donné à l'Italie, la
+constitution inopinée de Turin, la guerre si inattendue intentée en
+Lombardie par Charles-Albert, jusque-là plus autrichien que l'Autriche,
+soulèvent les Toscans par contre-coup. Ce peuple, si accoutumé à la
+liberté politique, demanda modérément à son souverain la liberté légale,
+une constitution.</p>
+
+<p>Il lui demanda de plus de déclarer la guerre italienne à sa propre
+maison, et de se liguer avec ses sujets contre sa famille.</p>
+
+<p>L'option, quoique nécessaire, était cruelle. Le prince eut le tort
+d'hésiter: il fallait ou trahir son sang ou trahir son trône;
+l'abdication franche et entière était nettement indiquée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> En abdiquant et en se retirant dans une neutralité commandée
+par cette double qualité de prince de la maison d'Autriche et de
+souverain d'une partie de l'Italie en guerre avec l'Autriche, le prince
+préservait sa dignité personnelle et peut-être son trône, car après la
+guerre il pouvait être rappelé comme un arbitre par ses sujets, et avoué
+comme un parent par l'Autriche.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de bonne politique contre la nature.</p>
+
+<p>Celle que le grand-duc adopta était ambiguë; elle eut les inconvénients
+de l'ambiguïté: l'Autriche l'accusa d'être Italien, l'Italie le
+soupçonna d'être Autrichien. Évadé de Florence, rappelé par une
+réaction, réinstallé par les armes autrichiennes, il régna de nouveau,
+mais en délégué de l'Allemagne plus qu'en souverain indépendant.
+L'estime de son peuple lui restait, mais le c&oelig;ur de l'Italie était
+aliéné de lui.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> XVII</h4>
+
+<p>Telle était la situation de la Toscane en 1859, quand Victor-Emmanuel,
+nouveau roi de Piémont, appela l'Italie aux armes. La Toscane voulut
+répondre à ce cri; le prince hésita encore; un soulèvement respectueux
+du peuple de Florence, fomenté en apparence par le ministre même de
+Victor-Emmanuel auprès du grand-duc, détrôna et exila le souverain
+toscan. L'avenir jugera ce procédé diplomatique dont Machiavel lui-même
+eût été étonné: un ambassadeur s'immisçant, à l'abri du droit des gens,
+dans les affaires du prince auprès de qui il représente l'alliance et
+l'amitié de son maître; et cet ambassadeur remplaçant, le soir même de
+la révolution, le souverain qu'il a éconduit du trône, du palais et du
+pays!</p>
+
+<p>Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouvernée par ceux qui la
+convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rétablir sa glorieuse
+république; Florence, dans la peur d'être autrichienne, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> semble
+destinée à se faire piémontaise: un remords de dignité la refera tôt ou
+tard toscane pour se relever italienne. Florence, vassale de Turin, est
+un contre-sens à ses monuments, à son peuple, à son génie comme à son
+histoire. Dante, Machiavel, les Médicis, Alfieri lui-même, qu'en
+diront-ils dans leur sépulcre?</p>
+
+<p>Passons à Venise.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes les
+formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces diversités
+puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile. Venise est une
+Italie à elle seule.</p>
+
+<p>C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général
+français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue enlevée
+par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était restée
+républicaine inviolée, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> indépendante et libre comme les flots de
+l'Adriatique dont elle est entourée.</p>
+
+<p>Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle avait
+résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux Sarrasins, aux
+empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains, aux Esclavons; la
+république, pour s'y conserver contre tant d'ennemis, s'était concentrée
+dans son aristocratie à la fois tyrannique et populaire. Commerciale
+comme Tyr, militaire comme Carthage, Venise devint en peu de siècles ce
+qu'est l'Angleterre aujourd'hui, un empire flottant, négociant et
+combattant sur toutes les mers.</p>
+
+<p>Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux, conquirent
+tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les bords de la
+Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la Syrie, Chypre,
+Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio, Samos, Mitylène,
+Andros.</p>
+
+<p>Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses
+colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des
+<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours;</p>
+
+<p>Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église de
+Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la
+croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes;</p>
+
+<p>Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous Mahomet
+II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête; l'île de
+Crète (<i>Candie</i>), qui domine la route d'Égypte et de Syrie, était cédée
+aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de l'empire d'Orient;
+ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone, presque tout le
+Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la Thrace, de
+Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie, les îles
+Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples citoyens
+possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés de Gallipoli
+et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu vénitien.</p>
+
+<p>Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de
+l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y
+régnaient <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires
+du reste de l'Italie.</p>
+
+<p>À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle et
+moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au peuple par
+la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par des <i>censeurs</i>
+et des <i>inquisiteurs</i>.</p>
+
+<p>Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires,
+contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où
+sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient
+très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses
+rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français
+<i>Sieyès</i> avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie
+combinées.</p>
+
+<p>Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des papes
+caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus orientale
+qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque chose des
+patriarcats de l'Église grecque.</p>
+
+<p>Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et le
+grand conseil devenu <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> héréditaire, fit concentrer le pouvoir
+souverain dans un conseil des <i>Dix</i>, et instituer l'espionnage et la
+délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique dans
+les États de la république.</p>
+
+<p>Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de
+liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la nature
+de ce gouvernement.</p>
+
+<p>Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute
+l'autorité à la tête fit durer <i>cinq cents ans</i> cette forme à la fois
+licencieuse et muette de tyrannie.</p>
+
+<p>Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une politique
+immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font époque dans les
+annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente aucun exemple d'une
+telle république où le plaisir servît à perpétuer et à masquer la
+tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens, comme plus tard aux Anglais,
+à étendre le trafic entre les peuples.</p>
+
+<p>L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes, en
+contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>
+mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la mer
+Noire.</p>
+
+<p>Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur
+disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople
+fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se livrèrent
+une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux des Grecs
+spectateurs, dans le canal du Bosphore.</p>
+
+<p>Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de trafiquants
+avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait ses conquêtes;
+François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de Vérone, étant
+tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le conseil des <i>Dix</i> les
+fit étrangler juridiquement dans leur prison. Les Carrare ne méritaient
+la mort que par leur héroïsme et par la terreur que leurs armes
+inspiraient à Venise.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> XIX</h4>
+
+<p>Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix fut
+aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de la Scala.
+Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession vénitienne,
+ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, Feltre et Padoue.</p>
+
+<p>Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante en
+terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. L'aventure et
+le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la corrompit. Les flots
+semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre aux peuples nés au sein
+des mers.</p>
+
+<p>Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à la
+mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les Vénitiens
+reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus maîtres de la
+Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt après leur
+victoire dans l'Épire, le doge Contavrini <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> y périt en
+combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux Français et
+aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres et à triompher
+tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans s'avilir jamais jusqu'à
+la neutralité, cet égoïsme honteux des nations inertes; on les voit
+partout où il y a un équilibre à rétablir en Italie, de la tyrannie
+étrangère à combattre, de la gloire navale ou militaire à conquérir au
+nom de Venise; leur trésor paye les Suisses, qui pèsent la justice des
+causes au poids de leur solde; la victoire de Marignan laisse les
+Vénitiens inébranlables dans leur patriotisme italien.</p>
+
+<p>Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de leur
+indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur puissance
+navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur échappent; leur
+époque héroïque finit avec leur ascendant sur la mer.</p>
+
+<p>D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le
+commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une
+alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de c&oelig;ur
+de la France pendant les guerres de la révolution française en Italie.</p>
+
+<p>Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut rapporter
+en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le prestige d'un
+général victorieux réunis dans sa personne; pour atteindre ce but, il
+lui faut deux choses, la paix avec le pape et la paix avec l'Autriche:
+par la paix avec le pape, il réconcilie le sentiment catholique de la
+France et de l'Italie avec son propre nom, il apaise les consciences
+inquiètes, il se prépare un consécrateur futur de son diadème dans un
+pontife qui lui devra sa tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses
+victoires en les bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont,
+la Savoie, la Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie
+fatiguée de guerres une ère de paix républicaine, un Washington de
+vingt-sept ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus
+glorieux que sa gloire!</p>
+
+<p>Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais vaincue,
+il fallait lui offrir une <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> indemnité territoriale capable de
+compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite.</p>
+
+<p>Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la
+trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.</p>
+
+<p>Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques
+insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes françaises
+qui empruntaient illégalement le territoire de la république, servirent
+de grief au général Bonaparte. En vain le gouvernement de Venise lui
+envoya des satisfactions; il feignit une colère bruyante et implacable,
+qui ne pouvait être apaisée que par l'effacement du nom de Venise de la
+liste des nations.</p>
+
+<p>Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de la
+garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce qu'elle
+n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain de la
+France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche la
+liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas même en
+guerre. Venise, après avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> tyrannisé ses propres citoyens,
+subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant quelques
+années, elle redevint un proconsulat de la France sous le gouvernement
+militaire français, comme si Bonaparte, devenu Napoléon, eût dédaigné de
+la gouverner par lui-même. Elle retomba de ses mains avec le monde, en
+1815, et rentra sous le joug de l'Autriche.</p>
+
+<p>Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la
+rétablir.</p>
+
+<p>En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert, qui
+s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie.</p>
+
+<p>Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au reflux
+des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son héroïsme.</p>
+
+<p>Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien,
+<i>Manin</i>, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité morale
+d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain Gabriel
+<i>Pepe</i> se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de
+l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme aux
+Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus que pour
+la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation glorieuse
+honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin trouvèrent un
+asile en France.</p>
+
+<p>Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il y
+vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne. Il en
+fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques rétributions des
+maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de l'exil, du climat et de
+sollicitude pour son père, entre ses bras. Il faut rendre hommage à la
+France: elle offrait tout à Manin, il refusa tout; il ne voulait du ciel
+qu'une patrie. Je l'ai connu intimement, et je n'ai rien vu d'humain en
+lui que la forme mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est
+si naturelle et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune
+ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de
+Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les décombres
+de l'antique Italie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa
+vie, ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux
+Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du roi
+de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui laisse
+leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la république
+vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de Turin, se perd en
+s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu des individus, font la
+dégradation des peuples. Ce tort de Manin, que nous lui avons reproché
+alors et qui rompit nos relations, ne fut pas le tort de son esprit, ce
+fut le tort de son patriotisme; impatience d'exilé qui redemande une
+patrie, même à l'épée qui va lui ravir son indépendance, son
+gouvernement républicain et son nom.</p>
+
+<p>On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de
+Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de Venise. La
+fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville maritime à
+l'Allemagne, les développements rapides de cette ville hanséatique,
+l'accroissement des industries, des navigations, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> du commerce
+de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation, commerce qui ont
+besoin de s'écouler tous les jours en plus grande masse par
+l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la renaissance d'une
+Venise maritime en face de l'Allemagne; l'accroissement du Piémont comme
+royaume unique de l'Italie septentrionale rend la renaissance de la
+Venise de terre ferme plus difficile encore. On n'y voit en perspective
+qu'une cinquième capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de
+Milan, de Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de
+l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des
+flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première
+forme et qui ne doit pas mourir.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Passons à l'État de Gênes, de Gênes, jadis la seule et belliqueuse
+rivale de Venise.</p>
+
+<p>La république maritime de Gênes fut fondée municipalement par les
+Liguriens, habitants <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de ses montagnes et de ses anses, après le
+reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premières
+lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses
+censeurs; ses comices, composés de tout le peuple convoqué, se tenant
+sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au peuple, le
+peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses droits contre
+la noblesse. Ainsi se balançaient, comme à Rome, l'autorité et la
+popularité, ces deux nécessités des républiques.</p>
+
+<p>C'est cette popularité des consuls tribuns du peuple qui créa, dès ces
+temps-là, la renommée des grandes familles de Gênes, les Doria, les
+Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles héroïques dont la
+guerre et le commerce perpétuèrent l'ascendant jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'étendre
+sur terre, les Génois portèrent, comme Venise, toute leur ambition vers
+la mer. Leurs galères, empruntées par les différentes croisades pour les
+expéditions en Orient, y conquirent pour Gênes elle-même les places
+fortes de la côte de Syrie, telles que Laodicée et Césarée; un <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
+de leurs consuls monta le premier à l'assaut de cette place réputée
+inexpugnable; après la prise de Constantinople par les Latins, les
+Génois disputèrent aux Vénitiens les dépouilles de l'empire; ils
+colonisèrent militairement les côtes du Péloponèse, Coron et Modon.</p>
+
+<p>La rivalité des grandes familles et l'insubordination des matelots sur
+les flottes firent sentir à Gênes l'insuffisance du gouvernement
+populaire et aristocratique tour à tour. Le peuple insurgé contre la
+noblesse se nomma, à l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre
+entre les plébéiens et les nobles; cette institution ne suffit pas à
+prévenir les guerres civiles entre les <i>Doria</i> et les <i>Spinola</i>, chefs
+des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et du
+Piémont, en profitèrent pour assiéger Gênes. Le roi de Naples, Robert,
+vint la défendre. Les Génois abdiquèrent un moment leur souveraineté
+entre les mains de leur libérateur. Les plébéiens, encouragés par lui,
+incendièrent les palais des nobles; le roi Robert s'éloigna aux lueurs
+de ce bûcher de Gênes.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> XXI</h4>
+
+<p>Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes
+poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de
+Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec, délivrait
+des princes de captivité, en inaugurait d'autres, fortifiait un quartier
+et un port de Byzance, y élevait la tour génoise, de Galata, qui
+subsiste encore comme une colonne rostrale de cette puissance maritime;
+on lui cédait l'île de Ténédos, qui leur livrait les Dardanelles, leur
+ouvrait la mer Noire; ils disputaient en même temps le royaume opulent
+de Chypre aux Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y
+exterminèrent tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à
+Constantinople. Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs
+compatriotes massacrés, ils s'emparèrent de <i>Nicosie</i>, capitale de
+Chypre, et ils épargnèrent généreusement les femmes et les <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>
+filles des Cypriotes tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque
+sous ses murs dans des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient
+devenus, à force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de
+l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps de
+cette prospérité. Les <i>Adorni</i> et les <i>Fregosi</i>, deux factions qui
+empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et les
+campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des métiers les
+plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix révolutions en dix
+ans faisaient passer le gouvernement d'une faction à une autre. Les
+nobles, proscrits, mais puissants par leurs vassaux des campagnes,
+s'étaient retirés dans leurs châteaux fortifiés, d'où ils insultaient
+leur patrie; les Visconti, de Milan, menaçant de plus en plus
+l'indépendance de Gênes par leurs intrigues dans la ville, par leurs
+troupes dehors, les Génois résolurent de se livrer au protectorat de la
+France: c'était sous Charles VI, leur allié, prince dont la faiblesse
+d'esprit ne ferait jamais un tyran. Le doge Adorno proposa au peuple de
+remettre au roi de France le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de sa patrie à des
+conditions viagères qui ne menaçaient pas son indépendance et qui
+assuraient sa sécurité. Le traité fut signé de confiance. Le peuple se
+calma; mais sa turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles;
+elles furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français.</p>
+
+<p>Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le plus
+grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes: leur
+amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des Espagnols,
+et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon, ses deux frères,
+l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre militaire de
+Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la noblesse d'Aragon. Cette
+victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la liberté; le protectorat des
+Visconti lui pesait; elle se souleva avec la mobilité de ses flots et
+redevint entièrement indépendante; l'énergie de cette race ne pouvait
+supporter longtemps aucun joug, même le sien propre.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> XXII</h4>
+
+<p>Cependant les noms des héros de l'aristocratie génoise grandissaient par
+les orages mêmes de la république. Les rivages et les flots de la
+Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grèce, de la mer Noire,
+portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que
+leur renommée dans la constitution de la république, pour être aussi
+utiles à leur patrie au dedans qu'illustres au dehors.</p>
+
+<p><i>Fiesque</i>, un de ces nobles mécontents, s'allia avec le duc de Milan
+contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama
+l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir à un conseil
+de hauts justiciers élus par le peuple. Ce gouvernement ne fut qu'une
+phase de l'anarchie intérieure; Pierre Frégose, fils du neveu du doge,
+fut réinstallé comme chef unique. La république envoya un de ses plus
+héroïques amiraux, <i>Giustiniani</i>, pour défendre Constantinople contre
+les assauts de Mahomet <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> II: une blessure reçue à côté de
+l'empereur chrétien, sur les murs de la ville, lui fit quitter le champ
+de bataille avant la catastrophe de la ville. Il acheta l'île de Corse,
+et en donna les revenus par hypothèque à la banque de Gênes. Il
+reconquit Scio, Mitylène, Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice
+désintéressée de Gênes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chassé de
+Gênes par des rivaux, il est tué sur les murailles en tentant d'y
+rentrer. La France intervient de nouveau pour Gênes par un protectorat
+actif dans les guerres de cette république contre la maison d'Aragon à
+Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prétend à cette
+couronne. L'archevêque Paul Frégose entre à Gênes avec des bandes de la
+campagne pour y venger la mort de son frère. Attaqué par les Français,
+qui soutenaient le parti opposé au sien, Paul Frégose remporte sur eux
+une des victoires les plus meurtrières pour la chevalerie française.
+Deux mille cinq cents morts jonchent les collines et les vallées de
+Gênes; un grand nombre d'autres se noyèrent dans les flots sous le poids
+de leur armure, en essayant de regagner leurs <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> vaisseaux.
+L'archevêque Paul Frégose devient par sa victoire doge de la république
+et cardinal. Après lui, la France resserre son alliance avec Gênes, à
+titre de maîtresse du Milanais. Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y
+rétablit; mais la décadence militaire et commerciale y commence. Pise
+lui propose de s'annexer à la république; le peuple veut l'accepter, les
+nobles s'y opposent pour complaire à la France, qui redoutait cette
+annexion. Le peuple, excité par l'insolence des nobles, se soulève: un
+Doria est tué sur la place du Marché; il saccage et brûle les palais des
+nobles; il nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme
+supérieur, par son esprit cultivé, à sa condition, et opposé aux
+Français. Louis XII, irrité de ce que Gênes revendique la protection de
+l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gênes.
+Après des combats acharnés sous les murs, il rentre dans Gênes l'épée à
+la main; sa magnanimité se refuse à toute vengeance, il rend la liberté
+aux Génois. Ils la perdent de nouveau sous les successeurs de ce prince.</p>
+
+<p>André Doria, leur concitoyen, le plus illustre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> des hommes de
+guerre de son temps, <i>condottiere</i> de mer, qui passait tour à tour du
+parti de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de
+libérateur de sa patrie le suit dans la postérité. C'est le Thémistocle
+de Gênes.</p>
+
+<p>On lui reprochait d'avoir terni ce service à sa patrie par une ombre de
+défection à sa parole donnée à la France. «Hélas!» répondit-il en
+soupirant et après un long silence, «un homme peut s'estimer heureux
+quand il réussit à faire une belle action, bien que les apparences n'en
+soient pas toutes également belles. Si le monde savait combien est grand
+l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir bravé quelques
+inculpations personnelles pour la servir.»</p>
+
+<p>Charles-Quint lui offrit la souveraineté sur sa patrie, avec le titre de
+prince de Gênes. Il préféra la gloire à la possession, et rétablit, sur
+de sages réformes, la république. Il effaça les noms des factions; il
+institua un sénat de quatre cents sénateurs pris dans toutes familles
+nobles ou plébéiennes, mais considérées et propriétaires. Ce conseil
+nommait <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> le doge. Cette dignité, qui lui fut offerte, fut encore
+refusée par lui dans l'intérêt de la liberté et de son titre d'amiral
+des flottes de Charles-Quint, titre incompatible avec celui de duc de
+Gênes. Rome antique n'a pas de plus magnanimes abnégations; André Doria
+est le Scipion des républiques italiennes. Les Capponi à Florence, les
+Doria à Gênes, sont des Romains expatriés, mais encore Romains.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>André Doria vieillissait dans sa gloire, et ne sortait plus de son
+palais, où il était retenu par ses infirmités; il avait remis le
+commandement actif de ses galères à son neveu Gianettino Doria. Fieschi,
+ennemi des Doria, qui avaient écarté du pouvoir la turbulence populaire
+et la tyrannie oligarchique, conspirait dans Gênes contre les Doria. Il
+sort de son palais au milieu de la nuit avec les conjurés, pour attaquer
+à la fois le palais des Doria hors la ville, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> et pour s'emparer
+des galères dans le port: Gianettino Doria, accourant au port pour
+défendre les galères, est tué à la porte de la ville. André Doria
+s'enfuit dans la campagne pour y rassembler ses partisans; la flotte
+était déjà surprise, et Fieschi posait le pied sur une planche pour
+passer sur la galère de l'amiral, quand il glissa dans la mer et s'y
+noya sous le poids de son armure.</p>
+
+<p>Ses complices, déconcertés par la disparition du chef, qui portait seul
+le plan de la conjuration dans sa tête, abandonnent l'entreprise, et
+offrent de remettre les galères et les ports au seul prix d'une
+amnistie.</p>
+
+<p>André Doria rentra, précédé de la terreur de son nom; sa vengeance
+implacable, qui ne se ralentit qu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans,
+consterna Gênes et assombrit son nom. L'Espagne, après lui, continua à
+prévaloir dans les conseils de la république.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> XXIV</h4>
+
+<p>À l'instigation du duc de Savoie, un tribun plébéien, nommé Vachero,
+insurgea Gênes, ourdit une conjuration nouvelle pour attaquer le palais
+du gouvernement et massacrer tous les citoyens inscrits parmi les
+patriciens au livre d'Or. Trahi par un Piémontais son complice, il subit
+le supplice, malgré les injonctions du duc de Savoie, qui avoua sa
+propre complicité dans l'action, et qui menaça la république de sa
+vengeance.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Louis XIV, à son tour, fait bombarder Gênes, avec autant de cruauté que
+d'injustice, pour avoir interdit la contrebande du sel par les Français
+dans les ports. Quatorze mille bombes écrasent ou brûlent la moitié des
+palais <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et des églises de la plus belle ville maritime de
+l'Occident.</p>
+
+<p>Sous le règne suivant, les Génois poursuivent la conquête pied à pied de
+la Corse, et rendent enfin l'île à la France.</p>
+
+<p>La révolution française, en débordant en Italie, attaque ou défend tour
+à tour Gênes dans des siéges mémorables.</p>
+
+<p>Les traités de Vienne, infidèles à leur plan général, qui était le
+rétablissement des trônes et des États violés par Napoléon, excluent la
+république de Gênes du droit public, et la donnent violemment au roi de
+Sardaigne.</p>
+
+<p>Gênes s'agite longtemps sous ce sceptre étranger et ne rentre dans son
+repos que sous le canon des Piémontais. C'est, avec Venise, la seule
+république italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces traités
+de 1815, traités qui rendent le trône aux princes de la maison de
+Savoie, et qui, au nom de la légitimité des rois et des peuples,
+confisquent au profit de cette maison de Savoie une république illustre
+qu'ils n'ont pas même la peine de conquérir! L'Italie s'affligera et la
+France se repentira d'avoir laissé enlever ce peuple héroïque, ce
+<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> port indépendant et cette marine presque française à
+l'indépendance et à la politique. L'extinction de la nationalité génoise
+sera un deuil pour l'Italie et un reproche éternel à l'équité du congrès
+de Vienne.</p>
+
+<p>Descendons au Piémont, jusque-là bien moins illustre, et surtout bien
+moins italien que la république des Médicis, des Adorno, des Frégose et
+des Doria.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus militaires
+dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie ces hérédités
+féodales de familles possédant des fiefs humains dans les montagnes qui
+servent de limites aux empires des grands peuples<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Ces princes régnaient sur une peuplade de braves et pauvres
+Allobroges, laissés comme une alluvion des grandes invasions des peuples
+du Nord. Pressée entre la Suisse, la France et les vallées du Piémont,
+sur un groupe de montagnes et dans de sombres vallées des Alpes, cette
+peuplade peu nombreuse s'était refoulée ou répandue tour à tour sur les
+plaines voisines qui lui offraient le moins de résistance, tantôt sur le
+bassin de Genève, en Suisse, tantôt sur le bassin de la Bresse, en
+France, jusqu'à la Saône, tantôt dans le bassin du Pô, en Italie; elle
+allait chercher, non de la gloire, mais de l'espace et du pain, chez ses
+voisins. Son caractère, très-spécial à cette race de montagnards
+<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> savoisiens, était une fidélité et une bravoure chevaleresques.
+Les meilleurs soldats des ducs de Savoie sont toujours descendus de ces
+montagnes; leur douceur les rendait disciplinaires; leur subordination
+féodale les conservait dévoués à la bonne ou à la mauvaise fortune de
+leurs princes; leur intrépidité froide les rendait solides comme le
+devoir au poste où on les avait placés pour vaincre ou mourir. Ils
+avaient deux religions dans leur c&oelig;ur, leurs princes et leurs
+prêtres; superstitieux chez eux, héroïques dehors, bons et honnêtes
+partout, aussi propres à subir le joug de la conquête sans le secouer
+qu'à imposer ce joug à leurs voisins, quand l'inquiétude de la maison de
+Savoie les mettait à la solde des grands alliés auxquels on inféodait
+leur sang pour des causes toutes personnelles à ces princes.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> XXVII</h4>
+
+<p>On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie, quoique
+n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les m&oelig;urs, ni dans la
+langue, à l'époque où la confusion des guerres intestines de la
+Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies. Plusieurs fois
+chassés de Turin par les Français, ils avaient embrassé et vaillamment
+servi la cause de l'empereur d'Allemagne contre nous.</p>
+
+<p>Les croisades leur avaient donné un renom, une importance et des
+possessions royales en Orient; la royauté de Chypre et de Jérusalem
+était le seul titre imposant qu'ils eussent encore attaché à leur
+maison.</p>
+
+<p>Le traité d'Utrecht, en déshéritant l'Espagne de ses possessions
+italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en
+Lombardie.</p>
+
+<p>La maison de Savoie s'allia, comme de <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> coutume, au plus fort:
+ce n'est pas la moralité, mais c'est l'habitude des petites puissances.</p>
+
+<p>En 1696 elle déserta momentanément l'Allemagne. Le duc de Savoie, Amédée
+II, obtient l'alliance de Louis XIV en donnant sa fille au duc de
+Bourgogne. Cette princesse savoyarde en France fut un négociateur habile
+et intime dans la familiarité du roi.</p>
+
+<p>Louis XIV, en retour, donna Pignerol à la maison de Savoie. Quelques
+années plus tard, le duc vend l'alliance française à l'empereur Léopold
+I<sup>er</sup>, au prix du Montferrat, de la province de Valence, d'Alexandrie,
+du val de Sésia, et de toute la plaine située entre Tanoro et le Pô.
+L'empereur lui accorde de plus, sur les dépouilles de l'Espagne, la
+royauté de la Sicile; on la lui retire en 1720, et on l'indemnise avec
+la royauté de la Sardaigne, royauté semi-barbare qui lui donne sur le
+continent le titre de roi.</p>
+
+<p>Les intrigues et les versatilités constantes d'alliance de la maison de
+Savoie lui profitent par une nouvelle défection. Dix-neuf ans après, la
+France, en retour d'une de ces défections intéressées en sa faveur, lui
+obtient Tortone, Novare, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> et un agrandissement de territoire
+considérable en Lombardie. Trois ans passés, et la reconnaissance passée
+plus vite que les années, la maison de Savoie fait une nouvelle
+défection à la France, et combat avec l'Autriche contre nous.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>L'impératrice paye cette défection des provinces lombardes, du Vigevano,
+du duché de Pavie et du territoire de Plaisance; chaque annexion à ce
+royaume rapiécé du Piémont porte la date d'une alliance troquée contre
+une autre.</p>
+
+<p>La révolution française la compte au premier rang de ses ennemis armés.
+Vaincue d'un revers de nos armes, la maison de Savoie perd pièce à pièce
+ses États, comme elle les a reçus. Elle fléchit sous la nécessité, et la
+république française la laisse végéter humble et soumise à Turin, sous
+le contrôle d'un proconsul plus que d'un ambassadeur (Ginguené).</p>
+
+<p>Effacée enfin du rang des souverainetés italiennes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> par
+Bonaparte, comme éternelle complice de l'Autriche, elle se relègue
+elle-même sur son rocher royal de Sardaigne, où nos ressentiments ne
+peuvent la suivre.</p>
+
+<p>La correspondance diplomatique récemment publiée du comte de Maistre
+nous montre ses efforts obstinés et naturels alors pour ameuter la
+Russie, l'Angleterre et l'Autriche contre la France.</p>
+
+<p>Comme elle n'a plus de force, elle n'a plus de crédit dans les conseils
+du monde, elle écoute aux portes des cabinets, elle attend de la
+destinée l'heure d'une restauration dans ses possessions italiennes par
+la main de la coalition dont elle est le satellite; son royaume,
+gouverné par un proconsul français, le prince Borghèse, et par cinq
+préfets de la France, s'est complétement et facilement incorporé à nous.
+Ses excellents soldats, indifférents à la cause pourvu que l'honneur, la
+gloire et la victoire la consacrent, sont les meilleurs auxiliaires de
+Napoléon. Ses grands seigneurs, distingués mais flexibles, accoutumés à
+changer de maîtres, décorent les conseils et les palais de Napoléon:
+les Saint-Marsan, les Alfieri, les Barollo, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> les Ghilini, les
+Salmatoris, les Carignan, chambellans, juges, sénateurs, généraux,
+colonels, préfets du palais, administrateurs, rivalisent de services, de
+talents et de fidélité à l'empereur ou à ses lieutenants. Nice, la
+Savoie, le Piémont, adhèrent de tout leur patriotisme civil et militaire
+à la France; ils sont accoutumés à changer de patrie; ils honorent
+toutes celles qu'ils adoptent, pourvu que ces patries les grandissent;
+la maison de Savoie leur a inoculé ces m&oelig;urs politiques. Grandir est
+la loi des petites puissances.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Napoléon tombé, la maison de Savoie sort de son île et se précipite aux
+pieds des congrès de Paris et de Vienne pour obtenir non pas seulement
+sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux dépens des
+nationalités et des libertés des États voisins, convoités par sa soif
+insatiable de territoires. La seule usurpation récente et criante de
+territoire <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et de liberté commise par le congrès de Vienne est
+un crime de la force contre l'indépendance d'une illustre république
+italienne (Gênes). On donne Gênes à la maison de Savoie, qu'on lui
+épargne la peine de conquérir, et avec <i>Gênes</i> un port, des citadelles,
+une marine, une population d'aventureux marins qui vont sous ses lois
+rivaliser avec Toulon et avec Marseille.</p>
+
+<p>Cette usurpation violente de la république de Gênes par la main de
+l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment où l'Europe en
+armes restituait tout au droit des trônes et des peuples, est un des
+actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une nation
+illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La convoitise de
+Turin, voilà le seul crime de Gênes! Là, comme ailleurs, il n'y a pas un
+pouce de sol qui ne se soulève sous les pas du Piémont.</p>
+
+<p>Gênes proteste deux fois par l'insurrection désespérée de ses citoyens
+contre ses nouveaux maîtres. La protestation, éteinte par le canon des
+forts occupés par les Piémontais, fut étouffée dans le sang des Génois.
+Vous qui faites, quand cela convient à votre ambition, appel <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>
+au droit des nationalités exprimé au fond d'une urne et compté par des
+questeurs armés, interrogez donc Gênes sur son annexion au Piémont, et
+osez donc lui poser la question d'abdiquer son nom, sa gloire et sa
+liberté sous un roi des Alpes! Éloignez vos bataillons, enclouez vos
+canons, et attendez la réponse!</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>L'Europe, en annexant ainsi Gênes au Piémont, en haine de la France,
+préparait à l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers
+d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie des
+alliances anti-françaises.</p>
+
+<p>La France, vaincue et refoulée en 1815 par le reflux du monde sur son
+territoire, était contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir les
+forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on
+construisait contre elle en Piémont et à Gênes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Lyon, Toulon et Marseille étaient sous le canon de Turin.</p>
+
+<p>Cependant l'Europe, même en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le Piémont et
+démanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur mitoyen de la
+nature, pour couvrir la France, c'était un scandale diplomatique trop
+criant. On nous laissa alors de la Savoie la partie militaire nécessaire
+à notre sécurité.</p>
+
+<p>Mais en 1815, après le fatal retour de Napoléon de l'île d'Elbe, retour
+qui coûta tant de sang, tant d'or et tant de liberté à la France, la
+maison de Savoie envoya promptement des députés à Paris pour solliciter
+aussi sa part de dépouilles. Les alliés lui devaient quelque chose,
+puisqu'elle avait envahi la première notre territoire. Soixante mille
+Sardes et Autrichiens coalisés avaient marché, sous le général
+autrichien Frimont, sur Grenoble et sur Lyon, tandis qu'une autre armée
+de dix mille Piémontais, sous le commandement du général Osasco,
+marchait sur Toulon et Marseille, forçant le maréchal Brune, presque
+sans soldats, à se replier devant eux.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> XXXI</h4>
+
+<p>C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des
+dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France.
+J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les envoyés
+piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la partie de la
+Savoie que 1814 nous avait laissée.</p>
+
+<p>Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps
+ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit
+récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie auprès
+des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le démembrement du
+Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit l'écrivain diplomatique,
+«l'empereur de Russie, aussi généreux dans la victoire que courageux
+dans les revers, s'opposa énergiquement à ce démembrement de la France,
+et son veto fit renoncer à ce projet; mais il <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> consentit à la
+restitution à la maison de Savoie de ce qui avait été alloué l'année
+précédente à la sécurité des frontières françaises en Savoie.»</p>
+
+<p>Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les
+influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences
+libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut
+l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe
+éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au
+besoin par l'inquisition, au moyen âge.</p>
+
+<p>Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce
+gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour
+italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui donnait
+quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce peuple brave et
+guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le gouvernement de la France
+pendant vingt ans, était rentrée dans sa subalternité antique; elle se
+pliait avec une résignation doucereuse, mais amère, à la supériorité de
+l'aristocratie. Les ordres monastiques, <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> qui renaissent en
+Italie comme en Espagne de l'esprit contemplatif et de l'oisiveté
+endémique de ces beaux climats, reprenaient leur ascendant sur le
+peuple; le gouvernement n'admettait dans les sujets aucune liberté des
+cultes. Les sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les
+billets de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur
+que des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers
+rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel
+patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces rois
+se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le bercail
+des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la fécondité du
+sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite patrie agrandie,
+faisaient le reste; on était un peu humilié, mais on était heureux.
+Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à Chambéry, à Alexandrie,
+jusqu'en 1820.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> XXXII</h4>
+
+<p>À cette époque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout à coup
+sur l'Italie; ce vent avait traversé l'Espagne.</p>
+
+<p>On a vu plus haut qu'une révolution militaire avait tout à coup éclaté à
+Naples au mois de juillet 1820; une secte masquée, les <i>carbonari</i>,
+avait jeté hardiment son masque en Calabre, soulevé les régiments,
+marché sur Naples et proclamé la constitution d'Espagne.</p>
+
+<p>Or qu'était-ce que la constitution d'Espagne, proclamée à Cadix par une
+insurrection soldatesque aussi? C'était une véritable république de
+tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne
+conservant un roi nominal à son sommet que pour cacher sa véritable
+nature militaire. Une telle constitution masquée était mille fois plus
+pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et courageusement
+son nom. Il n'y a rien de si révolutionnaire qu'un mensonge!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> L'Europe, à la nouvelle des événements révolutionnaires de
+Naples, se rassembla en congrès à Laybach, pour délibérer la guerre ou
+la paix en Italie.</p>
+
+<p>L'Autriche, devançant le congrès, fit marcher ses troupes en Lombardie,
+prêtes à intervenir, et intimidant déjà les carbonari dans la péninsule.</p>
+
+<p>L'Autriche est toujours la première à intervenir à main armée pour le
+<i>statu quo</i>, car c'est sa nature, et c'est son intérêt de représenter
+partout le passé. Elle est par essence le temps d'arrêt des choses dans
+l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa faiblesse.</p>
+
+<p>À l'instant où les carbonari l'aperçurent en armes en Lombardie, elle
+devint l'objet des craintes et des imprécations des carbonari; leur cri
+unanime fut: Guerre à l'Autriche! Jusque-là elle n'avait pas été trop
+impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une versatilité habituelle
+aux peuples qui changent de joug, son retour à Milan, en 1814, avait été
+l'objet d'un fanatisme de joie poussé jusqu'à la férocité contre le
+gouvernement français que l'Autriche venait remplacer. L'assassinat du
+<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> ministre franco-italien <i>Prina</i>, traîné dans les rues de Milan,
+et martyrisé par le peuple, aux cris de: Vive l'Autriche! en fut un
+triste témoignage; mais l'heure de ces intermittences avait sonné un
+autre tocsin.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires à Rome, point en
+Toscane, un petit nombre à Turin, et presque exclusivement parmi la
+jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse était le prince
+de Carignan, depuis Charles-Albert.</p>
+
+<p>Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de Savoie,
+avait été appelé à l'hérédité du trône par le vieux roi Victor-Emmanuel,
+sans enfants.</p>
+
+<p>Le frère du vieux roi, le duc de Génevois, sans enfants aussi, avait
+acquiescé à cette adoption. Ces deux vieux princes devaient attendre
+<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> de leur jeune parent, associé au trône, une reconnaissance plus
+que filiale.</p>
+
+<p>Il n'est pas permis à l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le
+secret des c&oelig;urs et dans la controverse des faits, plus ou moins
+authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan
+d'initiative et de complicité avec le carbonarisme de Turin. Ce qui est
+certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris
+militaires, fils des plus hautes familles du Piémont, furent les
+premiers à débaucher une partie de l'armée du roi et à proclamer la
+constitution espagnole, qui le détrônait moralement.</p>
+
+<p>La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de
+Tortone, s'ameutèrent à la voix de quelques-uns de ces jeunes officiers,
+et proclamèrent à la fois la constitution espagnole et la guerre à
+l'Autriche.</p>
+
+<p>Ces révoltes soldatesques furent couvertes, comme à Cadix et à Naples,
+d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le sceptre de
+roseau en le violentant.</p>
+
+<p>Les troupes de Turin, embauchées par la <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> jeunesse dorée du
+prince de Carignan, imitèrent celles d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers
+l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, abdiqua
+la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à Nice.</p>
+
+<p>Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution
+insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence des
+mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer
+d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution
+consommée.</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces
+événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère,
+n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne
+insurrectionnelle et le droit <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> monarchique dont il se croyait
+responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe.</p>
+
+<p>Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de roi
+que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son abdication;
+mais que, dans tous les cas, il considérait comme rebelles tous ceux de
+ses sujets qui avaient participé aux actes de Turin; c'était déclarer la
+rébellion de son propre neveu le prince de Carignan, fauteur de la
+constitution espagnole, de l'abdication du roi, et régent
+révolutionnaire du royaume.</p>
+
+<p>Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité
+inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette
+déclaration menaçante adressée au prince.</p>
+
+<p>Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa
+conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain de
+Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. Il
+prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment de
+soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la
+responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux
+régiments de <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare
+dans une intention équivoque et non expliquée.</p>
+
+<p>Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement
+fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare
+pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare
+pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de
+Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était
+une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour;
+défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les
+désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince
+de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un!</p>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<p>Après quelques instants d'indécision, et en présence de
+l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince de
+Carignan <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> faillit à tous ses engagements révolutionnaires de
+Turin.</p>
+
+<p>Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait du
+commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte de
+soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.</p>
+
+<p>Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée
+sarde au nom du nouveau roi.</p>
+
+<p>Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer l'indulgence de
+son oncle.</p>
+
+<p>La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince, s'agita à
+Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son indépendance.</p>
+
+<p>Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.</p>
+
+<p>À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les
+autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la capitale.</p>
+
+<p>Une armée dite <i>constitutionnelle</i> sortit de Turin pour aller combattre
+ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.</p>
+
+<p>Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> le Tessin pour
+secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général, la
+commandait.</p>
+
+<p>L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et
+attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia ébranlée
+sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra pêle-mêle avec
+elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour rentra à Turin, les
+Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta inébranlablement fidèle; les
+soldats révolutionnaires se débandèrent; les jeunes chefs de l'armée,
+séducteurs du prince de Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans
+toutes les directions de l'Europe.</p>
+
+<p>Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers coupables;
+le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son frère, le duc de
+Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix, régna appuyé sur
+l'Autriche, plein de défiance contre le prince de Carignan son neveu,
+dont l'ingratitude ou la légèreté avait profondément aigri son âme; il
+voyait en lui le premier conspirateur du royaume.</p>
+
+<p>Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> avait fait de
+contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila
+lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse d'Autriche,
+fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à Florence.</p>
+
+<p>Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent de
+la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la
+résipiscence du prince.</p>
+
+<p>Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué et
+de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette confusion était
+si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, dans une hôtellerie
+de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance et son mentor
+politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour me demander si une
+visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me faire, à moi jeune et
+obscur diplomate d'un rang subalterne alors, ne me compromettrait pas,
+et si je consentais à le recevoir? Je n'ai pas besoin de dire que je
+refusai la visite, et que je me rendis le soir même au palais Pitti pour
+présenter mes respects au royal exilé.</p>
+
+<p>Cette anecdote, qui paraît incroyable, est <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> vraie pourtant;
+elle prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le
+prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors descendu
+dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur hospitalité et
+leur solitude.</p>
+
+<p>Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de la
+Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis détrônés
+par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, le premier
+et le plus libéral des princes législateurs avant que le mot de
+<i>libéralisme</i> fût inventé, serait occupé bientôt après par un proconsul
+piémontais?</p>
+
+<h4>XXXVI</h4>
+
+<p>Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich
+demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé du
+trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses oncles,
+ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre temporisait;
+<span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de Metternich.</p>
+
+<p>La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais règne,
+soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition du prince
+de Carignan.</p>
+
+<p>On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller servir,
+les armes à la main, contre ses propres amis en combattant en Espagne
+cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait proclamée à
+Turin.</p>
+
+<p>Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée
+française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta en
+grenadier héroïque.</p>
+
+<p>Devenu roi en 1831, son règne, jusqu'en 1848, fut le plus illibéral, le
+plus acerbe et le plus implacable de tous les règnes contre la liberté
+moderne, enfin le règne des ombrages autrichiens à Turin; en religion,
+ce fut le règne monastique des jésuites, dont il paraissait moins le roi
+que le lieutenant temporel dans ses États; ses rigueurs ne s'adoucirent
+pas un instant envers ses complices de 1820, proscrits à cause de lui
+par toute l'Europe. Ces <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> jeunes officiers des plus illustres
+maisons de Turin traînèrent, lui régnant, de Paris à Londres, leur
+condamnation et leur misère; toute l'Europe leur compatissait, excepté
+celui qui avait partagé leur faute. Sincère ou apparente, sa dévotion,
+stricte comme une discipline, faisait de sa cour un couvent armé: des
+prêtres et des soldats, des revues et des cérémonies religieuses,
+c'était tout le règne; un soldat monacal, c'était tout le roi.</p>
+
+<h4>XXXVII</h4>
+
+<p>Mais c'était le roi de l'imprévu. Tout à coup, en 1846, la voix du pape
+actuel, Italien jusqu'à la moelle, réveilla on ne sait quel carbonarisme
+sacré en Italie par ses manifestes.</p>
+
+<p>Charles-Albert pressent que l'ébranlement de l'Italie contre l'Autriche
+va susciter un mouvement intérieur de liberté, un mouvement extérieur
+d'indépendance. L'Italie, sans esprit militaire au Midi, aura besoin
+d'une armée toute faite dans l'Italie subalpine. Il est soldat, il peut
+être libérateur; le libérateur <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> de l'Italie peut en devenir le
+conquérant. L'éclair voilé de sa longue ambition l'illumine; il proclame
+une constitution, arme de guerre légitime et infaillible contre
+l'Autriche. La constitution à Turin, c'est l'insurrection prochaine à
+Milan: cette constitution piémontaise n'est que la <i>Marseillaise</i> de
+l'Italie.</p>
+
+<h4>XXXVIII</h4>
+
+<p>La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan. Les
+Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.</p>
+
+<p>Venise imite patriotiquement Milan.</p>
+
+<p>Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife
+universel retient le souverain.</p>
+
+<p>Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son alliée
+l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une autorisation, une
+connivence secrète de la république française.</p>
+
+<p>Tous les jours, et plusieurs fois par jour, <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> ses ambassadeurs
+ou ses affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un
+consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou
+confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion piémontaise
+en Lombardie.</p>
+
+<p>La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un peuple
+fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une parole
+publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste de la paix,
+elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou la propagande
+armée.</p>
+
+<p>Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de moi
+ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive contre
+l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec complicité de la
+France, c'est le tocsin de la guerre universelle en Europe. Nous sommes
+en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré inviolabilité et respect
+aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons d'abord, par une éclatante
+répudiation de l'esprit de conquête, effacer du c&oelig;ur des peuples
+germaniques ces ressentiments <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> funestes laissés en Allemagne par
+les conquêtes, les ravages, les humiliations du premier empire. Ce que
+nous voulons tout haut, nous le voulons tout bas; ce ne serait pas une
+diplomatie sincère de la France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une
+diplomatie qui se proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous
+pousserait à déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le
+Pô. Votre cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes
+aussi. Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni
+intervention prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre
+responsabilité. Si vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si
+l'Italie assujettie par vous change la condition secondaire et non
+menaçante pour nous de votre monarchie de second ordre en un vaste
+empire italien pesant trop fort contre nous sur les Alpes, nous
+prendrons nos sûretés, nous vous en prévenons, en nous fortifiant
+nous-mêmes de la Savoie, du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids
+du monde ne doit pas être déplacé du bassin du Midi par la main des
+ducs de Savoie; <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> votre agrandissement nous diminuerait de tout
+ce que vous ajouteriez à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de
+votre alliance, l'histoire nous l'atteste; en un siècle,
+quatre-vingt-quinze ans d'alliance austro-sarde contre cinq ans
+d'alliance austro-française: voilà votre histoire. Elle est instructive
+pour nous. Que serait-ce si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce
+si vous vous placiez seul sous le patronage politique, maritime de
+l'Angleterre? Que serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui
+baignent votre péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si
+vous l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia,
+Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour pendants
+à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre européenne
+contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait pas d'arriver, à
+une coalition du Nord et de l'Angleterre contre nous? Votre
+agrandissement sans mesure ne serait-il pas une véritable trahison de la
+France d'aujourd'hui envers la France de demain? Encore une fois: Non.
+Si vous vous <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> agrandissez, nous nous fortifierons de vous et
+contre vous!</p>
+
+<p>«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre
+guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en Piémont et
+menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité et de votre
+impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous couvrir contre la
+conséquence extrême de votre agression, nous nous placerons non comme
+ennemis, mais comme médiateurs armés entre l'Autriche et vous; nous ne
+permettrons pas aux armées de l'Allemagne de vous effacer du sol
+italien; nous vous laisserons petite puissance gardienne des Alpes; ce
+ne sera qu'une question de frontière pour nous. Un pays a le droit de
+veiller sur ses voisins, car de son voisinage dépend sa sécurité.</p>
+
+<p>«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois légitimement
+dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la couvrir contre
+toute intervention étrangère; nous ne la laisserons absorber ni par
+l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons pas <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> une ou
+plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que vous qui
+composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni par violence
+les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards, les Romains aux
+Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons à tous: Soyez
+vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez l'indépendance sous la
+garde de la liberté républicaine, ou monarchique, ou représentative, et
+groupez-vous en fédération italique, confédération mille fois plus
+conforme à vos natures que l'unité piémontaise qui se disloquera au
+premier choc après vous avoir dénationalisés.»</p>
+
+<p>Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée au
+Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un secours et
+non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.</p>
+
+<h4>XXXIX</h4>
+
+<p>On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces
+conseils, lança les Piémontais <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> en Lombardie, fut mal reçu et
+plus mal secondé par les Lombards, combattit en intrépide soldat, fut
+vaincu, n'osa reparaître à Turin sous le coup de sa témérité et de sa
+déroute, abdiqua le trône, s'éloigna sous un nom d'emprunt de l'Italie,
+et alla mourir de sa déception et de sa douleur en Portugal. Infidèle à
+tous les partis et à lui-même, ce prince ne fut un héros que sur le
+champ de bataille. Son malheur patriotique lui fut imputé à vertu par le
+parti de l'ambition piémontaise et de l'unité monarchique en Italie. Son
+nom repose défendu par sa mort, mort trouvée à la poursuite de ce rêve
+obstiné de la maison de Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir,
+même de douleur, pour sa patrie!</p>
+
+<h4>XL</h4>
+
+<p>Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets
+interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses
+provocations habiles à une guerre italienne, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> ont réussi à
+amener l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que
+Machiavel n'aurait pas surpassé.</p>
+
+<p>L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau d'écarlate, a
+donné brutalement dans l'embûche.</p>
+
+<p>Le Piémont a crié au secours, la France est accourue.</p>
+
+<p>La terre de Marengo ne pouvait être marâtre à la France: elle a vaincu,
+elle a donné généreusement le prix de la victoire au Piémont.</p>
+
+<p>Le Piémont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie achetée au
+prix de ce sang français; il a convoité à l'instant, malgré les vues
+contraires de la France, les États neutres de l'Italie. Le traité
+sommaire de Villafranca promettait sur le champ de bataille de laisser
+l'Italie, étrangère à cette querelle, se reconstituer librement sur un
+plan fédératif. Cela était sage. Le Piémont a forcé la main au traité,
+en s'emparant de douze millions d'Italiens. Il a arraché la Romagne aux
+États pontificaux, la Toscane à sa propre indépendance; Parme à une
+princesse libérale et inoffensive, <i>exilée de l'exil</i>; il laisse rêver
+tout haut, sans <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> la désavouer, l'annexion de sept millions
+d'hommes dans le royaume de Naples; un soldat cosmopolite pour qui le
+feu est une patrie, plus semblable par ses exploits personnels à un
+héros de la Fable que de l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et
+le Piémont ne lui dit encore ni oui ni non. Où s'arrêtera-t-il? Le
+hasard seul le sait.</p>
+
+<p>Dans cet élan vers la conquête et vers l'absorption universelle de
+toutes les Italies, malgré la France qui les déconseille, un prince sans
+peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un ministre
+équilibriste, paraît changer de point d'appui, et, Français avant la
+lutte, devenir Anglais après la victoire; l'Angleterre, qui cherchait
+depuis tant de siècles une position politique navale et territoriale
+contre nous au Midi, a souri aux envahissements prétendus italiens du
+Piémont.</p>
+
+<p>L'Angleterre espère dans la maison de Savoie un allié que nous avons
+fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les armes
+pour y appuyer son levier anglais et antifrançais au pied des Alpes; la
+France pourrait regretter son sang versé en faveur d'un <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> allié
+pour qui un service est le prélude d'une exigence.... Jamais, en six
+mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente connivence de
+l'Angleterre; sa grandeur démesurée n'est plus un service rendu à
+l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos précautions contre ce
+danger enfin aperçu, et nous faisons bien; la Savoie et le comté de Nice
+sont deux sûretés légitimes, mais deux sûretés bien insuffisantes contre
+la création d'une sixième grande puissance dans le monde, création qui
+enceindra la France d'une ceinture de périls partout, et même du seul
+côté où elle avait de l'air pour ses mouvements et rien à craindre.</p>
+
+<p>Une Prusse du Midi! C'était assez d'une!</p>
+
+<p>Voilà l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel.</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce que ce souverain génie politique, ce <i>Dante</i> de la
+diplomatie, ce Montesquieu précurseur de son siècle, aurait, dans son
+patriotisme italien, conseillé à l'Italie s'il eût vécu de nos jours.
+Ici nous n'en sommes pas réduits à conjecturer; nous pouvons affirmer
+avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais intérêts de sa
+patrie, car ses opinions <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> sur la nature de la constitution
+fédérale qui convient à l'Italie sont toutes écrites d'avance dans les
+considérations lumineuses et anticipées sur la nature des choses de son
+temps et des temps futurs; la politique tout expérimentale de Machiavel
+n'était que de la logique à longue vue; la logique est le prophète
+infaillible des événements à distance: le génie est presbyte.</p>
+
+<p>Ses conclusions étaient comme les nôtres, une <i>confédération italique</i>.</p>
+
+<p>Une confédération n'inspire d'ombrage à personne et inspire respect et
+intérêt à tout le monde; une monarchie unitaire et militaire piémontaise
+peut inspirer des ombrages à ses voisins.</p>
+
+<p>Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages à la France.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> LIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br>
+MACHIAVEL.</h3>
+
+<p class="center">TROISIÈME PARTIE</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous supposons donc que Machiavel, mort, hélas! trois siècles trop tôt,
+assistât vivant à la scène diplomatique que nous avons sous les yeux, et
+qu'interrogé par les Italiens ses compatriotes sur le meilleur parti à
+prendre pour régénérer l'Italie, il prît la parole à Naples, à <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>
+Rome, à Bologne, à Venise, à Milan, à Turin, soit dans un conseil de
+diplomates italiens délibérant en famille sur les affaires de la grande
+nation qui veut revivre, soit dans une de ces tribunes que l'esprit
+moderne relève au milieu des peuples longtemps muets.</p>
+
+<p>Que verrait-il et que dirait-il? Il faudrait ici avoir le génie de ces
+discours dont il illumine l'histoire ancienne pour le faire parler dans
+sa langue; mais, sans prétendre à son nerveux et sublime langage,
+laissons parler seulement son rude et clair bon sens.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>«Qui êtes-vous? dirait-il d'abord à ces Italiens de races, d'origines,
+de régions, de m&oelig;urs, de dominations diverses réunis autour de leur
+grand oracle politique.</p>
+
+<p>Vous êtes Italiens, sans doute, mais vous êtes Italiens comme les
+Hellènes étaient Grecs, Grecs dans la communauté de famille générique
+<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> et dans la vaste autonomie du Péloponèse, des îles et de
+l'Ionie, mais, en réalité, Lacédémoniens, Athéniens, Thébains,
+Corinthiens, Samiens, branches distinctes, toujours séparées,
+quelquefois hostiles de cette grande et héroïque famille grecque
+contenue à peine entre les montagnes du Péloponèse, les archipels et les
+rivages de l'Asie Mineure; branches ayant chacune son territoire, ses
+flottes, ses formes de gouvernement diverses, aristocratique ici,
+populaire là, militaire dans les montagnes, navale dans les ports,
+monarchique en Asie, théocratique à Éphèse, républicaine en Europe,
+rivale en temps de paix, confédérée en temps de guerre, indépendante
+pour le gouvernement intérieur, amphictyonique pour la défense commune,
+forme élastique qui s'étend ou se resserre selon les besoins de la race
+hellénique, et qui, en faisant l'émulation au dedans, la sûreté au
+dehors, le mouvement et le bruit partout, fit de la Grèce en son temps
+l'âme, la force, la lumière et la gloire de l'humanité! Voilà ce que
+vous êtes si vous vous comprenez bien vous-mêmes!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> III</h4>
+
+<p>Maintenant, que voulez-vous et que veut l'Europe par admiration et par
+reconnaissance pour vous?</p>
+
+<p>Vous voulez ressusciter, et l'Europe veut vous aider à revivre;</p>
+
+<p>Ressusciter? bien; c'est un miracle qui n'est pas commun dans
+l'histoire: toutefois ce miracle est possible quand les peuples ne sont
+pas morts et qu'ils sont seulement assoupis. Or vous n'êtes pas morts,
+vous n'êtes pas même assoupis comme hommes: deux mille ans, la barbarie,
+les invasions, les conquêtes, l'anarchie, les dominations diverses
+étrangères, les Grecs de Byzance, qui avaient transporté à Byzance le
+sceptre italien, les Sarrasins, les Normands, les Lombards, les
+Hongrois, les Souabes, les Impériaux, les Savoyards, les Espagnols, les
+Suisses, les bandes de condottieri soldées par vos propres souverains
+pour ravager ou assujettir vos provinces, ont démembré, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span>
+morcelé sous les pas de millions d'hommes votre propre nationalité;
+l'Italie n'a plus été que le champ de bataille du monde moderne, la
+scène vide du drame politique où tout le monde a joué un rôle excepté
+vous.</p>
+
+<p>La nation politique a donc été deux mille ans comme morte: plus
+d'Italie; mais les Italiens sont restés.</p>
+
+<p>Or ces Italiens ont été et sont restés toujours par leur nature la
+première race de la famille moderne sur le sol le plus vivace et le plus
+fécond de l'Europe. Héroïques comme individus, quoique asservis comme
+nations, supérieurs à leurs conquérants et maîtres de leurs maîtres dans
+tous les exercices de l'esprit humain: donnant leur religion, leurs
+lois, leurs arts, leur esprit, à ceux qui leur donnaient des fers,
+théologiens, législateurs, poëtes, historiens, orateurs politiques,
+architectes, sculpteurs, musiciens, poëtes, souverains en tout par droit
+de nature, et par droit d'aînesse, et par droit de génie; grands
+généraux même quelquefois, quand les Allemands leur donnaient des
+armées de barbares à conduire, <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> ou quand Borgia, ce héros des
+aventuriers, ce Garibaldi de l'Église, cherchait, à la pointe de son
+épée, un empire italien dans cette mêlée à la tête des braves façonnés
+par lui à la politique et à la discipline.</p>
+
+<p>Aucune vertu ne vous a manqué, même dans vos anarchies et dans vos
+corruptions, excepté la vertu qui fait les peuples, l'unité dans la
+volonté d'action; grandes personnalités, nation anarchique, mille fois
+moins anarchique cependant que la Grèce.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Vous êtes arrivés dans cet état à une époque qu'on peut appeler l'époque
+française de l'humanité.</p>
+
+<p>La France a répandu son esprit de rénovation dans toute l'Europe; la
+France, nation moins douée des dons intellectuels, mais plus militaire
+et plus unifiée que vous, vous a conquis à son tour; elle a fait d'abord
+chez vous des républiques à son image: républiques <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>
+parthénopéenne, romaine, ligurienne, cisalpine, où Naples, Rome, Gênes,
+Milan, croyaient quelques jours renaître à la liberté en revêtant les
+noms et les costumes antiques; puis, quand la France a repris pour
+sceptre le sabre du général Bonaparte, elle vous a transformés ou
+travestis à son image.</p>
+
+<p>Elle a fait de Naples un royaume français de famille, tantôt pour un
+frère, tantôt pour un beau-frère du maître de l'empire.</p>
+
+<p>Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde ville de
+France, un fief impérial pour un roi de Rome, un département français:
+dénomination humiliante et barbare qui rappelait ces temps où un
+marchand vénitien s'appelait duc d'Athènes!</p>
+
+<p class="p2">Elle a fait de Florence l'apanage d'une s&oelig;ur du conquérant de Milan,
+une vice-royauté pour Beauharnais; elle a fait des départements
+subalpins de ce Piémont inaperçu alors, et qui prétend régner seul
+aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France lui a prêtés. Sans
+la France cette maison de Savoie allait succomber une troisième fois
+sous le poids <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> d'une armée de Germains, provoquée par
+l'inquiétude patriotique de ces princes!</p>
+
+<p>Pendant ce demi-siècle, où la France a occupé la scène, et où vous avez
+participé, tantôt à sa fortune, tantôt à ses conquêtes, tantôt à ses
+revers dans le Nord, tantôt aux orages féconds de ses révolutions
+intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins, constitutionnels,
+politiques, sont nés en Italie.</p>
+
+<p>Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur âme s'agiter et
+s'élever au-dessus de leur destinée au contact des grandes choses
+militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur égale à celle des
+Français dans des expéditions communes. En se sentant valeureux soldats
+auxiliaires dans les armées de la France, ils se sont sentis dignes
+patriotes, nobles citoyens, capables d'indépendance et de toutes les
+libertés qui constituent l'homme moderne sur leur propre terre; la
+France leur a inoculé la gloire; la France a conçu tout à coup la noble
+idée de ressusciter l'Italie, l'Italie a conçu la juste volonté de
+revivre.</p>
+
+<p>Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la France
+et l'Italie en comprennent <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> le seul sens réalisable; deux mots
+décevants et funestes, si c'est le Piémont seul qu'on charge de les
+interpréter.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter au
+vent, ô Italiens! ô Français! peuples tant de fois déçus par la vanité
+des paroles!</p>
+
+<p>Est-ce l'Italie romaine, la république du monde romain, l'empire romain,
+souveraineté universelle militaire et tyrannique de l'Italie, de la
+Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique, de l'Asie, que vous
+voulez ressusciter? Quel rêve! et quel rêve absurde contre le genre
+humain!</p>
+
+<p>Ressuscitez donc alors ce peuple féroce, nourri par la louve dans les
+cavernes du <i>Latium</i>, suçant plus tard, au lieu de lait, le sang du
+genre humain, ne pouvant grandir qu'en dévorant tour à tour tous les
+peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span>
+domination; souveraineté du brigandage, de l'iniquité, de la force, de
+la guerre, sur l'espèce humaine, et qui avait posé ainsi la question de
+sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes: «Que Rome
+périsse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers à la merci de
+toute armée romaine!»</p>
+
+<p>Ressuscitez donc le paganisme lui-même alors! Ressuscitez le <i>fatum</i>
+pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez
+pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la moralité
+du centurion! et supprimez du même coup toute propriété de la terre pour
+d'autres familles humaines que la famille de Romulus armée contre tous!
+car voilà exactement Rome antique.</p>
+
+<p>Est-ce là ce que vous prétendez ressusciter? Alors restituez les Gaules
+à ces légionnaires de César qui asservissaient vos pères, qui
+incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos
+provinces, et qui massacraient en une seule nuit, après la victoire,
+soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre capitale!</p>
+
+<p>Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> turbulente sous
+les Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibère et ses
+successeurs, il vous faut supprimer toute indépendance, toute
+nationalité, toute liberté, toute dignité dans le reste du monde; il
+vous faut déifier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains,
+Français! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine! la
+plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possédé ou égorgé
+l'espèce humaine! Êtes-vous prêts à lui céder la place? Êtes-vous prêts
+à vous reconnaître esclaves, vous, prétendus hommes libres, qui n'avez
+jamais, depuis quelque temps, sur vos lèvres que le nom glorifié de vos
+tyrans? et, quand vous le voudriez, où est le genre humain qui le
+veuille une seconde fois? où sont les peuples qui tendent la main à
+l'oppression universelle de l'Italie romaine? où est le monde romain?</p>
+
+<p>Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde;
+c'est de la ruine de l'Italie romaine que la liberté des peuples a surgi
+dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la réaction de
+tous les droits opprimés contre le despotisme militaire <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> des
+consuls, des tribuns du peuple ou des Césars!</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Voilà donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie, qui
+ne peut être ressuscitée sans tuer ou sans avilir le reste du monde.
+Passons à la petite Italie, à l'Italie du moyen âge, à l'Italie d'hier:
+qui prétendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix Italies
+incohérentes, formées des lambeaux de l'Italie historique?</p>
+
+<p>Sont-ce les cent et une petites républiques grecques, normandes,
+sarrasines, colonisées et municipalisées sur les rives méridionales de
+la Grande Grèce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'à Naples?
+Mais ce sont de petites municipalités enfermées entre leurs murailles et
+leurs ports, dont le nom n'était pas connu au delà de leur banlieue, et
+qui ne pesaient que du poids de leur néant dans la balance de l'Italie.</p>
+
+<p>Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des Normands?
+celle des <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Sarrasins? celle des Hongrois? celle des Souabes?
+celle des Espagnols? celle des Français? des Anjou? des Guise? des
+Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des Murat de
+Napoléon? Que gagnerait l'Italie à cette résurrection de toutes ces
+vice-royautés étrangères, dans une terre dont le charme attire tous les
+aventuriers armés de l'Asie et de l'Europe, et dont le sable se prête
+aussi bien à recevoir qu'à effacer vite le pas de tous ses conquérants?</p>
+
+<p>Naples est le joyau de l'Italie, qui allèche à cette proie éblouissante
+toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le patriotisme et la
+force; d'ailleurs son peuple a immensément mûri et grandi en civisme et
+en nationalisme; il n'accepterait plus les premiers venus pour arbitres
+de sa destinée; peuple calomnié qui vaut mieux que sa renommée, Naples
+est peut-être aujourd'hui le royaume de l'Italie qui est le plus capable
+d'institutions modernes par ses lumières; mais sa déshabitude des armes
+et son petit nombre ne lui donneraient pas la force de les défendre,
+encore moins de les imposer seul à toute l'Italie; vous ne
+ressusciteriez qu'un <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> fantôme; par sa situation excentrique,
+comme celle du Piémont, Naples peut être un brillant rayon de l'Italie:
+il ne peut en être le centre.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Est-ce la Rome papale que vous voudriez ressusciter pour lui rendre à
+elle seule la domination, le protectorat, la direction souveraine de
+l'Italie, comme au temps où Jules II, soldat autant que pontife, la
+conduisait de Naples à Milan contre les Allemands, les Piémontais, les
+Français, au cri de <span class="smcap">Fuori i barbari</span>! (<i>Hors de l'Italie les barbares!</i>)
+Mais alors rendez donc à la papauté tout ce que le <i>tempus edax rerum</i> a
+usé du prestige temporel, de l'ascendant politique, de la force des
+armes de la papauté, depuis les jours de <i>Hildebrand</i>, de Léon X, de
+Jules II, de ces pontifes armés de la foudre divine et de l'épée de
+saint Pierre à la fois.</p>
+
+<p>Sans parler de cette confusion du droit <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> spirituel et du droit
+temporel dans leurs mains, oubliez-vous ce que la papauté souveraine à
+Rome a perdu d'alliés ou de sujets catholiques depuis Jules II dans le
+monde actuel? Oubliez-vous qu'une puissance de soixante millions
+d'hommes en Europe et en Asie, la Russie, est née depuis cette époque,
+prêtant au schisme grec sous les czars de Russie, sous les Constantins
+héréditaires, un appui qui enlève au catholicisme romain une moitié de
+son poids dans tout l'Orient?</p>
+
+<p>Oubliez-vous que Henri VIII a déchiré les trois royaumes de la
+Grande-Bretagne de la carte pontificale, et que, sur la terre comme sur
+la mer, la Rome papale a ses plus acharnés ennemis là où elle avait ses
+plus fanatiques défenseurs?</p>
+
+<p>Oubliez-vous que Genève est à Calvin avec les trois quarts de cette
+Suisse où Rome avait son recrutement intarissable dans ces montagnes de
+l'Helvétie qui étaient pour elle ce que la Dalmatie était pour les
+Romains, un grenier d'hommes?</p>
+
+<p>Oubliez-vous que le Nord tout entier, Danemark, Suède, Norvége,
+Hanovre, Hollande, <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> sont des branches détachées aujourd'hui du
+tronc pontifical?</p>
+
+<p>Oubliez-vous qu'une grande puissance germanique elle-même, la Prusse,
+qui forme à elle seule un quart des forces militaires de l'Europe, a
+répudié le joug spirituel et à plus forte raison temporel des
+pontifes-rois?</p>
+
+<p>Oubliez-vous enfin que, de toutes ces puissances allemandes, quelquefois
+auxiliaires, quelquefois ennemies des papes, trois seules puissances
+n'ont pas déserté l'obéissance spirituelle aux papes, et composent, avec
+la Pologne asservie, le seul domaine spirituel de la papauté?</p>
+
+<p>Oubliez-vous que l'Espagne catholique de Charles-Quint et de Philippe
+II, dont l'infanterie disposait de l'Europe au service de la Rome
+papale, n'est plus qu'une puissance de huit millions d'hommes, qui ne
+compte plus en Europe que par son grand nom et par le caractère resté
+entier de sa chevalerie militaire; puissance historique plus que
+politique aujourd'hui dans les combinaisons des nations? Ressuscitez
+donc tous ces millions d'hommes déserteurs successifs de la monarchie
+temporelle des papes, et rendez-les, si vous pouvez, au système
+<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> politique de Jules II! Quand vous aurez fait ce miracle, alors
+et seulement alors vous pourrez rendre à Rome le sceptre monarchique ou
+la direction républicaine de l'Italie!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Est-ce la Toscane des Médicis que vous prétendez ressusciter? Mais la
+Toscane, ce merveilleux phénomène de la richesse, cette royauté de
+l'intelligence, cette monarchie du travail à l'époque où l'industrie
+européenne n'était pas née, devait décroître et tomber d'elle-même
+aussitôt que l'industrie de la laine, de la soie, de la banque,
+cesserait d'être le monopole, le brevet d'invention de Florence, et que
+les mêmes industries, mères du même commerce et sources des mêmes
+richesses, s'établiraient à Lyon, à Venise, à Londres, à Birmingham, à
+Calcutta, et que le travail européen et asiatique ne laisserait au
+peuple des Médicis, de Dante, de Michel-Ange, que cette primauté du
+génie des arts qui fait la gloire, <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> mais qui ne fait pas la
+puissance militaire et politique des nations.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit
+l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit l'Orient
+presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques sortis des
+lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe entière sourirait
+comme moi à cette résurrection de la patrie de Manin; mais alors
+ressuscitez donc les temps où l'islamisme de Mahomet II, qui n'avait
+encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la Grèce, ni l'Archipel, ni ses
+îles et les montagnes de l'Adriatique, laissait Venise s'emparer, jour
+par jour, des débris immenses de l'empire byzantin qui s'écroulait à son
+profit.</p>
+
+<p>Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer
+Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>
+forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la
+monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure qui
+allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce entier de
+l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au profit des
+vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve plus aisé à
+déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour reconstruire ce
+rêve de l'empire maritime, territorial et aristocratique de Venise,</p>
+
+<p>Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas
+succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;</p>
+
+<p>Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance n'eût
+pas été découverte;</p>
+
+<p>Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à la
+voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange nouveau et
+immense entre les deux mondes, un déplacement de la Méditerranée à
+l'Océan;</p>
+
+<p>Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni
+Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que
+Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> Bosphore;
+il faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et
+commerciale à son tour, n'eût pas créé <i>Trieste</i>, ou qu'elle y renonçât
+pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que l'Allemagne ne
+possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à l'écoulement des
+produits de soixante millions d'hommes germains, en rapports de plus en
+plus étroits avec tout l'Orient;</p>
+
+<p>Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses terres
+au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui en
+fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où est la
+main italienne, et même piémontaise, et même française ou anglaise,
+assez puissante et assez tenace pour arracher à l'Allemagne la clef
+désormais conquise de cette porte de l'Orient par Trieste?</p>
+
+<p>Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à
+moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont! Tout
+ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est une belle
+ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté, un Hambourg
+italien avec une auréole <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> de majesté et de souvenir sur ses
+lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie; mais ce ne
+sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie. Un Platon
+italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait le croire.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel Milanais?
+Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans de Vérone, de
+Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le Milanais espagnol? le
+Milanais français ou le Milanais allemand? Proie successive de tous les
+ambitieux indigènes ou étrangers qui ont dépecé cette magnifique plaine
+de l'Italie. Mais ce Milanais ne fut jamais que le champ de bataille de
+l'Italie ou de l'Europe: est-ce ce carnage en permanence que vous
+songeriez à reconstituer?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> XI</h4>
+
+<p>Est-ce la république de Gênes? Mais vous l'avez odieusement confisquée
+vous-mêmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes de la maison de
+Savoie, son éternelle rivale. Cette maison de Savoie, qui n'avait pas la
+force de conquérir la république de Gênes, a eu le courage de la
+recevoir du congrès de Vienne, au nom de quoi? Au nom de la légitimité,
+appelant ainsi légitime toute confiscation nationale à son profit!</p>
+
+<p>Mais, si vous voulez ressusciter Gênes (et ce serait une des plus justes
+de vos résurrections), rendez-lui donc d'abord son indépendance,
+rendez-lui donc ses établissements maritimes tout autour de la mer
+Noire, depuis <i>Caffa</i> jusqu'à Trébizonde! Rendez-lui donc son territoire
+byzantin et sa Tour des Génois jusque sur la colline de Constantinople!
+Rendez-lui Candie, Lépante, ses flottes, ses ports, son commerce, ses
+<i>Doria</i> faisant <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> pencher la victoire et l'empire tantôt du côté
+de Charles-Quint, tantôt du côté de la France, selon qu'ils passaient
+d'un vaisseau à l'autre sur les escadres de ces deux rivaux couronnés
+qui se disputaient l'Italie! Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous
+vendait naguère comme un gage d'éternelle protection de la France sur sa
+république presque française!</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique, à quelque date que
+vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens:</p>
+
+<p>Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis l'ancienne
+Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et agglomérée; ni
+sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de l'empire romain
+autant de politiques diverses et contraires qu'il y a eu de fragments de
+nationalités distinctes et opposées l'une à l'autre; ni sens national,
+puisqu'il y a eu, depuis l'extinction <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> de Rome, trente on
+quarante nationalités vivant comme des polypes d'une vie propre et
+individuelle dans l'élément général italien.</p>
+
+<p>Mais, en réduisant ces trente petites nationalités en unités plus
+importantes, il y a eu sept nationalités principales en Italie, savoir:
+les États de Naples, les États du pape, les États toscans, les États de
+Modène, les États de Parme, les États de Lombardie, les États de Venise,
+les États de Gênes, enfin les États mixtes, moitié subalpins, moitié
+cisalpins, de la maison de Savoie.</p>
+
+<p>La preuve que chacun de ces États a eu sa nationalité et sa vie propre,
+c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de l'histoire
+générale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y avoir une histoire
+générale de l'Italie.</p>
+
+<p>L'histoire du royaume de Sicile n'est pas l'histoire du royaume de
+Naples; l'histoire de Naples n'est pas l'histoire de Rome; l'histoire de
+Rome n'est pas l'histoire de Florence; l'histoire de Florence n'est pas
+l'histoire de Venise; l'histoire de Venise n'est pas l'histoire de la
+république de Gênes; l'histoire de la république <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> de Gênes
+n'est pas l'histoire de la Lombardie; l'histoire de la Lombardie n'est
+pas l'histoire de la maison de Savoie. Vouloir démêler et recomposer une
+histoire générale de l'Italie avec ces éléments distincts, opposés,
+antipathiques, c'est vouloir renouer les tronçons du serpent coupé par
+le Bas-Empire d'abord, par l'Europe ensuite, par l'Italie elle-même,
+enfin. Il y a sept ou huit Italies, voilà la vérité historique. Or,
+mentir à la vérité historique, est-ce faire de la politique italienne?
+Non, c'est faire de l'illusion piémontaise. Ombre, cela s'évanouira
+comme une ombre. L'Italie ne sera ressuscitée que par elle-même et sous
+la forme vraie que deux mille ans, la nature, les m&oelig;urs lui donnent,
+c'est-à-dire sous la forme de <span class="smcap">CONFÉDÉRATION ITALIQUE</span>.</p>
+
+<p>Un roi du sabre ne réussira pas plus qu'un Mazaniello sans couronne à
+faire de la <i>diversité</i> de deux mille ans une <i>unité</i> d'un jour.</p>
+
+<p>Tout est <i>obstacle</i> à l'unité monarchique de l'Italie; tout est <i>moyen</i>
+et prédisposition pour une Italie confédérée.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> XIII</h4>
+
+<p>Le premier de ces obstacles à une monarchie unique de l'Italie, c'est
+que l'Italie, quoique monarchique dans quelques-uns de ses États, est
+républicaine dans son histoire et dans sa renaissance, après les
+invasions et les reflux des barbares.</p>
+
+<p>Rome, la grande Italie antique, était une république représentative; la
+liberté et le pouvoir s'y maintenaient en équilibre par la pondération
+d'un sénat et des comices, d'une aristocratie héréditaire et d'une
+plèbe.</p>
+
+<p>L'habitude du régime républicain y avait tellement passé dans les
+m&oelig;urs, qu'après les empereurs auteurs de la servitude et de la
+décadence, l'Italie renaquit partout de ses cendres sous la forme
+républicaine: république en Sicile, en Calabre, en Campanie, à Naples,
+république à Rome sous la domination des papes, république à Sienne,
+république à Lucques, république à Pise, république <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> à
+Florence, république à Gênes, république à Venise, républiques presque
+partout.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après l'introduction des troupes mercenaires sous les
+<i>condottieri</i> étrangers ou indigènes que ces républiques, opprimées par
+les soldats aux gages de leurs plus ambitieux citoyens, se transforment
+en petites tyrannies militaires et monastiques, sous les titres de
+royaume de Naples, de duchés, de comtats, de marquisats.</p>
+
+<p>Ailleurs la féodalité militaire, monarchique, descendit des Alpes en
+Italie avec les ducs de Savoie, les marquis de Montferrat, les Suisses,
+les Allemands: la tyrannie vient du Nord, où les hommes sont plus braves
+que libres et éclairés.</p>
+
+<p>Mais encore les grandes républiques, telles que Gênes, Venise, Rome,
+continuent-elles à subsister sous les doges comme sous les papes, car la
+papauté au fond n'est qu'une république, puisque le pouvoir temporel y
+est électif comme le pouvoir spirituel, et que le gouvernement y est
+représentatif par le sénat des cardinaux.</p>
+
+<p>Une fois l'Italie libre, une constitution fédérale <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> de tous les
+États divers existants en Italie, théocraties, royautés, républiques,
+duchés, municipalités politiques, une constitution nationale est donc
+infiniment plus conforme à la nature et aux habitudes historiques de
+cette grande race des <i>fils de Brutus</i>, comme dit Dante.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Ferez-vous jamais des Piémontais avec des Siciliens, des Calabrais, des
+Napolitains, qui ont un esprit national aussi différent de Turin que les
+sommets neigeux des Alpes de Savoie sont différents des mers africaines,
+des plaines de la Campanie, des volcans de l'Etna et du Vésuve?</p>
+
+<p>Ferez-vous de rudes Piémontais avec de voluptueux Vénitiens, d'âpres
+habitants de l'Ombrie ou des Abruzzes?</p>
+
+<p>Ferez-vous des sujets piémontais avec ces Florentins, les Athéniens de
+l'Italie? Iront-ils perdre leur nom monumental et les noms de <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span>
+leurs grands citoyens nés de la gloire et de la liberté, poëtes,
+historiens, artistes, hommes d'État, par lesquels l'Italie vit tout
+entière dans la bouche de l'étranger, les noms de Dante, de Machiavel,
+de Boccace, de Michel-Ange, des Capponi, des Pazzi, des Médicis, de
+Léopold le novateur couronné, le précurseur de Turgot et de 89?
+Iront-ils perdre volontairement ces noms ou ce nom collectif de leur
+patrie dans le nom féodal des chefs militaires d'une chaîne des Alpes?</p>
+
+<p>Ferez-vous jamais des sujets piémontais avec ces Romains qui de toutes
+leurs grandeurs n'en ont conservé qu'une, leur nom?</p>
+
+<p>Et, en mettant à part l'indépendance romaine des enfants de Rome, les
+restes ombrageux du monde catholique souffriront-ils longtemps sans
+murmures que le successeur de saint Pierre au pontificat, et le
+successeur de Jules II, de Léon X en politique, que le chef spirituel de
+leur conscience soit le sujet obséquieux ou l'évêque obéissant d'un
+délégué piémontais représentant au Capitole et au Vatican un duc de
+Savoie, descendu de Turin ou de Chambéry à Rome?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Est-ce là de la politique sérieuse et durable sur laquelle
+l'indépendance majestueuse de notre Italie et la paix durable de
+l'Europe puissent s'asseoir avec l'ombre de dignité pour l'Italie, avec
+l'ombre de sécurité pour le monde?</p>
+
+<p>Évidemment non! c'est le songe d'une nuit de <i>bivouac</i> dans la tente
+d'un soldat enivré de courage, après quelque victoire remportée à côté
+des Français dans une heureuse campagne au pic des Alpes Rhétiennes.
+Cela aurait la durée d'un songe.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Je sais que Rome est la grande difficulté d'une constitution
+indépendante de l'Italie moderne; je ne crains pas de l'aborder face à
+face avec vous, cette difficulté.</p>
+
+<p>Les papes, humainement considérés, sont une dualité dans un même homme:
+comme pontifes, ils représentent un principe religieux aussi durable que
+la foi qui s'attache à leur mission surnaturelle; comme souverains, ils
+représentent un prince électif possédant de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> droit immémorial
+la ville et l'État romain au centre de l'Italie. Ces deux caractères de
+pontife et de prince dans un même homme ne se confondent pas, quoi qu'on
+en dise avec plus de politique que de foi. Le prince pourrait subsister
+sans être pontife; le pontife pourrait subsister sans être prince. Le
+prince est prince de droit public, le pontife est pontife de droit
+divin. De tout temps on a essayé de confondre ces deux natures dans les
+papes, de tout temps le bon sens a protesté; à chacune de ces deux
+natures son attribut, voilà le vrai.</p>
+
+<p>Nous concevons parfaitement pourquoi les politiques et les fidèles ont
+en tout temps essayé de confondre ces deux natures: nous sommes étonnés
+seulement que ni les uns ni les autres n'aient trouvé jusqu'ici la
+principale explication politique d'une souveraineté temporelle assez
+sérieuse et assez vaste affectée au pontife romain dans la hiérarchie
+des souverainetés européennes. Cette justification, selon nous, la
+voici:</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> XVI</h4>
+
+<p>Toute souveraineté suppose une responsabilité.</p>
+
+<p>Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espèce de <i>cosouveraineté</i>
+spirituelle avec les souverains temporels des États catholiques, et les
+limites de cette cosouveraineté ayant été fixées par les <i>concordats</i>,
+ces traités mixtes qui règlent l'immixtion du pontife dans les affaires
+ecclésiastiquement temporelles des princes ou des républiques de
+l'Europe, ces princes et ces républiques ont dû chercher dans les
+pontifes romains une responsabilité réelle pour contenir cette
+cosouveraineté des papes dans leurs États.</p>
+
+<p>Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles factions,
+quelles révoltes pourrait jeter dans un État un pontife turbulent et
+cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunément, au nom de sa
+cosouveraineté spirituelle, des manifestes appelés bulles, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>
+ferments de désaffection, de résistance, de soulèvements des populations
+contre ces républiques ou contre ce prince temporel?</p>
+
+<p>Le véritable souverain serait évidemment celui qui pourrait à son gré,
+et sans répression, incendier l'empire temporel au nom de l'omnipotence
+spirituelle.</p>
+
+<p>Le danger d'un tel état de choses a dû frapper de bonne heure les
+princes et les peuples: quel remède? se sont-ils dit. Un seul: c'est de
+donner à ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife, à ce tribun
+inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos États,
+c'est de lui donner une responsabilité temporelle, un gage humain dans
+une possession territoriale quelconque, responsabilité et gage par
+lesquels nous puissions le modérer, le saisir et le punir temporellement
+comme prince, s'il viole envers nous les limites de son droit comme
+pontife.</p>
+
+<p>Or, cette responsabilité réelle, ce gage saisissable, ce corps palpable,
+qui répondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivité du tribun
+sacré appelé pape, qu'est-ce autre chose que sa souveraineté
+temporelle?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il
+nous intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres.</p>
+
+<p>Par sa souveraineté temporelle, nous le modérons, nous l'intimidons,
+nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos diplomaties.
+C'est son cautionnement.</p>
+
+<p>Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la
+souveraineté temporelle des papes, vous n'y trouverez à faire valoir
+politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est la
+vraie raison, et c'est la dernière que les partisans de cette
+souveraineté mystérieuse avaient pensé à faire valoir en faveur de cette
+possession d'un coin de terre par les maîtres du ciel.</p>
+
+<p>Nous la donnons ici, cette raison, pour la première fois en explication
+du passé: elle est irréfutable pour ceux qui admettent les concordats;
+elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui n'admettent comme nous
+d'autres concordats entre les gouvernements et les pontifes que le
+respect mutuel et la liberté absolue des consciences. Cette liberté
+absolue des consciences est la dignité vraie de la religion; elle
+<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> est plus que la liberté humaine, car c'est Dieu qu'elle
+émancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que l'uniformité de foi par la
+force? qu'est-ce que la tranquillité des empires auprès de la liberté de
+Dieu dans les consciences?</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Mais cette souveraineté temporelle des pontifes romains est-elle
+assujettie à d'autres lois que les souverainetés profanes ordinaires?
+Évidemment non; dans votre droit moderne, cette souveraineté est
+purement temporelle, elle subit ou peut subir les vicissitudes des
+temps: son nom le dit, temporelle!</p>
+
+<p>Or qu'est-ce que la souveraineté dans le droit public moderne de
+l'Europe, depuis la décadence de ce que nous appelions le droit divin?
+C'est le droit des peuples de se donner à eux-mêmes le régime qui leur
+convient; les Romains ne sont point hors la loi de ce droit des peuples
+en ce qui concerne leur forme de gouvernement intérieur. Si donc il
+convenait aux <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> États romains de modifier ou d'abolir chez eux la
+souveraineté des papes, pour adopter une autre forme de gouvernement
+civil, aucune autre puissance ne pourrait leur ravir ce droit et leur
+imposer l'allégeance à perpétuité pour cause de convenance des cultes en
+Europe; ce sacrifice d'un peuple à la convenance politique des autres
+peuples serait une condamnation sans crime qui révolterait la conscience
+du genre humain. S'il en était autrement, il y aurait donc deux droits
+publics ou deux vérités contradictoires en Europe: un droit public du
+monde entier, qui est le droit des peuples de modifier leur
+gouvernement; un droit public des États romains, qui serait la
+pétrification de la souveraineté civile dans Rome: c'est absurde!</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Que s'ensuit-il? Que les États romains, comme tous les États du monde
+moderne, peuvent, s'ils le jugent à propos, se constituer dans <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span>
+l'intérieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement qui réunira
+l'assentiment de la majorité des citoyens.</p>
+
+<p>Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation étrangère, autrichienne,
+française ou piémontaise, n'a le droit de s'ingérer, les armes à la
+main, dans les volontés libres du peuple romain, soit pour imposer le
+gouvernement temporel des papes à ce peuple, soit pour l'abolir.</p>
+
+<p>Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Piémont a eu tort d'intervenir à
+main armée dans les États italiens, et de s'annexer arbitrairement des
+souverainetés neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles que la
+Toscane ou les Romagnes.</p>
+
+<p>Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout peuple de
+faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses volontés
+libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce qu'on appelle
+liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de soi-même; mais aucun
+droit public, ni antique ni moderne, ne reconnaît à un peuple constitué
+dans ses limites par les traités, par les congrès, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> par les
+conventions avec les autres États de l'Europe, le droit d'envahir, sans
+être en guerre, d'autres États voisins, de les ravir à leur souveraineté
+propre, théocratique, monarchique ou républicaine, et de se les annexer
+sans le consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière,
+rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des
+sociétés.</p>
+
+<p>Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple
+dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même au
+peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur,
+c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait
+partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou
+capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine dont
+elle change ainsi la constitution européenne au détriment de l'Europe
+entière et au grand danger des nations limitrophes.</p>
+
+<p>La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle fut
+toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands congrès
+constituants de l'Europe, tels que les congrès <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> d'Utrecht,
+d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe
+après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de
+constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe rentrât
+dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées:</p>
+
+<p>Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne plaçant à
+côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui ne puisse
+jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires plastiques
+qui, par leur interposition entre les grandes nations telles que la
+France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou à amortir le choc
+de ces grandes puissances entre elles...</p>
+
+<p>Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient
+aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et
+pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même.</p>
+
+<p>Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer
+l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont les
+hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique des
+plus incontestables. <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> Là où cesse l'équilibre européen cesse
+l'indépendance des nations et commence la tyrannie.</p>
+
+<p>La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les nationalités
+qui constituent l'Europe.</p>
+
+<p>Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup le
+caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche? Cette
+liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la balance;
+l'Europe pencherait.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement jalouse
+de constituer son indépendance fédérale, si la maison de Savoie, par
+exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des Alpes et de
+puissance neutre interposée entre l'Autriche et la France; si cette
+puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou trente millions de
+sujets en Italie, et à former ainsi une puissance militaire de trois
+<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ou quatre cent mille hommes, l'équilibre du midi de l'Europe
+serait rompu, la sécurité de la France serait éventuellement compromise,
+l'indépendance même de l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France,
+sans cesse provoquées à des luttes incessantes par une puissance si
+forte et si active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la
+guerre entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au
+lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et
+l'Adige.</p>
+
+<p>Comment la France, puissance déjà entourée d'une ceinture de grandes
+puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse,
+l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de sécurité que du
+côté de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer tranquillement
+que par ce vaste espace ouvert du côté des Alpes, comment la France
+laisserait-elle river impunément autour d'elle cette ceinture de grandes
+puissances dont elle est déjà trop resserrée? Comment créerait-elle de
+ses propres mains une cinquième grande puissance militaire qui, en cas
+de coalition, la forcerait de faire face aux quatre vents au lieu de
+trois?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comté de Nice, et
+elle ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple
+suffirait-elle réellement à la sécurité de la France contre une maison
+de Savoie possédant demain trente millions d'hommes en Italie? contre
+une maison de Savoie, puissance très-virile et très-héroïque sur les
+champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de fidélité qu'à sa propre
+grandeur?</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Non, cela ne serait pas durable, parce que la France ne supporterait pas
+longtemps ce poids d'une puissance de trente millions d'hommes ajouté au
+poids qu'elle supporte déjà du côté de l'Allemagne; et ne vous y trompez
+pas, Italiens des autres États de la péninsule! l'annexion continue de
+vos autres États indépendants au Piémont vous constitue inévitablement
+en jalousie, en suspicion et bientôt en guerre sourde avec la France;
+or une guerre sourde <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ou déclarée à la France est la perte, à un
+jour donné, de l'indépendance de l'Italie. Vous souvenez-vous d'un
+vice-roi français à Milan? d'un gouverneur militaire français à Venise?
+de quatre préfets français en Piémont? d'une grande-duchesse française à
+Florence? d'une princesse française à Lucques et à Piombino? d'un préfet
+français à Rome devenue seconde ville de France? de deux rois français à
+Naples? C'était bien là la France glorieuse d'annexions aussi et
+conquérante, mais était-ce là une Italie?</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Quant à l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses
+pentes et ses avalanches régulières sur l'Italie septentrionale du haut
+des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion de
+l'Italie à une monarchie piémontaise soit un rempart durable, solide,
+infranchissable désormais aux retours offensifs de l'Autriche?</p>
+
+<p>Croyez plutôt que ce sera une éternelle tentation, <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> une
+éternelle excitation, un éternel prétexte à des hostilités contre
+l'Italie représentée par le Piémont offensif au lieu d'être représentée
+par une confédération inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie
+tout entière, liguée seulement pour sa propre indépendance!</p>
+
+<p>À la première distraction de la France qui vous défend contre
+l'Allemagne, les armées de l'Autriche, débouchant du Tyrol, ne
+trouveront devant elles qu'une armée piémontaise, très-patriotique, mais
+formée de recrutements de quelques États italiens mal annexés et
+peut-être déjà aigris par ces annexions contre nature. L'armée
+piémontaise est martiale, et ce pays est fécond en soldats; mais cette
+armée et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps à force égale avec
+une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met sur pied huit
+cent mille hommes, même après ses défaites? La victoire sera
+héroïquement disputée, je le sais, mais la victoire définitive ne
+revient-elle pas toujours aux gros bataillons?</p>
+
+<p>D'ailleurs la monarchie universelle du Piémont, monarchie récente et
+faible comme tout <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> ce qui est récent dans le droit public, cette
+monarchie d'annexions, cette mosaïque de nationalités discordantes,
+cette monarchie improvisée d'élan par la France, mais monarchie précaire
+quand la France aura retiré sa main, cette monarchie contestée par les
+partis et par les souverains dépossédés, par les héritiers naguère si
+aimés des Léopold, par les papes, par les rois de Naples, par les
+puissances ou par les populations catholiques en Espagne, en Portugal,
+en Bavière, en Saxe, en Belgique, en France, en Irlande, en Angleterre
+même, une telle monarchie sera-t-elle assez compacte, assez militaire,
+assez riche, assez populaire pour couvrir de son épée l'Italie contre
+les Germains modernes? On doit le désirer; mais le croire? Qui le
+croira, excepté dans le cabinet de Turin et dans l'état-major d'un roi
+ébloui par son courage? Le courage d'un roi militaire improvise des
+royaumes, mais la politique seule les fonde et les rend durables. Le
+Piémont a montré depuis six ans toutes les bravoures de la conquête,
+mais aucune prévoyance et aucune mesure dans ses entreprises.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> XXII</h4>
+
+<p>Il s'appuie et il s'appuiera nécessairement sur l'Angleterre, nous le
+savons; mais, pour tout esprit sérieusement politique, c'est précisément
+ce patronage suspect de l'Angleterre qui le perdra et qui perdra
+momentanément avec lui l'Italie annexée à une seule couronne.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Voyez ce qui se passe à Londres:</p>
+
+<p>L'Angleterre cherchait en vain depuis trois siècles une position
+militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouvée
+en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indépendance contre
+Napoléon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu, à la
+bataille de Toulouse et à l'invasion des Anglais à Bordeaux en 1814, ce
+qu'a valu à la France le patronage anglais fatalement introduit en
+Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> par la
+protection habile et personnelle qu'elle prête à la maison de Savoie
+pour la flatter d'une monarchie piémontaise universelle en Italie,
+l'Angleterre va prendre en Italie, pour la première fois depuis que le
+monde existe, la position qu'elle avait prise en Espagne contre les
+Français. La maison de Savoie, cette protégée séculaire de l'Autriche,
+de la Russie, de la France, devient par nécessité de situation la
+protégée de l'Angleterre. Contre-sens inouï, mais contre-sens accompli à
+la nature des choses; c'est par la main du Piémont que l'Angleterre
+violentera les princes, les peuples, les rois, les républiques, les
+papes en Italie; c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera
+sur la France dans la Méditerranée, à Gênes, à la Spezzia, à Livourne, à
+Cività-Vecchia, à Naples, à Palerme; c'est par la main de l'Angleterre
+que le Piémont pèsera sur l'Allemagne dans l'Adriatique, à Malte, à
+Corfou, à Venise, à Trieste; c'est avec l'or et les débarquements de
+l'Angleterre que le Piémont soldera le contingent de troupes auxiliaires
+contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815,
+la coalition <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> britannique jusqu'à Grenoble, Toulon, Lyon; du
+jour où le Piémont sera une puissance de trente millions d'hommes, du
+jour où le Piémont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec
+l'Autriche elle-même (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers
+règnes, et pendant le règne de Charles-Albert surtout), de ce jour il
+n'y aura plus une heure de sécurité pour la France; la France, toujours
+sur le <i>qui vive</i> du côté des Alpes, finira par se lasser d'être
+toujours en sursaut la main sur ses armes, et par détruire ce qu'elle
+aura fait de Turin à Naples.</p>
+
+<p>L'Italie n'aura donc préparé que des coalitions avec la France et de
+nouveaux déchirements à son sol par ses imprudentes annexions. La maison
+de Savoie, devenue conquérante de toute l'Italie pour un jour, n'aura
+donc de solidité ni contre l'Autriche, qu'une monarchie piémontaise
+provoquera sans cesse à l'hostilité, ni contre la France, qu'une
+monarchie piémontaise alarmera sans cesse sur sa sûreté, ni contre
+l'Europe catholique, qu'une monarchie piémontaise désaffectionnera à
+jamais d'une maison de Savoie, maîtresse des États romains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> Une monarchie piémontaise ne peut donc être la condition et la
+forme d'une Italie libre, indépendante et inviolable aux réactions
+militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera une
+péninsule menaçante, des ports et des forteresses contre les armées et
+la marine de la France; mais est-ce à la France de se trahir elle-même,
+en livrant au prix du sang français une péninsule de plus, et une
+péninsule limitrophe à la merci de l'Angleterre?</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Non, ni les vrais patriotes italiens ni les généreux patriotes français
+ne peuvent trouver longtemps le salut de l'Italie dans un pareil
+contre-sens à la renaissance de l'Italie et aux intérêts permanents de
+la France.</p>
+
+<p>Le salut de l'Italie n'est ni dans les convoitises de la maison de
+Savoie, ni dans l'abdication humiliante de toutes les nationalités
+italiennes au profit de la moins italienne de ces <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span>
+nationalités, ni dans les arrière-pensées de l'Angleterre, pressée de
+constituer en Italie une monarchie faible et dépendante de son pavillon,
+pour avoir pied sur cette monarchie contre la France au Midi! Toutes ces
+conditions sont des conditions de dépendance, d'hostilité et
+d'instabilité prochaine pour l'Italie. L'Italie redevient ainsi le champ
+de bataille inévitable et perpétuel de la France, de l'Autriche et de
+l'Angleterre; l'annexion universelle n'est qu'un drapeau de guerre avec
+l'Angleterre, élevé par la main de la maison de Savoie tantôt pour,
+tantôt contre ces trois grandes puissances et contre l'Europe, drapeau
+que chacune de ces puissances viendra abattre à son tour dans une main
+monarchique très-militaire, mais trop récente, trop faible, trop étroite
+pour en couvrir l'Italie.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Le salut de l'Italie n'est que dans l'universalité des droits des
+nationalités, des souverainetés <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> rajeunies et liguées qui la
+constituent.</p>
+
+<p>Là est sa nature, là est son droit, là est sa forme, là seulement sera
+son durable avenir.</p>
+
+<p>Une confédération libre de tous les États italiens annexés librement à
+l'Italie seule, et non annexés étourdiment à une monarchie subalpine,
+voilà l'Italie antique, voilà l'Italie du moyen âge, voilà l'Italie de
+l'avenir. On ne prescrit pas contre la nature.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit en commençant, l'Italie ne fut jamais et ne sera jamais
+une monarchie d'une seule pièce. Sa géographie même proteste contre
+l'unité monarchique que veut lui imposer le Piémont. Telle ou telle
+partie de l'Italie peut être monarchique comme la Savoie et Turin;
+telle, aristocratique comme Venise; telle, démocratique comme Gênes;
+telle, helvétique comme Milan; telle, ecclésiastique comme Rome; telle,
+constitutionnelle et féodale comme la Sicile; telle, <i>muratiste</i> ou
+bourbonnienne comme Naples; telle, ducale ou républicaine comme
+Florence. Ces différences de régime intérieur détruisent-elles la
+nationalité générale et collective de l'Italie confédérée? La Suisse
+est-elle moins la Suisse, une, inviolable, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> parce qu'il y a des
+cantons aristocratiques à Berne, des cantons démocratiques à Genève ou à
+Lausanne, des cantons théocratiques à Glariz, des cantons protestants à
+Bâle? Non, le corps national, comme le corps humain, est pétri de ces
+diversités qui n'ôtent rien à l'unité de l'être physique ou de l'être
+politique. La Grèce antique fut-elle moins la Grèce, parce que les
+Grecs, unis dans le nom et dans la gloire hellénique, avaient dix
+patries distinctes dans la patrie commune? Non encore, ce fut sa force,
+car ce fut sa liberté, cette liberté qui rend la patrie plus sacrée et
+les nationalités plus chères!</p>
+
+<p>L'Italie, fût-elle toute construite de monarchies et de papautés dans
+ses parties, est républicaine dans son ensemble; une république de rois,
+de pontifes, de nations, voilà la nature, voilà l'histoire, voilà la
+forme de la Péninsule. La comprimer sous un seul sceptre ou sous un seul
+glaive, c'est la mutiler. Elle éclatera entre les doigts de la maison de
+Savoie. L'Italie a besoin de protecteurs étrangers et intéressés à son
+indépendance, et non d'un maître intérieur. Un maître devient
+facilement un tyran. Un <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> allié intéressé à son indépendance
+comme la France lui prête, à l'Italie, ce qui lui manque, des armes, et
+ne menace aucune de ses nationalités. La France a reçu du ciel ce rôle.
+Son protectorat temporaire ne vaut-il pas celui du Piémont? Le Piémont
+lui demande d'être savoisienne, la France ne lui demande que d'être
+l'Italie.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Telle fut, sans doute, la pensée du traité sur le champ de bataille de
+Villafranca! Cette pensée était tronquée, mais française et italienne;
+démentie le lendemain par le Piémont, torturée et violentée par
+l'immixtion funeste de l'Angleterre, cette pensée a sombré dans les
+négociations. Le Piémont a forcé la main à la nature; Turin et Londres
+retournent aujourd'hui, contre la pensée de la France, le sang de la
+France versé en Italie. Mais la pensée du Piémont est courte; la pensée
+de l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> mériterait de porter un nom plus pervers; les
+souvenirs immortels de chaque glorieuse nationalité de l'Italie se
+soulèveront contre ces annexions qui les confisquent; ces nationalités
+ne consentiront pas longtemps à perdre leurs noms, leur histoire, leurs
+monuments dans le nom et dans les camps de Turin. Le Piémont aura sa
+grande et honorable place qu'il a achetée de son sang dans l'Italie
+subalpine, mais il ne prendra pas la place de l'Italie tout entière. Le
+coup de tête d'un cabinet sauvé par la France et égaré par l'Angleterre
+ne prévaudra pas contre le coup d'État des peuples revendiquant leurs
+noms, leurs personnalités, leurs capitales, leur gloire dans la famille
+italique. L'Italie reviendra à sa forme italienne, <span class="smcap">LA CONFÉDÉRATION</span>.
+Elle n'aura pour maître que le génie italien, elle n'aura pour
+gouvernement général qu'une diète d'États libres, où le droit de chacun,
+confondu dans le droit de tous, défiera l'Europe, mieux par le respect
+que par les armes, d'attenter à tant d'inviolabilités à la fois.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> XXVII</h4>
+
+<p>Et qui empêchera désormais une confédération italienne de devenir la
+forme d'une renaissance de la terre qui fut Rome? Les Italiens, si
+magnifiquement doués par la nature, sont les mêmes génies et les mêmes
+caractères dans un autre milieu européen. La lumière qu'ils ont
+autrefois répandue dans le Nord leur revient du Nord comme un reflet
+répercuté de leur propre et primitive splendeur; de longues servitudes
+n'ont fait que les affamer de plus d'indépendance de sol et de liberté
+d'esprit: c'est une grande race dans de petits peuples, mais ces petits
+peuples forment de nouveau une grande race.</p>
+
+<p>Encore une fois, réfléchissez, peuples de l'Italie! N'adoptez pas la
+forme d'une monarchie unitaire chimérique, qui vous compromet, contre la
+forme d'une confédération d'États libres, qui vous sauve! Absorbés, vous
+tomberez avec la faible monarchie qui vous enserre; ligués, <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span>
+vous resterez debout dans toutes les secousses de l'Europe. On vous
+respectera d'autant plus que vous aurez plus de noms, plus de corps,
+plus de droits nationaux, plus d'alliances traditionnelles et défensives
+en Europe. Monarchisés, vous êtes menaçants comme les armes du cabinet
+qui vous annexe; confédérés, vous êtes inoffensifs pour tout le monde,
+inviolables seulement chez vous! La liberté constitutionnelle à laquelle
+vous aspirez sera justement plus assurée chez vous qu'à Turin; ce n'est
+plus l'arbitraire d'un roi soldat qui vous mesurera selon ses intérêts
+cette liberté constitutionnelle, et qui vous la changera en dictature
+militaire au premier tocsin; c'est vous-mêmes qui vous la donnerez selon
+vos m&oelig;urs et vos lumières, et qui ne la mesurerez qu'à vos vertus
+publiques! Cette confédération, sous le protectorat de la France et de
+l'Europe, n'a besoin que de se proclamer pour être reconnue. Si vous
+avez besoin d'une épée en attendant que la vôtre ait repris la trempe de
+vos temps héroïques, l'épée de la France est plus longue que celle de la
+maison de Savoie.</p>
+
+<p>Proclamez donc la constitution fédérative <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> de toutes les
+Italies au-dessus et en dehors de toutes vos constitutions intérieures.</p>
+
+<p>Constituez la diète, la <i>diète</i> de la résurrection!</p>
+
+<p>Vous ressuscitez sous tous vos noms, sous toutes vos formes, sous toutes
+vos souverainetés nationales; vous ressuscitez dans la liberté, et non
+dans l'annexion, forme de la discipline militaire.</p>
+
+<p>De Turin à Reggio ou à Palerme, il n'y a pas un peuple, il y a dix
+peuples! Les liguer entre eux, c'est donner à chacun d'eux la force de
+tous; les annexer, c'est donner à tous la faiblesse d'un seul! Supposez
+le Piémont vaincu dans une seule bataille, que devient l'Italie annexée
+à une seule épée?...</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Cette confédération, qui a déjà existé chez vous deux fois, sous la
+forme de ligue lombarde ou italique, n'est qu'une tradition de <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>
+votre nature et de votre histoire. Quoi de plus facile que de la
+renouveler? Trois mois d'un congrès italien y suffisent, et, à
+l'exception de l'Angleterre, l'Europe s'y prête, ou par prédilection
+pour vous, ou par nécessité. Les vents sont pour l'Italie; ne faites pas
+fausse route, et vous surgirez à pleines voiles à votre horizon,
+l'indépendance!</p>
+
+<p>Les nationalités diverses de l'Italie respectées comme les vérités du
+sol;</p>
+
+<p>Les constitutions intérieures de chacune de ces nationalités laissées au
+libre arbitre des divers États, et reliées seulement par une diète
+italique à une constitution générale de toute l'Italie;</p>
+
+<p>La Sicile et Naples, unies ou séparées, fournissant à la confédération
+leur contingent de députés et au besoin de subsides et de troupes remis
+au <span class="smcap">POUVOIR EXÉCUTIF EXTÉRIEUR</span> de la patrie italienne;</p>
+
+<p>Rome, livrée à son propre arbitre, réglant sa constitution elle-même
+selon les besoins de son administration temporelle et les convenances de
+son pontificat spirituel; aucune main armée, profane et étrangère,
+interposée entre les souverains <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> et les peuples, théocratiques,
+monarchiques ou républicains, à leur gré;</p>
+
+<p>Rome capitale des capitales d'Italie, siége de la diète italique, ou
+bien une capitale fédérale alternative;</p>
+
+<p>Florence, souveraine d'elle-même, monarchie, duché ou république, se
+gouvernant selon son génie, ou dans l'activité de ses Médicis, ou par le
+patriotisme de ses grands citoyens, ou par la douceur de son réformateur
+Léopold;</p>
+
+<p>Turin, rentré dans ses limites, monarchie militaire, sentinelle de
+l'Italie septentrionale, bouclier de la Péninsule au nord, se désarmant
+au midi pour ne pas opprimer ce qu'elle protége, s'interdisant ses
+alliances séparées et suspectes avec l'Angleterre, offrant ses généraux
+et ses soldats à la défense de la patrie fédérale;</p>
+
+<p>La Lombardie, principauté ou république, indépendante du Piémont, se
+modelant pour son organisation en cantons lombards, semblable à ces
+cantons helvétiques dont ce pays a le sol et les m&oelig;urs;</p>
+
+<p>Venise, ville hanséatique sous la double garantie de l'Allemagne et de
+l'Italie, reprenant <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> sous sa république et sous ses doges non
+plus sa place militante et conquérante que la marine de l'Europe ne lui
+laisse plus, mais sa place commerciale et artistique que son génie, plus
+oriental qu'italien, lui assure; ses provinces de terre ferme
+neutralisées comme Venise elle-même, et constituées ainsi pour la paix,
+laissant une zone de sécurité et d'inoffensivité inviolables entre le
+Tyrol et l'Italie:</p>
+
+<p>Sous le drapeau d'une neutralité européenne, de nouvelles guerres ne
+sont nullement nécessaires pour une constitution semblable de l'Italie.
+Un congrès constituant de l'Europe y suffit. Ce fut la première pensée
+qui jaillit du sang encore chaud de la France après la victoire de
+Solferino et la paix de Villafranca. Les premières pensées sont l'éclair
+des situations difficiles. La révélation tardive sortie d'une guerre
+fatale à tant de braves aurait été aussi la révélation de la paix;
+pourquoi la maison de Savoie et l'Angleterre ont-elles réussi à fausser
+cette pensée en l'exagérant? La confédération italique aurait jeté du
+moins ses racines dans ce sang. La monarchie piémontaise absorbant
+l'Italie annexée est la <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> pensée de l'envie britannique contre la
+France, de l'ambition sarde contre l'Italie, pensée folle comme
+l'ambition, hostile comme la haine, pensée punique qui trompera bientôt
+les deux puissances qui l'ont conçue et qui trompera l'Italie elle-même,
+qu'elle constitue sur un perpétuel champ de bataille, au lieu de la
+constituer en un faisceau de droits et de libertés.</p>
+
+<p>C'est la conquête, ce n'est plus la liberté!...»</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>C'est ainsi, selon nous, qu'aurait parlé le sage et profond patriote
+italien Machiavel, si son esprit avait pu être évoqué dans un comice
+italien, la veille des annexions de Gênes, de Milan, de la Lombardie,
+des Romagnes, de Florence, de la Toscane, de la Sicile, et bientôt de
+Rome et de Naples! Si l'on en doute, qu'on relise Machiavel, comme je
+viens de le relire: on retrouvera partout en lui cette pensée <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>
+de l'inviolabilité des groupes nationaux qui composent l'Italie, et de
+l'équilibre entre ces nationalités reliées par le lien fédératif; c'est
+l'homme de la <i>ligue italique</i>.</p>
+
+<p>Machiavel, comme Montesquieu, voyait de loin et voyait juste. Si
+l'Italie l'avait écouté, elle serait libre; si elle ne l'est pas, que la
+responsabilité de ses réactions futures ne retombe pas sur la France,
+qui a versé son sang pour les Italiens; mais que cette responsabilité
+retombe sur le radicalisme d'annexion du cabinet de Turin, et sur
+l'impulsion intéressée du cabinet de Londres, qui pousse le Piémont aux
+abîmes, au lieu de guider, comme nous, l'Italie à la régénération et à
+la liberté.</p>
+
+<p>L'intervention de la France ne peut pas aboutir ainsi à une agitation
+sanglante et stérile; la volonté de la France n'est pas un de ces
+boulets à demi-portée qui font des victimes sur leur trajet et qui
+n'arrivent pas au but. Le but, c'est la régénération de l'Italie. La
+régénération de l'Italie est dans une confédération italique sous
+l'alliance naturelle et éternelle de la France.</p>
+
+<p>Italiens! que d'autres vous flattent et vous <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> perdent. Le
+premier hommage qu'on doit à un grand peuple, c'est la vérité. Vous êtes
+dignes de l'entendre, vous êtes capables de l'accomplir!</p>
+
+<p>Affranchissez-vous, ne vous aliénez pas; soyez libres, mais soyez
+vous-mêmes! Votre nom est trop beau, n'en changez pas!</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="p4 center">Notes</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a>:</b> Après la coalition parlementaire qui était près de
+renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je ne
+voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans une
+anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par son
+ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et qui
+maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes
+conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, l'ambassade de
+Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec un traitement que je
+fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la fortune illimitée que je
+pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu à ne jamais m'engager ni
+d'ambition ni de reconnaissance avec le gouvernement de 1830. Mon
+c&oelig;ur était à la légitimité, mon esprit à la liberté; je ne voulais
+manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté complète de député
+indépendant. Je me réservais pour les crises éventuelles vers lesquelles
+le régime parlementaire, par ses fautes et ses excès, entraînait
+évidemment le pays. Le ministre, de même que le roi, ne comprenait rien
+à mes refus; il les attribuait sans doute à mon ambition plus exigeante,
+mobile ordinaire de ces abstentions; il me demanda une entrevue pour
+vaincre mes répugnances à force de faveurs politiques. Je persistai.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et
+d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le
+choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le motif
+vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et qu'attendez-vous
+donc de mieux?&mdash;Monsieur le Ministre, lui répondis-je en resserrant les
+lèvres et en contenant mes tristes prévisions dans mon c&oelig;ur, puisque
+vous me faites, au nom du roi et du ministère, de telles offres, c'est
+qu'apparemment le ministère, le roi et vous-même, vous reconnaissez en
+moi un esprit politique, malgré les dénigrements de vos journaux et de
+vos amis, qui me relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?&mdash;Oui,
+certainement, me répondit l'homme d'État.&mdash;Eh bien! Monsieur, je ne
+serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je ne
+veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le
+gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces mots,
+inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme d'une
+révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes
+d'autre chose.</p>
+
+<p>Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un
+autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les derniers
+efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la peine à
+résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à
+ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; il serrait mes
+genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur
+me défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit,
+en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de
+désespoir; vous ne voulez pas?&mdash;Non, Sire, et je regrette profondément
+que l'honneur me défende de vous obéir.&mdash;Eh bien! ce sera votre faute si
+je reste entre les mains de cette...» Et comme il vit que la force du
+mot m'étonnait:&mdash;«Oui, de cette...., entendez-vous bien, monsieur de
+Lamartine! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez,
+et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les
+mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes v&oelig;ux, ni
+ceux de mon c&oelig;ur, ni ceux de ma situation!»</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec un
+pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu rôle de
+prince démocratique lui restait lourd sur le c&oelig;ur. On a beau faire,
+quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, l'orgueil de race
+prévaut malgré soi sur les nécessités de la royauté: les rôles sont dans
+la politique, mais les sentiments sont dans la nature. Je vis clairement
+que le roi aspirait à échapper aux ministres de 1830 pour s'entourer de
+serviteurs nés de la royauté de ses pères. La révolution de 1830 était
+évidemment pour lui un remords; il voulait mettre au plus vite entre
+cette révolution et lui des hommes anciens qui lui masqueraient
+l'usurpation et qui lui représenteraient la légitimité du trône.</p>
+
+<p>M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette époque à
+Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il fut informé
+par une rumeur de cour des démarches que le roi et le ministre faisaient
+pour me décider à accepter, à mon choix, une de ces deux ambassades; il
+craignait que mon choix tombât sur Londres, et qu'il ne fût ainsi réduit
+à retourner à Vienne. Il vint chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains.
+Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même
+Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre
+et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos
+intentions, j'y conformerai les miennes.&mdash;Tranquillisez-vous, lui dis-je
+en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je
+devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont
+j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne
+veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne
+jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais
+l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et
+sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les
+bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment
+d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi
+lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux,
+l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute
+confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune
+reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne
+intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour
+l'Angleterre.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a>:</b> Madame de Beaumont était cette personne qu'il avait aimée
+d'une si poétique affection dans ses années de séve, et dont il avait
+déposé le cercueil et illustré le nom dans un monument de marbre, à
+Rome, sous les voûtes de l'église Saint-Louis.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a>:</b> Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqué à
+une des femmes les plus capables de comprendre le génie parce qu'elle
+avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée parce qu'elle
+avait un c&oelig;ur plus grand encore que le talent. Elle avait la passion
+du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait aussi grand dans le
+siècle qu'il était grand dans son c&oelig;ur. Je ne l'ai connue que par ses
+amis et je ne l'ai admirée que par sa fille, madame la duchesse de
+Rauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère semblait, dit-on,
+revivre.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a>:</b> Les Milanais, en 1449, les appelaient encore des
+<i>étrangers</i>.</p>
+
+<p>À la paix de Lodi, on leur donne pour limite la Sésia entre le Piémont
+et la Lombardie.</p>
+
+<p>Charles III de Savoie s'attache exclusivement à l'empereur: il était son
+beau-frère. Il alla à Bologne lui faire la cour.</p>
+
+<p>Pour le punir, François I<sup>er</sup> réclame la Savoie comme héritage de sa
+mère, Louise de Savoie. L'empereur, de son côté, occupe les villes.
+Dépouillé de presque tout, il meurt à Verceil. Emmanuel-Philibert, son
+fils, hérite de l'empereur. Charles IX lui rend Turin.</p>
+
+<p>À leur tour, pendant nos guerres de religion, Emmanuel-Philibert et son
+fils s'emparent de la Provence, du Dauphiné et de la Bresse.</p>
+
+<p>Dans la guerre de coalition successive de l'Espagne contre la France, la
+maison de Savoie trahit Louis XIV en 1703 et lui fait perdre l'Italie;
+le duc de Savoie reçoit en récompense la Sardaigne.</p>
+
+<p>Tout fut cédé à l'Autriche par le traité d'Utrecht.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+9), by Alphonse de Lamartine
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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