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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 9) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: August 14, 2011 [EBook #37076] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.9 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME NEUVIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1860 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + IX + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + +XLIXe ENTRETIEN + +Premier de la cinquième année. + +LES SALONS LITTÉRAIRES. + +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER. + + +I + +Les salons littéraires, depuis Aspasie à Athènes jusqu'à madame +Récamier à Paris, font certainement partie de la littérature; ces +salons sont le foyer du génie, le coin du feu de la gloire; c'est +pourquoi nous consacrons cet Entretien à madame Récamier. + + +II + +Le temps fuit en emportant tout dans sa course, mais un petit volume +l'arrête et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la +seule chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement +du temps. Pourquoi? C'est que ce petit volume est le _souvenir +écrit_, le _souvenir_ qui fixe et qui fait revivre le passé. Voilà +pourquoi aussi le public goûte tant ces petits livres intitulés les +_Souvenirs_: c'est qu'ils sont en littérature une protestation de +notre fugitivité contre la mobilité du temps, contre la brièveté de +notre existence et contre la pire des morts, la mort de notre nom, +la sépulture de l'oubli. + +Ces réflexions nous sont suggérées par la lecture de deux +intéressants volumes écrits, recueillis et publiés hier par la fille +adoptive de madame Récamier (madame Lenormant), et publiés juste à +l'heure où ce nom de madame Récamier, naguère célèbre, allait +s'enfoncer sans trace sous l'horizon si court des célébrités +évanouies. + + +III + +Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on, à ce que madame +Récamier laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables +événements et de ces innombrables personnages qui ont rempli de +Mémoires plus historiques la première moitié de ce dix-neuvième +siècle, le siècle de la France? Madame Récamier ne fut ni un +événement, ni un personnage, ni un grand fait, ni une grande idée, +ni même un grand talent, ni surtout une grande puissance, dans cette +foule de choses et d'individualités qui encombrent l'histoire de ces +soixante ans. + +Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand +talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance; elle y fut +un grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des +coeurs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la +_beauté_!!! + +La beauté est la royauté de la nature, peu importe qu'elle soit +née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de +l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; dès +qu'elle paraît elle règne; dès qu'elle sourit elle enchaîne; que +l'on soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord +Byron, Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion +de reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphaël sous le +regard de la _Fornarina_, et elle le fait mourir, comme le phénix, +dans la flamme de deux beaux yeux; elle allume à douze ans dans le +Dante un foyer inextinguible d'un seul rayon de sa _Béatrice_; elle +sanctifie Pétrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrête +d'une caresse, en Égypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni +l'Afrique, ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrêter; elle +corrompt Nelson dans les délices de Naples et contre-balance dans le +coeur de son héros la gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à +Ravenne, la poésie à lord Byron dans la contemplation de cette +poésie vivante qu'on appelle la _Guicioli_; elle fait oublier à +Chateaubriand son ambition, son égoïsme et sa vieillesse dans le +rayonnement déjà amorti de Juliette. Voilà la beauté, voilà sa +puissance, voilà son mystère, voilà sa divinité! Ne cherchez pas +d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom de Juliette dans ce +siècle et qui la suivra plus loin que son siècle; elle fut la +beauté! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut la +Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans +faute, la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la +lady Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas! et +peut-être aussi sans amour! L'amour est le seul enchantement qui +manque à cette femme. Pas assez femme et trop déesse, elle fut +Juliette Récamier. Elle posa involontairement, pendant trente ans, +comme un divin modèle d'atelier voilé, devant tous les yeux et +devant tous les coeurs de deux générations d'adorateurs +enthousiastes, mais désintéressés de sa possession; elle fut statue +et jamais amante; elle resta intacte sur son piédestal au milieu de +l'encens qui fumait et des bras tendus pour la recevoir; elle n'en +descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait aimé? Mais +soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais de ce +socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, dit-on, +la faute de son coeur, ce fut la faute de la nature. Son lot fut +d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne l'adora +pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans sa +beauté; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre; ce +mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun +homme en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on +jouissait de ne pas savoir possédé par un autre ce que nul mortel ne +pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait +avoir une préférence ce serait peut-être pour moi; car tous +croyaient seuls l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette +pureté inaltérable qui a permis à une femme d'écrire les _Souvenirs_ +de cette femme. Dans cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un +charme à voiler; une mère de famille pouvait déshabiller cette +vierge. + + +IV + +J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de +madame Récamier; une parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la +familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait +de cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure. +Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque +ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les +détails de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce +sanctuaire où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la +vue de Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume, +ses poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une +certaine heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses +femmes, où on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle +revenait à elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses +blonds cheveux dénoués, et où les convives de la soirée défilaient +ravis devant tant de charmes, attendris par tant de défaillances, +mignardises de l'adolescence, de l'amour et de la mort. Cette scène +d'évanouissement, qui se renouvelait presque tous les soirs de grande +réunion à Clichy, à une heure avancée de la soirée, n'était pas une +coquetterie de la jeune maîtresse de ce beau lieu, c'était un +prétexte suscité par la mère et par le mari de madame Récamier pour +dérober la jeune femme à l'empressement insatiable de la foule +importune de ses admirateurs; elle était trop naïve pour jouer +d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des +familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle +et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dévoré sa +jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle devait +rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel _sursum +corda_ des yeux et de l'imagination de son siècle. + + +V + +Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici +comment. + +En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris +que la duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel +Meurice, allant en sens inverse de Londres à Rome. + +La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de +ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant +la plus opulente, la plus lettrée et la plus _mécénienne_ de +l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en +Angleterre le retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son +nom de famille était Élisabeth Harvey; elle était soeur du duc de +Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit. +Une amitié passionnée unissait dès leur adolescence lady Élisabeth +Harvey à la première duchesse de Devonshire; cette première femme du +duc de Devonshire était sans scrupules, femme de bruit, de passion, +de beauté, de talent, de poésie et de politique. Elle n'avait pas +d'enfant de son mari; cette stérilité menaçait de laisser sans +héritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de +Devonshire; elle résolut, dit-on, de devoir à l'intrigue ce qu'elle +ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady +Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc; +l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son +amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait +pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth Forster avec le +duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le +secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que +l'enfant supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la +nouvelle duchesse de Devonshire; seulement cette naissance était +anticipée et illégitime. + +Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des +véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on +menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages +domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait +une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc +mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle +Élisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne +lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des +héritiers légitimes. + +Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne +jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement +personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables +héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son +éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue duchesse +douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beauté, +dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse +transparente de ses traits; son esprit était tourné aux grandes +choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée +aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à +Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour de +distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains, +peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient +à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était +le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que +le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par +elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les +beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à +faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage +secret; le cardinal n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour +avoir abjuré entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en +secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de +ces bruits qui s'élèvent des apparences autour des hommes ou des +femmes célèbres; la tombe même ne dit pas tout après leur mort: le +ciel sait plus de secrets encore que la terre. + + +VI + +Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait +recherché à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme +un jeune homme dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir. +Elle m'avait présenté au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie +VII, dont les malheurs et les bontés éclataient sur sa gracieuse +physionomie plus que la tiare sur son front. Malgré mon extrême +timidité, qui ne m'a jamais permis de me mettre en avant que dans +les grandes circonstances publiques, je vivais dans son intimité la +plus journalière. Elle me traitait en fils plus qu'en protégé; à sa +mort elle porta mon nom dans son testament, pour me prouver que sa +pensée survivait en elle à la vie; je lui garde de mon côté un +souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent; +excusez-moi d'en avoir parlé un peu longuement à propos de madame +Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles ne +se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa +vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut +belle pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les coeurs. + + +VII + +Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans +avoir été annoncé: je la croyais seule; une femme inconnue était +debout à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée +et chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans +l'âtre. C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers +de soie puce en descendant dans la neige à la porte de l'hôtel. Mon +arrivée interrompit la conversation entre ces deux femmes, +conversation qui paraissait être animée, quoique à voix basse, car +l'une d'elles (l'inconnue) avait sur les joues cette coloration +fugitive du sang en mouvement sur un fond de pâleur qui prouve +qu'on a poussé tête à tête un entretien jusqu'à la lassitude. + +La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir; après les +premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis +communs d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se +rassit sans rien dire à l'autre coin de la cheminée en face de moi; +c'était sans doute une politesse de quelques minutes qu'elle +s'imposait pour ne pas avoir l'air de manquer d'égards au nouveau +venu; mais après cette courte halte sur le canapé elle se leva de +nouveau, _et vera incessu patuit dea_! + + +VIII + +D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle +tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la +porte. Cette grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout +oriental, contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente +des femmes de Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle +personne était étrangère. + +La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de +politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi +voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte. + +La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les +clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des +reines du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des +sapins, dans le haut Jura, ne vibrent pas plus mélodieusement aux +oreilles que cette voix plus musicale que la musique. Elle ne +parlait qu'amitié; je me figurais ce que ferait une telle voix si +elle parlait ou si elle avait jamais parlé d'amour! Un frisson en +courut sur ma peau; j'étais encore jeune, et le souvenir d'une voix +pareille, depuis peu à jamais éteinte, ajoutait à mon émotion; cette +voix faisait tinter les dents comme les touches d'ivoire d'un +clavier mouillé par les lèvres; on l'entendait au fond de la +poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de +lui-même: c'était une âme répandue dans l'air qui vous caressait de +sons. + + +IX + +Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le +portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs +pour le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David, +de Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova +y a échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté +est justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est +infini; elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits, +mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables, +d'harmonies latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de +copier. La beauté, dans ces visages, est une énigme: l'amour seul +peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance. +Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits; c'est qu'elles +sont au-dessus de l'art! + + +X + +Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se +retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de +voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un +front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la +rosée bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se +retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement +pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues +comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne; +une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout +entière; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté +réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un +éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère +dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le +fer à l'aimant; c'était une physionomie aimantée: elle aurait enlevé +une enclume au ciel. + +La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la +mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou +petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était +plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à +demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les +âges étaient réunis dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble +d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était +selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au +visage; comme dans les instruments bien accordés le mode change le +ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non +plus à quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années +qu'elle avait traversées semblait avoir laissé une beauté propre à +la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la +femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une +permanence de la beauté accomplie. + +Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait +pas, il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si +elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire +entièrement oublier ou de la confondre avec elle-même dans un tel +accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un +dans le regard. La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère +de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai +presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie +grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique +jusqu'à son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous +les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur +blanche recouvrait ses épaules et serrait sous une contraction de +ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de Florence aux +larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par sa +nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec +les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses +mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la +gance d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture. + +Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout +exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de +s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour +dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe pour +jouir de ce qu'on appelle familièrement de _l'entre chien et loup_ +du jour mourant. + + +XI + +Je restais en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré +plus qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait +en éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on +appelle les anges, apparaissaient encore aux regards des habitants +de la terre. On est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme +apportée du ciel enveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On +sent un culte, on ne sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci +n'est qu'une splendeur. + +Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi +voix des deux femmes. Cet entretien _aparté_ se prolongeait un peu +plus que la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil +entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse, +tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau +venu, n'était pas fâchée d'être contemplée à loisir par un +admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui échapper tout +entier, malgré la discrétion de mon attitude et la distraction +affectée de mon coup d'oeil. Enfin elle s'évanouit, ou plutôt elle +se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de +sylphide fît le moindre bruit sur le tapis. + +La duchesse se rapprocha du feu. + +--«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement +contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être +une étrangère, car comment une pareille figure existerait-elle en +France sans que son nom la devançât partout comme une célébrité, et +sans que je l'eusse jamais aperçue dans les salons ou dans les +spectacles de Paris? + +--Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la +connaissez pas? + +--Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais +oubliée. + +--Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier! + +--Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends +l'émotion que cette céleste figure a donnée au monde dans sa fleur, +et tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas +jusque dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique +sur la boue de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté +de femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés +pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans! Quelle impression ne +devait pas faire cette éclosion, puisque l'épanouissement a de tels +prestiges? + +--Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse +son amie. + +--Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions +célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout +un monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont +porté leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec +indifférence; elle a été trop adorée pour ne pas être blasée +d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spéculatif +dans mon imagination que de le voir évaporé en vain devant une idole +distraite et saturée d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne +voit qu'à travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas dû +être l'impression de cette femme idolâtrée sur les yeux de la France +et de l'Europe, quand elle apparut, à seize ans, au milieu de Paris +encore souillé de sang et muet de terreur, comme une Iris messagère +des dieux apaisés, venant rapporter leur sourire à la terre? Que +j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux sont les yeux qui se +rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier rayonnement! + +--Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse; +mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent +ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu +de mer azurés jusqu'à la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de +fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pêche +veloutée dont le velours renaissait tous les matins comme pour +tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuancées et +fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard +qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou +de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou la joie épanouie +donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui caressait +l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa +flexibilité, se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une +démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de +l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la +foule eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure +et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle +entraînait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à +sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais +jalouses; les hommes attirés, mais contenus par le respect de tant +d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout +cela, je ne vous aurai rien peint de visible à votre imagination. La +beauté comme celle de madame Récamier alors est comme un mystère: il +faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans +l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au +moment où vivait madame Tallien, où resplendissait mon amie Georgina +Spencer, où je brillais moi-même d'un éclat emprunté à ma famille, à +mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait bien autre chose à faire +que de s'arrêter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe +s'arrêtait devant madame Récamier!» + + +XII + +Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame +Récamier. + +À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas +détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un +grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans +l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle +un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition +d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques +rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique +et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui +régnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'était pas favorable, +bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle +auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires +destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en +lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que +j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie; +s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je +n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je +l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais +trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que +madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la +duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom +naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit +allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser, +malgré mon éloignement pour les _camarillas_ lettrées ou politiques, +à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois, +où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre +Ballanche. + + +XIII + +Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi +courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son +confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration +pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la +moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle. + +--«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M. +de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce +jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de +Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......» + +La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui +sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse +sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation +dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le coeur +d'un homme. + +À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle, +gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait +doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle +un jour de splendide été. + +C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable +M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait +lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin, +la tragédie de _Moïse_, essai dramatique du grand écrivain; c'était +l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques +pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains +d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on +invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que +l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première +répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne +fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la +gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes +y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes +étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du +coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes +pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa +vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de +sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le +jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la +religion, ces deux idolâtries de leur coeur, avaient en lui leur +représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il +avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons, +lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en +popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale +affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme +persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la +reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes +républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de +chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les +chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun +de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à +ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois +rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en +sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du +génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec +le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec +l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de +Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un +homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses +_Mémoires d'outre-tombe_, qu'il écrivait alors, avaient une page +pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui +louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois. + +Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des +croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être +détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme +politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une +douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité. +Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens. + + +XIV + +Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand +répétait ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est +ainsi que Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie. + +Dans l'été de 1829, une lecture du _Moïse_ de M. de Chateaubriand +devant un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier. + +Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme +d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et +un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble +déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose. + +On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à +cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous +les poëtes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les +journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un +scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On +voulait être sûr qu'aucun profane ou qu'aucun incrédule au génie du +lieu ne se glisserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en +divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la +froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu +des femmes. + +Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma soeur; je +ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame +Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait +je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre +moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les +noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais +prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je +n'ai jamais aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de +plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni +en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est +petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je +ne rendis donc pas même une visite à madame Récamier, de peur que +cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans +l'isolement. + +Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de +l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec +ma mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle +monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui +logeait chez moi dans un hôtel garni. + +Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur +figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les +souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques +un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du même +monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite +très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la +Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de +campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au +monde, était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que +pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle +de sa bienfaisance dans des hameaux. + +Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les +palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier +âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec +moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes +nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son +imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le +premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le +_Génie du Christianisme_, qui lui avait révélé la poésie de sa foi, +elle aurait donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau +front d'où était sortie cette _renaissance_ de la religion antique. +M. de Chateaubriand était à ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple, +temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa piété. + +La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par +le son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de +tact, par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée, +fut comme une rencontre après une longue séparation entre deux +soeurs. Madame Récamier ne négligea aucune de ses séductions +cordiales et caressantes pour plaire à ma mère; quant à ma mère, +elle était la séduction personnifiée; elle entrait naturellement +comme une lumière dans les yeux, comme une musique dans l'oreille, +comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva dès le premier +entretien le goût très-vif de madame Récamier. Deux de mes soeurs, +très-belles, qui avaient accompagné ma mère dans ce voyage et qui +assistaient, modestes et rougissantes, à cet entretien, comme deux +cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas à +l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté d'un autre âge. +Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier pour +qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de +Chateaubriand, le jour de la lecture du _Moïse_. Ces deux femmes se +séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le lendemain. +Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des +tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être +connues trop tard. + + +XV + +La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes soeurs et moi, nous +perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui +obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de +l'Abbaye-aux-Bois.--«Je crois, me dit tout bas ma mère, monter +l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture +d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver là-haut Louis XIV, madame de +Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal, +groupés autour de Racine, son manuscrit à la main?» + +L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho +de la vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des +équipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des +entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une +entrée d'église, tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et +de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et +moins solennelle que la première, la Maintenon caressante d'un roi +de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans +sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence. + +Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la +foule de l'antichambre et aida ma mère et ma soeur émues à parvenir, +au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon. +Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès +d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à +la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou +bourdonnants. + +M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Gérard, +se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé +de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de +loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un +peu amer à mon aspect. On voyait qu'il voulait être obligeant, mais +qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial. + +Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour +voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui +défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les +yeux de M. de Chateaubriand. + +Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de +curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits. + +Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle. + +Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là. + +Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y +avait pas plus d'esprit. + +La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur +intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore +sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison +serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir. + +Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons +politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous +les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de +l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté, +bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire. + +J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France +pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la +duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne +cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à +condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses +ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des +physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de +fiel dans les coeurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter; +l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la +littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme +était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le +pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le +renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs +mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière +duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de +l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je +désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un +courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la +poussière de ce tapis. + + +XVI + +Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu +et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie +intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par +le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y +respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse +de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, +retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un +accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés +vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler +devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu +réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la +fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme +une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour +quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di +Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y +était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de +lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans +une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du +goût dans le _Journal des Débats_; M. Villemain, plus éblouissant +encore de parole que de plume; moi-même, favori de son coeur, +très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés +près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que +les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, +personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; +languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée +d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la +choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le +gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus +attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr +d'être le désiré de son coeur; elle avait pour moi une amitié +d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du +jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son +agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de +l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié +sortit une fois avec son cercueil. + + +XVII + +Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de +madame la duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses +éloquents _Souvenirs_, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et +trop inconnu pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait +entendu prononcer mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une +véritable idolâtrie pour M. de Chateaubriand; jeune encore, madame +de Duras était, dit-on, le machiniste passionné de la politique et +de la gloire de son ami: âme prodigue qui se consumait comme une +lampe dans la nuit pour illuminer un nom d'homme. + + +XVIII + +Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de +madame de Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle +comme Corinne, pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu +familièrement la célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le +bonheur de sa mère, qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer +que la vertu; mais cette vertu était libre et grande, une vertu +antique; sa religion ne rétrécissait rien de ses pensées, sa foi +donnait à sa physionomie une expression grave comme celle des femmes +qui sortent des temples où elles ont eu commerce avec Dieu; elle +sortait à toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait +autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libéralisme +un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui tenait à la grande +opposition en France et en Angleterre: c'était le salon des deux +mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon obscurité, +et j'y portais un véritable culte à ces prestiges de la beauté, du +nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. On y +ajoutait pour moi la bonté, le prestige du coeur. + +Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment +rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit +d'amère opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop, +selon moi, les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour +plaire, feindre par complaisance une hostilité que je n'éprouvais +pas contre la cour. Je trouvais cette hostilité déplacée. Les +Bourbons de la branche aînée n'avaient certes pas démérité des +héritiers de M. Necker, du maréchal de Broglie et de madame de +Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lèvres +corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y coudoyant M. de +Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les +publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque +en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour +leur société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me +blessait au coeur; c'était un salon de la _Ligue_, où les princes +jouaient à la popularité. + + +XIX + +Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie +de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le +salon de son amie; mais celui-ci était plus large et plus +véritablement littéraire que le salon trop anglais de la fille de +madame de Staël; la littérature y tenait une bien plus grande place. +La maîtresse de la maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne +permettait pas à l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit +d'agrément; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les +hommes de tout âge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la +politique, ou qui cherchaient une avant-scène à leur talent. C'était +un lieu d'asile inviolable à la colère des opinions au milieu de +Paris. + +L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait +sauvé et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de +l'esprit d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte +comme la France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes +venait d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire. +Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient +dans cette société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de +lettres, poëtes, écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré +depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans +ce salon avec la jeune aristocratie libérale, mais non factieuse. M. +Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa +fleur à la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques +vivantes de la Révolution et de l'Empire; les amis de M. de +Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nièce; quelques +Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un groupe de +doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la +nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une +religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles, +lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui +visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de +l'aristocratie de naissance, du génie, de l'esprit, de l'art, du +goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant +l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette +bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer +l'espérance, même dans l'obscurité. + +«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un +jour en contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est +le _génie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son +innocence, me répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son +front! Or l'innocence du génie c'est sa modestie.» + +Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance +sur ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon +que je récitai pour la première fois devant un auditoire un peu +nombreux quelques vers encore inédits des _Méditations_ et des +_Harmonies_. Cette aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle +me protégea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie, +auprès des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste +diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, et j'ai eu une occasion de +reconnaître tant de bonté dans une circonstance où il me fut donné +d'être agréable à mon tour à sa famille[1]. + +[Note 1: Après la coalition parlementaire qui était près de +renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je +ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans +une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par +son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et +qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes +conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, +l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec +un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la +fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu +à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le +gouvernement de 1830. Mon coeur était à la légitimité, mon esprit à +la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté +complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises +éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes +et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même +que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans +doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces +abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances +à force de faveurs politiques. Je persistai. + +--«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et +d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le +choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le +motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et +qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui +répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes +prévisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et +du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère, +le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique, +malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me +relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?--Oui, +certainement, me répondit l'homme d'État.--Eh bien! Monsieur, je ne +serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je +ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le +gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces +mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme +d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous +parlâmes d'autre chose. + +Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un +autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les +derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la +peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses +caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; +il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son +insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin +pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon +habit, jusque vers la porte. + +--«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de +désespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette +profondément que l'honneur me défende de vous obéir.--Eh bien! ce +sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme +il vit que la force du mot m'étonnait:--«Oui, de cette...., +entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne +me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à +vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes +très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon +coeur, ni ceux de ma situation!» + +Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec +un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu +rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le coeur. On a +beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, +l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la +royauté: les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont +dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux +ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de +ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un +remords; il voulait mettre au plus vite entre cette révolution et +lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui +représenteraient la légitimité du trône. + +M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette +époque à Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il +fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le +ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de +ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombât sur Londres, +et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi. + +--«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains. +Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même +Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre +et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos +intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je +en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je +devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont +j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne +veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne +jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais +l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et +sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les +bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment +d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi +lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux, +l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute +confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune +reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne +intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour +l'Angleterre.] + + +XX + +Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société +cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut +ensuite madame Émile de Girardin. La mère, femme de coeur et +d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, avait +été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était +une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une +intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son coeur sans +compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué +pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de +l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix +salons; elle donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement +de sa maison était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration, +belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la +noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la +fréquentation de la noblesse de nature: le génie! Victor Hugo, +Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient +de la tête la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la +gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le salon de l'amitié plus +que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se +sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à +Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug +que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la +république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le +salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les +décorations de la nature: la beauté et le génie. + + +XXI + +Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la +symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un +monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les +rangs; si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si +celui de madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si +celui de madame de Girardin était une république, celui de madame +Récamier était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil; +ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de +Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se +rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille +cour; les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur +les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les +consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout +l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se +groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'_Oeil-de-boeuf_ +de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau +tableau glacé de _Corinne_ improvisant _au cap Misène_ devant son +amant Oswald; scène romanesque de madame de Staël, plus académique +que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et +son coeur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur +la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences, +des silences ou des soupirs échappés du coeur; ce n'est pas l'heure +des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Récamier +rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de madame de +Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tête de +Corinne dans ce tableau. + + +XXII + +Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, +M. de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrière les paravents +et les fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales, +de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n'entrevoyait que le +buste viril et la tête olympienne. + +Cette tête attirait et pétrifiait les yeux; des cheveux soyeux et +inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, +des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge, un nez fin +et presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt +pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire +de cour plus que de coeur; des joues ridées comme les joues du Dante +par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de +passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui +ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était +l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau; +il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une +politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un +triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de +lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du +salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur. + + +XXIII + +Madame Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès +de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle +arène par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait +d'un groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à +tous les conviés; ce mot d'ordre était silence, attention, +enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en +particulier, écho complaisant chargé de reporter le lendemain à +toute l'Europe un tonnerre d'applaudissements convenus et pas une +critique. + +C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté +célèbre devenue soeur de charité d'une vanité vieillie et malade, et +allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire +auprès de toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une +soirée. Ne fût-ce que par reconnaissance d'être admis à ces +lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisération +pour ce grand indigent et pour cette tendre quêteuse, tout le monde +fut fidèle au mot d'ordre, et l'écho du lendemain ne laissa rien +percer des chuchotements de la veille. + + +XXIV + +La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps +le manuscrit du _Moïse_, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses +intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec +tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers +étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait +façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux +vers; l'originalité seule manquait: c'était un écho de Racine et de +David, ce n'était ni David ni Racine: c'était leur ombre, un +pastiche d'homme de génie, mais pastiche; cela ressemblait aux +tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une +fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non +scénique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des +régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un +parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y +avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare +en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer, +mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la +combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces +marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques; +seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les +grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est +différent. + + +XXV + +M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses +vers par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin, +le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. +Malgré la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut +plus saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par +l'auteur lui-même, tombaient essoufflés dans l'oreille. On souffrait +de ce que devait souffrir le poëte lui-même; on assistait à un +supplice d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler +qu'une torture physique; on détournait la tête, on baissait les +yeux. M. de Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le +manuscrit à l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des +applaudissements. + + +XXVI + +Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces +applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en +complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand +écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette +demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré +par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par +le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de +Racine par l'écrivain du _Génie du Christianisme_. On peut la lire +aujourd'hui dans les oeuvres complètes; c'est une page qui ne +déshonorerait certes pas Racine lui-même. + +On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on +laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame +Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires +de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial +d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la +maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son +amitié souffrait en elle. + +Ma mère et ma soeur, exclusivement occupées de regarder la grande +figure de l'auteur du _Génie du Christianisme_, sortirent ravies de +cette soirée unique. Le sujet biblique de _Moïse_ charmait leur +naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur +imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur +candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une +vie de retraite. + + +XXVII + +Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux +charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre +des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui +rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un +monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement +d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés +d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les +souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir, +mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur +un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une +des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en +excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une +femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand +mérite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir à demi +ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi +au monde une correspondance inédite et profondément intime de +l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de +Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure +en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième +siècle. + +Dans les _Mémoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche, +l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou +plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. +Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on +voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa +beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment +de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance. +Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous +avoir au moins confié ces pages. + + +XXVIII + +Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard; +son père était membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa +beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait +épousé Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa +fille. Le Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des +femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux +trop ardents du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y +ont en général la teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la +langueur de la Saône, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas +nonchalants, des épaules statuaires, des cheveux soyeux et abondants +comme les écheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour +l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle +prétention à séduire tant elles sont sûres de charmer, des choeurs +de vierges de Raphaël descendues de leurs cadres et ignorantes de +leurs pudiques attraits, voilà les salons ou les promenades de Lyon +un jour de fête. Négligées des hommes affairés, ces femmes vivent +généralement à l'ombre comme les odalisques d'Orient; il faut les +découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres hautes de leurs +maisons noires, semblables à des monastères espagnols. C'est ainsi +qu'étant encore enfant je découvris, en face de la maison +qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de +mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de +madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. +La puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est +telle que, sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision +m'éblouit encore. Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde +du même charme dont elle avait fasciné l'oeil d'un enfant. + + +XXIX + +Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de +Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un +emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la +capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de +visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez +une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée +dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte +ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle +emporta de ce monastère: + +«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus +conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa +bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir +la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me +laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et +nous partîmes pour Paris.--Je quitte à regret une époque si calme et +si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient +quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages +d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins, +ses chants et ses fleurs. + +«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention +d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence +qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière: +elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives +impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir +conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que +j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre +jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le +doute entrer dans mon coeur.» + + +XXX + +On voit par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que +la foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la +religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt +qu'une passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là +à être un jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des +sensations religieuses plus que des convictions théologiques. C'est +cette température de l'âme qui conserve la beauté du corps comme la +sérénité de l'esprit. + +La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà +l'orgueil de sa mère. Pour jouir de cet orgueil maternel elle +conduisit, un jour, son enfant à Versailles, à ce spectacle de la cour +qu'on appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protégeait la +mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards +de la cour.--Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils +firent entrer, après le dîner, l'enfant dans les appartements +intérieurs pour l'admirer de plus près. Marie-Antoinette s'extasia sur +cette ravissante figure; elle la compara à celle de sa propre fille +(depuis madame la duchesse d'Angoulême, captive du Temple), du même +âge que Juliette Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des +deuils éternels. + + +XXXI + +La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était +ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux +hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la +ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par +des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des +amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre +et déjà aventureux, nommé Récamier. M. Récamier était d'une famille +ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la +Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est +l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent +volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur +refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces +optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se +relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de +figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs, +il s'était attaché à madame Bernard comme un commensal de la maison; +la Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été +pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans +lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour +les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des +spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de cette nature +recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par +leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité +des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle +femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur +maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance +autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain, +toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence. + +En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté +l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard, +la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié +pour la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette +orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie; +par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette +paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que +madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si +disproportionnée par les années. Madame Lenormant, confidente +discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui +n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à +voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la +jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature: +elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces +deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour +avoir le secret de toute la vie de madame Récamier, triste et +éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à +l'amour. + + +XXXII + +Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme +quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus +opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une +capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9 +thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les +lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupement +partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire, +sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait +respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société +européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir +tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang +ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de +danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui +s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout +le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre. +Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les +Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune +Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six +femmes célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame +de Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et +Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides, +des Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce +scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les +salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste, +gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de +cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame +Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les traditions de la +société du temps. Elles citent souvent la présence et la parure de +madame Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la +table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces +circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par +la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence; l'innocence, +ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par +le souffle des salons. Madame Récamier, à cette époque, laissait une +trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait; on +entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue; +semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues +traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de +l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne, +de Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des +yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté, +nous retracent seules un pareil concours. + +Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait +une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour +personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne +se présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence +eût été quelque chose de trop divin pour un mortel. + + +XXXIII + +Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence +avouée, un grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des +deux régimes royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur +d'une respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme +célèbre; même quand le coeur n'espère pas de se consumer au feu d'un +regard trop pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce +foyer vivant qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la +belle image d'un beau rêve, on aime à rêver. + +La France, à peine échappée en une nuit (celle du 9 thermidor) à son +naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les +naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut +commun. Les conventionnels complices du comité de _Salut public_, +pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné le dictateur-émissaire, +les Barrère, les Fréron, les Tallien, les Barras, les Legendre, les +Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou rentrées de l'exil, ne +formaient plus dans le monde révolutionnaire ou contre-révolutionnaire +qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou de proscrits +reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de l'échafaud, les +uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu; ils étaient +empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus belle des +femmes de l'époque, un terrain neutre, un Élysée où les uns savouraient +l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette société était jeune, +car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des pères; il +manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des générations: la +guillotine avait rajeuni les salons de Paris. + + +XXXIV + +Celui de madame Récamier était, par la nature neutre des affaires de +son mari, accessible à toute cette jeunesse; un banquier est +l'homme de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a +besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un +luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de +tout temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est +cosmopolite, le banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis +fondèrent à Florence leur monarchie financière sur le crédit, le +luxe et l'hospitalité universelle. M. Récamier était un esprit de +cette race, habile à spéculer, prompt à servir, prodigue à dépenser. +Sa maison de la rue du Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient +presque seules dans Paris l'élégance et l'opulence des palais +princiers démeublés par les confiscations ou les émigrations; on y +respirait un air de cour; c'était la cour de la richesse, seule +royauté qui restât à la France; sa jeune femme était la reine de +cette cour: elle restaurait l'empire de la société détruite dans +Paris. + +On se précipitait à l'envi dans cette société; les principaux +courtisans du château de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois +de fête de l'année, étaient des hommes de lettres sauvés du +naufrage, tels que La Harpe, Lémontey, Legouvé, Dupaty; des hommes +de politique, tels que Barrère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, +Lucien Bonaparte, Fouché, Masséna, Bernadotte, Moreau, Camille +Jordan, le jeune Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les +deux Montmorency (Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte +de Narbonne, M. de Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui +ne craignait pas de se mésallier parmi les adorateurs de +l'aristocratie du coeur, la jeunesse, la grâce et la pureté: cette +reine de dix-huit ans régissait cette cour si diverse avec un +sourire. Un étranger, remarquable par sa naissance, son opulence et +sa mélancolique beauté, le prince italien Pignatelli, jouissait +d'une plus intime familiarité dans la maison et passait à tort pour +inspirer la passion qu'il ressentait en silence. Lucien Bonaparte, +jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et amant, +flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui de +héros de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence; +quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à +Juliette des pages de _Clélie_ et de _Roméo_. Juliette n'était pas +insensible à ces vives déclamations du coeur d'un frère du maître +des armées; elle n'acceptait de ces sentiments que le seul sentiment +qu'elle pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans, +on voyait poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art +naturel qui fut celui de sa vie: rester pure en paraissant émue, +tout promettre et ne rien tenir. + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois prochain._) + + + + +Le ENTRETIEN + +LES SALONS LITTÉRAIRES. + +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER. + +(2e PARTIE.) + + +I + +Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la +belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, +que Lucien Bonaparte. + +J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je +garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce +souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité +que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une +belle âme, ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que +l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la +loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité +des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait +couler en général avec le sang dans le coeur d'un homme vraiment +national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante +chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce +que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce +contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le +gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme. + + +II + +Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres +qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des +écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son +amie de jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du coeur et de +l'âme de l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de +France, vous comprendrez l'homme. + +Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans +les salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme +le coeur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de +cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles +volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs, +qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale et le +teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le coeur nageait sur +les lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur +de peau; seulement une certaine légèreté de physionomie, une +certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui +n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de réflexion égale +à la grâce de l'homme. + + +III + +Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été +très-soignée par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé +Sieyès, devenu depuis l'apôtre un peu ténébreux de la révolution +française, roulait déjà dans sa pensée les vérités et les nuages +d'où devaient sortir les éclairs et les foudres de l'Assemblée +constituante. + +À l'époque où s'ouvrit ce grand concile de la politique moderne, +Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître +Sieyès, s'élança sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de +toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être +soumises à l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus +qu'un autre de l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que +les nouveautés semblaient promettre une amélioration du sort du +peuple, il sentait la nécessité et la gloire du sacrifice volontaire +dans les classes privilégiées; pressé de s'immoler lui-même, au nom +de cette aristocratie dont il était le chef, ce fut lui qui monta à +la tribune pour demander l'abolition de la noblesse; il y avait +prévoyance et générosité dans cette initiative, il n'y avait qu'un +crime contre la vanité. Le tiers-état et la noblesse libérale lui +répondirent par des applaudissements réfléchis et par un vote +populaire; l'aristocratie lui répondit par des outrages et par des +ridicules; son nom devint plus odieux que s'il avait sacrifié du +sang au peuple; les pamphlets contre-révolutionnaires s'acharnèrent +sur ce Coriolan de sa caste; il ne se troubla pas; il poursuivit de +vote en vote l'accomplissement des principes honnêtes de la +Révolution, sur les traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette, +jusqu'au point où la Révolution se sépara avec ingratitude de son +vertueux promoteur, Louis XVI. + + +IV + +Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de +l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les +Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de +camp du vieux maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le +roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs, +Lukner, accusé de connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour +avouer ou pour désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque +maréchal, aussi timide devant les Girondins qu'il était brave +devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des +accusations contre son collègue Lafayette: les soldats n'ont pas +toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes +derrière eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lâchetés de +tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa +démission dans la salle; sa loyauté aristocratique et militaire se +révolta contre l'imbécillité de son général: il commençait à se +repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la +monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces +factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes +avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les +Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers, +Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu de +Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes +eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de +Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château +de Coppet, en Suisse. + + +V + +Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas +laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à +trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes +destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi +comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame +de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes +vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à +rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la +mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont +il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les +siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de +leur sang semblait retomber sur son coeur. + +Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches, +l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main +dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur +se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui +oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la +Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels +crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses +propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux +pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des +erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par +cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses +légèretés et transforma ses repentirs en vertus. + +Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société +renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie +n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa +personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et +l'aristocratie de ses repentirs. + + +VI + +Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de +beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus +tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte +d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande +rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres +adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on +voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de +Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est +jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle +qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier à Dieu et +l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer +l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de +Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que +quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu +faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être +amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des +jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied +dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la +passion. + +Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux +rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce +genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance +d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Béatrice_, on est un +peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui +termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de +femme. + + +VII + +C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de +Laval et ambassadeur à Rome, qui avait introduit Mathieu de +Montmorency chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de +madame Récamier, mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son +cousin, il ne se déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une +sainte amitié; il tournait franchement autour du flambeau de ces +beaux yeux, ne demandant qu'à y brûler ses ailes. Son esprit +paraissait peu parce qu'il était dénué de toute prétention, mais il +était juste et modéré, réfléchi, autant que son coeur était bon et +solide. La diplomatie loyale et habile, parce qu'elle était loyale, +ne pouvait pas avoir un meilleur négociateur à Vienne ou à Rome. La +modestie du duc de Laval était son seul défaut; très-capable des +premiers rôles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds; il plaçait son +ambition dans son cousin; son amitié ne désirait point un succès +pour lui-même. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne +laisse pas une seule amertume sur les lèvres quand on en parle, j'ai +eu le bonheur d'être en correspondance diplomatique avec lui pendant +un an dans des circonstances très-difficiles, et je n'ai eu qu'à +m'éclairer de ses lumières et à me féliciter de sa confiance. Il dit +un mot sur moi dans une de ses lettres à madame Récamier, mot à la +fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher. + + +VIII + +C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution, +provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein +d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, +victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son +sang; cette odieuse rétribution de la Providence révoltait et +révolte encore la justice innée en moi. Que la France ne rendît pas +responsable le fils irréprochable du duc d'Orléans du vote de son +père, je le concevais; mais que la France fît de ce malheur un titre +au trône, c'était trop criant pour mon coeur. Mieux valait un +million de fois la république, héritière légitime de tous les trônes +en déshérence, que cette rémunération de l'iniquité par la couronne. +Tels étaient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y +pense, envers le changement contre nature et contre justice de +dynastie en 1830. + + +IX + +J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et +Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval +à Aix. + +«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre +1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; +c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré +servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais +qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il +avait parlé ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc +de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa +démission à Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici +et louée ici avec une exaltation poétique; il comptait en imiter la +conduite et l'esprit; il est allé en Bourgogne, où les séductions du +pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de +son bouclier, etc., etc.» + +Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; +les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne +pouvait le prévoir, mais mon coeur resta irréprochable envers la +dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré +comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais +prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu +homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) +cette fidélité et ce dévouement au droit et au malheur de sa race, +j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs +et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû +faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle +royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont +pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux +qu'on est fidèle: c'est à l'honneur et à son pays! + +Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que +la froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils +ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour +viendra peut-être où ils auraient besoin, eux aussi, des coeurs de +la patrie et où ils ne trouveront à la place de coeurs que des +courtisans et des ennemis; ils ne méritent que cela, ils ne savent +pas le prix de l'honneur. + + +X + +Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle +Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa +récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive, +mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne +demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha +ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son +affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des +cathédrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son +amour ne rougissait pas d'aimer. + +Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion. +Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume +toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie. + +«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, +obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose +au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir +entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne +de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle +vous êtes appelée, en un mot pour vous faire prendre une +_résolution forte_; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en +cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien +qui me rassure, rien qui me satisfasse. + +«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond +sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée +de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me +défendez de me décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans +cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un +coeur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le +penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non +de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et +des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté +de votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile +beaucoup de vos moments. + +«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider +dans mon travail sur les Soeurs de Charité. Rien ne me serait plus +agréable et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme +particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel +intérêt. + +«Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le +coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu, +au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui, +quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.» + + +XI + +Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du +monde, parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les +lignes ce que l'ami se cachait à lui-même; mais elle jouait avec le +feu de l'autel, elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété +prématurée n'était pour elle qu'une perspective de l'âge avancé; +l'ivresse du monde ne lui laissait pas le temps des réflexions; la +trempe même de son âme ne l'inclina jamais à la dévotion: celle qui +n'avait pas assez de passion pour les hommes n'en avait pas assez +non plus pour Dieu; mais elle se prêtait complaisamment tantôt à ces +voix qui voulaient la séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la +sanctifier. Aucune de ces voix ne prévalait dans son coeur; ni +pervertie ni convertie, mais toujours adorée, c'était son rôle et +c'était son plaisir; elle ne désespérait ni l'amour ni la piété, +laissant l'espérance à tous les sentiments afin de conserver toutes +les faveurs. Ce caractère est évidemment celui de sa vie entière; +elle appelait tout, elle trompait tout, excepté l'amitié. + +Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son +Dix-huit Brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette +merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui +lui fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg. +Elle-même, en se levant de son siége au moment où le jeune +triomphateur haranguait les directeurs, provoqua, involontairement +sans doute, l'attention du héros; il la revit, quelques jours après, +dans le salon de Barras, mais il ne lui adressa qu'une de ces +banalités de politesse qui ne satisfont ni l'orgueil ni le +sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez ses soeurs; +il n'y parut pas. Cette indifférence de l'homme qui décernait alors +d'un coup d'oeil la célébrité ou la faveur laissa dans l'âme de +madame Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en aversion: le +défaut d'attention est une négligence que la beauté pardonne +difficilement au pouvoir. De plus, madame Récamier était royaliste +par sa famille et républicaine par le temps où elle était en fleur, +au milieu d'une société républicaine. + +Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui +usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république +régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans +le coeur de madame Récamier. Un acte de dureté envers son mari +aggrava cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent; +elle ne sut jamais haïr, mais elle sut s'éloigner. + + +XII + +Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute +fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; +il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des +souvenirs de la pauvre Juliette. + +M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des +postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au +crédit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses +relations avec les émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux +volontairement sur les correspondances et sur les brochures +royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le +gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé +de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un des +soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte, à force +d'intercessions, la liberté du père de son amie, mais la destitution +fut maintenue. + +Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père, +accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de +madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la +séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du +maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y +prendrait sur le coeur du guerrier; elle fut inflexible dans ses +refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier +avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la +beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait +point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement +monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des +sociétés de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le +premier dans un village des Gaules, c'était sa nature; le pouvoir +absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux +coeurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie +pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataille le +firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de madame +Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir. +Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y +sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes +privées ce que les révolutions sont aux empires. + +«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint +trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait +méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de +circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état +politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante +maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne +devoir être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France +fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en +garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que +les affaires suivissent leur cours heureux et régulier; mais, si ce +prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi +suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier +faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de +suspendre les payements. + +«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier +l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune +compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait +trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner +qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner +l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort +que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à +ce que la réponse de l'Empereur fut connue. Si elle était favorable, +il reviendrait; si elle ne l'était point, il laisserait s'écouler +quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et +de la malveillance. + +«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de +ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance +Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée +encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne +lui avait jamais non-seulement _demandé_, mais _permis_ de +s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette +et ses bonnes oeuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la +simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son +ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne +dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition. + +«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui +causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses +forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu +de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, +la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de +tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des +tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de +surmonter; il était anéanti. + +«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de +l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui +environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner +l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abîme était placée +la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète +apparence de tranquillité. + +«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, +pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible +rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les +objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination +ébranlée, un aspect étrange et fantastique. + +«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut +durement refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de +banque ne s'ouvrirent point aux payements. + +«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le +ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué +au refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle +accepta sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté, +le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle +circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se +démentirent dans aucune des épreuves de sa vie. + +«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand +nombre de maisons secondaires furent entraînées dans la chute de la +puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. +Récamier fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, +et reçut d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur +estime: il fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses +affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendre jusqu'à son +dernier bijou. On se défit de l'argenterie, l'hôtel de la rue du +Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se +présenter immédiatement un acquéreur pour un immeuble de cette +importance, madame Récamier quitta son appartement et ne se réserva +qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres ouvraient +sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince Pignatelli; +enfin l'hôtel fut vendu le 1er septembre 1808.» + +La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de +son mari, ajouta son deuil de coeur à tant de deuils de fortune. +Elle supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la +perte de cette mère adorée en fille inconsolable. Son coeur se +recueillit dans plus d'amitié. + +M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de Staël, +promettait à la France un homme de bien et de talent de plus; madame +Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère, +l'indépendance de coeur et l'étendue d'idées dans cet ami de son +amie. C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que +de s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de +s'aliéner la faveur du maître en cultivant deux femmes que la +prévention épiait déjà avant de les frapper. + + +XIII + +Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame +Récamier céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla +habiter avec elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève. +L'amitié de ces deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment +d'une affection sans jalousie dans l'auteur de _Corinne_, et le +sentiment d'une affection sans envie dans madame Récamier. +Brillantes dans des sphères si diverses, ni l'une ni l'autre ne +craignait d'éclipser ou d'être éclipsée. Madame Récamier n'aspirait +nullement à la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du +talent: c'est en partager les jouissances sans en avoir les +angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore et ne renonça +jamais aux affections tendres, besoin de son coeur comme l'éclat +était le besoin de son esprit. + +Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si +rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et +sans repos aux coeurs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où +Benjamin Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, +habitait souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la +poésie nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à +l'étourderie spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France +émigrée; il ressemblait à un Berlinois de la société perverse et +réfugiée de Potsdam du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui +étaient faciles, parce qu'il était très-spirituel; tous lui étaient +bons, parce qu'il était sans principes. Il cherchait aventure dans +les événements et dans les partis; véritable _condottiere_ de la +parole, conspirant, dit-on, peu d'années auparavant avec le duc de +Brunswick contre la révolution française, conspirant maintenant avec +quelques femmes la chute de Bonaparte, bientôt après fanatique à +froid de la restauration de 1814, puis sonnant le tocsin de la +résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans une diatribe de Caton +contre César, huit jours après se ralliant sans mémoire et sans +respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de conseiller +d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo, intriguant +avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter une +amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des +Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste +libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des +républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette +opposition folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser +de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux +l'ambition d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres +du trône légitime; caressant et caressé après les journées de +Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses +nécessités et de ses désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne +pouvant plus concilier sa dépendance du trône avec sa popularité +républicaine, réduit ainsi ou à mentir ou à se taire, et mourant +enfin d'embarras dans une impasse à la fleur de son talent: tel +était cet homme équivoque, nourri dans le sein de quelques femmes +politiques du temps. + +Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son +regard, mais c'était la beauté de _Méphistophélès_ quand il aide +Faust à séduire _Marguerite_. L'éclat de son front lui venait d'en +bas et non d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet +de lumière inférieure; son sourire pincé décochait éternellement +l'ironie ou l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la +tribune; on ne voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la +malignité qu'il avait lancée. La passion qu'il ressentit pour +Juliette, et dont il l'obséda pendant plusieurs années, a laissé +des traces dans une volumineuse correspondance; nous en avons lu +quelques lettres très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui +ressemble à l'amour comme la sensualité ressemble au sentiment. Nous +regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait +jamais troublé de son haleine l'air calme qu'on devait respirer à +Coppet entre deux femmes faites pour être respectées même par la +passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a inspiré le plus +d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge +convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité juste et vraie +sans vertu publique. + + +XIV + +Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël, +que madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier +de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse, +tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille +d'Iéna. + +Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau +comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère +que son imagination était inflammable; il conçut pour la belle +étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la +captivité, tous les souvenirs de sa patrie. + +«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame +Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le +divorce est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il +se flatta que la belle Juliette consentirait à faire rompre le +mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de +l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une +passion dont madame Récamier était vivement touchée, si elle ne la +partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les +lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées +de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison. + +«Madame Récamier était émue, ébranlée; elle accueillit un moment la +proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la +passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement +pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse +fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. +Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame +nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince +Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture +de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de +leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous +les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait +l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait +même le regret d'avoir respecté _des susceptibilités et des +répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis +cette pensée de séparation_; enfin il demandait que cette rupture de +leur lien, si madame Récamier persistait dans un tel projet, n'eût +pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se +concerter avec elle. + +«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants +madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des +premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait +pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa +liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il +avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un +homme malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin +de l'automne, ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore +ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle +compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la +perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait +travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait +rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui. +Madame de Staël alla passer l'hiver à Vienne. + +«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son +père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la +douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de +la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout +pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point +distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie, +fréquente, venait rappeler à la belle Française ses _serments_, et lui +peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour +ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des +humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il +sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec +instance, avec prière, une occasion de se revoir. + +«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit +parvenir son portrait au prince Auguste. + +«Il lui écrit le 24 avril 1808: + +«J'espère que ma lettre nº 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que +vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre +m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation +que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait. +Pendant des heures entières je regarde ce portrait enchanteur, et +je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut +offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de +l'homme que vous aimerez?» + + +XV + +Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à +un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion +arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel +faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et +accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement +volontaire annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom, +sont un égarement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'eût-il +été que son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur +des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre, +pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était +maintenant tout entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et +européenne: c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la +vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du coeur perdu +dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut +justifier madame Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule +était une faute. + +Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances +du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la +guerre, l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du +prince. Madame Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; +elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui +avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en +sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut +au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de +ramener encore; un rendez-vous fut concerté entre lui et madame +Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à quelques pas de +Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous +prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris, +madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui +était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après y +avoir vainement attendu son amie. + +«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je +nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais +enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte +pour venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce +que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous +n'ayez pas même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire +inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour +les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera +d'accord avec la tristesse de mes pensées, dont vous êtes toujours +l'objet!...» + +Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier +moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et +mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries +épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et +en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne +pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse. + + +XVI + +Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à +madame de Staël, partagea généreusement les exils de son amie, +tantôt à Coppet, tantôt dans des châteaux à quarante lieues de +Paris; exils plus ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient +de ne pouvoir respirer la fumée de Paris, et où un maître du monde +s'inquiétait du commérage de deux femmes. + +On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon +nourrissaient dans le coeur des deux amies; la grâce et le génie se +coalisaient sourdement avec la liberté contre le contempteur des +lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de +Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la +haine contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena +madame Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les +années irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un +orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu +de Montmorency, l'entretenait des espérances d'une restauration +prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes, +devait être le réveil de la liberté monarchique. + +Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de +l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de +place, sinon dans son coeur, du moins dans ses habitudes; cet homme +était le philosophe Ballanche. Camille Jordan le lui présenta. + +Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour +attacher: d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur +disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une +timidité enfantine, d'une simplicité d'esprit qui allait jusqu'à la +naïveté, Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence +de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons: +celui d'admirer et d'aimer les supériorités physiques ou morales de +la création. Il savait se désintéresser complétement de lui-même, +pourvu qu'on lui permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le +beau dans les sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans +le visage. L'homme qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la +femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup +d'oeil dans madame Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son +ami, il se fit son esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce +dévouement absolu et sans salaire à cette _Béatrice_ ou à cette +_Laure_ de son âme. On ne peut s'empêcher de s'incliner devant cette +faculté si humble et pourtant si noble de s'absorber complétement +dans ce qu'on admire et de vivre non pour soi, mais pour ce qu'on +croit au-dessus de soi sur cette terre. + +Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de +son lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie; +je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite +mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face +de son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le coeur de ceux +qui l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne +sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce +n'était pas un homme, c'était un sublime somnambule dans la vie. + + +XVII + +À l'époque où madame Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il +avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, _Antigone_, sorte de +_Séthos_ ou de _Télémaque_ dans le style de M. de Chateaubriand; on +parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux +qui couvait quelque grand dessein dans sa pensée; il couvait, en +effet, de beaux rêves, des rêves de Platon chrétien, rêves qui ne +devaient jamais prendre assez de corps pour former des réalités ou +pour organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations, +aspirant toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder +l'infini? Il s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme +l'incommensurable; c'était l'homme des horizons; ces horizons +politiques ou religieux fuient quand on croit les atteindre et se +confondent avec le ciel. Ballanche était donc ainsi autant habitant +du ciel par le regard qu'habitant de la terre par le peu d'humanité +qu'il y avait en lui. + + +XVIII + +Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion +passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme +cependant dont la séduction gracieuse et la coquetterie agaçante ne +ressemblaient en rien à cette _métaphysique incarnée_ que _Dante_ +adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame Récamier +sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne pouvant +adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des sens. +Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet, +qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté +immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se +sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette +personnification de la beauté. + +Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier +de deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque +grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce +doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque +chose de surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié. + +«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une +soeur, lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la +connut; mon dévouement sera entier et sans réserve; je veux votre +bonheur aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à +moi.» + + +XIX + +Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas +assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put +la suivre; ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il +remplaçait son père mourant, retinrent sa personne, mais non son +âme; cette âme voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La +correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours. +Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pensée d'une idole; +aussitôt après la mort de son père, Ballanche, comme l'homme de +l'Évangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et +au sort de sa belle compatriote. + +Madame Récamier habita à Rome la maison de _Canova_, le grand +statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova +chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie +de ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant +l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et +lui passèrent une délicieuse saison à _Tivoli_ et à _Albano_ dans +les maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme, +mondaine jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame +de Staël l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la +calmèrent par leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et +pensif que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple +longtemps. Les Françaises les plus rieuses contractent la mélancolie +de ces sépulcres en les fréquentant un peu longtemps. + +Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque +de Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta +assidûment à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel +service d'honneur à la cour de la reine de Naples, soeur de +l'empereur Napoléon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gardé de lui un +souvenir reconnaissant. C'était alors une des plus gracieuses +figures d'hommes de race qu'on pût rêver. La charmante reine de +Naples, Caroline Bonaparte, était fière d'avoir près d'elle un +pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prédilection +qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le futur cardinal, +qui se nommait alors le _prince de Léon_, avait vu dans les plus +belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il +était aussi réservé et aussi scrupuleux de coeur que de visage: ses +relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de +tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la +passion. Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à +posséder les coeurs; c'est l'homme doué de la plus innocente +coquetterie d'esprit et de figure que j'aie jamais connu; tel il +était alors à Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard +sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume +d'archevêque, apportant le même apprêt à plaire dans le salon, dans +la revue, qu'à l'autel. Son visage d'Antinoüs, ses cheveux +parfumés, ses vêtements élégants, ses attitudes étudiées pour +l'effet, sans mélange visible d'affectation, le faisaient remarquer +partout; son esprit très-cultivé aimait le beau dans les lettres et +dans les arts comme dans la toilette; il sentait vivement la poésie +et la piété, cette poésie des âmes tendres. + +Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la +perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle +fut brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore +donné d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était +sincère, quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le +cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs +imaginaires de la révolution de Juillet le précipitèrent dans la +tombe. Il mourut en saint, laissant une mémoire sanctifiée comme sa +physionomie. + + +XX + +Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine +Caroline, pour engager madame Récamier à venir la consoler et la +conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où +l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas +de sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler +avec lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que soeur, +encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur +la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent +madame Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on +prodigue à ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais +dessein. Ils lui firent confidence de leurs négociations avec les +ennemis de Napoléon; ils avaient déjà signé secrètement le traité +européen de coalition contre lui. Ce secret échappe au roi Murat +dans une scène de tragédie vraiment antique, rapportée par madame +Lenormant d'après le récit de sa tante. + +«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes +cruelles dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à +Naples et dans le reste du royaume, se prononçait hautement pour +que Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait +la paix à tout prix. + +«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat +signa, le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. +Au moment de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement +ému, vint chez la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il +s'approcha d'elle, et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait +le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il +devrait faire. «Vous êtes Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à +la France qu'il faut être fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant +violemment la fenêtre d'un grand balcon qui donnait sur la mer: «Je +suis donc un traître!» dit-il, et en même temps il montra de la main +à madame Récamier la flotte anglaise entrant à toutes voiles dans le +port de Naples; puis, se jetant sur un canapé et fondant en larmes, +il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique +peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de Joachim ne +fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de fleur +d'oranger, en le priant de se calmer. + +«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine +montèrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par +d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se +montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur +extraordinaire d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant +des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes +marques de sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour +aller se mettre à la tête de ses troupes, laissant à sa femme la +régence du royaume.» + + +XXI + +Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de +Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées; +elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux +admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un +mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le +voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des +désastres de Napoléon, son persécuteur. + +Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même +porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce +aussi à se lier avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse +de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame +de Krudener, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur +Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Récamier n'avait rien +des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie madame de Staël. La +Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la +mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de +sa personne et de ses pensées. + +Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans +toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et +d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de madame Récamier. +Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de +complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la _Vallée +aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait +pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, +avait acheté à lui seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était +sans valeur autre que la valeur poétique: la trace qu'un homme de +génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une +cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure; +j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées +d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille, +mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre +prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de +poëte! + +Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de +Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de +Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette +cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier. + +«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus +gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu +dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus +belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de +chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a +raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs. +Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que +l'on perd sa réputation par sa faute.» + +Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des +rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans +l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de +madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui +appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot. + +«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait +un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un +rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas +que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je +le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu +briller sur bien des fronts!» + + +XXII + +Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un +peu relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste +d'opulence. Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une +obscure existence. Mais elle était elle-même ce luxe de la nature +qui n'a pas besoin des luxes de la société. Malgré tout ce que dit +de délicat madame Lenormant sur la nature purement éthérée de la +passion de madame Récamier et de M. de Chateaubriand à cette époque, +il est certain pour moi que cette passion avait ses accès, comme +toute fièvre des âmes qui communique sa fièvre aux paroles. + +Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle avait +contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de son +ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de +très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas +d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin +reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par +la femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de +l'amitié, l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté +souvent, avant l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, +que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans +l'église à l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il +s'agenouillait pour entendre la messe derrière la chaise de son +amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prières pour +s'extasier à demi-voix sur tant de charmes. + +«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse +Juliette, me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude, +la dévotion ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On +est indulgente pour les fautes qu'on inspire; que ne pardonne-t-on +pas à la passion dont on est l'objet!...» + + +XXIII + +Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle +avait voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce +compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une +modique aisance, à l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres. + +M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue +d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son +premier asile. + +«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, +d'un piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au +clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, +tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la +cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres +était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel +tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime +d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil, des clochers pointus +coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de +Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les +fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les +jalousies relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude +par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il +y retrouvait surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on +l'a vu, à distinguer de l'amour. + + +XXIV + +De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent +confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait +plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette +descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du +couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À +une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de +Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son +ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les +rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait; et +l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de +l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient, +pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop +favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral +pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une +grâce sévère du discours. + +Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la +duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy; +miss Edgeworth, auteur de romans de moeurs; Alexandre de Humboldt, +l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la +gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à +répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, écrivain +et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de +courage et de talent qui semait, dans la revue _le Globe_, le germe +d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des +révolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du +génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute +la supériorité était dans la main et dans le caractère; M. Bertin, +ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses, +un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinions; M. +Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut, +superbe pour ce qui était en bas; M. Villemain, la lumière, la force +et la grâce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons, +incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit +mûr avant l'âge, que toutes les situations ont trouvé égal à ses +devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de +l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement, +qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune; +M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis, +critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus +agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les +susceptibilités d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons +caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère, +qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se +dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans +le siècle. + +Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde, +était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, +au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et +l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard +par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du +poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée +de son esprit, du politique par la sévérité antique des opinions, de +l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant +par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les +deux bonnes fortunes de madame Récamier; M. de Chateaubriand n'en +fut que la gloire extérieure. + +On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y +cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt +l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y +cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté, +chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi, +futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait +assidûment; il semblait y écouter avec une déférence convenable +d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple. + +Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y +apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais +moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois +que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable, +souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de +cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui +enseignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand +imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne +parlait: c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais +existé; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se +taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche +laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on +ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire à son génie; +aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu. + + +XXV + +L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand +devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs +années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand, +qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers +politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans +ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre +M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers +le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le portait au +sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur de ses +chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une pénible +étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, des +affections et des haines de circonstance, des colères sans décence, des +plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa conduite +jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait +s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le +_Journal des Débats_, véritable arène de cette opposition, lui était +prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui +permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes. +Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait +plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un +journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de +Chateaubriand faisaient l'éclat. Le _Journal des Débats_ portait ces +retentissements du coeur de M. de Chateaubriand à toute l'Europe. + +Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques, +de M. de Chateaubriand à madame Récamier, sont l'_envers_ de ces +brochures et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe. +Nous éviterons de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue +et politique dans ces lettres; nous reproduirons seulement celles +dans lesquelles le coeur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une +femme ne sont-ils pas exclusivement l'histoire du coeur? + + +XXVI + +En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre +impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays +fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est +l'heure où le _carbonarisme_ essaye de convertir en secte armée +cette _franc-maçonnerie_ italienne qui cherche une patrie dans des +ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie +étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter +son oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la +succession duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se +repent, abandonne ses complices, s'exile lui-même pour servir contre +la cause libérale qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le +proscripteur implacable de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On +sait ce qu'il a fait après, quand le vent, au lieu de souffler des +trônes, a soufflé des peuples, en 1848.) + +M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un +congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821. + +«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à +laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que +ceux-ci n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela +est abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve +généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens +gagneraient à tomber sous le poignard souverain d'un _carbonaro_. Le +fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus +militaires qui oppriment souvent la liberté sont pourtant +nécessaires pour la défendre, et il n'y a qu'un _béat_ comme +Benjamin Constant et un fou comme le noble pair qui ouvre votre +porte (le marquis de Catellan) qui auraient pu compter sur les +exploits du polichinelle lacédémonien... etc. Voilà une terrible +lettre politique; je l'ai écrite de colère!»--(Colère injuste et +injurieuse.) + +Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte +par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant, +comme dans ses Mémoires, en _Marius_ sur ses débris, ennuyé, triste, +solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M. +_Canning_ le libéral à Londres et caressant par lettres les +légitimistes invétérés à Paris. + +«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui +ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai +perdus, les espérances dont je me berçais, mes premiers travaux, +mes rêves de gloire. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, +d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je +me suis donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai, +je me consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur +la longue route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.» + + +XXVII + +Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de +dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait, +pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait +briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère +des affaires étrangères; il se sert tour à tour de l'amitié dévouée +et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son +talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amitié confiante de +M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition +altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces +lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il +n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se +combattent et qui se neutralisent dans un même coeur. Malheur aux +amies d'hommes d'État! Le découragement et la tristesse ramènent +seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie +dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent à la passion: + +«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir +près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite +cellule!» + +«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous +revoir fait battre mon coeur! Je vous verrai avant tout le monde!» + +Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et +qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres, +mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, +si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le +bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque +ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois. + +Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent +européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de +cette amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à +aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une +insinuation et d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes +les plus illustres de la Fronde. + +Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de +goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de coeur; nous +croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en +ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second +voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. de +Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle +et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est +difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de +M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien +entendu, lisons encore. + + +XXVIII + +M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de +l'accueil des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté +l'intervention française en Espagne, il touche de l'oeil au +ministère, sans trop de scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de +Montmorency. Voyez cependant combien son âme sent le vide et se +torture elle-même dans le néant des désirs satisfaits! Sa tristesse +reprend le ton de la tendresse. + +«Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois +que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me +dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent de +ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite chambre +à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à Naples. Je ne +sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus +ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille auprès de vous est +maintenant le seul souhait de ma vie.» + +Ce coin tranquille, c'étaient le ministère et la tribune! + +«À bientôt,» écrit-il quelques jours après; «ce mot me console de +tout! À bientôt; le coeur me bat de joie!» + +On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son +âme. + + +XXIX + +Il revient de Vérone; par une série de manéges moitié loyaux, moitié +équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son +ami M. de Montmorency descend; il y monte sous prétexte de +temporiser avec M. de Villèle, pour ajourner l'intervention en +Espagne voulue par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas +plutôt ministre qu'il précipite, pour complaire aux royalistes, +cette même intervention en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir +arrachée à lui tout seul au gouvernement. Il tombe ensuite du +ministère sous le juste mais excessif mécontentement de M. de +Villèle, premier ministre. Sa colère passe toutes les bornes, même +de l'honnête; il se fait le tribun implacable, non de ses principes, +mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il est ministre, ne +sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps d'aimer? Les +apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs: les +ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de +réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les +mots, quoique tendres, sont glacés; on sent qu'ils déguisent bien +des distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié. + + +XXX + +Madame Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. À +peine est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus +affectueuses de M. de Chateaubriand la poursuivent de poste en +poste. On dirait qu'il sent mieux dans l'absence le prix de +l'attachement qu'il a contristé. Madame Lenormant donne à ce départ +et à cette absence d'autres prétextes de famille et de santé. Elle +peut y croire, nous n'y croyons pas; madame Récamier ne pouvait pas, +en matière si délicate, ouvrir son coeur à sa jeune nièce. Combien +n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les lettres de madame +Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce refroidissement dont nous +devinons trop bien les motifs! Que de plaintes trop fondées ces +lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres amitiés, +évidemment, avaient pris la place de la sienne. + +«Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, que sans +doute vous vous êtes persuadé que vous seriez heureuse; peu importe +le reste. Ma vie maintenant se déroule vite; je ne descends plus, je +tombe!» + +Il tombait, en effet, bientôt après du ministère. + + +XXXI + +Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval, +alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de +Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le +cardinal Consalvi, mort de douleur de la perte de Pie VII. + +Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de +là, visiter un moment Naples. + +«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que +vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre; si vous +veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien +vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon +tour; que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous +passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que +je vous survive!» + +Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était +que l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé, +c'est l'autre qui brisait le coeur. Ballanche n'était là que pour en +amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle +touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans +récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on +lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime! Heureusement +pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle! Que +ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son +propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois! + +(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a +trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse; +poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux +meilleures pages du coeur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez +donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme, +désenchanté de lui-même et de tout.) + + LAMARTINE. + + + + +LIe ENTRETIEN + +LES SALONS LITTÉRAIRES. + +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER. + +CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND. + +(3e PARTIE.) + + +I + +Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare, +signala ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de +Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France, +et grâce à la duchesse de Devonshire, madame Récamier y avait +retrouvé en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville +neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme on l'a vu, +le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis. + +J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur +les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre +nous: il en tenait le noeud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, +à Lucques, à Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des +quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de +Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un +caractère tempéré, un coeur d'honnête homme. Si la politique +française de la Restauration eût été dans de telles mains à Paris, +Charles X aurait évité les écueils et neutralisé les tempêtes. + +La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion, +c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si +sûr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir. +Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de +plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, +il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce +désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le +regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une +force de la raison; cette abnégation personnelle laisse le +sang-froid au coeur dans les affaires publiques, et par là même elle +donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de +Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lainé, ces trois hommes +d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la +Restauration. + + +II + +Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en +ce moment, elle avait vieilli, mais elle régnait encore tant que +vivait le cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche +très-fine, qu'en fait madame Lenormant à cette date: + +«Madame Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire +la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de +goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en +dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air +d'apparition, elle conservait des traces d'une régularité fine et +noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était +droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint +blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux +bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de +squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de +bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières +ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans +troubles, et les agitations de son âme, les circonstances +romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une +empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.» + +Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à madame +Récamier: + +«Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer. +Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de +toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui +commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce +qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. +Elle a tout Rome à sa disposition: ministres, cardinaux, peintres, +sculpteurs, société, tout est à ses pieds.» + +Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le +cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami: + +«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est +expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier +soupir pour expédier mon courrier. + +«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de +son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son +maître, et dans son maître son ami!» + + +III + +Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré +auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône +pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la +duchesse de Devonshire. + +Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se +promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des +murs de Rome. Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse; +c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air +extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les +murailles les obsèques prochaines de son ami. Selon les rites du +sacré collége, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après +sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans +une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour +contempler et pour prier à ce spectacle de l'apothéose chrétienne de +ce grand homme du monde. + +La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la +villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un +moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces +inconséquences de la douleur qui traversent quelquefois les coeurs +brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du +désespoir, elle témoigna à madame Récamier la passion qu'elle +ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de +l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrît pour +jamais sa face. Madame Récamier, complaisante aux larmes, consentit +à l'accompagner. + +Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture, +rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui +obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du +catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la +sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours, +depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui +caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa +dans son âme à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent +pas la force de sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son +amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus +chère amitié. + +Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de +madame Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du +cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de +Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que _le Poussin_ place sous +les cyprès dans les paysages des villas romaines; ce sont des +énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des +délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du +soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord. + + +IV + +Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans +des accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la +vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le _Journal +des Débats_, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours +l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il +promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans +l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume! +Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par +leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles, les mêmes +coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires +ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes +dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est +la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont +aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les +hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée, +pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou +tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux +institutions: c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais +les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que +rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses +mortelles; il faut s'y résigner. + + +V + +Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où +sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la +royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner +l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à +Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de +l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent +enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations +financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi, +pourraient être racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer +de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X; +mais on n'en trouve pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera +dans M. de Vitrolles. + + +VI + +Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers +Rome, madame Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les +fureurs d'Achille du ministre tombé; elle avait peut-être à se +plaindre aussi de refroidissement dans sa tendresse. Nous disions +dans notre dernier Entretien que ce refroidissement, cause +vraisemblable du long éloignement de madame Récamier, avait dû tenir +à quelque jalousie secrète, motivée par des distractions de coeur de +son ami. Nous recevons à l'instant même une preuve écrite de la +réalité de nos conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi +spirituelle que personnellement bien informée, nous écrit ceci: + +«Monsieur, + +«En lisant votre dernier Entretien l'idée me vient de vous envoyer +un des billets que je possède de M. de Chateaubriand; il est de +l'époque où il écrivait des lettres si affectueuses à madame +Récamier. Cette dame, me disait-il, est un des ressorts dont je me +sers pour faire jouer mes personnages à Paris; et, tandis que cette +femme vertueuse l'attendait dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il +ramenait de Londres à Paris une autre négociatrice, et il voulait +même la conduire au congrès de Vérone. C'était de la démence; cette +femme eut le bon esprit de résister à toutes les séduisantes avances +du grand homme.» + +Suit le billet: je ne le transcrirai pas. + +L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de +l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité. + +La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un +mot charmant de caractère qui affirme l'irréprochabilité de sa +liaison avec le grand homme. Elle avait un autre attachement: voilà +le secret de sa résistance. Il est vraisemblable que madame Récamier +ne crut qu'au billet. + +Nous ne savons pas le nom de cette confidente épistolaire anonyme, +mais nous croyons le deviner à la nature de la confidence. + +Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame +Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la +France pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a +mutuellement rien à se reprocher; mais, quand on ne veut pas +d'explications difficiles, on se croise en route sans passer par le +même chemin. + + +VII + +Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup +réchauffer sa correspondance avec madame Récamier de tous les +souvenirs des premières tendresses. En s'éloignant peut-être pour +toujours on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir +apprécié les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de coeur et +d'années à ces jours où l'on avait des années à dépenser et des +coeurs à posséder sans remords de les avoir contristés; il y a des +fidélités rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire +dans un coin de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant +on regrette les distractions fugitives à ces amitiés éternelles. + +Tels paraissent avoir été les sentiments de M. de Chateaubriand, +seul, sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un +tendre retour vers madame Récamier; il demandait une plume à chaque +auberge pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris. + + +VIII + +Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon; je logeais dans la même +hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon +devoir d'aller lui présenter mes hommages; je le trouvai déjà +écrivant sur une petite table d'auberge une dépêche à son amie, +pendant que les servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe +de son souper sur l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève +comme l'occasion qui me forçait de la faire, et cérémonieuse comme +son accueil. Le déshabillé du grand homme n'avait pas d'abandon chez +lui, même en route. Quelques groupes de curieux et d'hommes de +lettres de Dijon, instruits de son passage, obstruaient la rue et +les escaliers pour apercevoir son visage ou pour entendre sa voix à +travers les fenêtres ou les portes. Il en paraissait à la fois avide +et importuné. Telle est la gloire quand on l'approche de trop près: +absente on la désire, présente elle pèse. Pour la trouver douce il +faut la voir à distance, comme le feu. + + +IX + +Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la +route et pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence +et par leur épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres +et à Paris. Ce sont peut-être les seules lettres vraiment +pathétiques tombées de son coeur pendant toute sa vie; dans toutes +les autres, comme dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la +phrase, tout en feignant de les négliger. Ici il cherche le coeur et +il y arrive bien plus sûrement. + +«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous +fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais +prenez-le, et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre +meilleurs ceux qui seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un +petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, +et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du +Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste +restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et +prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, +protégez-moi! Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; +il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me +ravise; écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre +souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe +vous verra; il m'apportera de vos nouvelles demain à Villeneuve.» + + «Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre. + +«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel +était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite +chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, +si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur +aussi plein et malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je +n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu: c'est que vous veniez vite +me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins +ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé +et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, +j'aurai perdu mon appui. Venez donc, et apprenez enfin que votre +pouvoir est tout entier et sans bornes. + +«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis +penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de +Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à +Villeneuve j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me +dire qu'en m'éloignant je me rapproche. Je voudrais le croire, et +pourtant vous n'êtes pas là!» + + «Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre. + +«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me +donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le +château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la +Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de +sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où +il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, +madame de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions +ensemble[2]. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de +maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me +restiez pas, que deviendrais-je? + +[Note 2: Madame de Beaumont était cette personne qu'il avait aimée +d'une si poétique affection dans ses années de séve, et dont il +avait déposé le cercueil et illustré le nom dans un monument de +marbre, à Rome, sous les voûtes de l'église Saint-Louis.] + +«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici +ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous +n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre +avenir; le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent +vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes +anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien +savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, +poste restante, à Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous +êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon. + +«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de +Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. +Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!» + + «Vendredi 19 septembre. + +«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante +chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre +côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous +attends.» + + «Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828. + +«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver +un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une +joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que +vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y +font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de +Pontarlier et de Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont +augmenté en m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai +revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.» + + «Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828. + +«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici +j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: +l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame +de Duras, est allée mourir à Nice[3]. Comme tout fuit! Sion, où +j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte; c'est ce +royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai +rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus +que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée +française. + +[Note 3: Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqué à +une des femmes les plus capables de comprendre le génie parce +qu'elle avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée +parce qu'elle avait un coeur plus grand encore que le talent. Elle +avait la passion du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait +aussi grand dans le siècle qu'il était grand dans son coeur. Je ne +l'ai connue que par ses amis et je ne l'ai admirée que par sa fille, +madame la duchesse de Rauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère +semblait, dit-on, revivre.] + +«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais +franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain +je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de +vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes +montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que +ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien +voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de +scène m'importunent. Venez donc vite.» + + «Rome, ce 11 octobre 1828. + +«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de +l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, +remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma +tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque +pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a +plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais +arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses +monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru +grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la +fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru +seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en +sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue +d'Enfer.» + +Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un +vaste palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces _chats_ +qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit: + +«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que +je vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!» + +Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions +de coeur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée +d'_Émilie_ peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie +tout entière, après l'avoir retirée à Juliette. + + +X + +«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques +lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui +vous souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent +pas. Toutes mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis +triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la +foule. Décidément je ne puis supporter la vie du monde; c'est auprès +de vous seule que je retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos +petits billets de tous les courriers sont toute ma vie. Tâchez donc +de me faire revenir à Paris.» + +On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute +sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, +sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, +toujours bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en +attachement. On voit plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux +de l'avénement de M. de La Ferronnays au ministère. + +J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la +pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand +l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle +les deux parties du genre humain qui tendent toujours à se +combattre, faute de se comprendre. + + +XI + +Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand +le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame +Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame _Dodwell_; +elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de +comtesse de Spaur. + +Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien +ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images. +Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'oeil dans la vie ne +surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce +d'un cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais +pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. +Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui +colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent à +tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris +dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris. + +Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces +Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses +bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers +sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule +pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyché de _Gérard_ +n'était pas si svelte, la Chloé de _Longus_ n'était pas plus naïve +et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine. + +Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la +lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons +prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un +camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit +disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre +par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien +trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de +Rome. + +Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne +de Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long des +murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une +terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de +vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique +couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques +ficelées de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le +long col à la manière d'Italie; c'était une collation préparée par +le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse. + +Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement +derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route +libre; la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et +j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles +du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire +depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer +de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison; +elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle +n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous +les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je +m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition +monter l'escalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les +pampres de la treille, aux rayons du soir. + + +XII + +Depuis, devenue veuve, elle épousa un ministre plénipotentiaire +d'une des cours catholiques d'Allemagne à Rome. Dévouée au pape, +habile et intrépide dans son dévouement, elle contribua de sa +personne à accomplir l'évasion de ce pontife de Rome après +l'assassinat du ministre constitutionnel, l'infortuné Rossi. + +Cette ravissante tête de femme, égale aux plus gracieuses figures +antiques du musée du Vatican, frappa du même rayon le regard déjà +refroidi de M. de Chateaubriand. + +«Ah! quand vous verrai-je tous les jours?» écrit-il ému de ces +réminiscences à son amie de l'Abbaye-aux-Bois. «Faites représenter à +Paris mon _Moïse_; ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue +de ce monde qui se retire devant moi!--Je recommence mes promenades +solitaires autour de Rome. Hier j'ai marché deux heures dans la +campagne; j'ai dirigé mes pas du côté de la France, où vont mes +pensées; j'ai dicté quelques mots à Hyacinthe (son secrétaire), qui +les a écrits au crayon en marchant. J'ai l'âme trop préoccupée de +regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de vous!--Quand vous +n'auriez que le temps de m'écrire: _Je me porte bien et je vous +aime_, cela me suffirait. + +Parlons de votre dernière lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de +vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous +reviendrai, et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous +achèverons nos jours dans cette petite retraite, à l'abri des grands +arbres du boulevard solitaire, où je ne cesse de me souhaiter auprès +de vous. Vous convenez que vous avez eu dernièrement des torts; moi +je réparerai tous les miens. + +Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres +de Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était. + +Reste _Moïse_; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse +son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est +prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, nº +372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son +reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le +faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il +est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison +de la foule et des plaisirs de l'hiver.» + +On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il +était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières +tentatives de gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi +avec quelle délectation de plume ce nom de Rome revient constamment +dans sa phrase. Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs +ou poëtes, qui datent leurs pensées de cette terre; il semble que ce +nom de Rome répété sans cesse par eux donne à leurs fugitives +personnalités quelque chose de grand et d'éternel comme Rome, et +flatte en eux jusqu'à la vanité du tombeau. + + +XIII + +«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour +moi) à la représentation de _Moïse_; laissons faire le temps; il +faut accomplir son sort; il faut que _Moïse_ soit joué. S'il tombe, +peu m'importe; s'il réussit, en dépit de l'envie et des obstacles, +une couronne de plus va bien, et on se range du côté du succès. On +m'écrit de Paris mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne +veux plus entendre parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à +Rome ou à l'_Infirmerie_, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette +maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, +où il s'était construit son nid, comme un naufragé sur la plage de +Paris, cet océan du monde.) + + +XIV + +Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la +beauté de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans +sa jeunesse interrompt une de ces lettres. + +«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui +avait sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez +tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand +elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur +dont vous les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à +vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop malheureux ici +sans vous.» + +À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres +deviennent plus tendres. + +«Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les +jours davantage.--Vous me dites que mes projets de retraite forment +un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié +vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté +dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, +mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma +santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je +tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air +d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au +printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi +pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de madame de +Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma +retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une +idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à +parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente +ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes _Mémoires_, et +appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé +l'éclat. + +«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle +presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours. +Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens +qui ont discipliné la barbarie. La France, bien conduite, peut +sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: tout cela +n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en +attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de +ma courte vie. + +«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de _Moïse_. +Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à +Londres, et pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je +à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas +ébranler. + +«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. +Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère +dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: +vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais +l'entrée de M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce +qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille +fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La +Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma +démission avec une joie extrême. Faites des voeux pour M. Pasquier.» + + «Midi. + +«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait +plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? +Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout +cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et +sans réalité, et enfin je ne veux pour rien être _ministre_; qu'on +me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que mon _Infirmerie_ +pour m'y cacher et pour y mourir.» + +Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une +tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez: +l'accent est vrai. + + «Rome, 1er janvier 1829. + +«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous, +lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger +à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le +contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. +Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque +je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous +attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que +dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur +démesurée.» + +Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore +dans les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie +par cette amitié repos de son coeur. + + «Rome, mardi 6 janvier 1829. + +«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes +les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous +devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un +contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait +un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a +ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir +ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Moïse_ +qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le +public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop +d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si +bien! + +«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille +projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me +tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes +auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent +être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me +fait un bien que je ne puis dire. + +«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques +lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de +Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? +J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: +j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux +volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de +tout. + +«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je +n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé +sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de +plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour +laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. +Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la +modération du prince des chrétiens. + +«À jeudi.» + + «Rome, jeudi 8 janvier 1829. + +«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes +passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades +solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée. +J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient +dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais +aussi les mêmes promenades.» + +Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez +encore: + + «Rome, jeudi 15 janvier 1829. + +«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie +comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite +fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre; je +voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air +favori ou celui de Shakspeare; et j'étais à Rome, loin de vous, +dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous +séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette +dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez +comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud +est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que +tous les bonapartistes détestent les Russes, contre lesquels la +puissance de leur maître est venue se briser..... et un capucin +balaye maintenant toute cette poussière restée de la gloire et de la +liberté de Rome!» + +Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit +tout à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse. + + «Le 31. + +«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai +déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je ne l'ai +pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas +réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de +vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, +c'est malgré moi: ma santé est fort altérée, et il est possible que +cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop +sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!» + + +XV + +Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des _Mémoires +d'Outre-Tombe_, et comme le coeur parle mieux que la vanité! À +mesure qu'il vieillit et que la vanité sèche, le coeur refleurit en +lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande +imagination: ils se concentrent en vieillissant dans leur coeur +resserré par le temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en +aimant. Cette maturité du coeur est très-sensible dans M. de +Chateaubriand; sa poésie en mûrissant devint sentiment. C'est le +fruit de la vie quand la vie est longue. + +Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci: + +«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans +l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et +de grandeur: des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un +pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des +flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une +poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une +porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient +place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées +que cette scène faisait naître? + +«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la +première partie de cette lettre... + +«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon +absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais +souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des +Cendres, j'étais à genoux, seul, dans cette église de _Santa-Croce_, +appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de +Naples; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans +l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais +voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu +pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie +et de la terre!» + + +XVI + +Cependant la mort et l'élection d'un pape le retiennent quelques +mois de plus à Rome. + +«Enfin, dans quinze jours mon congé et vous revoir! écrit-il; tout +disparaît devant cette espérance. Je ne suis plus triste, je ne +songe plus aux ministères ni à la politique! Vous retrouver, voilà +tout! Je donnerais le reste pour une obole!» + +Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune +secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, et écrivant ses impatiences +de coeur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église +Saint-Louis à Rome (madame de Beaumont)? + +«J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe +le reste? À vous et pour jamais!» + +Enfin, la veille du retour: + + «Rome, ce 16 mai 1829. + +«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi et arrivera +quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance +qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre +vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et +voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le coeur mal assuré. + +«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous +dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis déplu à Rome; +maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si +profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de +souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a +attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions +suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter +vivement. + +«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de +l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des +combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté +est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on +ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de +donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui +faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me +dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête? +Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose que l'on +prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne m'admettrait +qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la +France, et qu'on croirait me faire une grande grâce en me reléguant +dans un coin obscur d'un ministère obscur. + +«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à +Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de +vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. +Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!» + +Et en route: + + «Lyon, dimanche, 2 heures 1/2, 24 mai 1829. + +«Lisez bien cette date. Elle est de la ville ou vous êtes née! Vous +voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est +Hyacinthe, que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet. +Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome ou vous qui me +garderez à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous +parler que du bonheur de vous revoir jeudi.» + +Que cette commémoration est touchante, et qu'il y a de vraie +sensibilité dans cette date! + + +XVII + +Il arriva à Paris le 27 mai 1829. «Son arrivée a ranimé ma vie,» +écrit à son tour madame Récamier à sa nièce absente. Ce fut alors, +pour plaire à cet ami, qu'elle commença à former autour d'elle ce +salon politique et lettré dont on voit la composition accidentelle +dans les hommes célèbres convoqués à la lecture du _Moïse_ dont j'ai +parlé en commençant. + +Ampère et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde +brillant autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses +lettres. + +«Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai à vous citer mesdames +d'Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, +Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc Girardin, Valory, Mérimée, +Gérard; les ducs de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire, +de Barante, David; madame de Boigne, madame de Gramont; le baron +Pasquier; madame et mesdemoiselles de Barante et mademoiselle de +Sainte-Aulaire; Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous +nommer tout Paris littéraire, etc.» + + +XVIII + +Cependant M. de Chateaubriand avait quitté, après ce triomphe, +Paris pour les Pyrénées. Le ministère du prince de Polignac, +ministère énigmatique et chargé d'orages autant que de mystères, +avait été nommé en son absence. C'était la déclaration de guerre de +la monarchie à l'opposition du libéralisme, du bonapartisme et du +républicanisme coalisés dans la presse et dans les Chambres. + +Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de +périr à petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus +tard il aurait gagné cette bataille. Quand on fait à midi ce qui ne +doit être fait qu'à minuit, on échoue: l'heure est tout dans le +choix des moments où les peuples refusent ou acceptent les coups +d'État de la lassitude. + +Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda +une audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, +sa chute prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi +voyait en lui un des plus coupables complices des manoeuvres +d'ambition qui avaient secoué son gouvernement. La plus dangereuse +des oppositions en politique c'est l'opposition de nos amis. Un +prince peut donner satisfaction à des principes, il ne peut jamais +satisfaire à des passions. On comprend l'énergique rancune de +Charles X contre M. de Chateaubriand. + + +XIX + +Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en +juillet 1830; il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé +donner par ses ennemis il l'aurait gagnée. Dans les questions de +droit parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se +range contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans +le droit. Charles X, au fond, était moralement attaqué par la +coalition de ses ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où +cette coalition morale allait éclater avec des armes dans les rues +au lieu de boules dans les urnes, il paraissait être l'agresseur; +cette fausse apparence fut sa perte. + + +XX + +M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y +revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des +Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut +conduit jusqu'à sa porte par des acclamations qui n'étaient qu'une +bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir +arrêter une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution +emporta les trois générations de la légitimité et le laissa seul +avec quelques phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage. + +«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et +en trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume +et la licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité +personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus +ou moins éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des +cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char +révolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orléans comme la +dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule +influence politique sur les destinées de son pays. Retiré dans son +jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amitié +de femme pour panser ses blessures de coeur, et d'un théâtre intime +entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la +fortune. + +Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement +alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de +tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son +public que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté +trouvait son motif dans son coeur, fit de son accueil un art pour +recruter et pour conserver un cercle littéraire et politique autour +de son ami. + +Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des +yeux et des coeurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le +Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une +supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa +valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la +juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière +et souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui +fait de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que +désarmé. + +On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur +le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce +congrès de l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle +l'agrément suprême. + +Au fond, madame Récamier n'avait pas la moindre passion politique; +c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le Directoire, sous +lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle avait vécu en +intimité avec les brillantes soeurs de Bonaparte, surtout avec +madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle avait eu +la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de +madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était +rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être +immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet, +qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de +colère, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un +salon aussi redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, +réminiscence caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle +elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la république ne fût ni +ignoble ni terroriste. + +Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances, +étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la +seule condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de +Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; +elle ouatait son salon de visages agréables à son ami; elle +tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et +chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux +encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse. + +Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié +vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand +Saint-Évremond, qui avait suivi à Londres la belle duchesse de +Mazarin (Hortense Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès +d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de soeur, +des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards +d'Hortense de la vie à la mort avec les illusions de l'amour et les +réalités de l'amitié. Seulement Saint-Évremond n'avait jamais +d'humeur ni contre les événements, ni contre les hommes, ni contre +la fortune; il se laissait amuser, il se prêtait même en philosophe +anacréontique au bonheur qu'on voulait lui faire; il était le +complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de +l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; il était le tyran de +l'amitié; il fallait autant de patience que de tendresse à son amie +pour le distraire de ses passions littéraires et de ses passions +politiques. Mais il avait heureusement affaire à un coeur de femme +qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses. + +Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses +conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari +pour madame Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée +pendant vingt ans par lui dans leur jeunesse, elle trouvait +très-doux pour elle ce commerce de pure amitié qui la déchargeait du +soin d'amuser l'inamusable auteur de _René_, cette personnification +de l'ennui sublime de vivre. + + +XXI + +Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il +appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; +l'ennui qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. +C'est pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à +Ballanche les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de +l'amie commune. + + «Genève, 12 juillet 1831. + +«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; +tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me fait +écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame +Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà +les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, +_ventrues_ et _reventrues_. La France est à présent toute en +bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand +bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera +toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X, +aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre +bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à +toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, +depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une +chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du moment. Je +n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à +tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui lui +mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien +à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des +perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au +lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela. + +«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus +elle est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé +de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma +_gloire_. Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je +n'y crois pas, et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait +m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je +passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les +ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les +pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma +vie; je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde. +Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas +de quoi faire un petit repas dans toute ma peau. + +«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est +enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons +dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles +écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de l'horloge à +sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition est magnifique; +jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de +grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_ est ce que vous avez +produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait +réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui +comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la +création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis +son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un +destin de sa volonté. + +«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de +ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de +l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi +qui rampe sous mes idées et sous mes années! Patience! je serai +bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans +la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de +vous. Mille amitiés.» + + «31 juillet 1831. + +«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer +de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre +sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. +Cette fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais +dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du +15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. +Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que +me le permettra la santé de madame de Chateaubriand, qui souffre +aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour +et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais si nous pouvons jamais +nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons +plus.» + + +XXII + +Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors +avec une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude +ministre, n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de +l'ennui, une avance de coalition peu honnête faite aux républicains +par un royaliste. Ce n'était pas là de la politique de conscience, +c'était de la politique de situation. Comment le roi et son +ministre auraient-ils éteint l'incendie de la France en allumant +l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la +monarchie de 1830 aurait-elle respecté la théocratie romaine de M. +de Chateaubriand en révolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et +un légitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement à +lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait là, qu'on n'agitât pas +assez les torches sur les monarchies et sur les théocraties? Tous +les pamphlets de peu de foi écrits par M. de Chateaubriand pendant +ces quinze années de la monarchie de Juillet sont de la même encre: +des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et chevaleresque, +délayés dans des phrases républicaines pour sourire amèrement à tous +les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son génie, c'est là +qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en +blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de +goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais +toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis +politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux +mains loyales. + + +XXIII + +Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, +ses aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations +avec la famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques +nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le +premier ministre de ces domesticités délicates de la cour proscrite, +l'homme de confiance de la royauté de l'exil, chargé de jeter le +manteau de la dignité et du respect sur des cicatrices de famille. +Cette confiance il la méritait par ses sentiments, mais il ne la +justifia pas assez par sa discrétion au retour de ces ambassades +d'intimité aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en +effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures +semi-confidentielles de chapitres de ses _Mémoires_, lectures faites +avec un certain apparat aux bougies chez madame Récamier. +L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces +chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient +moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. +Il appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il +la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il avait +voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques de +ses _Mémoires_. Le talent du peintre de moeurs abondait dans ces +pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions +profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la +table et le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la +sainteté et la considération devant l'Europe. Les passages les plus +risqués de ces manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou +retranchés dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_: il ne faut pas fondre +en bronze des caricatures, mêmes royales. + + +XXIV + +Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets +et de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de +Chateaubriand à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas +sous les vieillesses du caractère de l'homme. + +«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne, +dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur +une campagne assez morne. C'est aujourd'hui le 4 septembre, et non +le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous +adresse le premier battement de mon coeur; il n'y a aucun doute +qu'il fut pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née! + +«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me +reverrez bientôt, et tout sera fini!» + +«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de +cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!» + +Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le +soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je +suis logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous +ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher +d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si +charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et +puis les vingt-six ans écoulés à dater du jour où je quittai Venise +pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce... Si je ne vous +rencontrais pas dans ce quart de siècle, je ne dirais que des choses +rudes au siècle. + +«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on +est bien bon, mais bien étourdi. Vous avez toute la douceur de ce +beau climat, si différent de celui des Gaules.» + +Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de +bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les +palais qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes +en fait d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, +si vous voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle +aurore du monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris. + +«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de +mes _voitures_ et de ma _suite_ en traversant la Suisse, dont ils +concluaient mes richesses; vous les connaissez mes _richesses_: +c'est vous, et ma _suite_, votre souvenir! + +«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut +être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me +vends comme eux!» + + +XXV + +Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui +recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le +rappelât et le retînt par tous les agréments du coeur, de la poésie, +de l'art. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de +M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y +rencontrait Émile Deschamps, l'agrément et la conversation +personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du +coeur. On accusait alors madame Récamier d'indiquer impérieusement à +l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était +pas fondé; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était +propre ni à l'intrigue ni à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas +couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Émile Deschamps, +ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui +le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux +corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à +réparer à l'histoire de leur temps. + +Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, +successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les +portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables +était attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils +croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant +leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand. + +L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de +son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les +derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, +interrompaient seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et +donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux +amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un coeur trop plein +qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre +coeur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive +de madame Récamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus +précieux que les correspondances rhétoriciennes des _Mémoires +d'Outre-Tombe_. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, +dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. +La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame plus devant Dieu; +il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos +ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus +naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde. + +On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités +du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie +remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les +accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination +s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. +Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il +écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, +où l'ombre de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et +de descriptions (_genius loci_) qui éblouissent sans toucher. C'est +un dernier sacrifice à l'attitude et au _décorum_, ce défaut de sa +vie; partout ailleurs il est simple et vrai. + +Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce +mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse: + +«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me +dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une +telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me +quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant +vous.» + +Et quelques jours plus tard: + +«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas +fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je +vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal +encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de +tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi +ma santé est entre vos mains, songez-y.» + +Et plus loin, pendant une absence: + +«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins +sa beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout +est fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins +le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se +gèlent autour de moi. + +Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand +et Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces +grands bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne +les y ai pas retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir +traînassé si longtemps sous le soleil.» + +Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux +enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il +avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il +déifiait aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il +fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du +despotisme militaire avec le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse +d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où _Dieu +reconnaîtra les siens_, comme dit le proverbe. + +«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait +alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que +les grandes choses et les grands hommes: NAPOLÉON et CHATEAUBRIAND. +Trouvez bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis +longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les +a inspirés.» + +--«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne +crois qu'en Bonaparte!» + + +XXVI + +Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant +le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait +de la _Colonne_, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au +sérieux ces métaphores d'opposition, créaient en France un paradoxe +national de discipline militaire présenté comme un élément de +liberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son +école, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands +écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui +pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? +Madame Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous +ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle +n'aimait ni le napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, +légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le +régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette +conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence. + +M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette +indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais +jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier +peu de temps après l'apparition de mon _Histoire des Girondins_, +ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le +bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les +salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les +autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial +des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation +d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes +consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes +contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra. + +«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais +très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les +meilleurs esprits pour ou contre son auteur? + +--«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs +trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau +d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour +préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la +Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les +oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes.» + +Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée +s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur +sur ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses +amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une +intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité +que d'énergie dans le jugement. + +M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des +coeurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en +garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double +dans madame Récamier que son coeur et son esprit: deux forces +qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand +l'occasion demandait du courage. + + +XXVII + +Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles +ressemblent à des adieux prolongés dont l'écho de la vie affaiblit +le son à mesure que le partant s'éloigne du rivage. + +«Je voulais vous écrire de toutes mes haltes,» lui dit-il en partant +pour les bains de Néris, «_car je ne sais où me sauver de vous._ +Priez pour moi, Dieu vous écoutera. J'ai foi dans ce repos +intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée. + +«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques +cantonniers solitaires, occupés à effacer sur les ornières les +traces des roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui +marche derrière nous en effaçant nos traces. + +«On me visite, on me donne des sérénades, mais je ferme ma porte. +_Votre heure_ ne sera jamais employée que pour vous» (les heures de +l'Abbaye-aux-Bois dans la journée de Paris). + +«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une +chaumière à l'horizon, et à deux ou trois hirondelles qui sont ici, +comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma +connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon +toit.» + +Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui +ordinairement a bien assez de ses propres tristesses, et comme il +associe tout au souvenir de son amie! + + +XXVIII + +On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque, +être passée en revue à Londres par le comte de Chambord. +Personnellement c'était un hommage respectable au principe et au +malheur; collectivement c'était un mauvais conseil: les minorités +en politique ne doivent jamais se faire compter. Le comte de +Chambord, mal conseillé, écrivit à M. de Chateaubriand de venir +assister, à Londres, aux regrets et aux espérances qu'on lui +apportait. Il fallait du bruit autour de cette manifestation en +Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où il portait ses pas. +Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y parla, et revint +sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique, des cheveux +blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi Louis-Philippe +eut le mauvais goût de _flétrir_ cette visite de la fidélité. Qu'en +pense-t-il maintenant. Les _flétrisseurs_ n'ont-ils pas imité +honorablement les _flétris_? C'est un des plus vilains actes des +ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des +vertus ni la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette +mauvaise pensée; il faut ennoblir les nations en leur faisant +honorer contre soi-même les simulacres de l'honneur et de la +fidélité. Les ministres de la royauté de Juillet ne pensèrent point +ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri! Ce fut sa dernière gloire +devant son siècle. + +«On me dit,» écrit-il de Londres à madame Récamier, «que le _Journal +des Débats_, journal des ministres de l'année, se préparait à +m'attaquer; j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser M. +Armand Bertin avec le cercueil de son père!» + +Cette éloquente image rappelait l'amitié du père et la fausse +situation du fils. + + +XXIX + +Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres +et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de +leur salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier, +tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M. +Lenormant, savant distingué, avait passé, grâce au parti +doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M. +de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à madame Récamier; +il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce +et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant décrit +admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la +douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit rappelle bien cet +homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle +dans _René_: «Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je +ne le chercherais que dans l'habitude.» + +Il avait raison: l'amitié est une habitude du coeur, et l'habitude +est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant: + +«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement +réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était +à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de +Chateaubriand eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours +chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et +passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment la porte +s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et +d'ordinaire avait déjà vu madame Récamier; puis un flot plus ou +moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé, d'allants, +de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes +accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par +jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter vers le centre_ +de l'Abbaye-aux-Bois. + +«Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une +promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces +rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières +années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant +toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée +était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les +meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de +femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre +littérature et une connaissance plus variée des littératures +modernes.» + + +XXX + +La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait +immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire +qu'il fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son +amie. Il expira en regardant de son lit la fenêtre en face de madame +Récamier. Il mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son +âme, moitié dans une philosophie rêveuse, moitié dans un +christianisme élastique qui recueillait ses dernières comme ses +premières aspirations. On pouvait lui appliquer ce vers de Machiavel +dans l'épitaphe de Pierre Soderini, homme simple et bon comme +Ballanche: + +VA DANS LES LIMBES DES PETITS ENFANTS! + +Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul +blanc; c'était une âme virginale; il n'avait aimé que Béatrice, et +sa Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui. + +Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de madame +Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, +plus grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au +bruit de l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de +l'avénement de la république, dont il avait caressé de sa main +mourante les courtes espérances. + +Puis enfin madame Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle +mourut chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et +d'amis courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra +pour passer la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis +l'assistaient et lui adoucissaient les derniers soupirs: Ampère et +M. de Cazalès, Ampère lui parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, +l'ami suprême. + + +XXXI + +Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces +salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, +tout le génie de la moitié d'un siècle. + +Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et +tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et +mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de +la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de +Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend +encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à +moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, +les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, +aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront +bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France +a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt +esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le +réveille-matin du monde!--Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et +infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de coeur, foula +deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil +qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour +les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée +future; Béranger, qui souriait trop malignement des aristocraties +sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les +aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; Mathieu de +Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de La +Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de +leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi; +Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, +mais sincères, dans lesquelles il vécut et il mourut, du oui et du non, +sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, +ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, +pour que sa foi ne scandalisât jamais la raison; madame Switchine, +maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de +madame Récamier, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, +dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique +amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement +qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus; +l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son +triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes +ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite +d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine +détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de +grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie +de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans +l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces poëmes +féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le coeur; madame +Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans +ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer; madame +Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la +voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne +disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout le siècle, +hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son +esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en +l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud, d'une +trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de +Belgiojoso, belle et tragique comme la _Cinci_ du Guide, éloquente et +patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de Milan; +mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant +Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes +de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de +sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; +Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait +d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps, +écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte +pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de +Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de +cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes, +modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et +la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de +l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son +compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de +Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était +là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout +entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez après +leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont nous avons essayé +d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche, dans le même +cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de +cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont +les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; M. de Latouche, +esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et +qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec +Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt avec Béranger, tantôt avec +Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de +dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le +prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait +qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de +Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité: + + L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile; + +moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à +Paris. + + +XXXII + +À ces hommes retentissants du passé ou de l'avenir se joignaient, +comme un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, +quotidiens, modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de +Bellile; ceux-là, personnages de conversation, et non de +littérature, apportaient dans ce salon le plus facile des +caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce qu'on appelle +les hommes sans prétention. C'était la tapisserie des célébrités, le +parterre juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y +figurer que les acteurs. + + +XXXIII + +Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes +de gloires, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, +acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout +cela est devenu depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un +linceul blanc et suivi d'un cortége d'amis, est sorti de cette +grille de l'Abbaye-aux-Bois? + +Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau +comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade de +Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et +par le murmure aussi vain de l'océan breton; Ballanche repose, comme +un serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché +aux pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre! + +Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux +déserts d'Égypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli +dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la +science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs +de sa vie, sur le cercueil de son amie. + +Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre +jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage +Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée +jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours +étincelantes de bile, _splendida bilis_ (Horace); il étudie +l'_envers_ des événements et des hommes, en se moquant souvent de +l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine +l'_endroit_ est le côté des hommes, l'_envers_ est le côté de Dieu. + +Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du +manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des +siècles auxquels il assiste du haut de son génie. + +Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose +ambiguë du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire! + +Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse +liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui +s'était confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à +Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules +jouent sur leur tambour le sort du monde la veille des batailles! + +Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire +quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé +d'angoisses et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de +ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à +mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, +mais pour le pain! + + +XXXIV + +Mais revenons aux salons littéraires; ils sont partout le signe +d'une civilisation exubérante; ils sont aussi le signe de l'heureuse +influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate +chez Aspasie, de Michel-Ange et de Raphaël chez Vittoria Colona, de +l'Arioste et du Tasse chez Éléonore d'Est, de Pétrarque chez Laure +de Sade, de Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de +Voltaire chez madame du Deffant ou chez madame du Châtelet, de J.-J. +Rousseau chez madame d'Épinay ou chez madame de Luxembourg, de +Vergniaud chez madame Rolland, de Chateaubriand chez madame +Récamier, partout c'est du coin du feu d'une femme lettrée, +politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou que surgit une +éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du génie, au +berceau des littératures. Quand ces salons se ferment, craignons les +orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont fermés. + + LAMARTINE. + + + + +LIIe ENTRETIEN + +LITTÉRATURE POLITIQUE. + +MACHIAVEL. + + +I + +Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin. + +Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé, +Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux prises avec +la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation +muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la +tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles +qui se gravent le mieux dans la mémoire des peuples. + +Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État +qui a été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout +entière. Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de +l'esprit; il a été à la fois dans sa jeunesse le Molière et le +Tacite de son temps; il a fait _la Mandragore_ et l'_Histoire de +Florence_; il a passé de là aux plus hautes magistratures décernées +au mérite par le choix libre de ses concitoyens; il a été quinze ans +secrétaire d'État de la république; il a été vingt-cinq fois +ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de France, du roi de +Naples, de tous les princes et principautés d'Italie; il a réussi +partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à dissoudre les +coalitions contre son pays. + +Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui +inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement +commercial, l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par +la corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, +rappelés par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il +est emprisonné par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi +la torture; il a été absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre +et chargé de famille, non pas hors de la patrie, mais hors de +Florence; on lui a enfin permis de repasser quelquefois les portes +de la ville, mais il lui est interdit d'entrer jamais dans ce palais +du gouvernement où il a tenu si longtemps dans ses mains la plume +souveraine des négociations, des décrets, des lois. + +Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant +réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et +pierreuse de _San-Casciano_, thébaïde de la Toscane; il y possède +pour tout bien une métairie et quelques champs d'oliviers, dont +l'huile et les fruits nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils +et ses filles, auxquelles il faudra trouver des dots sur les +rognures de cette métairie. Ses anciens amis sont éloignés, les +cours qu'il a fréquentées l'ont oublié; les Médicis, quoique pleins +d'estime pour lui, le regardent avec une certaine déplaisance; ils +craignent même les services d'un citoyen dont le mérite domine de +trop haut les autres citoyens. Dans une telle situation cet homme +languit et se ronge de soucis domestiques; il est (on le verra) +obligé de calculer combien la douzaine d'oeufs ou la fiasque d'huile +coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa lampe; il porte +lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son petit bois par +son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot dans un +dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis. + +Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village +voisin, entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? +lisez la merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans +ses papiers aux archives du vieux palais de Florence. + +Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, +et par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir +dans les affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous +dire son nom, c'est Nicolas Machiavel. + + +MACHIAVEL + +À FRANÇOIS VETTORI, À ROME. + + +«Magnifique ambassadeur! + + _Tardo non furon mai grazie divine;_ + + «Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.» + +«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais +égaré vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je +ne pouvais interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on +ne vous eût prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais +économe... J'ai été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 +du mois passé; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous +occupiez plus qu'à votre aise des affaires d'État. Continuez à +prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se +sacrifie soi-même sans qu'on lui en sache le moindre gré; et puisque +absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la +laisser faire à sa guise, ne la déranger en rien, et attendre +qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. Quand ce moment +sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires +publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans l'État; alors +aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et accourir +vers vous en vous disant: Me voilà! + +«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir +équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon +tour la façon dont je gouverne ma vie... + +«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois +pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je +me suis amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me +levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je +cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable à +Géta quand il revient du port tout courbé, chargé des livres +d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'était deux; le +plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé tout le mois de +septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique respectable et +étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle est ma vie +depuis ce temps, je vais vous le dire. + +«Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que +je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à +surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces +bûcherons, qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit +arrivé à eux-mêmes, soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois +exploité, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrivées, soit +avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter +de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un +certain nombre de _cordes_ (_carlate_) sans m'en prévenir, et sur le +prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais, +disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnées au jeu de +_criccrac_ chez Antoine Guiciardini. + +«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au +charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer, +comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit +d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et +quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent +soufflait, m'en demandèrent chacun une corde. Je la promis à tous, +et j'en envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la +moitié à Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue +lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait +dit le _gaburro_ quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses +garçons pour assommer un boeuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait +pour moi aucun bénéfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de +bûches à vendre; ils en ont tous fait la grosse tête (la moue), +surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses +mésaventures d'État. + +«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais +auprès d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec +un livre sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces +poëtes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou +quelqu'un de ce genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou +leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres +amours, et je me réjouis un peu dans ces douces mémoires. + +«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; +je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur +pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts +différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant +ainsi l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets +frugals que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit +domaine paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y +trouve ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux +chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au +_criccrac_ ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous +mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus +souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous +entend pas moins crier de là à San-Casciano. + +«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon +esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la +malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre +et secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour +voir si à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!... + +«Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans mon +cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits +de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée +d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits +conformes à la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la +société antique des grands hommes d'autrefois, où, accueilli +amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule +nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait +moi-même. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de +leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne +dédaignent pas de me répondre avec leur indulgente bonté. + +«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les +morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes +angoisses, je ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de +la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, +«qu'aucune science ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a +appris,» j'ai noté de ces entretiens avec ces hommes antiques tout +ce que j'ai recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie +et dans leurs pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé _des +Gouvernements_, ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément +que je le peux dans les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en +moi-même ce que c'est que la souveraineté, de combien d'espèces de +souverainetés le monde se compose, comment elles s'acquièrent, +comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais +quelques-unes de mes rêveries vous ont plu, celle-ci, je le crois, +ne devra pas vous déplaire; et elle pourrait être acceptable surtout +à un prince nouveau (allusion aux Médicis, rentrés maîtres de +Florence, à qui il espérait plaire par cette haute leçon de +gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la magnificence +(majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra +vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi +que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique +depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse... + +«J'irais bien vous voir à Florence, mais je craindrais qu'au lieu +d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le geôlier +de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après avoir +invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de +payer... + +«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à +m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à +cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne +puis pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté +me rende l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer +d'abord qu'à retourner des pierres, je m'y résignerais. + +«Quant à mon ouvrage _du Prince_, s'ils prenaient la peine de le +lire, ils verraient bien que les quinze années passées par moi au +service, au maniement des affaires de la république, je ne les ai +employées ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser +un homme qui a acquis déjà, aux dépens des autres et de lui-même, +l'expérience consommée qu'il possède. Le meilleur garant que je +puisse donner de ma fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon +indigence? + +«Adieu, soyez heureux et pensez à moi. + + «NICOLAS MACHIAVEL. + +«10 décembre 1513.» + + +II + +Quel est le coeur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf, +simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation +contre le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des +grands hommes anciens et modernes retrouvées dans les archives du +genre humain? On y sent l'homme qui se plie humblement comme le +roseau au vent de son adversité et de sa misère. Comme on sent, +quelques lignes plus loin, l'homme qui a le sentiment de sa +supériorité sur ses contemporains, de son égalité de niveau avec les +plus hauts caractères et les plus vastes intelligences de +l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune ce juste et muet +mépris qui est la vengeance éternelle des hommes écrasés par +l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, dans les +détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa +pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers +et des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse +d'imagination et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui +rappellent le _Molière_ dans le _Tacite_, l'auteur des comédies dans +l'homme d'État! Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la +même page! Quand je ne connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il +serait pour moi un homme de bronze et un homme de chair, un grand +exemplaire de l'humanité, un grand _ludibrium_ de la fortune, un +homme plus italien que toute l'Italie de son temps, un de ces hommes +qui ont le droit de dire, avec le sourire du dédain de Marius à +l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu Marius assis dans la boue +des marais de Minturnes, mais toujours Marius.» + + +III + +Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le +voici. + +Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les +Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la +république florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États +toscans. Cette famille, non déchue, mais appauvrie, servait +maintenant dans les armées ou dans la magistrature de la république +toscane. Treize de ses membres avaient été gonfaloniers, +c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le père de Nicolas +Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande race, était +gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna +l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux +grandes choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée, +la virilité de ce qu'on appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque, +Boccace, avaient créé la langue toscane avec les débris de la +latinité romaine; la Grèce avait versé ses manuscrits dans les +bibliothèques de Florence; l'atticisme s'unissait à la force dans +les écrits des Toscans; ils avaient un poëte et des lettrés en tous +genres; il leur manquait en prose un Tacite ou un Bossuet pour +illuminer la politique et fixer la grande langue des affaires. + +La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était +pas née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas +Machiavel. + +Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi, +lui donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de +sang romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève +et de force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des +Pétrarque, des Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini, +des Michel-Ange, des Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes, +écrivains, hommes de tribune, hommes d'État, hommes de guerre et de +tyrannie, la Toscane est une mère féconde; Florence a du sang +étranger dans les veines. Ce sang est la sève sauvage ou civilisée +du génie. + + +IV + +Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des +Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente +comme la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le +gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de +la république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il +les inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la +république ce que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de +tout. + +L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera +toujours, à moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était +une perpétuelle et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités +qui se disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette +cendre du vieux monde: les membres principaux de cette anarchie +étaient Venise, Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les +Français, les Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les +Piémontais en Italie, en faisaient leur champ de bataille ou le prix +de leurs victoires. + +Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient +d'en être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à +l'alliance de la France. Une république démocratique et religieuse, +agitée par la parole d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, +mais toujours fourbe, _Savonarola_, avait remplacé les Médicis. Un +caprice des historiens démagogues et des mystiques de ce temps-ci a +voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère +les dément à chaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat +encapuchonné; le peuple, qu'il avait trompé et fanatisé, en fit +justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais +son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui +n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir +vécu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans +l'histoire ces hommes de délire, de hache et de bûchers, tels que le +moine Savonarola! + + +V + +C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de +Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel +exerça les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au +dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les +légations, lui firent connaître à fond la politique des puissances +auprès desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les +dépêches qu'il écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son +gouvernement sont des chefs-d'oeuvre de sagacité, de clarté, de +style, appropriés aux affaires. + +Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi +fugitives que le temps, ni le texte de ces dépêches: cela +ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces +circonstances mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la +longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape +Alexandre VI. + +César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses +actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol, +hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique +comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder +en Italie, par la puissance papale de son père, une dynastie des +Borgia. Il la conquérait peu à peu par ses exploits, par ses +trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour à tour à la tête +des troupes des divers États d'Italie. Il désirait passionnément +devenir aussi, par son alliance avec la république de Florence, +général des troupes toscanes. La république le redoutait et le +ménageait. Elle chargea Machiavel de résider auprès de lui, tantôt +pour se concilier l'appui de ses armes, tantôt pour éluder ses +prétentions, toujours pour le flatter. + +Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut pour +le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée +et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école +de haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté +dans le crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé +pour complice de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que +le spectateur et le confident diplomatique au nom de sa patrie. +C'est là ce qui le fait passer pour un scélérat quand il n'était en +effet qu'un courtisan officiel, obligé, par l'intérêt des +Florentins, de complaire à une ambition qui faisait trembler sa +patrie. + +Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia +tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition +que nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés +qu'on emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit +enfin seul capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux +bons ou aux mauvais desseins et d'écrire ce livre _du Prince_, +manuel du bien et du mal pour les ambitieux. Son véritable crime ne +fut pas d'avoir préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les +entreprises des princes: son crime fut son indifférence apparente, +sa neutralité extérieurement impassible entre le crime et la vertu. + +Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le +lisant dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans +sa vie, on reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre, +encore moins pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait +pour lui-même, et que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal, +mais non le goût. Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi +jusqu'au bout. Le nom de Machiavel devenu proverbe est une calomnie +de l'homme qui a porté ce grand nom: il est plus commode de le +nommer que de le lire. Malheur aux hommes dont le nom devient +synonyme de crime: il faut des siècles pour laver ce nom! + +Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts +furent des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits +accomplis. Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia +que la moralité est la première condition des actes publics; il crut +aux deux morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève +et son égal, il matérialise la politique en la réduisant à +l'habileté, au lieu de la spiritualiser en l'élevant à la dignité de +vertu: mais, à cette faute près, faute punie par la mauvaise odeur +de son nom, il fut honnête homme; il fut même chrétien dans sa foi +et dans ses oeuvres; il fut en même temps le plus parfait artiste en +ambition que le monde moderne ait jamais eu à étudier pour connaître +les hommes et les choses; son malheur fut d'être artiste, et de +donner dans le même style et avec le même visage des leçons de +tyrannie et des leçons de liberté. + +Cela dit, entrons dans ses oeuvres. Voyons-en d'abord l'occasion. + + +VI + +Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, +destitué de toutes ses fonctions, avait été obligé de se retirer, +presque indigent, dans sa petite métairie de la _Strada_, près de la +bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que +la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les +Médicis éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde +laissé tomber de son habit la liste des conjurés, les Médicis +avertis firent saisir tous ceux dont le nom était porté sur la liste +de Capponi et tous ceux que leurs sentiments républicains pouvaient +faire soupçonner complices de la conjuration. Machiavel, quoique +innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus âpres par +la torture, ne purent lui arracher un aveu. + +Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le +plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de +Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques +de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires +d'Italie. Il l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y +rendit pas. Sa vraie place était dans le conseil de ce Périclès des +papes. Il y eût été libre, heureux, puissant sur les affaires. Il +craignit un piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et +bonté. Toutefois il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de +Vettori, son ami, ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres +remarquables sur la politique papale, qui dénotent une connaissance +presque providentielle des divers intérêts des grandes nations. + +Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être +privé de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre +à devenir l'oracle politique de Rome. + +Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui +résidait auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'oeuvre de +vues en chefs-d'oeuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où +languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement +honnêtes de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de +l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom +de son autorité pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses +propres armées. + + +VII + +Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans +l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, +fatigué, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux +papes, il s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire +comme Tacite, des comédies dignes de Molière. + +C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de _la +Mandragore_. _La Mandragore_ est une plaisanterie obscène. Un mari +dupe de lui-même et une jeune femme innocente y sont joués et +corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un +_imbroglio_ et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne +nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les moeurs +italiennes du temps étaient si peu scrupuleuses en matière de +décence et de religion que cette facétie comique eut un succès +classique et prolongé à Florence, et que le pape Léon X, dans ses +voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit représenter devant +lui deux fois _la Mandragore_ pour amuser le sacré collége. + +_Le Mariage de Figaro_ par Beaumarchais est une édification en +comparaison de la farce de Machiavel; mais les _Contes_ de Boccace, +imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, +avaient accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et +sur les moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à +Florence et à Rome que ses écrits les plus substantiels de +politique; les peuples préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui +les élève: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille à +San-Casciano, devint plus célèbre que Machiavel homme d'État, +orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par +des miracles de diplomatie. + + +VIII + +Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami +des Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses +infirmités avant l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son +palais de délicieux jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y +rassemblait tous les jours ses amis pour y disserter platoniquement +avec eux de philosophie, de religion, d'histoire, de poésie, de +politique. + +Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du +droit de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du +moins, il avait son public restreint mais compétent. On +l'interrogeait avec respect sur sa longue expérience des idées et +des choses. Ce fut pour plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis +qu'il écrivit alors ses _Discours sur Tite-Live_. + +Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être composé, est le +commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires. +Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe +suit les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans +la nuit aux regards d'un statuaire. + +Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la +passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui +amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans +les destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement +accompli devait nécessairement découler tel autre événement par la +seule fatalité des grands esprits, la fatalité des conséquences; il +refait l'histoire romaine tout entière avec une lucidité +rétrospective qui éclaire mille fois mieux les faits que l'historien +romain lui-même. L'historien ne voyait que les détails, Machiavel +voit l'ensemble; Tite-Live n'est que la main, Machiavel est +l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: Ceci devait être. + + +IX + +Ni Montesquieu, dans ses _Considérations sur la décadence_, ni +Bossuet lui-même, dans les éclairs de son _Histoire universelle_, +n'ont cette évidence instinctive de sagacité qui caractérise +l'infaillibilité de Machiavel dans ce coup d'oeil sur la politique +romaine. Montesquieu a de la prétention dans les aperçus; Bossuet a +de la poésie dans les vues: c'est un épique plus qu'un historien; +leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre +veut éblouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre. +Il ne songe seulement pas à son style: le mot, chez lui, c'est la +pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul effet qu'il recherche +et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, s'il y a plus de +plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus d'éblouissement à lire +Bossuet, il y a plus de profit politique à lire Machiavel. C'est +lui qui est le véritable traducteur des événements et qui les +interprète en homme d'État; il en extrait le suc pour en nourrir +substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, destinés à +gouverner après lui la république ou la monarchie, l'aristocratie ou +la démocratie de Florence. + +Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel +sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à +la vie publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, +point de rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, +académique ou profane; le fait et la signification du fait, voilà +tout: ce sont les mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en +philosophie politique égal à Newton en philosophie naturelle. Le +monde moderne n'a eu qu'une tête de cette force, Bacon; nous vous +le ferons connaître un jour. + + +X + +Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par +patriotisme, les sept livres de l'_Art de la guerre_, ouvrage dirigé +contre les _condottieri_, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y +invente la conscription militaire, cette institution des +nationalités qui veulent rester nations ou rester libres. + +Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis +continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas +ses travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre, +voulait le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne +sait quel amour instinctif des collines de Florence empêchait +Machiavel d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta +l'aisance et le repos. + +«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à son ami Vettori, sans +trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve +bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus +longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer, +et, si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma +métairie et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de +village; ou bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et +de faire vivre ma pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans +quelque bourgade écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux +enfants, et de laisser ici ma famille, qui me considère comme un +homme mort. C'est le meilleur parti qu'elle puisse prendre, car elle +vivra plus aisément sans moi, qui lui suis à charge, attendu que +j'ai été accoutumé toute ma vie à l'aisance, et que je ne puis +m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le faudrait à la parcimonie +nécessaire.» + + +XI + +N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier +homme d'État et le premier écrivain de l'univers aspirer, pour +gagner son pain, à apprendre à lire aux enfants des paysans dans un +village privé de maître d'école! + +Mais il y a quelque chose de plus étrange encore, et qui montre dans +cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et +l'abandon de sa patrie l'énergie légère et vicieuse des nations de +ce pays et de ce temps. Le lion vieilli, dompté par l'amour, en +relief sur les vases étrusques, est le symbole de cette puissance de +souffrir et de jouir en même temps qui caractérise cette forte race +d'Étrurie. C'est ainsi que Mirabeau, Étrusque de race comme +Machiavel, secouait d'une main les barreaux de son cachot de +Vincennes, et de l'autre main écrivait des volumes d'amour à madame +de Mounier. + +«Malgré mon âge, qui touche à cinquante ans, écrit-il à Vettori, je +vais chaque jour visiter celle qui captive mon coeur; je ne me +laisse ni rebuter par les ardeurs de l'été, ni arrêter par la +longueur et les difficultés du chemin, ni effrayer par l'obscurité +des nuits.» + +Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, même la +dignité de son nom, même sa misère, même la décence de son âge, il +n'écrivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les +confidences de son bonheur. + +Guéri de cette passion, qui ne fut pas la dernière, et consulté par +Léon X sur les moyens de corrompre le vieux républicanisme de +Florence, Machiavel, sans désavouer tout à fait la république, +conseille au pape de corrompre à force de faveurs et de prospérité +les citoyens. + +«Conservez, lui dit-il, l'apparence des élections, mais faussez-en +les résultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altérant +les votes dans les scrutins.» + +C'est une trahison exactement semblable à celle que le grand et +vénal Mirabeau organisait secrètement pour Louis XVI, en recevant +d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de +l'autre main les passions qui nourrissaient sa popularité. Cependant +Machiavel était moins pervers dans sa politique, car il ne +trahissait personne que lui-même, dans cette entente avec Léon X. + + +XII + +Machiavel commençait à rentrer en grâce auprès des Médicis quand +Léon X mourut. + +La mort de ce pape le laissa de nouveau sans espoir. Les amis et les +élèves de Machiavel, dans les jardins Ruscelaï, conspirèrent, à +l'exemple des Brutus, pour le rétablissement de la république; ils +furent trahis, suppliciés ou proscrits. Machiavel, qui les +fréquentait, et qui les inspirait du fanatisme classique de la +liberté romaine, n'avait trempé que son génie, mais non sa main, +dans la conjuration. Soupçonné, mais non accusé, il fut obligé de +renoncer à tout espoir de rentrer dans le gouvernement, et dut se +retirer plus que jamais dans sa retraite indigente. + +Il en occupa les loisirs en écrivant son _Histoire de Florence_. +Avant de l'avoir poussée jusqu'à son temps, trop difficile à toucher +sans offenser le maître de Florence, il porta son histoire à Rome au +pape Clément VII. Ce pape, aussi parcimonieux que Léon X était +libéral, lui donna cent ducats pour toute récompense d'un si +magnifique travail. Machiavel, indigné, brisa sa plume; elle +nourrissait la postérité de son génie, et elle ne le nourrissait +lui-même que d'amertume! + +Et cependant il s'amusait toujours à aimer et à chanter entre deux +détresses. Ainsi on le voit, à ce retour de Rome, en correspondance +avec son célèbre contemporain Guiciardini sur des représentations de +_la Mandragore_, que Guiciardini veut faire jouer à Modène. + +«J'ai fait huit ou dix chansons gaies de plus pour la pièce, +écrit-il à Guiciardini. J'irai avec la _Barbera_, belle chanteuse de +Florence: préparez-nous, à moi et à la Barbera, une chambre chez +ces moines.» + +Le pape, rougissant enfin de négliger un tel serviteur de ses +intérêts, le charge de surveiller et d'achever les fortifications de +Florence. + +Il trouva à peine du pain dans cet emploi. Les Florentins, menacés +par l'armée de la confédération des ennemis du pape et des Médicis, +se gouvernent un moment par les conseils de ce grand politique. +Machiavel écarte avec une habileté consommée l'armée des confédérés +de Florence. Il suit cette armée pour y poursuivre ses négociations +dans leur camp sous les murs de Rome; il assiste à la mort du +connétable de Bourbon et à la prise de Rome. Les Médicis, pendant +cette éclipse de leurs papautés à Rome, sont de nouveau expulsés de +Florence. Machiavel espère y rentrer pour reprendre son ascendant +sur la république restaurée par ses amis; mais les républicains lui +reprochent avec indignation ses complaisances pour Laurent de +Médicis et les conseils d'usurpation qu'il a donnés à ce dictateur +de Florence dans le livre _du Prince_. Il est destitué, menacé, +obligé de se cacher de nouveau dans sa chaumière de San-Casciano. + + +XIII + +Le livre _du Prince_ n'était cependant pas encore publié, mais on en +connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des +Médicis. + +Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre +l'honnêteté politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint +bientôt, comme on va le voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux +prophète de la populace et de la monacaille, de ce fou imposteur, +Savonarola, se déclara irréconciliable avec le grand homme qui avait +méprisé ses jongleries soi-disant évangéliques, mais plus réellement +démagogiques. + +Examinons ici ce livre _du Prince_, qui a donné l'immortalité de la +calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme +de l'Italie. + +Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie +vertueuse de Machiavel, voulant, comme le législateur de Sparte, +faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans? + +Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de +tyrannie pour donner aux princes la théorie des crimes heureux? + +Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les +pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations +systématiques sur Machiavel. + +Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature +humaine. + +La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour +écrire gratuitement des contre-vérités qui les feront passer +éternellement pour des scélérats; la nature ne crée pas non plus des +hommes assez monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus +hautes et les plus saines intelligences de leur siècle) pour penser, +pour écrire et pour signer des théories de crimes qui les dévoueront +à l'exécration de la postérité. + +L'auteur des _Commentaires sur Tite-Live_ et de l'_Histoire de +Florence_, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi +éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie privée et la +vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien +n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un +Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses +contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien +public, mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans +l'imagination des imbéciles ou des pédants. + +La pensée qui inspira le livre _du Prince_ à Machiavel, la voici. +Nous ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons. + +Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices; +elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel, +voulant donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de +la politique du succès (fausse mais séduisante politique), prit son +texte dans la vie de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si +intimement comme ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de +ce héros souvent fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il +développa ce texte non en moraliste, mais en politique, pour +Laurent de Médicis. Il ne dit point à son prince: Faites ceci; mais +il lui dit: Voilà comment César Borgia fit en telle ou telle +circonstance de ses usurpations ou de ses crimes. Il ne loue pas, il +raconte; son tort est de raconter avec l'impassibilité d'une page de +bronze, et de ne témoigner dans l'accent du narrateur aucune +préférence pour le bien, aucune pitié pour les victimes, aucune +exécration contre les attentats politiques. + +Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en +cherchez pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette +oeuvre trop équivoque de son génie, car le succès en politique est +trop souvent la récompense du crime. + +N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen +âge italien, la politique n'était pas une moralité de but et une +légitimité des moyens; la politique n'était qu'une science, et +Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard +que la politique, sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous +Bossuet même elle n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était +pas plus avancé que son temps; voilà son principal crime dans le +livre _du Prince_. + + +XIV + +En quelques lignes voici l'analyse de ce livre. + +Machiavel divise les princes en princes héréditaires et en princes +nouveaux. + +Il se déclare pour le principe des gouvernements héréditaires et +légitimes, comme infiniment plus faciles à posséder et à régir +innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est légitimiste. +Quant aux républiques, il en a traité, dit-il, dans le _Commentaire +sur Tite-Live_; là il est républicain avec l'intelligence des +diverses crises des républiques: il se prononce tantôt pour +l'aristocratie conservatrice, tantôt pour la démocratie progressive, +aujourd'hui pour le sénat, demain pour le peuple, selon le temps, +mais toujours pour l'honnête et pour le bien public. + +Les provinces annexées aux États du prince nouveau, dit-il, ne +peuvent y rester longtemps attachées tant que la race de leurs +anciens souverains n'est pas éteinte. On en a conclu que Machiavel +conseillait le meurtre des anciennes familles des princes vaincus. + +«Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne résider +dans ses nouvelles conquêtes, et que les conquérants parlent la même +langue que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes +en Italie: il y ruina les puissances faibles, il y accrut la +puissance d'un prince puissant, il y introduisit un prince étranger +très-fort, il n'y vint pas résider, et il n'y établit pas la +domination française.» + +Ces cinq fautes reprochées par Machiavel à Louis XII ne +semblent-elles pas prophétiquement s'appliquer à la politique de la +France d'hier relativement à l'Italie? La France y laisse tomber les +puissances faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modène, les +États romains, bientôt Naples; elle y introduit un prince +très-puissant déjà, le roi de Sardaigne, et l'Angleterre, alliée +désormais de la maison de Savoie, au détriment de la France; elle +n'y fonde aucun patronage français sur aucune partie de l'Italie. + +«Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait dû consentir à +affaiblir ou à laisser absorber ces petites puissances, parce que, +tant qu'elles auraient existé, elles auraient empêché les ennemis de +la France devenus trop puissants de trop grandir. La France, +conclut-il, a donc perdu son influence en Italie pour ne s'être +conformée à aucune des règles de ceux qui veulent conserver une +possession. Il n'y a là aucun miracle, c'est une chose toute logique +et toute naturelle. Les Italiens, poursuit-il, n'entendent rien aux +affaires de guerre, et les Français rien aux affaires d'État!» + + +XV + +Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, +par les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et +d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas, +plus ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans +leur élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la +prédisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition +nécessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver +leur ambition, jamais l'accomplir. + +Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à +force de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! +L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; +c'est du mariage de la fortune avec le génie que naît la puissance; +sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui +la prosterne aux pieds du succès. + +Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou +religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de +vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que +persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur +arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: +c'est pour cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les +prophètes désarmés finir misérablement.» + +On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus +de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si +vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du coeur humain. + +«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son +témoin! + + +XVI + +Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite +du pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une +vaste domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais +comme exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre _du Prince_: là +est le venin. + +«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen +de son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite, +je n'y trouve rien à critiquer. Doué d'un grand courage et d'une +haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans +une souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se +garantir de ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force +ou par ruse, de se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et +respecter par les soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire, +de remplacer les anciennes institutions par de nouvelles, d'être à +la fois sévère et gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je, +ne peut trouver des exemples plus récents que ceux de César Borgia.» + +Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes? +Lui seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter +même l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à +l'âme d'un prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est +une bassesse et que le meurtre est un forfait. + +Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de +ceux qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel +dit nettement sa vraie pensée dans les termes suivants: + +«En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à massacrer +ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, +sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le +pouvoir; la gloire, jamais!» + + +XVII + +Ainsi la véritable pensée du livre _du Prince_ ne pouvait être +d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les +flétrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus +évident, à quelques pages de là, qu'il raconte le succès du crime, +mais qu'il ne le glorifie pas. Lisez cette phrase: «Les cruautés, +dit-il, sont _bien_ employées (si toutefois le mot bien peut être +jamais appliqué à ce qui est mal) quand on les commet d'un seul coup +et en masse, etc.» + +Vous voyez, par la parenthèse, qu'il parlait du succès, et non de +l'innocence des cruautés. Il ne peut le dire plus nettement +lui-même. Il se prémunit contre la calomnie en disant: «On peut +appeler habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.» + +C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui +fait, depuis l'origine du monde, le désespoir des honnêtes gens: «Le +monde est si corrompu que celui qui veut en tout et partout se +montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de +méchants.» + +Est-ce là conseiller la perversité aux hommes? Non, c'est leur +conseiller de ne pas espérer leur récompense en ce monde, mais c'est +leur montrer d'autant plus la sublimité de la vertu qu'en restant +vertueux on consent sciemment à être victime de son innocence. + +C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption +générale, qu'il dit ailleurs à son prince: «Il vaut mieux dans un +pareil monde être aimé, mais il est plus sûr d'être craint. Le mieux +serait d'être l'un et l'autre.» + +On ne peut pas excuser de même son conseil au prince de ne pas tenir +sa parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engagée +sont changées, ni l'éloge qu'il fait nettement du pape Alexandre VI +d'avoir jeté tous ses serments au vent. + + +XVIII + +Le livre finit par une éloquente invocation aux Médicis pour qu'ils +délivrent l'Italie des barbares. C'était alors, comme aujourd'hui, +l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'État, +poëtes, tels que Dante, Pétrarque, Machiavel, tant qu'ils étaient +satisfaits des républiques, des papautés et des princes qu'ils +servaient en Italie; le lendemain du jour où ils étaient méconnus ou +exilés par ces États ou par ces princes, ils invoquaient l'empereur +d'Allemagne pour qu'il vînt _remettre la selle et le mors à la +cavale indomptée_ de l'Italie, selon le fameux tercet du Dante; ou +bien ils allaient, comme Pétrarque, jusqu'en Allemagne implorer le +secours armé des barbares pour la cause de Naples, de Rome ou de +Florence; litanie de la servitude qui demande plutôt le changement +de maître que la liberté. + +Quant à Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconséquence +de tant de grandes âmes italiennes; il ne conseille ni ne conspire +jamais l'asservissement de sa patrie à des maîtres étrangers; en +cela, seul entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu. +C'est ce qui fait dire à J.-J. Rousseau «que Machiavel, dont on a +fait le bouc émissaire de la politique, n'avait pas été compris dans +le véritable esprit de ses oeuvres; que _le Prince_, au lieu d'être +le livre des tyrans qu'il rend odieux, était en réalité le livre des +républicains; que Machiavel était un honnête homme et un bon +citoyen, mais obligé de masquer sous les Médicis son amour de la +liberté.» + + +XIX + +Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons +pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, dans ce +livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on +appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, il +ne fut pas un assassin. + +N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son +admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de +dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force +nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble +race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux +de Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, +le premier des _condottieri_ et le plus ambitieux des princes +lieutenants de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les +violences qu'il estimait dans César Borgia, c'était la concentration +d'une Italie armée sous sa main. + +Voilà le véritable caractère du livre _du Prince_, et voilà aussi +son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre _du +Prince_ n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son +_Contrat social_. + +Un jeune écrivain politique de nos jours, M. Alfred Mézières, est +un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie +pensée de Machiavel. Ce livre _du Prince_ n'en restera pas moins le +texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les +ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une +prévention du passé. + + +XX + +Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment, +c'est son _Histoire de Florence_; toute la théorie de l'Italie +classique, de l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie +actuelle, est dans ce livre, quand on est capable de comprendre la +logique historique des événements et la nature des nations. Son +modèle fut Tacite, ses disciples furent Bossuet et Montesquieu. +Avoir égalé Tacite, avoir inspiré Bossuet et Montesquieu, c'est être +trois grands hommes en un seul homme. Tel est Machiavel dans ce +récit. + +Sans nous étendre sur les événements trop souvent microscopiques qui +composent l'histoire de la Toscane, cette Athènes de _l'Arno_, aussi +illustre et aussi dramatique que l'Athènes du Céphise, jetons un +regard seulement sur les fondements de cette histoire où Machiavel +décompose et recompose en quelques pages l'Italie tout entière; +cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout à fait, par +sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopéens +qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore +çà et là sur les collines de l'antique Étrurie. + + +XXI + +Machiavel commence par jeter un coup d'oeil magistral sur la +décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les +reflux des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un +côté, et qui descendent de l'Afrique de l'autre, pour dépecer, comme +les vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour +en occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il, +le jour où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des +Césars est morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne +survit pas à une religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a +plus de tête, plus de coeur, plus de nom, plus de langue, plus de +vie.» + +Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du +Danube: Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, +Allobroges; il montre du doigt les haltes de ces peuplades campées +d'abord, colonisant ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou +moins héroïques, sur les différentes provinces dépecées de l'antique +Italie. + +--«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés, +sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces +peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre +forme au langage.» + +--De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un +lieutenant de l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou moins +de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie. +Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces +expéditions lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de +romain dans Rome que le pontificat, tantôt humble délégué municipal +de l'empereur d'Orient, tantôt joignant une souveraineté morale à +une magistrature urbaine, autour duquel se groupent les restes de +nationalité romaine. Bientôt ces empereurs d'Orient, distraits de +l'Italie ou déshérités de ses plus belles provinces, se bornent à +posséder Ravenne, Mantoue, Padoue, Bologne, Parme, se maintiennent +quelques années dans l'indépendance; mais bientôt les Toscans +eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux Lombards, barbares +d'origine, italianisés de moeurs; les papes, à qui Théodose cède +entièrement Rome, par indifférence pour la possession de ces ruines, +s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du pontificat +sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient capitale +sacrée en face de Ravenne, capitale profane. + +Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards +représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les +Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel, +des Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une +certaine Italie indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les +empereurs d'Orient. Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards, +Charlemagne accourt à leur appel, délivre le pontife, en reçoit en +récompense le titre d'empereur romain et d'empereur d'Occident. +Cette élection de l'empereur par le pontife devient un droit +d'élection universel des empereurs d'Occident par les papes. Les +empereurs y trouvent une sanction sur les peuples; les papes, un +titre de supériorité sur les rois. On permet aux Lombards vaincus de +rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; des délégués des +empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane, l'Étrurie et +les Romagnes. + +Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent +en maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes +jusqu'aux Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles +contrées de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne +république, maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville +de Romulus et des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des +prétoriens, des sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper +son néant. En réalité les papes règnent avec une forte réalité sur +ces ombres mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs +germains héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les +empereurs et les papes, ligués contre les Lombards et les autres +barbares, sont donc les seuls et vrais souverains alors de l'Italie. + + +XXII + +Cette dualité, tantôt concordante, tantôt rivale, est la clef de +tous les événements de l'Italie jusqu'à nos jours. La France et +l'Espagne seules viennent immiscer leur épée et leurs prétentions +entre ces deux maîtres de l'Italie, les papes et les empereurs +d'Allemagne; mais l'Italie elle-même n'existe que par tronçons sous +leurs pieds, comme les serpents coupés par le soc de ces laboureurs +d'hommes. Les Normands, peuplades maritimes du Nord, conquérants +d'une province française, de l'Angleterre et de la Sicile, se mêlent +à ces débordements de barbares septentrionaux ou sarrasins, et +s'établissent solidement dans la Campanie et dans Naples. Voisins de +Rome, tantôt ils la menacent, tantôt ils la protégent contre les +empereurs d'Allemagne. La jalousie entre les papes et ces empereurs +produit dans les deux Italies les factions des Guelfes et des +Gibelins, si célèbres dans l'histoire; factions dont l'une est +germanique et l'autre papale, mais dont aucune n'est réellement +italienne. Les Guelfes étant les partisans de la papauté souveraine, +les Gibelins étant les partisans des empereurs; les Guelfes rêvant +l'indépendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins soutenant +l'indépendance des rois et des peuples, on voit qu'il était +difficile de savoir lequel était le parti de la liberté; aussi tous +les grands hommes de l'Italie furent-ils tour à tour Guelfes et +Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indépendance des papes ou +de l'indépendance des peuples. Dante, Pétrarque, Machiavel lui-même, +flottèrent entre ces nécessités de parti: Gibelins quand les papes +pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui étaient +à leurs yeux les libérateurs du joug des papes, pesaient trop sur +Rome. + +Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contracté l'habitude +d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude à une +autre servitude? L'Italie de cette époque était le balancier du +pendule marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des +empereurs, jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne +rétrograde pas. + + +XXIII + +Au milieu de ces vicissitudes d'influence entre les papes et les +empereurs, des tyrannies féodales se fondent partout dans les petits +États de la basse Italie. Le rapt et l'assassinat fondent et +transmettent ces dynasties d'une maison à une autre. Des chefs de +bandes, enrôleurs de troupes mercenaires, la plupart étrangères, +passent, selon le poids de l'or qu'on leur paye, du service d'un +prince au service d'une république. Princes ou républiques se +liguent tantôt avec les papes, tantôt avec les empereurs, tantôt +avec les Suisses, tantôt avec les Français. Une république étrangère +d'origine représente seule l'indépendance de l'Italie sur un groupe +de soixante îlots dans les lagunes de l'Adriatique: c'est Venise, +phénomène maritime abrité par les flots, et grandissant pendant que +tout se rapetisse autour d'elle sur le continent italien. Gênes, +également protégée par ses rochers d'un côté, par la mer de l'autre, +se constitue aussi une puissance carthaginoise de commerce et de +liberté, patrie flottante sur les vaisseaux, à l'abri des tyrannies +italiennes. + +Les Génois, aussi bien que les Pisans, ne sont pas des Italiens de +Rome; ce sont des Liguriens, des Vénètes, des Étrusques, des +Esclavons, des pirates de terre ferme devenus des peuples. Pise, +aussi maritime que Gênes et que Venise, confie sa liberté +républicaine à ses galères, s'allie avec ses rivaux de Venise et de +Gênes, et brave ainsi Rome, Naples, Milan, Florence. Le territoire +italien était divisé comme le patriotisme. Les républiques grecques +de la Campanie, comme Amalfi, Tarente, Salerne, Crotone, s'étaient +fondues dans le royaume de Naples; les Visconti régnaient à Milan; +Ferrare, Modène et Reggio étaient soumis à la maison d'Este; Faënza, +aux Manfredi; Imola, aux Alidosi; Rimini et Pesaro, aux Malatesti; +la Lombardie, moitié aux Vénitiens, moitié aux ducs de Milan; +Mantoue, à la maison de Gonzague; les Florentins ne possédaient que +les vallées de l'Arno; Pise, Lucques et Sienne florissaient en +républiques. L'habile diplomatie de Florence se tenait en équilibre +entre ces puissants voisins; la mer avait créé Gênes, Venise et +Pise; le commerce, l'industrie, les lettres, les arts, maintenaient +Florence au premier rang des capitales de l'Italie, mais Florence +aussi était étrusque et non romaine. + +Les Étrusques durent leur capitale à un grand marché fondé sur la +colline escarpée de Fiesole; d'où Florence descendit dans la plaine; +de là ce caractère mercantile qui resta l'âme de ce doux pays, et +qui finit par lui donner pour magistrats des cardeurs de laine et +pour maîtres une dynastie de marchands (les Médicis). + + +XIV + +Jusque-là le Piémont, peuplé de petites républiques municipales, +telles que Turin, Novarre, Asti, Brescia, Alexandrie, suivait de +loin les vicissitudes des républiques et des tyrannies lombardes. +Les marquis de Montferrat et les comtes de Savoie, princes des +montagnes des Alpes, descendaient de temps en temps sur l'Italie, +tantôt vainqueurs, tantôt vaincus par ces républiques, à peine +aperçus des grands États de la péninsule. L'Italie ne se doutait +pas que des gorges de la Savoie, domaine sauvage des peuplades +allobroges, sortirait une puissance envahissante, militaire et +politique, qui aspirerait, quelques siècles plus tard, à concentrer +et à posséder l'héritage de Rome dans la main d'un roi des Alpes +héritier des barbares dont Rome ne savait même pas le nom. + + +XXV + +Voilà le préambule lumineux de l'_Histoire de Florence_ par +Machiavel; voilà le véridique tableau de la décomposition de +l'Italie. Cela est pensé par l'âme du Tacite florentin, écrit à la +façon de Bossuet par le vigoureux génie de San-Casciano. + +Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spéciale et toute locale +de Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument +de bon sens, de connaissance des hommes, de clarté, de récit, +surtout de réflexions politiques découlant des événements qu'il +retrace; mais le sujet est trop exclusivement toscan pour s'y +arrêter; la main de Machiavel est plus grande que sa république. +Florence disparaît sous cette forte main, digne de manier l'histoire +de tous les empires et de tous les siècles. + +Mais enfin voilà l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on +veut savoir à cette époque son vrai nom; voilà l'Italie exhumée et +renaissant de ses cendres jusqu'à Machiavel. Dans cette mêlée de +races barbares greffées sur l'antique sol italien, dans cet amalgame +de Grecs, Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards, +d'Étrusques, de Liguriens, de Vénètes, d'Allobroges, de Germains, de +vieux Romains ayant oublié jusqu'aux noms de leurs ancêtres, +gouvernés par un pontife dont la capitale est une Église sur le +tombeau du pêcheur de Galilée; dans cette confusion de la théocratie +donnant des lois au temps au nom de l'éternité, d'aristocraties +féodales comme Venise, de comptoirs souverains comme Gênes, +d'ateliers républicains comme Florence, de monarchies aventurées et +nomades comme le royaume de Naples, de tyrannies fortifiées dans des +repaires de brigands plus ou moins policés et gouvernés par +l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modène, Reggio, +Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cités municipales régies par des +citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes, +telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres +des comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des châtelains du +Tyrol, qui peut reconnaître l'Italie des Romains, celle des +Scipions, l'Italie des Césars? Excepté la place, que restait-il de +l'Italie romaine? + +À moins d'être un rhétoricien comme Pétrarque ou un fanatique +déclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer à ressusciter le +peuple romain? Les ossements mêmes n'en existaient plus, ils +blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquilée ou de +Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits sérieusement +politiques et réels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement +pas; l'un invoquait dans des vers immortels l'empereur germain +d'Occident, le conjurant de venir, de réprimer l'Italie papale à +Rome, et _de remettre la selle et la bride à la cavale indomptée_; +l'autre conseillait au pape Léon X et à son successeur de concentrer +l'Italie anarchique par les armes et par la politique sous ses lois, +et de conquérir l'empire pour en faire le règne de Dieu. L'une ou +l'autre de ces pensées pouvait être politique, aucune n'était +italienne. + +Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours, +l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme +d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de +chimère était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de +nouveau dans la Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire +au fantôme de l'Italie unitaire: _Lève-toi et marche!_ et que lui +aurait dit Machiavel s'il eût vécu de notre temps? + +Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous +allons conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait +aujourd'hui, s'il pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, +le plus sain appréciateur des réalités dans les choses, le plus +hardi contempteur des chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait +jamais produit, son premier patriote enfin. + + +XXVI + +Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé, +le plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de +l'Italie, avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination +aragonaise dans la main des vice-rois castillans, puis dans la main +des Bourbons, comme un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et +à demi française. Les trente-trois révolutions de ce royaume +attestent la convoitise de toutes les nations sur cette magnifique +proie des ambitions dynastiques; elles attestent aussi sa propre +légèreté et sa propre turbulence. Nation légère comme la Grèce sa +mère, superstitieuse comme l'Espagne sa nourrice, héroïque par accès +comme les Normands ses conquérants, intelligente et vive comme des +Français de l'Italie, à la fois servile et frémissante envers les +papes ses voisins, qui la revendiquaient comme un fief de Rome, +cette nation, par la souplesse de son caractère et par la +promptitude de son esprit, était admirablement apte à modifier ses +institutions selon le caractère de ses dynasties passagères. Aussi +commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était déshabituée de +la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la défendaient, +comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires, espagnoles, +françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave quand +une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable de +discipline et de constance au feu pour des causes purement +abstraites. Le climat et les moeurs lui rendent la vie si gaie et si +douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui +ont si peu à perdre en la risquant. + +Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi +Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était +soeur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de Naples +avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en grâce +féminine. Elle dominait son mari, le roi Ferdinand; ce prince, +très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, ne +demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa +paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme +tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme +commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle +régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme +ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres +réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient +dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans +l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les +progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les moeurs féodales +des provinces et les superstitions du bas peuple de la capitale. +L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux souverains les +plus hardis contre les routines de gouvernement, respirait dans ses +propres actes; elle avait autant de philosophie et de hardiesse: plus +puissante, elle aurait été la Catherine II du midi de l'Europe; mais, +fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant tout, et, femme autant +que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui de la domination. Son +peuple avait immensément grandi sous sa main. + +Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata; +elle y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt +aussi l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement, +les infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa soeur +Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en +haine dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le +pape, avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et +toutes les causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et +de sang menaçant de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton, +son ministre, appelle l'Angleterre à son secours; la France +l'expulse de son trône; elle se réfugie en Sicile, à l'abri des +flots et des escadres britanniques; une réaction passionnée en sa +faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève et entraîne les +Calabres contre les Français au nom de la religion et de la +monarchie. Les vaisseaux de Nelson ramènent la reine à Naples; le +peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour; mais son +retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre +l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes +révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa +terreur populaire. + +Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de +Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie +bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en +administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire +et de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce +temps la reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection +exigeante des Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils +ont la popularité, et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la +masse des ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a +accumulé tant d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue +du monde contre Napoléon; il continue à régner à ce prix par la +tolérance de la coalition. + + +XXVII + +Napoléon, exilé à l'île d'Elbe, envahit de nouveau le trône de +France; Murat, indécis entre ses nouveaux alliés et son beau-frère, +dont il craint les ressentiments, se perd en armements équivoques +qui menacent les deux partis. Il appelle vainement l'Italie à +l'indépendance sous le drapeau napolitain; l'Italie ne répond que +par l'inertie et le doute. Son armée se débande au premier choc +contre les Autrichiens; il revient à Naples découronné et en sort le +lendemain en fugitif. Errant en Corse, il tente une descente sur les +côtes de Calabre; il y trouve le peuple aliéné contre lui, et la +mort; il accepte sa fortune en vaincu et le supplice en héros. + +La reine Caroline était morte de douleur à Vienne, où elle avait +cherché un asile contre l'humiliation du patronage impérieux des +Anglais. Le vieux roi Ferdinand, son mari, était revenu seul à +Naples; il y régna avec douceur et modération jusqu'en 1820. À ce +moment le carbonarisme s'emparait souterrainement de son armée; le +carbonarisme était une société secrète, une conspiration permanente +dont il est difficile de définir les doctrines: c'était un +jacobinisme modéré, mais ténébreux, qui couvait dans l'ombre et qui +affiliait dans le vague; son cri de guerre était la _Constitution +espagnole_ arrachée à Ferdinand VII par l'insurrection soldatesque +de l'armée de Cadix. Cette constitution, qui n'était ni républicaine +ni monarchique, mais insurrectionnelle à tous ses articles, rendait +également impossibles la monarchie et la république; elle était +l'anarchie organisée. + +Naples, foyer du carbonarisme aristocratique et militaire, répondit +sans le comprendre au cri de l'armée; cette armée marcha sur Naples +et présenta à la pointe des baïonnettes la constitution espagnole au +vieux roi Ferdinand. Nous assistâmes nous-même à ces événements. Le +roi plia sous la volonté de l'armée. L'aristocratie et la +bourgeoisie simulèrent l'enthousiasme; le peuple, étonné, murmura et +resta en observation hostile contre le carbonarisme. La constitution +espagnole fut proclamée sur parole, car il n'en existait pas même un +exemplaire à Naples. + +Le parlement fut convoqué; ce parlement, composé en majorité +d'hommes de sens et de talent, montra dans ses délibérations combien +le royaume de Naples était à la hauteur des institutions libres; des +orateurs aussi éclairés qu'éloquents, tels que le comte Riciardi dei +Camalduli, le baron Poerio et ses émules, égalèrent les Cazalès et +les Mirabeau de notre Assemblée constituante. + +Cette courte période de gouvernement représentatif laisse une +glorieuse trace de lumière et de raison sur le royaume de Naples. Le +parlement aurait régularisé la constitution des carbonari si le joug +de l'armée n'avait pas pesé à la fois sur lui et sur le trône. + +La coalition monarchique de la France, de l'Angleterre, de +l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, se prononça au congrès de +Laybach contre le carbonarisme de l'Italie. Les troupes de +l'Autriche furent chargées de rétablir le roi Ferdinand dans sa +toute-puissance. L'armée napolitaine de quatre-vingt mille hommes se +dispersa aux premiers coups de canon; elle marchait sans unité et +sans conviction pour une cause inconnue; elle était humiliée d'obéir +à une secte sous le drapeau trop étroit d'une conjuration +triomphante. + +Naples rentra dans la monarchie absolue pendant trois règnes. + + +XXVIII + +La république de 1848 en France s'était abstenue sévèrement de toute +propagande armée ou désarmée chez les peuples libres de leurs formes +de gouvernement; mais Naples, agitée une seconde fois par l'esprit +de 1820, avait conquis, avant l'explosion de la république en +France, une constitution sur son jeune roi. + +Cette constitution n'avait pas le caractère soldatesque et +anarchique de la constitution des carbonari; elle pouvait marcher +sans chute par la bonne volonté du roi et par la sagesse de la +nation; mais les restes du carbonarisme voulurent la pousser à des +désordres par des excès populaires. Le jeune roi, qui l'épiait pour +la surprendre en flagrant délit d'insurrection, marcha sur elle avec +résolution; ses troupes, dont il était l'idole, le suivirent; il +triompha en un jour, comme le roi de Suède Gustave, du parti qui +avait voulu l'entraver. La ligue du roi, du bas peuple et de +l'armée, contint le parti aristocratique et libéral pendant dix ans, +et le contient encore malgré les agitations de l'Italie et malgré +les sommations du Piémont, de l'Angleterre et de la France. + + +XXIX + +Un roi presque enfant, dont on ne connaît encore que le nom, se +tient debout sous ces coups de vent, par le seul aplomb de la +volonté de son père; il semble survivre à ce père, le plus +volontaire des rois de ce siècle. Le jeune roi, menacé de perdre sa +nationalité et son indépendance sous l'envahissement sans bornes du +Piémont, tient encore le royaume de Naples en équilibre; l'esprit de +nation lutte contre l'esprit de révolution: qui l'emportera? + +Le Piémont, en démasquant son ambition, a compromis la vraie cause +libérale en Italie. Absorber n'est pas affranchir: la conquête est +le repoussoir de la liberté. + +Malgré l'appui de l'Angleterre et de la France, le Piémont périra à +l'oeuvre, car il s'est donné une oeuvre en disproportion avec ses +forces: on rêve l'impossible, on ne l'accomplit pas. L'Italie +elle-même, qui n'est pas _piémontaise_ mais _italienne_, réprouvera +un jour ce rêve de monarchie universelle des tribuns piémontais; un +tribun n'est pas obligé d'être un homme d'État. Il y a bien peu +d'années que le tribun de l'Irlande O'Connell prétendait aussi +ressusciter l'Irlande en l'amputant de l'empire britannique. Un +immense engouement, résultat d'une immense illusion, élevait cet +O'Connell aux nues, sa vraie place; nous ne cédâmes pas à cet +engouement pour un fanatique de l'impossible; nous ne vîmes dans +O'Connell qu'un éloquent Rienzi ou un turbulent Savonarole de +l'Irlande, et nous prophétisâmes, seul alors, le néant de ses +pompeuses déclamations. Qu'est-il arrivé? O'Connell est mort +d'emphase; ses compatriotes ont honoré sa vie et sa tombe de leurs +subsides patriotiques; ses promesses dérisoires sont mortes avec +lui, il n'en est plus responsable. L'Irlande regrette le temps qu'il +lui a fait perdre en progrès raisonnables à la poursuite de chimères +sonores, et le royaume-uni de la grande fédération britannique +subsiste et ne se souvient plus de son agitateur. + +Triste exemple pour les O'Connell du Midi! + +Voyons maintenant ce qui est advenu de l'Italie, depuis Machiavel, à +Rome, à Florence, à Ferrare, à Gênes, à Venise, à Turin; complétons +le tableau, et par le passé préjugeons l'avenir. + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois prochain._) + + + + +LIIIe ENTRETIEN + + Une indisposition rhumatismale, très-longue, à laquelle je suis + assujetti sans gravité mais non sans supplice depuis trente ans, + a mis un intervalle inusité entre le 52e et les 53e--54e + Entretiens. Cette indisposition se termine seulement aujourd'hui; + nos abonnés, qui veulent bien nous permettre de les considérer + comme des amis, nous pardonneront ce retard involontaire. Le + volume de 1860 n'en souffrira pas; nous suppléerons à + l'inconvénient en publiant, comme aujourd'hui, deux Entretiens à + la fois, de manière que les douze Entretiens de l'année soient + toujours complétés avant le 1er janvier de l'année suivante. + + LAMARTINE. + + Paris, 20 juillet 1860. + + + + +LITTÉRATURE POLITIQUE. + +MACHIAVEL. + +DEUXIÈME PARTIE. + + +I + +Après Machiavel, nous avons vu ce qu'était devenu le royaume de +Naples. + +Après Machiavel, voyons d'un coup d'oeil le reste de l'Italie +jusqu'à nos jours. + +Rome se présente la première: les papes, tantôt inspirés par le +génie de leur pontificat, tantôt égarés par une ambition mondaine et +en disproportion avec leur puissance italienne, tantôt asservis à la +pression armée de Naples, de l'Espagne, de l'Autriche, de Venise, de +la Toscane, de la France, continuent de régner à Rome: s'ils en sont +momentanément dépossédés, ils y reviennent après de courtes +éclipses. Rome les proscrit quelquefois et les rappelle toujours. +Cette capitale grande et vide de l'Italie antique se fait peur à +elle-même de sa grandeur et de sa viduité, quand elle cesse d'être +remplie par l'ombre sacrée d'une république ou d'une monarchie +universelle. Il faut, pour ne pas tomber en ruine, qu'elle soit la +capitale de quelque chose de grand; ce quelque chose, c'est la +papauté. + + +II + +Nous ne voulons point parler ici des papes comme pontifes, mais +comme souverains temporels, comme présidents viagers et perpétuels +d'une république purement italienne, république constituée d'un +débris de l'empire romain à Rome. Nous ne parlons pas théologie, +nous parlons politique. + +Il y a, en effet, deux hommes parfaitement distincts dans un pape: +celui qui ne distingue pas entre ces deux hommes dans un ne peut +parler ni de l'un ni de l'autre avec bon sens et avec respect; car, +s'il attribue au pontife inspiré de Dieu les erreurs, les vices, les +crimes de l'individu appelé pape, il offense Dieu, il est absurde et +sacrilége envers la souveraine Sagesse; et s'il attribue au pape, +chef électif d'une république italienne, l'infaillibilité, la +perpétuité et l'autorité du pape, pontife et oracle de Dieu, il +offense la raison et la liberté, il sacre la tyrannie, il est +sacrilége aussi envers l'espèce humaine. + + +III + +Il y a donc une _dualité_ nécessaire dans les papes; l'une de ces +dualités, le pape, appartient aux catholiques; l'autre de ces +dualités, le souverain, appartient à l'Italie. Ne parlons que du +souverain. + +Religieusement, nous comprenons très-bien comment le christianisme +naissant et grandissant a voulu peu à peu confondre dans les papes +ces deux caractères si différents, d'oracle et de souverain. Toute +doctrine qui vient au monde, qui descend du ciel ou qui croit +fermement en descendre, a une ambition sainte, absolue comme la +Divinité incarnée qu'elle personnifie ou qu'elle croit personnifier +dans sa foi. La foi révélée n'est pas comme la foi raisonnée; elle +n'a ni _plus_ ni _moins_, ni hésitation, ni tolérance, ni doute; +elle est conquérante comme l'ambition du ciel, elle est absolue +comme la volonté de Dieu sur les choses et sur les âmes; tous les +moyens lui sont bons comme à Dieu, parce qu'elle se sent ou se croit +divine, et que la Divinité, étant le bien suprême, ne peut faire le +mal même en employant des moyens violents; elle veut et elle croit +avoir droit de vouloir soumettre tout ce qu'elle ne peut convaincre. +C'est le _compelle intrare_ mal entendu de l'Évangile; c'est le +glaive fauchant comme une ivraie du monde tout ce qui adore Dieu +autrement qu'elle; c'est la foudre du pape-pontife lancée sur toute +âme qui s'insurge contre l'autorité de sa foi. + + +IV + +Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion +révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la +terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette +religion, persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une +force non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les +âmes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu; +donnons l'empire de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de +l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'écroule, +emparons-nous d'un des débris de cet empire, livré aux barbares, +occupons sa capitale, abandonnée au flux et au reflux des nations +sans maîtres, établissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prêtre +du Christ sera d'abord l'évêque, puis le patriarche, puis le consul, +puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, dès que +l'héritage impérial sera tombé par déshérence du lieutenant de César +au serviteur des serviteurs de Dieu. + +Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect +surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou +devant lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un +Dieu dans ce vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître +supérieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses +enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se +convertiront peu à peu à une foi qui leur laisse posséder le monde, +qui n'a que des armées d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel; +ils lui concéderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard +habite, un empire des ruines; _ils y laisseront éclore_ lentement +l'oeuf du christianisme couvé par les barbares dans le nid abandonné +de l'aigle romaine. + +Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté, +ou même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie +romaine se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône +des Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un +autre empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le +caractère de sa domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour +les uns, autorité temporelle pour les autres, ambiguïté favorable +aux deux situations. + +Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels +que _Grégoire_ ou _Sixte_, qui prendront résolument le sceptre +temporel, et qui affecteront le droit d'élection ou de déposition +des rois. + +Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire +temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera +doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi. +L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y +touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége. + + +V + +Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique +de l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour +rassembler autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la +défendre des barbares, pour la disputer à l'empire germanique et +pour faire de ses membres épars une unité papale, au lieu d'une +unité romaine: à ce titre, les historiens philosophes les moins +chrétiens, tels que Gibbon, Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même, +constatent les services réels rendus par la papauté à l'Italie dans +le courant des siècles. Par ordre de date il n'y a pas de puissance +plus antique en Italie; par ordre de services il n'y en a pas de +plus italienne. + + +VI + +Plus tard, la lutte que les papes avaient soutenue contre les +barbares pour l'Italie, ils la soutinrent contre l'empire +germanique, antagoniste permanent de leur puissance temporelle: ils +la poursuivirent contre la prépotence des différentes tyrannies +féodales qui s'élevèrent çà et là dans le domaine italien; ils +furent l'obstacle à toute domination exclusive de quelques parties +de l'Italie sur la patrie italienne; ils furent le centre de la +confédération, car l'Italie est essentiellement fédérale; ils furent +la présidence de la république nationale d'Italie. + + +VII + +Ainsi arriva jusqu'à nos jours la papauté politique. La réforme +l'affaiblit considérablement dans son ascendant sur l'empire +germanique et dans son protectorat de l'Italie. L'Italie perdit en +sécurité, à cette époque, tout ce que les papes perdirent en respect +sur l'Angleterre, l'Allemagne, la Prusse, le nord de l'Europe. Du +moment où les papes ne furent plus spirituellement sacrés et +inviolables pour ces souverains, pour ces peuples, pour ces armées +et pour la Germanie, ils furent temporellement plus faibles pour +protéger l'Italie. + +La philosophie accrut encore, dans le dix-huitième siècle, cette +décadence des papes. Les cours les plus catholiques s'affranchirent +avec des respects extérieurs, mais avec des révoltes hardies, de +leur vassalité romaine: les ministres d'Aranda, à Madrid; Pombal, en +Portugal; Tannuci, à Naples; Choiseul, à Paris; l'empereur Joseph +II, à Vienne; le grand-duc Léopold, en Toscane; le vice-roi +Firmiani, à Milan, refoulèrent les prétentions papales de Rome dans +le sanctuaire; les milices même de ce sanctuaire furent hardiment +licenciées par l'autorité politique de ces cours, les jésuites +expulsés, ou les ordres monastiques dissous, leurs propriétés +confisquées, la séparation du temporel ou du spirituel nettement +formulée. + +Bossuet, ce catéchiste éloquent, mais rebelle aux papes pour +complaire au roi, avait couvert sa rébellion de génuflexions et de +respects; mais il avait en réalité affranchi les trônes de la chaire +de saint Pierre. La philosophie n'avait qu'à puiser dans l'arsenal +catholique les armes de l'indépendance même spirituelle contre les +papes. L'Église dite _gallicane_ les prend, ces armes, des mains de +l'évêque de Meaux. S'il y a une Église gallicane, que devient +l'Église romaine? et s'il n'y a plus d'Église romaine, que devient +l'unité? Au point de vue sérieusement catholique, Bossuet, tout en +persécutant, au nom du roi, le protestantisme, a détrôné le +pontificat romain. + + +VIII + +Depuis Bossuet, les papes n'ont pas cessé de déchoir en puissance +publique en Italie d'autant de degrés que Bossuet les a fait déchoir +en autorité religieuse par l'Église gallicane. L'Angleterre +maudissait le papisme, et désirait le voir dépouillé de sa royauté +italienne autant que de sa vice-royauté divine; la Prusse le +haïssait, la Russie le regardait avec les yeux jaloux de son +patriarche russe, aspirant à lui opposer une seconde fois un +patriarcat d'Orient; les États protestants de l'Allemagne +triomphaient de s'en être affranchis. + +La révolution française, en poussant la réaction philosophique au +delà de la liberté, favorisa, sans le savoir, la double autorité +spirituelle et temporelle des papes. + +Pie VI, arraché à ses États, comme prisonnier de guerre, par des +armées françaises, mourut détrôné et captif en France. Aussitôt +après ses victoires d'Italie, Bonaparte rétablit le pape dans Rome, +non-seulement comme pontife, mais comme souverain italien. + +Il appela Pie VII à Paris pour le sacrer, comme un autre +Charlemagne. + +Plus tard il voulut, dans un mouvement d'impatience, renverser de +nouveau le trône pontifical qu'il avait rétabli; il fit de Rome une +ville conquise, annexée, sous le nom de département du Tibre, à +l'empire. Le pape, arraché brutalement à son palais par des +gendarmes français, fut traîné de Florence à Turin, de Turin à +Savonne, de Savonne à Fontainebleau, comme un captif embarrassant +qu'on renvoyait de prison en prison. + +Quand Bonaparte sentit l'empire échapper par grands lambeaux de sa +main avec la victoire, il se hâta de rendre les États pontificaux au +pape et de renvoyer respectueusement le pontife à Rome comme un gage +de restitution et de paix à l'Europe. + +Les traités de 1815, dont on parle souvent sans les connaître, ne +furent pas autre chose que le reflux de toutes les puissances dans +leur territoire respectif après le débordement épuisé de la France +napoléonienne. + +Ces congrès et ces traités, dans lesquels les puissances non +catholiques étaient en majorité, reconnurent la souveraineté telle +quelle du pape, non comme un droit religieux, mais comme un fait +politique; ils ne remanièrent pas la carte déchirée du monde +anténapoléonien, ils la recousurent. + +Pie VII gouverna par la main du cardinal Consalvi avec sagesse, +libéralité et modération, les États romains. Il n'y eut ni réaction +ni excès sous son règne; il fut le Louis XVIII de l'Église. Il +mourut le plus tolérant des pontifes et le plus regretté des +princes. Les règnes suivants furent sans caractère et sans +vicissitudes jusqu'au pape actuel. + + +IX + +Comme pontife, le pape actuel était un second Pie VII; comme homme +de prière, il vivait sans voir la terre, les yeux au ciel; comme +souverain politique, c'était un Italien amoureux de l'indépendance +et de la dignité de l'Italie. + +Il la réveilla trop en sursaut par ses premières paroles et par ses +premiers actes du haut de son trône. «Quand l'Italie fut debout, il +ne sut qu'en faire.» + +Son patriotisme lui disait de la lancer contre l'Autriche. + +Sa conscience lui disait que la guerre n'était pas chrétienne, et +qu'il valait mieux être un pontife de paix irréprochable devant +Dieu qu'un grand tribun armé de l'Italie devant les hommes. + +Il écouta sa conscience. + +Il refusa des armes à l'Italie qu'il avait soulevée. + +De là, sa vertu méconnue et ses malheurs. + +Naples s'était levée, et s'était donné une constitution pour +conquérir sous les auspices de la papauté la liberté et +l'indépendance. + +Le roi de Sardaigne Charles-Albert, le plus papal et le plus +autrichien des souverains jusque-là, avait profité de l'heure du +pape et de l'heure de Naples pour se poser en champion du +gouvernement populaire et de l'émancipation de l'Italie. Il était +déjà sous les armes, prompt à se désavouer comme à envahir. + + +X + +Ces trois événements, provoqués involontairement par le pape, +avaient précédé de plusieurs mois la révolution de 1848 et +l'avénement de la république à Paris. L'ébranlement donné au monde +libéral par le pape ne fut pas sans contre-coup sur la France. Cet +ébranlement hâta la chute de la monarchie de 1830. + +Le contre-coup de la république de 1848, à son tour, eut son +retentissement naturel et non artificiel partout: Vienne, Berlin, +Francfort, Milan, Venise, Naples, Florence, Rome, se soulevèrent +d'elles-mêmes; les souverains et le pape se hâtèrent de jeter des +constitutions plus populaires pour amortir le choc des peuples +contre les trônes. + +L'Italie, réveillée imprudemment un an avant par le pape, voulut +entraîner le pontife et le prendre pour chef dans la guerre contre +l'Autriche. + +La conscience du pape s'y refusa une seconde fois à tout risque; son +ministre modérateur Rossi fut assassiné. + +Le pape s'évada et s'enferma à _Gaëte_, dans le royaume de Naples. + +La république romaine, ou plutôt la république municipale de Rome, +fut proclamée. + +La république française, gouvernée alors par un dictateur à vue +droite mais courte, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et +respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté +temporelle du pape à Rome. + +La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée +française. + + +XI + +Sous un autre président de la république française, une armée +française occupant Rome à perpétuité devint par le fait une armée +pontificale; elle établit l'intervention chronique dans la capitale +de l'Italie. + +Tout s'assoupit dans cette situation aussi fausse pour la papauté +que pour la France jusqu'au congrès de Paris de 1856. + +À la voix d'un ministre piémontais, ce congrès de 1856, contre tous +les principes de droit public et international, s'arrogea +illégalement un droit d'intervention arbitraire et permanent dans le +régime intérieur des souverainetés étrangères. Naples, Rome, Parme, +la Toscane, l'Autriche, furent dénoncées comme des accusés +vulgaires devant le tribunal du Piémont, de l'Angleterre et de la +France. + +Une pareille faute contre le droit public ne pouvait qu'engendrer le +désordre au dehors; c'était la pierre d'attente du chaos européen. + +L'indépendance et la responsabilité des souverains devant leur +peuple étant détruite, tout le monde avait le droit de gouverner +chez tout le monde, excepté le gouvernement du pays lui-même. Le +droit de conseil créait le droit d'intervention militaire +réciproque; de ce droit d'intervention réciproque découlait et +découle encore le droit de guerre perpétuel entre voisins: c'est le +contraire du droit de civilisation, qui est l'indépendance des +peuples chez eux. + + +XII + +Le Piémont, qui avait obtenu de la complaisance ou de la surprise du +congrès de 1856 un pareil principe, ne tarda pas à l'exercer. + +La guerre dite de l'_indépendance_ éclata par là en Italie. Cette +guerre s'étendit par contiguïté du Piémont à Parme, à Modène, à la +Toscane, aux États du pape, et maintenant on délibère à Paris et à +Londres, dans des conseils de la Gaule ou de la Grande-Bretagne, sur +ce qui sera retranché ou conservé de la souveraineté temporelle des +États en Italie. + +Cette délibération seule est une intervention flagrante, destructive +de tout droit public et de toute indépendance italienne; quelque +chose que vous prononciez, vous prononcerez mal. + +Pourquoi vous, Europe, au congrès de 1856 à Paris, vous êtes-vous +arrogé, à la voix d'un ministre piémontais, le droit de délibérer +sur les régimes intérieurs des peuples? Cette délibération seule sur +la dernière bourgade de l'Italie est une usurpation ou sur la +souveraineté des gouvernements ou sur la volonté libre des sujets. + +Je n'y ai pas été trompé en 1856, en lisant cette intervention +irrégulière permise au Piémont dans les affaires intérieures du +pape, du roi de Naples et des autres puissances italiennes. Je me +dis à moi-même: C'est une déclaration de guerre sous la forme d'une +signature de paix. + +Nous nous débattons aujourd'hui sous les conséquences de cette ligne +insérée au protocole du congrès de 1856. + +Que deviendra le pouvoir temporel de la papauté si l'Europe est +conséquente? + +Que deviendra l'Italie si l'Europe se rétracte? Je le dirais bien, +mais je contristerais l'Italie et l'Europe; le silence prophétise +assez. + +Ce droit d'intervention réciproque émané du congrès de Paris en 1856 +est la fin du droit public européen: _finis Poloniæ!_ Que +dirions-nous si Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrôle +et d'intervention intérieure à Paris, à Londres, à Turin? + +Le diplomate piémontais a tendu un piége au congrès, et le congrès +de 1856 y est tombé. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit +contraire. Nous faisons des révolutions et des lois pour la liberté +individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas +respecter la liberté individuelle des Italiens! + +Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence après Machiavel. + + +XIII + +Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit +humain et de la liberté italienne. + +Cette race toscane ou étrusque, la plus forte, la plus éloquente, la +plus lettrée, la plus artiste, la plus politique de toutes les +races, la race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Pétrarque, +de Léon X, de Mirabeau, de Napoléon, cette race aussi active mais +plus réfléchie qu'Athènes, transporta la Grèce en Étrurie. + +Elle fut la noblesse de l'Italie. + +Ses citoyens sont restés les ancêtres de la civilisation moderne de +l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique, +d'héroïque, d'éloquent et d'attique dans leurs monuments et dans +leurs moeurs, vient de Florence. _Alma mater!_ + +Après Machiavel la Toscane s'étend comme frontière et se concentre +à la fois comme gouvernement intérieur, tantôt par l'habileté, +tantôt par la violence, entre les mains de la faction des Médicis. +Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Médicis +leur liberté républicaine. Cette famille de marchands devient une +dynastie de l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec +la maison royale de France et d'Europe; elle donne pour dot à ses +filles les millions que son monopole commercial en Orient et en +Occident verse incessamment dans ses caisses; ces millions, à leur +tour, servent à solder les troupes étrangères que la France, son +alliée, lui prête pour consolider son règne. Elle encourage les arts +qui succèdent aux industries; Florence se couvre de monuments, +véritable diadème de l'Italie moderne; elle semble gouvernée pour +l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de Périclès; sa langue +devient la langue classique de l'Italie régénérée; ses moeurs +s'adoucissent comme ses lois; son peuple, déshabitué des guerres +civiles, reste actif sans être turbulent; il cultive, il fabrique, +il navigue, il commerce, il bâtit, il sculpte, il peint, il +discute, il chante, il jouit d'un régime tempéré et serein comme son +climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de villages, de +fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mûriers, qui lui versent +l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois siècles l'Arcadie +industrielle du monde!... + + +XIV + +Les guerres pour la succession d'Espagne, la liquidation de la +succession allemande et espagnole de Charles-Quint, rappelèrent les +armées d'Espagne, de France et d'Allemagne en Italie. + +Elle redevint pendant soixante ans le grand champ de bataille de +l'Europe. Les Italiens amollis, trop heureux de leur long repos et +de leurs richesses, laissèrent combattre les trois puissances, +Espagne, France, Autriche, sur leur territoire, sans prendre part à +la lutte où il s'agissait de disposer d'eux. + +On les partagea et on les repartagea dans quatre traités +consécutifs auxquels ils parurent indifférents comme des troupeaux +sous la houlette des bergers qui les troquent. + +Par le dernier de ces traités, la Toscane, où le dernier des Médicis +allait s'éteindre sans enfants, fut dévolue à la maison d'Autriche +dans la personne de François duc de Lorraine, futur empereur et +époux de l'immortelle _Marie-Thérèse_. + + +XV + +Un prince philosophe, Léopold, grand-duc de Toscane, précurseur des +principes de liberté de conscience, d'égalité civile et de +_gouvernement par l'opinion de 1789_, appliqua le premier ces +principes à la législation et à l'administration de ses peuples +italiens. Plus heureux que Louis XVI, il trouva dans la nation qu'il +voulait régénérer autant de raison que d'élan vers les améliorations +philosophiques dont il était l'initiateur couronné. + +Sous Léopold, la Toscane, aussi libre qu'une république, mais +stable comme une monarchie, devint le modèle idéal de tous les États +de l'Europe. + +Ses successeurs, malgré les agitations que les secousses de la +révolution française imprimaient à l'Italie, poursuivirent en paix +le système libéral et populaire de Léopold. + +Seuls, les grands-ducs de Toscane, quoique de source germanique, +restèrent alliés fidèles de la France sous la république. + +Détrônés plus tard par Napoléon, ils emportèrent les regrets de +leurs peuples. + +Donnés d'abord par Bonaparte consul à une infante d'Espagne, sous le +nom de royaume d'Étrurie, puis par Bonaparte empereur à sa soeur +Élisa Baciocchi, devenue grande-duchesse de Toscane, ce beau pays +continua à être heureux dans toutes ces mains. + +Il portait son bonheur en lui-même, dans son caractère et dans ses +vertus. Les traités de Vienne le rendirent à la maison de Lorraine, +qui y était justement adorée. Les Lorrains y régnèrent en suivant +les traces du premier Léopold; un grand ministre libéral de cette +école, le vieillard _Fossombroni_, y tint jusqu'à quatre-vingt-six +ans d'une main flexible les rênes de l'administration et de la +diplomatie. + +Le prince _don Neri Corsini_, son élève et son émule, lui succéda à +la tête des affaires. + +Le jeune grand-duc était un autre Léopold pour la Toscane. + +Aucun gouvernement représentatif ou républicain en Europe ne +jouissait d'autant de liberté que les Toscans. Ce gouvernement +n'était ni autrichien ni français, il était toscan, il s'était +naturalisé italien. Deux princesses saxonnes, deux soeurs, l'une +duchesse douairière, l'autre grande-duchesse régnante, rappelaient +par leurs grâces et par leur amour des lettres ces princesses +italiennes de la maison d'Este à Ferrare, parmi lesquelles le Tasse +et l'Arioste trouvaient des modèles poétiques ou des protectrices +adorées. J'ai eu le bonheur de résider pendant plusieurs années à +cette cour, et d'assister, dans la familiarité intime du prince, à +tous ses actes, à toutes ses intentions, à toutes ses pensées les +plus secrètes d'amour pour son peuple et de perfectionnement pour +ses institutions; il n'y eut jamais alors plus de libéralisme sur +un trône. Je lui dois ce témoignage devant ses amis comme devant ses +ennemis. Les cours l'accusaient de gâter, par excès de conscience, +le métier de roi. + + +XVI + +En 1848, le sursaut que le pape Pie IX avait donné à l'Italie, la +constitution inopinée de Turin, la guerre si inattendue intentée en +Lombardie par Charles-Albert, jusque-là plus autrichien que +l'Autriche, soulèvent les Toscans par contre-coup. Ce peuple, si +accoutumé à la liberté politique, demanda modérément à son souverain +la liberté légale, une constitution. + +Il lui demanda de plus de déclarer la guerre italienne à sa propre +maison, et de se liguer avec ses sujets contre sa famille. + +L'option, quoique nécessaire, était cruelle. Le prince eut le tort +d'hésiter: il fallait ou trahir son sang ou trahir son trône; +l'abdication franche et entière était nettement indiquée. + +En abdiquant et en se retirant dans une neutralité commandée par +cette double qualité de prince de la maison d'Autriche et de +souverain d'une partie de l'Italie en guerre avec l'Autriche, le +prince préservait sa dignité personnelle et peut-être son trône, car +après la guerre il pouvait être rappelé comme un arbitre par ses +sujets, et avoué comme un parent par l'Autriche. + +Il n'y a pas de bonne politique contre la nature. + +Celle que le grand-duc adopta était ambiguë; elle eut les +inconvénients de l'ambiguïté: l'Autriche l'accusa d'être Italien, +l'Italie le soupçonna d'être Autrichien. Évadé de Florence, rappelé +par une réaction, réinstallé par les armes autrichiennes, il régna +de nouveau, mais en délégué de l'Allemagne plus qu'en souverain +indépendant. L'estime de son peuple lui restait, mais le coeur de +l'Italie était aliéné de lui. + + +XVII + +Telle était la situation de la Toscane en 1859, quand +Victor-Emmanuel, nouveau roi de Piémont, appela l'Italie aux armes. +La Toscane voulut répondre à ce cri; le prince hésita encore; un +soulèvement respectueux du peuple de Florence, fomenté en apparence +par le ministre même de Victor-Emmanuel auprès du grand-duc, détrôna +et exila le souverain toscan. L'avenir jugera ce procédé +diplomatique dont Machiavel lui-même eût été étonné: un ambassadeur +s'immisçant, à l'abri du droit des gens, dans les affaires du prince +auprès de qui il représente l'alliance et l'amitié de son maître; et +cet ambassadeur remplaçant, le soir même de la révolution, le +souverain qu'il a éconduit du trône, du palais et du pays! + +Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouvernée par ceux +qui la convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rétablir sa +glorieuse république; Florence, dans la peur d'être autrichienne, +semble destinée à se faire piémontaise: un remords de dignité la +refera tôt ou tard toscane pour se relever italienne. Florence, +vassale de Turin, est un contre-sens à ses monuments, à son peuple, +à son génie comme à son histoire. Dante, Machiavel, les Médicis, +Alfieri lui-même, qu'en diront-ils dans leur sépulcre? + +Passons à Venise. + + +XVIII + +L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes +les formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces +diversités puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile. +Venise est une Italie à elle seule. + +C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général +français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue +enlevée par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était +restée républicaine inviolée, indépendante et libre comme les flots +de l'Adriatique dont elle est entourée. + +Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle +avait résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux +Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains, +aux Esclavons; la république, pour s'y conserver contre tant +d'ennemis, s'était concentrée dans son aristocratie à la fois +tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme +Carthage, Venise devint en peu de siècles ce qu'est l'Angleterre +aujourd'hui, un empire flottant, négociant et combattant sur toutes +les mers. + +Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux, +conquirent tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les +bords de la Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la +Syrie, Chypre, Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio, +Samos, Mitylène, Andros. + +Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses +colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des +postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours; + +Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église +de Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la +croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes; + +Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous +Mahomet II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête; +l'île de Crète (_Candie_), qui domine la route d'Égypte et de Syrie, +était cédée aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de +l'empire d'Orient; ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone, +presque tout le Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la +Thrace, de Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie, +les îles Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples +citoyens possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés +de Gallipoli et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu +vénitien. + +Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de +l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y +régnaient avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires du +reste de l'Italie. + +À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle +et moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au +peuple par la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par +des _censeurs_ et des _inquisiteurs_. + +Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires, +contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où +sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient +très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses +rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français +_Sieyès_ avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie +combinées. + +Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des +papes caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus +orientale qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque +chose des patriarcats de l'Église grecque. + +Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et +le grand conseil devenu héréditaire, fit concentrer le pouvoir +souverain dans un conseil des _Dix_, et instituer l'espionnage et la +délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique +dans les États de la république. + +Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de +liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la +nature de ce gouvernement. + +Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute +l'autorité à la tête fit durer _cinq cents ans_ cette forme à la +fois licencieuse et muette de tyrannie. + +Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une +politique immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font +époque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente +aucun exemple d'une telle république où le plaisir servît à +perpétuer et à masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens, +comme plus tard aux Anglais, à étendre le trafic entre les peuples. + +L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes, +en contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la +mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la +mer Noire. + +Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur +disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople +fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se +livrèrent une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux +des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore. + +Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de +trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait +ses conquêtes; François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de +Vérone, étant tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le +conseil des _Dix_ les fit étrangler juridiquement dans leur prison. +Les Carrare ne méritaient la mort que par leur héroïsme et par la +terreur que leurs armes inspiraient à Venise. + + +XIX + +Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix +fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de +la Scala. Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession +vénitienne, ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, +Feltre et Padoue. + +Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante +en terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. +L'aventure et le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la +corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre +aux peuples nés au sein des mers. + +Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à +la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les +Vénitiens reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus +maîtres de la Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt +après leur victoire dans l'Épire, le doge Contavrini y périt en +combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux +Français et aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres +et à triompher tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans +s'avilir jamais jusqu'à la neutralité, cet égoïsme honteux des +nations inertes; on les voit partout où il y a un équilibre à +rétablir en Italie, de la tyrannie étrangère à combattre, de la +gloire navale ou militaire à conquérir au nom de Venise; leur trésor +paye les Suisses, qui pèsent la justice des causes au poids de leur +solde; la victoire de Marignan laisse les Vénitiens inébranlables +dans leur patriotisme italien. + +Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de +leur indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur +puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur +échappent; leur époque héroïque finit avec leur ascendant sur la +mer. + +D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le +commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une +alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme. + +Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de coeur de la +France pendant les guerres de la révolution française en Italie. + +Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut +rapporter en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le +prestige d'un général victorieux réunis dans sa personne; pour +atteindre ce but, il lui faut deux choses, la paix avec le pape et +la paix avec l'Autriche: par la paix avec le pape, il réconcilie le +sentiment catholique de la France et de l'Italie avec son propre +nom, il apaise les consciences inquiètes, il se prépare un +consécrateur futur de son diadème dans un pontife qui lui devra sa +tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses victoires en les +bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont, la Savoie, la +Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie fatiguée de +guerres une ère de paix républicaine, un Washington de vingt-sept +ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus +glorieux que sa gloire! + +Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais +vaincue, il fallait lui offrir une indemnité territoriale capable de +compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite. + +Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la +trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise. + +Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques +insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes +françaises qui empruntaient illégalement le territoire de la +république, servirent de grief au général Bonaparte. En vain le +gouvernement de Venise lui envoya des satisfactions; il feignit une +colère bruyante et implacable, qui ne pouvait être apaisée que par +l'effacement du nom de Venise de la liste des nations. + +Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de +la garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce +qu'elle n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain +de la France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche +la liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas +même en guerre. Venise, après avoir tyrannisé ses propres citoyens, +subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant +quelques années, elle redevint un proconsulat de la France sous le +gouvernement militaire français, comme si Bonaparte, devenu +Napoléon, eût dédaigné de la gouverner par lui-même. Elle retomba de +ses mains avec le monde, en 1815, et rentra sous le joug de +l'Autriche. + +Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la +rétablir. + +En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert, +qui s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie. + +Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au +reflux des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son +héroïsme. + +Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien, +_Manin_, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité +morale d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain +Gabriel _Pepe_ se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau +de l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme +aux Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus +que pour la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation +glorieuse honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin +trouvèrent un asile en France. + +Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il +y vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne. +Il en fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques +rétributions des maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de +l'exil, du climat et de sollicitude pour son père, entre ses bras. +Il faut rendre hommage à la France: elle offrait tout à Manin, il +refusa tout; il ne voulait du ciel qu'une patrie. Je l'ai connu +intimement, et je n'ai rien vu d'humain en lui que la forme +mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est si naturelle +et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune +ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de +Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les +décombres de l'antique Italie. + +Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa vie, +ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux +Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du +roi de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui +laisse leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la +république vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de +Turin, se perd en s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu +des individus, font la dégradation des peuples. Ce tort de Manin, +que nous lui avons reproché alors et qui rompit nos relations, ne +fut pas le tort de son esprit, ce fut le tort de son patriotisme; +impatience d'exilé qui redemande une patrie, même à l'épée qui va +lui ravir son indépendance, son gouvernement républicain et son nom. + +On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de +Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de +Venise. La fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville +maritime à l'Allemagne, les développements rapides de cette ville +hanséatique, l'accroissement des industries, des navigations, du +commerce de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation, +commerce qui ont besoin de s'écouler tous les jours en plus grande +masse par l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la +renaissance d'une Venise maritime en face de l'Allemagne; +l'accroissement du Piémont comme royaume unique de l'Italie +septentrionale rend la renaissance de la Venise de terre ferme plus +difficile encore. On n'y voit en perspective qu'une cinquième +capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de Milan, de +Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de +l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des +flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première +forme et qui ne doit pas mourir. + + +XX + +Passons à l'État de Gênes, de Gênes, jadis la seule et belliqueuse +rivale de Venise. + +La république maritime de Gênes fut fondée municipalement par les +Liguriens, habitants de ses montagnes et de ses anses, après le +reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premières +lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses +censeurs; ses comices, composés de tout le peuple convoqué, se +tenant sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au +peuple, le peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses +droits contre la noblesse. Ainsi se balançaient, comme à Rome, +l'autorité et la popularité, ces deux nécessités des républiques. + +C'est cette popularité des consuls tribuns du peuple qui créa, dès +ces temps-là, la renommée des grandes familles de Gênes, les Doria, +les Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles héroïques +dont la guerre et le commerce perpétuèrent l'ascendant jusqu'à nos +jours. + +Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'étendre +sur terre, les Génois portèrent, comme Venise, toute leur ambition vers +la mer. Leurs galères, empruntées par les différentes croisades pour les +expéditions en Orient, y conquirent pour Gênes elle-même les places +fortes de la côte de Syrie, telles que Laodicée et Césarée; un de leurs +consuls monta le premier à l'assaut de cette place réputée inexpugnable; +après la prise de Constantinople par les Latins, les Génois disputèrent +aux Vénitiens les dépouilles de l'empire; ils colonisèrent militairement +les côtes du Péloponèse, Coron et Modon. + +La rivalité des grandes familles et l'insubordination des matelots +sur les flottes firent sentir à Gênes l'insuffisance du gouvernement +populaire et aristocratique tour à tour. Le peuple insurgé contre la +noblesse se nomma, à l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre +entre les plébéiens et les nobles; cette institution ne suffit pas à +prévenir les guerres civiles entre les _Doria_ et les _Spinola_, +chefs des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et +du Piémont, en profitèrent pour assiéger Gênes. Le roi de Naples, +Robert, vint la défendre. Les Génois abdiquèrent un moment leur +souveraineté entre les mains de leur libérateur. Les plébéiens, +encouragés par lui, incendièrent les palais des nobles; le roi +Robert s'éloigna aux lueurs de ce bûcher de Gênes. + + +XXI + +Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes +poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de +Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec, +délivrait des princes de captivité, en inaugurait d'autres, +fortifiait un quartier et un port de Byzance, y élevait la tour +génoise, de Galata, qui subsiste encore comme une colonne rostrale +de cette puissance maritime; on lui cédait l'île de Ténédos, qui +leur livrait les Dardanelles, leur ouvrait la mer Noire; ils +disputaient en même temps le royaume opulent de Chypre aux +Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y exterminèrent +tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à Constantinople. +Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs compatriotes +massacrés, ils s'emparèrent de _Nicosie_, capitale de Chypre, et ils +épargnèrent généreusement les femmes et les filles des Cypriotes +tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque sous ses murs dans +des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient devenus, à +force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de +l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps +de cette prospérité. Les _Adorni_ et les _Fregosi_, deux factions +qui empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et +les campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des +métiers les plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix +révolutions en dix ans faisaient passer le gouvernement d'une +faction à une autre. Les nobles, proscrits, mais puissants par leurs +vassaux des campagnes, s'étaient retirés dans leurs châteaux +fortifiés, d'où ils insultaient leur patrie; les Visconti, de Milan, +menaçant de plus en plus l'indépendance de Gênes par leurs intrigues +dans la ville, par leurs troupes dehors, les Génois résolurent de se +livrer au protectorat de la France: c'était sous Charles VI, leur +allié, prince dont la faiblesse d'esprit ne ferait jamais un tyran. +Le doge Adorno proposa au peuple de remettre au roi de France le +gouvernement de sa patrie à des conditions viagères qui ne +menaçaient pas son indépendance et qui assuraient sa sécurité. Le +traité fut signé de confiance. Le peuple se calma; mais sa +turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles; elles +furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français. + +Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le +plus grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes: +leur amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des +Espagnols, et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon, +ses deux frères, l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de +l'ordre militaire de Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la +noblesse d'Aragon. Cette victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la +liberté; le protectorat des Visconti lui pesait; elle se souleva +avec la mobilité de ses flots et redevint entièrement indépendante; +l'énergie de cette race ne pouvait supporter longtemps aucun joug, +même le sien propre. + + +XXII + +Cependant les noms des héros de l'aristocratie génoise grandissaient +par les orages mêmes de la république. Les rivages et les flots de +la Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grèce, de la mer Noire, +portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que +leur renommée dans la constitution de la république, pour être aussi +utiles à leur patrie au dedans qu'illustres au dehors. + +_Fiesque_, un de ces nobles mécontents, s'allia avec le duc de Milan +contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama +l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir à un +conseil de hauts justiciers élus par le peuple. Ce gouvernement ne +fut qu'une phase de l'anarchie intérieure; Pierre Frégose, fils du +neveu du doge, fut réinstallé comme chef unique. La république +envoya un de ses plus héroïques amiraux, _Giustiniani_, pour +défendre Constantinople contre les assauts de Mahomet II: une +blessure reçue à côté de l'empereur chrétien, sur les murs de la +ville, lui fit quitter le champ de bataille avant la catastrophe de +la ville. Il acheta l'île de Corse, et en donna les revenus par +hypothèque à la banque de Gênes. Il reconquit Scio, Mitylène, +Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice désintéressée de +Gênes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chassé de Gênes par des +rivaux, il est tué sur les murailles en tentant d'y rentrer. La +France intervient de nouveau pour Gênes par un protectorat actif +dans les guerres de cette république contre la maison d'Aragon à +Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prétend à cette +couronne. L'archevêque Paul Frégose entre à Gênes avec des bandes de +la campagne pour y venger la mort de son frère. Attaqué par les +Français, qui soutenaient le parti opposé au sien, Paul Frégose +remporte sur eux une des victoires les plus meurtrières pour la +chevalerie française. Deux mille cinq cents morts jonchent les +collines et les vallées de Gênes; un grand nombre d'autres se +noyèrent dans les flots sous le poids de leur armure, en essayant +de regagner leurs vaisseaux. L'archevêque Paul Frégose devient par +sa victoire doge de la république et cardinal. Après lui, la France +resserre son alliance avec Gênes, à titre de maîtresse du Milanais. +Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y rétablit; mais la décadence +militaire et commerciale y commence. Pise lui propose de s'annexer à +la république; le peuple veut l'accepter, les nobles s'y opposent +pour complaire à la France, qui redoutait cette annexion. Le peuple, +excité par l'insolence des nobles, se soulève: un Doria est tué sur +la place du Marché; il saccage et brûle les palais des nobles; il +nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme supérieur, +par son esprit cultivé, à sa condition, et opposé aux Français. +Louis XII, irrité de ce que Gênes revendique la protection de +l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gênes. +Après des combats acharnés sous les murs, il rentre dans Gênes +l'épée à la main; sa magnanimité se refuse à toute vengeance, il +rend la liberté aux Génois. Ils la perdent de nouveau sous les +successeurs de ce prince. + +André Doria, leur concitoyen, le plus illustre des hommes de guerre +de son temps, _condottiere_ de mer, qui passait tour à tour du parti +de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de +libérateur de sa patrie le suit dans la postérité. C'est le +Thémistocle de Gênes. + +On lui reprochait d'avoir terni ce service à sa patrie par une ombre +de défection à sa parole donnée à la France. «Hélas!» répondit-il en +soupirant et après un long silence, «un homme peut s'estimer heureux +quand il réussit à faire une belle action, bien que les apparences +n'en soient pas toutes également belles. Si le monde savait combien +est grand l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir +bravé quelques inculpations personnelles pour la servir.» + +Charles-Quint lui offrit la souveraineté sur sa patrie, avec le +titre de prince de Gênes. Il préféra la gloire à la possession, et +rétablit, sur de sages réformes, la république. Il effaça les noms +des factions; il institua un sénat de quatre cents sénateurs pris +dans toutes familles nobles ou plébéiennes, mais considérées et +propriétaires. Ce conseil nommait le doge. Cette dignité, qui lui +fut offerte, fut encore refusée par lui dans l'intérêt de la liberté +et de son titre d'amiral des flottes de Charles-Quint, titre +incompatible avec celui de duc de Gênes. Rome antique n'a pas de +plus magnanimes abnégations; André Doria est le Scipion des +républiques italiennes. Les Capponi à Florence, les Doria à Gênes, +sont des Romains expatriés, mais encore Romains. + + +XXIII + +André Doria vieillissait dans sa gloire, et ne sortait plus de son +palais, où il était retenu par ses infirmités; il avait remis le +commandement actif de ses galères à son neveu Gianettino Doria. +Fieschi, ennemi des Doria, qui avaient écarté du pouvoir la +turbulence populaire et la tyrannie oligarchique, conspirait dans +Gênes contre les Doria. Il sort de son palais au milieu de la nuit +avec les conjurés, pour attaquer à la fois le palais des Doria hors +la ville, et pour s'emparer des galères dans le port: Gianettino +Doria, accourant au port pour défendre les galères, est tué à la +porte de la ville. André Doria s'enfuit dans la campagne pour y +rassembler ses partisans; la flotte était déjà surprise, et Fieschi +posait le pied sur une planche pour passer sur la galère de +l'amiral, quand il glissa dans la mer et s'y noya sous le poids de +son armure. + +Ses complices, déconcertés par la disparition du chef, qui portait +seul le plan de la conjuration dans sa tête, abandonnent +l'entreprise, et offrent de remettre les galères et les ports au +seul prix d'une amnistie. + +André Doria rentra, précédé de la terreur de son nom; sa vengeance +implacable, qui ne se ralentit qu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze +ans, consterna Gênes et assombrit son nom. L'Espagne, après lui, +continua à prévaloir dans les conseils de la république. + + +XXIV + +À l'instigation du duc de Savoie, un tribun plébéien, nommé Vachero, +insurgea Gênes, ourdit une conjuration nouvelle pour attaquer le +palais du gouvernement et massacrer tous les citoyens inscrits parmi +les patriciens au livre d'Or. Trahi par un Piémontais son complice, +il subit le supplice, malgré les injonctions du duc de Savoie, qui +avoua sa propre complicité dans l'action, et qui menaça la +république de sa vengeance. + + +XXV + +Louis XIV, à son tour, fait bombarder Gênes, avec autant de cruauté +que d'injustice, pour avoir interdit la contrebande du sel par les +Français dans les ports. Quatorze mille bombes écrasent ou brûlent +la moitié des palais et des églises de la plus belle ville maritime +de l'Occident. + +Sous le règne suivant, les Génois poursuivent la conquête pied à +pied de la Corse, et rendent enfin l'île à la France. + +La révolution française, en débordant en Italie, attaque ou défend +tour à tour Gênes dans des siéges mémorables. + +Les traités de Vienne, infidèles à leur plan général, qui était le +rétablissement des trônes et des États violés par Napoléon, excluent +la république de Gênes du droit public, et la donnent violemment au +roi de Sardaigne. + +Gênes s'agite longtemps sous ce sceptre étranger et ne rentre dans +son repos que sous le canon des Piémontais. C'est, avec Venise, la +seule république italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces +traités de 1815, traités qui rendent le trône aux princes de la +maison de Savoie, et qui, au nom de la légitimité des rois et des +peuples, confisquent au profit de cette maison de Savoie une +république illustre qu'ils n'ont pas même la peine de conquérir! +L'Italie s'affligera et la France se repentira d'avoir laissé +enlever ce peuple héroïque, ce port indépendant et cette marine +presque française à l'indépendance et à la politique. L'extinction +de la nationalité génoise sera un deuil pour l'Italie et un reproche +éternel à l'équité du congrès de Vienne. + +Descendons au Piémont, jusque-là bien moins illustre, et surtout +bien moins italien que la république des Médicis, des Adorno, des +Frégose et des Doria. + + +XXVI + +La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus +militaires dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie +ces hérédités féodales de familles possédant des fiefs humains dans +les montagnes qui servent de limites aux empires des grands +peuples[4]. + +[Note 4: Les Milanais, en 1449, les appelaient encore des +_étrangers_. + +À la paix de Lodi, on leur donne pour limite la Sésia entre le +Piémont et la Lombardie. + +Charles III de Savoie s'attache exclusivement à l'empereur: il était +son beau-frère. Il alla à Bologne lui faire la cour. + +Pour le punir, François Ier réclame la Savoie comme héritage de sa +mère, Louise de Savoie. L'empereur, de son côté, occupe les villes. +Dépouillé de presque tout, il meurt à Verceil. Emmanuel-Philibert, +son fils, hérite de l'empereur. Charles IX lui rend Turin. + +À leur tour, pendant nos guerres de religion, Emmanuel-Philibert et +son fils s'emparent de la Provence, du Dauphiné et de la Bresse. + +Dans la guerre de coalition successive de l'Espagne contre la +France, la maison de Savoie trahit Louis XIV en 1703 et lui fait +perdre l'Italie; le duc de Savoie reçoit en récompense la Sardaigne. + +Tout fut cédé à l'Autriche par le traité d'Utrecht.] + +Ces princes régnaient sur une peuplade de braves et pauvres +Allobroges, laissés comme une alluvion des grandes invasions des +peuples du Nord. Pressée entre la Suisse, la France et les vallées +du Piémont, sur un groupe de montagnes et dans de sombres vallées +des Alpes, cette peuplade peu nombreuse s'était refoulée ou répandue +tour à tour sur les plaines voisines qui lui offraient le moins de +résistance, tantôt sur le bassin de Genève, en Suisse, tantôt sur le +bassin de la Bresse, en France, jusqu'à la Saône, tantôt dans le +bassin du Pô, en Italie; elle allait chercher, non de la gloire, +mais de l'espace et du pain, chez ses voisins. Son caractère, +très-spécial à cette race de montagnards savoisiens, était une +fidélité et une bravoure chevaleresques. Les meilleurs soldats des +ducs de Savoie sont toujours descendus de ces montagnes; leur +douceur les rendait disciplinaires; leur subordination féodale les +conservait dévoués à la bonne ou à la mauvaise fortune de leurs +princes; leur intrépidité froide les rendait solides comme le devoir +au poste où on les avait placés pour vaincre ou mourir. Ils avaient +deux religions dans leur coeur, leurs princes et leurs prêtres; +superstitieux chez eux, héroïques dehors, bons et honnêtes partout, +aussi propres à subir le joug de la conquête sans le secouer qu'à +imposer ce joug à leurs voisins, quand l'inquiétude de la maison de +Savoie les mettait à la solde des grands alliés auxquels on +inféodait leur sang pour des causes toutes personnelles à ces +princes. + + +XXVII + +On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie, +quoique n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les moeurs, +ni dans la langue, à l'époque où la confusion des guerres intestines +de la Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies. +Plusieurs fois chassés de Turin par les Français, ils avaient +embrassé et vaillamment servi la cause de l'empereur d'Allemagne +contre nous. + +Les croisades leur avaient donné un renom, une importance et des +possessions royales en Orient; la royauté de Chypre et de Jérusalem +était le seul titre imposant qu'ils eussent encore attaché à leur +maison. + +Le traité d'Utrecht, en déshéritant l'Espagne de ses possessions +italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en +Lombardie. + +La maison de Savoie s'allia, comme de coutume, au plus fort: ce +n'est pas la moralité, mais c'est l'habitude des petites puissances. + +En 1696 elle déserta momentanément l'Allemagne. Le duc de Savoie, +Amédée II, obtient l'alliance de Louis XIV en donnant sa fille au +duc de Bourgogne. Cette princesse savoyarde en France fut un +négociateur habile et intime dans la familiarité du roi. + +Louis XIV, en retour, donna Pignerol à la maison de Savoie. Quelques +années plus tard, le duc vend l'alliance française à l'empereur +Léopold Ier, au prix du Montferrat, de la province de Valence, +d'Alexandrie, du val de Sésia, et de toute la plaine située entre +Tanoro et le Pô. L'empereur lui accorde de plus, sur les dépouilles +de l'Espagne, la royauté de la Sicile; on la lui retire en 1720, et +on l'indemnise avec la royauté de la Sardaigne, royauté semi-barbare +qui lui donne sur le continent le titre de roi. + +Les intrigues et les versatilités constantes d'alliance de la maison +de Savoie lui profitent par une nouvelle défection. Dix-neuf ans +après, la France, en retour d'une de ces défections intéressées en +sa faveur, lui obtient Tortone, Novare, et un agrandissement de +territoire considérable en Lombardie. Trois ans passés, et la +reconnaissance passée plus vite que les années, la maison de Savoie +fait une nouvelle défection à la France, et combat avec l'Autriche +contre nous. + + +XVIII + +L'impératrice paye cette défection des provinces lombardes, du +Vigevano, du duché de Pavie et du territoire de Plaisance; chaque +annexion à ce royaume rapiécé du Piémont porte la date d'une +alliance troquée contre une autre. + +La révolution française la compte au premier rang de ses ennemis +armés. Vaincue d'un revers de nos armes, la maison de Savoie perd +pièce à pièce ses États, comme elle les a reçus. Elle fléchit sous +la nécessité, et la république française la laisse végéter humble et +soumise à Turin, sous le contrôle d'un proconsul plus que d'un +ambassadeur (Ginguené). + +Effacée enfin du rang des souverainetés italiennes par Bonaparte, +comme éternelle complice de l'Autriche, elle se relègue elle-même +sur son rocher royal de Sardaigne, où nos ressentiments ne peuvent +la suivre. + +La correspondance diplomatique récemment publiée du comte de Maistre +nous montre ses efforts obstinés et naturels alors pour ameuter la +Russie, l'Angleterre et l'Autriche contre la France. + +Comme elle n'a plus de force, elle n'a plus de crédit dans les +conseils du monde, elle écoute aux portes des cabinets, elle attend +de la destinée l'heure d'une restauration dans ses possessions +italiennes par la main de la coalition dont elle est le satellite; +son royaume, gouverné par un proconsul français, le prince Borghèse, +et par cinq préfets de la France, s'est complétement et facilement +incorporé à nous. Ses excellents soldats, indifférents à la cause +pourvu que l'honneur, la gloire et la victoire la consacrent, sont +les meilleurs auxiliaires de Napoléon. Ses grands seigneurs, +distingués mais flexibles, accoutumés à changer de maîtres, décorent +les conseils et les palais de Napoléon: les Saint-Marsan, les +Alfieri, les Barollo, les Ghilini, les Salmatoris, les Carignan, +chambellans, juges, sénateurs, généraux, colonels, préfets du +palais, administrateurs, rivalisent de services, de talents et de +fidélité à l'empereur ou à ses lieutenants. Nice, la Savoie, le +Piémont, adhèrent de tout leur patriotisme civil et militaire à la +France; ils sont accoutumés à changer de patrie; ils honorent toutes +celles qu'ils adoptent, pourvu que ces patries les grandissent; la +maison de Savoie leur a inoculé ces moeurs politiques. Grandir est +la loi des petites puissances. + + +XXIX + +Napoléon tombé, la maison de Savoie sort de son île et se précipite +aux pieds des congrès de Paris et de Vienne pour obtenir non pas +seulement sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux +dépens des nationalités et des libertés des États voisins, convoités +par sa soif insatiable de territoires. La seule usurpation récente +et criante de territoire et de liberté commise par le congrès de +Vienne est un crime de la force contre l'indépendance d'une illustre +république italienne (Gênes). On donne Gênes à la maison de Savoie, +qu'on lui épargne la peine de conquérir, et avec _Gênes_ un port, +des citadelles, une marine, une population d'aventureux marins qui +vont sous ses lois rivaliser avec Toulon et avec Marseille. + +Cette usurpation violente de la république de Gênes par la main de +l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment où l'Europe en +armes restituait tout au droit des trônes et des peuples, est un des +actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une +nation illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La +convoitise de Turin, voilà le seul crime de Gênes! Là, comme +ailleurs, il n'y a pas un pouce de sol qui ne se soulève sous les +pas du Piémont. + +Gênes proteste deux fois par l'insurrection désespérée de ses +citoyens contre ses nouveaux maîtres. La protestation, éteinte par +le canon des forts occupés par les Piémontais, fut étouffée dans le +sang des Génois. Vous qui faites, quand cela convient à votre +ambition, appel au droit des nationalités exprimé au fond d'une urne +et compté par des questeurs armés, interrogez donc Gênes sur son +annexion au Piémont, et osez donc lui poser la question d'abdiquer +son nom, sa gloire et sa liberté sous un roi des Alpes! Éloignez vos +bataillons, enclouez vos canons, et attendez la réponse! + + +XXX + +L'Europe, en annexant ainsi Gênes au Piémont, en haine de la France, +préparait à l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers +d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie +des alliances anti-françaises. + +La France, vaincue et refoulée en 1815 par le reflux du monde sur +son territoire, était contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir +les forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on +construisait contre elle en Piémont et à Gênes. + +Lyon, Toulon et Marseille étaient sous le canon de Turin. + +Cependant l'Europe, même en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le +Piémont et démanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur +mitoyen de la nature, pour couvrir la France, c'était un scandale +diplomatique trop criant. On nous laissa alors de la Savoie la +partie militaire nécessaire à notre sécurité. + +Mais en 1815, après le fatal retour de Napoléon de l'île d'Elbe, +retour qui coûta tant de sang, tant d'or et tant de liberté à la +France, la maison de Savoie envoya promptement des députés à Paris +pour solliciter aussi sa part de dépouilles. Les alliés lui devaient +quelque chose, puisqu'elle avait envahi la première notre +territoire. Soixante mille Sardes et Autrichiens coalisés avaient +marché, sous le général autrichien Frimont, sur Grenoble et sur +Lyon, tandis qu'une autre armée de dix mille Piémontais, sous le +commandement du général Osasco, marchait sur Toulon et Marseille, +forçant le maréchal Brune, presque sans soldats, à se replier +devant eux. + + +XXXI + +C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des +dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France. +J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les +envoyés piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la +partie de la Savoie que 1814 nous avait laissée. + +Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps +ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit +récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie +auprès des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le +démembrement du Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit +l'écrivain diplomatique, «l'empereur de Russie, aussi généreux dans +la victoire que courageux dans les revers, s'opposa énergiquement à +ce démembrement de la France, et son veto fit renoncer à ce projet; +mais il consentit à la restitution à la maison de Savoie de ce qui +avait été alloué l'année précédente à la sécurité des frontières +françaises en Savoie.» + +Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les +influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences +libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut +l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe +éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au +besoin par l'inquisition, au moyen âge. + +Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce +gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour +italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui +donnait quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce +peuple brave et guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le +gouvernement de la France pendant vingt ans, était rentrée dans sa +subalternité antique; elle se pliait avec une résignation +doucereuse, mais amère, à la supériorité de l'aristocratie. Les +ordres monastiques, qui renaissent en Italie comme en Espagne de +l'esprit contemplatif et de l'oisiveté endémique de ces beaux +climats, reprenaient leur ascendant sur le peuple; le gouvernement +n'admettait dans les sujets aucune liberté des cultes. Les +sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les billets +de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur que +des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers +rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel +patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces +rois se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le +bercail des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la +fécondité du sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite +patrie agrandie, faisaient le reste; on était un peu humilié, mais +on était heureux. Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à +Chambéry, à Alexandrie, jusqu'en 1820. + + +XXXII + +À cette époque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout à +coup sur l'Italie; ce vent avait traversé l'Espagne. + +On a vu plus haut qu'une révolution militaire avait tout à coup +éclaté à Naples au mois de juillet 1820; une secte masquée, les +_carbonari_, avait jeté hardiment son masque en Calabre, soulevé les +régiments, marché sur Naples et proclamé la constitution d'Espagne. + +Or qu'était-ce que la constitution d'Espagne, proclamée à Cadix par +une insurrection soldatesque aussi? C'était une véritable république +de tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne +conservant un roi nominal à son sommet que pour cacher sa véritable +nature militaire. Une telle constitution masquée était mille fois +plus pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et +courageusement son nom. Il n'y a rien de si révolutionnaire qu'un +mensonge! + +L'Europe, à la nouvelle des événements révolutionnaires de Naples, +se rassembla en congrès à Laybach, pour délibérer la guerre ou la +paix en Italie. + +L'Autriche, devançant le congrès, fit marcher ses troupes en +Lombardie, prêtes à intervenir, et intimidant déjà les carbonari +dans la péninsule. + +L'Autriche est toujours la première à intervenir à main armée pour +le _statu quo_, car c'est sa nature, et c'est son intérêt de +représenter partout le passé. Elle est par essence le temps d'arrêt +des choses dans l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa +faiblesse. + +À l'instant où les carbonari l'aperçurent en armes en Lombardie, +elle devint l'objet des craintes et des imprécations des carbonari; +leur cri unanime fut: Guerre à l'Autriche! Jusque-là elle n'avait +pas été trop impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une +versatilité habituelle aux peuples qui changent de joug, son retour +à Milan, en 1814, avait été l'objet d'un fanatisme de joie poussé +jusqu'à la férocité contre le gouvernement français que l'Autriche +venait remplacer. L'assassinat du ministre franco-italien _Prina_, +traîné dans les rues de Milan, et martyrisé par le peuple, aux cris +de: Vive l'Autriche! en fut un triste témoignage; mais l'heure de +ces intermittences avait sonné un autre tocsin. + + +XXXIII + +Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires à Rome, point +en Toscane, un petit nombre à Turin, et presque exclusivement parmi +la jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse était le +prince de Carignan, depuis Charles-Albert. + +Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de +Savoie, avait été appelé à l'hérédité du trône par le vieux roi +Victor-Emmanuel, sans enfants. + +Le frère du vieux roi, le duc de Génevois, sans enfants aussi, avait +acquiescé à cette adoption. Ces deux vieux princes devaient +attendre de leur jeune parent, associé au trône, une reconnaissance +plus que filiale. + +Il n'est pas permis à l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le +secret des coeurs et dans la controverse des faits, plus ou moins +authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan +d'initiative et de complicité avec le carbonarisme de Turin. Ce qui +est certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris +militaires, fils des plus hautes familles du Piémont, furent les +premiers à débaucher une partie de l'armée du roi et à proclamer la +constitution espagnole, qui le détrônait moralement. + +La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de +Tortone, s'ameutèrent à la voix de quelques-uns de ces jeunes +officiers, et proclamèrent à la fois la constitution espagnole et la +guerre à l'Autriche. + +Ces révoltes soldatesques furent couvertes, comme à Cadix et à +Naples, d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le +sceptre de roseau en le violentant. + +Les troupes de Turin, embauchées par la jeunesse dorée du prince de +Carignan, imitèrent celles d'Alexandrie. + +Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers +l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, +abdiqua la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à +Nice. + +Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution +insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence +des mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer +d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution +consommée. + + +XXXIV + +Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces +événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère, +n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne +insurrectionnelle et le droit monarchique dont il se croyait +responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe. + +Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de +roi que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son +abdication; mais que, dans tous les cas, il considérait comme +rebelles tous ceux de ses sujets qui avaient participé aux actes de +Turin; c'était déclarer la rébellion de son propre neveu le prince +de Carignan, fauteur de la constitution espagnole, de l'abdication +du roi, et régent révolutionnaire du royaume. + +Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité +inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette +déclaration menaçante adressée au prince. + +Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa +conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain +de Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. +Il prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment +de soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la +responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux +régiments de cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare dans +une intention équivoque et non expliquée. + +Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement +fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare +pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare +pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de +Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était +une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour; +défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les +désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince +de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un! + + +XXXV + +Après quelques instants d'indécision, et en présence de +l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince +de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de +Turin. + +Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait +du commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte +de soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois. + +Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée +sarde au nom du nouveau roi. + +Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer +l'indulgence de son oncle. + +La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince, +s'agita à Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son +indépendance. + +Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais. + +À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les +autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la +capitale. + +Une armée dite _constitutionnelle_ sortit de Turin pour aller +combattre ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare. + +Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent le Tessin pour +secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général, +la commandait. + +L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et +attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia +ébranlée sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra +pêle-mêle avec elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour +rentra à Turin, les Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta +inébranlablement fidèle; les soldats révolutionnaires se +débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, séducteurs du prince de +Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans toutes les directions +de l'Europe. + +Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers +coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son +frère, le duc de Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix, +régna appuyé sur l'Autriche, plein de défiance contre le prince de +Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la légèreté avait +profondément aigri son âme; il voyait en lui le premier conspirateur +du royaume. + +Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de +contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila +lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse +d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à +Florence. + +Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent +de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la +résipiscence du prince. + +Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué +et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette +confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, +dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance +et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour +me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me +faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors, +ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai +pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le +soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal +exilé. + +Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle +prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le +prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors +descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur +hospitalité et leur solitude. + +Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de +la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis +détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, +le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le +mot de _libéralisme_ fût inventé, serait occupé bientôt après par un +proconsul piémontais? + + +XXXVI + +Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich +demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé +du trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses +oncles, ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre +temporisait; la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de +Metternich. + +La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais +règne, soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition +du prince de Carignan. + +On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller +servir, les armes à la main, contre ses propres amis en combattant +en Espagne cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait +proclamée à Turin. + +Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée +française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta +en grenadier héroïque. + +Devenu roi en 1831, son règne, jusqu'en 1848, fut le plus illibéral, +le plus acerbe et le plus implacable de tous les règnes contre la +liberté moderne, enfin le règne des ombrages autrichiens à Turin; en +religion, ce fut le règne monastique des jésuites, dont il +paraissait moins le roi que le lieutenant temporel dans ses États; +ses rigueurs ne s'adoucirent pas un instant envers ses complices de +1820, proscrits à cause de lui par toute l'Europe. Ces jeunes +officiers des plus illustres maisons de Turin traînèrent, lui +régnant, de Paris à Londres, leur condamnation et leur misère; toute +l'Europe leur compatissait, excepté celui qui avait partagé leur +faute. Sincère ou apparente, sa dévotion, stricte comme une +discipline, faisait de sa cour un couvent armé: des prêtres et des +soldats, des revues et des cérémonies religieuses, c'était tout le +règne; un soldat monacal, c'était tout le roi. + + +XXXVII + +Mais c'était le roi de l'imprévu. Tout à coup, en 1846, la voix du +pape actuel, Italien jusqu'à la moelle, réveilla on ne sait quel +carbonarisme sacré en Italie par ses manifestes. + +Charles-Albert pressent que l'ébranlement de l'Italie contre +l'Autriche va susciter un mouvement intérieur de liberté, un +mouvement extérieur d'indépendance. L'Italie, sans esprit militaire +au Midi, aura besoin d'une armée toute faite dans l'Italie +subalpine. Il est soldat, il peut être libérateur; le libérateur de +l'Italie peut en devenir le conquérant. L'éclair voilé de sa longue +ambition l'illumine; il proclame une constitution, arme de guerre +légitime et infaillible contre l'Autriche. La constitution à Turin, +c'est l'insurrection prochaine à Milan: cette constitution +piémontaise n'est que la _Marseillaise_ de l'Italie. + + +XXXVIII + +La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan. +Les Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises. + +Venise imite patriotiquement Milan. + +Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife +universel retient le souverain. + +Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son +alliée l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une +autorisation, une connivence secrète de la république française. + +Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses +affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un +consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou +confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion +piémontaise en Lombardie. + +La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un +peuple fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une +parole publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste +de la paix, elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou +la propagande armée. + +Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de +moi ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive +contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec +complicité de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en +Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré +inviolabilité et respect aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons +d'abord, par une éclatante répudiation de l'esprit de conquête, +effacer du coeur des peuples germaniques ces ressentiments funestes +laissés en Allemagne par les conquêtes, les ravages, les +humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous +le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincère de la +France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se +proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait à +déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le Pô. Votre +cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi. +Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention +prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre responsabilité. Si +vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie +par vous change la condition secondaire et non menaçante pour nous +de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant +trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos sûretés, +nous vous en prévenons, en nous fortifiant nous-mêmes de la Savoie, +du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids du monde ne doit pas +être déplacé du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie; +votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez +à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de votre alliance, +l'histoire nous l'atteste; en un siècle, quatre-vingt-quinze ans +d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-française: +voilà votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce +si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez +seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que +serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre +péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si vous +l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia, +Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour +pendants à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre +européenne contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait +pas d'arriver, à une coalition du Nord et de l'Angleterre contre +nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une +véritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de +demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous +fortifierons de vous et contre vous! + +«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre +guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en +Piémont et menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité +et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous +couvrir contre la conséquence extrême de votre agression, nous nous +placerons non comme ennemis, mais comme médiateurs armés entre +l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armées de +l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons +petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de +frontière pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins, +car de son voisinage dépend sa sécurité. + +«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois +légitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la +couvrir contre toute intervention étrangère; nous ne la laisserons +absorber ni par l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons +pas une ou plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que +vous qui composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni +par violence les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards, +les Romains aux Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons +à tous: Soyez vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez +l'indépendance sous la garde de la liberté républicaine, ou +monarchique, ou représentative, et groupez-vous en fédération +italique, confédération mille fois plus conforme à vos natures que +l'unité piémontaise qui se disloquera au premier choc après vous +avoir dénationalisés.» + +Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée +au Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un +secours et non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement. + + +XXXIX + +On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces +conseils, lança les Piémontais en Lombardie, fut mal reçu et plus +mal secondé par les Lombards, combattit en intrépide soldat, fut +vaincu, n'osa reparaître à Turin sous le coup de sa témérité et de +sa déroute, abdiqua le trône, s'éloigna sous un nom d'emprunt de +l'Italie, et alla mourir de sa déception et de sa douleur en +Portugal. Infidèle à tous les partis et à lui-même, ce prince ne fut +un héros que sur le champ de bataille. Son malheur patriotique lui +fut imputé à vertu par le parti de l'ambition piémontaise et de +l'unité monarchique en Italie. Son nom repose défendu par sa mort, +mort trouvée à la poursuite de ce rêve obstiné de la maison de +Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir, même de douleur, +pour sa patrie! + + +XL + +Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets +interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses +provocations habiles à une guerre italienne, ont réussi à amener +l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que +Machiavel n'aurait pas surpassé. + +L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau +d'écarlate, a donné brutalement dans l'embûche. + +Le Piémont a crié au secours, la France est accourue. + +La terre de Marengo ne pouvait être marâtre à la France: elle a +vaincu, elle a donné généreusement le prix de la victoire au +Piémont. + +Le Piémont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie +achetée au prix de ce sang français; il a convoité à l'instant, +malgré les vues contraires de la France, les États neutres de +l'Italie. Le traité sommaire de Villafranca promettait sur le champ +de bataille de laisser l'Italie, étrangère à cette querelle, se +reconstituer librement sur un plan fédératif. Cela était sage. Le +Piémont a forcé la main au traité, en s'emparant de douze millions +d'Italiens. Il a arraché la Romagne aux États pontificaux, la +Toscane à sa propre indépendance; Parme à une princesse libérale et +inoffensive, _exilée de l'exil_; il laisse rêver tout haut, sans la +désavouer, l'annexion de sept millions d'hommes dans le royaume de +Naples; un soldat cosmopolite pour qui le feu est une patrie, plus +semblable par ses exploits personnels à un héros de la Fable que de +l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et le Piémont ne lui dit +encore ni oui ni non. Où s'arrêtera-t-il? Le hasard seul le sait. + +Dans cet élan vers la conquête et vers l'absorption universelle de +toutes les Italies, malgré la France qui les déconseille, un prince +sans peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un +ministre équilibriste, paraît changer de point d'appui, et, Français +avant la lutte, devenir Anglais après la victoire; l'Angleterre, qui +cherchait depuis tant de siècles une position politique navale et +territoriale contre nous au Midi, a souri aux envahissements +prétendus italiens du Piémont. + +L'Angleterre espère dans la maison de Savoie un allié que nous avons +fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les +armes pour y appuyer son levier anglais et antifrançais au pied des +Alpes; la France pourrait regretter son sang versé en faveur d'un +allié pour qui un service est le prélude d'une exigence.... Jamais, +en six mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente +connivence de l'Angleterre; sa grandeur démesurée n'est plus un +service rendu à l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos +précautions contre ce danger enfin aperçu, et nous faisons bien; la +Savoie et le comté de Nice sont deux sûretés légitimes, mais deux +sûretés bien insuffisantes contre la création d'une sixième grande +puissance dans le monde, création qui enceindra la France d'une +ceinture de périls partout, et même du seul côté où elle avait de +l'air pour ses mouvements et rien à craindre. + +Une Prusse du Midi! C'était assez d'une! + +Voilà l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel. + +Voyons maintenant ce que ce souverain génie politique, ce _Dante_ de +la diplomatie, ce Montesquieu précurseur de son siècle, aurait, dans +son patriotisme italien, conseillé à l'Italie s'il eût vécu de nos +jours. Ici nous n'en sommes pas réduits à conjecturer; nous pouvons +affirmer avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais +intérêts de sa patrie, car ses opinions sur la nature de la +constitution fédérale qui convient à l'Italie sont toutes écrites +d'avance dans les considérations lumineuses et anticipées sur la +nature des choses de son temps et des temps futurs; la politique +tout expérimentale de Machiavel n'était que de la logique à longue +vue; la logique est le prophète infaillible des événements à +distance: le génie est presbyte. + +Ses conclusions étaient comme les nôtres, une _confédération +italique_. + +Une confédération n'inspire d'ombrage à personne et inspire respect +et intérêt à tout le monde; une monarchie unitaire et militaire +piémontaise peut inspirer des ombrages à ses voisins. + +Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages à la France. + + LAMARTINE. + + + + +LIVe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE POLITIQUE. + +MACHIAVEL. + +TROISIÈME PARTIE + + +I + +Nous supposons donc que Machiavel, mort, hélas! trois siècles trop +tôt, assistât vivant à la scène diplomatique que nous avons sous les +yeux, et qu'interrogé par les Italiens ses compatriotes sur le +meilleur parti à prendre pour régénérer l'Italie, il prît la parole +à Naples, à Rome, à Bologne, à Venise, à Milan, à Turin, soit dans +un conseil de diplomates italiens délibérant en famille sur les +affaires de la grande nation qui veut revivre, soit dans une de ces +tribunes que l'esprit moderne relève au milieu des peuples longtemps +muets. + +Que verrait-il et que dirait-il? Il faudrait ici avoir le génie de +ces discours dont il illumine l'histoire ancienne pour le faire +parler dans sa langue; mais, sans prétendre à son nerveux et sublime +langage, laissons parler seulement son rude et clair bon sens. + + +II + +«Qui êtes-vous? dirait-il d'abord à ces Italiens de races, +d'origines, de régions, de moeurs, de dominations diverses réunis +autour de leur grand oracle politique. + +Vous êtes Italiens, sans doute, mais vous êtes Italiens comme les +Hellènes étaient Grecs, Grecs dans la communauté de famille +générique et dans la vaste autonomie du Péloponèse, des îles et de +l'Ionie, mais, en réalité, Lacédémoniens, Athéniens, Thébains, +Corinthiens, Samiens, branches distinctes, toujours séparées, +quelquefois hostiles de cette grande et héroïque famille grecque +contenue à peine entre les montagnes du Péloponèse, les archipels et +les rivages de l'Asie Mineure; branches ayant chacune son +territoire, ses flottes, ses formes de gouvernement diverses, +aristocratique ici, populaire là, militaire dans les montagnes, +navale dans les ports, monarchique en Asie, théocratique à Éphèse, +républicaine en Europe, rivale en temps de paix, confédérée en temps +de guerre, indépendante pour le gouvernement intérieur, +amphictyonique pour la défense commune, forme élastique qui s'étend +ou se resserre selon les besoins de la race hellénique, et qui, en +faisant l'émulation au dedans, la sûreté au dehors, le mouvement et +le bruit partout, fit de la Grèce en son temps l'âme, la force, la +lumière et la gloire de l'humanité! Voilà ce que vous êtes si vous +vous comprenez bien vous-mêmes! + + +III + +Maintenant, que voulez-vous et que veut l'Europe par admiration et +par reconnaissance pour vous? + +Vous voulez ressusciter, et l'Europe veut vous aider à revivre; + +Ressusciter? bien; c'est un miracle qui n'est pas commun dans +l'histoire: toutefois ce miracle est possible quand les peuples ne +sont pas morts et qu'ils sont seulement assoupis. Or vous n'êtes pas +morts, vous n'êtes pas même assoupis comme hommes: deux mille ans, +la barbarie, les invasions, les conquêtes, l'anarchie, les +dominations diverses étrangères, les Grecs de Byzance, qui avaient +transporté à Byzance le sceptre italien, les Sarrasins, les +Normands, les Lombards, les Hongrois, les Souabes, les Impériaux, +les Savoyards, les Espagnols, les Suisses, les bandes de condottieri +soldées par vos propres souverains pour ravager ou assujettir vos +provinces, ont démembré, morcelé sous les pas de millions d'hommes +votre propre nationalité; l'Italie n'a plus été que le champ de +bataille du monde moderne, la scène vide du drame politique où tout +le monde a joué un rôle excepté vous. + +La nation politique a donc été deux mille ans comme morte: plus +d'Italie; mais les Italiens sont restés. + +Or ces Italiens ont été et sont restés toujours par leur nature la +première race de la famille moderne sur le sol le plus vivace et le +plus fécond de l'Europe. Héroïques comme individus, quoique asservis +comme nations, supérieurs à leurs conquérants et maîtres de leurs +maîtres dans tous les exercices de l'esprit humain: donnant leur +religion, leurs lois, leurs arts, leur esprit, à ceux qui leur +donnaient des fers, théologiens, législateurs, poëtes, historiens, +orateurs politiques, architectes, sculpteurs, musiciens, poëtes, +souverains en tout par droit de nature, et par droit d'aînesse, et +par droit de génie; grands généraux même quelquefois, quand les +Allemands leur donnaient des armées de barbares à conduire, ou +quand Borgia, ce héros des aventuriers, ce Garibaldi de l'Église, +cherchait, à la pointe de son épée, un empire italien dans cette +mêlée à la tête des braves façonnés par lui à la politique et à la +discipline. + +Aucune vertu ne vous a manqué, même dans vos anarchies et dans vos +corruptions, excepté la vertu qui fait les peuples, l'unité dans la +volonté d'action; grandes personnalités, nation anarchique, mille +fois moins anarchique cependant que la Grèce. + + +IV + +Vous êtes arrivés dans cet état à une époque qu'on peut appeler +l'époque française de l'humanité. + +La France a répandu son esprit de rénovation dans toute l'Europe; la +France, nation moins douée des dons intellectuels, mais plus +militaire et plus unifiée que vous, vous a conquis à son tour; elle +a fait d'abord chez vous des républiques à son image: républiques +parthénopéenne, romaine, ligurienne, cisalpine, où Naples, Rome, +Gênes, Milan, croyaient quelques jours renaître à la liberté en +revêtant les noms et les costumes antiques; puis, quand la France a +repris pour sceptre le sabre du général Bonaparte, elle vous a +transformés ou travestis à son image. + +Elle a fait de Naples un royaume français de famille, tantôt pour un +frère, tantôt pour un beau-frère du maître de l'empire. + +Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde +ville de France, un fief impérial pour un roi de Rome, un +département français: dénomination humiliante et barbare qui +rappelait ces temps où un marchand vénitien s'appelait duc +d'Athènes! + +Elle a fait de Florence l'apanage d'une soeur du conquérant de +Milan, une vice-royauté pour Beauharnais; elle a fait des +départements subalpins de ce Piémont inaperçu alors, et qui prétend +régner seul aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France +lui a prêtés. Sans la France cette maison de Savoie allait +succomber une troisième fois sous le poids d'une armée de Germains, +provoquée par l'inquiétude patriotique de ces princes! + +Pendant ce demi-siècle, où la France a occupé la scène, et où vous +avez participé, tantôt à sa fortune, tantôt à ses conquêtes, tantôt +à ses revers dans le Nord, tantôt aux orages féconds de ses +révolutions intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins, +constitutionnels, politiques, sont nés en Italie. + +Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur âme s'agiter et +s'élever au-dessus de leur destinée au contact des grandes choses +militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur égale à celle des +Français dans des expéditions communes. En se sentant valeureux +soldats auxiliaires dans les armées de la France, ils se sont sentis +dignes patriotes, nobles citoyens, capables d'indépendance et de +toutes les libertés qui constituent l'homme moderne sur leur propre +terre; la France leur a inoculé la gloire; la France a conçu tout à +coup la noble idée de ressusciter l'Italie, l'Italie a conçu la +juste volonté de revivre. + +Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la +France et l'Italie en comprennent le seul sens réalisable; deux mots +décevants et funestes, si c'est le Piémont seul qu'on charge de les +interpréter. + + +V + +Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter +au vent, ô Italiens! ô Français! peuples tant de fois déçus par la +vanité des paroles! + +Est-ce l'Italie romaine, la république du monde romain, l'empire +romain, souveraineté universelle militaire et tyrannique de +l'Italie, de la Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique, +de l'Asie, que vous voulez ressusciter? Quel rêve! et quel rêve +absurde contre le genre humain! + +Ressuscitez donc alors ce peuple féroce, nourri par la louve dans +les cavernes du _Latium_, suçant plus tard, au lieu de lait, le sang +du genre humain, ne pouvant grandir qu'en dévorant tour à tour tous +les peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de +domination; souveraineté du brigandage, de l'iniquité, de la force, +de la guerre, sur l'espèce humaine, et qui avait posé ainsi la +question de sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes: +«Que Rome périsse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers à +la merci de toute armée romaine!» + +Ressuscitez donc le paganisme lui-même alors! Ressuscitez le _fatum_ +pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez +pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la +moralité du centurion! et supprimez du même coup toute propriété de +la terre pour d'autres familles humaines que la famille de Romulus +armée contre tous! car voilà exactement Rome antique. + +Est-ce là ce que vous prétendez ressusciter? Alors restituez les +Gaules à ces légionnaires de César qui asservissaient vos pères, qui +incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos +provinces, et qui massacraient en une seule nuit, après la victoire, +soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre +capitale! + +Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, turbulente sous les +Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibère et ses +successeurs, il vous faut supprimer toute indépendance, toute +nationalité, toute liberté, toute dignité dans le reste du monde; il +vous faut déifier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains, +Français! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine! +la plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possédé ou +égorgé l'espèce humaine! Êtes-vous prêts à lui céder la place? +Êtes-vous prêts à vous reconnaître esclaves, vous, prétendus hommes +libres, qui n'avez jamais, depuis quelque temps, sur vos lèvres que +le nom glorifié de vos tyrans? et, quand vous le voudriez, où est le +genre humain qui le veuille une seconde fois? où sont les peuples +qui tendent la main à l'oppression universelle de l'Italie romaine? +où est le monde romain? + +Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde; +c'est de la ruine de l'Italie romaine que la liberté des peuples a +surgi dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la +réaction de tous les droits opprimés contre le despotisme militaire +des consuls, des tribuns du peuple ou des Césars! + + +VI + +Voilà donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie, +qui ne peut être ressuscitée sans tuer ou sans avilir le reste du +monde. Passons à la petite Italie, à l'Italie du moyen âge, à +l'Italie d'hier: qui prétendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix +Italies incohérentes, formées des lambeaux de l'Italie historique? + +Sont-ce les cent et une petites républiques grecques, normandes, +sarrasines, colonisées et municipalisées sur les rives méridionales +de la Grande Grèce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'à +Naples? Mais ce sont de petites municipalités enfermées entre leurs +murailles et leurs ports, dont le nom n'était pas connu au delà de +leur banlieue, et qui ne pesaient que du poids de leur néant dans la +balance de l'Italie. + +Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des +Normands? celle des Sarrasins? celle des Hongrois? celle des +Souabes? celle des Espagnols? celle des Français? des Anjou? des +Guise? des Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des +Murat de Napoléon? Que gagnerait l'Italie à cette résurrection de +toutes ces vice-royautés étrangères, dans une terre dont le charme +attire tous les aventuriers armés de l'Asie et de l'Europe, et dont +le sable se prête aussi bien à recevoir qu'à effacer vite le pas de +tous ses conquérants? + +Naples est le joyau de l'Italie, qui allèche à cette proie +éblouissante toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le +patriotisme et la force; d'ailleurs son peuple a immensément mûri et +grandi en civisme et en nationalisme; il n'accepterait plus les +premiers venus pour arbitres de sa destinée; peuple calomnié qui +vaut mieux que sa renommée, Naples est peut-être aujourd'hui le +royaume de l'Italie qui est le plus capable d'institutions modernes +par ses lumières; mais sa déshabitude des armes et son petit nombre +ne lui donneraient pas la force de les défendre, encore moins de les +imposer seul à toute l'Italie; vous ne ressusciteriez qu'un +fantôme; par sa situation excentrique, comme celle du Piémont, +Naples peut être un brillant rayon de l'Italie: il ne peut en être +le centre. + + +VII + +Est-ce la Rome papale que vous voudriez ressusciter pour lui rendre +à elle seule la domination, le protectorat, la direction souveraine +de l'Italie, comme au temps où Jules II, soldat autant que pontife, +la conduisait de Naples à Milan contre les Allemands, les +Piémontais, les Français, au cri de FUORI I BARBARI! (_Hors de +l'Italie les barbares!_) Mais alors rendez donc à la papauté tout ce +que le _tempus edax rerum_ a usé du prestige temporel, de +l'ascendant politique, de la force des armes de la papauté, depuis +les jours de _Hildebrand_, de Léon X, de Jules II, de ces pontifes +armés de la foudre divine et de l'épée de saint Pierre à la fois. + +Sans parler de cette confusion du droit spirituel et du droit +temporel dans leurs mains, oubliez-vous ce que la papauté souveraine +à Rome a perdu d'alliés ou de sujets catholiques depuis Jules II +dans le monde actuel? Oubliez-vous qu'une puissance de soixante +millions d'hommes en Europe et en Asie, la Russie, est née depuis +cette époque, prêtant au schisme grec sous les czars de Russie, sous +les Constantins héréditaires, un appui qui enlève au catholicisme +romain une moitié de son poids dans tout l'Orient? + +Oubliez-vous que Henri VIII a déchiré les trois royaumes de la +Grande-Bretagne de la carte pontificale, et que, sur la terre comme +sur la mer, la Rome papale a ses plus acharnés ennemis là où elle +avait ses plus fanatiques défenseurs? + +Oubliez-vous que Genève est à Calvin avec les trois quarts de cette +Suisse où Rome avait son recrutement intarissable dans ces montagnes +de l'Helvétie qui étaient pour elle ce que la Dalmatie était pour +les Romains, un grenier d'hommes? + +Oubliez-vous que le Nord tout entier, Danemark, Suède, Norvége, +Hanovre, Hollande, sont des branches détachées aujourd'hui du tronc +pontifical? + +Oubliez-vous qu'une grande puissance germanique elle-même, la +Prusse, qui forme à elle seule un quart des forces militaires de +l'Europe, a répudié le joug spirituel et à plus forte raison +temporel des pontifes-rois? + +Oubliez-vous enfin que, de toutes ces puissances allemandes, +quelquefois auxiliaires, quelquefois ennemies des papes, trois +seules puissances n'ont pas déserté l'obéissance spirituelle aux +papes, et composent, avec la Pologne asservie, le seul domaine +spirituel de la papauté? + +Oubliez-vous que l'Espagne catholique de Charles-Quint et de +Philippe II, dont l'infanterie disposait de l'Europe au service de +la Rome papale, n'est plus qu'une puissance de huit millions +d'hommes, qui ne compte plus en Europe que par son grand nom et par +le caractère resté entier de sa chevalerie militaire; puissance +historique plus que politique aujourd'hui dans les combinaisons des +nations? Ressuscitez donc tous ces millions d'hommes déserteurs +successifs de la monarchie temporelle des papes, et rendez-les, si +vous pouvez, au système politique de Jules II! Quand vous aurez fait +ce miracle, alors et seulement alors vous pourrez rendre à Rome le +sceptre monarchique ou la direction républicaine de l'Italie! + + +VIII + +Est-ce la Toscane des Médicis que vous prétendez ressusciter? Mais +la Toscane, ce merveilleux phénomène de la richesse, cette royauté +de l'intelligence, cette monarchie du travail à l'époque où +l'industrie européenne n'était pas née, devait décroître et tomber +d'elle-même aussitôt que l'industrie de la laine, de la soie, de la +banque, cesserait d'être le monopole, le brevet d'invention de +Florence, et que les mêmes industries, mères du même commerce et +sources des mêmes richesses, s'établiraient à Lyon, à Venise, à +Londres, à Birmingham, à Calcutta, et que le travail européen et +asiatique ne laisserait au peuple des Médicis, de Dante, de +Michel-Ange, que cette primauté du génie des arts qui fait la +gloire, mais qui ne fait pas la puissance militaire et politique des +nations. + + +IX + +Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit +l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit +l'Orient presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques +sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe +entière sourirait comme moi à cette résurrection de la patrie de +Manin; mais alors ressuscitez donc les temps où l'islamisme de +Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la +Grèce, ni l'Archipel, ni ses îles et les montagnes de l'Adriatique, +laissait Venise s'emparer, jour par jour, des débris immenses de +l'empire byzantin qui s'écroulait à son profit. + +Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer +Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses +forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la +monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure +qui allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce +entier de l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au +profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve +plus aisé à déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour +reconstruire ce rêve de l'empire maritime, territorial et +aristocratique de Venise, + +Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas +succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde; + +Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance +n'eût pas été découverte; + +Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à +la voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange +nouveau et immense entre les deux mondes, un déplacement de la +Méditerranée à l'Océan; + +Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni +Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que +Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le Bosphore; il +faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et +commerciale à son tour, n'eût pas créé _Trieste_, ou qu'elle y +renonçât pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que +l'Allemagne ne possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à +l'écoulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en +rapports de plus en plus étroits avec tout l'Orient; + +Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses +terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui +en fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où +est la main italienne, et même piémontaise, et même française ou +anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher à +l'Allemagne la clef désormais conquise de cette porte de l'Orient +par Trieste? + +Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à +moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont! +Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est +une belle ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté, +un Hambourg italien avec une auréole de majesté et de souvenir sur +ses lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie; +mais ce ne sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie. +Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait +le croire. + + +X + +Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel +Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans +de Vérone, de Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le +Milanais espagnol? le Milanais français ou le Milanais allemand? +Proie successive de tous les ambitieux indigènes ou étrangers qui +ont dépecé cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne +fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe: +est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez à reconstituer? + + +XI + +Est-ce la république de Gênes? Mais vous l'avez odieusement +confisquée vous-mêmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes +de la maison de Savoie, son éternelle rivale. Cette maison de +Savoie, qui n'avait pas la force de conquérir la république de +Gênes, a eu le courage de la recevoir du congrès de Vienne, au nom +de quoi? Au nom de la légitimité, appelant ainsi légitime toute +confiscation nationale à son profit! + +Mais, si vous voulez ressusciter Gênes (et ce serait une des plus +justes de vos résurrections), rendez-lui donc d'abord son +indépendance, rendez-lui donc ses établissements maritimes tout +autour de la mer Noire, depuis _Caffa_ jusqu'à Trébizonde! +Rendez-lui donc son territoire byzantin et sa Tour des Génois jusque +sur la colline de Constantinople! Rendez-lui Candie, Lépante, ses +flottes, ses ports, son commerce, ses _Doria_ faisant pencher la +victoire et l'empire tantôt du côté de Charles-Quint, tantôt du côté +de la France, selon qu'ils passaient d'un vaisseau à l'autre sur les +escadres de ces deux rivaux couronnés qui se disputaient l'Italie! +Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous vendait naguère comme un gage +d'éternelle protection de la France sur sa république presque +française! + + +XII + +Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique, à quelque date que +vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens: + +Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis +l'ancienne Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et +agglomérée; ni sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de +l'empire romain autant de politiques diverses et contraires qu'il y +a eu de fragments de nationalités distinctes et opposées l'une à +l'autre; ni sens national, puisqu'il y a eu, depuis l'extinction de +Rome, trente on quarante nationalités vivant comme des polypes d'une +vie propre et individuelle dans l'élément général italien. + +Mais, en réduisant ces trente petites nationalités en unités plus +importantes, il y a eu sept nationalités principales en Italie, +savoir: les États de Naples, les États du pape, les États toscans, +les États de Modène, les États de Parme, les États de Lombardie, les +États de Venise, les États de Gênes, enfin les États mixtes, moitié +subalpins, moitié cisalpins, de la maison de Savoie. + +La preuve que chacun de ces États a eu sa nationalité et sa vie +propre, c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de +l'histoire générale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y +avoir une histoire générale de l'Italie. + +L'histoire du royaume de Sicile n'est pas l'histoire du royaume de +Naples; l'histoire de Naples n'est pas l'histoire de Rome; +l'histoire de Rome n'est pas l'histoire de Florence; l'histoire de +Florence n'est pas l'histoire de Venise; l'histoire de Venise n'est +pas l'histoire de la république de Gênes; l'histoire de la +république de Gênes n'est pas l'histoire de la Lombardie; l'histoire +de la Lombardie n'est pas l'histoire de la maison de Savoie. Vouloir +démêler et recomposer une histoire générale de l'Italie avec ces +éléments distincts, opposés, antipathiques, c'est vouloir renouer +les tronçons du serpent coupé par le Bas-Empire d'abord, par +l'Europe ensuite, par l'Italie elle-même, enfin. Il y a sept ou huit +Italies, voilà la vérité historique. Or, mentir à la vérité +historique, est-ce faire de la politique italienne? Non, c'est faire +de l'illusion piémontaise. Ombre, cela s'évanouira comme une ombre. +L'Italie ne sera ressuscitée que par elle-même et sous la forme +vraie que deux mille ans, la nature, les moeurs lui donnent, +c'est-à-dire sous la forme de CONFÉDÉRATION ITALIQUE. + +Un roi du sabre ne réussira pas plus qu'un Mazaniello sans couronne +à faire de la _diversité_ de deux mille ans une _unité_ d'un jour. + +Tout est _obstacle_ à l'unité monarchique de l'Italie; tout est +_moyen_ et prédisposition pour une Italie confédérée. + + +XIII + +Le premier de ces obstacles à une monarchie unique de l'Italie, +c'est que l'Italie, quoique monarchique dans quelques-uns de ses +États, est républicaine dans son histoire et dans sa renaissance, +après les invasions et les reflux des barbares. + +Rome, la grande Italie antique, était une république représentative; +la liberté et le pouvoir s'y maintenaient en équilibre par la +pondération d'un sénat et des comices, d'une aristocratie +héréditaire et d'une plèbe. + +L'habitude du régime républicain y avait tellement passé dans les +moeurs, qu'après les empereurs auteurs de la servitude et de la +décadence, l'Italie renaquit partout de ses cendres sous la forme +républicaine: république en Sicile, en Calabre, en Campanie, à +Naples, république à Rome sous la domination des papes, république à +Sienne, république à Lucques, république à Pise, république à +Florence, république à Gênes, république à Venise, républiques +presque partout. + +Ce n'est qu'après l'introduction des troupes mercenaires sous les +_condottieri_ étrangers ou indigènes que ces républiques, opprimées +par les soldats aux gages de leurs plus ambitieux citoyens, se +transforment en petites tyrannies militaires et monastiques, sous +les titres de royaume de Naples, de duchés, de comtats, de +marquisats. + +Ailleurs la féodalité militaire, monarchique, descendit des Alpes en +Italie avec les ducs de Savoie, les marquis de Montferrat, les +Suisses, les Allemands: la tyrannie vient du Nord, où les hommes +sont plus braves que libres et éclairés. + +Mais encore les grandes républiques, telles que Gênes, Venise, Rome, +continuent-elles à subsister sous les doges comme sous les papes, +car la papauté au fond n'est qu'une république, puisque le pouvoir +temporel y est électif comme le pouvoir spirituel, et que le +gouvernement y est représentatif par le sénat des cardinaux. + +Une fois l'Italie libre, une constitution fédérale de tous les +États divers existants en Italie, théocraties, royautés, +républiques, duchés, municipalités politiques, une constitution +nationale est donc infiniment plus conforme à la nature et aux +habitudes historiques de cette grande race des _fils de Brutus_, +comme dit Dante. + + +XIV + +Ferez-vous jamais des Piémontais avec des Siciliens, des Calabrais, +des Napolitains, qui ont un esprit national aussi différent de Turin +que les sommets neigeux des Alpes de Savoie sont différents des mers +africaines, des plaines de la Campanie, des volcans de l'Etna et du +Vésuve? + +Ferez-vous de rudes Piémontais avec de voluptueux Vénitiens, d'âpres +habitants de l'Ombrie ou des Abruzzes? + +Ferez-vous des sujets piémontais avec ces Florentins, les Athéniens +de l'Italie? Iront-ils perdre leur nom monumental et les noms de +leurs grands citoyens nés de la gloire et de la liberté, poëtes, +historiens, artistes, hommes d'État, par lesquels l'Italie vit tout +entière dans la bouche de l'étranger, les noms de Dante, de +Machiavel, de Boccace, de Michel-Ange, des Capponi, des Pazzi, des +Médicis, de Léopold le novateur couronné, le précurseur de Turgot et +de 89? Iront-ils perdre volontairement ces noms ou ce nom collectif +de leur patrie dans le nom féodal des chefs militaires d'une chaîne +des Alpes? + +Ferez-vous jamais des sujets piémontais avec ces Romains qui de +toutes leurs grandeurs n'en ont conservé qu'une, leur nom? + +Et, en mettant à part l'indépendance romaine des enfants de Rome, +les restes ombrageux du monde catholique souffriront-ils longtemps +sans murmures que le successeur de saint Pierre au pontificat, et le +successeur de Jules II, de Léon X en politique, que le chef +spirituel de leur conscience soit le sujet obséquieux ou l'évêque +obéissant d'un délégué piémontais représentant au Capitole et au +Vatican un duc de Savoie, descendu de Turin ou de Chambéry à Rome? + +Est-ce là de la politique sérieuse et durable sur laquelle +l'indépendance majestueuse de notre Italie et la paix durable de +l'Europe puissent s'asseoir avec l'ombre de dignité pour l'Italie, +avec l'ombre de sécurité pour le monde? + +Évidemment non! c'est le songe d'une nuit de _bivouac_ dans la tente +d'un soldat enivré de courage, après quelque victoire remportée à +côté des Français dans une heureuse campagne au pic des Alpes +Rhétiennes. Cela aurait la durée d'un songe. + + +XV + +Je sais que Rome est la grande difficulté d'une constitution +indépendante de l'Italie moderne; je ne crains pas de l'aborder face +à face avec vous, cette difficulté. + +Les papes, humainement considérés, sont une dualité dans un même +homme: comme pontifes, ils représentent un principe religieux aussi +durable que la foi qui s'attache à leur mission surnaturelle; comme +souverains, ils représentent un prince électif possédant de droit +immémorial la ville et l'État romain au centre de l'Italie. Ces deux +caractères de pontife et de prince dans un même homme ne se +confondent pas, quoi qu'on en dise avec plus de politique que de +foi. Le prince pourrait subsister sans être pontife; le pontife +pourrait subsister sans être prince. Le prince est prince de droit +public, le pontife est pontife de droit divin. De tout temps on a +essayé de confondre ces deux natures dans les papes, de tout temps +le bon sens a protesté; à chacune de ces deux natures son attribut, +voilà le vrai. + +Nous concevons parfaitement pourquoi les politiques et les fidèles +ont en tout temps essayé de confondre ces deux natures: nous sommes +étonnés seulement que ni les uns ni les autres n'aient trouvé +jusqu'ici la principale explication politique d'une souveraineté +temporelle assez sérieuse et assez vaste affectée au pontife romain +dans la hiérarchie des souverainetés européennes. Cette +justification, selon nous, la voici: + + +XVI + +Toute souveraineté suppose une responsabilité. + +Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espèce de _cosouveraineté_ +spirituelle avec les souverains temporels des États catholiques, et +les limites de cette cosouveraineté ayant été fixées par les +_concordats_, ces traités mixtes qui règlent l'immixtion du pontife +dans les affaires ecclésiastiquement temporelles des princes ou des +républiques de l'Europe, ces princes et ces républiques ont dû +chercher dans les pontifes romains une responsabilité réelle pour +contenir cette cosouveraineté des papes dans leurs États. + +Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles +factions, quelles révoltes pourrait jeter dans un État un pontife +turbulent et cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunément, +au nom de sa cosouveraineté spirituelle, des manifestes appelés +bulles, ferments de désaffection, de résistance, de soulèvements des +populations contre ces républiques ou contre ce prince temporel? + +Le véritable souverain serait évidemment celui qui pourrait à son +gré, et sans répression, incendier l'empire temporel au nom de +l'omnipotence spirituelle. + +Le danger d'un tel état de choses a dû frapper de bonne heure les +princes et les peuples: quel remède? se sont-ils dit. Un seul: c'est +de donner à ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife, à ce +tribun inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos +États, c'est de lui donner une responsabilité temporelle, un gage +humain dans une possession territoriale quelconque, responsabilité +et gage par lesquels nous puissions le modérer, le saisir et le +punir temporellement comme prince, s'il viole envers nous les +limites de son droit comme pontife. + +Or, cette responsabilité réelle, ce gage saisissable, ce corps +palpable, qui répondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivité +du tribun sacré appelé pape, qu'est-ce autre chose que sa +souveraineté temporelle? + +Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il nous +intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres. + +Par sa souveraineté temporelle, nous le modérons, nous l'intimidons, +nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos +diplomaties. C'est son cautionnement. + +Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la +souveraineté temporelle des papes, vous n'y trouverez à faire valoir +politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est +la vraie raison, et c'est la dernière que les partisans de cette +souveraineté mystérieuse avaient pensé à faire valoir en faveur de +cette possession d'un coin de terre par les maîtres du ciel. + +Nous la donnons ici, cette raison, pour la première fois en +explication du passé: elle est irréfutable pour ceux qui admettent +les concordats; elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui +n'admettent comme nous d'autres concordats entre les gouvernements +et les pontifes que le respect mutuel et la liberté absolue des +consciences. Cette liberté absolue des consciences est la dignité +vraie de la religion; elle est plus que la liberté humaine, car +c'est Dieu qu'elle émancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que +l'uniformité de foi par la force? qu'est-ce que la tranquillité des +empires auprès de la liberté de Dieu dans les consciences? + + +XVII + +Mais cette souveraineté temporelle des pontifes romains est-elle +assujettie à d'autres lois que les souverainetés profanes +ordinaires? Évidemment non; dans votre droit moderne, cette +souveraineté est purement temporelle, elle subit ou peut subir les +vicissitudes des temps: son nom le dit, temporelle! + +Or qu'est-ce que la souveraineté dans le droit public moderne de +l'Europe, depuis la décadence de ce que nous appelions le droit +divin? C'est le droit des peuples de se donner à eux-mêmes le régime +qui leur convient; les Romains ne sont point hors la loi de ce droit +des peuples en ce qui concerne leur forme de gouvernement +intérieur. Si donc il convenait aux États romains de modifier ou +d'abolir chez eux la souveraineté des papes, pour adopter une autre +forme de gouvernement civil, aucune autre puissance ne pourrait leur +ravir ce droit et leur imposer l'allégeance à perpétuité pour cause +de convenance des cultes en Europe; ce sacrifice d'un peuple à la +convenance politique des autres peuples serait une condamnation sans +crime qui révolterait la conscience du genre humain. S'il en était +autrement, il y aurait donc deux droits publics ou deux vérités +contradictoires en Europe: un droit public du monde entier, qui est +le droit des peuples de modifier leur gouvernement; un droit public +des États romains, qui serait la pétrification de la souveraineté +civile dans Rome: c'est absurde! + + +XVIII + +Que s'ensuit-il? Que les États romains, comme tous les États du +monde moderne, peuvent, s'ils le jugent à propos, se constituer +dans l'intérieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement +qui réunira l'assentiment de la majorité des citoyens. + +Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation étrangère, +autrichienne, française ou piémontaise, n'a le droit de s'ingérer, +les armes à la main, dans les volontés libres du peuple romain, soit +pour imposer le gouvernement temporel des papes à ce peuple, soit +pour l'abolir. + +Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Piémont a eu tort d'intervenir +à main armée dans les États italiens, et de s'annexer arbitrairement +des souverainetés neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles +que la Toscane ou les Romagnes. + +Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout +peuple de faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses +volontés libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce +qu'on appelle liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de +soi-même; mais aucun droit public, ni antique ni moderne, ne +reconnaît à un peuple constitué dans ses limites par les traités, +par les congrès, par les conventions avec les autres États de +l'Europe, le droit d'envahir, sans être en guerre, d'autres États +voisins, de les ravir à leur souveraineté propre, théocratique, +monarchique ou républicaine, et de se les annexer sans le +consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière, +rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des +sociétés. + +Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple +dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même +au peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur, +c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait +partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou +capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine +dont elle change ainsi la constitution européenne au détriment de +l'Europe entière et au grand danger des nations limitrophes. + +La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle +fut toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands +congrès constituants de l'Europe, tels que les congrès d'Utrecht, +d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe +après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de +constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe +rentrât dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées: + +Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne +plaçant à côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui +ne puisse jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires +plastiques qui, par leur interposition entre les grandes nations +telles que la France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou +à amortir le choc de ces grandes puissances entre elles... + +Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient +aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et +pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même. + +Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer +l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont +les hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique +des plus incontestables. Là où cesse l'équilibre européen cesse +l'indépendance des nations et commence la tyrannie. + +La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les +nationalités qui constituent l'Europe. + +Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup +le caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche? +Cette liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la +balance; l'Europe pencherait. + + +XIX + +Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement +jalouse de constituer son indépendance fédérale, si la maison de +Savoie, par exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des +Alpes et de puissance neutre interposée entre l'Autriche et la +France; si cette puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou +trente millions de sujets en Italie, et à former ainsi une +puissance militaire de trois ou quatre cent mille hommes, +l'équilibre du midi de l'Europe serait rompu, la sécurité de la +France serait éventuellement compromise, l'indépendance même de +l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, sans cesse +provoquées à des luttes incessantes par une puissance si forte et si +active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la guerre +entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au +lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et +l'Adige. + +Comment la France, puissance déjà entourée d'une ceinture de grandes +puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse, +l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de sécurité que +du côté de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer +tranquillement que par ce vaste espace ouvert du côté des Alpes, +comment la France laisserait-elle river impunément autour d'elle +cette ceinture de grandes puissances dont elle est déjà trop +resserrée? Comment créerait-elle de ses propres mains une cinquième +grande puissance militaire qui, en cas de coalition, la forcerait +de faire face aux quatre vents au lieu de trois? + +Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comté de Nice, et elle +ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple +suffirait-elle réellement à la sécurité de la France contre une +maison de Savoie possédant demain trente millions d'hommes en +Italie? contre une maison de Savoie, puissance très-virile et +très-héroïque sur les champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de +fidélité qu'à sa propre grandeur? + + +XX + +Non, cela ne serait pas durable, parce que la France ne supporterait +pas longtemps ce poids d'une puissance de trente millions d'hommes +ajouté au poids qu'elle supporte déjà du côté de l'Allemagne; et ne +vous y trompez pas, Italiens des autres États de la péninsule! +l'annexion continue de vos autres États indépendants au Piémont vous +constitue inévitablement en jalousie, en suspicion et bientôt en +guerre sourde avec la France; or une guerre sourde ou déclarée à la +France est la perte, à un jour donné, de l'indépendance de l'Italie. +Vous souvenez-vous d'un vice-roi français à Milan? d'un gouverneur +militaire français à Venise? de quatre préfets français en Piémont? +d'une grande-duchesse française à Florence? d'une princesse +française à Lucques et à Piombino? d'un préfet français à Rome +devenue seconde ville de France? de deux rois français à Naples? +C'était bien là la France glorieuse d'annexions aussi et +conquérante, mais était-ce là une Italie? + + +XXI + +Quant à l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses +pentes et ses avalanches régulières sur l'Italie septentrionale du +haut des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion +de l'Italie à une monarchie piémontaise soit un rempart durable, +solide, infranchissable désormais aux retours offensifs de +l'Autriche? + +Croyez plutôt que ce sera une éternelle tentation, une éternelle +excitation, un éternel prétexte à des hostilités contre l'Italie +représentée par le Piémont offensif au lieu d'être représentée par +une confédération inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie +tout entière, liguée seulement pour sa propre indépendance! + +À la première distraction de la France qui vous défend contre +l'Allemagne, les armées de l'Autriche, débouchant du Tyrol, ne +trouveront devant elles qu'une armée piémontaise, très-patriotique, +mais formée de recrutements de quelques États italiens mal annexés +et peut-être déjà aigris par ces annexions contre nature. L'armée +piémontaise est martiale, et ce pays est fécond en soldats; mais +cette armée et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps à force +égale avec une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met +sur pied huit cent mille hommes, même après ses défaites? La +victoire sera héroïquement disputée, je le sais, mais la victoire +définitive ne revient-elle pas toujours aux gros bataillons? + +D'ailleurs la monarchie universelle du Piémont, monarchie récente +et faible comme tout ce qui est récent dans le droit public, cette +monarchie d'annexions, cette mosaïque de nationalités discordantes, +cette monarchie improvisée d'élan par la France, mais monarchie +précaire quand la France aura retiré sa main, cette monarchie +contestée par les partis et par les souverains dépossédés, par les +héritiers naguère si aimés des Léopold, par les papes, par les rois +de Naples, par les puissances ou par les populations catholiques en +Espagne, en Portugal, en Bavière, en Saxe, en Belgique, en France, +en Irlande, en Angleterre même, une telle monarchie sera-t-elle +assez compacte, assez militaire, assez riche, assez populaire pour +couvrir de son épée l'Italie contre les Germains modernes? On doit +le désirer; mais le croire? Qui le croira, excepté dans le cabinet +de Turin et dans l'état-major d'un roi ébloui par son courage? Le +courage d'un roi militaire improvise des royaumes, mais la politique +seule les fonde et les rend durables. Le Piémont a montré depuis six +ans toutes les bravoures de la conquête, mais aucune prévoyance et +aucune mesure dans ses entreprises. + + +XXII + +Il s'appuie et il s'appuiera nécessairement sur l'Angleterre, nous +le savons; mais, pour tout esprit sérieusement politique, c'est +précisément ce patronage suspect de l'Angleterre qui le perdra et +qui perdra momentanément avec lui l'Italie annexée à une seule +couronne. + + +XXIII + +Voyez ce qui se passe à Londres: + +L'Angleterre cherchait en vain depuis trois siècles une position +militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouvée +en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indépendance contre +Napoléon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu, à la +bataille de Toulouse et à l'invasion des Anglais à Bordeaux en 1814, ce +qu'a valu à la France le patronage anglais fatalement introduit en +Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, par la protection +habile et personnelle qu'elle prête à la maison de Savoie pour la +flatter d'une monarchie piémontaise universelle en Italie, l'Angleterre +va prendre en Italie, pour la première fois depuis que le monde existe, +la position qu'elle avait prise en Espagne contre les Français. La +maison de Savoie, cette protégée séculaire de l'Autriche, de la Russie, +de la France, devient par nécessité de situation la protégée de +l'Angleterre. Contre-sens inouï, mais contre-sens accompli à la nature +des choses; c'est par la main du Piémont que l'Angleterre violentera les +princes, les peuples, les rois, les républiques, les papes en Italie; +c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera sur la France +dans la Méditerranée, à Gênes, à la Spezzia, à Livourne, à +Cività-Vecchia, à Naples, à Palerme; c'est par la main de l'Angleterre +que le Piémont pèsera sur l'Allemagne dans l'Adriatique, à Malte, à +Corfou, à Venise, à Trieste; c'est avec l'or et les débarquements de +l'Angleterre que le Piémont soldera le contingent de troupes auxiliaires +contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815, +la coalition britannique jusqu'à Grenoble, Toulon, Lyon; du jour où le +Piémont sera une puissance de trente millions d'hommes, du jour où le +Piémont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec l'Autriche +elle-même (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers règnes, et +pendant le règne de Charles-Albert surtout), de ce jour il n'y aura plus +une heure de sécurité pour la France; la France, toujours sur le _qui +vive_ du côté des Alpes, finira par se lasser d'être toujours en sursaut +la main sur ses armes, et par détruire ce qu'elle aura fait de Turin à +Naples. + +L'Italie n'aura donc préparé que des coalitions avec la France et de +nouveaux déchirements à son sol par ses imprudentes annexions. La +maison de Savoie, devenue conquérante de toute l'Italie pour un +jour, n'aura donc de solidité ni contre l'Autriche, qu'une monarchie +piémontaise provoquera sans cesse à l'hostilité, ni contre la +France, qu'une monarchie piémontaise alarmera sans cesse sur sa +sûreté, ni contre l'Europe catholique, qu'une monarchie piémontaise +désaffectionnera à jamais d'une maison de Savoie, maîtresse des +États romains. + +Une monarchie piémontaise ne peut donc être la condition et la forme +d'une Italie libre, indépendante et inviolable aux réactions +militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera +une péninsule menaçante, des ports et des forteresses contre les +armées et la marine de la France; mais est-ce à la France de se +trahir elle-même, en livrant au prix du sang français une péninsule +de plus, et une péninsule limitrophe à la merci de l'Angleterre? + + +XXIV + +Non, ni les vrais patriotes italiens ni les généreux patriotes +français ne peuvent trouver longtemps le salut de l'Italie dans un +pareil contre-sens à la renaissance de l'Italie et aux intérêts +permanents de la France. + +Le salut de l'Italie n'est ni dans les convoitises de la maison de +Savoie, ni dans l'abdication humiliante de toutes les nationalités +italiennes au profit de la moins italienne de ces nationalités, ni +dans les arrière-pensées de l'Angleterre, pressée de constituer en +Italie une monarchie faible et dépendante de son pavillon, pour +avoir pied sur cette monarchie contre la France au Midi! Toutes ces +conditions sont des conditions de dépendance, d'hostilité et +d'instabilité prochaine pour l'Italie. L'Italie redevient ainsi le +champ de bataille inévitable et perpétuel de la France, de +l'Autriche et de l'Angleterre; l'annexion universelle n'est qu'un +drapeau de guerre avec l'Angleterre, élevé par la main de la maison +de Savoie tantôt pour, tantôt contre ces trois grandes puissances et +contre l'Europe, drapeau que chacune de ces puissances viendra +abattre à son tour dans une main monarchique très-militaire, mais +trop récente, trop faible, trop étroite pour en couvrir l'Italie. + + +XXV + +Le salut de l'Italie n'est que dans l'universalité des droits des +nationalités, des souverainetés rajeunies et liguées qui la +constituent. + +Là est sa nature, là est son droit, là est sa forme, là seulement +sera son durable avenir. + +Une confédération libre de tous les États italiens annexés librement +à l'Italie seule, et non annexés étourdiment à une monarchie +subalpine, voilà l'Italie antique, voilà l'Italie du moyen âge, +voilà l'Italie de l'avenir. On ne prescrit pas contre la nature. + +Nous l'avons dit en commençant, l'Italie ne fut jamais et ne sera +jamais une monarchie d'une seule pièce. Sa géographie même proteste +contre l'unité monarchique que veut lui imposer le Piémont. Telle ou +telle partie de l'Italie peut être monarchique comme la Savoie et +Turin; telle, aristocratique comme Venise; telle, démocratique comme +Gênes; telle, helvétique comme Milan; telle, ecclésiastique comme +Rome; telle, constitutionnelle et féodale comme la Sicile; telle, +_muratiste_ ou bourbonnienne comme Naples; telle, ducale ou +républicaine comme Florence. Ces différences de régime intérieur +détruisent-elles la nationalité générale et collective de l'Italie +confédérée? La Suisse est-elle moins la Suisse, une, inviolable, +parce qu'il y a des cantons aristocratiques à Berne, des cantons +démocratiques à Genève ou à Lausanne, des cantons théocratiques à +Glariz, des cantons protestants à Bâle? Non, le corps national, +comme le corps humain, est pétri de ces diversités qui n'ôtent rien +à l'unité de l'être physique ou de l'être politique. La Grèce +antique fut-elle moins la Grèce, parce que les Grecs, unis dans le +nom et dans la gloire hellénique, avaient dix patries distinctes +dans la patrie commune? Non encore, ce fut sa force, car ce fut sa +liberté, cette liberté qui rend la patrie plus sacrée et les +nationalités plus chères! + +L'Italie, fût-elle toute construite de monarchies et de papautés +dans ses parties, est républicaine dans son ensemble; une république +de rois, de pontifes, de nations, voilà la nature, voilà l'histoire, +voilà la forme de la Péninsule. La comprimer sous un seul sceptre ou +sous un seul glaive, c'est la mutiler. Elle éclatera entre les +doigts de la maison de Savoie. L'Italie a besoin de protecteurs +étrangers et intéressés à son indépendance, et non d'un maître +intérieur. Un maître devient facilement un tyran. Un allié +intéressé à son indépendance comme la France lui prête, à l'Italie, +ce qui lui manque, des armes, et ne menace aucune de ses +nationalités. La France a reçu du ciel ce rôle. Son protectorat +temporaire ne vaut-il pas celui du Piémont? Le Piémont lui demande +d'être savoisienne, la France ne lui demande que d'être l'Italie. + + +XXVI + +Telle fut, sans doute, la pensée du traité sur le champ de bataille +de Villafranca! Cette pensée était tronquée, mais française et +italienne; démentie le lendemain par le Piémont, torturée et +violentée par l'immixtion funeste de l'Angleterre, cette pensée a +sombré dans les négociations. Le Piémont a forcé la main à la +nature; Turin et Londres retournent aujourd'hui, contre la pensée de +la France, le sang de la France versé en Italie. Mais la pensée du +Piémont est courte; la pensée de l'Angleterre mériterait de porter +un nom plus pervers; les souvenirs immortels de chaque glorieuse +nationalité de l'Italie se soulèveront contre ces annexions qui les +confisquent; ces nationalités ne consentiront pas longtemps à perdre +leurs noms, leur histoire, leurs monuments dans le nom et dans les +camps de Turin. Le Piémont aura sa grande et honorable place qu'il a +achetée de son sang dans l'Italie subalpine, mais il ne prendra pas +la place de l'Italie tout entière. Le coup de tête d'un cabinet +sauvé par la France et égaré par l'Angleterre ne prévaudra pas +contre le coup d'État des peuples revendiquant leurs noms, leurs +personnalités, leurs capitales, leur gloire dans la famille +italique. L'Italie reviendra à sa forme italienne, LA CONFÉDÉRATION. +Elle n'aura pour maître que le génie italien, elle n'aura pour +gouvernement général qu'une diète d'États libres, où le droit de +chacun, confondu dans le droit de tous, défiera l'Europe, mieux par +le respect que par les armes, d'attenter à tant d'inviolabilités à +la fois. + + +XXVII + +Et qui empêchera désormais une confédération italienne de devenir la +forme d'une renaissance de la terre qui fut Rome? Les Italiens, si +magnifiquement doués par la nature, sont les mêmes génies et les +mêmes caractères dans un autre milieu européen. La lumière qu'ils +ont autrefois répandue dans le Nord leur revient du Nord comme un +reflet répercuté de leur propre et primitive splendeur; de longues +servitudes n'ont fait que les affamer de plus d'indépendance de sol +et de liberté d'esprit: c'est une grande race dans de petits +peuples, mais ces petits peuples forment de nouveau une grande race. + +Encore une fois, réfléchissez, peuples de l'Italie! N'adoptez pas la +forme d'une monarchie unitaire chimérique, qui vous compromet, +contre la forme d'une confédération d'États libres, qui vous sauve! +Absorbés, vous tomberez avec la faible monarchie qui vous enserre; +ligués, vous resterez debout dans toutes les secousses de l'Europe. +On vous respectera d'autant plus que vous aurez plus de noms, plus +de corps, plus de droits nationaux, plus d'alliances traditionnelles +et défensives en Europe. Monarchisés, vous êtes menaçants comme les +armes du cabinet qui vous annexe; confédérés, vous êtes inoffensifs +pour tout le monde, inviolables seulement chez vous! La liberté +constitutionnelle à laquelle vous aspirez sera justement plus +assurée chez vous qu'à Turin; ce n'est plus l'arbitraire d'un roi +soldat qui vous mesurera selon ses intérêts cette liberté +constitutionnelle, et qui vous la changera en dictature militaire au +premier tocsin; c'est vous-mêmes qui vous la donnerez selon vos +moeurs et vos lumières, et qui ne la mesurerez qu'à vos vertus +publiques! Cette confédération, sous le protectorat de la France et +de l'Europe, n'a besoin que de se proclamer pour être reconnue. Si +vous avez besoin d'une épée en attendant que la vôtre ait repris la +trempe de vos temps héroïques, l'épée de la France est plus longue +que celle de la maison de Savoie. + +Proclamez donc la constitution fédérative de toutes les Italies +au-dessus et en dehors de toutes vos constitutions intérieures. + +Constituez la diète, la _diète_ de la résurrection! + +Vous ressuscitez sous tous vos noms, sous toutes vos formes, sous +toutes vos souverainetés nationales; vous ressuscitez dans la +liberté, et non dans l'annexion, forme de la discipline militaire. + +De Turin à Reggio ou à Palerme, il n'y a pas un peuple, il y a dix +peuples! Les liguer entre eux, c'est donner à chacun d'eux la force +de tous; les annexer, c'est donner à tous la faiblesse d'un seul! +Supposez le Piémont vaincu dans une seule bataille, que devient +l'Italie annexée à une seule épée?... + + +XXVIII + +Cette confédération, qui a déjà existé chez vous deux fois, sous la +forme de ligue lombarde ou italique, n'est qu'une tradition de +votre nature et de votre histoire. Quoi de plus facile que de la +renouveler? Trois mois d'un congrès italien y suffisent, et, à +l'exception de l'Angleterre, l'Europe s'y prête, ou par prédilection +pour vous, ou par nécessité. Les vents sont pour l'Italie; ne faites +pas fausse route, et vous surgirez à pleines voiles à votre horizon, +l'indépendance! + +Les nationalités diverses de l'Italie respectées comme les vérités +du sol; + +Les constitutions intérieures de chacune de ces nationalités +laissées au libre arbitre des divers États, et reliées seulement par +une diète italique à une constitution générale de toute l'Italie; + +La Sicile et Naples, unies ou séparées, fournissant à la +confédération leur contingent de députés et au besoin de subsides et +de troupes remis au POUVOIR EXÉCUTIF EXTÉRIEUR de la patrie +italienne; + +Rome, livrée à son propre arbitre, réglant sa constitution elle-même +selon les besoins de son administration temporelle et les +convenances de son pontificat spirituel; aucune main armée, profane +et étrangère, interposée entre les souverains et les peuples, +théocratiques, monarchiques ou républicains, à leur gré; + +Rome capitale des capitales d'Italie, siége de la diète italique, ou +bien une capitale fédérale alternative; + +Florence, souveraine d'elle-même, monarchie, duché ou république, se +gouvernant selon son génie, ou dans l'activité de ses Médicis, ou +par le patriotisme de ses grands citoyens, ou par la douceur de son +réformateur Léopold; + +Turin, rentré dans ses limites, monarchie militaire, sentinelle de +l'Italie septentrionale, bouclier de la Péninsule au nord, se +désarmant au midi pour ne pas opprimer ce qu'elle protége, +s'interdisant ses alliances séparées et suspectes avec l'Angleterre, +offrant ses généraux et ses soldats à la défense de la patrie +fédérale; + +La Lombardie, principauté ou république, indépendante du Piémont, se +modelant pour son organisation en cantons lombards, semblable à ces +cantons helvétiques dont ce pays a le sol et les moeurs; + +Venise, ville hanséatique sous la double garantie de l'Allemagne et +de l'Italie, reprenant sous sa république et sous ses doges non plus +sa place militante et conquérante que la marine de l'Europe ne lui +laisse plus, mais sa place commerciale et artistique que son génie, +plus oriental qu'italien, lui assure; ses provinces de terre ferme +neutralisées comme Venise elle-même, et constituées ainsi pour la +paix, laissant une zone de sécurité et d'inoffensivité inviolables +entre le Tyrol et l'Italie: + +Sous le drapeau d'une neutralité européenne, de nouvelles guerres ne +sont nullement nécessaires pour une constitution semblable de +l'Italie. Un congrès constituant de l'Europe y suffit. Ce fut la +première pensée qui jaillit du sang encore chaud de la France après +la victoire de Solferino et la paix de Villafranca. Les premières +pensées sont l'éclair des situations difficiles. La révélation +tardive sortie d'une guerre fatale à tant de braves aurait été aussi +la révélation de la paix; pourquoi la maison de Savoie et +l'Angleterre ont-elles réussi à fausser cette pensée en l'exagérant? +La confédération italique aurait jeté du moins ses racines dans ce +sang. La monarchie piémontaise absorbant l'Italie annexée est la +pensée de l'envie britannique contre la France, de l'ambition sarde +contre l'Italie, pensée folle comme l'ambition, hostile comme la +haine, pensée punique qui trompera bientôt les deux puissances qui +l'ont conçue et qui trompera l'Italie elle-même, qu'elle constitue +sur un perpétuel champ de bataille, au lieu de la constituer en un +faisceau de droits et de libertés. + +C'est la conquête, ce n'est plus la liberté!...» + + +XXIX + +C'est ainsi, selon nous, qu'aurait parlé le sage et profond patriote +italien Machiavel, si son esprit avait pu être évoqué dans un comice +italien, la veille des annexions de Gênes, de Milan, de la +Lombardie, des Romagnes, de Florence, de la Toscane, de la Sicile, +et bientôt de Rome et de Naples! Si l'on en doute, qu'on relise +Machiavel, comme je viens de le relire: on retrouvera partout en +lui cette pensée de l'inviolabilité des groupes nationaux qui +composent l'Italie, et de l'équilibre entre ces nationalités reliées +par le lien fédératif; c'est l'homme de la _ligue italique_. + +Machiavel, comme Montesquieu, voyait de loin et voyait juste. Si +l'Italie l'avait écouté, elle serait libre; si elle ne l'est pas, +que la responsabilité de ses réactions futures ne retombe pas sur la +France, qui a versé son sang pour les Italiens; mais que cette +responsabilité retombe sur le radicalisme d'annexion du cabinet de +Turin, et sur l'impulsion intéressée du cabinet de Londres, qui +pousse le Piémont aux abîmes, au lieu de guider, comme nous, +l'Italie à la régénération et à la liberté. + +L'intervention de la France ne peut pas aboutir ainsi à une +agitation sanglante et stérile; la volonté de la France n'est pas un +de ces boulets à demi-portée qui font des victimes sur leur trajet +et qui n'arrivent pas au but. Le but, c'est la régénération de +l'Italie. La régénération de l'Italie est dans une confédération +italique sous l'alliance naturelle et éternelle de la France. + +Italiens! que d'autres vous flattent et vous perdent. Le premier +hommage qu'on doit à un grand peuple, c'est la vérité. Vous êtes +dignes de l'entendre, vous êtes capables de l'accomplir! + +Affranchissez-vous, ne vous aliénez pas; soyez libres, mais soyez +vous-mêmes! Votre nom est trop beau, n'en changez pas! + + LAMARTINE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +9), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.9 *** + +***** This file should be named 37076-8.txt or 37076-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/7/37076/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37076-8.zip b/37076-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7209c3f --- /dev/null +++ b/37076-8.zip diff --git a/37076-h.zip b/37076-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a15813c --- /dev/null +++ b/37076-h.zip diff --git a/37076-h/37076-h.htm b/37076-h/37076-h.htm new file mode 100644 index 0000000..31a8f55 --- /dev/null +++ b/37076-h/37076-h.htm @@ -0,0 +1,9168 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 9; Author: M. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 9) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: August 14, 2011 [EBook #37076] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.9 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME NEUVIÈME</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1860</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">IX</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> XLIX<sup>e</sup> ENTRETIEN<br> +<span class="smaller">Premier de la cinquième année.</span></h2> + +<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br> +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Les salons littéraires, depuis Aspasie à Athènes jusqu'à madame Récamier +à Paris, font certainement partie de la littérature; ces salons sont le +foyer du génie, le coin du feu de la gloire; c'est pourquoi nous +consacrons cet Entretien à madame Récamier.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> II</h4> + +<p>Le temps fuit en emportant tout dans sa course, mais un petit volume +l'arrête et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la seule +chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement du temps. +Pourquoi? C'est que ce petit volume est le <i>souvenir écrit</i>, le +<i>souvenir</i> qui fixe et qui fait revivre le passé. Voilà pourquoi aussi +le public goûte tant ces petits livres intitulés les <i>Souvenirs</i>: c'est +qu'ils sont en littérature une protestation de notre fugitivité contre +la mobilité du temps, contre la brièveté de notre existence et contre la +pire des morts, la mort de notre nom, la sépulture de l'oubli.</p> + +<p>Ces réflexions nous sont suggérées par la lecture de deux intéressants +volumes écrits, recueillis et publiés hier par la fille adoptive de +madame Récamier (madame Lenormant), et publiés juste à l'heure où ce nom +de madame Récamier, naguère célèbre, allait s'enfoncer sans trace sous +l'horizon si court des célébrités évanouies.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> III</h4> + +<p>Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on, à ce que madame Récamier +laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables événements et +de ces innombrables personnages qui ont rempli de Mémoires plus +historiques la première moitié de ce dix-neuvième siècle, le siècle de +la France? Madame Récamier ne fut ni un événement, ni un personnage, ni +un grand fait, ni une grande idée, ni même un grand talent, ni surtout +une grande puissance, dans cette foule de choses et d'individualités qui +encombrent l'histoire de ces soixante ans.</p> + +<p>Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand +talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance; elle y fut un +grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des +cœurs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la +<i>beauté</i>!!!</p> + +<p>La beauté est la royauté de la nature, peu <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> importe qu'elle +soit née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de +l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; dès +qu'elle paraît elle règne; dès qu'elle sourit elle enchaîne; que l'on +soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord Byron, +Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion de +reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphaël sous le regard +de la <i>Fornarina</i>, et elle le fait mourir, comme le phénix, dans la +flamme de deux beaux yeux; elle allume à douze ans dans le Dante un +foyer inextinguible d'un seul rayon de sa <i>Béatrice</i>; elle sanctifie +Pétrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrête d'une +caresse, en Égypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Afrique, +ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrêter; elle corrompt Nelson dans +les délices de Naples et contre-balance dans le cœur de son héros la +gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à Ravenne, la poésie à lord +Byron dans la contemplation de cette poésie vivante qu'on appelle la +<i>Guicioli</i>; elle fait oublier à Chateaubriand son ambition, son égoïsme +et sa vieillesse dans le rayonnement déjà amorti de Juliette. <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> +Voilà la beauté, voilà sa puissance, voilà son mystère, voilà sa +divinité! Ne cherchez pas d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom +de Juliette dans ce siècle et qui la suivra plus loin que son siècle; +elle fut la beauté! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut +la Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans faute, +la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la lady +Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas! et peut-être aussi +sans amour! L'amour est le seul enchantement qui manque à cette femme. +Pas assez femme et trop déesse, elle fut Juliette Récamier. Elle posa +involontairement, pendant trente ans, comme un divin modèle d'atelier +voilé, devant tous les yeux et devant tous les cœurs de deux +générations d'adorateurs enthousiastes, mais désintéressés de sa +possession; elle fut statue et jamais amante; elle resta intacte sur son +piédestal au milieu de l'encens qui fumait et des bras tendus pour la +recevoir; elle n'en descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait +aimé? Mais soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais +de ce socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, +dit-on, la faute <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> de son cœur, ce fut la faute de la nature. +Son lot fut d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne +l'adora pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans +sa beauté; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre; ce +mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun +homme en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on +jouissait de ne pas savoir possédé par un autre ce que nul mortel ne +pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait avoir +une préférence ce serait peut-être pour moi; car tous croyaient seuls +l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette pureté inaltérable +qui a permis à une femme d'écrire les <i>Souvenirs</i> de cette femme. Dans +cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un charme à voiler; une mère +de famille pouvait déshabiller cette vierge.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de madame +Récamier; une <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la +familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait de +cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure. +Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque +ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les détails +de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce sanctuaire +où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la vue de +Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume, ses +poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une certaine +heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses femmes, où +on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle revenait à elle +au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses blonds cheveux dénoués, +et où les convives de la soirée défilaient ravis devant tant de charmes, +attendris par tant de défaillances, mignardises de l'adolescence, de +l'amour et de la mort. Cette scène d'évanouissement, qui se renouvelait +presque tous les soirs de grande réunion à Clichy, à une heure avancée +de la soirée, n'était pas une coquetterie de la jeune maîtresse de ce +beau lieu, c'était un prétexte <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> suscité par la mère et par le +mari de madame Récamier pour dérober la jeune femme à l'empressement +insatiable de la foule importune de ses admirateurs; elle était trop +naïve pour jouer d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter +sur les bras des familiers de la maison pour laisser le voile de ses +rideaux entre elle et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait +dévoré sa jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle +devait rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel <i>sursum +corda</i> des yeux et de l'imagination de son siècle.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici +comment.</p> + +<p>En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris que la +duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel Meurice, +allant en sens inverse de Londres à Rome.</p> + +<p>La duchesse de Devonshire, seconde femme <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> et veuve alors du duc +de ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant +la plus opulente, la plus lettrée et la plus <i>mécénienne</i> de l'Europe. +Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en Angleterre le +retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son nom de famille +était Élisabeth Harvey; elle était sœur du duc de Bristol, homme +d'une grande distinction de naissance et d'esprit. Une amitié passionnée +unissait dès leur adolescence lady Élisabeth Harvey à la première +duchesse de Devonshire; cette première femme du duc de Devonshire était +sans scrupules, femme de bruit, de passion, de beauté, de talent, de +poésie et de politique. Elle n'avait pas d'enfant de son mari; cette +stérilité menaçait de laisser sans héritier direct l'immense fortune et +le nom princier de la maison de Devonshire; elle résolut, dit-on, de +devoir à l'intrigue ce qu'elle ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune +amie, devenue lady Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le +palais du duc; l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et +de son amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait +pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Forster +avec le duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le +secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que l'enfant +supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la nouvelle duchesse +de Devonshire; seulement cette naissance était anticipée et illégitime.</p> + +<p>Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des véritables +héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on menaça le père, la +mère et le fils d'un procès; les témoignages domestiques abondaient; des +scandales si compliqués auraient fait une explosion déplorable dans +l'aristocratie anglaise. Le vieux duc mourut en se taisant encore; le +jeune duc, fils présumé de la belle Élisabeth, avait une délicatesse de +conscience et d'honneur qui ne lui permettait pas de se substituer +sciemment aux droits des héritiers légitimes.</p> + +<p>Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne +jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement +personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables +héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son +éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> +duchesse douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa +beauté, dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la +délicatesse transparente de ses traits; son esprit était tourné aux +grandes choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute +consacrée aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à +Londres, à Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour +de distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains, +peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient à +toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était le +cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que le +ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par elle +la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les beaux-arts, +cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à faire supposer +entre eux une union plus intime par un mariage secret; le cardinal +n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour avoir abjuré entre ses +mains le protestantisme et pour pratiquer en secret le catholicisme. +Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de ces bruits qui s'élèvent des +apparences autour des hommes ou <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> des femmes célèbres; la tombe +même ne dit pas tout après leur mort: le ciel sait plus de secrets +encore que la terre.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait recherché +à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme un jeune homme +dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir. Elle m'avait présenté +au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie VII, dont les malheurs et +les bontés éclataient sur sa gracieuse physionomie plus que la tiare sur +son front. Malgré mon extrême timidité, qui ne m'a jamais permis de me +mettre en avant que dans les grandes circonstances publiques, je vivais +dans son intimité la plus journalière. Elle me traitait en fils plus +qu'en protégé; à sa mort elle porta mon nom dans son testament, pour me +prouver que sa pensée survivait en elle à la vie; je lui garde de mon +côté un souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent; +excusez-moi d'en avoir parlé un peu <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> longuement à propos de +madame Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles +ne se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa +vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut belle +pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les cœurs.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans +avoir été annoncé: je la croyais seule; une femme inconnue était debout +à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée et +chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans l'âtre. +C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers de soie puce +en descendant dans la neige à la porte de l'hôtel. Mon arrivée +interrompit la conversation entre ces deux femmes, conversation qui +paraissait être animée, quoique à voix basse, car l'une d'elles +(l'inconnue) avait sur les joues cette coloration fugitive du sang en +mouvement sur un <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> fond de pâleur qui prouve qu'on a poussé tête +à tête un entretien jusqu'à la lassitude.</p> + +<p>La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir; après les +premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis communs +d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se rassit sans rien +dire à l'autre coin de la cheminée en face de moi; c'était sans doute +une politesse de quelques minutes qu'elle s'imposait pour ne pas avoir +l'air de manquer d'égards au nouveau venu; mais après cette courte halte +sur le canapé elle se leva de nouveau, <i>et vera incessu patuit dea</i>!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle tourna +autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la porte. Cette +grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout oriental, +contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente des femmes de +Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle personne était +étrangère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de +politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi +voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.</p> + +<p>La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les +clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des reines +du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des sapins, dans +le haut Jura, ne vibrent pas plus mélodieusement aux oreilles que cette +voix plus musicale que la musique. Elle ne parlait qu'amitié; je me +figurais ce que ferait une telle voix si elle parlait ou si elle avait +jamais parlé d'amour! Un frisson en courut sur ma peau; j'étais encore +jeune, et le souvenir d'une voix pareille, depuis peu à jamais éteinte, +ajoutait à mon émotion; cette voix faisait tinter les dents comme les +touches d'ivoire d'un clavier mouillé par les lèvres; on l'entendait au +fond de la poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de +lui-même: c'était une âme répandue dans l'air qui vous caressait de +sons.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> IX</h4> + +<p>Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le +portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs pour +le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David, de +Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova y a +échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté est +justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est infini; +elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits, mais de +lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables, d'harmonies +latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de copier. La beauté, +dans ces visages, est une énigme: l'amour seul peut la deviner; l'art +n'y peut que confesser son impuissance. Heureuses les femmes qui n'ont +point de portraits; c'est qu'elles sont au-dessus de l'art!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> X</h4> + +<p>Telle m'apparut dans ce coup d'œil la femme qui causait en se +retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de +voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un front +mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la rosée +bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se retiraient +légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement pour la +sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues comme un velours +où court le perpétuel frisson d'un air d'automne; une expression qui +appelait à soi non le regard, mais l'âme tout entière; enfin une bonté +qui est l'achèvement de toute beauté réelle, car la beauté qui n'est pas +par-dessus tout bonté est un éclat, mais elle n'est pas un attrait. +L'attrait était le caractère dominant et magique de cette figure; le +regard s'y collait comme le fer à l'aimant; c'était une physionomie +aimantée: elle aurait enlevé une enclume au ciel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la +mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou petite; +elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était plus très-jeune +à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à demander son âge. +Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les âges étaient réunis +dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble d'âge mûr, mélancolie du +soir, sérénité d'immortalité, tout y était selon le pli de lèvres ou de +sourcils que donnait la conversation au visage; comme dans les +instruments bien accordés le mode change le ton, le mouvement changeait +l'impression. On ne pouvait pas dire non plus à quel âge on l'aurait +mieux aimée, car chacune des années qu'elle avait traversées semblait +avoir laissé une beauté propre à la saison de la vie qui apporte et +remporte quelque chose à la femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle +une date, mais une permanence de la beauté accomplie.</p> + +<p>Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait pas, +il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si elle y +avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire entièrement oublier +ou de la confondre <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> avec elle-même dans un tel accord de forme +et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un dans le regard. La +parfaite harmonie, c'était en tout le caractère de cette femme +harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai presque toujours vue +depuis, une robe à plis flottants de soie grise, nouée par une ceinture +noire et montant en chaste tunique jusqu'à son cou; ses souliers de soie +sombre disparaissaient sous les bords un peu traînants de sa robe; un +châle oriental de couleur blanche recouvrait ses épaules et serrait sous +une contraction de ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de +Florence aux larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par +sa nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec +les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses +mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la gance +d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.</p> + +<p>Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout +exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de +s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour dans +les soirs d'automne <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> où l'on n'allume pas encore la lampe pour +jouir de ce qu'on appelle familièrement de <i>l'entre chien et loup</i> du +jour mourant.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Je restais en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré plus +qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait en +éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on appelle les +anges, apparaissaient encore aux regards des habitants de la terre. On +est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme apportée du ciel +enveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On sent un culte, on ne +sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci n'est qu'une splendeur.</p> + +<p>Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi voix +des deux femmes. Cet entretien <i>aparté</i> se prolongeait un peu plus que +la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil entre les +deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse, tout en ayant +l'air de se retirer modestement devant <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> un nouveau venu, n'était +pas fâchée d'être contemplée à loisir par un admirateur de plus, dont +l'enchantement ne pouvait lui échapper tout entier, malgré la discrétion +de mon attitude et la distraction affectée de mon coup d'œil. Enfin +elle s'évanouit, ou plutôt elle se glissa comme une ombre hors de la +chambre, sans que son pas de sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.</p> + +<p>La duchesse se rapprocha du feu.</p> + +<p>—«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement contenu, la +personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être une étrangère, +car comment une pareille figure existerait-elle en France sans que son +nom la devançât partout comme une célébrité, et sans que je l'eusse +jamais aperçue dans les salons ou dans les spectacles de Paris?</p> + +<p>—Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la connaissez +pas?</p> + +<p>—Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais +oubliée.</p> + +<p>—Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier!</p> + +<p>—Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends l'émotion +que cette céleste <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> figure a donnée au monde dans sa fleur, et +tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas jusque +dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique sur la boue +de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté de femme, jamais +plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés pour avoir vu fleurir +ce visage de seize ans! Quelle impression ne devait pas faire cette +éclosion, puisque l'épanouissement a de tels prestiges?</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse son +amie.</p> + +<p>—Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions +célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout un +monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont porté +leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec indifférence; +elle a été trop adorée pour ne pas être blasée d'enthousiasmes. J'aime +mieux garder le mien froid et spéculatif dans mon imagination que de le +voir évaporé en vain devant une idole distraite et saturée d'encens. +Cette femme est une relique qu'on ne voit qu'à travers le cristal du +reliquaire. Mais quelle n'a pas dû être l'impression <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> de cette +femme idolâtrée sur les yeux de la France et de l'Europe, quand elle +apparut, à seize ans, au milieu de Paris encore souillé de sang et muet +de terreur, comme une Iris messagère des dieux apaisés, venant rapporter +leur sourire à la terre? Que j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux +sont les yeux qui se rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier +rayonnement!</p> + +<p>—Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse; mais +il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent ressusciter cette +apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu de mer azurés jusqu'à +la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de fils de la Vierge brunis +au feu du soleil; des joues de pêche veloutée dont le velours renaissait +tous les matins comme pour tamiser le jour sur une peau d'enfant; des +couleurs nuancées et fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une +teinte; un regard qui s'ouvrait et se refermait sous des cils +ruisselants d'ombre ou de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou +la joie épanouie donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui +caressait l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa +flexibilité, <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une +démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de +l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la foule +eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure et qui la +faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle entraînait +sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à sa vue; les +exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais jalouses; les +hommes attirés, mais contenus par le respect de tant d'innocence sous +tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai +rien peint de visible à votre imagination. La beauté comme celle de +madame Récamier alors est comme un mystère: il faut y croire et ne pas +le voir: il veut la foi. Voyez-la dans l'impression qu'elle a faite sur +la France et sur l'Angleterre au moment où vivait madame Tallien, où +resplendissait mon amie Georgina Spencer, où je brillais moi-même d'un +éclat emprunté à ma famille, à mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait +bien autre chose à faire que de s'arrêter devant une femme de dix-huit +ans. L'Europe s'arrêtait devant madame Récamier!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> XII</h4> + +<p>Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame Récamier.</p> + +<p>À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas détruit, +mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un grand écrivain, +ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans l'empyrée des +lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle un salon; ce salon +était un sanctuaire plutôt qu'une exposition d'esprit et de célébrités, +un culte plutôt qu'une cour. Quelques rares privilégiés de la société, +de l'aristocratie, de la politique et de la littérature, y étaient +admis. Le grand homme de style qui régnait dans ce cœur et dans ce +salon ne m'était pas favorable, bien que je sois le seul des poëtes et +des politiques de son siècle auquel il adresse de magnifiques éloges +posthumes dans ses Mémoires destinés à la postérité. Il m'avait +proscrit, autant qu'il était en lui, de la faveur des cours pendant +qu'il était ministre et que j'étais, moi, relégué dans les rangs +subalternes <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de la diplomatie; s'il avait pu me proscrire de la +scène du monde il l'aurait fait, je n'en doute pas. C'était une +faiblesse et une injustice. Je l'admirais passionnément, non comme +homme, mais comme génie; j'étais trop petit pour porter aucune ombre sur +sa trace; mais, soit que madame Récamier se souvînt de notre rencontre +muette chez la duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de +produire un nom naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, +elle me fit allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me +refuser, malgré mon éloignement pour les <i>camarillas</i> lettrées ou +politiques, à me laisser présenter à elle dans ce couvent de +l'Abbaye-aux-Bois, où je devais plus tard suivre le convoi indigent du +pauvre Ballanche.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi +courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son confident. +Ce mot me prédisposait par amour-propre <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à l'adoration pour +cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la moitié de +l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.</p> + +<p>—«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M. de +Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce jeune +homme?—Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de Chateaubriand est mon +ami, mais de Lamartine est mon......»</p> + +<p>La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui sortit +de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse sortir de +ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation dont on désire +que l'écho aille chatouiller indirectement le cœur d'un homme.</p> + +<p>À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle, gracieuse, +adroite de simplicité; mon impression fut un attrait doux, qui n'éblouit +pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle un jour de splendide +été.</p> + +<p>C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable M. +de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait lire chez +elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin, la tragédie de +<i>Moïse</i>, essai <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> dramatique du grand écrivain; c'était l'époque +aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques pages de ses +Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains d'élite dans le +salon ouvert à un seul battant de son amie; on invitait à ces solennités +un aussi grand nombre de privilégiés que l'exiguïté de l'appartement en +pouvait contenir. Jamais première répétition d'une pièce attendue comme +un événement sur la scène ne fut aussi briguée que la faveur d'assister +à ces répétitions de la gloire devant les représentants présumés de la +postérité; les femmes y étaient en plus grand nombre que les hommes, car +les femmes étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait +joui du cœur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des +femmes pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans +sa vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de +sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le jugement +beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la religion, ces deux +idolâtries de leur cœur, avaient en lui leur représentant dans un +même homme. La politique, dans laquelle il avait joué un rôle <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> +important depuis la restauration des Bourbons, lui payait aussi alors ce +qu'il appelait ses disgrâces de cour en popularité; ce n'était que des +semblants d'opposition libérale affichés pour décorer sa retraite, mais +ces dehors de grand homme persécuté lui attiraient à la fois le respect +de l'aristocratie, la reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme +confidentiel des jeunes républicains. Nul homme n'a plus soigné les +couleurs de sa robe de chambre afin de se présenter à la mort comme un +apôtre pour les chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme +un tribun de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il +touchait à ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces +trois rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en +sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du +génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec le +présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec l'avenir +démocratique par ses pressentiments de république. M. de Chateaubriand +était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un homme; il lui +fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses <i>Mémoires +d'outre-tombe</i>, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qu'il écrivait alors, avaient une page pour un +parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui louche à force de +vouloir regarder trop d'horizons à la fois.</p> + +<p>Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des croyances si +contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être détrompé, mais +jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme politique est un +aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une douleur de l'esprit, +mais il n'est pas une offense à la vérité. Mieux vaut dire: Je doute, +que de dire: Je mens.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand répétait +ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est ainsi que +Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.</p> + +<p>Dans l'été de 1829, une lecture du <i>Moïse</i> de M. de Chateaubriand devant +un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme +d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et un +peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble +déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.</p> + +<p>On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à cette +mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous les poëtes, +tous les orateurs, tous les étrangers, tous les journalistes +sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un scrutin épuratoire +des amis de la maison avant d'être admis. On voulait être sûr qu'aucun +profane ou qu'aucun incrédule au génie du lieu ne se glisserait dans le +cénacle pour en troubler ou pour en divulguer les mystères. La piété, +l'adoration étaient obligées; la froideur même dans le culte aurait paru +un blasphème contre le dieu des femmes.</p> + +<p>Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma sœur; je +ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame Récamier +pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait je ne sais +quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> moi; +mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les noms des +invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais prévenir +l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je n'ai jamais +aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de plein air; +l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni en religion, ni +en politique, ni en littérature. Toute coterie est petite et fausse; le +monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je ne rendis donc pas même +une visite à madame Récamier, de peur que cette visite n'eût l'air d'une +requête. Je me tins à ma place dans l'isolement.</p> + +<p>Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de +l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec ma +mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle monta en +voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui logeait chez +moi dans un hôtel garni.</p> + +<p>Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur +figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les +souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques un +peu diverses elles avaient <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> connu beaucoup des personnes du même +monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite +très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la +Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de +campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au monde, +était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que pour +quelques cœurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle de sa +bienfaisance dans des hameaux.</p> + +<p>Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les +palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier +âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec +moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes +nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son +imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le +premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le <i>Génie du +Christianisme</i>, qui lui avait révélé la poésie de sa foi, elle aurait +donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau front d'où était +sortie cette <i>renaissance</i> de la religion antique. M. de Chateaubriand +<span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> était à ses yeux l'<i>Esdras</i> du vieux temple, temple reconstruit +non en pierres, mais en images pour sa piété.</p> + +<p>La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par le +son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de tact, +par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée, fut comme +une rencontre après une longue séparation entre deux sœurs. Madame +Récamier ne négligea aucune de ses séductions cordiales et caressantes +pour plaire à ma mère; quant à ma mère, elle était la séduction +personnifiée; elle entrait naturellement comme une lumière dans les +yeux, comme une musique dans l'oreille, comme une persuasion dans le +cœur. Elle enleva dès le premier entretien le goût très-vif de madame +Récamier. Deux de mes sœurs, très-belles, qui avaient accompagné ma +mère dans ce voyage et qui assistaient, modestes et rougissantes, à cet +entretien, comme deux cariatides grecques dans un salon de Paris, ne +nuisirent pas à l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté +d'un autre âge. Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier +pour qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. +de Chateaubriand, le jour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de la lecture du <i>Moïse</i>. Ces deux +femmes se séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le +lendemain. Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des +tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être connues +trop tard.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes sœurs et moi, nous +perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui obstruait +de bonne heure le large escalier du couvent de l'Abbaye-aux-Bois.—«Je +crois, me dit tout bas ma mère, monter l'escalier de Saint-Cyr pour +entendre la première lecture d'<i>Athalie</i>. N'allons-nous pas trouver +là-haut Louis XIV, madame de Maintenon, la duchesse de Bourgogne, +Bossuet, Fénelon, Pascal, groupés autour de Racine, son manuscrit à la +main?»</p> + +<p>L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho de la +vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des équipages +qui versaient les nobles visiteurs, le <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> demi-voix des entretiens +sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une entrée d'église, +tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et de ma jeune sœur; +nous allions voir une Maintenon plus belle et moins solennelle que la +première, la Maintenon caressante d'un roi de l'intelligence. M. de +Chateaubriand représentait à la fois dans sa personne un Louis XIV des +lettres et un Racine de décadence.</p> + +<p>Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la +foule de l'antichambre et aida ma mère et ma sœur émues à parvenir, +au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon. +Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès +d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à la +fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou bourdonnants.</p> + +<p>M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de <i>Corinne</i>, par Gérard, se +levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé de sa +grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de loin; ce +sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un peu amer à mon +aspect. On voyait qu'il voulait <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> être obligeant, mais qu'il ne +pouvait pas tout à fait être cordial.</p> + +<p>Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour +voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui +défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les yeux +de M. de Chateaubriand.</p> + +<p>Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de +curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.</p> + +<p>Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.</p> + +<p>Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.</p> + +<p>Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y +avait pas plus d'esprit.</p> + +<p>La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur +intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore +sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison +serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.</p> + +<p>Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons +politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous les +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de +l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté, bouillonnait +d'indépendance et d'émulation littéraire.</p> + +<p>J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France +pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la +duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne cour +de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à condition +de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses ministres. La +hauteur et le dédain étaient le caractère des physionomies; l'amertume y +plissait les lèvres; il y avait trop de fiel dans les cœurs pour que +ce salon fût agréable à fréquenter; l'ironie était la figure habituelle +de ses discoureurs; la littérature n'y était qu'une arme de faction +surannée; sa forme était l'épigramme du haut en bas, le discours de +tribune ou le pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y +sentait le renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands +seigneurs mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière +duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de +l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> louer de son accueil; +mais je désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un +courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la +poussière de ce tapis.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Il y avait le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de Richelieu +et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie +intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par le +talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y respirait +un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse de maison; la +fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, retenue, quoique jeune +encore, sur son canapé, y présidait avec un accueil qui n'avait rien de +banal; ses goûts étaient des amitiés vives; ses opinions devenaient des +sentiments; on voyait défiler devant ce canapé tous les hommes éloquents +et sages qui auraient pu réconcilier la Restauration avec la liberté. M. +Lainé était à la fois son ami et son symbole politique; M. Molé la +<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> cultivait comme une puissance aimable dont il fallait se +ménager la faveur pour quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de +Russie, M. Pozzo di Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface +française, y était assidu comme à un devoir de la journée; quelques +hommes de lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient +dans une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du +goût dans le <i>Journal des Débats</i>; M. Villemain, plus éblouissant encore +de parole que de plume; moi-même, favori de son cœur, très-assidu et +très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés près, madame de +Montcalm recherchait plus les hommes politiques que les esprits +littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, personne; elle +aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; languissante, dégoûtée, +capricieuse comme une malade, passionnée d'attraction comme de +répugnance, il fallait lui plaire ou la choquer. Elle ne mettait aucune +diplomatie féminine dans le gouvernement de son salon d'élite; ce salon +n'en était que plus attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on +était sûr d'être le désiré de son cœur; elle avait pour moi une +amitié d'instinct <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. +Le matin du jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de +son agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de +l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié sortit +une fois avec son cercueil.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de madame la +duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses éloquents +<i>Souvenirs</i>, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et trop inconnu +pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait entendu prononcer +mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une véritable idolâtrie pour +M. de Chateaubriand; jeune encore, madame de Duras était, dit-on, le +machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami: âme +prodigue qui se consumait comme une lampe dans la nuit pour illuminer +un nom d'homme.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> XVIII</h4> + +<p>Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de madame de +Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle comme Corinne, +pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu familièrement la +célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le bonheur de sa mère, +qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer que la vertu; mais cette +vertu était libre et grande, une vertu antique; sa religion ne +rétrécissait rien de ses pensées, sa foi donnait à sa physionomie une +expression grave comme celle des femmes qui sortent des temples où elles +ont eu commerce avec Dieu; elle sortait à toute heure de l'infini. Un +mari digne d'elle attirait autour de lui, par l'aristocratie de son rang +et par le libéralisme un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui +tenait à la grande opposition en France et en Angleterre: c'était le +salon des deux mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon +obscurité, et j'y portais un véritable culte à ces <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> prestiges +de la beauté, du nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. +On y ajoutait pour moi la bonté, le prestige du cœur.</p> + +<p>Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment +rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit d'amère +opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop, selon moi, +les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour plaire, feindre +par complaisance une hostilité que je n'éprouvais pas contre la cour. Je +trouvais cette hostilité déplacée. Les Bourbons de la branche aînée +n'avaient certes pas démérité des héritiers de M. Necker, du maréchal de +Broglie et de madame de Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume +ironique des lèvres corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y +coudoyant M. de Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous +les publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque +en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour leur +société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me blessait au +cœur; c'était un salon de la <i>Ligue</i>, où les princes jouaient à la +popularité.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> XIX</h4> + +<p>Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie de +madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le salon de +son amie; mais celui-ci était plus large et plus véritablement +littéraire que le salon trop anglais de la fille de madame de Staël; la +littérature y tenait une bien plus grande place. La maîtresse de la +maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne permettait pas à +l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit d'agrément; on y +rencontrait, sans acception d'opinion, tous les hommes de tout âge qui +avaient un nom dans les lettres ou dans la politique, ou qui cherchaient +une avant-scène à leur talent. C'était un lieu d'asile inviolable à la +colère des opinions au milieu de Paris.</p> + +<p>L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait sauvé +et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de l'esprit +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte comme la +France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes venait +d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire. Les amis +politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient dans cette +société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de lettres, poëtes, +écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré depuis la tribune et +la presse en France. Ils se rencontraient dans ce salon avec la jeune +aristocratie libérale, mais non factieuse. M. Villemain, M. Cousin, M. +de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa fleur à la vie; M. Beugnot, la +plus spirituelle des chroniques vivantes de la Révolution et de +l'Empire; les amis de M. de Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa +nièce; quelques Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un +groupe de doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans +la nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une +religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles, +lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui +visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de +l'aristocratie de naissance, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> du génie, de l'esprit, de l'art, +du goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant +l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette +bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer l'espérance, +même dans l'obscurité.</p> + +<p>«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un jour en +contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est le <i>génie +enfant</i>.—Pourquoi? lui dis-je.—Parce qu'il a encore son innocence, me +répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son front! Or l'innocence +du génie c'est sa modestie.»</p> + +<p>Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance sur +ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon que je +récitai pour la première fois devant un auditoire un peu nombreux +quelques vers encore inédits des <i>Méditations</i> et des <i>Harmonies</i>. Cette +aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle me protégea vivement, +ainsi que la duchesse de Broglie, son amie, auprès des ministres d'alors +pour obtenir mon premier poste diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, +et j'ai eu une occasion de reconnaître tant de bonté <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> dans une +circonstance où il me fut donné d'être agréable à mon tour à sa +famille<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> XX</h4> + +<p>Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société +cosmopolite, le salon de <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> madame Gay et de sa fille Delphine, +qui fut ensuite madame Émile de Girardin. La mère, <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> femme de +cœur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, +avait été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; +c'était une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une +intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son cœur sans +compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué pour +tenir le premier rang parmi les salons littéraires de l'Europe; elle +avait assez de flamme pour illuminer <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> seule dix salons; elle +donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement de sa maison +était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration, belle comme +l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la noblesse de naissance +n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de +nature: le génie! Victor Hugo, Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame +Malibran, Vigny, y dominaient de la tête la foule d'élite d'hommes et de +femmes qui cherchaient la gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le +salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y +aimait parce qu'on se sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois +que j'étais à Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne +reconnaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui +est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais +le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les +décorations de la nature: la beauté et le génie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> XXI</h4> + +<p>Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la +symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un +monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les rangs; +si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si celui de +madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si celui de +madame de Girardin était une république, celui de madame Récamier était +une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil; ce trône, entouré de +tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des +courtisans littéraires ou politiques se rangeaient autour de ce trône. +C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples +et usés; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du +temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de +Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large, +autour de laquelle se groupaient les familiers ou les discoureurs, +<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> était l'<i>Œil-de-bœuf</i> de cette abbaye royale; le mur à +côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de <i>Corinne</i> +improvisant <i>au cap Misène</i> devant son amant Oswald; scène romanesque de +madame de Staël, plus académique que réelle, car une femme aimante et +aimée, seule avec la nature et son cœur, a autre chose à faire que +des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C'est l'heure +et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du +cœur; ce n'est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit. +Mais madame Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été +l'amie de madame de Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à +la belle tête de Corinne dans ce tableau.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, M. +de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrière les paravents et les +fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille +courte, de ses <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> jambes grêles; on n'entrevoyait que le buste +viril et la tête olympienne.</p> + +<p>Cette tête attirait et pétrifiait les yeux; des cheveux soyeux et +inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, des +yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge, un nez fin et +presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt pincée +par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour +plus que de cœur; des joues ridées comme les joues du Dante par des +années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions +ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la +pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était l'homme principal au +fond du salon, entre la cheminée et le tableau; il recevait et il +rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée +qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes, +presque toutes femmes de cour, femmes de lettres ou chefs de partis +politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un +vide pour le lecteur.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> XXIII</h4> + +<p>Madame Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès de +la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle arène +par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait d'un +groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à tous les +conviés; ce mot d'ordre était silence, attention, enthousiasme, pour +tout le monde, et pour les journalistes en particulier, écho complaisant +chargé de reporter le lendemain à toute l'Europe un tonnerre +d'applaudissements convenus et pas une critique.</p> + +<p>C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté +célèbre devenue sœur de charité d'une vanité vieillie et malade, et +allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès de +toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une soirée. Ne fût-ce +que par reconnaissance d'être admis à ces lectures, par culte des +soleils couchants, ou par commisération pour ce grand indigent et pour +<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> cette tendre quêteuse, tout le monde fut fidèle au mot d'ordre, +et l'écho du lendemain ne laissa rien percer des chuchotements de la +veille.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps le +manuscrit du <i>Moïse</i>, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses +intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec +tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers étaient +beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait façonné tant de +prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux vers; l'originalité +seule manquait: c'était un écho de Racine et de David, ce n'était ni +David ni Racine: c'était leur ombre, un pastiche d'homme de génie, mais +pastiche; cela ressemblait aux tragédies en monologues du Piémontais +Alfieri, ce faux Sénèque d'une fausse Rome. Le talent de M. de +Chateaubriand était lyrique et non scénique; son imagination le +soutenait sur ses ailes dans des <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> régions trop élevées de la +pensée pour s'abattre en face d'un parterre et pour faire dialoguer des +hommes d'os et de chair. Il n'y avait rien de Shakspeare dans +Chateaubriand, il y avait du Pindare en prose. Était-ce supériorité ou +infériorité? Je n'ose prononcer, mais je crois que l'inspiration du +lyrique est supérieure à la combinaison du machiniste qui fait jouer sur +la scène ces marionnettes humaines qu'on appelle des personnages +dramatiques; seulement, quand ces personnages parlent comme les font +parler les grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est +différent.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses vers +par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin, le +manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. Malgré la +faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut plus +saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par l'auteur +lui-même, tombaient essoufflés <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> dans l'oreille. On souffrait de +ce que devait souffrir le poëte lui-même; on assistait à un supplice +d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler qu'une +torture physique; on détournait la tête, on baissait les yeux. M. de +Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le manuscrit à +l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des applaudissements.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements; +les mains battaient sans le cœur; on payait en complaisance pour +madame Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilége qu'on +avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu +par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, +étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la +haute langue de Racine par l'écrivain du <i>Génie du Christianisme</i>. On +peut la lire aujourd'hui dans les œuvres complètes; c'est une page +qui <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.</p> + +<p>On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on +laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame +Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de +la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial +d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison +était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié +souffrait en elle.</p> + +<p>Ma mère et ma sœur, exclusivement occupées de regarder la grande +figure de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>, sortirent ravies de +cette soirée unique. Le sujet biblique de <i>Moïse</i> charmait leur naïve +piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination; +le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur candeur; elles +emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> XXVII</h4> + +<p>Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes, +qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes +de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours +elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous +allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop +sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, madame +Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu +éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du +charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est +cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et +en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme +de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux +yeux des curieux du cœur humain: c'est d'avoir à demi ouvert le +portefeuille de madame Récamier, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> et d'avoir révélé ainsi au +monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de +l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette +correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux Mémoires +d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.</p> + +<p>Dans les <i>Mémoires d'outre-tombe</i> l'homme pose, l'homme s'affiche, +l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou plutôt +il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. Madame +Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on voit combien +l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie; +on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte +et du désintéressement de toute espérance. Remercions madame Lenormant, +dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard; son +père était membre <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa +beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait épousé +Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa fille. Le +Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des femmes +fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux trop ardents +du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y ont en général la +teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la langueur de la Saône, la +douceur du ciel. De belles tailles, des pas nonchalants, des épaules +statuaires, des cheveux soyeux et abondants comme les écheveaux de soie +qu'on y tisse, des voix caressantes pour l'oreille, des sourires vagues +qui enchantent sans provoquer, nulle prétention à séduire tant elles +sont sûres de charmer, des chœurs de vierges de Raphaël descendues de +leurs cadres et ignorantes de leurs pudiques attraits, voilà les salons +ou les promenades de Lyon un jour de fête. Négligées des hommes +affairés, ces femmes vivent généralement à l'ombre comme les odalisques +d'Orient; il faut les découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres +hautes de leurs maisons noires, semblables à des monastères espagnols. +C'est <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ainsi qu'étant encore enfant je découvris, en face de la +maison qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de +mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de +madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. La +puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est telle que, +sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision m'éblouit encore. +Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde du même charme dont +elle avait fasciné l'œil d'un enfant.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de Lyon à +Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un emploi de +receveur général des finances fixa M. Bernard dans la capitale. +Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de visage qui +promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez une tante à +Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée dans un couvent +<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte ainsi +elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle emporta de ce +monastère:</p> + +<p>«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite +dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le +lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me +souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer; je me +trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.—Je +quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle +des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux +rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions +dans les jardins, ses chants et ses fleurs.</p> + +<p>«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger +tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont +souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent +plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues +dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses +au milieu de <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les +écouter, les comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient +admissibles, mais je n'ai point laissé le doute entrer dans mon +cœur.»</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>On voit par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que la +foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la +religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt qu'une +passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là à être un +jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des sensations religieuses +plus que des convictions théologiques. C'est cette température de l'âme +qui conserve la beauté du corps comme la sérénité de l'esprit.</p> + +<p>La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà +l'orgueil de sa mère. Pour jouir de cet orgueil maternel elle conduisit, +un jour, son enfant à Versailles, à ce spectacle de la cour qu'on +appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protégeait la <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> +mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards de +la cour.—Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils firent +entrer, après le dîner, l'enfant dans les appartements intérieurs pour +l'admirer de plus près. Marie-Antoinette s'extasia sur cette ravissante +figure; elle la compara à celle de sa propre fille (depuis madame la +duchesse d'Angoulême, captive du Temple), du même âge que Juliette +Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des deuils éternels.</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était ouverte +au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux hommes de +lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la ville de +Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par des +souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des amis +fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre et déjà +aventureux, nommé Récamier. M. Récamier <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> était d'une famille +ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la Savoie. +L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est l'instinct de +ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent volontiers à la +spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur refuse. M. +Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces optimistes +qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se relèvent pour +s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de figure, aimant, +aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs, il s'était attaché +à madame Bernard comme un commensal de la maison; la Révolution, dont il +n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été pour lui qu'un de ces +mouvements accélérés de la vie politique dans lesquels les occasions de +ruine ou de richesse se multiplient pour les hommes d'argent; en 1793 il +était déjà au premier rang des spéculateurs du temps. On a remarqué que +les hommes de cette nature recherchent hardiment pour épouses les femmes +les plus renommées par leur figure, soit qu'ils redoutent moins que +d'autres la célébrité des attraits pour les compagnes de leur vie, soit +qu'une très-belle femme <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> paraisse à leurs yeux un luxe naturel +qui attire sur leur maison l'attention publique, soit que, ambitieux de +jouissance autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au +lendemain, toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.</p> + +<p>En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté +l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard, la +main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié pour +la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette orpheline, il +pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie; par son âge il +pouvait être son père. C'est peut-être dans cette paternité morale qu'il +faut chercher le secret du consentement que madame Bernard, pressentant +sa fin prochaine, accorda à une union si disproportionnée par les +années. Madame Lenormant, confidente discrète de la famille, laisse +échapper à ce sujet une phrase qui n'aurait point de sens si elle +n'était pas destinée à indiquer et à voiler à la fois on ne sait quel +sous-entendu dans cette union; la jeune fille était elle-même, dit-on, +un sous-entendu de la nature: elle pouvait être épouse, elle ne pouvait +<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> être mère. Ce sont ces deux mystères qu'il faut respecter, mais +qu'il faut entrevoir pour avoir le secret de toute la vie de madame +Récamier, triste et éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son +mot, même à l'amour.</p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p>Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme quoique +encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus opulente de +Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une capitale (la +Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9 thermidor), mais +la foule, qui se pressait sur ses pas dans les lieux publics. Son +apparition faisait événement et attroupement partout où l'on pouvait +l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire, sorte de halte entre la +mort et la vie d'un peuple, laissait respirer à pleine poitrine toutes +les classes de la société européenne, heureuse de revivre et pressée de +jouir après avoir tant tremblé. On se précipitait <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> confusément, +sans acception de rang ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de +concerts, de danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les +fêtes qui s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer +à tout le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de +vivre. Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les +Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune +Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six femmes +célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame de +Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et +Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides, des +Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce scrupuleuse, +affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les salons suspects de +Barras; Barras, régicide et royaliste, gentilhomme de la république +restaurant un peuple par les vices de cour; nous devons en croire les +scrupules domestiques de madame Lenormant; cependant nous ne pouvons +écarter les traditions de la société du temps. Elles citent souvent la +présence et la parure de madame Récamier <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> dans les spectacles, +dans les fêtes et même à la table des directeurs (madame Lenormant +mentionne deux de ces circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, +ne fût-ce que par la candeur, la fraîcheur et la pureté de son +innocence; l'innocence, ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard +quand on l'a perdu par le souffle des salons. Madame Récamier, à cette +époque, laissait une trace de feu ou du moins de lumière partout où elle +apparaissait; on entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir +vue; semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues +traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de l'aloès, +on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne, de +Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des yeux. +Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté, nous +retracent seules un pareil concours.</p> + +<p>Tous les regards emportaient une ivresse, aucun cœur ne remportait +une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour +personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne se +présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence +<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence avouée, un +grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des deux régimes +royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur d'une +respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme célèbre; même +quand le cœur n'espère pas de se consumer au feu d'un regard trop +pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce foyer vivant +qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la belle image d'un +beau rêve, on aime à rêver.</p> + +<p>La France, à peine échappée en une nuit (celle du 9 thermidor) à son +naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les +naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut +commun. Les conventionnels complices du comité de <i>Salut public</i>, +pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le +dictateur-émissaire, les Barrère, les Fréron, les Tallien, les Barras, +les Legendre, les Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou +rentrées de l'exil, ne formaient plus dans le monde révolutionnaire ou +contre-révolutionnaire qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou +de proscrits reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de +l'échafaud, les uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu; ils +étaient empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus +belle des femmes de l'époque, un terrain neutre, un Élysée où les uns +savouraient l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette société +était jeune, car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des +pères; il manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des +générations: la guillotine avait rajeuni les salons de Paris.</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Celui de madame Récamier était, par la nature neutre des affaires de son +mari, accessible à toute cette jeunesse; un banquier est l'homme +<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a +besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un +luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de tout +temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est cosmopolite, le +banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis fondèrent à Florence leur +monarchie financière sur le crédit, le luxe et l'hospitalité +universelle. M. Récamier était un esprit de cette race, habile à +spéculer, prompt à servir, prodigue à dépenser. Sa maison de la rue du +Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient presque seules dans Paris +l'élégance et l'opulence des palais princiers démeublés par les +confiscations ou les émigrations; on y respirait un air de cour; c'était +la cour de la richesse, seule royauté qui restât à la France; sa jeune +femme était la reine de cette cour: elle restaurait l'empire de la +société détruite dans Paris.</p> + +<p>On se précipitait à l'envi dans cette société; les principaux courtisans +du château de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois de fête de +l'année, étaient des hommes de lettres sauvés du naufrage, tels que La +Harpe, Lémontey, Legouvé, Dupaty; des hommes de politique, tels +<span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> que Barrère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lucien Bonaparte, +Fouché, Masséna, Bernadotte, Moreau, Camille Jordan, le jeune +Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les deux Montmorency +(Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte de Narbonne, M. de +Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui ne craignait pas de se +mésallier parmi les adorateurs de l'aristocratie du cœur, la +jeunesse, la grâce et la pureté: cette reine de dix-huit ans régissait +cette cour si diverse avec un sourire. Un étranger, remarquable par sa +naissance, son opulence et sa mélancolique beauté, le prince italien +Pignatelli, jouissait d'une plus intime familiarité dans la maison et +passait à tort pour inspirer la passion qu'il ressentait en silence. +Lucien Bonaparte, jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et +amant, flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui +de héros de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence; +quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à Juliette +des pages de <i>Clélie</i> et de <i>Roméo</i>. Juliette n'était pas insensible à +ces vives déclamations du cœur d'un frère du maître des armées; elle +n'acceptait <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de ces sentiments que le seul sentiment qu'elle +pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans, on voyait +poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art naturel qui fut +celui de sa vie: rester pure en paraissant émue, tout promettre et ne +rien tenir.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> L<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br> +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la belle +Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, que Lucien +Bonaparte.</p> + +<p>J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de Montmorency, +je garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce +souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité que +le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une belle âme, +ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que l'âme donne à +l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la loyauté du caractère, +la magnanimité des sentiments, la sincérité des opinions. Il avait de +plus ce qu'une race aristocratique fait couler en général avec le sang +dans le cœur d'un homme vraiment national comme son nom, un fort +patriotisme uni à une élégante chevalerie. Le tout formait un estimable +et gracieux mélange de ce que la vertu antique imprime de respect et de +ce que la grâce contemporaine inspire d'attrait pour un homme +d'autrefois; le gentilhomme était citoyen, et le citoyen était +gentilhomme.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> II</h4> + +<p>Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres +qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des +écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son amie de +jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du cœur et de l'âme de +l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de France, vous +comprendrez l'homme.</p> + +<p>Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans les +salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme le +cœur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de +cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles +volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs, qui +n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> et le +teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le cœur nageait sur les +lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur de peau; +seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction +d'attitude et de discours interrompus qui n'indiquaient pas une +profondeur et une puissance de réflexion égale à la grâce de l'homme.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été très-soignée +par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé Sieyès, devenu depuis +l'apôtre un peu ténébreux de la révolution française, roulait déjà dans +sa pensée les vérités et les nuages d'où devaient sortir les éclairs et +les foudres de l'Assemblée constituante.</p> + +<p>À l'époque où s'ouvrit ce grand concile de <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> la politique +moderne, Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître +Sieyès, s'élança sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de +toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être soumises à +l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus qu'un autre de +l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que les nouveautés +semblaient promettre une amélioration du sort du peuple, il sentait la +nécessité et la gloire du sacrifice volontaire dans les classes +privilégiées; pressé de s'immoler lui-même, au nom de cette aristocratie +dont il était le chef, ce fut lui qui monta à la tribune pour demander +l'abolition de la noblesse; il y avait prévoyance et générosité dans +cette initiative, il n'y avait qu'un crime contre la vanité. Le +tiers-état et la noblesse libérale lui répondirent par des +applaudissements réfléchis et par un vote populaire; l'aristocratie lui +répondit par des outrages et par des ridicules; son nom devint plus +odieux que s'il avait sacrifié du sang au peuple; les pamphlets +contre-révolutionnaires s'acharnèrent sur ce Coriolan de sa caste; il +ne se troubla pas; il <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> poursuivit de vote en vote +l'accomplissement des principes honnêtes de la Révolution, sur les +traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette, jusqu'au point où la +Révolution se sépara avec ingratitude de son vertueux promoteur, Louis +XVI.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de +l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les Autrichiens +dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de camp du vieux +maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le roi avait été +violenté et outragé dans son palais par les faubourgs, Lukner, accusé de +connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour avouer ou pour +désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque maréchal, aussi timide +devant les Girondins qu'il était brave devant les escadrons <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> +ennemis, balbutia des excuses qui étaient des accusations contre son +collègue Lafayette: les soldats n'ont pas toujours le courage des +citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes derrière eux; Lukner +indigna les hommes de cœur par ses lâchetés de tribune. Mathieu de +Montmorency, son aide de camp, donna sa démission dans la salle; sa +loyauté aristocratique et militaire se révolta contre l'imbécillité de +son général: il commençait à se repentir d'avoir trop bien espéré de la +Révolution pour la monarchie. Les principes avaient fait place aux +factions; ces factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les +philosophes avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux +Girondins, les Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux +Cordeliers, Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu +de Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes +eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de Staël, +dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château de Coppet, +en Suisse.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> V</h4> + +<p>Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas laissé +à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à trouver alors +sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes destructions +monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi comme un reproche +parmi les royalistes irrités. Le cœur de madame de Staël, coupable +des mêmes tendances et redoutant les mêmes vengeances, était un asile où +Mathieu de Montmorency n'avait ni à rougir, ni à excuser. Ce fut dans +cette retraite qu'il apprit la mort sur l'échafaud de cette aristocratie +presque tout entière dont il s'accusait d'avoir involontairement préparé +le supplice; tous les siens étaient fauchés en masse par la guillotine; +chaque goutte de leur sang semblait retomber sur son cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches, +l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main dans +ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son cœur se +fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui oscillent d'un +excès de leurs idées à l'autre, il maudit la Révolution, qu'il avait +bénie; des principes qui amenaient de tels crimes lui parurent eux-mêmes +des crimes. Il se retourna contre ses propres actes, et, ne pouvant +supporter ses remords, il tomba aux pieds d'un prêtre et demanda au Dieu +de son enfance l'absolution des erreurs de sa jeunesse: âme tendre et +meurtrie, il se fit panser par cette piété charitable qui adoucit ses +douleurs, corrigea ses légèretés et transforma ses repentirs en vertus.</p> + +<p>Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société renouvelée +un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie n'enlevait rien à +l'émotion de son cœur et à la séduction de sa personne. La religion +lui tenait compte de ses larmes et l'aristocratie de ses repentirs.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> VI</h4> + +<p>Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de +beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus +tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte d'amour +sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande rien ici-bas, +mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres adorateurs ce qu'il se +refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on voit percer à son insu dans +la naïve correspondance de Mathieu de Montmorency avec sa Juliette; il +n'est pas amoureux, et il est jaloux; on sent que, pour conserver plus +sûrement la pureté de celle qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, +la confier à Dieu et l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de +respirer l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu +de Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> moitié d'apôtre, +que quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu +faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être +amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des jeunes +femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied dans le +boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la passion.</p> + +<p>Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux +rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce +genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance +d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette <i>Béatrice</i>, on est un +peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui +termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de +femme.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de Laval et +ambassadeur à <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Rome, qui avait introduit Mathieu de Montmorency +chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de madame Récamier, +mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son cousin, il ne se +déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une sainte amitié; il +tournait franchement autour du flambeau de ces beaux yeux, ne demandant +qu'à y brûler ses ailes. Son esprit paraissait peu parce qu'il était +dénué de toute prétention, mais il était juste et modéré, réfléchi, +autant que son cœur était bon et solide. La diplomatie loyale et +habile, parce qu'elle était loyale, ne pouvait pas avoir un meilleur +négociateur à Vienne ou à Rome. La modestie du duc de Laval était son +seul défaut; très-capable des premiers rôles, il n'aspirait jamais +qu'aux seconds; il plaçait son ambition dans son cousin; son amitié ne +désirait point un succès pour lui-même. Homme excellent, aimable, +aimant, dont le nom ne laisse pas une seule amertume sur les lèvres +quand on en parle, j'ai eu le bonheur d'être en correspondance +diplomatique avec lui pendant un an dans des circonstances +très-difficiles, et je n'ai eu qu'à m'éclairer de <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> ses lumières +et à me féliciter de sa confiance. Il dit un mot sur moi dans une de ses +lettres à madame Récamier, mot à la fois flatteur et injuste que je suis +bien loin de lui reprocher.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution, +provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein +d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, victime +de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son sang; cette +odieuse rétribution de la Providence révoltait et révolte encore la +justice innée en moi. Que la France ne rendît pas responsable le fils +irréprochable du duc d'Orléans du vote de son père, je le concevais; +mais que la France fît de ce malheur un titre au trône, c'était trop +criant pour mon cœur. Mieux <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> valait un million de fois la +république, héritière légitime de tous les trônes en déshérence, que +cette rémunération de l'iniquité par la couronne. Tels étaient mes +sentiments et tels ils sont encore, quand j'y pense, envers le +changement contre nature et contre justice de dynastie en 1830.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et +Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval à +Aix.</p> + +<p>«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre 1830, +M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est +dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec +moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours +à respecter (l'enfant <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> de la dynastie déchue). Il avait parlé +ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc de Laval donnait +avec autant de noblesse que de patriotisme sa démission à +Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici et louée ici avec +une exaltation poétique; il comptait en imiter la conduite et l'esprit; +il est allé en Bourgogne, où les séductions du pouvoir nouveau viendront +le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier, etc., etc.»</p> + +<p>Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; les +séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne pouvait le +prévoir, mais mon cœur resta irréprochable envers la dynastie que +j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré comme le dernier +espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais prévu alors les +iniquités et les outrages dont cet enfant devenu homme et son parti +devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) cette fidélité et ce +dévouement au droit et au malheur de sa race, j'aurais dû peut-être m'en +venger d'avance en acceptant les faveurs et le pouvoir des mains de +leurs ennemis!... Mais <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> non, j'aurais dû faire encore ce que +j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle royauté et dédaigner +l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont pas dignes de si +généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux qu'on est fidèle: c'est à +l'honneur et à son pays!</p> + +<p>Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que la +froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils ont fait +à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour viendra peut-être +où ils auraient besoin, eux aussi, des cœurs de la patrie et où ils +ne trouveront à la place de cœurs que des courtisans et des ennemis; +ils ne méritent que cela, ils ne savent pas le prix de l'honneur.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle +Juliette un sentiment <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> tendre, mais désintéressé, qui ne +demandait sa récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme +vive, mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne +demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha ni à +l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son affection ne +mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des cathédrales; c'est +un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son amour ne rougissait pas +d'aimer.</p> + +<p>Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion. +Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume +toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.</p> + +<p>«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, +obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose au +monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir entrer dans +la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne de votre +cœur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes +appelée, en un mot pour vous faire prendre une <i>résolution <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> +forte</i>; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en cherche en vain +quelques indices dans tout ce que vous faites; rien qui me rassure, rien +qui me satisfasse.</p> + +<p>«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de +tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai +bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager +tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut +dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un cœur qui l'aime +véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul +peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, +mais constant et soutenu, pour des œuvres et des occupations qui +seraient, en effet, bien appropriées à la bonté de votre cœur, et qui +rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments.</p> + +<p>«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider dans +mon travail sur les Sœurs de Charité. Rien ne me serait plus agréable +et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme particulier +qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel intérêt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> «Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise +pas le cœur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de +Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce +qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du monde, +parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les lignes ce que +l'ami se cachait à lui-même; mais elle jouait avec le feu de l'autel, +elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété prématurée n'était pour +elle qu'une perspective de l'âge avancé; l'ivresse du monde ne lui +laissait pas le temps des réflexions; la trempe même de son âme ne +l'inclina jamais à la dévotion: celle qui n'avait pas assez de passion +pour les hommes n'en avait pas assez non plus pour Dieu; mais elle +<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> se prêtait complaisamment tantôt à ces voix qui voulaient la +séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la sanctifier. Aucune de ces +voix ne prévalait dans son cœur; ni pervertie ni convertie, mais +toujours adorée, c'était son rôle et c'était son plaisir; elle ne +désespérait ni l'amour ni la piété, laissant l'espérance à tous les +sentiments afin de conserver toutes les faveurs. Ce caractère est +évidemment celui de sa vie entière; elle appelait tout, elle trompait +tout, excepté l'amitié.</p> + +<p>Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son +Dix-huit Brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette +merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui lui +fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg. Elle-même, en +se levant de son siége au moment où le jeune triomphateur haranguait les +directeurs, provoqua, involontairement sans doute, l'attention du héros; +il la revit, quelques jours après, dans le salon de Barras, mais il ne +lui adressa qu'une de ces banalités de politesse qui ne satisfont ni +l'orgueil ni le sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez +ses sœurs; il n'y <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> parut pas. Cette indifférence de l'homme +qui décernait alors d'un coup d'œil la célébrité ou la faveur laissa +dans l'âme de madame Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en +aversion: le défaut d'attention est une négligence que la beauté +pardonne difficilement au pouvoir. De plus, madame Récamier était +royaliste par sa famille et républicaine par le temps où elle était en +fleur, au milieu d'une société républicaine.</p> + +<p>Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui +usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république +régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans le +cœur de madame Récamier. Un acte de dureté envers son mari aggrava +cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent; elle ne sut +jamais haïr, mais elle sut s'éloigner.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> XII</h4> + +<p>Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute fortune +dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; il faut +lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des souvenirs de la +pauvre Juliette.</p> + +<p>M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des postes, +grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au crédit de son +gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses relations avec les +émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux volontairement sur les +correspondances et sur les brochures royalistes du moment; sa +complaisance trahissait ainsi le gouvernement dont il avait la +confiance. Le Premier Consul, informé de sa connivence, le fit arrêter +et le destitua. Bernadotte, un des soupirants de la jeune femme, +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> obtint de Bonaparte, à force d'intercessions, la liberté du +père de son amie, mais la destitution fut maintenue.</p> + +<p>Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père, +accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de +madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la +séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du +maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y +prendrait sur le cœur du guerrier; elle fut inflexible dans ses +refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier +avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la beauté, +l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait point d'empire +en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement monte, descendit cette +fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des sociétés de jeunes femmes; le +premier dans l'Europe, mais aussi le premier dans un village des Gaules, +c'était sa nature; le pouvoir absolu ne peut laisser rien de libre sans +jalousie, pas même deux cœurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi +son étroite économie pour tout ce qui n'était pas <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> du sang sur +les champs de bataille le firent assister sans pitié à la catastrophe du +mari de madame Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait +prévenir. Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. +On y sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux +fortunes privées ce que les révolutions sont aux empires.</p> + +<p>«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint +trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait +méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de +circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et +financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante maison de banque +éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que +momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à +avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle +on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent +leur cours heureux et régulier; mais, si ce prêt d'un million n'était +pas autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit +heures après le moment <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu +de sa situation, on serait contraint de suspendre les payements.</p> + +<p>«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier l'avait +abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui +demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le +lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne +pas contremander, afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on +se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la +campagne, où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'Empereur fut +connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était +point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première +explosion de la surprise et de la malveillance.</p> + +<p>«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce +genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance Juliette +avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée encore +enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait +jamais non-seulement <i>demandé</i>, mais <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <i>permis</i> de s'occuper d'un +détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes +œuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la simplicité extrême +qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ces charités +étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque +mois à sa disposition.</p> + +<p>«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la +nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et +envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à +M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de +l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes +dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son +excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était +anéanti.</p> + +<p>«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de l'inquiétude. +Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui environnait cette +belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse que cachait son +sourire et sur quel abîme était placée la maison dont elle <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> +faisait les honneurs avec une si complète apparence de tranquillité.</p> + +<p>«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, pendant +toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible rêve, et que la +souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets matériels +eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un aspect +étrange et fantastique.</p> + +<p>«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut durement +refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de banque ne +s'ouvrirent point aux payements.</p> + +<p>«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le +ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué au +refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta +sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté, le +bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle +circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se démentirent +dans aucune des épreuves de sa vie.</p> + +<p>«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de +maisons secondaires <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> furent entraînées dans la chute de la +puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier +fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut +d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il +fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et +courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de +l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente, et, +comme il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un +immeuble de cette importance, madame Récamier quitta son appartement et +ne se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres +ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince +Pignatelli; enfin l'hôtel fut vendu le 1<sup>er</sup> septembre 1808.»</p> + +<p>La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de son +mari, ajouta son deuil de cœur à tant de deuils de fortune. Elle +supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la perte de +cette mère adorée en fille inconsolable. Son cœur se recueillit dans +plus d'amitié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de +Staël, promettait à la France un homme de bien et de talent de plus; +madame Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère, +l'indépendance de cœur et l'étendue d'idées dans cet ami de son amie. +C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que de +s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de s'aliéner la +faveur du maître en cultivant deux femmes que la prévention épiait déjà +avant de les frapper.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame Récamier +céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla habiter avec +elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève. L'amitié de ces +deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment d'une affection sans +jalousie dans l'auteur <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> de <i>Corinne</i>, et le sentiment d'une +affection sans envie dans madame Récamier. Brillantes dans des sphères +si diverses, ni l'une ni l'autre ne craignait d'éclipser ou d'être +éclipsée. Madame Récamier n'aspirait nullement à la gloire des lettres, +elle se contentait de jouir du talent: c'est en partager les jouissances +sans en avoir les angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore +et ne renonça jamais aux affections tendres, besoin de son cœur comme +l'éclat était le besoin de son esprit.</p> + +<p>Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si +rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et sans +repos aux cœurs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où Benjamin +Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, habitait +souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la poésie +nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à l'étourderie +spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France émigrée; il +ressemblait à un Berlinois de la société perverse et réfugiée de Potsdam +du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui étaient faciles, parce +qu'il était <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> très-spirituel; tous lui étaient bons, parce qu'il +était sans principes. Il cherchait aventure dans les événements et dans +les partis; véritable <i>condottiere</i> de la parole, conspirant, dit-on, +peu d'années auparavant avec le duc de Brunswick contre la révolution +française, conspirant maintenant avec quelques femmes la chute de +Bonaparte, bientôt après fanatique à froid de la restauration de 1814, +puis sonnant le tocsin de la résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans +une diatribe de Caton contre César, huit jours après se ralliant sans +mémoire et sans respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de +conseiller d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo, +intriguant avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter +une amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des +Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste +libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des +républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette opposition +folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser de caresser +leurs courtisans, tout en fomentant contre eux l'ambition <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> +d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres du trône +légitime; caressant et caressé après les journées de Juillet par le +nouveau roi, recevant de lui le subside de ses nécessités et de ses +désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne pouvant plus concilier sa +dépendance du trône avec sa popularité républicaine, réduit ainsi ou à +mentir ou à se taire, et mourant enfin d'embarras dans une impasse à la +fleur de son talent: tel était cet homme équivoque, nourri dans le sein +de quelques femmes politiques du temps.</p> + +<p>Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son +regard, mais c'était la beauté de <i>Méphistophélès</i> quand il aide Faust à +séduire <i>Marguerite</i>. L'éclat de son front lui venait d'en bas et non +d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet de lumière +inférieure; son sourire pincé décochait éternellement l'ironie ou +l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la tribune; on ne +voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la malignité qu'il avait +lancée. La passion qu'il ressentit pour Juliette, et dont il l'obséda +pendant plusieurs années, a laissé des traces dans une volumineuse +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> correspondance; nous en avons lu quelques lettres +très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui ressemble à l'amour comme la +sensualité ressemble au sentiment. Nous regrettons que ce sophiste de la +passion comme de la politique ait jamais troublé de son haleine l'air +calme qu'on devait respirer à Coppet entre deux femmes faites pour être +respectées même par la passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a +inspiré le plus d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais +qu'un mensonge convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité +juste et vraie sans vertu publique.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël, que +madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier de guerre +en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse, tué peu de +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille d'Iéna.</p> + +<p>Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau comme un +héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère que son +imagination était inflammable; il conçut pour la belle étrangère une +passion qui lui enleva toutes les angoisses de la captivité, tous les +souvenirs de sa patrie.</p> + +<p>«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame +Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le divorce +est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il se flatta +que la belle Juliette consentirait à faire rompre le mariage qui faisait +obstacle à ses vœux, et il lui proposa de l'épouser. Trois mois se +passèrent dans les enchantements d'une passion dont madame Récamier +était vivement touchée, si elle ne la partageait pas. Tout conspirait en +faveur du prince Auguste; les lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac +de Genève, toutes peuplées de fantômes romanesques, étaient bien propres +à égarer la raison.</p> + +<p>«Madame Récamier était émue, ébranlée; <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> elle accueillit un +moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la +passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré +des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut +échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier +était de ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant +à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette +écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui +répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle +était sa volonté; mais, faisant appel à tous les sentiments du noble +cœur auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait +portée dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté +<i>des susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus +étroit n'eût pas permis cette pensée de séparation</i>; enfin il demandait +que cette rupture de leur lien, si madame Récamier persistait dans un +tel projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se +rendrait pour se concerter avec elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> «Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques +instants madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des +premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas +donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; +elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris +plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux +lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne, ayant +pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince +Auguste l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et +l'absence pour lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à +l'accomplissement de laquelle il allait travailler avec ardeur en +retournant à Berlin, car la paix lui avait rendu sa liberté et le roi de +Prusse le rappelait auprès de lui. Madame de Staël alla passer l'hiver à +Vienne.</p> + +<p>«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son +père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la +douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de +la Prusse <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> que par le poids des années. Le jeune prince +lui-même, tout pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en +était point distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance +suivie, fréquente, venait rappeler à la belle Française ses <i>serments</i>, +et lui peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un +amour ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment +amer des humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa +tendresse; il sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et +demande avec instance, avec prière, une occasion de se revoir.</p> + +<p>«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir +son portrait au prince Auguste.</p> + +<p>«Il lui écrit le 24 avril 1808:</p> + +<p>«J'espère que ma lettre n<sup>o</sup> 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que +vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre m'a +fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation que j'ai +ressentie en la lisant et en recevant votre portrait. Pendant des heures +entières je regarde ce portrait enchanteur, et je rêve un bonheur +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut offrir de +plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de l'homme que +vous aimerez?»</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à un +prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion +arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel +faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et accablé +des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement volontaire +annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom, sont un +égarement d'esprit et de cœur qu'il faut oublier. N'eût-il été que +son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur des charmes +de sa femme, M. Récamier, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> vieilli et toujours tendre, pouvait +d'autant moins être ainsi répudié que son sort était maintenant tout +entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et européenne: c'était +répudier la reconnaissance, le malheur et la vieillesse. Si cette pensée +n'était pas l'égarement du cœur perdu dans les perspectives de la +grandeur et de l'amour, rien ne peut justifier madame Récamier de +l'avoir conçue; la délibération seule était une faute.</p> + +<p>Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances du +roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la guerre, +l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du prince. Madame +Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; elle écrivit au prince +pour retirer la parole écrite qu'elle lui avait donnée d'être à lui. Le +désespoir du prince s'exprima en sanglots contre ce <i>coup de foudre</i>, +c'est son expression; il voulut au moins revoir celle qu'il avait tant +aimée et qu'il se flattait de ramener encore; un rendez-vous fut +concerté entre lui et madame Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à +quelques pas de Schaffhouse sur le territoire libre <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et neutre +de la Suisse; sous prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui +interdisait Paris, madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, +qui ne lui était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après +y avoir vainement attendu son amie.</p> + +<p>«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je +nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais +enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte pour +venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne +puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous n'ayez pas +même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire inutilement une +course de trois cents lieues. Je pars demain pour les hautes montagnes +de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera d'accord avec la tristesse +de mes pensées, dont vous êtes toujours l'objet!...»</p> + +<p>Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier +moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et mignarde, +et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries épistolaires. +Les deux amants <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et en 1818. +Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne pouvait +aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à madame de +Staël, partagea généreusement les exils de son amie, tantôt à Coppet, +tantôt dans des châteaux à quarante lieues de Paris; exils plus +ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient de ne pouvoir respirer +la fumée de Paris, et où un maître du monde s'inquiétait du commérage de +deux femmes.</p> + +<p>On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon +nourrissaient dans le cœur des deux amies; la grâce et le génie se +coalisaient sourdement avec la liberté contre le <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> contempteur +des lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de +Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la haine +contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena madame +Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les années +irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un orateur aussi +estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu de Montmorency, +l'entretenait des espérances d'une restauration prochaine des Bourbons; +cette restauration, selon ces deux hommes, devait être le réveil de la +liberté monarchique.</p> + +<p>Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de l'Empire, +qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de place, sinon dans +son cœur, du moins dans ses habitudes; cet homme était le philosophe +Ballanche. Camille Jordan le lui présenta.</p> + +<p>Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour attacher: +d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur disgracieux, d'un +visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une timidité enfantine, +d'une simplicité d'esprit <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> qui allait jusqu'à la naïveté, +Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence de tous les +dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons: celui d'admirer +et d'aimer les supériorités physiques ou morales de la création. Il +savait se désintéresser complétement de lui-même, pourvu qu'on lui +permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le beau dans les +sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans le visage. L'homme +qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la femme qu'il cherchait +pour l'aimer, il la trouva du premier coup d'œil dans madame +Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son ami, il se fit son +esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce dévouement absolu et sans +salaire à cette <i>Béatrice</i> ou à cette <i>Laure</i> de son âme. On ne peut +s'empêcher de s'incliner devant cette faculté si humble et pourtant si +noble de s'absorber complétement dans ce qu'on admire et de vivre non +pour soi, mais pour ce qu'on croit au-dessus de soi sur cette terre.</p> + +<p>Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de son +lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie; je +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite +mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face de +son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le cœur de ceux qui +l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne sont ni la +veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce n'était pas un +homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>À l'époque où madame Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il +avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, <i>Antigone</i>, sorte de +<i>Séthos</i> ou de <i>Télémaque</i> dans le style de M. de Chateaubriand; on +parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux qui +couvait quelque grand dessein dans sa pensée; il couvait, en effet, de +beaux rêves, des <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> rêves de Platon chrétien, rêves qui ne +devaient jamais prendre assez de corps pour former des réalités ou pour +organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations, aspirant +toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder l'infini? Il +s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme l'incommensurable; +c'était l'homme des horizons; ces horizons politiques ou religieux +fuient quand on croit les atteindre et se confondent avec le ciel. +Ballanche était donc ainsi autant habitant du ciel par le regard +qu'habitant de la terre par le peu d'humanité qu'il y avait en lui.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion +passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme +cependant dont la séduction gracieuse <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> et la coquetterie +agaçante ne ressemblaient en rien à cette <i>métaphysique incarnée</i> que +<i>Dante</i> adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame +Récamier sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne +pouvant adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des +sens. Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet, +qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté +immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se +sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette +personnification de la beauté.</p> + +<p>Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier de +deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque +grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce doux +Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque chose de +surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié.</p> + +<p>«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une sœur, +lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la connut; mon +dévouement sera entier et sans réserve; <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> je veux votre bonheur +aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à moi.»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas assister +aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put la suivre; +ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il remplaçait son +père mourant, retinrent sa personne, mais non son âme; cette âme +voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La correspondance entre +Juliette et lui fut de tous les jours. Ballanche n'avait rien de ce qui +distrait une pensée d'une idole; aussitôt après la mort de son père, +Ballanche, comme l'homme de l'Évangile, vendit tout pour s'attacher +comme une ombre aux pas et au sort de sa belle compatriote.</p> + +<p>Madame Récamier habita à Rome la maison <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> de <i>Canova</i>, le grand +statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova +chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie de +ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant +l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et lui +passèrent une délicieuse saison à <i>Tivoli</i> et à <i>Albano</i> dans les +maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme, mondaine +jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame de Staël +l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la calmèrent par +leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et pensif que les ruines +de Rome donnent au regard qui les contemple longtemps. Les Françaises +les plus rieuses contractent la mélancolie de ces sépulcres en les +fréquentant un peu longtemps.</p> + +<p>Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque de +Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta assidûment +à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel service d'honneur à +la cour de la reine de Naples, sœur de l'empereur Napoléon. Je l'ai +beaucoup connu et j'ai gardé de <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> lui un souvenir reconnaissant. +C'était alors une des plus gracieuses figures d'hommes de race qu'on pût +rêver. La charmante reine de Naples, Caroline Bonaparte, était fière +d'avoir près d'elle un pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec +une prédilection qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le +futur cardinal, qui se nommait alors le <i>prince de Léon</i>, avait vu dans +les plus belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il +était aussi réservé et aussi scrupuleux de cœur que de visage: ses +relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de +tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la passion. +Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à posséder les +cœurs; c'est l'homme doué de la plus innocente coquetterie d'esprit +et de figure que j'aie jamais connu; tel il était alors à Naples sous +l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard sous l'uniforme de +mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume d'archevêque, apportant +le même apprêt à plaire dans le salon, dans la revue, qu'à l'autel. Son +visage d'Antinoüs, ses cheveux parfumés, ses vêtements élégants, ses +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> attitudes étudiées pour l'effet, sans mélange visible +d'affectation, le faisaient remarquer partout; son esprit très-cultivé +aimait le beau dans les lettres et dans les arts comme dans la toilette; +il sentait vivement la poésie et la piété, cette poésie des âmes +tendres.</p> + +<p>Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la +perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle fut +brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore donné +d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était sincère, +quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le cardinalat, sa +vertu lui promettait le ciel. Les terreurs imaginaires de la révolution +de Juillet le précipitèrent dans la tombe. Il mourut en saint, laissant +une mémoire sanctifiée comme sa physionomie.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine +Caroline, pour engager <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> madame Récamier à venir la consoler et +la conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où +l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas de +sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler avec +lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que sœur, +encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur la +reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent madame +Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on prodigue à +ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais dessein. Ils lui +firent confidence de leurs négociations avec les ennemis de Napoléon; +ils avaient déjà signé secrètement le traité européen de coalition +contre lui. Ce secret échappe au roi Murat dans une scène de tragédie +vraiment antique, rapportée par madame Lenormant d'après le récit de sa +tante.</p> + +<p>«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes cruelles +dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à Naples et +dans le reste du royaume, se prononçait <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> hautement pour que +Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait la paix +à tout prix.</p> + +<p>«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa, +le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment +de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez +la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il s'approcha d'elle, +et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait +de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire. «Vous êtes +Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être +fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant violemment la fenêtre d'un grand +balcon qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître!» dit-il, et en +même temps il montra de la main à madame Récamier la flotte anglaise +entrant à toutes voiles dans le port de Naples; puis, se jetant sur un +canapé et fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La +reine, plus ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le +trouble de Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre +d'eau et <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> de fleur d'oranger, en le priant de se calmer.</p> + +<p>«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent +en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par +d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se +montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire +d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces +anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de +sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour aller se mettre à +la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.»</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de +Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées; +elle y retrouva tous ses amis et un grand <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> nombre de nouveaux +admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un mot de +Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le voir, de +peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des désastres de +Napoléon, son persécuteur.</p> + +<p>Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même porte, se +renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce aussi à se lier +avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse de Saint-Leu par +une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame de Krudener, sibylle +mystique attachée à l'esprit de l'empereur Alexandre de Russie, la +rechercha; mais madame Récamier n'avait rien des sibylles que la beauté. +Elle perdit son amie madame de Staël. La Providence lui renvoya +Ballanche, affranchi de ses devoirs par la mort de son père. De ce jour +elle eut en lui un frère inséparable de sa personne et de ses pensées.</p> + +<p>Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans toute +la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et d'amour, +commença à jouer un rôle dans la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> vie de madame Récamier. Il +avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de complaisance +chez ses partisans, sa petite propriété de la <i>Vallée aux Loups</i>; la +France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait pas pris trois +billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, avait acheté à lui +seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était sans valeur autre que +la valeur poétique: la trace qu'un homme de génie laisse au lieu qu'il +habita sur ce sable est éternelle. Une cabane de bûcheron ornée, au +milieu d'un bois, voilà cette demeure; j'y suis allé bien souvent, vers +ce temps-là, passer des matinées d'été avec le duc Mathieu de +Montmorency et son élégante fille, mariée avec le fils du duc de +Doudeauville. Cela n'avait d'autre prix que le silence, un peu d'ombre +et un peu d'eau, valeur de poëte!</p> + +<p>Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de Montmorency +l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus +scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un +de ses billets du matin à madame Récamier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> «Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le +plus gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu +dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle +et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. <i>Tout +est pur pour les purs</i>, dit saint Paul, et il a raison. Le monde est +toujours juste; il devine le fond des cœurs. Il ajoute au mal, mais +il ne l'invente jamais; aussi je crois que l'on perd sa réputation par +sa faute.»</p> + +<p>Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des +rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans +l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de +madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui +appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.</p> + +<p>«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait un +berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de +lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas que ce rayon +est <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le +retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu briller +sur bien des fronts!»</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un peu +relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste d'opulence. +Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une obscure existence. +Mais elle était elle-même ce luxe de la nature qui n'a pas besoin des +luxes de la société. Malgré tout ce que dit de délicat madame Lenormant +sur la nature purement éthérée de la passion de madame Récamier et de M. +de Chateaubriand à cette époque, il est certain pour moi que cette +passion avait ses accès, comme toute fièvre des âmes qui communique sa +fièvre aux paroles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle +avait contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de +son ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de +très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas +d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin +reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par la +femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de l'amitié, +l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté souvent, avant +l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, que M. de +Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans l'église à +l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il s'agenouillait pour +entendre la messe derrière la chaise de son amie, et qu'il oubliait +quelquefois l'ardeur de ses prières pour s'extasier à demi-voix sur tant +de charmes.</p> + +<p>«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse Juliette, +me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude, la dévotion +ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On est indulgente +pour les fautes qu'on <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> inspire; que ne pardonne-t-on pas à la +passion dont on est l'objet!...»</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle avait +voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce compagnon +vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une modique aisance, à +l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres.</p> + +<p>M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue +d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son premier +asile.</p> + +<p>«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un +piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de +lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout +essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule +<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres +était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel +tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime +d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil, des clochers pointus +coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de +Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres +ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies +relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude par-dessus le +tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il y retrouvait +surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on l'a vu, à +distinguer de l'amour.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent confondre +leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> plus +qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette descendit +de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du couvent, +assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À une certaine +heure du milieu du jour, réservée pour M. de Chateaubriand seul, pour +les mystères de son talent, de son ambition, de son intimité, on fermait +les portes au public; on les rouvrait vers quatre heures, et la foule +des privilégiés entrait; et l'y retrouvait encore. C'étaient tous les +noms princiers de l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y +confondaient, pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons +et trop favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et +libéral pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme +une grâce sévère du discours.</p> + +<p>Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la +duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy; +miss Edgeworth, auteur de romans de mœurs; Alexandre de Humboldt, +l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la +gloire dans toutes les opinions et dans tous les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> salons +propres à répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, +écrivain et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de +courage et de talent qui semait, dans la revue <i>le Globe</i>, le germe +d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des révolutions; +David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du génie, qui prenait ses +sensations pour des opinions, mais dont toute la supériorité était dans +la main et dans le caractère; M. Bertin, ami de Chateaubriand, critique +expérimenté des hommes et des choses, un des navigateurs les plus +consommés sur la mer des opinions; M. Auguste Périer, homme de la +Fronde, jaloux de ce qui était en haut, superbe pour ce qui était en +bas; M. Villemain, la lumière, la force et la grâce des entretiens; +Benjamin Constant, Machiavel des salons, incapable de crime comme de +vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit mûr avant l'âge, que toutes les +situations ont trouvé égal à ses devoirs, et qui vient d'emporter en +mourant l'immortalité modeste de l'estime publique; M. Pasquier, +instrument habile de gouvernement, qui ne s'usait pas en passant de +mains <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> en mains comme la fortune; M. Sainte-Beuve, poëte +sensible et original alors, politique depuis, critique maintenant, +supérieur toujours, qui aurait été le plus agréable des amis s'il +n'avait pas eu les humeurs et les susceptibilités d'une sensitive; +Ballanche, enfin, que nous avons caractérisé plus haut, et le jeune +disciple de Ballanche, Ampère, qui devait prendre sa place après la mort +de son maître et se dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent +selon leur âge dans le siècle.</p> + +<p>Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde, +était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, au +portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et +l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard par +la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du poëte par +l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée de son esprit, +du politique par la sévérité antique des opinions, de l'amant par +l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant par le dévouement +volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les deux bonnes fortunes de +madame Récamier; <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> M. de Chateaubriand n'en fut que la gloire +extérieure.</p> + +<p>On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y +cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt +l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y +cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté, +chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi, futur +premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait assidûment; il +semblait y écouter avec une déférence convenable d'âge et de talent M. +de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.</p> + +<p>Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y +apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais moi-même +sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois que j'habitais +momentanément Paris. La conversation y était aimable, souple, à +demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de cour, rarement +animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui enseignait à bien écouter +plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand imposait le respect par son +silence; il songeait <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> plus qu'il ne parlait: c'était l'esprit le +moins improvisateur qui ait jamais existé; il laissait échapper de temps +en temps un axiome et se taisait pour en méditer un autre; de là, sans +doute, la recherche laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de +ces hommes qu'on ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire +à son génie; aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais +le nu.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand +devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs +années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand, +qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers +politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans +ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> M. Decazes +ou contre M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son +ascension vers le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le +portait au sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur +de ses chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une +pénible étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, +des affections et des haines de circonstance, des colères sans décence, +des plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa +conduite jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait +s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le +<i>Journal des Débats</i>, véritable arène de cette opposition, lui était +prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui +permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes. +Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait +plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un +journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de +Chateaubriand faisaient l'éclat. Le <i>Journal des Débats</i> portait ces +retentissements <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> du cœur de M. de Chateaubriand à toute +l'Europe.</p> + +<p>Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques, de +M. de Chateaubriand à madame Récamier, sont l'<i>envers</i> de ces brochures +et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe. Nous éviterons +de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue et politique dans +ces lettres; nous reproduirons seulement celles dans lesquelles le +cœur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une femme ne sont-ils pas +exclusivement l'histoire du cœur?</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre +impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays fait +pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est l'heure où le +<i>carbonarisme</i> essaye de convertir en secte armée cette +<i>franc-maçonnerie</i> <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> italienne qui cherche une patrie dans des +ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie +étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter son +oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la succession +duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se repent, abandonne +ses complices, s'exile lui-même pour servir contre la cause libérale +qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le proscripteur implacable +de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On sait ce qu'il a fait après, +quand le vent, au lieu de souffler des trônes, a soufflé des peuples, en +1848.)</p> + +<p>M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un +congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821.</p> + +<p>«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à +laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que ceux-ci +n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela est +abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve généreux, +mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens gagneraient à +tomber <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> sous le poignard souverain d'un <i>carbonaro</i>. Le fer de +la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus militaires +qui oppriment souvent la liberté sont pourtant nécessaires pour la +défendre, et il n'y a qu'un <i>béat</i> comme Benjamin Constant et un fou +comme le noble pair qui ouvre votre porte (le marquis de Catellan) qui +auraient pu compter sur les exploits du polichinelle lacédémonien... +etc. Voilà une terrible lettre politique; je l'ai écrite de +colère!»—(Colère injuste et injurieuse.)</p> + +<p>Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte par +l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant, comme +dans ses Mémoires, en <i>Marius</i> sur ses débris, ennuyé, triste, +solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M. <i>Canning</i> +le libéral à Londres et caressant par lettres les légitimistes invétérés +à Paris.</p> + +<p>«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui ne +m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai perdus, les +espérances dont je me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de +gloire. <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres +m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis +donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai, je me +consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur la longue +route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.»</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de dégoût. Il +voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait, pour traiter les +affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait briller et séduire, devait +être pour lui le marchepied du ministère des affaires étrangères; il se +sert tour à tour de l'amitié dévouée et de l'enthousiasme pur de madame +la duchesse de Duras pour son talent, de l'affection habile de +Juliette, de l'amitié confiante de M. de <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Montmorency, pour +forcer la porte du congrès. Cette ambition altère péniblement +l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces lettres d'ami intéressé, +d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il n'y a rien de plus pénible à +lire que deux passions qui se combattent et qui se neutralisent dans un +même cœur. Malheur aux amies d'hommes d'État! Le découragement et la +tristesse ramènent seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la +tendresse. La mélancolie dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent +à la passion:</p> + +<p>«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir +près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite +cellule!»</p> + +<p>«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous +revoir fait battre mon cœur! Je vous verrai avant tout le monde!»</p> + +<p>Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et +qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres, mal +cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, si elle +ne la possédait pas, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> l'attention de M. de Chateaubriand. Le +bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque +ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.</p> + +<p>Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent +européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de cette +amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à aujourd'hui; +l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une insinuation et d'un +éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes les plus illustres de la +Fronde.</p> + +<p>Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de +goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de cœur; nous +croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en ressentir +explique seul son éloignement de Paris et son second voyage à Rome, à +l'époque la plus triomphante du séjour de M. de Chateaubriand à Paris. +Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle et négligée de contempler +de près les négligences de son ami. Il est difficile d'expliquer +autrement certaines excuses à double sens de <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> M. de +Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien entendu, lisons +encore.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de l'accueil +des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté l'intervention +française en Espagne, il touche de l'œil au ministère, sans trop de +scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de Montmorency. Voyez cependant +combien son âme sent le vide et se torture elle-même dans le néant des +désirs satisfaits! Sa tristesse reprend le ton de la tendresse.</p> + +<p>«Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois que +les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me dit plus +rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent de ce que j'aime, +et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> chambre à un +troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à Naples. Je ne sais si +je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus ce que +j'étais, et vivre dans un coin tranquille auprès de vous est maintenant +le seul souhait de ma vie.»</p> + +<p>Ce coin tranquille, c'étaient le ministère et la tribune!</p> + +<p>«À bientôt,» écrit-il quelques jours après; «ce mot me console de tout! +À bientôt; le cœur me bat de joie!»</p> + +<p>On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son +âme.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Il revient de Vérone; par une série de manéges moitié loyaux, moitié +équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son ami +M. de Montmorency descend; il y monte sous prétexte de temporiser avec +M. de Villèle, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> pour ajourner l'intervention en Espagne voulue +par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas plutôt ministre +qu'il précipite, pour complaire aux royalistes, cette même intervention +en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir arrachée à lui tout seul au +gouvernement. Il tombe ensuite du ministère sous le juste mais excessif +mécontentement de M. de Villèle, premier ministre. Sa colère passe +toutes les bornes, même de l'honnête; il se fait le tribun implacable, +non de ses principes, mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il +est ministre, ne sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps +d'aimer? Les apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs: +les ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de +réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les mots, +quoique tendres, sont glacés; on sent qu'ils déguisent bien des +distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> XXX</h4> + +<p>Madame Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. À peine +est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus affectueuses de M. +de Chateaubriand la poursuivent de poste en poste. On dirait qu'il sent +mieux dans l'absence le prix de l'attachement qu'il a contristé. Madame +Lenormant donne à ce départ et à cette absence d'autres prétextes de +famille et de santé. Elle peut y croire, nous n'y croyons pas; madame +Récamier ne pouvait pas, en matière si délicate, ouvrir son cœur à sa +jeune nièce. Combien n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les +lettres de madame Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce +refroidissement dont nous devinons trop bien les motifs! Que de plaintes +trop fondées ces lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres +amitiés, évidemment, avaient pris la place de la sienne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> «Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, que +sans doute vous vous êtes persuadé que vous seriez heureuse; peu importe +le reste. Ma vie maintenant se déroule vite; je ne descends plus, je +tombe!»</p> + +<p>Il tombait, en effet, bientôt après du ministère.</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval, alors +ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de Devonshire, autre +amie inconsolable, qui venait de perdre le cardinal Consalvi, mort de +douleur de la perte de Pie VII.</p> + +<p>Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de là, +visiter un moment Naples.</p> + +<p>«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que vous +êtes mon étoile et <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> que ma destinée dépend de la vôtre; si vous +veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien +vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour; +que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la +première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous +survive!»</p> + +<p>Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était que +l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé, c'est +l'autre qui brisait le cœur. Ballanche n'était là que pour en amortir +les coups et pour en panser les blessures; mais quelle touchante figure +dans le tableau que ce philosophe amoureux sans récompense, et qui se +nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on lui permette d'assister à la +vie de celle qu'il aime! Heureusement pour lui il devait mourir avant +elle et être pleuré par elle! Que ces larmes durent être douces à son +esprit transfiguré sur son propre cercueil de la chapelle de +l'Abbaye-aux-Bois!</p> + +<p>(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a trop +de belles lettres de M. de <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Chateaubriand dans sa vieillesse; +poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux +meilleures pages du cœur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez +donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme, +désenchanté de lui-même et de tout.)</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> LI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>LES SALONS LITTÉRAIRES.<br> +SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.<br> +CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.</h3> + +<p class="center">(3<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare, signala +ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de Laval-Montmorency, +qui y résidait alors comme ambassadeur de France, et grâce à la duchesse +de Devonshire, madame Récamier y avait retrouvé en partie son salon de +Paris dans les <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> ruines de la ville neutre entre ciel et terre. +Le duc de Laval était, comme on l'a vu, le plus fidèle, le plus aimable +et le plus désintéressé de ses amis.</p> + +<p>J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur les +affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre nous: il en +tenait le nœud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, à Lucques, à +Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des quatre cours +centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de Laval-Montmorency +avec moi attestait un esprit droit et lucide, un caractère tempéré, un +cœur d'honnête homme. Si la politique française de la Restauration +eût été dans de telles mains à Paris, Charles X aurait évité les écueils +et neutralisé les tempêtes.</p> + +<p>La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion, +c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si sûr +qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir. Le +meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de plus +d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, il avait +moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce désintéressement +d'ambition est un défaut selon le monde, qui le regarde <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> comme +une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une force de la raison; +cette abnégation personnelle laisse le sang-froid au cœur dans les +affaires publiques, et par là même elle donne plus de lumière à +l'esprit. Tel était l'excellent duc de Laval, tel le duc de Richelieu, +tel M. Lainé, ces trois hommes d'État les plus véritables patriotes du +gouvernement de la Restauration.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en ce +moment, elle avait vieilli, mais elle régnait encore tant que vivait le +cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche très-fine, qu'en +fait madame Lenormant à cette date:</p> + +<p>«Madame Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la +douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et +d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une +maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle +conservait des traces d'une régularité fine et noble, des yeux +magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> +elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat +achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses +belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la +blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La +grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa +jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, +les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa +personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.»</p> + +<p>Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à madame Récamier:</p> + +<p>«Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer. Elle a +quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie. +C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur, +et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans +sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition: +ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses +pieds.»</p> + +<p>Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le +cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est +expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier +soupir pour expédier mon courrier.</p> + +<p>«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son +cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son maître, et +dans son maître son ami!»</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré +auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône pontifical. +Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la duchesse de +Devonshire.</p> + +<p>Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se promenait +solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des murs de Rome. +Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse; c'était l'infortunée +duchesse qui respirait un moment l'air extérieur pendant que la cloche +de la ville tintait par-dessus les murailles les obsèques prochaines de +son ami. Selon les rites du sacré collége, le corps du +cardinal-ministre, embaumé et fardé après sa mort, était exposé depuis +une semaine sur <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> son catafalque dans une des salles du palais +Farnèse; la foule s'y pressait pour contempler et pour prier à ce +spectacle de l'apothéose chrétienne de ce grand homme du monde.</p> + +<p>La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la +villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un moment en +silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces inconséquences de +la douleur qui traversent quelquefois les cœurs brisés, mais qu'il +faut respecter comme des révélations du désespoir, elle témoigna à +madame Récamier la passion qu'elle ressentait de revoir une dernière +fois le visage encore visible de l'ami de sa vie, avant que le marbre de +son monument recouvrît pour jamais sa face. Madame Récamier, +complaisante aux larmes, consentit à l'accompagner.</p> + +<p>Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture, +rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui +obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du +catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la sainteté +de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours, depuis vingt ans, +animé de toute la beauté et de toute la grâce qui caractérisaient +l'expression <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> du cardinal-ministre. Ce qui se passa dans son âme +à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent pas la force de +sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son amie, qui la +reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus chère amitié.</p> + +<p>Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de madame +Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du cardinal, et +cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de Devonshire, +ressemblent à ces sépulcres que <i>le Poussin</i> place sous les cyprès dans +les paysages des villas romaines; ce sont des énigmes en plein soleil +qui font rêver à la mort au milieu des délices d'une lumière sereine; +mélancolies splendides des pays du soleil, où l'on meurt aussi bien que +sous les brumes du Nord.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans des +accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la +vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le <i>Journal des +Débats</i>, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours l'injure +<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il promettait +un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans l'appui de sa +plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume! Nous avons vu les +mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par leur roi, les mêmes +séditions de plume ou de paroles, les mêmes coalitions personnelles, et +non patriotiques, entre des adversaires ambitieux désunis pour servir, +réunis pour nuire, les mêmes chutes dans la rue, et les mêmes +récriminations après la chute. Telle est la loi des gouvernements de +parole; les gouvernements de silence ont aussi leur danger. Les +institutions sont aussi imparfaites que les hommes; gouvernement +parlementaire, république, monarchie tempérée, pouvoir absolu, tout a +besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou tout s'écroule sous leurs +passions. Ils s'en prennent ensuite aux institutions: c'est à leurs +passions qu'il faut s'en prendre; mais les passions sont aussi dans la +nature: rien n'est stable parce que rien n'est dans l'ordre. Le +mouvement est la loi des choses mortelles; il faut s'y résigner.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> V</h4> + +<p>Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où sortaient +des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la royauté, il +fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner l'ambassade de +Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à Paris. Il eut de la +peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de l'exil et la haute +fortune dont on lui dorait cet exil le firent enfin partir. Des +anecdotes bien curieuses sur les négociations financières qui +précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi, pourraient être +racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer de ces pressions +exercées par les besoins de son ami sur Charles X; mais on n'en trouve +pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera dans M. de Vitrolles.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers Rome, +madame Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les fureurs +d'Achille du ministre tombé; elle avait peut-être à se plaindre aussi +de refroidissement <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> dans sa tendresse. Nous disions dans notre +dernier Entretien que ce refroidissement, cause vraisemblable du long +éloignement de madame Récamier, avait dû tenir à quelque jalousie +secrète, motivée par des distractions de cœur de son ami. Nous +recevons à l'instant même une preuve écrite de la réalité de nos +conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi spirituelle que +personnellement bien informée, nous écrit ceci:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«En lisant votre dernier Entretien l'idée me vient de vous envoyer un +des billets que je possède de M. de Chateaubriand; il est de l'époque où +il écrivait des lettres si affectueuses à madame Récamier. Cette dame, +me disait-il, est un des ressorts dont je me sers pour faire jouer mes +personnages à Paris; et, tandis que cette femme vertueuse l'attendait +dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il ramenait de Londres à Paris une +autre négociatrice, et il voulait même la conduire au congrès de Vérone. +C'était de la démence; cette femme eut le bon esprit de résister à +toutes les séduisantes avances du grand homme.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> Suit le billet: je ne le transcrirai pas.</p> + +<p>L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de +l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité.</p> + +<p>La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un mot +charmant de caractère qui affirme l'irréprochabilité de sa liaison avec +le grand homme. Elle avait un autre attachement: voilà le secret de sa +résistance. Il est vraisemblable que madame Récamier ne crut qu'au +billet.</p> + +<p>Nous ne savons pas le nom de cette confidente épistolaire anonyme, mais +nous croyons le deviner à la nature de la confidence.</p> + +<p>Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame +Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la France +pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a mutuellement rien +à se reprocher; mais, quand on ne veut pas d'explications difficiles, on +se croise en route sans passer par le même chemin.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup +réchauffer sa correspondance <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> avec madame Récamier de tous les +souvenirs des premières tendresses. En s'éloignant peut-être pour +toujours on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir +apprécié les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de cœur et +d'années à ces jours où l'on avait des années à dépenser et des cœurs +à posséder sans remords de les avoir contristés; il y a des fidélités +rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire dans un coin +de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant on regrette les +distractions fugitives à ces amitiés éternelles.</p> + +<p>Tels paraissent avoir été les sentiments de M. de Chateaubriand, seul, +sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un tendre +retour vers madame Récamier; il demandait une plume à chaque auberge +pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon; je logeais dans la même +hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon devoir +d'aller lui présenter mes hommages; je le trouvai déjà écrivant sur une +petite table <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> d'auberge une dépêche à son amie, pendant que les +servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe de son souper sur +l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève comme l'occasion qui me +forçait de la faire, et cérémonieuse comme son accueil. Le déshabillé du +grand homme n'avait pas d'abandon chez lui, même en route. Quelques +groupes de curieux et d'hommes de lettres de Dijon, instruits de son +passage, obstruaient la rue et les escaliers pour apercevoir son visage +ou pour entendre sa voix à travers les fenêtres ou les portes. Il en +paraissait à la fois avide et importuné. Telle est la gloire quand on +l'approche de trop près: absente on la désire, présente elle pèse. Pour +la trouver douce il faut la voir à distance, comme le feu.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la route et +pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence et par leur +épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres et à Paris. Ce +sont peut-être les seules lettres vraiment pathétiques tombées de son +cœur pendant toute sa <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> vie; dans toutes les autres, comme +dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la phrase, tout en feignant +de les négliger. Ici il cherche le cœur et il y arrive bien plus +sûrement.</p> + +<p>«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais +un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le, +et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui +seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un petit mot de +Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en +passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites +que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À +bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom +possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi! Ballanche m'a +fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de +vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise; écrivez-moi un mot à +Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut +affranchir les lettres. Hyacinthe vous verra; il m'apportera de vos +nouvelles demain à Villeneuve.»</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> «Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.</p> + +<p>«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était +aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre +d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez +besoin de l'être. Je vais à cette Italie le cœur aussi plein et +malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir, +je ne forme qu'un vœu: c'est que vous veniez vite me faire supporter +l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie. +Je me vois toujours vieux voyageur, lassé et délaissé, arrivant à mon +dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc, +et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.</p> + +<p>«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser +qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je +suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve j'aurai celui de ce +pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant je me +rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> «Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.</p> + +<p>«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me +donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le +château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la +Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable +qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait +voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, madame de Beaumont +n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Joubert a disparu à +son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est +dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?</p> + +<p>«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma +lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez +pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir; le +mien est <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous +accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens +torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment +vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à +Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi? +J'écrirai après-demain de Dijon.</p> + +<p>«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de +Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. +Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»</p> + +<p class="date">«Vendredi 19 septembre.</p> + +<p>«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante +chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre +côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous +attends.»</p> + +<p class="date">«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.</p> + +<p>«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un +petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une joie que +je ne puis vous dire. Vous reconnaissez <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> enfin tout ce que vous +êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. +Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de Pontarlier et de +Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en +m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, +ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.»</p> + +<p class="date">«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.</p> + +<p>«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici +j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: +l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame de +Duras, est allée mourir à Nice<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Comme tout fuit! Sion, où j'ai +passé, était le royaume que m'avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> destiné Bonaparte; c'est ce +royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré +des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui +aient été témoins du fameux passage de l'armée française.</p> + +<p>«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais +franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain je +serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. +Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que +je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit +environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe +qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. +Venez donc vite.»</p> + +<p class="date">«Rome, ce 11 octobre 1828.</p> + +<p>«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de +l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, +remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma +tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque +pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> traversée il y +a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais +arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses +monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru +grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, +ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à +pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant +qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.»</p> + +<p class="p2">Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un vaste +palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces <i>chats</i> qu'il +aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:</p> + +<p>«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que je +vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»</p> + +<p>Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de +cœur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée d'<i>Émilie</i> +peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière, +après l'avoir retirée à Juliette.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> X</h4> + +<p>«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques +lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui vous +souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent pas. Toutes +mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis triste! Venez! De +l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la foule. Décidément je ne +puis supporter la vie du monde; c'est auprès de vous seule que je +retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos petits billets de tous les +courriers sont toute ma vie. Tâchez donc de me faire revenir à Paris.»</p> + +<p class="p2">On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute sa +vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, sans +trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, toujours +bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en attachement. On voit +plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux de l'avénement de M. de +La Ferronnays au ministère.</p> + +<p>J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> n'en place aucun pour +la pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand +l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle les +deux parties du genre humain qui tendent toujours à se combattre, faute +de se comprendre.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le +nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame Récamier +en beauté et en grâce: c'est celui de madame <i>Dodwell</i>; elle vit, elle +brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.</p> + +<p>Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien +ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images. +Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'œil dans la vie ne +surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce d'un +cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais pourquoi en +France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. Elle dansait +souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui colportent leurs +salons de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> capitale en capitale et qui invitent à tout hasard, +non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris dans les +dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.</p> + +<p>Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces Anglaises +ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses bals. La jeune +Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers sourires. Nous +dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule pour l'entrevoir +dans le groupe des danseurs. La Psyché de <i>Gérard</i> n'était pas si +svelte, la Chloé de <i>Longus</i> n'était pas plus naïve et pas plus +rougissante devant la glace liquide de la fontaine.</p> + +<p>Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la lune, +dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons prolongés de +l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un camée de Pompéia. +Malheureusement le carnaval fini la fit disparaître de ce salon. Elle +épousa un archéologue anglais célèbre par ses voyages, M. Dodwell, homme +d'un âge mûr, qui n'avait rien trouvé de plus beau dans l'antiquité que +cette grâce vivante de Rome.</p> + +<p>Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne de +Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> des +murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une terrasse +inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de vigne laissait +entrevoir à travers les pampres une table rustique couverte de +corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques ficelées de +paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le long col à la +manière d'Italie; c'était une collation préparée par le métayer pour la +promenade ordinaire de la belle princesse.</p> + +<p>Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement +derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route libre; +la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et j'en vis +descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles du métayer, +la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire depuis les bals de la +rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer de grâce et de charmes, +comme on change de vêtement avec la saison; elle s'était épanouie, voilà +tout. Je n'osai pas la saluer; elle n'avait pas de raison de reconnaître +dans un étranger errant sous les pins de la campagne de Rome un de ses +danseurs de Paris. Je m'éloignai lentement en regardant avec regret la +svelte apparition monter l'escalier <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> rustique de la terrasse et +s'évanouir derrière les pampres de la treille, aux rayons du soir.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Depuis, devenue veuve, elle épousa un ministre plénipotentiaire d'une +des cours catholiques d'Allemagne à Rome. Dévouée au pape, habile et +intrépide dans son dévouement, elle contribua de sa personne à accomplir +l'évasion de ce pontife de Rome après l'assassinat du ministre +constitutionnel, l'infortuné Rossi.</p> + +<p>Cette ravissante tête de femme, égale aux plus gracieuses figures +antiques du musée du Vatican, frappa du même rayon le regard déjà +refroidi de M. de Chateaubriand.</p> + +<p>«Ah! quand vous verrai-je tous les jours?» écrit-il ému de ces +réminiscences à son amie de l'Abbaye-aux-Bois. «Faites représenter à +Paris mon <i>Moïse</i>; ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce +monde qui se retire devant moi!—Je recommence mes promenades solitaires +autour de Rome. Hier j'ai marché deux heures dans la campagne; j'ai +dirigé mes pas du côté de la France, où vont mes pensées; j'ai dicté +quelques mots <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à Hyacinthe (son secrétaire), qui les a écrits au +crayon en marchant. J'ai l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me +retrouverai qu'auprès de vous!—Quand vous n'auriez que le temps de +m'écrire: <i>Je me porte bien et je vous aime</i>, cela me suffirait.</p> + +<p>Parlons de votre dernière lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de vos +recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai, +et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours +dans cette petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard +solitaire, où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez +que vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les +miens.</p> + +<p>Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres de +Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.</p> + +<p>Reste <i>Moïse</i>; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son +destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est, +comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, n<sup>o</sup> 372. M. Taylor +peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son reçu, on lui comptera +15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire. +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le +tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des +plaisirs de l'hiver.»</p> + +<p>On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il +était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières tentatives de +gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi avec quelle +délectation de plume ce nom de Rome revient constamment dans sa phrase. +Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs ou poëtes, qui datent +leurs pensées de cette terre; il semble que ce nom de Rome répété sans +cesse par eux donne à leurs fugitives personnalités quelque chose de +grand et d'éternel comme Rome, et flatte en eux jusqu'à la vanité du +tombeau.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour moi) à +la représentation de <i>Moïse</i>; laissons faire le temps; il faut accomplir +son sort; il faut que <i>Moïse</i> soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il +réussit, en dépit de l'envie et des obstacles, une couronne de plus va +bien, et on se range du <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> côté du succès. On m'écrit de Paris +mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne veux plus entendre +parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à Rome ou à +l'<i>Infirmerie</i>, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette maisonnette, +dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, où il s'était +construit son nid, comme un naufragé sur la plage de Paris, cet océan du +monde.)</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la beauté +de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans sa jeunesse +interrompt une de ces lettres.</p> + +<p>«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui avait +sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez tranquille; +la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand elle le serait, +elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez +effacées. Croyez bien que toute ma vie est à vous; je n'ai d'autre idée +que vous. Je suis trop malheureux ici sans vous.»</p> + +<p>À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres +deviennent plus tendres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous +les jours davantage.—Vous me dites que mes projets de retraite forment +un grand contraste avec les vœux du public. D'abord votre amitié vous +aveugle sur ces vœux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon +esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières +années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère +de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place +un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais +certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque +de ma retraite. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de +vous. La santé de madame de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne +n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est +devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la +promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de +vous. Je me représente ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes +<i>Mémoires</i>, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai +appelé l'éclat.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> «La France restera libre et me devra sa liberté +constitutionnelle presque tout entière. Les affaires extérieures +suivront leur cours. Elles sont menées en Europe par de bien pauvres +gens, par des gens qui ont discipliné la barbarie. La France, bien +conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: +tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en +attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de ma +courte vie.</p> + +<p>«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de <i>Moïse</i>. +Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et +pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? +Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.</p> + +<p>«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. +Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère +dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: vous +auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de +M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce qu'elle +m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> +fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La +Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission +avec une joie extrême. Faites des vœux pour M. Pasquier.»</p> + +<p class="date">«Midi.</p> + +<p>«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus +de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, +quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des +rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et +enfin je ne veux pour rien être <i>ministre</i>; qu'on me raye de toutes les +listes. Je ne veux plus que mon <i>Infirmerie</i> pour m'y cacher et pour y +mourir.»</p> + +<p>Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une +tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez: +l'accent est vrai.</p> + +<p class="date">«Rome, 1<sup>er</sup> janvier 1829.</p> + +<p>«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous, +lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger à +mesure que le temps nous enlève des <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> années; c'est tout le +contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. Soyez +heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai +plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous attendre. +Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que dans celle-ci, +où je trouve trois mois sans vous d'une longueur démesurée.»</p> + +<p class="p2">Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore dans +les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie par cette +amitié repos de son cœur.</p> + +<p class="date">«Rome, mardi 6 janvier 1829.</p> + +<p>«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes les +pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous devriez +imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un contraste piquant +avec les desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre songe-creux +qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ensuite dans la tête que de se +retirer dans quelque trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu +de politique qu'il pleure <i>Moïse</i> qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à +la lettre la vérité. Le public me traite <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> comme on traite ici le +Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On veut remuer ma poussière; je +commençais à dormir si bien!</p> + +<p>«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille projetée. +Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me tromper; je +ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous. +Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent être à peu près +certain du moment où je vous reverrai, et cela me fait un bien que je ne +puis dire.</p> + +<p>«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques +lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de +Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère +que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: j'aurais une +raison légitime pour faire attendre au public les deux volumes que je +lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de tout.</p> + +<p>«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je n'ai +pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé sur la +guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de plus entre les +mains une dépêche faite et assez curieuse, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> pour laquelle +j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. Je suis +toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la modération du prince +des chrétiens.</p> + +<p>«À jeudi.»</p> + +<p class="date">«Rome, jeudi 8 janvier 1829.</p> + +<p>«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés +à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades +solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée. +J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient dans +mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les +mêmes promenades.»</p> + +<p>Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez +encore:</p> + +<p class="date">«Rome, jeudi 15 janvier 1829.</p> + +<p>«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en +France; je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre, je me +trouvais transporté dans votre petite chambre; je voyais votre harpe, +votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de +Shakspeare; et j'étais à <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Rome, loin de vous, dans un grand +palais; quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient! Quand cela +finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait +quelquefois me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la cour: +elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa +nation, etc. Le fait est que tous les bonapartistes détestent les +Russes, contre lesquels la puissance de leur maître est venue se +briser..... et un capucin balaye maintenant toute cette poussière restée +de la gloire et de la liberté de Rome!»</p> + +<p>Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit tout +à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.</p> + +<p class="date">«Le 31.</p> + +<p>«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai +déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous <i>rudoyer</i>, et je ne l'ai pas +fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas réparé depuis +trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de vous faire dans +ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, c'est malgré moi: +ma santé est fort altérée, et il est possible que <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> cela me +porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop sombres: +j'aurais tant de peine à vous quitter!»</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des <i>Mémoires +d'Outre-Tombe</i>, et comme le cœur parle mieux que la vanité! À mesure +qu'il vieillit et que la vanité sèche, le cœur refleurit en lui par +les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande imagination: +ils se concentrent en vieillissant dans leur cœur resserré par le +temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en aimant. Cette maturité du +cœur est très-sensible dans M. de Chateaubriand; sa poésie en +mûrissant devint sentiment. C'est le fruit de la vie quand la vie est +longue.</p> + +<p>Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci:</p> + +<p>«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église +de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur: +des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques +chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle +de la lune, le cercueil enfin <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> enlevé par une poulie et suspendu +dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le +sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celle de Léon +XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait +naître?</p> + +<p>«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la première +partie de cette lettre...</p> + +<p>«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon +absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais souvent +mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des Cendres, j'étais à +genoux, seul, dans cette église de <i>Santa-Croce</i>, appuyé sur les +murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples; j'entendais le +chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette +solitude. En vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un +froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix +l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre!»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Cependant la mort et l'élection d'un pape <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> le retiennent +quelques mois de plus à Rome.</p> + +<p>«Enfin, dans quinze jours mon congé et vous revoir! écrit-il; tout +disparaît devant cette espérance. Je ne suis plus triste, je ne songe +plus aux ministères ni à la politique! Vous retrouver, voilà tout! Je +donnerais le reste pour une obole!»</p> + +<p>Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune +secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, et écrivant ses impatiences de +cœur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église +Saint-Louis à Rome (madame de Beaumont)?</p> + +<p>«J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe le +reste? À vous et pour jamais!»</p> + +<p>Enfin, la veille du retour:</p> + +<p class="date">«Rome, ce 16 mai 1829.</p> + +«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi et arrivera +quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance +qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre +vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et +voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le cœur mal assuré. + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis +vous dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis déplu à Rome; +maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si +profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. +Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je +suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et +j'ai tout vaincu: on paraît me regretter vivement.</p> + +<p>«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de +l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats +de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que +personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait +pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande +gloire à la France, comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande +liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le maître, +disposez de tout au péril de votre tête? Non; on est si loin de vouloir +me dire une pareille chose que l'on prendrait tout le monde avant moi, +que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les +<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande +grâce en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.</p> + +<p>«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à +Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de vous. +J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais +pourtant vous voir. Quel bonheur!»</p> + +<p>Et en route:</p> + +<p class="date">«Lyon, dimanche, 2 heures 1/2, 24 mai 1829.</p> + +<p>«Lisez bien cette date. Elle est de la ville ou vous êtes née! Vous +voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est +Hyacinthe, que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet. +Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome ou vous qui me garderez +à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous parler que du +bonheur de vous revoir jeudi.»</p> + +<p>Que cette commémoration est touchante, et qu'il y a de vraie sensibilité +dans cette date!</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Il arriva à Paris le 27 mai 1829. «Son arrivée <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> a ranimé ma +vie,» écrit à son tour madame Récamier à sa nièce absente. Ce fut alors, +pour plaire à cet ami, qu'elle commença à former autour d'elle ce salon +politique et lettré dont on voit la composition accidentelle dans les +hommes célèbres convoqués à la lecture du <i>Moïse</i> dont j'ai parlé en +commençant.</p> + +<p>Ampère et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde brillant +autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses lettres.</p> + +<p>«Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai à vous citer mesdames +d'Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, Lamartine, +Latouche, Dubois, Saint-Marc Girardin, Valory, Mérimée, Gérard; les ducs +de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David; +madame de Boigne, madame de Gramont; le baron Pasquier; madame et +mesdemoiselles de Barante et mademoiselle de Sainte-Aulaire; +Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous nommer tout Paris +littéraire, etc.»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Cependant M. de Chateaubriand avait quitté, <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> après ce triomphe, +Paris pour les Pyrénées. Le ministère du prince de Polignac, ministère +énigmatique et chargé d'orages autant que de mystères, avait été nommé +en son absence. C'était la déclaration de guerre de la monarchie à +l'opposition du libéralisme, du bonapartisme et du républicanisme +coalisés dans la presse et dans les Chambres.</p> + +<p>Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de périr à +petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus tard il +aurait gagné cette bataille. Quand on fait à midi ce qui ne doit être +fait qu'à minuit, on échoue: l'heure est tout dans le choix des moments +où les peuples refusent ou acceptent les coups d'État de la lassitude.</p> + +<p>Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda une +audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, sa chute +prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi voyait en lui un +des plus coupables complices des manœuvres d'ambition qui avaient +secoué son gouvernement. La plus dangereuse des oppositions en politique +c'est l'opposition de nos amis. Un prince peut donner satisfaction à des +principes, il ne peut jamais satisfaire à des passions. On <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +comprend l'énergique rancune de Charles X contre M. de Chateaubriand.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en juillet +1830; il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé donner par +ses ennemis il l'aurait gagnée. Dans les questions de droit +parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se range +contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans le droit. +Charles X, au fond, était moralement attaqué par la coalition de ses +ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où cette coalition morale +allait éclater avec des armes dans les rues au lieu de boules dans les +urnes, il paraissait être l'agresseur; cette fausse apparence fut sa +perte.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y +revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des +Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut conduit +jusqu'à sa porte <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> par des acclamations qui n'étaient qu'une +bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir arrêter +une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution emporta les +trois générations de la légitimité et le laissa seul avec quelques +phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.</p> + +<p>«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et en +trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume et la +licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité personnelle +au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus ou moins +éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des cailloux plus ou +moins brillants sous les roues du char révolutionnaire qui emportait la +dynastie d'Orléans comme la dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur +chronique fut sa seule influence politique sur les destinées de son +pays. Retiré dans son jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais +besoin d'une amitié de femme pour panser ses blessures de cœur, et +d'un théâtre intime entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et +pour accuser la fortune.</p> + +<p>Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement alors +qu'elle fut adorable <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> d'indulgence, de patience, de pardon, de +tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son public +que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté trouvait son +motif dans son cœur, fit de son accueil un art pour recruter et pour +conserver un cercle littéraire et politique autour de son ami.</p> + +<p>Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des yeux +et des cœurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le +Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une +supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa +valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la juste +mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière et +souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui fait +de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que désarmé.</p> + +<p>On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur le +seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce congrès de +l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle l'agrément +suprême.</p> + +<p>Au fond, madame Récamier n'avait pas la <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> moindre passion +politique; c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le +Directoire, sous lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle +avait vécu en intimité avec les brillantes sœurs de Bonaparte, +surtout avec madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle +avait eu la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de +madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était +rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être +immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet, +qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de colère, +et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un salon aussi +redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, réminiscence +caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle elle n'avait pas +de parti pris, pourvu que la république ne fût ni ignoble ni terroriste.</p> + +<p>Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances, +étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la seule +condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de +Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; elle +ouatait son salon de visages agréables à son ami; <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> elle +tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et +chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux +encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.</p> + +<p>Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié +vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand Saint-Évremond, +qui avait suivi à Londres la belle duchesse de Mazarin (Hortense +Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès d'elle un visage +d'ange, une humeur d'enfant, des soins de sœur, des attentions de +fille, et qu'il passait sous les beaux regards d'Hortense de la vie à la +mort avec les illusions de l'amour et les réalités de l'amitié. +Seulement Saint-Évremond n'avait jamais d'humeur ni contre les +événements, ni contre les hommes, ni contre la fortune; il se laissait +amuser, il se prêtait même en philosophe anacréontique au bonheur qu'on +voulait lui faire; il était le complaisant de la belle Hortense. M. de +Chateaubriand avait de l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; +il était le tyran de l'amitié; il fallait autant de patience que de +tendresse à son amie pour le distraire de ses passions littéraires et +de ses passions politiques. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Mais il avait heureusement affaire +à un cœur de femme qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.</p> + +<p>Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses conseils. +Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari pour madame +Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée pendant vingt ans par +lui dans leur jeunesse, elle trouvait très-doux pour elle ce commerce de +pure amitié qui la déchargeait du soin d'amuser l'inamusable auteur de +<i>René</i>, cette personnification de l'ennui sublime de vivre.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il +appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; l'ennui +qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. C'est +pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à Ballanche +les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de l'amie +commune.</p> + +<p class="date">«Genève, 12 juillet 1831.</p> + +<p>«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> une fièvre +intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me +fait écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame +Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les +élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, <i>ventrues</i> et +<i>reventrues</i>. La France est à présent toute en bedaine, et la fière +jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre +pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque +régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et +toujours bien, <i>sempre bene</i>, et des serments tant qu'on voudra, et des +commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous +les régimes, depuis les <i>sans-culottides</i> jusqu'aux 27, 28 et 29 +juillet. Une chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du +moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la +paix à tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui +lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien +à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des +perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.</p> + +<p>«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle +est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé de +l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma <i>gloire</i>. +Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, +et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit +que je suis un chef-d'œuvre de nature, je passerais mes vieux jours +en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse +pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration +pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me lécherais et j'aurais la plus +belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours +maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.</p> + +<p>«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin +parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons dans la +poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans +le temps qu'avait mis <i>la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave +Maria</i>. Toute votre <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> exposition est magnifique; jamais vous +n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon +sens, votre <i>Vision d'Hébal</i> est ce que vous avez produit de plus élevé +et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est +contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous +m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création +intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, +quand il crut se faire un destin de sa volonté.</p> + +<p>«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce +monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, +vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous +mes idées et sous mes années! Patience! je serai bientôt délivré des +dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, +je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.»</p> + +<p class="date">«31 juillet 1831.</p> + +<p>«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de +mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> +sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. Cette +fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, +de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce +mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera +hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la +santé de madame de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce +moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien +des épreuves! Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront +finies, et nous ne nous quitterons plus.»</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors avec +une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre, +n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une +avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste. +Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique +de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> +éteint l'incendie de la France en allumant l'incendie de l'Europe par +une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle +respecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand en révolutionnant +Bologne et Rome? Un catholique et un légitimiste pouvait-il se mentir +plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait +là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les +théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de +Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont +de la même encre: des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et +chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire +amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son +génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas +suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus +de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais +toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis +politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains +loyales.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> XXIII</h4> + +<p>Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses +aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la +famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles +missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le premier ministre +de ces domesticités délicates de la cour proscrite, l'homme de confiance +de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du +respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait +par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion +au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X. +Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec +nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses <i>Mémoires</i>, +lectures faites avec un certain apparat aux bougies chez madame +Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces +chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient +moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il +appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il +avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques +de ses <i>Mémoires</i>. Le talent du peintre de mœurs abondait dans ces +pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions +profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et +le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et +la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces +manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les +<i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>: il ne faut pas fondre en bronze des +caricatures, mêmes royales.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et +de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de Chateaubriand +à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas sous les vieillesses +du caractère de l'homme.</p> + +<p>«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne, +dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur une +campagne assez morne. C'est aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> le 4 septembre, et non +le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le +premier battement de mon cœur; il n'y a aucun doute qu'il fut pour +vous, quoique vous ne fussiez pas encore née!</p> + +<p>«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me +reverrez bientôt, et tout sera fini!»</p> + +<p>«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de +cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!»</p> + +<p>Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le +soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je suis +logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma +fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher d'être +sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si +désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans +écoulés à dater du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à +Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de +siècle, je ne dirais que des choses rudes au siècle.</p> + +<p>«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on est +bien bon, mais bien <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> étourdi. Vous avez toute la douceur de ce +beau climat, si différent de celui des Gaules.»</p> + +<p>Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de +bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les palais +qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes en fait +d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous +voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle aurore du +monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.</p> + +<p>«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes +<i>voitures</i> et de ma <i>suite</i> en traversant la Suisse, dont ils +concluaient mes richesses; vous les connaissez mes <i>richesses</i>: c'est +vous, et ma <i>suite</i>, votre souvenir!</p> + +<p>«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut +être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me vends +comme eux!»</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait +d'anciens ou <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât +et le retînt par tous les agréments du cœur, de la poésie, de l'art. +Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de +Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait +Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la +science des lettres et dans la bonté fine du cœur. On accusait alors +madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à +l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne +songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire. +Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute +poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de +Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de +Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices +ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.</p> + +<p>Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, +successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les +portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était +attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs +fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.</p> + +<p>L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son +beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les +derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient +seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des +restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les +dernières gouttes d'un cœur trop plein qui se vide sans plus songer à +brûler ou à retentir dans un autre cœur à l'unisson. On ne saurait +trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir +recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances +rhétoriciennes des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>. La rhétorique était le vice +de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes +comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame +plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant +de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus +naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.</p> + +<p>On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> aux +vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie +remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les +accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination +s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il +ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit +du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre +de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions +(<i>genius loci</i>) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice +à l'attitude et au <i>décorum</i>, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il +est simple et vrai.</p> + +<p>Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot +frémit d'un frisson de mortelle angoisse:</p> + +<p>«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire +que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle +terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. +C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»</p> + +<p>Et quelques jours plus tard:</p> + +<p>«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> sans vous; je n'ai +pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je +vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore +hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, +tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est +entre vos mains, songez-y.»</p> + +<p>Et plus loin, pendant une absence:</p> + +<p>«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa +beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est +fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le +soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent +autour de moi.</p> + +<p>Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et +Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands +bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas +retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps +sous le soleil.»</p> + +<p>Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en +parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé +vivant d'invectives dans ses brochures <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> et qu'il déifiait +aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être +de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec +le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes, +de morts et de vivants, où <i>Dieu reconnaîtra les siens</i>, comme dit le +proverbe.</p> + +<p>«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait +alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les +grandes choses et les grands hommes: <span class="smcap">Napoléon</span> et <span class="smcap">Chateaubriand</span>. Trouvez +bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous +avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»</p> + +<p>—«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne +crois qu'en Bonaparte!»</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant le +ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la +<i>Colonne</i>, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux +ces métaphores d'opposition, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> créaient en France un paradoxe +national de discipline militaire présenté comme un élément de liberté. +Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son école, +multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains. +Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser +M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? Madame Récamier ne +laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de +convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le +napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, légitime par son +antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit +tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle +avait pour moi quelque préférence.</p> + +<p>M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette +indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais +jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier peu +de temps après l'apparition de mon <i>Histoire des Girondins</i>, ouvrage +qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le bruit que +faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons +politiques ou littéraires du temps. Les <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> uns acclamaient, les +autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial des +vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un +demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des +anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et +contre l'auteur quand M. Legouvé entra.</p> + +<p>«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais +très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les +meilleurs esprits pour ou contre son auteur?</p> + +<p>—«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop +chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau +d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour +préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution; +car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et +le plus de pitié pour les victimes.»</p> + +<p>Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée +s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur +ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me +défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie +dans le jugement.</p> + +<p>M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des +cœurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en +garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans +madame Récamier que son cœur et son esprit: deux forces qu'elle +mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion +demandait du courage.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles +ressemblent à des adieux prolongés dont l'écho de la vie affaiblit le +son à mesure que le partant s'éloigne du rivage.</p> + +<p>«Je voulais vous écrire de toutes mes haltes,» lui dit-il en partant +pour les bains de Néris, «<i>car je ne sais où me sauver de vous.</i> Priez +pour moi, Dieu vous écoutera. J'ai foi dans ce repos intelligent et +chrétien qui nous attend au bout de la journée.</p> + +<p>«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers +solitaires, occupés à effacer sur les ornières les traces <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> des +roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui marche derrière +nous en effaçant nos traces.</p> + +<p>«On me visite, on me donne des sérénades, mais je ferme ma porte. <i>Votre +heure</i> ne sera jamais employée que pour vous» (les heures de +l'Abbaye-aux-Bois dans la journée de Paris).</p> + +<p>«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une +chaumière à l'horizon, et à deux ou trois hirondelles qui sont ici, +comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma +connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon +toit.»</p> + +<p>Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui ordinairement a +bien assez de ses propres tristesses, et comme il associe tout au +souvenir de son amie!</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque, +être passée en revue à Londres par le comte de Chambord. Personnellement +c'était un hommage respectable au principe et au malheur; collectivement +c'était un mauvais conseil: les minorités en politique <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> ne +doivent jamais se faire compter. Le comte de Chambord, mal conseillé, +écrivit à M. de Chateaubriand de venir assister, à Londres, aux regrets +et aux espérances qu'on lui apportait. Il fallait du bruit autour de +cette manifestation en Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où +il portait ses pas. Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y +parla, et revint sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique, +des cheveux blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi +Louis-Philippe eut le mauvais goût de <i>flétrir</i> cette visite de la +fidélité. Qu'en pense-t-il maintenant. Les <i>flétrisseurs</i> n'ont-ils pas +imité honorablement les <i>flétris</i>? C'est un des plus vilains actes des +ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des vertus ni +la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette mauvaise pensée; +il faut ennoblir les nations en leur faisant honorer contre soi-même les +simulacres de l'honneur et de la fidélité. Les ministres de la royauté +de Juillet ne pensèrent point ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri! +Ce fut sa dernière gloire devant son siècle.</p> + +<p>«On me dit,» écrit-il de Londres à madame Récamier, «que le <i>Journal des +Débats</i>, journal des ministres de l'année, se préparait à m'attaquer; +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser M. Armand +Bertin avec le cercueil de son père!»</p> + +<p>Cette éloquente image rappelait l'amitié du père et la fausse situation +du fils.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres et de +Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de leur +salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier, tenait par les +places de son mari au gouvernement nouveau. M. Lenormant, savant +distingué, avait passé, grâce au parti doctrinaire, aux places +scientifiques, récompenses de ce parti. M. de Chateaubriand n'en restait +pas moins attaché à madame Récamier; il ne la rendait pas responsable +des liens qui rattachaient sa nièce et son neveu au gouvernement de ses +ennemis. Madame Lenormant décrit admirablement ces heures consacrées par +M. de Chateaubriand à la douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit +rappelle bien cet homme qui avait écrit avec tant de justesse cette +phrase immortelle dans <i>René</i>: «Si j'avais encore la folie de croire au +bonheur, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> je ne le chercherais que dans l'habitude.»</p> + +<p>Il avait raison: l'amitié est une habitude du cœur, et l'habitude est +l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:</p> + +<p>«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement réglé; +eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des +habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand +eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux +heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et passaient une heure à +causer en tête à tête. À ce moment la porte s'ouvrait aux visites: le +bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu madame +Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus +ou moins animé, d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait +le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes +plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, <i>à graviter +vers le centre</i> de l'Abbaye-aux-Bois.</p> + +<p>«Avant l'<i>heure</i> de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une +promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces +rares visites qui ne la conduisaient plus <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> guère, dans les +dernières années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et +ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée +était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les +meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de femmes +ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature +et une connaissance plus variée des littératures modernes.»</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait +immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire qu'il +fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son amie. Il +expira en regardant de son lit la fenêtre en face de madame Récamier. Il +mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son âme, moitié dans +une philosophie rêveuse, moitié dans un christianisme élastique qui +recueillait ses dernières comme ses premières aspirations. On pouvait +lui appliquer ce vers de Machiavel dans l'épitaphe de Pierre Soderini, +homme simple et bon comme Ballanche:</p> + +<p><span class="smcap">Va dans les limbes des petits enfants!</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul +blanc; c'était une âme virginale; il n'avait aimé que Béatrice, et sa +Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.</p> + +<p>Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de madame +Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, plus +grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au bruit de +l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de l'avénement de la +république, dont il avait caressé de sa main mourante les courtes +espérances.</p> + +<p>Puis enfin madame Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle mourut +chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et d'amis +courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra pour passer +la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis l'assistaient et lui +adoucissaient les derniers soupirs: Ampère et M. de Cazalès, Ampère lui +parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, l'ami suprême.</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces +salons vides où brillèrent <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> naguère toute la grâce, toute la +passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.</p> + +<p>Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et +tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et +mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de +la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de +Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend +encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à +moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, +les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, +aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront +bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France +a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt +esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le +réveille-matin du monde!—Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et +infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de cœur, +foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil +qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour +les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> sa +renommée future; Béranger, qui souriait trop malignement des +aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre +devant les aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; +Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, +Sosthène de La Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de +Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés +actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des +idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et il +mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de +Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la +modération dans ses vérités, pour que sa foi ne scandalisât jamais la +raison; madame Switchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de +ce salon profane, amie de madame Récamier, élève du comte de Maistre, +femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont +l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de +croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de +ses vertus; l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon +de son triomphe à Paris, comme le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> premier Alexandre demandait +pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes +contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue +d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un +trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise +de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, +écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces +poëmes féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur; +madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa +plume dans ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer; +madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste +que la voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de +Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout +le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et +sur son esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser +en l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud, +d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse +de Belgiojoso, belle et tragique comme <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> la <i>Cinci</i> du Guide, +éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de +Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine +devant Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à +gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre +de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; +Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait +d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps, +écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte +pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de +Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de +cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes, +modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et +la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de +l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son +compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de +Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était +là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> tout entier et dont le souvenir est une providence que vous +invoquez après leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont +nous avons essayé d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche, +dans le même cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par +des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le +siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient +pas; M. de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, +esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la +Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt +avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de +renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; +enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, +esprit qui ne se révélait qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût +l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien +converti par popularité:</p> + +<p class="center">L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile;</p> + +<p class="noindent">moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> XXXII</h4> + +<p>À ces hommes retentissants du passé ou de l'avenir se joignaient, comme +un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, +modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de Bellile; ceux-là, +personnages de conversation, et non de littérature, apportaient dans ce +salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et +désintéressée, ce qu'on appelle les hommes sans prétention. C'était la +tapisserie des célébrités, le parterre juge intelligent de la scène, +souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de +gloires, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de +cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu +depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et +suivi d'un cortége d'amis, est sorti de cette grille de +l'Abbaye-aux-Bois?</p> + +<p>Chateaubriand, qui s'était préparé depuis <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> longtemps son +tombeau comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade +de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et +par le murmure aussi vain de l'océan breton; Ballanche repose, comme un +serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux +pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre!</p> + +<p>Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux +déserts d'Égypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans +la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de +la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs de sa vie, sur +le cercueil de son amie.</p> + +<p>Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre jonchée +des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, +dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des +critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, +<i>splendida bilis</i> (Horace); il étudie l'<i>envers</i> des événements et des +hommes, en se moquant souvent de l'<i>endroit</i>, et il n'a pas toujours +tort, car dans la vie humaine l'<i>endroit</i> est le côté des hommes, +l'<i>envers</i> est le côté de Dieu.</p> + +<p>Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> César mourant, du +manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des +siècles auxquels il assiste du haut de son génie.</p> + +<p>Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë +du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!</p> + +<p>Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté +qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui s'était +confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à Waterloo, +le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur +tambour le sort du monde la veille des batailles!</p> + +<p>Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire +quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses +et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de ma patrie, je +cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, +et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Mais revenons aux salons littéraires; ils sont partout le signe d'une +civilisation exubérante; <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> ils sont aussi le signe de l'heureuse +influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate chez +Aspasie, de Michel-Ange et de Raphaël chez Vittoria Colona, de l'Arioste +et du Tasse chez Éléonore d'Est, de Pétrarque chez Laure de Sade, de +Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de Voltaire chez madame +du Deffant ou chez madame du Châtelet, de J.-J. Rousseau chez madame +d'Épinay ou chez madame de Luxembourg, de Vergniaud chez madame Rolland, +de Chateaubriand chez madame Récamier, partout c'est du coin du feu +d'une femme lettrée, politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou +que surgit une éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du +génie, au berceau des littératures. Quand ces salons se ferment, +craignons les orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont +fermés.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> LII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br> +MACHIAVEL.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin.</p> + +<p>Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé, +Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> prises +avec la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation +muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la +tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles qui +se gravent le mieux dans la mémoire des peuples.</p> + +<p>Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État qui a +été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout entière. +Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de l'esprit; il a été à +la fois dans sa jeunesse le Molière et le Tacite de son temps; il a fait +<i>la Mandragore</i> et l'<i>Histoire de Florence</i>; il a passé de là aux plus +hautes magistratures décernées au mérite par le choix libre de ses +concitoyens; il a été quinze ans secrétaire d'État de la république; il +a été vingt-cinq fois ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de +France, du roi de Naples, de tous les princes et principautés d'Italie; +il a réussi partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à +dissoudre les coalitions contre son pays.</p> + +<p>Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui +inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement commercial, +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par la +corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, rappelés +par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il est emprisonné +par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi la torture; il a été +absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre et chargé de famille, non +pas hors de la patrie, mais hors de Florence; on lui a enfin permis de +repasser quelquefois les portes de la ville, mais il lui est interdit +d'entrer jamais dans ce palais du gouvernement où il a tenu si longtemps +dans ses mains la plume souveraine des négociations, des décrets, des +lois.</p> + +<p>Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant +réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et pierreuse +de <i>San-Casciano</i>, thébaïde de la Toscane; il y possède pour tout bien +une métairie et quelques champs d'oliviers, dont l'huile et les fruits +nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils et ses filles, auxquelles +il faudra trouver des dots sur les rognures de cette métairie. Ses +anciens amis sont éloignés, les cours qu'il a fréquentées l'ont oublié; +les Médicis, quoique <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> pleins d'estime pour lui, le regardent +avec une certaine déplaisance; ils craignent même les services d'un +citoyen dont le mérite domine de trop haut les autres citoyens. Dans une +telle situation cet homme languit et se ronge de soucis domestiques; il +est (on le verra) obligé de calculer combien la douzaine d'œufs ou la +fiasque d'huile coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa +lampe; il porte lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son +petit bois par son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot +dans un dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis.</p> + +<p>Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village voisin, +entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? lisez la +merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans ses papiers +aux archives du vieux palais de Florence.</p> + +<p>Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, et +par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir dans les +affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous dire son nom, +c'est Nicolas Machiavel.</p> + + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> MACHIAVEL<br> + À FRANÇOIS VETTORI, À ROME.</p> + +<p>«Magnifique ambassadeur!</p> + +<p class="center"><i>Tardo non furon mai grazie divine;</i></p> + +<p class="center">«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»</p> + +<p>«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais égaré +vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je ne pouvais +interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on ne vous eût +prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais économe... J'ai +été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 du mois passé; j'y +ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous occupiez plus qu'à votre +aise des affaires d'État. Continuez à prendre ce parti, car quiconque +s'incommode trop pour les autres se sacrifie soi-même sans qu'on lui en +sache le moindre gré; et puisque absolument la fortune veut diriger +toutes nos actions, il faut la laisser faire à sa guise, ne la déranger +en rien, et attendre qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. +Quand ce moment sera venu, vous pourrez <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> reprendre un peu place +aux affaires publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans +l'État; alors aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et +accourir vers vous en vous disant: Me voilà!</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir +équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon tour la +façon dont je gouverne ma vie...</p> + +<p>«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois pas +avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je me suis +amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me levais pour cela +avant le jour, je portais mes gluaux, et je cheminais en outre avec un +paquet de cages sur le dos, semblable à Géta quand il revient du port +tout courbé, chargé des livres d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de +grives, c'était deux; le plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé +tout le mois de septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique +respectable et étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle +est ma vie depuis ce temps, je vais vous le dire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> «Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois +que je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à +surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces bûcherons, +qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit arrivé à eux-mêmes, +soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois exploité, j'aurais mille +belles anecdotes qui me sont arrivées, soit avec Frosino de Ponsano, +soit avec d'autres qui voulaient m'acheter de cette coupe; et Frosino, +entre autres, en envoya prendre un certain nombre de <i>cordes</i> +(<i>carlate</i>) sans m'en prévenir, et sur le prix il voulut me retenir 10 +livres florentines que je devais, disait-il, depuis quatre ans, et qu'il +m'avait gagnées au jeu de <i>criccrac</i> chez Antoine Guiciardini.</p> + +<p>«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au +charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer, +comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit +d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et +quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent soufflait, +m'en demandèrent <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> chacun une corde. Je la promis à tous, et j'en +envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la moitié à +Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue lui, sa femme, +sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait dit le <i>gaburro</i> +quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses garçons pour assommer +un bœuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait pour moi aucun bénéfice, +j'ai dit aux autres que je n'avais plus de bûches à vendre; ils en ont +tous fait la grosse tête (la moue), surtout Baptiste Guiciardini, qui a +mis cela au nombre de ses mésaventures d'État.</p> + +<p>«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais auprès +d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec un livre +sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poëtes +familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou quelqu'un de ce +genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou leurs jouissances +amoureuses; ils me font souvenir de mes propres amours, et je me réjouis +un peu dans ces douces mémoires.</p> + +<p>«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; je +cause avec les passants, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> je leur demande des nouvelles de leur +pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts +différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant ainsi +l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets frugals +que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit domaine +paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y trouve +ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux +chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au +<i>criccrac</i> ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous +mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus +souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous entend +pas moins crier de là à San-Casciano.</p> + +<p>«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon +esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la +malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre et +secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour voir si +à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> «Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans +mon cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits +de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée +d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits conformes à +la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la société antique +des grands hommes d'autrefois, où, accueilli amoureusement par eux, mes +semblables, je me nourris de la seule nourriture qui est faite pour moi +et pour laquelle je suis fait moi-même. Je ne rougis point de +m'entretenir de niveau avec eux, de leur demander raison de leurs actes, +et ces grands hommes ne dédaignent pas de me répondre avec leur +indulgente bonté.</p> + +<p>«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les morts, +je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes angoisses, je +ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de la mort; je me +transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, «qu'aucune science +ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a appris,» j'ai noté de +ces entretiens avec ces hommes antiques tout <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> ce que j'ai +recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie et dans leurs +pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé <i>des Gouvernements</i>, +ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément que je le peux dans +les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en moi-même ce que c'est +que la souveraineté, de combien d'espèces de souverainetés le monde se +compose, comment elles s'acquièrent, comment elles se conservent, +pourquoi elles se perdent; et si jamais quelques-unes de mes rêveries +vous ont plu, celle-ci, je le crois, ne devra pas vous déplaire; et elle +pourrait être acceptable surtout à un prince nouveau (allusion aux +Médicis, rentrés maîtres de Florence, à qui il espérait plaire par cette +haute leçon de gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la +magnificence (majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; +il pourra vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, +ainsi que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique +depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...</p> + +<p>«J'irais bien vous voir à Florence, mais je <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> craindrais qu'au +lieu d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le +geôlier de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après +avoir invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de +payer...</p> + +<p>«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à +m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à +cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne puis +pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté me rende +l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer d'abord qu'à +retourner des pierres, je m'y résignerais.</p> + +<p>«Quant à mon ouvrage <i>du Prince</i>, s'ils prenaient la peine de le lire, +ils verraient bien que les quinze années passées par moi au service, au +maniement des affaires de la république, je ne les ai employées ni au +jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser un homme qui a acquis +déjà, aux dépens des autres et de lui-même, l'expérience consommée qu'il +possède. Le meilleur garant que je puisse donner de ma <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> +fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon indigence?</p> + +<p>«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.</p> + +<p class="auteur smcap">«Nicolas Machiavel.</p> + +<p>«10 décembre 1513.»</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Quel est le cœur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf, +simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation contre +le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des grands hommes +anciens et modernes retrouvées dans les archives du genre humain? On y +sent l'homme qui se plie humblement comme le roseau au vent de son +adversité et de sa misère. Comme on sent, quelques lignes plus loin, +l'homme qui a le sentiment de sa supériorité sur ses contemporains, de +son égalité de niveau avec les plus hauts caractères et les plus vastes +intelligences <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> de l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune +ce juste et muet mépris qui est la vengeance éternelle des hommes +écrasés par l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, +dans les détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa +pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers et +des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse d'imagination +et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui rappellent le +<i>Molière</i> dans le <i>Tacite</i>, l'auteur des comédies dans l'homme d'État! +Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la même page! Quand je ne +connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il serait pour moi un homme +de bronze et un homme de chair, un grand exemplaire de l'humanité, un +grand <i>ludibrium</i> de la fortune, un homme plus italien que toute +l'Italie de son temps, un de ces hommes qui ont le droit de dire, avec +le sourire du dédain de Marius à l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu +Marius assis dans la boue des marais de Minturnes, mais toujours +Marius.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> III</h4> + +<p>Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le voici.</p> + +<p>Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les +Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la république +florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États toscans. Cette +famille, non déchue, mais appauvrie, servait maintenant dans les armées +ou dans la magistrature de la république toscane. Treize de ses membres +avaient été gonfaloniers, c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le +père de Nicolas Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande +race, était gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna +l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux grandes +choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée, la virilité +de ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque, Boccace, +avaient créé la langue toscane avec les débris de la latinité romaine; +la Grèce avait versé ses manuscrits dans les bibliothèques de Florence; +l'atticisme s'unissait à la force dans les écrits des Toscans; ils +avaient un poëte et des lettrés en tous genres; il leur manquait en +prose un Tacite ou un Bossuet pour illuminer la politique et fixer la +grande langue des affaires.</p> + +<p>La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était pas +née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas Machiavel.</p> + +<p>Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi, lui +donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de sang +romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève et de +force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des Pétrarque, des +Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini, des Michel-Ange, des +Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes, écrivains, hommes de tribune, +hommes d'État, hommes de guerre et de tyrannie, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la Toscane est +une mère féconde; Florence a du sang étranger dans les veines. Ce sang +est la sève sauvage ou civilisée du génie.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des +Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente comme +la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le +gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de la +république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il les +inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la république ce +que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de tout.</p> + +<p>L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera toujours, à +moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était une perpétuelle +et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> qui se +disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette cendre du +vieux monde: les membres principaux de cette anarchie étaient Venise, +Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les Français, les +Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les Piémontais en Italie, en +faisaient leur champ de bataille ou le prix de leurs victoires.</p> + +<p>Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient d'en +être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à l'alliance de la +France. Une république démocratique et religieuse, agitée par la parole +d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, mais toujours fourbe, +<i>Savonarola</i>, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens +démagogues et des mystiques de ce temps-ci a voulu prendre au sérieux ce +moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à chaque mot. +Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné; le peuple, qu'il avait +trompé et fanatisé, en fit justice au premier retour de bon sens. Son +supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de +tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche +après avoir vécu <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> en bourreau. Malheur aux partis qui prennent +pour patrons dans l'histoire ces hommes de délire, de hache et de +bûchers, tels que le moine Savonarola!</p> + +<h4>V</h4> + +<p>C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de +Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel exerça +les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au dedans et +d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les légations, +lui firent connaître à fond la politique des puissances auprès +desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les dépêches qu'il +écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son gouvernement sont des +chefs-d'œuvre de sagacité, de clarté, de style, appropriés aux +affaires.</p> + +<p>Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi +fugitives que le temps, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> ni le texte de ces dépêches: cela +ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces circonstances +mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la longue résidence de +Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape Alexandre VI.</p> + +<p>César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses +actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol, +hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique comme +un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder en Italie, +par la puissance papale de son père, une dynastie des Borgia. Il la +conquérait peu à peu par ses exploits, par ses trahisons, par ses +intrigues, en se mettant tour à tour à la tête des troupes des divers +États d'Italie. Il désirait passionnément devenir aussi, par son +alliance avec la république de Florence, général des troupes toscanes. +La république le redoutait et le ménageait. Elle chargea Machiavel de +résider auprès de lui, tantôt pour se concilier l'appui de ses armes, +tantôt pour éluder ses prétentions, toujours pour le flatter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut +pour le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée +et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école de +haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté dans le +crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé pour complice +de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que le spectateur et +le confident diplomatique au nom de sa patrie. C'est là ce qui le fait +passer pour un scélérat quand il n'était en effet qu'un courtisan +officiel, obligé, par l'intérêt des Florentins, de complaire à une +ambition qui faisait trembler sa patrie.</p> + +<p>Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia +tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition que +nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés qu'on +emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit enfin seul +capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux bons ou aux +mauvais desseins et d'écrire ce livre <i>du Prince</i>, manuel du bien et du +mal pour les ambitieux. Son véritable <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> crime ne fut pas d'avoir +préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les entreprises des +princes: son crime fut son indifférence apparente, sa neutralité +extérieurement impassible entre le crime et la vertu.</p> + +<p>Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le lisant +dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans sa vie, on +reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre, encore moins +pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait pour lui-même, et +que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal, mais non le goût. +Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi jusqu'au bout. Le nom +de Machiavel devenu proverbe est une calomnie de l'homme qui a porté ce +grand nom: il est plus commode de le nommer que de le lire. Malheur aux +hommes dont le nom devient synonyme de crime: il faut des siècles pour +laver ce nom!</p> + +<p>Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts furent +des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits accomplis. +Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia que la moralité +est la première condition <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> des actes publics; il crut aux deux +morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève et son égal, +il matérialise la politique en la réduisant à l'habileté, au lieu de la +spiritualiser en l'élevant à la dignité de vertu: mais, à cette faute +près, faute punie par la mauvaise odeur de son nom, il fut honnête +homme; il fut même chrétien dans sa foi et dans ses œuvres; il fut en +même temps le plus parfait artiste en ambition que le monde moderne ait +jamais eu à étudier pour connaître les hommes et les choses; son malheur +fut d'être artiste, et de donner dans le même style et avec le même +visage des leçons de tyrannie et des leçons de liberté.</p> + +<p>Cela dit, entrons dans ses œuvres. Voyons-en d'abord l'occasion.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, destitué +de toutes ses <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> fonctions, avait été obligé de se retirer, +presque indigent, dans sa petite métairie de la <i>Strada</i>, près de la +bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que la +conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les Médicis +éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde laissé tomber +de son habit la liste des conjurés, les Médicis avertis firent saisir +tous ceux dont le nom était porté sur la liste de Capponi et tous ceux +que leurs sentiments républicains pouvaient faire soupçonner complices +de la conjuration. Machiavel, quoique innocent, fut du nombre. Ses +interrogatoires, rendus plus âpres par la torture, ne purent lui +arracher un aveu.</p> + +<p>Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le +plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de +Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques de +son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires d'Italie. Il +l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y rendit pas. Sa +vraie place était dans le conseil de ce Périclès des papes. Il y eût +été libre, heureux, puissant sur les affaires. <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Il craignit un +piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et bonté. Toutefois +il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de Vettori, son ami, +ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres remarquables sur la +politique papale, qui dénotent une connaissance presque providentielle +des divers intérêts des grandes nations.</p> + +<p>Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être privé +de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre à devenir +l'oracle politique de Rome.</p> + +<p>Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui résidait +auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'œuvre de vues en +chefs-d'œuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où +languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement honnêtes +de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de l'Italie; il +suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom de son autorité +pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses propres armées.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> VII</h4> + +<p>Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans l'histoire de +l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, fatigué, +indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux papes, il +s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire comme Tacite, des +comédies dignes de Molière.</p> + +<p>C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de <i>la Mandragore</i>. +<i>La Mandragore</i> est une plaisanterie obscène. Un mari dupe de lui-même +et une jeune femme innocente y sont joués et corrompus par l'intrigue +d'un amoureux et d'un moine, dans un <i>imbroglio</i> et dans un dialogue +dignes de Boccace. La pudeur moderne nous interdirait d'en faire +seulement l'analyse; mais les mœurs italiennes du temps étaient si +peu scrupuleuses en matière de décence et de religion que cette facétie +comique <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> eut un succès classique et prolongé à Florence, et que +le pape Léon X, dans ses voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit +représenter devant lui deux fois <i>la Mandragore</i> pour amuser le sacré +collége.</p> + +<p><i>Le Mariage de Figaro</i> par Beaumarchais est une édification en +comparaison de la farce de Machiavel; mais les <i>Contes</i> de Boccace, +imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, avaient +accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et sur les +moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à Florence et à +Rome que ses écrits les plus substantiels de politique; les peuples +préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui les élève: Machiavel, +baladin pour gagner le pain de sa famille à San-Casciano, devint plus +célèbre que Machiavel homme d'État, orateur et ambassadeur, sauvant +pendant quinze ans sa patrie par des miracles de diplomatie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> VIII</h4> + +<p>Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami des +Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses infirmités avant +l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son palais de délicieux +jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y rassemblait tous les +jours ses amis pour y disserter platoniquement avec eux de philosophie, +de religion, d'histoire, de poésie, de politique.</p> + +<p>Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du droit +de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du moins, il +avait son public restreint mais compétent. On l'interrogeait avec +respect sur sa longue expérience des idées et des choses. Ce fut pour +plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis qu'il écrivit alors ses +<i>Discours sur Tite-Live</i>.</p> + +<p>Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> composé, est +le commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires. +Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe suit +les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans la nuit +aux regards d'un statuaire.</p> + +<p>Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la +passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui +amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans les +destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement accompli +devait nécessairement découler tel autre événement par la seule fatalité +des grands esprits, la fatalité des conséquences; il refait l'histoire +romaine tout entière avec une lucidité rétrospective qui éclaire mille +fois mieux les faits que l'historien romain lui-même. L'historien ne +voyait que les détails, Machiavel voit l'ensemble; Tite-Live n'est que +la main, Machiavel est l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: +Ceci devait être.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> IX</h4> + +<p>Ni Montesquieu, dans ses <i>Considérations sur la décadence</i>, ni Bossuet +lui-même, dans les éclairs de son <i>Histoire universelle</i>, n'ont cette +évidence instinctive de sagacité qui caractérise l'infaillibilité de +Machiavel dans ce coup d'œil sur la politique romaine. Montesquieu a +de la prétention dans les aperçus; Bossuet a de la poésie dans les vues: +c'est un épique plus qu'un historien; leur style se ressent de leur +nature: l'un veut frapper, l'autre veut éblouir; Machiavel ne veut que +comprendre et fait comprendre. Il ne songe seulement pas à son style: le +mot, chez lui, c'est la pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul +effet qu'il recherche et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, +s'il y a plus de plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus +d'éblouissement à lire Bossuet, il y a plus de profit politique à lire +<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Machiavel. C'est lui qui est le véritable traducteur des +événements et qui les interprète en homme d'État; il en extrait le suc +pour en nourrir substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, +destinés à gouverner après lui la république ou la monarchie, +l'aristocratie ou la démocratie de Florence.</p> + +<p>Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel sur +Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à la vie +publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, point de +rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, académique ou +profane; le fait et la signification du fait, voilà tout: ce sont les +mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en philosophie politique +égal à Newton en philosophie naturelle. Le monde moderne n'a eu qu'une +tête de cette force, Bacon; nous vous le ferons connaître un jour.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> X</h4> + +<p>Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par patriotisme, +les sept livres de l'<i>Art de la guerre</i>, ouvrage dirigé contre les +<i>condottieri</i>, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y invente la +conscription militaire, cette institution des nationalités qui veulent +rester nations ou rester libres.</p> + +<p>Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis +continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas ses +travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre, voulait +le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne sait quel +amour instinctif des collines de Florence empêchait Machiavel +d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta l'aisance et le +repos.</p> + +<p>«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> son ami Vettori, +sans trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve +bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus +longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer, et, +si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma métairie +et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de village; ou +bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et de faire vivre ma +pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans quelque bourgade +écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux enfants, et de laisser +ici ma famille, qui me considère comme un homme mort. C'est le meilleur +parti qu'elle puisse prendre, car elle vivra plus aisément sans moi, qui +lui suis à charge, attendu que j'ai été accoutumé toute ma vie à +l'aisance, et que je ne puis m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le +faudrait à la parcimonie nécessaire.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> XI</h4> + +<p>N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier homme +d'État et le premier écrivain de l'univers aspirer, pour gagner son +pain, à apprendre à lire aux enfants des paysans dans un village privé +de maître d'école!</p> + +<p>Mais il y a quelque chose de plus étrange encore, et qui montre dans +cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et l'abandon de +sa patrie l'énergie légère et vicieuse des nations de ce pays et de ce +temps. Le lion vieilli, dompté par l'amour, en relief sur les vases +étrusques, est le symbole de cette puissance de souffrir et de jouir en +même temps qui caractérise cette forte race d'Étrurie. C'est ainsi que +Mirabeau, Étrusque de race comme Machiavel, secouait d'une main les +barreaux de son cachot de Vincennes, et de l'autre main <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> +écrivait des volumes d'amour à madame de Mounier.</p> + +<p>«Malgré mon âge, qui touche à cinquante ans, écrit-il à Vettori, je vais +chaque jour visiter celle qui captive mon cœur; je ne me laisse ni +rebuter par les ardeurs de l'été, ni arrêter par la longueur et les +difficultés du chemin, ni effrayer par l'obscurité des nuits.»</p> + +<p>Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, même la +dignité de son nom, même sa misère, même la décence de son âge, il +n'écrivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les confidences de +son bonheur.</p> + +<p>Guéri de cette passion, qui ne fut pas la dernière, et consulté par Léon +X sur les moyens de corrompre le vieux républicanisme de Florence, +Machiavel, sans désavouer tout à fait la république, conseille au pape +de corrompre à force de faveurs et de prospérité les citoyens.</p> + +<p>«Conservez, lui dit-il, l'apparence des élections, mais faussez-en les +résultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altérant les +votes dans les scrutins.»</p> + +<p>C'est une trahison exactement semblable à celle que le grand et vénal +Mirabeau organisait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> secrètement pour Louis XVI, en recevant +d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de l'autre +main les passions qui nourrissaient sa popularité. Cependant Machiavel +était moins pervers dans sa politique, car il ne trahissait personne que +lui-même, dans cette entente avec Léon X.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Machiavel commençait à rentrer en grâce auprès des Médicis quand Léon X +mourut.</p> + +<p>La mort de ce pape le laissa de nouveau sans espoir. Les amis et les +élèves de Machiavel, dans les jardins Ruscelaï, conspirèrent, à +l'exemple des Brutus, pour le rétablissement de la république; ils +furent trahis, suppliciés ou proscrits. Machiavel, qui les fréquentait, +et qui les inspirait du fanatisme classique de la liberté romaine, +n'avait trempé que son génie, mais non sa main, dans la conjuration. +Soupçonné, mais non accusé, il fut obligé de renoncer à tout <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> +espoir de rentrer dans le gouvernement, et dut se retirer plus que +jamais dans sa retraite indigente.</p> + +<p>Il en occupa les loisirs en écrivant son <i>Histoire de Florence</i>. Avant +de l'avoir poussée jusqu'à son temps, trop difficile à toucher sans +offenser le maître de Florence, il porta son histoire à Rome au pape +Clément VII. Ce pape, aussi parcimonieux que Léon X était libéral, lui +donna cent ducats pour toute récompense d'un si magnifique travail. +Machiavel, indigné, brisa sa plume; elle nourrissait la postérité de son +génie, et elle ne le nourrissait lui-même que d'amertume!</p> + +<p>Et cependant il s'amusait toujours à aimer et à chanter entre deux +détresses. Ainsi on le voit, à ce retour de Rome, en correspondance avec +son célèbre contemporain Guiciardini sur des représentations de <i>la +Mandragore</i>, que Guiciardini veut faire jouer à Modène.</p> + +<p>«J'ai fait huit ou dix chansons gaies de plus pour la pièce, écrit-il à +Guiciardini. J'irai avec la <i>Barbera</i>, belle chanteuse de Florence: +préparez-nous, à moi et à la Barbera, une chambre chez ces moines.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Le pape, rougissant enfin de négliger un tel serviteur de ses +intérêts, le charge de surveiller et d'achever les fortifications de +Florence.</p> + +<p>Il trouva à peine du pain dans cet emploi. Les Florentins, menacés par +l'armée de la confédération des ennemis du pape et des Médicis, se +gouvernent un moment par les conseils de ce grand politique. Machiavel +écarte avec une habileté consommée l'armée des confédérés de Florence. +Il suit cette armée pour y poursuivre ses négociations dans leur camp +sous les murs de Rome; il assiste à la mort du connétable de Bourbon et +à la prise de Rome. Les Médicis, pendant cette éclipse de leurs papautés +à Rome, sont de nouveau expulsés de Florence. Machiavel espère y rentrer +pour reprendre son ascendant sur la république restaurée par ses amis; +mais les républicains lui reprochent avec indignation ses complaisances +pour Laurent de Médicis et les conseils d'usurpation qu'il a donnés à ce +dictateur de Florence dans le livre <i>du Prince</i>. Il est destitué, +menacé, obligé de se cacher de nouveau dans sa chaumière de +San-Casciano.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> XIII</h4> + +<p>Le livre <i>du Prince</i> n'était cependant pas encore publié, mais on en +connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des Médicis.</p> + +<p>Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre l'honnêteté +politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint bientôt, comme on va le +voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux prophète de la populace et +de la monacaille, de ce fou imposteur, Savonarola, se déclara +irréconciliable avec le grand homme qui avait méprisé ses jongleries +soi-disant évangéliques, mais plus réellement démagogiques.</p> + +<p>Examinons ici ce livre <i>du Prince</i>, qui a donné l'immortalité de la +calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme de +l'Italie.</p> + +<p>Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie +vertueuse de Machiavel, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> voulant, comme le législateur de +Sparte, faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?</p> + +<p>Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de tyrannie +pour donner aux princes la théorie des crimes heureux?</p> + +<p>Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les +pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations +systématiques sur Machiavel.</p> + +<p>Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature humaine.</p> + +<p>La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour écrire +gratuitement des contre-vérités qui les feront passer éternellement pour +des scélérats; la nature ne crée pas non plus des hommes assez +monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus hautes et les plus +saines intelligences de leur siècle) pour penser, pour écrire et pour +signer des théories de crimes qui les dévoueront à l'exécration de la +postérité.</p> + +<p>L'auteur des <i>Commentaires sur Tite-Live</i> et de l'<i>Histoire de +Florence</i>, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi +éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> privée +et la vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien +n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un +Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses +contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien public, +mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans l'imagination +des imbéciles ou des pédants.</p> + +<p>La pensée qui inspira le livre <i>du Prince</i> à Machiavel, la voici. Nous +ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.</p> + +<p>Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices; +elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel, voulant +donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de la politique +du succès (fausse mais séduisante politique), prit son texte dans la vie +de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si intimement comme +ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de ce héros souvent +fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il développa ce texte non +en moraliste, mais en politique, pour Laurent de Médicis. Il ne dit +point à son prince: <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Faites ceci; mais il lui dit: Voilà comment +César Borgia fit en telle ou telle circonstance de ses usurpations ou de +ses crimes. Il ne loue pas, il raconte; son tort est de raconter avec +l'impassibilité d'une page de bronze, et de ne témoigner dans l'accent +du narrateur aucune préférence pour le bien, aucune pitié pour les +victimes, aucune exécration contre les attentats politiques.</p> + +<p>Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en cherchez +pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette œuvre trop +équivoque de son génie, car le succès en politique est trop souvent la +récompense du crime.</p> + +<p>N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen âge +italien, la politique n'était pas une moralité de but et une légitimité +des moyens; la politique n'était qu'une science, et Machiavel voulait +surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard que la politique, +sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous Bossuet même elle +n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était pas plus avancé que +son temps; voilà son principal crime dans le livre <i>du Prince</i>.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> XIV</h4> + +<p>En quelques lignes voici l'analyse de ce livre.</p> + +<p>Machiavel divise les princes en princes héréditaires et en princes +nouveaux.</p> + +<p>Il se déclare pour le principe des gouvernements héréditaires et +légitimes, comme infiniment plus faciles à posséder et à régir +innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est légitimiste. Quant +aux républiques, il en a traité, dit-il, dans le <i>Commentaire sur +Tite-Live</i>; là il est républicain avec l'intelligence des diverses +crises des républiques: il se prononce tantôt pour l'aristocratie +conservatrice, tantôt pour la démocratie progressive, aujourd'hui pour +le sénat, demain pour le peuple, selon le temps, mais toujours pour +l'honnête et pour le bien public.</p> + +<p>Les provinces annexées aux États du prince <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> nouveau, dit-il, ne +peuvent y rester longtemps attachées tant que la race de leurs anciens +souverains n'est pas éteinte. On en a conclu que Machiavel conseillait +le meurtre des anciennes familles des princes vaincus.</p> + +<p>«Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne résider dans +ses nouvelles conquêtes, et que les conquérants parlent la même langue +que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes en Italie: +il y ruina les puissances faibles, il y accrut la puissance d'un prince +puissant, il y introduisit un prince étranger très-fort, il n'y vint pas +résider, et il n'y établit pas la domination française.»</p> + +<p>Ces cinq fautes reprochées par Machiavel à Louis XII ne semblent-elles +pas prophétiquement s'appliquer à la politique de la France d'hier +relativement à l'Italie? La France y laisse tomber les puissances +faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modène, les États romains, +bientôt Naples; elle y introduit un prince très-puissant déjà, le roi de +Sardaigne, et l'Angleterre, alliée désormais de la maison de Savoie, au +détriment de la France; elle n'y fonde aucun patronage français sur +aucune partie de l'Italie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> «Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait dû consentir +à affaiblir ou à laisser absorber ces petites puissances, parce que, +tant qu'elles auraient existé, elles auraient empêché les ennemis de la +France devenus trop puissants de trop grandir. La France, conclut-il, a +donc perdu son influence en Italie pour ne s'être conformée à aucune des +règles de ceux qui veulent conserver une possession. Il n'y a là aucun +miracle, c'est une chose toute logique et toute naturelle. Les Italiens, +poursuit-il, n'entendent rien aux affaires de guerre, et les Français +rien aux affaires d'État!»</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, par +les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et d'autres +fondateurs de dynastie, que plus ils <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> sont partis d'en bas, plus +ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans leur +élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la prédisposition du +peuple, et sans l'occasion, qui est la condition nécessaire et divine de +toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver leur ambition, jamais +l'accomplir.</p> + +<p>Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à force +de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! L'occasion ne peut +rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; c'est du mariage de la +fortune avec le génie que naît la puissance; sans cela, rien. La +multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui la prosterne aux pieds +du succès.</p> + +<p>Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou +religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de +vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que +persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur arrive +toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: c'est pour +cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les prophètes désarmés +finir misérablement.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue +plus de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si +vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du cœur humain.</p> + +<p>«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son témoin!</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite du +pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une vaste +domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais comme +exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre <i>du Prince</i>: là est le +venin.</p> + +<p>«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen de +son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite, je n'y +trouve rien à critiquer. Doué d'un grand <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> courage et d'une haute +ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans une +souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se garantir de +ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force ou par ruse, de +se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et respecter par les +soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire, de remplacer les +anciennes institutions par de nouvelles, d'être à la fois sévère et +gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je, ne peut trouver des +exemples plus récents que ceux de César Borgia.»</p> + +<p>Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes? Lui +seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter même +l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à l'âme d'un +prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est une bassesse et +que le meurtre est un forfait.</p> + +<p>Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de ceux +qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel dit +nettement sa vraie pensée dans les termes suivants:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> «En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à +massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans +pitié, sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le +pouvoir; la gloire, jamais!»</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Ainsi la véritable pensée du livre <i>du Prince</i> ne pouvait être +d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les +flétrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus évident, à +quelques pages de là, qu'il raconte le succès du crime, mais qu'il ne le +glorifie pas. Lisez cette phrase: «Les cruautés, dit-il, sont <i>bien</i> +employées (si toutefois le mot bien peut être jamais appliqué à ce qui +est mal) quand on les commet d'un seul coup et en masse, etc.»</p> + +<p>Vous voyez, par la parenthèse, qu'il parlait du succès, et non de +l'innocence des cruautés. Il ne peut le dire plus nettement lui-même. +Il <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> se prémunit contre la calomnie en disant: «On peut appeler +habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.»</p> + +<p>C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui fait, +depuis l'origine du monde, le désespoir des honnêtes gens: «Le monde est +si corrompu que celui qui veut en tout et partout se montrer homme de +bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.»</p> + +<p>Est-ce là conseiller la perversité aux hommes? Non, c'est leur +conseiller de ne pas espérer leur récompense en ce monde, mais c'est +leur montrer d'autant plus la sublimité de la vertu qu'en restant +vertueux on consent sciemment à être victime de son innocence.</p> + +<p>C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption +générale, qu'il dit ailleurs à son prince: «Il vaut mieux dans un pareil +monde être aimé, mais il est plus sûr d'être craint. Le mieux serait +d'être l'un et l'autre.»</p> + +<p>On ne peut pas excuser de même son conseil au prince de ne pas tenir sa +parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engagée sont +changées, ni l'éloge qu'il fait nettement <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> du pape Alexandre VI +d'avoir jeté tous ses serments au vent.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Le livre finit par une éloquente invocation aux Médicis pour qu'ils +délivrent l'Italie des barbares. C'était alors, comme aujourd'hui, +l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'État, poëtes, +tels que Dante, Pétrarque, Machiavel, tant qu'ils étaient satisfaits des +républiques, des papautés et des princes qu'ils servaient en Italie; le +lendemain du jour où ils étaient méconnus ou exilés par ces États ou par +ces princes, ils invoquaient l'empereur d'Allemagne pour qu'il vînt +<i>remettre la selle et le mors à la cavale indomptée</i> de l'Italie, selon +le fameux tercet du Dante; ou bien ils allaient, comme Pétrarque, +jusqu'en Allemagne implorer le secours armé des barbares pour la cause +de Naples, de Rome ou de Florence; litanie de la <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> servitude qui +demande plutôt le changement de maître que la liberté.</p> + +<p>Quant à Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconséquence de +tant de grandes âmes italiennes; il ne conseille ni ne conspire jamais +l'asservissement de sa patrie à des maîtres étrangers; en cela, seul +entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu. C'est ce qui +fait dire à J.-J. Rousseau «que Machiavel, dont on a fait le bouc +émissaire de la politique, n'avait pas été compris dans le véritable +esprit de ses œuvres; que <i>le Prince</i>, au lieu d'être le livre des +tyrans qu'il rend odieux, était en réalité le livre des républicains; +que Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, mais obligé de +masquer sous les Médicis son amour de la liberté.»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> mais nous +n'allons pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, +dans ce livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce +qu'on appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, +il ne fut pas un assassin.</p> + +<p>N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son +admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de +dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force +nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble race, +et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux de +Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, le +premier des <i>condottieri</i> et le plus ambitieux des princes lieutenants +de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les violences qu'il +estimait dans César Borgia, c'était la concentration d'une Italie armée +sous sa main.</p> + +<p>Voilà le véritable caractère du livre <i>du Prince</i>, et voilà aussi son +excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre <i>du Prince</i> +n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son <i>Contrat social</i>.</p> + +<p>Un jeune écrivain politique de nos jours, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> M. Alfred Mézières, +est un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie +pensée de Machiavel. Ce livre <i>du Prince</i> n'en restera pas moins le +texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les +ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une +prévention du passé.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment, c'est +son <i>Histoire de Florence</i>; toute la théorie de l'Italie classique, de +l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie actuelle, est dans ce +livre, quand on est capable de comprendre la logique historique des +événements et la nature des nations. Son modèle fut Tacite, ses +disciples furent Bossuet et Montesquieu. Avoir égalé Tacite, avoir +inspiré Bossuet et Montesquieu, c'est être trois grands hommes en un +seul homme. Tel est Machiavel dans ce récit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Sans nous étendre sur les événements trop souvent +microscopiques qui composent l'histoire de la Toscane, cette Athènes de +<i>l'Arno</i>, aussi illustre et aussi dramatique que l'Athènes du Céphise, +jetons un regard seulement sur les fondements de cette histoire où +Machiavel décompose et recompose en quelques pages l'Italie tout +entière; cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout à fait, +par sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopéens +qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore çà et +là sur les collines de l'antique Étrurie.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Machiavel commence par jeter un coup d'œil magistral sur la +décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les reflux +des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un côté, et qui +descendent de l'Afrique de <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'autre, pour dépecer, comme les +vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour en +occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il, le jour +où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des Césars est +morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne survit pas à une +religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a plus de tête, plus de +cœur, plus de nom, plus de langue, plus de vie.»</p> + +<p>Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du Danube: +Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Allobroges; il +montre du doigt les haltes de ces peuplades campées d'abord, colonisant +ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou moins héroïques, sur +les différentes provinces dépecées de l'antique Italie.</p> + +<p>—«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés, +sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces +peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre forme +au langage.»</p> + +<p>—De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un +lieutenant de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou +moins de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie. +Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces expéditions +lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de romain dans Rome que +le pontificat, tantôt humble délégué municipal de l'empereur d'Orient, +tantôt joignant une souveraineté morale à une magistrature urbaine, +autour duquel se groupent les restes de nationalité romaine. Bientôt ces +empereurs d'Orient, distraits de l'Italie ou déshérités de ses plus +belles provinces, se bornent à posséder Ravenne, Mantoue, Padoue, +Bologne, Parme, se maintiennent quelques années dans l'indépendance; +mais bientôt les Toscans eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux +Lombards, barbares d'origine, italianisés de mœurs; les papes, à qui +Théodose cède entièrement Rome, par indifférence pour la possession de +ces ruines, s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du +pontificat sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient +capitale sacrée en face de Ravenne, capitale profane.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards +représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les +Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel, des +Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une certaine Italie +indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les empereurs d'Orient. +Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards, Charlemagne accourt à +leur appel, délivre le pontife, en reçoit en récompense le titre +d'empereur romain et d'empereur d'Occident. Cette élection de l'empereur +par le pontife devient un droit d'élection universel des empereurs +d'Occident par les papes. Les empereurs y trouvent une sanction sur les +peuples; les papes, un titre de supériorité sur les rois. On permet aux +Lombards vaincus de rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; +des délégués des empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane, +l'Étrurie et les Romagnes.</p> + +<p>Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent en +maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes jusqu'aux +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles contrées +de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne république, +maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville de Romulus et +des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des prétoriens, des +sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper son néant. En +réalité les papes règnent avec une forte réalité sur ces ombres +mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs germains +héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les empereurs et les +papes, ligués contre les Lombards et les autres barbares, sont donc les +seuls et vrais souverains alors de l'Italie.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Cette dualité, tantôt concordante, tantôt rivale, est la clef de tous +les événements de l'Italie jusqu'à nos jours. La France et l'Espagne +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> seules viennent immiscer leur épée et leurs prétentions entre +ces deux maîtres de l'Italie, les papes et les empereurs d'Allemagne; +mais l'Italie elle-même n'existe que par tronçons sous leurs pieds, +comme les serpents coupés par le soc de ces laboureurs d'hommes. Les +Normands, peuplades maritimes du Nord, conquérants d'une province +française, de l'Angleterre et de la Sicile, se mêlent à ces débordements +de barbares septentrionaux ou sarrasins, et s'établissent solidement +dans la Campanie et dans Naples. Voisins de Rome, tantôt ils la +menacent, tantôt ils la protégent contre les empereurs d'Allemagne. La +jalousie entre les papes et ces empereurs produit dans les deux Italies +les factions des Guelfes et des Gibelins, si célèbres dans l'histoire; +factions dont l'une est germanique et l'autre papale, mais dont aucune +n'est réellement italienne. Les Guelfes étant les partisans de la +papauté souveraine, les Gibelins étant les partisans des empereurs; les +Guelfes rêvant l'indépendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins +soutenant l'indépendance des rois et des peuples, on voit qu'il était +difficile de savoir lequel était <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> le parti de la liberté; aussi +tous les grands hommes de l'Italie furent-ils tour à tour Guelfes et +Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indépendance des papes ou de +l'indépendance des peuples. Dante, Pétrarque, Machiavel lui-même, +flottèrent entre ces nécessités de parti: Gibelins quand les papes +pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui étaient à +leurs yeux les libérateurs du joug des papes, pesaient trop sur Rome.</p> + +<p>Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contracté l'habitude +d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude à une autre +servitude? L'Italie de cette époque était le balancier du pendule +marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des empereurs, +jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne rétrograde pas.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Au milieu de ces vicissitudes d'influence entre les papes et les +empereurs, des tyrannies <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> féodales se fondent partout dans les +petits États de la basse Italie. Le rapt et l'assassinat fondent et +transmettent ces dynasties d'une maison à une autre. Des chefs de +bandes, enrôleurs de troupes mercenaires, la plupart étrangères, +passent, selon le poids de l'or qu'on leur paye, du service d'un prince +au service d'une république. Princes ou républiques se liguent tantôt +avec les papes, tantôt avec les empereurs, tantôt avec les Suisses, +tantôt avec les Français. Une république étrangère d'origine représente +seule l'indépendance de l'Italie sur un groupe de soixante îlots dans +les lagunes de l'Adriatique: c'est Venise, phénomène maritime abrité par +les flots, et grandissant pendant que tout se rapetisse autour d'elle +sur le continent italien. Gênes, également protégée par ses rochers d'un +côté, par la mer de l'autre, se constitue aussi une puissance +carthaginoise de commerce et de liberté, patrie flottante sur les +vaisseaux, à l'abri des tyrannies italiennes.</p> + +<p>Les Génois, aussi bien que les Pisans, ne sont pas des Italiens de Rome; +ce sont des Liguriens, des Vénètes, des Étrusques, des Esclavons, +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> des pirates de terre ferme devenus des peuples. Pise, aussi +maritime que Gênes et que Venise, confie sa liberté républicaine à ses +galères, s'allie avec ses rivaux de Venise et de Gênes, et brave ainsi +Rome, Naples, Milan, Florence. Le territoire italien était divisé comme +le patriotisme. Les républiques grecques de la Campanie, comme Amalfi, +Tarente, Salerne, Crotone, s'étaient fondues dans le royaume de Naples; +les Visconti régnaient à Milan; Ferrare, Modène et Reggio étaient soumis +à la maison d'Este; Faënza, aux Manfredi; Imola, aux Alidosi; Rimini et +Pesaro, aux Malatesti; la Lombardie, moitié aux Vénitiens, moitié aux +ducs de Milan; Mantoue, à la maison de Gonzague; les Florentins ne +possédaient que les vallées de l'Arno; Pise, Lucques et Sienne +florissaient en républiques. L'habile diplomatie de Florence se tenait +en équilibre entre ces puissants voisins; la mer avait créé Gênes, +Venise et Pise; le commerce, l'industrie, les lettres, les arts, +maintenaient Florence au premier rang des capitales de l'Italie, mais +Florence aussi était étrusque et non romaine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Les Étrusques durent leur capitale à un grand marché fondé sur +la colline escarpée de Fiesole; d'où Florence descendit dans la plaine; +de là ce caractère mercantile qui resta l'âme de ce doux pays, et qui +finit par lui donner pour magistrats des cardeurs de laine et pour +maîtres une dynastie de marchands (les Médicis).</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Jusque-là le Piémont, peuplé de petites républiques municipales, telles +que Turin, Novarre, Asti, Brescia, Alexandrie, suivait de loin les +vicissitudes des républiques et des tyrannies lombardes. Les marquis de +Montferrat et les comtes de Savoie, princes des montagnes des Alpes, +descendaient de temps en temps sur l'Italie, tantôt vainqueurs, tantôt +vaincus par ces républiques, à peine aperçus des grands États de la +péninsule. L'Italie ne se <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> doutait pas que des gorges de la +Savoie, domaine sauvage des peuplades allobroges, sortirait une +puissance envahissante, militaire et politique, qui aspirerait, quelques +siècles plus tard, à concentrer et à posséder l'héritage de Rome dans la +main d'un roi des Alpes héritier des barbares dont Rome ne savait même +pas le nom.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Voilà le préambule lumineux de l'<i>Histoire de Florence</i> par Machiavel; +voilà le véridique tableau de la décomposition de l'Italie. Cela est +pensé par l'âme du Tacite florentin, écrit à la façon de Bossuet par le +vigoureux génie de San-Casciano.</p> + +<p>Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spéciale et toute locale de +Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument de bon +sens, de connaissance des hommes, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de clarté, de récit, surtout +de réflexions politiques découlant des événements qu'il retrace; mais le +sujet est trop exclusivement toscan pour s'y arrêter; la main de +Machiavel est plus grande que sa république. Florence disparaît sous +cette forte main, digne de manier l'histoire de tous les empires et de +tous les siècles.</p> + +<p>Mais enfin voilà l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on veut +savoir à cette époque son vrai nom; voilà l'Italie exhumée et renaissant +de ses cendres jusqu'à Machiavel. Dans cette mêlée de races barbares +greffées sur l'antique sol italien, dans cet amalgame de Grecs, +Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards, d'Étrusques, de +Liguriens, de Vénètes, d'Allobroges, de Germains, de vieux Romains ayant +oublié jusqu'aux noms de leurs ancêtres, gouvernés par un pontife dont +la capitale est une Église sur le tombeau du pêcheur de Galilée; dans +cette confusion de la théocratie donnant des lois au temps au nom de +l'éternité, d'aristocraties féodales comme Venise, de comptoirs +souverains comme Gênes, d'ateliers républicains comme Florence, de +monarchies aventurées et nomades comme <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> le royaume de Naples, de +tyrannies fortifiées dans des repaires de brigands plus ou moins policés +et gouvernés par l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modène, +Reggio, Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cités municipales régies par +des citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes, +telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres des +comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des châtelains du Tyrol, +qui peut reconnaître l'Italie des Romains, celle des Scipions, l'Italie +des Césars? Excepté la place, que restait-il de l'Italie romaine?</p> + +<p>À moins d'être un rhétoricien comme Pétrarque ou un fanatique +déclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer à ressusciter le +peuple romain? Les ossements mêmes n'en existaient plus, ils +blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquilée ou de +Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits sérieusement politiques +et réels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement pas; l'un +invoquait dans des vers immortels l'empereur germain d'Occident, le +conjurant de venir, de réprimer l'Italie papale à Rome, et <i>de remettre +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> la selle et la bride à la cavale indomptée</i>; l'autre +conseillait au pape Léon X et à son successeur de concentrer l'Italie +anarchique par les armes et par la politique sous ses lois, et de +conquérir l'empire pour en faire le règne de Dieu. L'une ou l'autre de +ces pensées pouvait être politique, aucune n'était italienne.</p> + +<p>Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours, +l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme +d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de chimère +était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de nouveau dans la +Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire au fantôme de +l'Italie unitaire: <i>Lève-toi et marche!</i> et que lui aurait dit Machiavel +s'il eût vécu de notre temps?</p> + +<p>Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous allons +conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait aujourd'hui, s'il +pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, le plus sain +appréciateur des réalités dans les choses, le plus hardi contempteur des +chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait jamais produit, son +premier patriote enfin.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> XXVI</h4> + +<p>Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé, le +plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de l'Italie, +avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination aragonaise dans +la main des vice-rois castillans, puis dans la main des Bourbons, comme +un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et à demi française. Les +trente-trois révolutions de ce royaume attestent la convoitise de toutes +les nations sur cette magnifique proie des ambitions dynastiques; elles +attestent aussi sa propre légèreté et sa propre turbulence. Nation +légère comme la Grèce sa mère, superstitieuse comme l'Espagne sa +nourrice, héroïque par accès comme les Normands ses conquérants, +intelligente et vive comme des Français de l'Italie, à la fois servile +et frémissante envers les papes ses voisins, qui la revendiquaient +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> comme un fief de Rome, cette nation, par la souplesse de son +caractère et par la promptitude de son esprit, était admirablement apte +à modifier ses institutions selon le caractère de ses dynasties +passagères. Aussi commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était +déshabituée de la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la +défendaient, comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires, +espagnoles, françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave +quand une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable +de discipline et de constance au feu pour des causes purement +abstraites. Le climat et les mœurs lui rendent la vie si gaie et si +douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui ont +si peu à perdre en la risquant.</p> + +<p>Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi +Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était +sœur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de +Naples avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en +grâce féminine. Elle dominait <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> son mari, le roi Ferdinand; ce +prince, très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, +ne demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa +paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme +tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme +commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle +régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme +ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres +réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient +dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans +l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les +progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les mœurs +féodales des provinces et les superstitions du bas peuple de la +capitale. L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux +souverains les plus hardis contre les routines de gouvernement, +respirait dans ses propres actes; elle avait autant de philosophie et de +hardiesse: plus puissante, elle aurait été la Catherine II <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> du +midi de l'Europe; mais, fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant +tout, et, femme autant que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui +de la domination. Son peuple avait immensément grandi sous sa main.</p> + +<p>Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata; elle +y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt aussi +l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement, les +infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa sœur +Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en haine +dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le pape, +avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et toutes les +causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et de sang menaçant +de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton, son ministre, appelle +l'Angleterre à son secours; la France l'expulse de son trône; elle se +réfugie en Sicile, à l'abri des flots et des escadres britanniques; une +réaction passionnée en sa faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève +et entraîne les Calabres contre les Français au nom de la religion et +de la monarchie. Les <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> vaisseaux de Nelson ramènent la reine à +Naples; le peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour; +mais son retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre +l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes +révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa +terreur populaire.</p> + +<p>Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de +Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie +bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en +administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire et +de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce temps la +reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection exigeante des +Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils ont la popularité, +et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la masse des +ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a accumulé tant +d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue du monde contre +Napoléon; il continue à régner à ce prix par la tolérance de la +coalition.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> XXVII</h4> + +<p>Napoléon, exilé à l'île d'Elbe, envahit de nouveau le trône de France; +Murat, indécis entre ses nouveaux alliés et son beau-frère, dont il +craint les ressentiments, se perd en armements équivoques qui menacent +les deux partis. Il appelle vainement l'Italie à l'indépendance sous le +drapeau napolitain; l'Italie ne répond que par l'inertie et le doute. +Son armée se débande au premier choc contre les Autrichiens; il revient +à Naples découronné et en sort le lendemain en fugitif. Errant en Corse, +il tente une descente sur les côtes de Calabre; il y trouve le peuple +aliéné contre lui, et la mort; il accepte sa fortune en vaincu et le +supplice en héros.</p> + +<p>La reine Caroline était morte de douleur à Vienne, où elle avait cherché +un asile contre l'humiliation du patronage impérieux des Anglais. +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Le vieux roi Ferdinand, son mari, était revenu seul à Naples; +il y régna avec douceur et modération jusqu'en 1820. À ce moment le +carbonarisme s'emparait souterrainement de son armée; le carbonarisme +était une société secrète, une conspiration permanente dont il est +difficile de définir les doctrines: c'était un jacobinisme modéré, mais +ténébreux, qui couvait dans l'ombre et qui affiliait dans le vague; son +cri de guerre était la <i>Constitution espagnole</i> arrachée à Ferdinand VII +par l'insurrection soldatesque de l'armée de Cadix. Cette constitution, +qui n'était ni républicaine ni monarchique, mais insurrectionnelle à +tous ses articles, rendait également impossibles la monarchie et la +république; elle était l'anarchie organisée.</p> + +<p>Naples, foyer du carbonarisme aristocratique et militaire, répondit sans +le comprendre au cri de l'armée; cette armée marcha sur Naples et +présenta à la pointe des baïonnettes la constitution espagnole au vieux +roi Ferdinand. Nous assistâmes nous-même à ces événements. Le roi plia +sous la volonté de l'armée. L'aristocratie et la bourgeoisie simulèrent +l'enthousiasme; <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> le peuple, étonné, murmura et resta en +observation hostile contre le carbonarisme. La constitution espagnole +fut proclamée sur parole, car il n'en existait pas même un exemplaire à +Naples.</p> + +<p>Le parlement fut convoqué; ce parlement, composé en majorité d'hommes de +sens et de talent, montra dans ses délibérations combien le royaume de +Naples était à la hauteur des institutions libres; des orateurs aussi +éclairés qu'éloquents, tels que le comte Riciardi dei Camalduli, le +baron Poerio et ses émules, égalèrent les Cazalès et les Mirabeau de +notre Assemblée constituante.</p> + +<p>Cette courte période de gouvernement représentatif laisse une glorieuse +trace de lumière et de raison sur le royaume de Naples. Le parlement +aurait régularisé la constitution des carbonari si le joug de l'armée +n'avait pas pesé à la fois sur lui et sur le trône.</p> + +<p>La coalition monarchique de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche, +de la Prusse et de la Russie, se prononça au congrès de Laybach contre +le carbonarisme de l'Italie. Les troupes de l'Autriche furent chargées +de rétablir le roi <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> Ferdinand dans sa toute-puissance. L'armée +napolitaine de quatre-vingt mille hommes se dispersa aux premiers coups +de canon; elle marchait sans unité et sans conviction pour une cause +inconnue; elle était humiliée d'obéir à une secte sous le drapeau trop +étroit d'une conjuration triomphante.</p> + +<p>Naples rentra dans la monarchie absolue pendant trois règnes.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>La république de 1848 en France s'était abstenue sévèrement de toute +propagande armée ou désarmée chez les peuples libres de leurs formes de +gouvernement; mais Naples, agitée une seconde fois par l'esprit de 1820, +avait conquis, avant l'explosion de la république en France, une +constitution sur son jeune roi.</p> + +<p>Cette constitution n'avait pas le caractère soldatesque et anarchique de +la constitution des carbonari; elle pouvait marcher sans chute <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +par la bonne volonté du roi et par la sagesse de la nation; mais les +restes du carbonarisme voulurent la pousser à des désordres par des +excès populaires. Le jeune roi, qui l'épiait pour la surprendre en +flagrant délit d'insurrection, marcha sur elle avec résolution; ses +troupes, dont il était l'idole, le suivirent; il triompha en un jour, +comme le roi de Suède Gustave, du parti qui avait voulu l'entraver. La +ligue du roi, du bas peuple et de l'armée, contint le parti +aristocratique et libéral pendant dix ans, et le contient encore malgré +les agitations de l'Italie et malgré les sommations du Piémont, de +l'Angleterre et de la France.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Un roi presque enfant, dont on ne connaît encore que le nom, se tient +debout sous ces coups de vent, par le seul aplomb de la volonté de son +père; il semble survivre à ce père, le plus <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> volontaire des rois +de ce siècle. Le jeune roi, menacé de perdre sa nationalité et son +indépendance sous l'envahissement sans bornes du Piémont, tient encore +le royaume de Naples en équilibre; l'esprit de nation lutte contre +l'esprit de révolution: qui l'emportera?</p> + +<p>Le Piémont, en démasquant son ambition, a compromis la vraie cause +libérale en Italie. Absorber n'est pas affranchir: la conquête est le +repoussoir de la liberté.</p> + +<p>Malgré l'appui de l'Angleterre et de la France, le Piémont périra à +l'œuvre, car il s'est donné une œuvre en disproportion avec ses +forces: on rêve l'impossible, on ne l'accomplit pas. L'Italie elle-même, +qui n'est pas <i>piémontaise</i> mais <i>italienne</i>, réprouvera un jour ce rêve +de monarchie universelle des tribuns piémontais; un tribun n'est pas +obligé d'être un homme d'État. Il y a bien peu d'années que le tribun de +l'Irlande O'Connell prétendait aussi ressusciter l'Irlande en l'amputant +de l'empire britannique. Un immense engouement, résultat d'une immense +illusion, élevait cet O'Connell aux nues, sa vraie place; nous ne +cédâmes pas à cet engouement pour un fanatique <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de +l'impossible; nous ne vîmes dans O'Connell qu'un éloquent Rienzi ou un +turbulent Savonarole de l'Irlande, et nous prophétisâmes, seul alors, le +néant de ses pompeuses déclamations. Qu'est-il arrivé? O'Connell est +mort d'emphase; ses compatriotes ont honoré sa vie et sa tombe de leurs +subsides patriotiques; ses promesses dérisoires sont mortes avec lui, il +n'en est plus responsable. L'Irlande regrette le temps qu'il lui a fait +perdre en progrès raisonnables à la poursuite de chimères sonores, et le +royaume-uni de la grande fédération britannique subsiste et ne se +souvient plus de son agitateur.</p> + +<p>Triste exemple pour les O'Connell du Midi!</p> + +<p>Voyons maintenant ce qui est advenu de l'Italie, depuis Machiavel, à +Rome, à Florence, à Ferrare, à Gênes, à Venise, à Turin; complétons le +tableau, et par le passé préjugeons l'avenir.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> LIII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<div class="quote"> +<p>Une indisposition rhumatismale, très-longue, à laquelle je suis + assujetti sans gravité mais non sans supplice depuis trente ans, + a mis un intervalle inusité entre le 52<sup>e</sup> et les 53<sup>e</sup>—54<sup>e</sup> + Entretiens. Cette indisposition se termine seulement aujourd'hui; + nos abonnés, qui veulent bien nous permettre de les considérer + comme des amis, nous pardonneront ce retard involontaire. Le + volume de 1860 n'en souffrira pas; nous suppléerons à + l'inconvénient en publiant, comme aujourd'hui, deux Entretiens à + la fois, de manière que les douze Entretiens de l'année soient + toujours complétés avant le 1<sup>er</sup> janvier de l'année suivante.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>Paris, 20 juillet 1860.</p> +</div> + +<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br> +MACHIAVEL.</h3> + +<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Après Machiavel, nous avons vu ce qu'était devenu le royaume de Naples.</p> + +<p>Après Machiavel, voyons d'un coup d'œil le reste de l'Italie jusqu'à +nos jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Rome se présente la première: les papes, tantôt inspirés par le +génie de leur pontificat, tantôt égarés par une ambition mondaine et en +disproportion avec leur puissance italienne, tantôt asservis à la +pression armée de Naples, de l'Espagne, de l'Autriche, de Venise, de la +Toscane, de la France, continuent de régner à Rome: s'ils en sont +momentanément dépossédés, ils y reviennent après de courtes éclipses. +Rome les proscrit quelquefois et les rappelle toujours. Cette capitale +grande et vide de l'Italie antique se fait peur à elle-même de sa +grandeur et de sa viduité, quand elle cesse d'être remplie par l'ombre +sacrée d'une république ou d'une monarchie universelle. Il faut, pour ne +pas tomber en ruine, qu'elle soit la capitale de quelque chose de grand; +ce quelque chose, c'est la papauté.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Nous ne voulons point parler ici des papes comme pontifes, mais comme +souverains temporels, comme présidents viagers et perpétuels <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> +d'une république purement italienne, république constituée d'un débris +de l'empire romain à Rome. Nous ne parlons pas théologie, nous parlons +politique.</p> + +<p>Il y a, en effet, deux hommes parfaitement distincts dans un pape: celui +qui ne distingue pas entre ces deux hommes dans un ne peut parler ni de +l'un ni de l'autre avec bon sens et avec respect; car, s'il attribue au +pontife inspiré de Dieu les erreurs, les vices, les crimes de l'individu +appelé pape, il offense Dieu, il est absurde et sacrilége envers la +souveraine Sagesse; et s'il attribue au pape, chef électif d'une +république italienne, l'infaillibilité, la perpétuité et l'autorité du +pape, pontife et oracle de Dieu, il offense la raison et la liberté, il +sacre la tyrannie, il est sacrilége aussi envers l'espèce humaine.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Il y a donc une <i>dualité</i> nécessaire dans les papes; l'une de ces +dualités, le pape, appartient <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> aux catholiques; l'autre de ces +dualités, le souverain, appartient à l'Italie. Ne parlons que du +souverain.</p> + +<p>Religieusement, nous comprenons très-bien comment le christianisme +naissant et grandissant a voulu peu à peu confondre dans les papes ces +deux caractères si différents, d'oracle et de souverain. Toute doctrine +qui vient au monde, qui descend du ciel ou qui croit fermement en +descendre, a une ambition sainte, absolue comme la Divinité incarnée +qu'elle personnifie ou qu'elle croit personnifier dans sa foi. La foi +révélée n'est pas comme la foi raisonnée; elle n'a ni <i>plus</i> ni <i>moins</i>, +ni hésitation, ni tolérance, ni doute; elle est conquérante comme +l'ambition du ciel, elle est absolue comme la volonté de Dieu sur les +choses et sur les âmes; tous les moyens lui sont bons comme à Dieu, +parce qu'elle se sent ou se croit divine, et que la Divinité, étant le +bien suprême, ne peut faire le mal même en employant des moyens +violents; elle veut et elle croit avoir droit de vouloir soumettre tout +ce qu'elle ne peut convaincre. C'est le <i>compelle intrare</i> mal entendu +de l'Évangile; c'est le glaive fauchant <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> comme une ivraie du +monde tout ce qui adore Dieu autrement qu'elle; c'est la foudre du +pape-pontife lancée sur toute âme qui s'insurge contre l'autorité de sa +foi.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion +révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la +terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette religion, +persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une force +non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les âmes sous +la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu; donnons l'empire +de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de l'empire du ciel. +Voici l'empire du monde romain qui s'écroule, emparons-nous d'un des +débris de cet empire, livré aux barbares, occupons sa capitale, +abandonnée au flux et au reflux des nations sans maîtres, établissons-y +un nouvel empire, dont un pauvre prêtre du Christ sera <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> d'abord +l'évêque, puis le patriarche, puis le consul, puis le souverain +spirituel, puis le roi temporel, dès que l'héritage impérial sera tombé +par déshérence du lieutenant de César au serviteur des serviteurs de +Dieu.</p> + +<p>Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect +surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou devant +lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un Dieu dans ce +vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître supérieur aux +vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses enfants, et ces +barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se convertiront peu à +peu à une foi qui leur laisse posséder le monde, qui n'a que des armées +d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel; ils lui concéderont sur la +capitale de l'Italie, que ce vieillard habite, un empire des ruines; +<i>ils y laisseront éclore</i> lentement l'œuf du christianisme couvé par +les barbares dans le nid abandonné de l'aigle romaine.</p> + +<p>Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté, ou +même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie romaine +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône des +Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un autre +empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le caractère de sa +domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour les uns, autorité +temporelle pour les autres, ambiguïté favorable aux deux situations.</p> + +<p>Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels que +<i>Grégoire</i> ou <i>Sixte</i>, qui prendront résolument le sceptre temporel, et +qui affecteront le droit d'élection ou de déposition des rois.</p> + +<p>Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire +temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera +doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi. +L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y +touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> V</h4> + +<p>Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique de +l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour rassembler +autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la défendre des +barbares, pour la disputer à l'empire germanique et pour faire de ses +membres épars une unité papale, au lieu d'une unité romaine: à ce titre, +les historiens philosophes les moins chrétiens, tels que Gibbon, +Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même, constatent les services réels +rendus par la papauté à l'Italie dans le courant des siècles. Par ordre +de date il n'y a pas de puissance plus antique en Italie; par ordre de +services il n'y en a pas de plus italienne.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Plus tard, la lutte que les papes avaient soutenue contre les barbares +pour l'Italie, ils la <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> soutinrent contre l'empire germanique, +antagoniste permanent de leur puissance temporelle: ils la poursuivirent +contre la prépotence des différentes tyrannies féodales qui s'élevèrent +çà et là dans le domaine italien; ils furent l'obstacle à toute +domination exclusive de quelques parties de l'Italie sur la patrie +italienne; ils furent le centre de la confédération, car l'Italie est +essentiellement fédérale; ils furent la présidence de la république +nationale d'Italie.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Ainsi arriva jusqu'à nos jours la papauté politique. La réforme +l'affaiblit considérablement dans son ascendant sur l'empire germanique +et dans son protectorat de l'Italie. L'Italie perdit en sécurité, à +cette époque, tout ce que les papes perdirent en respect sur +l'Angleterre, l'Allemagne, la Prusse, le nord de l'Europe. Du moment où +les papes ne furent <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> plus spirituellement sacrés et inviolables +pour ces souverains, pour ces peuples, pour ces armées et pour la +Germanie, ils furent temporellement plus faibles pour protéger l'Italie.</p> + +<p>La philosophie accrut encore, dans le dix-huitième siècle, cette +décadence des papes. Les cours les plus catholiques s'affranchirent avec +des respects extérieurs, mais avec des révoltes hardies, de leur +vassalité romaine: les ministres d'Aranda, à Madrid; Pombal, en +Portugal; Tannuci, à Naples; Choiseul, à Paris; l'empereur Joseph II, à +Vienne; le grand-duc Léopold, en Toscane; le vice-roi Firmiani, à Milan, +refoulèrent les prétentions papales de Rome dans le sanctuaire; les +milices même de ce sanctuaire furent hardiment licenciées par l'autorité +politique de ces cours, les jésuites expulsés, ou les ordres monastiques +dissous, leurs propriétés confisquées, la séparation du temporel ou du +spirituel nettement formulée.</p> + +<p>Bossuet, ce catéchiste éloquent, mais rebelle aux papes pour complaire +au roi, avait couvert sa rébellion de génuflexions et de respects; +<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> mais il avait en réalité affranchi les trônes de la chaire de +saint Pierre. La philosophie n'avait qu'à puiser dans l'arsenal +catholique les armes de l'indépendance même spirituelle contre les +papes. L'Église dite <i>gallicane</i> les prend, ces armes, des mains de +l'évêque de Meaux. S'il y a une Église gallicane, que devient l'Église +romaine? et s'il n'y a plus d'Église romaine, que devient l'unité? Au +point de vue sérieusement catholique, Bossuet, tout en persécutant, au +nom du roi, le protestantisme, a détrôné le pontificat romain.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Depuis Bossuet, les papes n'ont pas cessé de déchoir en puissance +publique en Italie d'autant de degrés que Bossuet les a fait déchoir en +autorité religieuse par l'Église gallicane. L'Angleterre maudissait le +papisme, et désirait le voir dépouillé de sa royauté italienne autant +<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> que de sa vice-royauté divine; la Prusse le haïssait, la Russie +le regardait avec les yeux jaloux de son patriarche russe, aspirant à +lui opposer une seconde fois un patriarcat d'Orient; les États +protestants de l'Allemagne triomphaient de s'en être affranchis.</p> + +<p>La révolution française, en poussant la réaction philosophique au delà +de la liberté, favorisa, sans le savoir, la double autorité spirituelle +et temporelle des papes.</p> + +<p>Pie VI, arraché à ses États, comme prisonnier de guerre, par des armées +françaises, mourut détrôné et captif en France. Aussitôt après ses +victoires d'Italie, Bonaparte rétablit le pape dans Rome, non-seulement +comme pontife, mais comme souverain italien.</p> + +<p>Il appela Pie VII à Paris pour le sacrer, comme un autre Charlemagne.</p> + +<p>Plus tard il voulut, dans un mouvement d'impatience, renverser de +nouveau le trône pontifical qu'il avait rétabli; il fit de Rome une +ville conquise, annexée, sous le nom de département du Tibre, à +l'empire. Le pape, arraché brutalement à son palais par des gendarmes +français, fut traîné de Florence à Turin, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> de Turin à Savonne, +de Savonne à Fontainebleau, comme un captif embarrassant qu'on renvoyait +de prison en prison.</p> + +<p>Quand Bonaparte sentit l'empire échapper par grands lambeaux de sa main +avec la victoire, il se hâta de rendre les États pontificaux au pape et +de renvoyer respectueusement le pontife à Rome comme un gage de +restitution et de paix à l'Europe.</p> + +<p>Les traités de 1815, dont on parle souvent sans les connaître, ne furent +pas autre chose que le reflux de toutes les puissances dans leur +territoire respectif après le débordement épuisé de la France +napoléonienne.</p> + +<p>Ces congrès et ces traités, dans lesquels les puissances non catholiques +étaient en majorité, reconnurent la souveraineté telle quelle du pape, +non comme un droit religieux, mais comme un fait politique; ils ne +remanièrent pas la carte déchirée du monde anténapoléonien, ils la +recousurent.</p> + +<p>Pie VII gouverna par la main du cardinal Consalvi avec sagesse, +libéralité et modération, les États romains. Il n'y eut ni réaction ni +excès sous son règne; il fut le Louis XVIII de l'Église. <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Il +mourut le plus tolérant des pontifes et le plus regretté des princes. +Les règnes suivants furent sans caractère et sans vicissitudes jusqu'au +pape actuel.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Comme pontife, le pape actuel était un second Pie VII; comme homme de +prière, il vivait sans voir la terre, les yeux au ciel; comme souverain +politique, c'était un Italien amoureux de l'indépendance et de la +dignité de l'Italie.</p> + +<p>Il la réveilla trop en sursaut par ses premières paroles et par ses +premiers actes du haut de son trône. «Quand l'Italie fut debout, il ne +sut qu'en faire.»</p> + +<p>Son patriotisme lui disait de la lancer contre l'Autriche.</p> + +<p>Sa conscience lui disait que la guerre n'était pas chrétienne, et qu'il +valait mieux être un pontife de paix irréprochable devant Dieu <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> +qu'un grand tribun armé de l'Italie devant les hommes.</p> + +<p>Il écouta sa conscience.</p> + +<p>Il refusa des armes à l'Italie qu'il avait soulevée.</p> + +<p>De là, sa vertu méconnue et ses malheurs.</p> + +<p>Naples s'était levée, et s'était donné une constitution pour conquérir +sous les auspices de la papauté la liberté et l'indépendance.</p> + +<p>Le roi de Sardaigne Charles-Albert, le plus papal et le plus autrichien +des souverains jusque-là, avait profité de l'heure du pape et de l'heure +de Naples pour se poser en champion du gouvernement populaire et de +l'émancipation de l'Italie. Il était déjà sous les armes, prompt à se +désavouer comme à envahir.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Ces trois événements, provoqués involontairement par le pape, avaient +précédé de plusieurs mois la révolution de 1848 et l'avénement de la +république à Paris. L'ébranlement <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> donné au monde libéral par le +pape ne fut pas sans contre-coup sur la France. Cet ébranlement hâta la +chute de la monarchie de 1830.</p> + +<p>Le contre-coup de la république de 1848, à son tour, eut son +retentissement naturel et non artificiel partout: Vienne, Berlin, +Francfort, Milan, Venise, Naples, Florence, Rome, se soulevèrent +d'elles-mêmes; les souverains et le pape se hâtèrent de jeter des +constitutions plus populaires pour amortir le choc des peuples contre +les trônes.</p> + +<p>L'Italie, réveillée imprudemment un an avant par le pape, voulut +entraîner le pontife et le prendre pour chef dans la guerre contre +l'Autriche.</p> + +<p>La conscience du pape s'y refusa une seconde fois à tout risque; son +ministre modérateur Rossi fut assassiné.</p> + +<p>Le pape s'évada et s'enferma à <i>Gaëte</i>, dans le royaume de Naples.</p> + +<p>La république romaine, ou plutôt la république municipale de Rome, fut +proclamée.</p> + +<p>La république française, gouvernée alors par un dictateur à vue droite +mais courte, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux +<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté +temporelle du pape à Rome.</p> + +<p>La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée +française.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Sous un autre président de la république française, une armée française +occupant Rome à perpétuité devint par le fait une armée pontificale; +elle établit l'intervention chronique dans la capitale de l'Italie.</p> + +<p>Tout s'assoupit dans cette situation aussi fausse pour la papauté que +pour la France jusqu'au congrès de Paris de 1856.</p> + +<p>À la voix d'un ministre piémontais, ce congrès de 1856, contre tous les +principes de droit public et international, s'arrogea illégalement un +droit d'intervention arbitraire et permanent dans le régime intérieur +des souverainetés étrangères. Naples, Rome, Parme, la Toscane, +l'Autriche, furent dénoncées comme des accusés <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> vulgaires +devant le tribunal du Piémont, de l'Angleterre et de la France.</p> + +<p>Une pareille faute contre le droit public ne pouvait qu'engendrer le +désordre au dehors; c'était la pierre d'attente du chaos européen.</p> + +<p>L'indépendance et la responsabilité des souverains devant leur peuple +étant détruite, tout le monde avait le droit de gouverner chez tout le +monde, excepté le gouvernement du pays lui-même. Le droit de conseil +créait le droit d'intervention militaire réciproque; de ce droit +d'intervention réciproque découlait et découle encore le droit de guerre +perpétuel entre voisins: c'est le contraire du droit de civilisation, +qui est l'indépendance des peuples chez eux.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Le Piémont, qui avait obtenu de la complaisance ou de la surprise du +congrès de 1856 un pareil principe, ne tarda pas à l'exercer.</p> + +<p>La guerre dite de l'<i>indépendance</i> éclata par <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> là en Italie. +Cette guerre s'étendit par contiguïté du Piémont à Parme, à Modène, à la +Toscane, aux États du pape, et maintenant on délibère à Paris et à +Londres, dans des conseils de la Gaule ou de la Grande-Bretagne, sur ce +qui sera retranché ou conservé de la souveraineté temporelle des États +en Italie.</p> + +<p>Cette délibération seule est une intervention flagrante, destructive de +tout droit public et de toute indépendance italienne; quelque chose que +vous prononciez, vous prononcerez mal.</p> + +<p>Pourquoi vous, Europe, au congrès de 1856 à Paris, vous êtes-vous +arrogé, à la voix d'un ministre piémontais, le droit de délibérer sur +les régimes intérieurs des peuples? Cette délibération seule sur la +dernière bourgade de l'Italie est une usurpation ou sur la souveraineté +des gouvernements ou sur la volonté libre des sujets.</p> + +<p>Je n'y ai pas été trompé en 1856, en lisant cette intervention +irrégulière permise au Piémont dans les affaires intérieures du pape, du +roi de Naples et des autres puissances italiennes. Je me dis à +moi-même: C'est une <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> déclaration de guerre sous la forme d'une +signature de paix.</p> + +<p>Nous nous débattons aujourd'hui sous les conséquences de cette ligne +insérée au protocole du congrès de 1856.</p> + +<p>Que deviendra le pouvoir temporel de la papauté si l'Europe est +conséquente?</p> + +<p>Que deviendra l'Italie si l'Europe se rétracte? Je le dirais bien, mais +je contristerais l'Italie et l'Europe; le silence prophétise assez.</p> + +<p>Ce droit d'intervention réciproque émané du congrès de Paris en 1856 est +la fin du droit public européen: <i>finis Poloniæ!</i> Que dirions-nous si +Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrôle et d'intervention +intérieure à Paris, à Londres, à Turin?</p> + +<p>Le diplomate piémontais a tendu un piége au congrès, et le congrès de +1856 y est tombé. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit +contraire. Nous faisons des révolutions et des lois pour la liberté +individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas respecter la +liberté individuelle des Italiens!</p> + +<p>Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence après Machiavel.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> XIII</h4> + +<p>Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit +humain et de la liberté italienne.</p> + +<p>Cette race toscane ou étrusque, la plus forte, la plus éloquente, la +plus lettrée, la plus artiste, la plus politique de toutes les races, la +race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Pétrarque, de Léon X, de +Mirabeau, de Napoléon, cette race aussi active mais plus réfléchie +qu'Athènes, transporta la Grèce en Étrurie.</p> + +<p>Elle fut la noblesse de l'Italie.</p> + +<p>Ses citoyens sont restés les ancêtres de la civilisation moderne de +l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique, +d'héroïque, d'éloquent et d'attique dans leurs monuments et dans leurs +mœurs, vient de Florence. <i>Alma mater!</i></p> + +<p>Après Machiavel la Toscane s'étend comme frontière et se concentre à la +fois comme gouvernement <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> intérieur, tantôt par l'habileté, +tantôt par la violence, entre les mains de la faction des Médicis. +Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Médicis leur +liberté républicaine. Cette famille de marchands devient une dynastie de +l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec la maison royale +de France et d'Europe; elle donne pour dot à ses filles les millions que +son monopole commercial en Orient et en Occident verse incessamment dans +ses caisses; ces millions, à leur tour, servent à solder les troupes +étrangères que la France, son alliée, lui prête pour consolider son +règne. Elle encourage les arts qui succèdent aux industries; Florence se +couvre de monuments, véritable diadème de l'Italie moderne; elle semble +gouvernée pour l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de +Périclès; sa langue devient la langue classique de l'Italie régénérée; +ses mœurs s'adoucissent comme ses lois; son peuple, déshabitué des +guerres civiles, reste actif sans être turbulent; il cultive, il +fabrique, il navigue, il commerce, il bâtit, il sculpte, il peint, il +discute, il chante, il jouit d'un régime tempéré <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et serein +comme son climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de +villages, de fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mûriers, qui lui +versent l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois siècles +l'Arcadie industrielle du monde!...</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Les guerres pour la succession d'Espagne, la liquidation de la +succession allemande et espagnole de Charles-Quint, rappelèrent les +armées d'Espagne, de France et d'Allemagne en Italie.</p> + +<p>Elle redevint pendant soixante ans le grand champ de bataille de +l'Europe. Les Italiens amollis, trop heureux de leur long repos et de +leurs richesses, laissèrent combattre les trois puissances, Espagne, +France, Autriche, sur leur territoire, sans prendre part à la lutte où +il s'agissait de disposer d'eux.</p> + +<p>On les partagea et on les repartagea dans quatre traités consécutifs +auxquels ils parurent <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> indifférents comme des troupeaux sous la +houlette des bergers qui les troquent.</p> + +<p>Par le dernier de ces traités, la Toscane, où le dernier des Médicis +allait s'éteindre sans enfants, fut dévolue à la maison d'Autriche dans +la personne de François duc de Lorraine, futur empereur et époux de +l'immortelle <i>Marie-Thérèse</i>.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Un prince philosophe, Léopold, grand-duc de Toscane, précurseur des +principes de liberté de conscience, d'égalité civile et de <i>gouvernement +par l'opinion de 1789</i>, appliqua le premier ces principes à la +législation et à l'administration de ses peuples italiens. Plus heureux +que Louis XVI, il trouva dans la nation qu'il voulait régénérer autant +de raison que d'élan vers les améliorations philosophiques dont il était +l'initiateur couronné.</p> + +<p>Sous Léopold, la Toscane, aussi libre qu'une <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> république, mais +stable comme une monarchie, devint le modèle idéal de tous les États de +l'Europe.</p> + +<p>Ses successeurs, malgré les agitations que les secousses de la +révolution française imprimaient à l'Italie, poursuivirent en paix le +système libéral et populaire de Léopold.</p> + +<p>Seuls, les grands-ducs de Toscane, quoique de source germanique, +restèrent alliés fidèles de la France sous la république.</p> + +<p>Détrônés plus tard par Napoléon, ils emportèrent les regrets de leurs +peuples.</p> + +<p>Donnés d'abord par Bonaparte consul à une infante d'Espagne, sous le nom +de royaume d'Étrurie, puis par Bonaparte empereur à sa sœur Élisa +Baciocchi, devenue grande-duchesse de Toscane, ce beau pays continua à +être heureux dans toutes ces mains.</p> + +<p>Il portait son bonheur en lui-même, dans son caractère et dans ses +vertus. Les traités de Vienne le rendirent à la maison de Lorraine, qui +y était justement adorée. Les Lorrains y régnèrent en suivant les traces +du premier Léopold; un grand ministre libéral de cette école, le +vieillard <i>Fossombroni</i>, y tint jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> quatre-vingt-six ans +d'une main flexible les rênes de l'administration et de la diplomatie.</p> + +<p>Le prince <i>don Neri Corsini</i>, son élève et son émule, lui succéda à la +tête des affaires.</p> + +<p>Le jeune grand-duc était un autre Léopold pour la Toscane.</p> + +<p>Aucun gouvernement représentatif ou républicain en Europe ne jouissait +d'autant de liberté que les Toscans. Ce gouvernement n'était ni +autrichien ni français, il était toscan, il s'était naturalisé italien. +Deux princesses saxonnes, deux sœurs, l'une duchesse douairière, +l'autre grande-duchesse régnante, rappelaient par leurs grâces et par +leur amour des lettres ces princesses italiennes de la maison d'Este à +Ferrare, parmi lesquelles le Tasse et l'Arioste trouvaient des modèles +poétiques ou des protectrices adorées. J'ai eu le bonheur de résider +pendant plusieurs années à cette cour, et d'assister, dans la +familiarité intime du prince, à tous ses actes, à toutes ses intentions, +à toutes ses pensées les plus secrètes d'amour pour son peuple et de +perfectionnement pour ses institutions; il n'y eut jamais alors plus de +libéralisme sur un trône. Je lui dois ce témoignage <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> devant ses +amis comme devant ses ennemis. Les cours l'accusaient de gâter, par +excès de conscience, le métier de roi.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>En 1848, le sursaut que le pape Pie IX avait donné à l'Italie, la +constitution inopinée de Turin, la guerre si inattendue intentée en +Lombardie par Charles-Albert, jusque-là plus autrichien que l'Autriche, +soulèvent les Toscans par contre-coup. Ce peuple, si accoutumé à la +liberté politique, demanda modérément à son souverain la liberté légale, +une constitution.</p> + +<p>Il lui demanda de plus de déclarer la guerre italienne à sa propre +maison, et de se liguer avec ses sujets contre sa famille.</p> + +<p>L'option, quoique nécessaire, était cruelle. Le prince eut le tort +d'hésiter: il fallait ou trahir son sang ou trahir son trône; +l'abdication franche et entière était nettement indiquée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> En abdiquant et en se retirant dans une neutralité commandée +par cette double qualité de prince de la maison d'Autriche et de +souverain d'une partie de l'Italie en guerre avec l'Autriche, le prince +préservait sa dignité personnelle et peut-être son trône, car après la +guerre il pouvait être rappelé comme un arbitre par ses sujets, et avoué +comme un parent par l'Autriche.</p> + +<p>Il n'y a pas de bonne politique contre la nature.</p> + +<p>Celle que le grand-duc adopta était ambiguë; elle eut les inconvénients +de l'ambiguïté: l'Autriche l'accusa d'être Italien, l'Italie le +soupçonna d'être Autrichien. Évadé de Florence, rappelé par une +réaction, réinstallé par les armes autrichiennes, il régna de nouveau, +mais en délégué de l'Allemagne plus qu'en souverain indépendant. +L'estime de son peuple lui restait, mais le cœur de l'Italie était +aliéné de lui.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> XVII</h4> + +<p>Telle était la situation de la Toscane en 1859, quand Victor-Emmanuel, +nouveau roi de Piémont, appela l'Italie aux armes. La Toscane voulut +répondre à ce cri; le prince hésita encore; un soulèvement respectueux +du peuple de Florence, fomenté en apparence par le ministre même de +Victor-Emmanuel auprès du grand-duc, détrôna et exila le souverain +toscan. L'avenir jugera ce procédé diplomatique dont Machiavel lui-même +eût été étonné: un ambassadeur s'immisçant, à l'abri du droit des gens, +dans les affaires du prince auprès de qui il représente l'alliance et +l'amitié de son maître; et cet ambassadeur remplaçant, le soir même de +la révolution, le souverain qu'il a éconduit du trône, du palais et du +pays!</p> + +<p>Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouvernée par ceux qui la +convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rétablir sa glorieuse +république; Florence, dans la peur d'être autrichienne, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> semble +destinée à se faire piémontaise: un remords de dignité la refera tôt ou +tard toscane pour se relever italienne. Florence, vassale de Turin, est +un contre-sens à ses monuments, à son peuple, à son génie comme à son +histoire. Dante, Machiavel, les Médicis, Alfieri lui-même, qu'en +diront-ils dans leur sépulcre?</p> + +<p>Passons à Venise.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes les +formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces diversités +puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile. Venise est une +Italie à elle seule.</p> + +<p>C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général +français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue enlevée +par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était restée +républicaine inviolée, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> indépendante et libre comme les flots de +l'Adriatique dont elle est entourée.</p> + +<p>Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle avait +résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux Sarrasins, aux +empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains, aux Esclavons; la +république, pour s'y conserver contre tant d'ennemis, s'était concentrée +dans son aristocratie à la fois tyrannique et populaire. Commerciale +comme Tyr, militaire comme Carthage, Venise devint en peu de siècles ce +qu'est l'Angleterre aujourd'hui, un empire flottant, négociant et +combattant sur toutes les mers.</p> + +<p>Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux, conquirent +tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les bords de la +Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la Syrie, Chypre, +Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio, Samos, Mitylène, +Andros.</p> + +<p>Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses +colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des +<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours;</p> + +<p>Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église de +Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la +croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes;</p> + +<p>Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous Mahomet +II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête; l'île de +Crète (<i>Candie</i>), qui domine la route d'Égypte et de Syrie, était cédée +aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de l'empire d'Orient; +ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone, presque tout le +Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la Thrace, de +Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie, les îles +Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples citoyens +possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés de Gallipoli +et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu vénitien.</p> + +<p>Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de +l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y +régnaient <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires +du reste de l'Italie.</p> + +<p>À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle et +moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au peuple par +la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par des <i>censeurs</i> +et des <i>inquisiteurs</i>.</p> + +<p>Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires, +contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où +sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient +très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses +rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français +<i>Sieyès</i> avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie +combinées.</p> + +<p>Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des papes +caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus orientale +qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque chose des +patriarcats de l'Église grecque.</p> + +<p>Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et le +grand conseil devenu <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> héréditaire, fit concentrer le pouvoir +souverain dans un conseil des <i>Dix</i>, et instituer l'espionnage et la +délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique dans +les États de la république.</p> + +<p>Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de +liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la nature +de ce gouvernement.</p> + +<p>Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute +l'autorité à la tête fit durer <i>cinq cents ans</i> cette forme à la fois +licencieuse et muette de tyrannie.</p> + +<p>Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une politique +immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font époque dans les +annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente aucun exemple d'une +telle république où le plaisir servît à perpétuer et à masquer la +tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens, comme plus tard aux Anglais, +à étendre le trafic entre les peuples.</p> + +<p>L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes, en +contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> +mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la mer +Noire.</p> + +<p>Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur +disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople +fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se livrèrent +une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux des Grecs +spectateurs, dans le canal du Bosphore.</p> + +<p>Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de trafiquants +avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait ses conquêtes; +François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de Vérone, étant +tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le conseil des <i>Dix</i> les +fit étrangler juridiquement dans leur prison. Les Carrare ne méritaient +la mort que par leur héroïsme et par la terreur que leurs armes +inspiraient à Venise.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> XIX</h4> + +<p>Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix fut +aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de la Scala. +Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession vénitienne, +ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, Feltre et Padoue.</p> + +<p>Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante en +terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. L'aventure et +le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la corrompit. Les flots +semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre aux peuples nés au sein +des mers.</p> + +<p>Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à la +mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les Vénitiens +reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus maîtres de la +Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt après leur +victoire dans l'Épire, le doge Contavrini <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> y périt en +combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux Français et +aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres et à triompher +tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans s'avilir jamais jusqu'à +la neutralité, cet égoïsme honteux des nations inertes; on les voit +partout où il y a un équilibre à rétablir en Italie, de la tyrannie +étrangère à combattre, de la gloire navale ou militaire à conquérir au +nom de Venise; leur trésor paye les Suisses, qui pèsent la justice des +causes au poids de leur solde; la victoire de Marignan laisse les +Vénitiens inébranlables dans leur patriotisme italien.</p> + +<p>Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de leur +indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur puissance +navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur échappent; leur +époque héroïque finit avec leur ascendant sur la mer.</p> + +<p>D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le +commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une +alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de cœur +de la France pendant les guerres de la révolution française en Italie.</p> + +<p>Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut rapporter +en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le prestige d'un +général victorieux réunis dans sa personne; pour atteindre ce but, il +lui faut deux choses, la paix avec le pape et la paix avec l'Autriche: +par la paix avec le pape, il réconcilie le sentiment catholique de la +France et de l'Italie avec son propre nom, il apaise les consciences +inquiètes, il se prépare un consécrateur futur de son diadème dans un +pontife qui lui devra sa tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses +victoires en les bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont, +la Savoie, la Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie +fatiguée de guerres une ère de paix républicaine, un Washington de +vingt-sept ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus +glorieux que sa gloire!</p> + +<p>Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais vaincue, +il fallait lui offrir une <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> indemnité territoriale capable de +compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite.</p> + +<p>Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la +trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.</p> + +<p>Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques +insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes françaises +qui empruntaient illégalement le territoire de la république, servirent +de grief au général Bonaparte. En vain le gouvernement de Venise lui +envoya des satisfactions; il feignit une colère bruyante et implacable, +qui ne pouvait être apaisée que par l'effacement du nom de Venise de la +liste des nations.</p> + +<p>Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de la +garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce qu'elle +n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain de la +France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche la +liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas même en +guerre. Venise, après avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> tyrannisé ses propres citoyens, +subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant quelques +années, elle redevint un proconsulat de la France sous le gouvernement +militaire français, comme si Bonaparte, devenu Napoléon, eût dédaigné de +la gouverner par lui-même. Elle retomba de ses mains avec le monde, en +1815, et rentra sous le joug de l'Autriche.</p> + +<p>Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la +rétablir.</p> + +<p>En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert, qui +s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie.</p> + +<p>Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au reflux +des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son héroïsme.</p> + +<p>Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien, +<i>Manin</i>, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité morale +d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain Gabriel +<i>Pepe</i> se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de +l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme aux +Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus que pour +la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation glorieuse +honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin trouvèrent un +asile en France.</p> + +<p>Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il y +vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne. Il en +fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques rétributions des +maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de l'exil, du climat et de +sollicitude pour son père, entre ses bras. Il faut rendre hommage à la +France: elle offrait tout à Manin, il refusa tout; il ne voulait du ciel +qu'une patrie. Je l'ai connu intimement, et je n'ai rien vu d'humain en +lui que la forme mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est +si naturelle et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune +ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de +Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les décombres +de l'antique Italie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa +vie, ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux +Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du roi +de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui laisse +leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la république +vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de Turin, se perd en +s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu des individus, font la +dégradation des peuples. Ce tort de Manin, que nous lui avons reproché +alors et qui rompit nos relations, ne fut pas le tort de son esprit, ce +fut le tort de son patriotisme; impatience d'exilé qui redemande une +patrie, même à l'épée qui va lui ravir son indépendance, son +gouvernement républicain et son nom.</p> + +<p>On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de +Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de Venise. La +fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville maritime à +l'Allemagne, les développements rapides de cette ville hanséatique, +l'accroissement des industries, des navigations, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> du commerce +de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation, commerce qui ont +besoin de s'écouler tous les jours en plus grande masse par +l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la renaissance d'une +Venise maritime en face de l'Allemagne; l'accroissement du Piémont comme +royaume unique de l'Italie septentrionale rend la renaissance de la +Venise de terre ferme plus difficile encore. On n'y voit en perspective +qu'une cinquième capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de +Milan, de Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de +l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des +flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première +forme et qui ne doit pas mourir.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Passons à l'État de Gênes, de Gênes, jadis la seule et belliqueuse +rivale de Venise.</p> + +<p>La république maritime de Gênes fut fondée municipalement par les +Liguriens, habitants <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de ses montagnes et de ses anses, après le +reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premières +lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses +censeurs; ses comices, composés de tout le peuple convoqué, se tenant +sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au peuple, le +peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses droits contre +la noblesse. Ainsi se balançaient, comme à Rome, l'autorité et la +popularité, ces deux nécessités des républiques.</p> + +<p>C'est cette popularité des consuls tribuns du peuple qui créa, dès ces +temps-là, la renommée des grandes familles de Gênes, les Doria, les +Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles héroïques dont la +guerre et le commerce perpétuèrent l'ascendant jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'étendre +sur terre, les Génois portèrent, comme Venise, toute leur ambition vers +la mer. Leurs galères, empruntées par les différentes croisades pour les +expéditions en Orient, y conquirent pour Gênes elle-même les places +fortes de la côte de Syrie, telles que Laodicée et Césarée; un <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> +de leurs consuls monta le premier à l'assaut de cette place réputée +inexpugnable; après la prise de Constantinople par les Latins, les +Génois disputèrent aux Vénitiens les dépouilles de l'empire; ils +colonisèrent militairement les côtes du Péloponèse, Coron et Modon.</p> + +<p>La rivalité des grandes familles et l'insubordination des matelots sur +les flottes firent sentir à Gênes l'insuffisance du gouvernement +populaire et aristocratique tour à tour. Le peuple insurgé contre la +noblesse se nomma, à l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre +entre les plébéiens et les nobles; cette institution ne suffit pas à +prévenir les guerres civiles entre les <i>Doria</i> et les <i>Spinola</i>, chefs +des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et du +Piémont, en profitèrent pour assiéger Gênes. Le roi de Naples, Robert, +vint la défendre. Les Génois abdiquèrent un moment leur souveraineté +entre les mains de leur libérateur. Les plébéiens, encouragés par lui, +incendièrent les palais des nobles; le roi Robert s'éloigna aux lueurs +de ce bûcher de Gênes.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> XXI</h4> + +<p>Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes +poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de +Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec, délivrait +des princes de captivité, en inaugurait d'autres, fortifiait un quartier +et un port de Byzance, y élevait la tour génoise, de Galata, qui +subsiste encore comme une colonne rostrale de cette puissance maritime; +on lui cédait l'île de Ténédos, qui leur livrait les Dardanelles, leur +ouvrait la mer Noire; ils disputaient en même temps le royaume opulent +de Chypre aux Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y +exterminèrent tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à +Constantinople. Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs +compatriotes massacrés, ils s'emparèrent de <i>Nicosie</i>, capitale de +Chypre, et ils épargnèrent généreusement les femmes et les <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> +filles des Cypriotes tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque +sous ses murs dans des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient +devenus, à force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de +l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps de +cette prospérité. Les <i>Adorni</i> et les <i>Fregosi</i>, deux factions qui +empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et les +campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des métiers les +plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix révolutions en dix +ans faisaient passer le gouvernement d'une faction à une autre. Les +nobles, proscrits, mais puissants par leurs vassaux des campagnes, +s'étaient retirés dans leurs châteaux fortifiés, d'où ils insultaient +leur patrie; les Visconti, de Milan, menaçant de plus en plus +l'indépendance de Gênes par leurs intrigues dans la ville, par leurs +troupes dehors, les Génois résolurent de se livrer au protectorat de la +France: c'était sous Charles VI, leur allié, prince dont la faiblesse +d'esprit ne ferait jamais un tyran. Le doge Adorno proposa au peuple de +remettre au roi de France le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de sa patrie à des +conditions viagères qui ne menaçaient pas son indépendance et qui +assuraient sa sécurité. Le traité fut signé de confiance. Le peuple se +calma; mais sa turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles; +elles furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français.</p> + +<p>Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le plus +grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes: leur +amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des Espagnols, +et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon, ses deux frères, +l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre militaire de +Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la noblesse d'Aragon. Cette +victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la liberté; le protectorat des +Visconti lui pesait; elle se souleva avec la mobilité de ses flots et +redevint entièrement indépendante; l'énergie de cette race ne pouvait +supporter longtemps aucun joug, même le sien propre.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> XXII</h4> + +<p>Cependant les noms des héros de l'aristocratie génoise grandissaient par +les orages mêmes de la république. Les rivages et les flots de la +Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grèce, de la mer Noire, +portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que +leur renommée dans la constitution de la république, pour être aussi +utiles à leur patrie au dedans qu'illustres au dehors.</p> + +<p><i>Fiesque</i>, un de ces nobles mécontents, s'allia avec le duc de Milan +contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama +l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir à un conseil +de hauts justiciers élus par le peuple. Ce gouvernement ne fut qu'une +phase de l'anarchie intérieure; Pierre Frégose, fils du neveu du doge, +fut réinstallé comme chef unique. La république envoya un de ses plus +héroïques amiraux, <i>Giustiniani</i>, pour défendre Constantinople contre +les assauts de Mahomet <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> II: une blessure reçue à côté de +l'empereur chrétien, sur les murs de la ville, lui fit quitter le champ +de bataille avant la catastrophe de la ville. Il acheta l'île de Corse, +et en donna les revenus par hypothèque à la banque de Gênes. Il +reconquit Scio, Mitylène, Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice +désintéressée de Gênes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chassé de +Gênes par des rivaux, il est tué sur les murailles en tentant d'y +rentrer. La France intervient de nouveau pour Gênes par un protectorat +actif dans les guerres de cette république contre la maison d'Aragon à +Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prétend à cette +couronne. L'archevêque Paul Frégose entre à Gênes avec des bandes de la +campagne pour y venger la mort de son frère. Attaqué par les Français, +qui soutenaient le parti opposé au sien, Paul Frégose remporte sur eux +une des victoires les plus meurtrières pour la chevalerie française. +Deux mille cinq cents morts jonchent les collines et les vallées de +Gênes; un grand nombre d'autres se noyèrent dans les flots sous le poids +de leur armure, en essayant de regagner leurs <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> vaisseaux. +L'archevêque Paul Frégose devient par sa victoire doge de la république +et cardinal. Après lui, la France resserre son alliance avec Gênes, à +titre de maîtresse du Milanais. Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y +rétablit; mais la décadence militaire et commerciale y commence. Pise +lui propose de s'annexer à la république; le peuple veut l'accepter, les +nobles s'y opposent pour complaire à la France, qui redoutait cette +annexion. Le peuple, excité par l'insolence des nobles, se soulève: un +Doria est tué sur la place du Marché; il saccage et brûle les palais des +nobles; il nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme +supérieur, par son esprit cultivé, à sa condition, et opposé aux +Français. Louis XII, irrité de ce que Gênes revendique la protection de +l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gênes. +Après des combats acharnés sous les murs, il rentre dans Gênes l'épée à +la main; sa magnanimité se refuse à toute vengeance, il rend la liberté +aux Génois. Ils la perdent de nouveau sous les successeurs de ce prince.</p> + +<p>André Doria, leur concitoyen, le plus illustre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> des hommes de +guerre de son temps, <i>condottiere</i> de mer, qui passait tour à tour du +parti de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de +libérateur de sa patrie le suit dans la postérité. C'est le Thémistocle +de Gênes.</p> + +<p>On lui reprochait d'avoir terni ce service à sa patrie par une ombre de +défection à sa parole donnée à la France. «Hélas!» répondit-il en +soupirant et après un long silence, «un homme peut s'estimer heureux +quand il réussit à faire une belle action, bien que les apparences n'en +soient pas toutes également belles. Si le monde savait combien est grand +l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir bravé quelques +inculpations personnelles pour la servir.»</p> + +<p>Charles-Quint lui offrit la souveraineté sur sa patrie, avec le titre de +prince de Gênes. Il préféra la gloire à la possession, et rétablit, sur +de sages réformes, la république. Il effaça les noms des factions; il +institua un sénat de quatre cents sénateurs pris dans toutes familles +nobles ou plébéiennes, mais considérées et propriétaires. Ce conseil +nommait <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> le doge. Cette dignité, qui lui fut offerte, fut encore +refusée par lui dans l'intérêt de la liberté et de son titre d'amiral +des flottes de Charles-Quint, titre incompatible avec celui de duc de +Gênes. Rome antique n'a pas de plus magnanimes abnégations; André Doria +est le Scipion des républiques italiennes. Les Capponi à Florence, les +Doria à Gênes, sont des Romains expatriés, mais encore Romains.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>André Doria vieillissait dans sa gloire, et ne sortait plus de son +palais, où il était retenu par ses infirmités; il avait remis le +commandement actif de ses galères à son neveu Gianettino Doria. Fieschi, +ennemi des Doria, qui avaient écarté du pouvoir la turbulence populaire +et la tyrannie oligarchique, conspirait dans Gênes contre les Doria. Il +sort de son palais au milieu de la nuit avec les conjurés, pour attaquer +à la fois le palais des Doria hors la ville, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> et pour s'emparer +des galères dans le port: Gianettino Doria, accourant au port pour +défendre les galères, est tué à la porte de la ville. André Doria +s'enfuit dans la campagne pour y rassembler ses partisans; la flotte +était déjà surprise, et Fieschi posait le pied sur une planche pour +passer sur la galère de l'amiral, quand il glissa dans la mer et s'y +noya sous le poids de son armure.</p> + +<p>Ses complices, déconcertés par la disparition du chef, qui portait seul +le plan de la conjuration dans sa tête, abandonnent l'entreprise, et +offrent de remettre les galères et les ports au seul prix d'une +amnistie.</p> + +<p>André Doria rentra, précédé de la terreur de son nom; sa vengeance +implacable, qui ne se ralentit qu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, +consterna Gênes et assombrit son nom. L'Espagne, après lui, continua à +prévaloir dans les conseils de la république.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> XXIV</h4> + +<p>À l'instigation du duc de Savoie, un tribun plébéien, nommé Vachero, +insurgea Gênes, ourdit une conjuration nouvelle pour attaquer le palais +du gouvernement et massacrer tous les citoyens inscrits parmi les +patriciens au livre d'Or. Trahi par un Piémontais son complice, il subit +le supplice, malgré les injonctions du duc de Savoie, qui avoua sa +propre complicité dans l'action, et qui menaça la république de sa +vengeance.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Louis XIV, à son tour, fait bombarder Gênes, avec autant de cruauté que +d'injustice, pour avoir interdit la contrebande du sel par les Français +dans les ports. Quatorze mille bombes écrasent ou brûlent la moitié des +palais <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et des églises de la plus belle ville maritime de +l'Occident.</p> + +<p>Sous le règne suivant, les Génois poursuivent la conquête pied à pied de +la Corse, et rendent enfin l'île à la France.</p> + +<p>La révolution française, en débordant en Italie, attaque ou défend tour +à tour Gênes dans des siéges mémorables.</p> + +<p>Les traités de Vienne, infidèles à leur plan général, qui était le +rétablissement des trônes et des États violés par Napoléon, excluent la +république de Gênes du droit public, et la donnent violemment au roi de +Sardaigne.</p> + +<p>Gênes s'agite longtemps sous ce sceptre étranger et ne rentre dans son +repos que sous le canon des Piémontais. C'est, avec Venise, la seule +république italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces traités +de 1815, traités qui rendent le trône aux princes de la maison de +Savoie, et qui, au nom de la légitimité des rois et des peuples, +confisquent au profit de cette maison de Savoie une république illustre +qu'ils n'ont pas même la peine de conquérir! L'Italie s'affligera et la +France se repentira d'avoir laissé enlever ce peuple héroïque, ce +<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> port indépendant et cette marine presque française à +l'indépendance et à la politique. L'extinction de la nationalité génoise +sera un deuil pour l'Italie et un reproche éternel à l'équité du congrès +de Vienne.</p> + +<p>Descendons au Piémont, jusque-là bien moins illustre, et surtout bien +moins italien que la république des Médicis, des Adorno, des Frégose et +des Doria.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus militaires +dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie ces hérédités +féodales de familles possédant des fiefs humains dans les montagnes qui +servent de limites aux empires des grands peuples<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Ces princes régnaient sur une peuplade de braves et pauvres +Allobroges, laissés comme une alluvion des grandes invasions des peuples +du Nord. Pressée entre la Suisse, la France et les vallées du Piémont, +sur un groupe de montagnes et dans de sombres vallées des Alpes, cette +peuplade peu nombreuse s'était refoulée ou répandue tour à tour sur les +plaines voisines qui lui offraient le moins de résistance, tantôt sur le +bassin de Genève, en Suisse, tantôt sur le bassin de la Bresse, en +France, jusqu'à la Saône, tantôt dans le bassin du Pô, en Italie; elle +allait chercher, non de la gloire, mais de l'espace et du pain, chez ses +voisins. Son caractère, très-spécial à cette race de montagnards +<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> savoisiens, était une fidélité et une bravoure chevaleresques. +Les meilleurs soldats des ducs de Savoie sont toujours descendus de ces +montagnes; leur douceur les rendait disciplinaires; leur subordination +féodale les conservait dévoués à la bonne ou à la mauvaise fortune de +leurs princes; leur intrépidité froide les rendait solides comme le +devoir au poste où on les avait placés pour vaincre ou mourir. Ils +avaient deux religions dans leur cœur, leurs princes et leurs +prêtres; superstitieux chez eux, héroïques dehors, bons et honnêtes +partout, aussi propres à subir le joug de la conquête sans le secouer +qu'à imposer ce joug à leurs voisins, quand l'inquiétude de la maison de +Savoie les mettait à la solde des grands alliés auxquels on inféodait +leur sang pour des causes toutes personnelles à ces princes.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> XXVII</h4> + +<p>On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie, quoique +n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les mœurs, ni dans la +langue, à l'époque où la confusion des guerres intestines de la +Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies. Plusieurs fois +chassés de Turin par les Français, ils avaient embrassé et vaillamment +servi la cause de l'empereur d'Allemagne contre nous.</p> + +<p>Les croisades leur avaient donné un renom, une importance et des +possessions royales en Orient; la royauté de Chypre et de Jérusalem +était le seul titre imposant qu'ils eussent encore attaché à leur +maison.</p> + +<p>Le traité d'Utrecht, en déshéritant l'Espagne de ses possessions +italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en +Lombardie.</p> + +<p>La maison de Savoie s'allia, comme de <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> coutume, au plus fort: +ce n'est pas la moralité, mais c'est l'habitude des petites puissances.</p> + +<p>En 1696 elle déserta momentanément l'Allemagne. Le duc de Savoie, Amédée +II, obtient l'alliance de Louis XIV en donnant sa fille au duc de +Bourgogne. Cette princesse savoyarde en France fut un négociateur habile +et intime dans la familiarité du roi.</p> + +<p>Louis XIV, en retour, donna Pignerol à la maison de Savoie. Quelques +années plus tard, le duc vend l'alliance française à l'empereur Léopold +I<sup>er</sup>, au prix du Montferrat, de la province de Valence, d'Alexandrie, +du val de Sésia, et de toute la plaine située entre Tanoro et le Pô. +L'empereur lui accorde de plus, sur les dépouilles de l'Espagne, la +royauté de la Sicile; on la lui retire en 1720, et on l'indemnise avec +la royauté de la Sardaigne, royauté semi-barbare qui lui donne sur le +continent le titre de roi.</p> + +<p>Les intrigues et les versatilités constantes d'alliance de la maison de +Savoie lui profitent par une nouvelle défection. Dix-neuf ans après, la +France, en retour d'une de ces défections intéressées en sa faveur, lui +obtient Tortone, Novare, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> et un agrandissement de territoire +considérable en Lombardie. Trois ans passés, et la reconnaissance passée +plus vite que les années, la maison de Savoie fait une nouvelle +défection à la France, et combat avec l'Autriche contre nous.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>L'impératrice paye cette défection des provinces lombardes, du Vigevano, +du duché de Pavie et du territoire de Plaisance; chaque annexion à ce +royaume rapiécé du Piémont porte la date d'une alliance troquée contre +une autre.</p> + +<p>La révolution française la compte au premier rang de ses ennemis armés. +Vaincue d'un revers de nos armes, la maison de Savoie perd pièce à pièce +ses États, comme elle les a reçus. Elle fléchit sous la nécessité, et la +république française la laisse végéter humble et soumise à Turin, sous +le contrôle d'un proconsul plus que d'un ambassadeur (Ginguené).</p> + +<p>Effacée enfin du rang des souverainetés italiennes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> par +Bonaparte, comme éternelle complice de l'Autriche, elle se relègue +elle-même sur son rocher royal de Sardaigne, où nos ressentiments ne +peuvent la suivre.</p> + +<p>La correspondance diplomatique récemment publiée du comte de Maistre +nous montre ses efforts obstinés et naturels alors pour ameuter la +Russie, l'Angleterre et l'Autriche contre la France.</p> + +<p>Comme elle n'a plus de force, elle n'a plus de crédit dans les conseils +du monde, elle écoute aux portes des cabinets, elle attend de la +destinée l'heure d'une restauration dans ses possessions italiennes par +la main de la coalition dont elle est le satellite; son royaume, +gouverné par un proconsul français, le prince Borghèse, et par cinq +préfets de la France, s'est complétement et facilement incorporé à nous. +Ses excellents soldats, indifférents à la cause pourvu que l'honneur, la +gloire et la victoire la consacrent, sont les meilleurs auxiliaires de +Napoléon. Ses grands seigneurs, distingués mais flexibles, accoutumés à +changer de maîtres, décorent les conseils et les palais de Napoléon: +les Saint-Marsan, les Alfieri, les Barollo, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> les Ghilini, les +Salmatoris, les Carignan, chambellans, juges, sénateurs, généraux, +colonels, préfets du palais, administrateurs, rivalisent de services, de +talents et de fidélité à l'empereur ou à ses lieutenants. Nice, la +Savoie, le Piémont, adhèrent de tout leur patriotisme civil et militaire +à la France; ils sont accoutumés à changer de patrie; ils honorent +toutes celles qu'ils adoptent, pourvu que ces patries les grandissent; +la maison de Savoie leur a inoculé ces mœurs politiques. Grandir est +la loi des petites puissances.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Napoléon tombé, la maison de Savoie sort de son île et se précipite aux +pieds des congrès de Paris et de Vienne pour obtenir non pas seulement +sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux dépens des +nationalités et des libertés des États voisins, convoités par sa soif +insatiable de territoires. La seule usurpation récente et criante de +territoire <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et de liberté commise par le congrès de Vienne est +un crime de la force contre l'indépendance d'une illustre république +italienne (Gênes). On donne Gênes à la maison de Savoie, qu'on lui +épargne la peine de conquérir, et avec <i>Gênes</i> un port, des citadelles, +une marine, une population d'aventureux marins qui vont sous ses lois +rivaliser avec Toulon et avec Marseille.</p> + +<p>Cette usurpation violente de la république de Gênes par la main de +l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment où l'Europe en +armes restituait tout au droit des trônes et des peuples, est un des +actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une nation +illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La convoitise de +Turin, voilà le seul crime de Gênes! Là, comme ailleurs, il n'y a pas un +pouce de sol qui ne se soulève sous les pas du Piémont.</p> + +<p>Gênes proteste deux fois par l'insurrection désespérée de ses citoyens +contre ses nouveaux maîtres. La protestation, éteinte par le canon des +forts occupés par les Piémontais, fut étouffée dans le sang des Génois. +Vous qui faites, quand cela convient à votre ambition, appel <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> +au droit des nationalités exprimé au fond d'une urne et compté par des +questeurs armés, interrogez donc Gênes sur son annexion au Piémont, et +osez donc lui poser la question d'abdiquer son nom, sa gloire et sa +liberté sous un roi des Alpes! Éloignez vos bataillons, enclouez vos +canons, et attendez la réponse!</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>L'Europe, en annexant ainsi Gênes au Piémont, en haine de la France, +préparait à l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers +d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie des +alliances anti-françaises.</p> + +<p>La France, vaincue et refoulée en 1815 par le reflux du monde sur son +territoire, était contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir les +forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on +construisait contre elle en Piémont et à Gênes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Lyon, Toulon et Marseille étaient sous le canon de Turin.</p> + +<p>Cependant l'Europe, même en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le Piémont et +démanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur mitoyen de la +nature, pour couvrir la France, c'était un scandale diplomatique trop +criant. On nous laissa alors de la Savoie la partie militaire nécessaire +à notre sécurité.</p> + +<p>Mais en 1815, après le fatal retour de Napoléon de l'île d'Elbe, retour +qui coûta tant de sang, tant d'or et tant de liberté à la France, la +maison de Savoie envoya promptement des députés à Paris pour solliciter +aussi sa part de dépouilles. Les alliés lui devaient quelque chose, +puisqu'elle avait envahi la première notre territoire. Soixante mille +Sardes et Autrichiens coalisés avaient marché, sous le général +autrichien Frimont, sur Grenoble et sur Lyon, tandis qu'une autre armée +de dix mille Piémontais, sous le commandement du général Osasco, +marchait sur Toulon et Marseille, forçant le maréchal Brune, presque +sans soldats, à se replier devant eux.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> XXXI</h4> + +<p>C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des +dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France. +J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les envoyés +piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la partie de la +Savoie que 1814 nous avait laissée.</p> + +<p>Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps +ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit +récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie auprès +des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le démembrement du +Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit l'écrivain diplomatique, +«l'empereur de Russie, aussi généreux dans la victoire que courageux +dans les revers, s'opposa énergiquement à ce démembrement de la France, +et son veto fit renoncer à ce projet; mais il <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> consentit à la +restitution à la maison de Savoie de ce qui avait été alloué l'année +précédente à la sécurité des frontières françaises en Savoie.»</p> + +<p>Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les +influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences +libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut +l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe +éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au +besoin par l'inquisition, au moyen âge.</p> + +<p>Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce +gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour +italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui donnait +quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce peuple brave et +guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le gouvernement de la France +pendant vingt ans, était rentrée dans sa subalternité antique; elle se +pliait avec une résignation doucereuse, mais amère, à la supériorité de +l'aristocratie. Les ordres monastiques, <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> qui renaissent en +Italie comme en Espagne de l'esprit contemplatif et de l'oisiveté +endémique de ces beaux climats, reprenaient leur ascendant sur le +peuple; le gouvernement n'admettait dans les sujets aucune liberté des +cultes. Les sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les +billets de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur +que des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers +rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel +patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces rois +se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le bercail +des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la fécondité du +sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite patrie agrandie, +faisaient le reste; on était un peu humilié, mais on était heureux. +Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à Chambéry, à Alexandrie, +jusqu'en 1820.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> XXXII</h4> + +<p>À cette époque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout à coup +sur l'Italie; ce vent avait traversé l'Espagne.</p> + +<p>On a vu plus haut qu'une révolution militaire avait tout à coup éclaté à +Naples au mois de juillet 1820; une secte masquée, les <i>carbonari</i>, +avait jeté hardiment son masque en Calabre, soulevé les régiments, +marché sur Naples et proclamé la constitution d'Espagne.</p> + +<p>Or qu'était-ce que la constitution d'Espagne, proclamée à Cadix par une +insurrection soldatesque aussi? C'était une véritable république de +tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne +conservant un roi nominal à son sommet que pour cacher sa véritable +nature militaire. Une telle constitution masquée était mille fois plus +pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et courageusement +son nom. Il n'y a rien de si révolutionnaire qu'un mensonge!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> L'Europe, à la nouvelle des événements révolutionnaires de +Naples, se rassembla en congrès à Laybach, pour délibérer la guerre ou +la paix en Italie.</p> + +<p>L'Autriche, devançant le congrès, fit marcher ses troupes en Lombardie, +prêtes à intervenir, et intimidant déjà les carbonari dans la péninsule.</p> + +<p>L'Autriche est toujours la première à intervenir à main armée pour le +<i>statu quo</i>, car c'est sa nature, et c'est son intérêt de représenter +partout le passé. Elle est par essence le temps d'arrêt des choses dans +l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa faiblesse.</p> + +<p>À l'instant où les carbonari l'aperçurent en armes en Lombardie, elle +devint l'objet des craintes et des imprécations des carbonari; leur cri +unanime fut: Guerre à l'Autriche! Jusque-là elle n'avait pas été trop +impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une versatilité habituelle +aux peuples qui changent de joug, son retour à Milan, en 1814, avait été +l'objet d'un fanatisme de joie poussé jusqu'à la férocité contre le +gouvernement français que l'Autriche venait remplacer. L'assassinat du +<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> ministre franco-italien <i>Prina</i>, traîné dans les rues de Milan, +et martyrisé par le peuple, aux cris de: Vive l'Autriche! en fut un +triste témoignage; mais l'heure de ces intermittences avait sonné un +autre tocsin.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires à Rome, point en +Toscane, un petit nombre à Turin, et presque exclusivement parmi la +jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse était le prince +de Carignan, depuis Charles-Albert.</p> + +<p>Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de Savoie, +avait été appelé à l'hérédité du trône par le vieux roi Victor-Emmanuel, +sans enfants.</p> + +<p>Le frère du vieux roi, le duc de Génevois, sans enfants aussi, avait +acquiescé à cette adoption. Ces deux vieux princes devaient attendre +<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> de leur jeune parent, associé au trône, une reconnaissance plus +que filiale.</p> + +<p>Il n'est pas permis à l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le +secret des cœurs et dans la controverse des faits, plus ou moins +authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan +d'initiative et de complicité avec le carbonarisme de Turin. Ce qui est +certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris +militaires, fils des plus hautes familles du Piémont, furent les +premiers à débaucher une partie de l'armée du roi et à proclamer la +constitution espagnole, qui le détrônait moralement.</p> + +<p>La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de +Tortone, s'ameutèrent à la voix de quelques-uns de ces jeunes officiers, +et proclamèrent à la fois la constitution espagnole et la guerre à +l'Autriche.</p> + +<p>Ces révoltes soldatesques furent couvertes, comme à Cadix et à Naples, +d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le sceptre de +roseau en le violentant.</p> + +<p>Les troupes de Turin, embauchées par la <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> jeunesse dorée du +prince de Carignan, imitèrent celles d'Alexandrie.</p> + +<p>Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers +l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, abdiqua +la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à Nice.</p> + +<p>Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution +insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence des +mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer +d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution +consommée.</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces +événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère, +n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne +insurrectionnelle et le droit <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> monarchique dont il se croyait +responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe.</p> + +<p>Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de roi +que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son abdication; +mais que, dans tous les cas, il considérait comme rebelles tous ceux de +ses sujets qui avaient participé aux actes de Turin; c'était déclarer la +rébellion de son propre neveu le prince de Carignan, fauteur de la +constitution espagnole, de l'abdication du roi, et régent +révolutionnaire du royaume.</p> + +<p>Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité +inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette +déclaration menaçante adressée au prince.</p> + +<p>Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa +conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain de +Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. Il +prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment de +soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la +responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux +régiments de <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare +dans une intention équivoque et non expliquée.</p> + +<p>Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement +fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare +pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare +pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de +Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était +une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour; +défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les +désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince +de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un!</p> + +<h4>XXXV</h4> + +<p>Après quelques instants d'indécision, et en présence de +l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince de +Carignan <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> faillit à tous ses engagements révolutionnaires de +Turin.</p> + +<p>Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait du +commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte de +soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.</p> + +<p>Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée +sarde au nom du nouveau roi.</p> + +<p>Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer l'indulgence de +son oncle.</p> + +<p>La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince, s'agita à +Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son indépendance.</p> + +<p>Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.</p> + +<p>À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les +autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la capitale.</p> + +<p>Une armée dite <i>constitutionnelle</i> sortit de Turin pour aller combattre +ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.</p> + +<p>Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> le Tessin pour +secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général, la +commandait.</p> + +<p>L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et +attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia ébranlée +sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra pêle-mêle avec +elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour rentra à Turin, les +Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta inébranlablement fidèle; les +soldats révolutionnaires se débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, +séducteurs du prince de Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans +toutes les directions de l'Europe.</p> + +<p>Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers coupables; +le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son frère, le duc de +Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix, régna appuyé sur +l'Autriche, plein de défiance contre le prince de Carignan son neveu, +dont l'ingratitude ou la légèreté avait profondément aigri son âme; il +voyait en lui le premier conspirateur du royaume.</p> + +<p>Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> avait fait de +contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila +lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse d'Autriche, +fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à Florence.</p> + +<p>Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent de +la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la +résipiscence du prince.</p> + +<p>Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué et +de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette confusion était +si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, dans une hôtellerie +de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance et son mentor +politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour me demander si une +visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me faire, à moi jeune et +obscur diplomate d'un rang subalterne alors, ne me compromettrait pas, +et si je consentais à le recevoir? Je n'ai pas besoin de dire que je +refusai la visite, et que je me rendis le soir même au palais Pitti pour +présenter mes respects au royal exilé.</p> + +<p>Cette anecdote, qui paraît incroyable, est <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> vraie pourtant; +elle prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le +prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors descendu +dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur hospitalité et +leur solitude.</p> + +<p>Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de la +Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis détrônés +par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, le premier +et le plus libéral des princes législateurs avant que le mot de +<i>libéralisme</i> fût inventé, serait occupé bientôt après par un proconsul +piémontais?</p> + +<h4>XXXVI</h4> + +<p>Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich +demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé du +trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses oncles, +ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre temporisait; +<span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de Metternich.</p> + +<p>La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais règne, +soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition du prince +de Carignan.</p> + +<p>On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller servir, +les armes à la main, contre ses propres amis en combattant en Espagne +cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait proclamée à +Turin.</p> + +<p>Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée +française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta en +grenadier héroïque.</p> + +<p>Devenu roi en 1831, son règne, jusqu'en 1848, fut le plus illibéral, le +plus acerbe et le plus implacable de tous les règnes contre la liberté +moderne, enfin le règne des ombrages autrichiens à Turin; en religion, +ce fut le règne monastique des jésuites, dont il paraissait moins le roi +que le lieutenant temporel dans ses États; ses rigueurs ne s'adoucirent +pas un instant envers ses complices de 1820, proscrits à cause de lui +par toute l'Europe. Ces <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> jeunes officiers des plus illustres +maisons de Turin traînèrent, lui régnant, de Paris à Londres, leur +condamnation et leur misère; toute l'Europe leur compatissait, excepté +celui qui avait partagé leur faute. Sincère ou apparente, sa dévotion, +stricte comme une discipline, faisait de sa cour un couvent armé: des +prêtres et des soldats, des revues et des cérémonies religieuses, +c'était tout le règne; un soldat monacal, c'était tout le roi.</p> + +<h4>XXXVII</h4> + +<p>Mais c'était le roi de l'imprévu. Tout à coup, en 1846, la voix du pape +actuel, Italien jusqu'à la moelle, réveilla on ne sait quel carbonarisme +sacré en Italie par ses manifestes.</p> + +<p>Charles-Albert pressent que l'ébranlement de l'Italie contre l'Autriche +va susciter un mouvement intérieur de liberté, un mouvement extérieur +d'indépendance. L'Italie, sans esprit militaire au Midi, aura besoin +d'une armée toute faite dans l'Italie subalpine. Il est soldat, il peut +être libérateur; le libérateur <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> de l'Italie peut en devenir le +conquérant. L'éclair voilé de sa longue ambition l'illumine; il proclame +une constitution, arme de guerre légitime et infaillible contre +l'Autriche. La constitution à Turin, c'est l'insurrection prochaine à +Milan: cette constitution piémontaise n'est que la <i>Marseillaise</i> de +l'Italie.</p> + +<h4>XXXVIII</h4> + +<p>La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan. Les +Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.</p> + +<p>Venise imite patriotiquement Milan.</p> + +<p>Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife +universel retient le souverain.</p> + +<p>Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son alliée +l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une autorisation, une +connivence secrète de la république française.</p> + +<p>Tous les jours, et plusieurs fois par jour, <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> ses ambassadeurs +ou ses affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un +consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou +confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion piémontaise +en Lombardie.</p> + +<p>La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un peuple +fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une parole +publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste de la paix, +elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou la propagande +armée.</p> + +<p>Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de moi +ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive contre +l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec complicité de la +France, c'est le tocsin de la guerre universelle en Europe. Nous sommes +en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré inviolabilité et respect +aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons d'abord, par une éclatante +répudiation de l'esprit de conquête, effacer du cœur des peuples +germaniques ces ressentiments <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> funestes laissés en Allemagne par +les conquêtes, les ravages, les humiliations du premier empire. Ce que +nous voulons tout haut, nous le voulons tout bas; ce ne serait pas une +diplomatie sincère de la France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une +diplomatie qui se proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous +pousserait à déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le +Pô. Votre cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes +aussi. Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni +intervention prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre +responsabilité. Si vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si +l'Italie assujettie par vous change la condition secondaire et non +menaçante pour nous de votre monarchie de second ordre en un vaste +empire italien pesant trop fort contre nous sur les Alpes, nous +prendrons nos sûretés, nous vous en prévenons, en nous fortifiant +nous-mêmes de la Savoie, du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids +du monde ne doit pas être déplacé du bassin du Midi par la main des +ducs de Savoie; <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> votre agrandissement nous diminuerait de tout +ce que vous ajouteriez à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de +votre alliance, l'histoire nous l'atteste; en un siècle, +quatre-vingt-quinze ans d'alliance austro-sarde contre cinq ans +d'alliance austro-française: voilà votre histoire. Elle est instructive +pour nous. Que serait-ce si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce +si vous vous placiez seul sous le patronage politique, maritime de +l'Angleterre? Que serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui +baignent votre péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si +vous l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia, +Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour pendants +à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre européenne +contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait pas d'arriver, à +une coalition du Nord et de l'Angleterre contre nous? Votre +agrandissement sans mesure ne serait-il pas une véritable trahison de la +France d'aujourd'hui envers la France de demain? Encore une fois: Non. +Si vous vous <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> agrandissez, nous nous fortifierons de vous et +contre vous!</p> + +<p>«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre +guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en Piémont et +menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité et de votre +impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous couvrir contre la +conséquence extrême de votre agression, nous nous placerons non comme +ennemis, mais comme médiateurs armés entre l'Autriche et vous; nous ne +permettrons pas aux armées de l'Allemagne de vous effacer du sol +italien; nous vous laisserons petite puissance gardienne des Alpes; ce +ne sera qu'une question de frontière pour nous. Un pays a le droit de +veiller sur ses voisins, car de son voisinage dépend sa sécurité.</p> + +<p>«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois légitimement +dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la couvrir contre +toute intervention étrangère; nous ne la laisserons absorber ni par +l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons pas <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> une ou +plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que vous qui +composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni par violence +les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards, les Romains aux +Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons à tous: Soyez +vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez l'indépendance sous la +garde de la liberté républicaine, ou monarchique, ou représentative, et +groupez-vous en fédération italique, confédération mille fois plus +conforme à vos natures que l'unité piémontaise qui se disloquera au +premier choc après vous avoir dénationalisés.»</p> + +<p>Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée au +Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un secours et +non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.</p> + +<h4>XXXIX</h4> + +<p>On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces +conseils, lança les Piémontais <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> en Lombardie, fut mal reçu et +plus mal secondé par les Lombards, combattit en intrépide soldat, fut +vaincu, n'osa reparaître à Turin sous le coup de sa témérité et de sa +déroute, abdiqua le trône, s'éloigna sous un nom d'emprunt de l'Italie, +et alla mourir de sa déception et de sa douleur en Portugal. Infidèle à +tous les partis et à lui-même, ce prince ne fut un héros que sur le +champ de bataille. Son malheur patriotique lui fut imputé à vertu par le +parti de l'ambition piémontaise et de l'unité monarchique en Italie. Son +nom repose défendu par sa mort, mort trouvée à la poursuite de ce rêve +obstiné de la maison de Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir, +même de douleur, pour sa patrie!</p> + +<h4>XL</h4> + +<p>Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets +interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses +provocations habiles à une guerre italienne, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> ont réussi à +amener l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que +Machiavel n'aurait pas surpassé.</p> + +<p>L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau d'écarlate, a +donné brutalement dans l'embûche.</p> + +<p>Le Piémont a crié au secours, la France est accourue.</p> + +<p>La terre de Marengo ne pouvait être marâtre à la France: elle a vaincu, +elle a donné généreusement le prix de la victoire au Piémont.</p> + +<p>Le Piémont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie achetée au +prix de ce sang français; il a convoité à l'instant, malgré les vues +contraires de la France, les États neutres de l'Italie. Le traité +sommaire de Villafranca promettait sur le champ de bataille de laisser +l'Italie, étrangère à cette querelle, se reconstituer librement sur un +plan fédératif. Cela était sage. Le Piémont a forcé la main au traité, +en s'emparant de douze millions d'Italiens. Il a arraché la Romagne aux +États pontificaux, la Toscane à sa propre indépendance; Parme à une +princesse libérale et inoffensive, <i>exilée de l'exil</i>; il laisse rêver +tout haut, sans <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> la désavouer, l'annexion de sept millions +d'hommes dans le royaume de Naples; un soldat cosmopolite pour qui le +feu est une patrie, plus semblable par ses exploits personnels à un +héros de la Fable que de l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et +le Piémont ne lui dit encore ni oui ni non. Où s'arrêtera-t-il? Le +hasard seul le sait.</p> + +<p>Dans cet élan vers la conquête et vers l'absorption universelle de +toutes les Italies, malgré la France qui les déconseille, un prince sans +peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un ministre +équilibriste, paraît changer de point d'appui, et, Français avant la +lutte, devenir Anglais après la victoire; l'Angleterre, qui cherchait +depuis tant de siècles une position politique navale et territoriale +contre nous au Midi, a souri aux envahissements prétendus italiens du +Piémont.</p> + +<p>L'Angleterre espère dans la maison de Savoie un allié que nous avons +fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les armes +pour y appuyer son levier anglais et antifrançais au pied des Alpes; la +France pourrait regretter son sang versé en faveur d'un <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> allié +pour qui un service est le prélude d'une exigence.... Jamais, en six +mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente connivence de +l'Angleterre; sa grandeur démesurée n'est plus un service rendu à +l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos précautions contre ce +danger enfin aperçu, et nous faisons bien; la Savoie et le comté de Nice +sont deux sûretés légitimes, mais deux sûretés bien insuffisantes contre +la création d'une sixième grande puissance dans le monde, création qui +enceindra la France d'une ceinture de périls partout, et même du seul +côté où elle avait de l'air pour ses mouvements et rien à craindre.</p> + +<p>Une Prusse du Midi! C'était assez d'une!</p> + +<p>Voilà l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel.</p> + +<p>Voyons maintenant ce que ce souverain génie politique, ce <i>Dante</i> de la +diplomatie, ce Montesquieu précurseur de son siècle, aurait, dans son +patriotisme italien, conseillé à l'Italie s'il eût vécu de nos jours. +Ici nous n'en sommes pas réduits à conjecturer; nous pouvons affirmer +avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais intérêts de sa +patrie, car ses opinions <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> sur la nature de la constitution +fédérale qui convient à l'Italie sont toutes écrites d'avance dans les +considérations lumineuses et anticipées sur la nature des choses de son +temps et des temps futurs; la politique tout expérimentale de Machiavel +n'était que de la logique à longue vue; la logique est le prophète +infaillible des événements à distance: le génie est presbyte.</p> + +<p>Ses conclusions étaient comme les nôtres, une <i>confédération italique</i>.</p> + +<p>Une confédération n'inspire d'ombrage à personne et inspire respect et +intérêt à tout le monde; une monarchie unitaire et militaire piémontaise +peut inspirer des ombrages à ses voisins.</p> + +<p>Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages à la France.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> LIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LITTÉRATURE POLITIQUE.<br> +MACHIAVEL.</h3> + +<p class="center">TROISIÈME PARTIE</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Nous supposons donc que Machiavel, mort, hélas! trois siècles trop tôt, +assistât vivant à la scène diplomatique que nous avons sous les yeux, et +qu'interrogé par les Italiens ses compatriotes sur le meilleur parti à +prendre pour régénérer l'Italie, il prît la parole à Naples, à <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> +Rome, à Bologne, à Venise, à Milan, à Turin, soit dans un conseil de +diplomates italiens délibérant en famille sur les affaires de la grande +nation qui veut revivre, soit dans une de ces tribunes que l'esprit +moderne relève au milieu des peuples longtemps muets.</p> + +<p>Que verrait-il et que dirait-il? Il faudrait ici avoir le génie de ces +discours dont il illumine l'histoire ancienne pour le faire parler dans +sa langue; mais, sans prétendre à son nerveux et sublime langage, +laissons parler seulement son rude et clair bon sens.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>«Qui êtes-vous? dirait-il d'abord à ces Italiens de races, d'origines, +de régions, de mœurs, de dominations diverses réunis autour de leur +grand oracle politique.</p> + +<p>Vous êtes Italiens, sans doute, mais vous êtes Italiens comme les +Hellènes étaient Grecs, Grecs dans la communauté de famille générique +<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> et dans la vaste autonomie du Péloponèse, des îles et de +l'Ionie, mais, en réalité, Lacédémoniens, Athéniens, Thébains, +Corinthiens, Samiens, branches distinctes, toujours séparées, +quelquefois hostiles de cette grande et héroïque famille grecque +contenue à peine entre les montagnes du Péloponèse, les archipels et les +rivages de l'Asie Mineure; branches ayant chacune son territoire, ses +flottes, ses formes de gouvernement diverses, aristocratique ici, +populaire là, militaire dans les montagnes, navale dans les ports, +monarchique en Asie, théocratique à Éphèse, républicaine en Europe, +rivale en temps de paix, confédérée en temps de guerre, indépendante +pour le gouvernement intérieur, amphictyonique pour la défense commune, +forme élastique qui s'étend ou se resserre selon les besoins de la race +hellénique, et qui, en faisant l'émulation au dedans, la sûreté au +dehors, le mouvement et le bruit partout, fit de la Grèce en son temps +l'âme, la force, la lumière et la gloire de l'humanité! Voilà ce que +vous êtes si vous vous comprenez bien vous-mêmes!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> III</h4> + +<p>Maintenant, que voulez-vous et que veut l'Europe par admiration et par +reconnaissance pour vous?</p> + +<p>Vous voulez ressusciter, et l'Europe veut vous aider à revivre;</p> + +<p>Ressusciter? bien; c'est un miracle qui n'est pas commun dans +l'histoire: toutefois ce miracle est possible quand les peuples ne sont +pas morts et qu'ils sont seulement assoupis. Or vous n'êtes pas morts, +vous n'êtes pas même assoupis comme hommes: deux mille ans, la barbarie, +les invasions, les conquêtes, l'anarchie, les dominations diverses +étrangères, les Grecs de Byzance, qui avaient transporté à Byzance le +sceptre italien, les Sarrasins, les Normands, les Lombards, les +Hongrois, les Souabes, les Impériaux, les Savoyards, les Espagnols, les +Suisses, les bandes de condottieri soldées par vos propres souverains +pour ravager ou assujettir vos provinces, ont démembré, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> +morcelé sous les pas de millions d'hommes votre propre nationalité; +l'Italie n'a plus été que le champ de bataille du monde moderne, la +scène vide du drame politique où tout le monde a joué un rôle excepté +vous.</p> + +<p>La nation politique a donc été deux mille ans comme morte: plus +d'Italie; mais les Italiens sont restés.</p> + +<p>Or ces Italiens ont été et sont restés toujours par leur nature la +première race de la famille moderne sur le sol le plus vivace et le plus +fécond de l'Europe. Héroïques comme individus, quoique asservis comme +nations, supérieurs à leurs conquérants et maîtres de leurs maîtres dans +tous les exercices de l'esprit humain: donnant leur religion, leurs +lois, leurs arts, leur esprit, à ceux qui leur donnaient des fers, +théologiens, législateurs, poëtes, historiens, orateurs politiques, +architectes, sculpteurs, musiciens, poëtes, souverains en tout par droit +de nature, et par droit d'aînesse, et par droit de génie; grands +généraux même quelquefois, quand les Allemands leur donnaient des +armées de barbares à conduire, <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> ou quand Borgia, ce héros des +aventuriers, ce Garibaldi de l'Église, cherchait, à la pointe de son +épée, un empire italien dans cette mêlée à la tête des braves façonnés +par lui à la politique et à la discipline.</p> + +<p>Aucune vertu ne vous a manqué, même dans vos anarchies et dans vos +corruptions, excepté la vertu qui fait les peuples, l'unité dans la +volonté d'action; grandes personnalités, nation anarchique, mille fois +moins anarchique cependant que la Grèce.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Vous êtes arrivés dans cet état à une époque qu'on peut appeler l'époque +française de l'humanité.</p> + +<p>La France a répandu son esprit de rénovation dans toute l'Europe; la +France, nation moins douée des dons intellectuels, mais plus militaire +et plus unifiée que vous, vous a conquis à son tour; elle a fait d'abord +chez vous des républiques à son image: républiques <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> +parthénopéenne, romaine, ligurienne, cisalpine, où Naples, Rome, Gênes, +Milan, croyaient quelques jours renaître à la liberté en revêtant les +noms et les costumes antiques; puis, quand la France a repris pour +sceptre le sabre du général Bonaparte, elle vous a transformés ou +travestis à son image.</p> + +<p>Elle a fait de Naples un royaume français de famille, tantôt pour un +frère, tantôt pour un beau-frère du maître de l'empire.</p> + +<p>Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde ville de +France, un fief impérial pour un roi de Rome, un département français: +dénomination humiliante et barbare qui rappelait ces temps où un +marchand vénitien s'appelait duc d'Athènes!</p> + +<p class="p2">Elle a fait de Florence l'apanage d'une sœur du conquérant de Milan, +une vice-royauté pour Beauharnais; elle a fait des départements +subalpins de ce Piémont inaperçu alors, et qui prétend régner seul +aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France lui a prêtés. Sans +la France cette maison de Savoie allait succomber une troisième fois +sous le poids <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> d'une armée de Germains, provoquée par +l'inquiétude patriotique de ces princes!</p> + +<p>Pendant ce demi-siècle, où la France a occupé la scène, et où vous avez +participé, tantôt à sa fortune, tantôt à ses conquêtes, tantôt à ses +revers dans le Nord, tantôt aux orages féconds de ses révolutions +intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins, constitutionnels, +politiques, sont nés en Italie.</p> + +<p>Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur âme s'agiter et +s'élever au-dessus de leur destinée au contact des grandes choses +militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur égale à celle des +Français dans des expéditions communes. En se sentant valeureux soldats +auxiliaires dans les armées de la France, ils se sont sentis dignes +patriotes, nobles citoyens, capables d'indépendance et de toutes les +libertés qui constituent l'homme moderne sur leur propre terre; la +France leur a inoculé la gloire; la France a conçu tout à coup la noble +idée de ressusciter l'Italie, l'Italie a conçu la juste volonté de +revivre.</p> + +<p>Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la France +et l'Italie en comprennent <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> le seul sens réalisable; deux mots +décevants et funestes, si c'est le Piémont seul qu'on charge de les +interpréter.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter au +vent, ô Italiens! ô Français! peuples tant de fois déçus par la vanité +des paroles!</p> + +<p>Est-ce l'Italie romaine, la république du monde romain, l'empire romain, +souveraineté universelle militaire et tyrannique de l'Italie, de la +Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique, de l'Asie, que vous +voulez ressusciter? Quel rêve! et quel rêve absurde contre le genre +humain!</p> + +<p>Ressuscitez donc alors ce peuple féroce, nourri par la louve dans les +cavernes du <i>Latium</i>, suçant plus tard, au lieu de lait, le sang du +genre humain, ne pouvant grandir qu'en dévorant tour à tour tous les +peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> +domination; souveraineté du brigandage, de l'iniquité, de la force, de +la guerre, sur l'espèce humaine, et qui avait posé ainsi la question de +sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes: «Que Rome +périsse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers à la merci de +toute armée romaine!»</p> + +<p>Ressuscitez donc le paganisme lui-même alors! Ressuscitez le <i>fatum</i> +pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez +pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la moralité +du centurion! et supprimez du même coup toute propriété de la terre pour +d'autres familles humaines que la famille de Romulus armée contre tous! +car voilà exactement Rome antique.</p> + +<p>Est-ce là ce que vous prétendez ressusciter? Alors restituez les Gaules +à ces légionnaires de César qui asservissaient vos pères, qui +incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos +provinces, et qui massacraient en une seule nuit, après la victoire, +soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre capitale!</p> + +<p>Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> turbulente sous +les Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibère et ses +successeurs, il vous faut supprimer toute indépendance, toute +nationalité, toute liberté, toute dignité dans le reste du monde; il +vous faut déifier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains, +Français! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine! la +plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possédé ou égorgé +l'espèce humaine! Êtes-vous prêts à lui céder la place? Êtes-vous prêts +à vous reconnaître esclaves, vous, prétendus hommes libres, qui n'avez +jamais, depuis quelque temps, sur vos lèvres que le nom glorifié de vos +tyrans? et, quand vous le voudriez, où est le genre humain qui le +veuille une seconde fois? où sont les peuples qui tendent la main à +l'oppression universelle de l'Italie romaine? où est le monde romain?</p> + +<p>Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde; +c'est de la ruine de l'Italie romaine que la liberté des peuples a surgi +dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la réaction de +tous les droits opprimés contre le despotisme militaire <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> des +consuls, des tribuns du peuple ou des Césars!</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Voilà donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie, qui +ne peut être ressuscitée sans tuer ou sans avilir le reste du monde. +Passons à la petite Italie, à l'Italie du moyen âge, à l'Italie d'hier: +qui prétendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix Italies +incohérentes, formées des lambeaux de l'Italie historique?</p> + +<p>Sont-ce les cent et une petites républiques grecques, normandes, +sarrasines, colonisées et municipalisées sur les rives méridionales de +la Grande Grèce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'à Naples? +Mais ce sont de petites municipalités enfermées entre leurs murailles et +leurs ports, dont le nom n'était pas connu au delà de leur banlieue, et +qui ne pesaient que du poids de leur néant dans la balance de l'Italie.</p> + +<p>Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des Normands? +celle des <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Sarrasins? celle des Hongrois? celle des Souabes? +celle des Espagnols? celle des Français? des Anjou? des Guise? des +Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des Murat de +Napoléon? Que gagnerait l'Italie à cette résurrection de toutes ces +vice-royautés étrangères, dans une terre dont le charme attire tous les +aventuriers armés de l'Asie et de l'Europe, et dont le sable se prête +aussi bien à recevoir qu'à effacer vite le pas de tous ses conquérants?</p> + +<p>Naples est le joyau de l'Italie, qui allèche à cette proie éblouissante +toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le patriotisme et la +force; d'ailleurs son peuple a immensément mûri et grandi en civisme et +en nationalisme; il n'accepterait plus les premiers venus pour arbitres +de sa destinée; peuple calomnié qui vaut mieux que sa renommée, Naples +est peut-être aujourd'hui le royaume de l'Italie qui est le plus capable +d'institutions modernes par ses lumières; mais sa déshabitude des armes +et son petit nombre ne lui donneraient pas la force de les défendre, +encore moins de les imposer seul à toute l'Italie; vous ne +ressusciteriez qu'un <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> fantôme; par sa situation excentrique, +comme celle du Piémont, Naples peut être un brillant rayon de l'Italie: +il ne peut en être le centre.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Est-ce la Rome papale que vous voudriez ressusciter pour lui rendre à +elle seule la domination, le protectorat, la direction souveraine de +l'Italie, comme au temps où Jules II, soldat autant que pontife, la +conduisait de Naples à Milan contre les Allemands, les Piémontais, les +Français, au cri de <span class="smcap">Fuori i barbari</span>! (<i>Hors de l'Italie les barbares!</i>) +Mais alors rendez donc à la papauté tout ce que le <i>tempus edax rerum</i> a +usé du prestige temporel, de l'ascendant politique, de la force des +armes de la papauté, depuis les jours de <i>Hildebrand</i>, de Léon X, de +Jules II, de ces pontifes armés de la foudre divine et de l'épée de +saint Pierre à la fois.</p> + +<p>Sans parler de cette confusion du droit <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> spirituel et du droit +temporel dans leurs mains, oubliez-vous ce que la papauté souveraine à +Rome a perdu d'alliés ou de sujets catholiques depuis Jules II dans le +monde actuel? Oubliez-vous qu'une puissance de soixante millions +d'hommes en Europe et en Asie, la Russie, est née depuis cette époque, +prêtant au schisme grec sous les czars de Russie, sous les Constantins +héréditaires, un appui qui enlève au catholicisme romain une moitié de +son poids dans tout l'Orient?</p> + +<p>Oubliez-vous que Henri VIII a déchiré les trois royaumes de la +Grande-Bretagne de la carte pontificale, et que, sur la terre comme sur +la mer, la Rome papale a ses plus acharnés ennemis là où elle avait ses +plus fanatiques défenseurs?</p> + +<p>Oubliez-vous que Genève est à Calvin avec les trois quarts de cette +Suisse où Rome avait son recrutement intarissable dans ces montagnes de +l'Helvétie qui étaient pour elle ce que la Dalmatie était pour les +Romains, un grenier d'hommes?</p> + +<p>Oubliez-vous que le Nord tout entier, Danemark, Suède, Norvége, +Hanovre, Hollande, <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> sont des branches détachées aujourd'hui du +tronc pontifical?</p> + +<p>Oubliez-vous qu'une grande puissance germanique elle-même, la Prusse, +qui forme à elle seule un quart des forces militaires de l'Europe, a +répudié le joug spirituel et à plus forte raison temporel des +pontifes-rois?</p> + +<p>Oubliez-vous enfin que, de toutes ces puissances allemandes, quelquefois +auxiliaires, quelquefois ennemies des papes, trois seules puissances +n'ont pas déserté l'obéissance spirituelle aux papes, et composent, avec +la Pologne asservie, le seul domaine spirituel de la papauté?</p> + +<p>Oubliez-vous que l'Espagne catholique de Charles-Quint et de Philippe +II, dont l'infanterie disposait de l'Europe au service de la Rome +papale, n'est plus qu'une puissance de huit millions d'hommes, qui ne +compte plus en Europe que par son grand nom et par le caractère resté +entier de sa chevalerie militaire; puissance historique plus que +politique aujourd'hui dans les combinaisons des nations? Ressuscitez +donc tous ces millions d'hommes déserteurs successifs de la monarchie +temporelle des papes, et rendez-les, si vous pouvez, au système +<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> politique de Jules II! Quand vous aurez fait ce miracle, alors +et seulement alors vous pourrez rendre à Rome le sceptre monarchique ou +la direction républicaine de l'Italie!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Est-ce la Toscane des Médicis que vous prétendez ressusciter? Mais la +Toscane, ce merveilleux phénomène de la richesse, cette royauté de +l'intelligence, cette monarchie du travail à l'époque où l'industrie +européenne n'était pas née, devait décroître et tomber d'elle-même +aussitôt que l'industrie de la laine, de la soie, de la banque, +cesserait d'être le monopole, le brevet d'invention de Florence, et que +les mêmes industries, mères du même commerce et sources des mêmes +richesses, s'établiraient à Lyon, à Venise, à Londres, à Birmingham, à +Calcutta, et que le travail européen et asiatique ne laisserait au +peuple des Médicis, de Dante, de Michel-Ange, que cette primauté du +génie des arts qui fait la gloire, <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> mais qui ne fait pas la +puissance militaire et politique des nations.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit +l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit l'Orient +presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques sortis des +lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe entière sourirait +comme moi à cette résurrection de la patrie de Manin; mais alors +ressuscitez donc les temps où l'islamisme de Mahomet II, qui n'avait +encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la Grèce, ni l'Archipel, ni ses +îles et les montagnes de l'Adriatique, laissait Venise s'emparer, jour +par jour, des débris immenses de l'empire byzantin qui s'écroulait à son +profit.</p> + +<p>Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer +Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> +forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la +monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure qui +allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce entier de +l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au profit des +vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve plus aisé à +déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour reconstruire ce +rêve de l'empire maritime, territorial et aristocratique de Venise,</p> + +<p>Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas +succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;</p> + +<p>Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance n'eût +pas été découverte;</p> + +<p>Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à la +voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange nouveau et +immense entre les deux mondes, un déplacement de la Méditerranée à +l'Océan;</p> + +<p>Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni +Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que +Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> Bosphore; +il faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et +commerciale à son tour, n'eût pas créé <i>Trieste</i>, ou qu'elle y renonçât +pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que l'Allemagne ne +possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à l'écoulement des +produits de soixante millions d'hommes germains, en rapports de plus en +plus étroits avec tout l'Orient;</p> + +<p>Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses terres +au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui en +fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où est la +main italienne, et même piémontaise, et même française ou anglaise, +assez puissante et assez tenace pour arracher à l'Allemagne la clef +désormais conquise de cette porte de l'Orient par Trieste?</p> + +<p>Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à +moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont! Tout +ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est une belle +ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté, un Hambourg +italien avec une auréole <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> de majesté et de souvenir sur ses +lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie; mais ce ne +sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie. Un Platon +italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait le croire.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel Milanais? +Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans de Vérone, de +Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le Milanais espagnol? le +Milanais français ou le Milanais allemand? Proie successive de tous les +ambitieux indigènes ou étrangers qui ont dépecé cette magnifique plaine +de l'Italie. Mais ce Milanais ne fut jamais que le champ de bataille de +l'Italie ou de l'Europe: est-ce ce carnage en permanence que vous +songeriez à reconstituer?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> XI</h4> + +<p>Est-ce la république de Gênes? Mais vous l'avez odieusement confisquée +vous-mêmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes de la maison de +Savoie, son éternelle rivale. Cette maison de Savoie, qui n'avait pas la +force de conquérir la république de Gênes, a eu le courage de la +recevoir du congrès de Vienne, au nom de quoi? Au nom de la légitimité, +appelant ainsi légitime toute confiscation nationale à son profit!</p> + +<p>Mais, si vous voulez ressusciter Gênes (et ce serait une des plus justes +de vos résurrections), rendez-lui donc d'abord son indépendance, +rendez-lui donc ses établissements maritimes tout autour de la mer +Noire, depuis <i>Caffa</i> jusqu'à Trébizonde! Rendez-lui donc son territoire +byzantin et sa Tour des Génois jusque sur la colline de Constantinople! +Rendez-lui Candie, Lépante, ses flottes, ses ports, son commerce, ses +<i>Doria</i> faisant <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> pencher la victoire et l'empire tantôt du côté +de Charles-Quint, tantôt du côté de la France, selon qu'ils passaient +d'un vaisseau à l'autre sur les escadres de ces deux rivaux couronnés +qui se disputaient l'Italie! Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous +vendait naguère comme un gage d'éternelle protection de la France sur sa +république presque française!</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique, à quelque date que +vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens:</p> + +<p>Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis l'ancienne +Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et agglomérée; ni +sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de l'empire romain +autant de politiques diverses et contraires qu'il y a eu de fragments de +nationalités distinctes et opposées l'une à l'autre; ni sens national, +puisqu'il y a eu, depuis l'extinction <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> de Rome, trente on +quarante nationalités vivant comme des polypes d'une vie propre et +individuelle dans l'élément général italien.</p> + +<p>Mais, en réduisant ces trente petites nationalités en unités plus +importantes, il y a eu sept nationalités principales en Italie, savoir: +les États de Naples, les États du pape, les États toscans, les États de +Modène, les États de Parme, les États de Lombardie, les États de Venise, +les États de Gênes, enfin les États mixtes, moitié subalpins, moitié +cisalpins, de la maison de Savoie.</p> + +<p>La preuve que chacun de ces États a eu sa nationalité et sa vie propre, +c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de l'histoire +générale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y avoir une histoire +générale de l'Italie.</p> + +<p>L'histoire du royaume de Sicile n'est pas l'histoire du royaume de +Naples; l'histoire de Naples n'est pas l'histoire de Rome; l'histoire de +Rome n'est pas l'histoire de Florence; l'histoire de Florence n'est pas +l'histoire de Venise; l'histoire de Venise n'est pas l'histoire de la +république de Gênes; l'histoire de la république <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> de Gênes +n'est pas l'histoire de la Lombardie; l'histoire de la Lombardie n'est +pas l'histoire de la maison de Savoie. Vouloir démêler et recomposer une +histoire générale de l'Italie avec ces éléments distincts, opposés, +antipathiques, c'est vouloir renouer les tronçons du serpent coupé par +le Bas-Empire d'abord, par l'Europe ensuite, par l'Italie elle-même, +enfin. Il y a sept ou huit Italies, voilà la vérité historique. Or, +mentir à la vérité historique, est-ce faire de la politique italienne? +Non, c'est faire de l'illusion piémontaise. Ombre, cela s'évanouira +comme une ombre. L'Italie ne sera ressuscitée que par elle-même et sous +la forme vraie que deux mille ans, la nature, les mœurs lui donnent, +c'est-à-dire sous la forme de <span class="smcap">CONFÉDÉRATION ITALIQUE</span>.</p> + +<p>Un roi du sabre ne réussira pas plus qu'un Mazaniello sans couronne à +faire de la <i>diversité</i> de deux mille ans une <i>unité</i> d'un jour.</p> + +<p>Tout est <i>obstacle</i> à l'unité monarchique de l'Italie; tout est <i>moyen</i> +et prédisposition pour une Italie confédérée.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> XIII</h4> + +<p>Le premier de ces obstacles à une monarchie unique de l'Italie, c'est +que l'Italie, quoique monarchique dans quelques-uns de ses États, est +républicaine dans son histoire et dans sa renaissance, après les +invasions et les reflux des barbares.</p> + +<p>Rome, la grande Italie antique, était une république représentative; la +liberté et le pouvoir s'y maintenaient en équilibre par la pondération +d'un sénat et des comices, d'une aristocratie héréditaire et d'une +plèbe.</p> + +<p>L'habitude du régime républicain y avait tellement passé dans les +mœurs, qu'après les empereurs auteurs de la servitude et de la +décadence, l'Italie renaquit partout de ses cendres sous la forme +républicaine: république en Sicile, en Calabre, en Campanie, à Naples, +république à Rome sous la domination des papes, république à Sienne, +république à Lucques, république à Pise, république <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> à +Florence, république à Gênes, république à Venise, républiques presque +partout.</p> + +<p>Ce n'est qu'après l'introduction des troupes mercenaires sous les +<i>condottieri</i> étrangers ou indigènes que ces républiques, opprimées par +les soldats aux gages de leurs plus ambitieux citoyens, se transforment +en petites tyrannies militaires et monastiques, sous les titres de +royaume de Naples, de duchés, de comtats, de marquisats.</p> + +<p>Ailleurs la féodalité militaire, monarchique, descendit des Alpes en +Italie avec les ducs de Savoie, les marquis de Montferrat, les Suisses, +les Allemands: la tyrannie vient du Nord, où les hommes sont plus braves +que libres et éclairés.</p> + +<p>Mais encore les grandes républiques, telles que Gênes, Venise, Rome, +continuent-elles à subsister sous les doges comme sous les papes, car la +papauté au fond n'est qu'une république, puisque le pouvoir temporel y +est électif comme le pouvoir spirituel, et que le gouvernement y est +représentatif par le sénat des cardinaux.</p> + +<p>Une fois l'Italie libre, une constitution fédérale <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> de tous les +États divers existants en Italie, théocraties, royautés, républiques, +duchés, municipalités politiques, une constitution nationale est donc +infiniment plus conforme à la nature et aux habitudes historiques de +cette grande race des <i>fils de Brutus</i>, comme dit Dante.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Ferez-vous jamais des Piémontais avec des Siciliens, des Calabrais, des +Napolitains, qui ont un esprit national aussi différent de Turin que les +sommets neigeux des Alpes de Savoie sont différents des mers africaines, +des plaines de la Campanie, des volcans de l'Etna et du Vésuve?</p> + +<p>Ferez-vous de rudes Piémontais avec de voluptueux Vénitiens, d'âpres +habitants de l'Ombrie ou des Abruzzes?</p> + +<p>Ferez-vous des sujets piémontais avec ces Florentins, les Athéniens de +l'Italie? Iront-ils perdre leur nom monumental et les noms de <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> +leurs grands citoyens nés de la gloire et de la liberté, poëtes, +historiens, artistes, hommes d'État, par lesquels l'Italie vit tout +entière dans la bouche de l'étranger, les noms de Dante, de Machiavel, +de Boccace, de Michel-Ange, des Capponi, des Pazzi, des Médicis, de +Léopold le novateur couronné, le précurseur de Turgot et de 89? +Iront-ils perdre volontairement ces noms ou ce nom collectif de leur +patrie dans le nom féodal des chefs militaires d'une chaîne des Alpes?</p> + +<p>Ferez-vous jamais des sujets piémontais avec ces Romains qui de toutes +leurs grandeurs n'en ont conservé qu'une, leur nom?</p> + +<p>Et, en mettant à part l'indépendance romaine des enfants de Rome, les +restes ombrageux du monde catholique souffriront-ils longtemps sans +murmures que le successeur de saint Pierre au pontificat, et le +successeur de Jules II, de Léon X en politique, que le chef spirituel de +leur conscience soit le sujet obséquieux ou l'évêque obéissant d'un +délégué piémontais représentant au Capitole et au Vatican un duc de +Savoie, descendu de Turin ou de Chambéry à Rome?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Est-ce là de la politique sérieuse et durable sur laquelle +l'indépendance majestueuse de notre Italie et la paix durable de +l'Europe puissent s'asseoir avec l'ombre de dignité pour l'Italie, avec +l'ombre de sécurité pour le monde?</p> + +<p>Évidemment non! c'est le songe d'une nuit de <i>bivouac</i> dans la tente +d'un soldat enivré de courage, après quelque victoire remportée à côté +des Français dans une heureuse campagne au pic des Alpes Rhétiennes. +Cela aurait la durée d'un songe.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Je sais que Rome est la grande difficulté d'une constitution +indépendante de l'Italie moderne; je ne crains pas de l'aborder face à +face avec vous, cette difficulté.</p> + +<p>Les papes, humainement considérés, sont une dualité dans un même homme: +comme pontifes, ils représentent un principe religieux aussi durable que +la foi qui s'attache à leur mission surnaturelle; comme souverains, ils +représentent un prince électif possédant de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> droit immémorial +la ville et l'État romain au centre de l'Italie. Ces deux caractères de +pontife et de prince dans un même homme ne se confondent pas, quoi qu'on +en dise avec plus de politique que de foi. Le prince pourrait subsister +sans être pontife; le pontife pourrait subsister sans être prince. Le +prince est prince de droit public, le pontife est pontife de droit +divin. De tout temps on a essayé de confondre ces deux natures dans les +papes, de tout temps le bon sens a protesté; à chacune de ces deux +natures son attribut, voilà le vrai.</p> + +<p>Nous concevons parfaitement pourquoi les politiques et les fidèles ont +en tout temps essayé de confondre ces deux natures: nous sommes étonnés +seulement que ni les uns ni les autres n'aient trouvé jusqu'ici la +principale explication politique d'une souveraineté temporelle assez +sérieuse et assez vaste affectée au pontife romain dans la hiérarchie +des souverainetés européennes. Cette justification, selon nous, la +voici:</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> XVI</h4> + +<p>Toute souveraineté suppose une responsabilité.</p> + +<p>Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espèce de <i>cosouveraineté</i> +spirituelle avec les souverains temporels des États catholiques, et les +limites de cette cosouveraineté ayant été fixées par les <i>concordats</i>, +ces traités mixtes qui règlent l'immixtion du pontife dans les affaires +ecclésiastiquement temporelles des princes ou des républiques de +l'Europe, ces princes et ces républiques ont dû chercher dans les +pontifes romains une responsabilité réelle pour contenir cette +cosouveraineté des papes dans leurs États.</p> + +<p>Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles factions, +quelles révoltes pourrait jeter dans un État un pontife turbulent et +cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunément, au nom de sa +cosouveraineté spirituelle, des manifestes appelés bulles, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> +ferments de désaffection, de résistance, de soulèvements des populations +contre ces républiques ou contre ce prince temporel?</p> + +<p>Le véritable souverain serait évidemment celui qui pourrait à son gré, +et sans répression, incendier l'empire temporel au nom de l'omnipotence +spirituelle.</p> + +<p>Le danger d'un tel état de choses a dû frapper de bonne heure les +princes et les peuples: quel remède? se sont-ils dit. Un seul: c'est de +donner à ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife, à ce tribun +inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos États, +c'est de lui donner une responsabilité temporelle, un gage humain dans +une possession territoriale quelconque, responsabilité et gage par +lesquels nous puissions le modérer, le saisir et le punir temporellement +comme prince, s'il viole envers nous les limites de son droit comme +pontife.</p> + +<p>Or, cette responsabilité réelle, ce gage saisissable, ce corps palpable, +qui répondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivité du tribun +sacré appelé pape, qu'est-ce autre chose que sa souveraineté +temporelle?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il +nous intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres.</p> + +<p>Par sa souveraineté temporelle, nous le modérons, nous l'intimidons, +nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos diplomaties. +C'est son cautionnement.</p> + +<p>Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la +souveraineté temporelle des papes, vous n'y trouverez à faire valoir +politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est la +vraie raison, et c'est la dernière que les partisans de cette +souveraineté mystérieuse avaient pensé à faire valoir en faveur de cette +possession d'un coin de terre par les maîtres du ciel.</p> + +<p>Nous la donnons ici, cette raison, pour la première fois en explication +du passé: elle est irréfutable pour ceux qui admettent les concordats; +elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui n'admettent comme nous +d'autres concordats entre les gouvernements et les pontifes que le +respect mutuel et la liberté absolue des consciences. Cette liberté +absolue des consciences est la dignité vraie de la religion; elle +<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> est plus que la liberté humaine, car c'est Dieu qu'elle +émancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que l'uniformité de foi par la +force? qu'est-ce que la tranquillité des empires auprès de la liberté de +Dieu dans les consciences?</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Mais cette souveraineté temporelle des pontifes romains est-elle +assujettie à d'autres lois que les souverainetés profanes ordinaires? +Évidemment non; dans votre droit moderne, cette souveraineté est +purement temporelle, elle subit ou peut subir les vicissitudes des +temps: son nom le dit, temporelle!</p> + +<p>Or qu'est-ce que la souveraineté dans le droit public moderne de +l'Europe, depuis la décadence de ce que nous appelions le droit divin? +C'est le droit des peuples de se donner à eux-mêmes le régime qui leur +convient; les Romains ne sont point hors la loi de ce droit des peuples +en ce qui concerne leur forme de gouvernement intérieur. Si donc il +convenait aux <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> États romains de modifier ou d'abolir chez eux la +souveraineté des papes, pour adopter une autre forme de gouvernement +civil, aucune autre puissance ne pourrait leur ravir ce droit et leur +imposer l'allégeance à perpétuité pour cause de convenance des cultes en +Europe; ce sacrifice d'un peuple à la convenance politique des autres +peuples serait une condamnation sans crime qui révolterait la conscience +du genre humain. S'il en était autrement, il y aurait donc deux droits +publics ou deux vérités contradictoires en Europe: un droit public du +monde entier, qui est le droit des peuples de modifier leur +gouvernement; un droit public des États romains, qui serait la +pétrification de la souveraineté civile dans Rome: c'est absurde!</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Que s'ensuit-il? Que les États romains, comme tous les États du monde +moderne, peuvent, s'ils le jugent à propos, se constituer dans <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> +l'intérieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement qui réunira +l'assentiment de la majorité des citoyens.</p> + +<p>Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation étrangère, autrichienne, +française ou piémontaise, n'a le droit de s'ingérer, les armes à la +main, dans les volontés libres du peuple romain, soit pour imposer le +gouvernement temporel des papes à ce peuple, soit pour l'abolir.</p> + +<p>Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Piémont a eu tort d'intervenir à +main armée dans les États italiens, et de s'annexer arbitrairement des +souverainetés neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles que la +Toscane ou les Romagnes.</p> + +<p>Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout peuple de +faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses volontés +libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce qu'on appelle +liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de soi-même; mais aucun +droit public, ni antique ni moderne, ne reconnaît à un peuple constitué +dans ses limites par les traités, par les congrès, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> par les +conventions avec les autres États de l'Europe, le droit d'envahir, sans +être en guerre, d'autres États voisins, de les ravir à leur souveraineté +propre, théocratique, monarchique ou républicaine, et de se les annexer +sans le consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière, +rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des +sociétés.</p> + +<p>Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple +dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même au +peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur, +c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait +partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou +capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine dont +elle change ainsi la constitution européenne au détriment de l'Europe +entière et au grand danger des nations limitrophes.</p> + +<p>La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle fut +toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands congrès +constituants de l'Europe, tels que les congrès <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> d'Utrecht, +d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe +après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de +constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe rentrât +dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées:</p> + +<p>Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne plaçant à +côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui ne puisse +jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires plastiques +qui, par leur interposition entre les grandes nations telles que la +France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou à amortir le choc +de ces grandes puissances entre elles...</p> + +<p>Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient +aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et +pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même.</p> + +<p>Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer +l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont les +hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique des +plus incontestables. <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> Là où cesse l'équilibre européen cesse +l'indépendance des nations et commence la tyrannie.</p> + +<p>La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les nationalités +qui constituent l'Europe.</p> + +<p>Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup le +caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche? Cette +liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la balance; +l'Europe pencherait.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement jalouse +de constituer son indépendance fédérale, si la maison de Savoie, par +exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des Alpes et de +puissance neutre interposée entre l'Autriche et la France; si cette +puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou trente millions de +sujets en Italie, et à former ainsi une puissance militaire de trois +<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ou quatre cent mille hommes, l'équilibre du midi de l'Europe +serait rompu, la sécurité de la France serait éventuellement compromise, +l'indépendance même de l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, +sans cesse provoquées à des luttes incessantes par une puissance si +forte et si active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la +guerre entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au +lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et +l'Adige.</p> + +<p>Comment la France, puissance déjà entourée d'une ceinture de grandes +puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse, +l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de sécurité que du +côté de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer tranquillement +que par ce vaste espace ouvert du côté des Alpes, comment la France +laisserait-elle river impunément autour d'elle cette ceinture de grandes +puissances dont elle est déjà trop resserrée? Comment créerait-elle de +ses propres mains une cinquième grande puissance militaire qui, en cas +de coalition, la forcerait de faire face aux quatre vents au lieu de +trois?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comté de Nice, et +elle ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple +suffirait-elle réellement à la sécurité de la France contre une maison +de Savoie possédant demain trente millions d'hommes en Italie? contre +une maison de Savoie, puissance très-virile et très-héroïque sur les +champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de fidélité qu'à sa propre +grandeur?</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Non, cela ne serait pas durable, parce que la France ne supporterait pas +longtemps ce poids d'une puissance de trente millions d'hommes ajouté au +poids qu'elle supporte déjà du côté de l'Allemagne; et ne vous y trompez +pas, Italiens des autres États de la péninsule! l'annexion continue de +vos autres États indépendants au Piémont vous constitue inévitablement +en jalousie, en suspicion et bientôt en guerre sourde avec la France; +or une guerre sourde <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ou déclarée à la France est la perte, à un +jour donné, de l'indépendance de l'Italie. Vous souvenez-vous d'un +vice-roi français à Milan? d'un gouverneur militaire français à Venise? +de quatre préfets français en Piémont? d'une grande-duchesse française à +Florence? d'une princesse française à Lucques et à Piombino? d'un préfet +français à Rome devenue seconde ville de France? de deux rois français à +Naples? C'était bien là la France glorieuse d'annexions aussi et +conquérante, mais était-ce là une Italie?</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Quant à l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses +pentes et ses avalanches régulières sur l'Italie septentrionale du haut +des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion de +l'Italie à une monarchie piémontaise soit un rempart durable, solide, +infranchissable désormais aux retours offensifs de l'Autriche?</p> + +<p>Croyez plutôt que ce sera une éternelle tentation, <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> une +éternelle excitation, un éternel prétexte à des hostilités contre +l'Italie représentée par le Piémont offensif au lieu d'être représentée +par une confédération inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie +tout entière, liguée seulement pour sa propre indépendance!</p> + +<p>À la première distraction de la France qui vous défend contre +l'Allemagne, les armées de l'Autriche, débouchant du Tyrol, ne +trouveront devant elles qu'une armée piémontaise, très-patriotique, mais +formée de recrutements de quelques États italiens mal annexés et +peut-être déjà aigris par ces annexions contre nature. L'armée +piémontaise est martiale, et ce pays est fécond en soldats; mais cette +armée et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps à force égale avec +une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met sur pied huit +cent mille hommes, même après ses défaites? La victoire sera +héroïquement disputée, je le sais, mais la victoire définitive ne +revient-elle pas toujours aux gros bataillons?</p> + +<p>D'ailleurs la monarchie universelle du Piémont, monarchie récente et +faible comme tout <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> ce qui est récent dans le droit public, cette +monarchie d'annexions, cette mosaïque de nationalités discordantes, +cette monarchie improvisée d'élan par la France, mais monarchie précaire +quand la France aura retiré sa main, cette monarchie contestée par les +partis et par les souverains dépossédés, par les héritiers naguère si +aimés des Léopold, par les papes, par les rois de Naples, par les +puissances ou par les populations catholiques en Espagne, en Portugal, +en Bavière, en Saxe, en Belgique, en France, en Irlande, en Angleterre +même, une telle monarchie sera-t-elle assez compacte, assez militaire, +assez riche, assez populaire pour couvrir de son épée l'Italie contre +les Germains modernes? On doit le désirer; mais le croire? Qui le +croira, excepté dans le cabinet de Turin et dans l'état-major d'un roi +ébloui par son courage? Le courage d'un roi militaire improvise des +royaumes, mais la politique seule les fonde et les rend durables. Le +Piémont a montré depuis six ans toutes les bravoures de la conquête, +mais aucune prévoyance et aucune mesure dans ses entreprises.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> XXII</h4> + +<p>Il s'appuie et il s'appuiera nécessairement sur l'Angleterre, nous le +savons; mais, pour tout esprit sérieusement politique, c'est précisément +ce patronage suspect de l'Angleterre qui le perdra et qui perdra +momentanément avec lui l'Italie annexée à une seule couronne.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Voyez ce qui se passe à Londres:</p> + +<p>L'Angleterre cherchait en vain depuis trois siècles une position +militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouvée +en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indépendance contre +Napoléon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu, à la +bataille de Toulouse et à l'invasion des Anglais à Bordeaux en 1814, ce +qu'a valu à la France le patronage anglais fatalement introduit en +Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> par la +protection habile et personnelle qu'elle prête à la maison de Savoie +pour la flatter d'une monarchie piémontaise universelle en Italie, +l'Angleterre va prendre en Italie, pour la première fois depuis que le +monde existe, la position qu'elle avait prise en Espagne contre les +Français. La maison de Savoie, cette protégée séculaire de l'Autriche, +de la Russie, de la France, devient par nécessité de situation la +protégée de l'Angleterre. Contre-sens inouï, mais contre-sens accompli à +la nature des choses; c'est par la main du Piémont que l'Angleterre +violentera les princes, les peuples, les rois, les républiques, les +papes en Italie; c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera +sur la France dans la Méditerranée, à Gênes, à la Spezzia, à Livourne, à +Cività-Vecchia, à Naples, à Palerme; c'est par la main de l'Angleterre +que le Piémont pèsera sur l'Allemagne dans l'Adriatique, à Malte, à +Corfou, à Venise, à Trieste; c'est avec l'or et les débarquements de +l'Angleterre que le Piémont soldera le contingent de troupes auxiliaires +contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815, +la coalition <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> britannique jusqu'à Grenoble, Toulon, Lyon; du +jour où le Piémont sera une puissance de trente millions d'hommes, du +jour où le Piémont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec +l'Autriche elle-même (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers +règnes, et pendant le règne de Charles-Albert surtout), de ce jour il +n'y aura plus une heure de sécurité pour la France; la France, toujours +sur le <i>qui vive</i> du côté des Alpes, finira par se lasser d'être +toujours en sursaut la main sur ses armes, et par détruire ce qu'elle +aura fait de Turin à Naples.</p> + +<p>L'Italie n'aura donc préparé que des coalitions avec la France et de +nouveaux déchirements à son sol par ses imprudentes annexions. La maison +de Savoie, devenue conquérante de toute l'Italie pour un jour, n'aura +donc de solidité ni contre l'Autriche, qu'une monarchie piémontaise +provoquera sans cesse à l'hostilité, ni contre la France, qu'une +monarchie piémontaise alarmera sans cesse sur sa sûreté, ni contre +l'Europe catholique, qu'une monarchie piémontaise désaffectionnera à +jamais d'une maison de Savoie, maîtresse des États romains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> Une monarchie piémontaise ne peut donc être la condition et la +forme d'une Italie libre, indépendante et inviolable aux réactions +militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera une +péninsule menaçante, des ports et des forteresses contre les armées et +la marine de la France; mais est-ce à la France de se trahir elle-même, +en livrant au prix du sang français une péninsule de plus, et une +péninsule limitrophe à la merci de l'Angleterre?</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Non, ni les vrais patriotes italiens ni les généreux patriotes français +ne peuvent trouver longtemps le salut de l'Italie dans un pareil +contre-sens à la renaissance de l'Italie et aux intérêts permanents de +la France.</p> + +<p>Le salut de l'Italie n'est ni dans les convoitises de la maison de +Savoie, ni dans l'abdication humiliante de toutes les nationalités +italiennes au profit de la moins italienne de ces <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> +nationalités, ni dans les arrière-pensées de l'Angleterre, pressée de +constituer en Italie une monarchie faible et dépendante de son pavillon, +pour avoir pied sur cette monarchie contre la France au Midi! Toutes ces +conditions sont des conditions de dépendance, d'hostilité et +d'instabilité prochaine pour l'Italie. L'Italie redevient ainsi le champ +de bataille inévitable et perpétuel de la France, de l'Autriche et de +l'Angleterre; l'annexion universelle n'est qu'un drapeau de guerre avec +l'Angleterre, élevé par la main de la maison de Savoie tantôt pour, +tantôt contre ces trois grandes puissances et contre l'Europe, drapeau +que chacune de ces puissances viendra abattre à son tour dans une main +monarchique très-militaire, mais trop récente, trop faible, trop étroite +pour en couvrir l'Italie.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Le salut de l'Italie n'est que dans l'universalité des droits des +nationalités, des souverainetés <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> rajeunies et liguées qui la +constituent.</p> + +<p>Là est sa nature, là est son droit, là est sa forme, là seulement sera +son durable avenir.</p> + +<p>Une confédération libre de tous les États italiens annexés librement à +l'Italie seule, et non annexés étourdiment à une monarchie subalpine, +voilà l'Italie antique, voilà l'Italie du moyen âge, voilà l'Italie de +l'avenir. On ne prescrit pas contre la nature.</p> + +<p>Nous l'avons dit en commençant, l'Italie ne fut jamais et ne sera jamais +une monarchie d'une seule pièce. Sa géographie même proteste contre +l'unité monarchique que veut lui imposer le Piémont. Telle ou telle +partie de l'Italie peut être monarchique comme la Savoie et Turin; +telle, aristocratique comme Venise; telle, démocratique comme Gênes; +telle, helvétique comme Milan; telle, ecclésiastique comme Rome; telle, +constitutionnelle et féodale comme la Sicile; telle, <i>muratiste</i> ou +bourbonnienne comme Naples; telle, ducale ou républicaine comme +Florence. Ces différences de régime intérieur détruisent-elles la +nationalité générale et collective de l'Italie confédérée? La Suisse +est-elle moins la Suisse, une, inviolable, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> parce qu'il y a des +cantons aristocratiques à Berne, des cantons démocratiques à Genève ou à +Lausanne, des cantons théocratiques à Glariz, des cantons protestants à +Bâle? Non, le corps national, comme le corps humain, est pétri de ces +diversités qui n'ôtent rien à l'unité de l'être physique ou de l'être +politique. La Grèce antique fut-elle moins la Grèce, parce que les +Grecs, unis dans le nom et dans la gloire hellénique, avaient dix +patries distinctes dans la patrie commune? Non encore, ce fut sa force, +car ce fut sa liberté, cette liberté qui rend la patrie plus sacrée et +les nationalités plus chères!</p> + +<p>L'Italie, fût-elle toute construite de monarchies et de papautés dans +ses parties, est républicaine dans son ensemble; une république de rois, +de pontifes, de nations, voilà la nature, voilà l'histoire, voilà la +forme de la Péninsule. La comprimer sous un seul sceptre ou sous un seul +glaive, c'est la mutiler. Elle éclatera entre les doigts de la maison de +Savoie. L'Italie a besoin de protecteurs étrangers et intéressés à son +indépendance, et non d'un maître intérieur. Un maître devient +facilement un tyran. Un <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> allié intéressé à son indépendance +comme la France lui prête, à l'Italie, ce qui lui manque, des armes, et +ne menace aucune de ses nationalités. La France a reçu du ciel ce rôle. +Son protectorat temporaire ne vaut-il pas celui du Piémont? Le Piémont +lui demande d'être savoisienne, la France ne lui demande que d'être +l'Italie.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Telle fut, sans doute, la pensée du traité sur le champ de bataille de +Villafranca! Cette pensée était tronquée, mais française et italienne; +démentie le lendemain par le Piémont, torturée et violentée par +l'immixtion funeste de l'Angleterre, cette pensée a sombré dans les +négociations. Le Piémont a forcé la main à la nature; Turin et Londres +retournent aujourd'hui, contre la pensée de la France, le sang de la +France versé en Italie. Mais la pensée du Piémont est courte; la pensée +de l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> mériterait de porter un nom plus pervers; les +souvenirs immortels de chaque glorieuse nationalité de l'Italie se +soulèveront contre ces annexions qui les confisquent; ces nationalités +ne consentiront pas longtemps à perdre leurs noms, leur histoire, leurs +monuments dans le nom et dans les camps de Turin. Le Piémont aura sa +grande et honorable place qu'il a achetée de son sang dans l'Italie +subalpine, mais il ne prendra pas la place de l'Italie tout entière. Le +coup de tête d'un cabinet sauvé par la France et égaré par l'Angleterre +ne prévaudra pas contre le coup d'État des peuples revendiquant leurs +noms, leurs personnalités, leurs capitales, leur gloire dans la famille +italique. L'Italie reviendra à sa forme italienne, <span class="smcap">LA CONFÉDÉRATION</span>. +Elle n'aura pour maître que le génie italien, elle n'aura pour +gouvernement général qu'une diète d'États libres, où le droit de chacun, +confondu dans le droit de tous, défiera l'Europe, mieux par le respect +que par les armes, d'attenter à tant d'inviolabilités à la fois.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> XXVII</h4> + +<p>Et qui empêchera désormais une confédération italienne de devenir la +forme d'une renaissance de la terre qui fut Rome? Les Italiens, si +magnifiquement doués par la nature, sont les mêmes génies et les mêmes +caractères dans un autre milieu européen. La lumière qu'ils ont +autrefois répandue dans le Nord leur revient du Nord comme un reflet +répercuté de leur propre et primitive splendeur; de longues servitudes +n'ont fait que les affamer de plus d'indépendance de sol et de liberté +d'esprit: c'est une grande race dans de petits peuples, mais ces petits +peuples forment de nouveau une grande race.</p> + +<p>Encore une fois, réfléchissez, peuples de l'Italie! N'adoptez pas la +forme d'une monarchie unitaire chimérique, qui vous compromet, contre la +forme d'une confédération d'États libres, qui vous sauve! Absorbés, vous +tomberez avec la faible monarchie qui vous enserre; ligués, <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> +vous resterez debout dans toutes les secousses de l'Europe. On vous +respectera d'autant plus que vous aurez plus de noms, plus de corps, +plus de droits nationaux, plus d'alliances traditionnelles et défensives +en Europe. Monarchisés, vous êtes menaçants comme les armes du cabinet +qui vous annexe; confédérés, vous êtes inoffensifs pour tout le monde, +inviolables seulement chez vous! La liberté constitutionnelle à laquelle +vous aspirez sera justement plus assurée chez vous qu'à Turin; ce n'est +plus l'arbitraire d'un roi soldat qui vous mesurera selon ses intérêts +cette liberté constitutionnelle, et qui vous la changera en dictature +militaire au premier tocsin; c'est vous-mêmes qui vous la donnerez selon +vos mœurs et vos lumières, et qui ne la mesurerez qu'à vos vertus +publiques! Cette confédération, sous le protectorat de la France et de +l'Europe, n'a besoin que de se proclamer pour être reconnue. Si vous +avez besoin d'une épée en attendant que la vôtre ait repris la trempe de +vos temps héroïques, l'épée de la France est plus longue que celle de la +maison de Savoie.</p> + +<p>Proclamez donc la constitution fédérative <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> de toutes les +Italies au-dessus et en dehors de toutes vos constitutions intérieures.</p> + +<p>Constituez la diète, la <i>diète</i> de la résurrection!</p> + +<p>Vous ressuscitez sous tous vos noms, sous toutes vos formes, sous toutes +vos souverainetés nationales; vous ressuscitez dans la liberté, et non +dans l'annexion, forme de la discipline militaire.</p> + +<p>De Turin à Reggio ou à Palerme, il n'y a pas un peuple, il y a dix +peuples! Les liguer entre eux, c'est donner à chacun d'eux la force de +tous; les annexer, c'est donner à tous la faiblesse d'un seul! Supposez +le Piémont vaincu dans une seule bataille, que devient l'Italie annexée +à une seule épée?...</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Cette confédération, qui a déjà existé chez vous deux fois, sous la +forme de ligue lombarde ou italique, n'est qu'une tradition de <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> +votre nature et de votre histoire. Quoi de plus facile que de la +renouveler? Trois mois d'un congrès italien y suffisent, et, à +l'exception de l'Angleterre, l'Europe s'y prête, ou par prédilection +pour vous, ou par nécessité. Les vents sont pour l'Italie; ne faites pas +fausse route, et vous surgirez à pleines voiles à votre horizon, +l'indépendance!</p> + +<p>Les nationalités diverses de l'Italie respectées comme les vérités du +sol;</p> + +<p>Les constitutions intérieures de chacune de ces nationalités laissées au +libre arbitre des divers États, et reliées seulement par une diète +italique à une constitution générale de toute l'Italie;</p> + +<p>La Sicile et Naples, unies ou séparées, fournissant à la confédération +leur contingent de députés et au besoin de subsides et de troupes remis +au <span class="smcap">POUVOIR EXÉCUTIF EXTÉRIEUR</span> de la patrie italienne;</p> + +<p>Rome, livrée à son propre arbitre, réglant sa constitution elle-même +selon les besoins de son administration temporelle et les convenances de +son pontificat spirituel; aucune main armée, profane et étrangère, +interposée entre les souverains <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> et les peuples, théocratiques, +monarchiques ou républicains, à leur gré;</p> + +<p>Rome capitale des capitales d'Italie, siége de la diète italique, ou +bien une capitale fédérale alternative;</p> + +<p>Florence, souveraine d'elle-même, monarchie, duché ou république, se +gouvernant selon son génie, ou dans l'activité de ses Médicis, ou par le +patriotisme de ses grands citoyens, ou par la douceur de son réformateur +Léopold;</p> + +<p>Turin, rentré dans ses limites, monarchie militaire, sentinelle de +l'Italie septentrionale, bouclier de la Péninsule au nord, se désarmant +au midi pour ne pas opprimer ce qu'elle protége, s'interdisant ses +alliances séparées et suspectes avec l'Angleterre, offrant ses généraux +et ses soldats à la défense de la patrie fédérale;</p> + +<p>La Lombardie, principauté ou république, indépendante du Piémont, se +modelant pour son organisation en cantons lombards, semblable à ces +cantons helvétiques dont ce pays a le sol et les mœurs;</p> + +<p>Venise, ville hanséatique sous la double garantie de l'Allemagne et de +l'Italie, reprenant <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> sous sa république et sous ses doges non +plus sa place militante et conquérante que la marine de l'Europe ne lui +laisse plus, mais sa place commerciale et artistique que son génie, plus +oriental qu'italien, lui assure; ses provinces de terre ferme +neutralisées comme Venise elle-même, et constituées ainsi pour la paix, +laissant une zone de sécurité et d'inoffensivité inviolables entre le +Tyrol et l'Italie:</p> + +<p>Sous le drapeau d'une neutralité européenne, de nouvelles guerres ne +sont nullement nécessaires pour une constitution semblable de l'Italie. +Un congrès constituant de l'Europe y suffit. Ce fut la première pensée +qui jaillit du sang encore chaud de la France après la victoire de +Solferino et la paix de Villafranca. Les premières pensées sont l'éclair +des situations difficiles. La révélation tardive sortie d'une guerre +fatale à tant de braves aurait été aussi la révélation de la paix; +pourquoi la maison de Savoie et l'Angleterre ont-elles réussi à fausser +cette pensée en l'exagérant? La confédération italique aurait jeté du +moins ses racines dans ce sang. La monarchie piémontaise absorbant +l'Italie annexée est la <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> pensée de l'envie britannique contre la +France, de l'ambition sarde contre l'Italie, pensée folle comme +l'ambition, hostile comme la haine, pensée punique qui trompera bientôt +les deux puissances qui l'ont conçue et qui trompera l'Italie elle-même, +qu'elle constitue sur un perpétuel champ de bataille, au lieu de la +constituer en un faisceau de droits et de libertés.</p> + +<p>C'est la conquête, ce n'est plus la liberté!...»</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>C'est ainsi, selon nous, qu'aurait parlé le sage et profond patriote +italien Machiavel, si son esprit avait pu être évoqué dans un comice +italien, la veille des annexions de Gênes, de Milan, de la Lombardie, +des Romagnes, de Florence, de la Toscane, de la Sicile, et bientôt de +Rome et de Naples! Si l'on en doute, qu'on relise Machiavel, comme je +viens de le relire: on retrouvera partout en lui cette pensée <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> +de l'inviolabilité des groupes nationaux qui composent l'Italie, et de +l'équilibre entre ces nationalités reliées par le lien fédératif; c'est +l'homme de la <i>ligue italique</i>.</p> + +<p>Machiavel, comme Montesquieu, voyait de loin et voyait juste. Si +l'Italie l'avait écouté, elle serait libre; si elle ne l'est pas, que la +responsabilité de ses réactions futures ne retombe pas sur la France, +qui a versé son sang pour les Italiens; mais que cette responsabilité +retombe sur le radicalisme d'annexion du cabinet de Turin, et sur +l'impulsion intéressée du cabinet de Londres, qui pousse le Piémont aux +abîmes, au lieu de guider, comme nous, l'Italie à la régénération et à +la liberté.</p> + +<p>L'intervention de la France ne peut pas aboutir ainsi à une agitation +sanglante et stérile; la volonté de la France n'est pas un de ces +boulets à demi-portée qui font des victimes sur leur trajet et qui +n'arrivent pas au but. Le but, c'est la régénération de l'Italie. La +régénération de l'Italie est dans une confédération italique sous +l'alliance naturelle et éternelle de la France.</p> + +<p>Italiens! que d'autres vous flattent et vous <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> perdent. Le +premier hommage qu'on doit à un grand peuple, c'est la vérité. Vous êtes +dignes de l'entendre, vous êtes capables de l'accomplir!</p> + +<p>Affranchissez-vous, ne vous aliénez pas; soyez libres, mais soyez +vous-mêmes! Votre nom est trop beau, n'en changez pas!</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p class="p4 center">Notes</p> + +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a>:</b> Après la coalition parlementaire qui était près de +renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je ne +voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans une +anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par son +ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et qui +maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes +conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, l'ambassade de +Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec un traitement que je +fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la fortune illimitée que je +pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu à ne jamais m'engager ni +d'ambition ni de reconnaissance avec le gouvernement de 1830. Mon +cœur était à la légitimité, mon esprit à la liberté; je ne voulais +manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté complète de député +indépendant. Je me réservais pour les crises éventuelles vers lesquelles +le régime parlementaire, par ses fautes et ses excès, entraînait +évidemment le pays. Le ministre, de même que le roi, ne comprenait rien +à mes refus; il les attribuait sans doute à mon ambition plus exigeante, +mobile ordinaire de ces abstentions; il me demanda une entrevue pour +vaincre mes répugnances à force de faveurs politiques. Je persistai.</p> + +<p>—«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et +d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le +choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le motif +vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et qu'attendez-vous +donc de mieux?—Monsieur le Ministre, lui répondis-je en resserrant les +lèvres et en contenant mes tristes prévisions dans mon cœur, puisque +vous me faites, au nom du roi et du ministère, de telles offres, c'est +qu'apparemment le ministère, le roi et vous-même, vous reconnaissez en +moi un esprit politique, malgré les dénigrements de vos journaux et de +vos amis, qui me relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?—Oui, +certainement, me répondit l'homme d'État.—Eh bien! Monsieur, je ne +serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je ne +veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le +gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces mots, +inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme d'une +révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes +d'autre chose.</p> + +<p>Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un +autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les derniers +efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la peine à +résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à +ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; il serrait mes +genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur +me défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit, +en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.</p> + +<p>—«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de +désespoir; vous ne voulez pas?—Non, Sire, et je regrette profondément +que l'honneur me défende de vous obéir.—Eh bien! ce sera votre faute si +je reste entre les mains de cette...» Et comme il vit que la force du +mot m'étonnait:—«Oui, de cette...., entendez-vous bien, monsieur de +Lamartine! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez, +et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les +mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes vœux, ni +ceux de mon cœur, ni ceux de ma situation!»</p> + +<p>Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec un +pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu rôle de +prince démocratique lui restait lourd sur le cœur. On a beau faire, +quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, l'orgueil de race +prévaut malgré soi sur les nécessités de la royauté: les rôles sont dans +la politique, mais les sentiments sont dans la nature. Je vis clairement +que le roi aspirait à échapper aux ministres de 1830 pour s'entourer de +serviteurs nés de la royauté de ses pères. La révolution de 1830 était +évidemment pour lui un remords; il voulait mettre au plus vite entre +cette révolution et lui des hommes anciens qui lui masqueraient +l'usurpation et qui lui représenteraient la légitimité du trône.</p> + +<p>M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette époque à +Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il fut informé +par une rumeur de cour des démarches que le roi et le ministre faisaient +pour me décider à accepter, à mon choix, une de ces deux ambassades; il +craignait que mon choix tombât sur Londres, et qu'il ne fût ainsi réduit +à retourner à Vienne. Il vint chez moi.</p> + +<p>—«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains. +Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même +Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre +et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos +intentions, j'y conformerai les miennes.—Tranquillisez-vous, lui dis-je +en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je +devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont +j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne +veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne +jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais +l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et +sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les +bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment +d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi +lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux, +l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute +confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune +reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne +intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour +l'Angleterre.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a>:</b> Madame de Beaumont était cette personne qu'il avait aimée +d'une si poétique affection dans ses années de séve, et dont il avait +déposé le cercueil et illustré le nom dans un monument de marbre, à +Rome, sous les voûtes de l'église Saint-Louis.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a>:</b> Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqué à +une des femmes les plus capables de comprendre le génie parce qu'elle +avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée parce qu'elle +avait un cœur plus grand encore que le talent. Elle avait la passion +du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait aussi grand dans le +siècle qu'il était grand dans son cœur. Je ne l'ai connue que par ses +amis et je ne l'ai admirée que par sa fille, madame la duchesse de +Rauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère semblait, dit-on, +revivre.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a>:</b> Les Milanais, en 1449, les appelaient encore des +<i>étrangers</i>.</p> + +<p>À la paix de Lodi, on leur donne pour limite la Sésia entre le Piémont +et la Lombardie.</p> + +<p>Charles III de Savoie s'attache exclusivement à l'empereur: il était son +beau-frère. Il alla à Bologne lui faire la cour.</p> + +<p>Pour le punir, François I<sup>er</sup> réclame la Savoie comme héritage de sa +mère, Louise de Savoie. L'empereur, de son côté, occupe les villes. +Dépouillé de presque tout, il meurt à Verceil. Emmanuel-Philibert, son +fils, hérite de l'empereur. Charles IX lui rend Turin.</p> + +<p>À leur tour, pendant nos guerres de religion, Emmanuel-Philibert et son +fils s'emparent de la Provence, du Dauphiné et de la Bresse.</p> + +<p>Dans la guerre de coalition successive de l'Espagne contre la France, la +maison de Savoie trahit Louis XIV en 1703 et lui fait perdre l'Italie; +le duc de Savoie reçoit en récompense la Sardaigne.</p> + +<p>Tout fut cédé à l'Autriche par le traité d'Utrecht.</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +9), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.9 *** + +***** This file should be named 37076-h.htm or 37076-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/7/37076/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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