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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 8), by
+Alphonse de Lamartine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 8)
+ Un entretien par mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: August 14, 2011 [EBook #37075]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME HUITIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1859
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ VIII
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
+56.
+
+
+
+
+XLIIIe ENTRETIEN.
+
+VIE ET OEUVRES
+
+DU COMTE DE MAISTRE.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+I
+
+Les _Soirées de Pétersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrétien
+écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de
+Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à
+Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs
+interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans
+ces dialogues à tous hasards de sa pensée que le comte de Maistre a
+développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité souvent
+étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il essaye
+de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du sarcasme
+voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est alors qu'il
+est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de ses idées.
+
+Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la
+profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme
+qui a vu les _Charmettes_ et conversé peut-être dans sa jeunesse avec
+madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler
+dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la
+nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soirées_;
+c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour
+consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je
+voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase
+qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.
+
+«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je
+remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé de T...,
+membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., jeune
+Français que les orages de la révolution de son pays et une foule
+d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime
+réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de
+services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime.
+L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de
+campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la
+ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit
+permis de l'appeler _campagne_, et même _solitude_; car il s'en faut de
+beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et,
+quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent
+à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir encore si les habitations
+doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi
+de Pierre Ier.
+
+«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un
+temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile
+que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du
+palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du
+mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent
+la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.
+
+«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit
+d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté
+de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme
+particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus
+douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
+
+«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et
+ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une
+terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de
+vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts
+qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des
+palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.
+
+«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords
+escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins
+bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon
+des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est
+contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, espèce de
+magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la
+capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni
+l'imitation.
+
+«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit
+de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent
+l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et
+toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique
+voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en
+arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de
+leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on
+lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.
+
+«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait
+retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible
+courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national,
+tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle et du
+calme de la nuit.
+
+«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches
+négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le
+jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux
+files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette
+musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose
+particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes
+vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa
+patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles
+plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper
+l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre que les
+instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant
+ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme
+aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie
+sont dans le tout.
+
+«La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néva, à
+l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère
+regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le
+génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil
+contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête
+puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces
+rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit
+sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu
+sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie: on
+regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou menace.
+
+«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le
+bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était
+descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté
+douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais
+vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme
+s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces
+campagnes.
+
+«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans
+la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire
+et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi
+depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber
+dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces
+belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes
+hospitaliers.
+
+«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la
+beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B...,
+rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur
+cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le
+malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....
+
+«--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux
+amis parlant à la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si
+cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»
+
+«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt
+son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont
+nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.
+
+LE COMTE.
+
+«Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni
+de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils
+n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles
+d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les
+écarter de notre barque!
+
+LE CHEVALIER.
+
+«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le
+croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur
+réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la
+Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des
+méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte
+de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui
+me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne
+fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je
+vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous
+devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si
+forts dans ce genre de philosophie.
+
+ Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance,
+ Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,
+
+je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît
+à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en
+réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès
+cette vie, au moins il ne se presse pas.
+
+LE COMTE.
+
+«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer
+la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en
+elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et
+de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces _symposiaques_,
+dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames
+sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir
+sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir
+s'y prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les devoirs
+imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent
+quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous
+n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une
+question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière
+plus utile et plus agréable même que les discours légers ou
+répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble,
+une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la
+même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être
+pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite
+_symposie_ le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien
+meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous:
+elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.
+
+«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes
+chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres
+ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez,
+si vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil
+antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de
+la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle
+vulgairement _bonheur_; je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi
+par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop souvent de me demander
+à moi-même: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience, à force de me
+répondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je
+ne suis pas tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon
+observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je me livre à
+de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient
+du ravissement; tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres
+vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que
+j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble
+qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance vers elles, de
+charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me
+paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.
+
+«Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon
+secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je
+suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une
+foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...»
+
+(_Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé,
+la conversation reprit son cours._)
+
+Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre
+dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité
+de la conscience et dans le silence du recueillement.
+
+
+II
+
+La première question que traite le comte de Maistre est celle du
+gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce
+dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé
+par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux
+temporels, expiation immédiate de ses fautes. Si cela était démontré,
+ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les
+expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le
+philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes
+des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au
+supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de
+cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation
+éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre
+admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de
+son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de
+génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités,
+l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en
+style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.
+
+«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est
+frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par
+d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il
+était à son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien
+n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à lui,
+c'est l'exagération.
+
+Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la
+rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour
+exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables
+envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il
+cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui
+prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société
+elle-même.
+
+«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie
+des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui
+est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la
+défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient
+mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur
+nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc,
+après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines
+à ceux qui agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur actif;
+il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes
+dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la
+justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort
+martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans
+l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que
+désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être
+administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à
+l'oeil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si
+le juge a l'oeil juste... etc., etc.»
+
+On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait
+des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-là aux bords
+du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine
+épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la
+date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des
+temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume,
+rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'_Iliade_ à un
+moine de Bruxelles! Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si grave,
+permettre à sa plume de telles facéties?
+
+
+III
+
+Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans
+l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme
+dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine
+traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a
+été sondée d'une main plus ferme.
+
+Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main
+jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement
+déchue dans sa nature.
+
+«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les
+limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel
+n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un
+autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou
+en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé
+mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance
+et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle
+qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la
+science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être
+qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il
+_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière.
+Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que
+leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils
+occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le
+sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur
+et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable
+dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste
+bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne
+peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses
+lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans
+lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il
+cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la
+trouver; le mal a tout souillé, et l'_homme entier n'est qu'une
+maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et
+incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de
+quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié
+l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est,
+par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une
+_perception_ qui appréhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une
+_volonté_ qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies
+dans l'homme; mais la troisième _est brisée_, et, semblable au serpent
+du Tasse, _elle se traîne après soi_, toute honteuse de sa douloureuse
+impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent
+blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas;
+il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui
+quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: _Qui me
+délivrera_? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté _bonheur_; mais il
+ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son
+essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant
+le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu
+consens à la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans
+cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la
+philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché
+originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement
+d'après son maître Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de
+nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent_?
+Platon ne dit-il pas de même qu'_il faut s'en prendre au générateur plus
+qu'au généré_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que _le
+Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération
+avaient perdu_ (ou détruit en eux) _le don inestimable, avait déterminé
+de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à
+les régénérer_? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces
+philosophes et de ces initiés qui avaient pensé _que nous étions dans ce
+monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cité même
+et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la
+contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice
+d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui.
+Ailleurs, il dit expressément que _la nature nous a traités en marâtre
+plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme
+étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices_. Et
+n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme
+précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: _Je
+vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit_; et l'Apôtre si élégamment
+traduit par Racine a dit:
+
+ «Je ne fais pas le bien, que j'aime,
+ Et je fais le mal, que je hais.»
+
+
+IV
+
+Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle
+tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations
+nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de
+la rédemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais
+quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni.
+Ce dialogue des _Soirées_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au
+lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps
+et d'esprit, regarde la destinée en face.
+
+Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme
+Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de
+l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des
+siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme
+moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des
+origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des
+créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de
+facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les
+initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et
+l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation
+et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la
+bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par
+la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à
+la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même
+très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son
+principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle
+s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à
+brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les
+premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les
+connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de
+l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de
+Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
+constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques,
+dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité,
+qu'Hésiode appelait _grands et illustres_, neuf siècles avant
+Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre
+d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant
+en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les
+phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque
+chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que
+_Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs
+avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour_. Je vous
+avoue même qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres
+morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les
+Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous
+pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce
+texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel),
+appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. Où avait-il pris cette
+singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des
+anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études
+théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon
+commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges
+s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est
+l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur
+proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce
+qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
+lui-même, de manière que chaque fille eut son _Chrîschna_. Ajoutez que
+le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute
+antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées,
+précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont
+des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation
+qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de
+l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds
+des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit
+des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les
+espèces; que cette nation, dis-je, était _nécessairement_ tout aussi
+éminente dans les autres arts, et savait même _nécessairement_ une foule
+de choses que nous ne savons pas.»
+
+Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu
+être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par
+plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi
+que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et
+aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.
+
+
+V
+
+L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et
+sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son
+chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme.
+Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant
+semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu publique du
+dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la
+défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul écrivain
+ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; malheureusement il
+s'enfonce avec la même force et avec le même goût de l'excès dans
+l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: écoutez le sublime
+du vrai mêlé à l'excès du faux.
+
+«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur,
+j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il
+fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit pas le
+véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est chaste dans les
+transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il
+faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel... Le fléau
+est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMÉES.
+
+«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est
+cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.
+
+«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence
+manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres _in
+mutua funera_. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le
+décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie.
+Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense
+catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes _meurent_,
+et combien sont _tuées_! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal,
+la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois
+cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à
+découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque
+grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain nombre
+d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a des
+insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des
+poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant
+de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de
+ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main
+destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue
+pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
+se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour
+tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui
+résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira
+de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées
+l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou
+du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son
+ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice
+qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs.
+Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la
+peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à l'agneau ses
+entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour
+soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus
+meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses
+défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes
+de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le carnage
+permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi
+s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être
+exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est
+chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui
+qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui
+qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à
+pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer;
+lui enfin à qui il a été déclaré qu'_on redemandera jusqu'à la dernière
+goutte du sang qu'il aura versé injustement_? C'est la guerre qui
+accomplira le _décret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et
+demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui
+des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les
+frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en
+atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se
+douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans
+le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non
+moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La
+_terre_ n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à
+coup d'une fureur _divine_ étrangère à la haine et à la colère, s'avance
+sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il
+fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus
+contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec
+enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur
+le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer
+Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent
+boucher de chair humaine n'entendra jamais là: _Nous ne voulons plus
+vous servir_. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour
+s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas
+à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui
+traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une
+main redoutable, _il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé
+lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a
+fait la mort_.
+
+«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la
+grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre
+entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où
+tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche,
+jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à
+la mort de la mort.
+
+«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur
+l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce
+malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper
+d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain
+genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse sans
+mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée
+rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois
+sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant
+tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance
+précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne
+dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper
+à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables
+éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent
+pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles
+viendront l'offrir, et bientôt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces
+guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»
+
+Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les
+plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire:
+
+LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE.
+
+À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces
+monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce
+dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble
+n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi
+de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la
+guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais
+vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme
+constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation
+contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que
+la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est
+de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela
+devient jamais possible) chez les hommes.
+
+
+VI
+
+Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle,
+et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui
+osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et
+étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui
+sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée
+officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.
+
+«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il
+appartient aux prélats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'ÉTAT, d'être les
+dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui
+est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres
+n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les
+sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?
+Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un _dogme national_ au
+peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence
+d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!....
+Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.
+
+Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la
+nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il
+baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler
+autrement que lui, philosophe!
+
+Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein
+d'un empire et d'un culte _grecs_, où le prélat et le souverain auraient
+eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des
+consciences, le devoir de le supplicier lui-même _comme voleur
+domestique_, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie
+romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie,
+c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher
+les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait
+fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs
+d'opinions!
+
+
+VII
+
+Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa
+logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir
+l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez
+encore:
+
+«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices
+atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_
+ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution
+terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses
+femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des
+révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux,
+qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre
+par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en
+acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui
+furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des
+raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»
+
+Enfin, lisez l'étrange apothéose du _bourreau_. Jamais la magnificence
+du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe
+de Shakspeare sur un échafaud.
+
+
+VIII
+
+«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure
+résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes
+les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet,
+se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car
+la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de
+déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à
+réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de
+méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a
+préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même
+honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité
+humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette
+tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien
+de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas
+douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais
+c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille
+humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance
+créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion
+des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette
+opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure,
+à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent
+jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette
+solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul
+avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de
+l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal
+lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa
+porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une
+place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette
+un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend,
+il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait
+un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui
+éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache,
+il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les
+rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte
+comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre
+de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui
+bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne
+roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la
+justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une
+double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il
+mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il
+songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un
+homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il
+n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par
+exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est
+estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent
+des rapports avec les hommes, et il n'en a point.
+
+«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination
+repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association
+humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même
+l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société
+disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du
+châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le
+maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.»
+
+
+IX
+
+Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un
+style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes,
+incommensurables d'étendue sur les législations, sur les dogmes, sur les
+mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en matière grave;
+un grand génie doublé d'un sophiste, un _Diderot_ déclamateur dans un
+philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, quelquefois un
+Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son apparition; on en
+jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle.
+Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y
+trouvons plus de talent que de philosophie réelle; la pensée y est plus
+hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide.
+C'est une magnifique curiosité plutôt qu'un monument durable de l'esprit
+humain. L'exagération y fausse tout, jusqu'à la vérité, qui est la
+modération de l'esprit.
+
+
+X
+
+Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du
+Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au
+théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations
+sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier
+livre.
+
+Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à
+l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il
+établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je
+suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui
+résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous
+les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la
+fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en
+liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.
+
+«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles
+(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes).
+Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle
+des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre
+justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur
+excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain,
+dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le
+satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais
+c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le
+pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une
+dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père
+de l'Église.
+
+Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de
+propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second
+volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait
+pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit
+nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie
+plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des
+monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans
+le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des
+schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain
+pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la
+Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration
+aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté
+usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute
+philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un
+autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:
+
+«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre
+toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu
+es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine
+avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible
+dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers
+convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant
+en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_.
+Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces
+grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la
+puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme,
+et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se
+déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous
+ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés
+de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes
+constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs;
+pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les
+moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut
+résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un
+grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore
+_par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé
+jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un
+souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il
+l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale
+du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le
+temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de
+l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les
+saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de
+profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le
+_Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif,
+dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est
+exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le
+ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures
+meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les
+_saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir
+à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.
+
+«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait
+seulement pour ceux qui savent le contempler!
+
+«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il
+est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le
+_dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des
+thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la
+pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le
+miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde.
+Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son
+aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes
+impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la
+pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_,
+_Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!)
+reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la
+vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes
+les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée
+entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la
+première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui
+connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel
+sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en
+soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle
+de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne
+voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront
+heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je
+vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de
+ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme
+un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la
+capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces
+_dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le
+_Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait:
+_toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux
+cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le
+_Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.
+
+«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie
+chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon
+dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le
+centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la
+plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec
+nous, _plein d'amour et de vérité_.»
+
+
+XI
+
+Voilà tout ce livre _du Pape_, oeuvre très-savante, quoique
+très-décousue, inférieure aux _Soirées de Pétersbourg_, et qui cependant
+produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son
+apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes
+éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils
+adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur
+parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le
+bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste
+de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de
+l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que par les
+légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un arsenal de
+science ecclésiastique.
+
+Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où
+il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations.
+Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange
+sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas
+là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait
+rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des
+hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.
+
+
+XII
+
+À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans
+le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est
+plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme
+de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons
+résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont
+pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter
+son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine
+gaieté.
+
+«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance,
+qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image,
+justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il
+faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut
+pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me
+lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à
+déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance,
+comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que
+tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que
+les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon
+aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien
+garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi.
+Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et
+je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me
+traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à
+m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous
+étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi,
+et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une
+petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...»
+
+Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer
+sa fortune:
+
+«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et
+que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de
+Chambéry m'a serré le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu
+par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le
+bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur
+lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que
+les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu
+que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus
+tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes soeurs, il faut que tu
+aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta
+fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu.
+Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de
+papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une
+écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui
+probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce
+sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»
+
+Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse
+renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme
+savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:
+
+«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: _La femme forte
+entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le
+fuseau_. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur:
+_La femme forte file, se cache, obéit et se tait_? Voici une autorité
+qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix
+cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée
+_les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge
+infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu
+que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand
+défaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'être homme_. Pour
+écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut
+absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est
+infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté
+de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es
+femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de
+t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»
+
+Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des
+sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.
+
+«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien;
+jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu
+une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les
+hommes_, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien
+c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La
+vérité est précisément le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun
+chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni
+l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Athalie_, ni
+_Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le
+Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni
+l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des _Principes_, ni le
+_Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Télémaque_. Elles n'ont
+inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques,
+ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque
+chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnête homme et une
+honnête femme_. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est
+docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent,
+et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas,
+son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi
+que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la
+science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît
+presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou
+ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger
+de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne
+veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent
+pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous
+sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être
+savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus
+d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon
+cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère
+décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es
+tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire
+combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus
+que nos chers Allobroges.»
+
+«Le chef-d'oeuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille
+Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans
+ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de
+ces badinages de coeur et de plume avec ses chères filles, et ce volume
+n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.
+
+
+XIII
+
+Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie,
+jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815
+ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par
+l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces
+traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint
+en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le
+prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer
+l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain
+ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait
+jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui
+faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne
+l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa
+conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui
+confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre
+que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et
+l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne
+pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût
+employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce
+qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la
+nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès
+d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin.
+Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du
+royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum
+dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins
+au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir
+que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant
+quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite
+qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte
+furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que
+j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que
+la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore
+dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin.
+Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses
+dernières années.
+
+À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne
+serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son
+propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa
+correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal
+résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.
+
+Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille
+Constance, laissée derrière lui à Chambéry.
+
+ «Turin, septembre 1817.
+
+«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je
+ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la
+défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix
+intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire.
+Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera
+naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration,
+sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune
+éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien
+de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des
+affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais,
+elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon
+inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je
+n'attends pas.»
+
+Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut
+satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.
+
+Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un
+petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie)
+revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la
+magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de
+ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des
+fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève
+seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne
+de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne
+générale.»
+
+Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes
+correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement
+satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir.
+Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion
+par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de
+l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en
+monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il
+prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des
+erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier.
+Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de
+Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors
+contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs
+lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes
+et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point
+d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la
+marche du monde.
+
+Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des
+ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à
+réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»
+
+Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait
+à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis;
+il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été
+qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel
+héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son
+immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à
+croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il
+a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps.
+Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est
+l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant
+l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion
+publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui
+servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion
+éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire,
+au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie
+que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même
+les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de
+Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa
+religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a
+trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y
+a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.
+
+
+XIV
+
+Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et
+mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de
+génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le
+christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?
+
+Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression
+la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera
+sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les
+pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont
+déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la
+sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte
+solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de
+l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des
+défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui
+scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de
+superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison
+pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi.
+Voilà évidemment l'oeuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause
+qu'il veut défendre. La partie théologique de l'oeuvre de M. de
+Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soirées_, dans le
+panégyrique de _l'Inquisition_, est entièrement le contre-pied de ce que
+nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un
+prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie,
+il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle
+ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous
+ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à
+l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où
+il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de
+conscience, _une opinion différente de celle des prélats ou des grands
+officiers de l'État_.
+
+Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie
+persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante
+qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement
+en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur
+les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre
+est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre
+au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration
+pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec
+le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des
+plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place
+dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en
+ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait
+persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au
+dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause
+qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir
+les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre
+le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de
+son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi
+sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de
+l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de
+Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte
+jusqu'au sarcasme et jusqu'à des voeux de mort contre le pontife
+représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double
+dogme devant la passion?
+
+ «9 mars 1804.
+
+«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des
+chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode
+des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet
+que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du
+_bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce
+n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un _bonhomme_ dans
+une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»
+
+Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!
+
+Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un
+Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son
+faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui
+ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte,
+permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne
+veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus
+ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut
+s'adresser à d'autres qu'à moi.»
+
+Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal
+Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point
+de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la
+démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon
+coeur la mort, etc., etc.»
+
+De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la
+révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc
+pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun
+bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la
+révolte de l'esprit ne soumet pas le coeur.
+
+
+XV
+
+Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un
+esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux
+engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit
+loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical
+monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de
+l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans
+réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée
+dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme
+élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre
+limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de
+son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par
+la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la
+noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes;
+il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et
+à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur,
+de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose
+comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme
+Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau.
+On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même
+ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de
+gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en
+religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité
+des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et
+par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une
+saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire
+à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se
+détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui
+s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous,
+les défauts du grand écrivain.
+
+Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans
+égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images,
+souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes
+les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être
+de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni
+personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées
+passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration
+de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme
+certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on
+jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui
+tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu
+d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il
+faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation,
+Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement
+une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des
+saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature
+de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans
+l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut
+faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot,
+entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.
+
+
+XVI
+
+Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des
+vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où
+semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je
+n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,
+dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le
+silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses
+charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui
+l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu
+du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque
+instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il
+improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de
+philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou
+rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions
+qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que
+j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de
+l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je
+ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à
+rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.
+
+Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère
+et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus
+divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même,
+de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le
+temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry
+où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements
+qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie
+un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés,
+et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui
+ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de
+si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans
+le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la
+poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs,
+et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher
+échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.
+
+Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité
+devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces
+Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession
+éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont
+précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des
+théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans
+descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans
+l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans
+autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés
+dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La
+république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et
+d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations,
+l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre
+elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a
+péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future
+réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines
+qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée
+interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par
+la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité
+rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent
+aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance
+au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques.
+Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va
+rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la
+France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont,
+que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit
+de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans
+consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa
+cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome,
+occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par
+une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera
+demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de
+lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie
+secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez
+parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution
+française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation
+teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône
+des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos
+conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été
+trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le
+même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes
+présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais,
+si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le
+monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle
+plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur
+et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que
+dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui
+passe, hélas! par les mêmes sentiers!
+
+Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur
+propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire
+d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il
+ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel
+qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus
+vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus
+aimable des explorateurs d'idées.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XLIVe ENTRETIEN.
+
+EXAMEN CRITIQUE
+
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
+
+PAR M. THIERS.
+
+
+I
+
+Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la
+postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des
+monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés
+par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire
+une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus
+dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est
+qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses
+périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit
+de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs
+nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au
+nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui
+n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce
+livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de
+religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de
+liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de
+diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent
+l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les
+profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit
+par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète
+devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des
+événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les
+plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et,
+disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus
+correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait
+jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi
+remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.
+
+Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes
+compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous
+le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la
+philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le
+génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la
+conquête et de la fortune.
+
+En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans
+cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage
+sans ciel.
+
+Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui
+lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de
+littérature le texte, les développements, les discussions, les
+admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à
+vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle
+l'histoire.
+
+
+II
+
+Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.
+
+C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil
+continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme,
+considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas
+inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.
+
+L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne
+sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant
+point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les
+histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le
+soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut.
+
+C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une
+part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les
+théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par
+l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque
+génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui
+nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi
+toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de
+l'histoire.
+
+C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les
+vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique,
+ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que
+dans l'histoire.
+
+Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit
+humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous
+dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.
+
+On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons
+pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons
+d'un historien.
+
+
+III
+
+Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans
+l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?
+
+Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même
+homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et
+d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques
+de tous les siècles.
+
+Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie
+comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour
+que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans
+la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce
+bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les
+hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.
+
+Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des
+fantômes, mais des réalités.
+
+Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la
+fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car
+c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a
+toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur
+lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et
+intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.
+
+Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été
+mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé
+la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des
+démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut
+connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels
+intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une
+assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la
+majorité aux gouvernements.
+
+Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou
+l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du
+métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite
+ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de
+l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le
+général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des
+batailles.
+
+Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute
+histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les
+faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune,
+de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité
+historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale
+tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux
+morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en
+a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux
+grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu
+d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire.
+C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la
+vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu
+publique.
+
+
+IV
+
+Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la
+théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions
+intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur
+honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces
+questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies
+dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des
+empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues
+politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités
+indispensables de l'écrivain.
+
+Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si
+élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela
+vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un
+historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.
+
+
+V
+
+Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans
+partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et
+pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa
+vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui
+doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du
+monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités
+n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la
+Révolution_, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien
+n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce
+d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la
+Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on
+colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour
+l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses
+grands événements.
+
+Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la
+race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont
+il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral,
+développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui
+grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu
+n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence
+ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont
+nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti
+assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de
+son propre drame.
+
+
+VI
+
+On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre
+plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie
+politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des
+dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais
+deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives
+d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse
+d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce
+talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus
+et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède
+de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs
+de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également
+distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se
+dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse
+activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le
+mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt
+que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et
+l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais
+jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus
+élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de
+la pensée ou de l'action.
+
+La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette
+ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse
+évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le
+champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien
+supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction
+d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se
+sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par
+leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire
+qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers;
+quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais
+il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption.
+On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle
+n'humilie personne en s'exaltant elle-même.
+
+Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de
+caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M.
+Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais
+rapprochés.
+
+Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant,
+que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos
+opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle
+intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je
+jouisse à satiété de son entretien!
+
+Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour
+étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement
+anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous
+avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au
+dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec
+ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand
+esprit.
+
+
+VII
+
+Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit
+son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a inséré dans son douzième volume. On a
+dit qu'il avait écrit cet Avertissement _après coup_, dans l'intention
+mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui
+seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons
+rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons
+jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme
+d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis
+eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système
+historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet
+Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour
+être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à
+l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y
+a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec
+ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers
+sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de
+belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous
+l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord
+l'Avertissement.
+
+
+VIII
+
+«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques
+dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était
+particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire
+trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des
+affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi
+dire.
+
+«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées
+ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la
+multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins
+tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les
+éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à
+Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je
+voyais se mouvoir sous mes yeux...
+
+«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent
+les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un
+certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,
+l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je
+répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois,
+et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est
+une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures.
+Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire
+l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe,
+Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel,
+Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi
+supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au
+Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être
+assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon
+éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante:
+tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite,
+va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits
+des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre
+enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus
+discret, pénètre d'un oeil auquel rien n'échappe dans la profondeur des
+événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque
+manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y
+a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui
+doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité?
+Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette
+qualité, c'est l'intelligence.
+
+«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant
+seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire
+entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme
+d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,
+parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce
+que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit,
+voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui
+enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il
+est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences;
+devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en
+attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé
+de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la
+pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus
+grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie
+excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même,
+avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.
+
+«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à
+mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle
+existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de
+la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce
+que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se
+laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de
+l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes
+et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop
+petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le
+fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint
+juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on
+fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie,
+administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée
+de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur
+généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à
+s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer,
+l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans
+l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien
+mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns
+les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que
+c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les
+grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout
+ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve
+du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun
+de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin,
+dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne
+calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je
+ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un
+malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on
+sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer
+moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé
+aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore
+pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir
+son coeur au niveau du bon, du beau et du grand.
+
+«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en
+histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec
+justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à
+narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être
+un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit
+clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui
+souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les
+événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des
+chefs-d'oeuvre...
+
+«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,
+et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher,
+et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte
+reproduction...»
+
+«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que
+faut-il? Les comprendre...
+
+«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour
+idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de
+la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien
+au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en
+histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit
+d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore
+il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,
+profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme
+d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent;
+eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous
+prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et
+vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous
+vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au
+contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un
+temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices,
+leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous
+à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous
+n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi
+leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible,
+celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute
+de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou
+grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites
+si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce
+naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à
+l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et
+saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une
+chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour
+à tour paisible ou précipité de la nature.
+
+«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire
+quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite
+la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On
+vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les
+chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et
+d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du
+quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on
+aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les
+innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle.
+J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui
+entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique,
+car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur,
+ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit
+une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la
+transparence absolue.»
+
+Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de
+l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même
+qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais
+certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais
+nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être
+juste. Il ajoute:
+
+«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait
+inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice
+envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier
+venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les
+questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de
+honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont
+versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce
+même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la
+politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un
+trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans
+connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété!
+L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la
+contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles coeurs les
+inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la
+calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans
+adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit
+sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en
+histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait
+sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des
+hommes!»
+
+
+IX
+
+Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et
+fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en
+reconnaissions pas la justesse.
+
+Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit
+pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans
+sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que
+cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les
+autres.--Raisonnons cependant.
+
+C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_.
+
+L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul
+ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son
+mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de
+bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le
+regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le
+regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis
+de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard
+en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_,
+nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne
+s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le
+juger dans la conscience.
+
+L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui
+suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande
+histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande
+histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les
+histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité
+à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de
+M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace
+d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus
+de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa
+propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de
+l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la
+matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à
+réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais,
+dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de
+l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir,
+il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que
+l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait
+penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une
+glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est
+un historien.
+
+Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens,
+parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des
+hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à
+l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme,
+et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite
+aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui
+commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde
+romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré
+des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un
+miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la
+démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa
+métallique et immorale limpidité d'intelligence.
+
+Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est
+là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à
+tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous,
+n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire;
+mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la
+conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que
+l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M.
+Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la
+pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande
+histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a
+déjà choisi.
+
+Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement
+historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans
+l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat
+et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature,
+l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui
+parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature,
+dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système
+avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.
+
+
+X
+
+Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il
+se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse
+quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec
+orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne
+condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande
+histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de
+nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la
+patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un
+engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le
+droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les
+champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières,
+s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et
+de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef
+d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On
+a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes;
+on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une
+plume arrachée au plumet d'un grenadier.
+
+Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure,
+c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est
+l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité
+nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon
+nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou
+d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas
+de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la
+patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités,
+encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la
+mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que
+pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie;
+l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il
+jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le
+champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les
+yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent
+égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de
+l'injustice patriotique et de la jactance nationale.
+
+Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le
+drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son
+livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne
+contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre
+mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme
+militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil
+livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers
+n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est
+l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il
+doit se faire universel comme son sujet.
+
+Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa
+patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui
+donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces
+armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un
+malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à
+M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de
+la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop
+souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme
+du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses
+fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent
+les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux.
+C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que
+quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes
+et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces
+justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité
+des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.
+
+Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.
+
+
+XI
+
+L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait
+s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et
+controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force
+sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il
+suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la
+France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer
+le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée.
+M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser
+d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la
+Directoire.
+
+M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet
+heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers
+est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa
+politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le
+18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude
+de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la
+dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en
+révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la
+légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une
+armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre
+du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous,
+j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le
+droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens
+le sabre!
+
+
+XII
+
+Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement
+innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni
+du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et
+des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le
+gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le
+défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou
+innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici
+avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que
+ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire
+que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui,
+mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée
+jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18
+brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de
+celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.
+
+Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à
+la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle,
+la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;
+supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses
+talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le
+gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites
+dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte
+lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en
+serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par
+les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son
+autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de
+ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il
+en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été
+acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait
+résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que
+Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait
+envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se
+serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit
+jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les
+excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers
+reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa
+fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de
+l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu
+d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la
+destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M.
+Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son
+terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.
+
+Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont
+il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre
+lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un
+droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une
+limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous
+faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir
+jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de
+lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le
+poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la
+conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se
+réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a
+porté un coup d'épée.
+
+
+XIII
+
+M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page
+de son premier livre:
+
+«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
+raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais
+les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai
+passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un
+trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution
+française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles
+auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de
+croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à
+m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,
+et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes
+choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je
+suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments
+généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais,
+la liberté et la gloire de la France.»
+
+La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de
+concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du
+despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France,
+sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût
+besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son
+gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou
+dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût
+besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en
+invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de
+lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver
+qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous
+ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient
+enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle
+était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se
+prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se
+comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par
+l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il
+jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux
+pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un
+soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de
+là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et
+l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que
+la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang,
+devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures;
+nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se
+modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous
+pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir
+de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces
+limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes
+sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain
+franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second
+accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du
+18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une
+modération, et un maître au lieu d'une constitution.
+
+
+XIV
+
+L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de
+son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre
+d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux
+fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé
+dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une
+autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à
+certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun
+autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces
+triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté
+et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de
+l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur
+la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le
+premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence
+philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une
+éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la
+nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont
+aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et
+pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de
+bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie
+par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il
+avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur,
+n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés
+et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les
+proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes
+politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les
+monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation
+n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers,
+selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte
+paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer
+avec personne. L'échafaud lui avait fait place.
+
+Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne
+comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux
+une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien
+ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans
+le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas
+tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux
+réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et
+dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit
+à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des
+faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent
+nécessairement par la logique brutale des passions et des événements,
+qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il
+vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu
+commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait
+cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur
+que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour
+sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il
+passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute
+du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué
+plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au
+jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui
+n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M.
+Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le
+présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse,
+de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment,
+selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un
+prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte
+le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte
+avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le
+fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt
+au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se
+résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare
+de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue
+dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en
+sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de
+la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses
+chimères.
+
+
+XV
+
+L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est
+pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu
+trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout
+est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente
+leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et
+scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient
+pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux
+passions des peuples.
+
+Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta
+dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de
+Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et
+il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite
+de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un
+tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais
+surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire
+jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son
+omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut
+reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle
+était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes
+convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par
+qui elles sont gouvernées.
+
+Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et
+Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices
+assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme
+en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la
+sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais
+qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme.
+Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature
+politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache
+et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à
+tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.
+
+Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir
+législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les
+représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine
+revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis
+ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de
+vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des
+hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion
+de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en
+paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment,
+car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le
+bruit des armes: c'était l'ère des soldats.
+
+
+XVI
+
+Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être
+redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une
+négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des
+émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non
+vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec
+les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée
+s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un
+esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son
+héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au voeu du pays, affecte
+un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était
+pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes
+au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les
+réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore
+aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la
+destruction des provinces et de la division en départements, oeuvre de
+l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux
+collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les
+murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y
+installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux
+Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt
+y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!»
+
+Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son
+secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!...
+Maintenant il faut y rester.»
+
+
+XVII
+
+Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement
+pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de
+tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite
+transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les
+grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun
+historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien
+démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par
+excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans
+l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque
+un peu à son style, c'est l'historien des batailles.
+
+L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites
+avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le
+remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de
+soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à
+mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion
+de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre
+des victoires.
+
+Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation
+de consul, supérieure à sa situation de général, profita
+merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de
+l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de
+campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.
+
+«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion
+des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie,
+réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de
+Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième
+armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la
+réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence
+était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers
+moyens comme il suit.
+
+«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement
+en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
+Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne,
+sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du
+Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations
+trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que
+forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts
+à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le
+surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de
+vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne,
+l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres
+mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée
+de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de
+Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et
+l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer
+aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite
+vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général
+Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve,
+dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et
+Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir
+Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une
+partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le
+général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main
+au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le
+Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus
+grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le
+baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une
+bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les
+armes...
+
+«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,
+comme les autres armées de la République, les haillons de la misère,
+était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit
+nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en
+immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru,
+Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin,
+franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait
+pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée
+d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes
+accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et
+intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette
+armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en
+corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des
+généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux,
+mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps
+dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes
+répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une
+bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à
+Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un
+lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit
+froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités
+du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque,
+dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire
+dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants
+était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les
+indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était
+face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et
+étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier
+grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son
+caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé
+déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les
+âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du
+reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré
+la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience,
+son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le
+général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille
+hommes.»
+
+On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard
+sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en
+popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les
+exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de
+la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du
+jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme
+de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de
+gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être
+irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République,
+car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la
+patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un
+complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre
+Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas
+fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un
+tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa
+patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un
+crime.
+
+
+XVIII
+
+Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la
+campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par
+Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de
+la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout
+comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de
+Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas
+un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à
+travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain
+qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il
+ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire
+est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un
+grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au
+lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que
+l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la
+parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop
+souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le
+récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est
+tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas
+assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin
+que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui
+gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime
+interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des
+grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne
+regrette plus rien.
+
+Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut
+reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui
+reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici
+il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de
+l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille
+hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et
+sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier
+la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne,
+ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des
+machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.
+
+Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois
+ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais,
+pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est
+devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus
+banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de
+conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est
+évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans
+obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.
+
+Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans
+emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de
+Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper
+en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut
+qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de
+fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique
+de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on
+ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de
+paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme
+peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes
+peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple,
+que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets
+tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.
+
+L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence
+qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans
+la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit
+confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des
+Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit
+incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une
+intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo
+ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la
+partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce
+qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que
+Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille,
+complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et
+Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au
+lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si
+populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la
+France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui
+concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs
+qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les
+corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la
+gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute
+sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur
+ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant
+laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par
+l'épée.
+
+Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était
+que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera
+justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra
+toujours.
+
+
+XIX
+
+Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de
+la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y
+rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne
+s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo
+sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur
+l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec
+plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.
+
+Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de
+l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes,
+l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en
+Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.
+
+De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue
+du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le
+départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint
+seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de
+l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un
+historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs
+la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait
+mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que
+Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ
+laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du
+découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur
+ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur
+le hasard.
+
+Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive
+intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée;
+mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le
+prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise
+les belles pages suivantes:
+
+«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
+voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à
+Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le
+mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
+bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du
+général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
+fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les
+entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il
+fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le
+regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la
+nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour
+viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en
+murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en
+chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires
+vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il
+captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou
+dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme.
+On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on
+ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la
+flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là;
+avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la
+patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de
+face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On
+qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne
+s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition
+qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à
+retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la
+malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le
+suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette
+entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait,
+abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais
+se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi
+compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains
+détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même
+aux époques les plus brillantes de sa carrière!
+
+«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant
+avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
+dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
+fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
+d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé
+vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir
+quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une
+faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger,
+s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats.
+Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en
+Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre
+le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler
+criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer
+lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt
+général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus
+rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France.
+D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer
+l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.
+
+«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les
+officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les
+uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement,
+et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la
+présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale
+de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées
+du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au
+contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort
+tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette
+expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en chef. Après
+le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea
+tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce
+qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête
+de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer
+le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs;
+quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout,
+osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un
+s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste.
+Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute
+Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande
+sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de
+Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le
+général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis
+la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé
+l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom
+était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents
+administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement
+gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses
+auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.
+
+«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
+soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
+les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
+quitter.»
+
+
+XX
+
+La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de
+l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles
+pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers
+rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités
+de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la
+nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces
+natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans
+cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils
+servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme
+d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois
+les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les
+ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les
+armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement
+impérieux.
+
+L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme
+livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix
+succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe
+au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion
+d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère
+sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus
+rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il
+l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à
+travers le siècle avec la rapidité des événements.
+
+«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble
+figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois
+audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur
+les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était
+brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et
+exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des
+grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux,
+indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander
+ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en
+murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le
+général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le
+commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur,
+et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il
+préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son
+langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la
+conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.
+
+«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
+gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait
+point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les
+soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était
+adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide
+et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application
+à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de
+toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis,
+ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme
+s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une
+âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère
+école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes
+d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de
+Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre
+d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général
+en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement
+passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général
+Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes
+qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni
+pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de
+compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son
+élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il
+chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une
+admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses
+préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita
+pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt,
+confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait
+confondus dans une même destinée.»
+
+Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans
+secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais
+leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies
+immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de
+ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la
+disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.
+
+
+XXI
+
+L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des
+événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre
+des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le
+législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour.
+Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle
+est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant
+une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement,
+excepté la philosophie des gouvernements.
+
+Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières
+agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le
+coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid,
+livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin
+d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les
+Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de
+négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences
+par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une
+égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en
+dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur;
+l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés,
+séparés en sectes par les serments ou les refus de serments
+constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique
+profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées;
+les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de
+Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans
+recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser
+qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces
+portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être
+achevé.
+
+«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
+par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
+privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
+imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
+émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M.
+de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on
+trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire.
+N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle
+qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même
+les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt;
+s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont
+Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes,
+qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour
+caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant,
+digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus
+singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le
+plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger
+comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de
+la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses.
+Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du
+moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur
+accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend
+ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il
+n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier
+consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les
+affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec
+les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de
+Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il
+avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait
+la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr,
+même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services,
+seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du
+premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant
+à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il
+n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas
+plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi
+employé et plus agréable.»
+
+
+XXII
+
+On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la
+brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais
+la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand,
+quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs
+tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand
+dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul
+était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de
+l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec
+ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les
+conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait
+la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus
+fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues
+politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à
+l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la
+philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût
+pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien
+moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de
+Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure
+toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela
+peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni
+celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout
+en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord,
+dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait
+pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché
+d'en abuser.
+
+La famille, l'épouse, les frères, les soeurs du premier consul sont
+peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de
+convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard.
+C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné
+tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en
+général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque
+de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est
+l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les
+groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous
+sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et
+l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce
+qu'une chose?
+
+Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un
+exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit
+bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.
+
+«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au
+jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et
+maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à
+un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous
+les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
+frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme
+infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient
+supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte
+à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le
+remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à
+raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux
+enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au
+général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une
+tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez
+lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de
+Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps
+de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses
+auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des
+mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait
+avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité
+longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa
+grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui,
+semblait avoir amené la fortune avec elle.
+
+«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,
+superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les
+jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
+d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la
+visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et
+assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais,
+mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un
+parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe;
+ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en
+affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire
+part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même
+à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient
+volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une
+occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage
+qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se
+plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager
+aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais
+sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne
+aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la
+nation. C'était une femme d'un coeur très-faible. Bien que légère, elle
+aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage
+depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un
+pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le
+poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans
+une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant
+qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte
+assiégeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on
+faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait
+évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable,
+en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui
+laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce
+sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors
+en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde,
+mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier
+consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines
+d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat
+extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis.
+Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et
+des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines
+cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des
+préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle,
+ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par
+des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer.
+Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon
+étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard,
+et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle
+essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur
+exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages,
+et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de
+Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que,
+tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité
+au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier
+consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à
+augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant
+se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul,
+s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être
+flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant
+qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que
+celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à
+madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et
+qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer
+dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait
+singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il
+avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son
+collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,
+ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce
+genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»
+
+
+XXIII
+
+Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire,
+les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau,
+enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour
+d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa
+place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une
+autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il
+lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.
+
+La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame
+d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier
+consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au
+premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes,
+mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense
+proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante
+l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve
+contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont
+incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du
+gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa
+renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il,
+méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps,
+faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des
+travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix
+continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.»
+
+La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales
+de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le
+noeud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes
+d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de
+l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de
+la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires
+d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu
+d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses
+conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe
+Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui
+s'ourdissait entre les deux puissances.
+
+
+XXIV
+
+M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de
+tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le
+juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme
+de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit
+et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire.
+Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du
+jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par
+Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition
+briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable.
+Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur
+toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces
+esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester,
+incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les
+autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient
+éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la
+paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M.
+Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs
+d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand
+homme qui pût lui être opposé en Europe.
+
+M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au
+mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme
+pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la
+décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de
+ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui
+seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la
+vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays
+de liberté.
+
+Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue
+vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque
+inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre
+depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est,
+selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique
+dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il
+n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce
+n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes
+M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.
+
+«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre
+(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus
+envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à
+l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.
+
+«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir
+devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la
+plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il
+avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de
+domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre.
+Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune
+au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans
+l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur
+jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement
+prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en
+attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus
+grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix
+d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la
+France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage.
+Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»
+
+Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de
+l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce
+ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du
+premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien
+de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M.
+Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a
+consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et
+négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine
+qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne
+pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les
+hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature
+compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que
+l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre
+représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en
+blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de
+sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à
+déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les
+vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se
+contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des
+mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.
+
+Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles
+sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi
+les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers
+ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.
+
+«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer
+le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
+fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
+cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur
+d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de
+sa destinée.
+
+«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent
+l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie
+héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins
+avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23
+janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir
+gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir
+qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait
+dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il
+avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de
+la terre!
+
+«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
+enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et
+régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne
+doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une
+nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans
+doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées
+délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille
+stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où
+ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette
+volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire
+de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent
+régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui
+procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole,
+quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se
+faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un
+art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et
+à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou
+acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps
+modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé
+pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux
+sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un
+imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos,
+sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se
+joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la
+Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les
+généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa
+marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par
+la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du
+parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut
+remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie
+organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception
+de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa
+rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de
+l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un
+grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée
+de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait
+de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
+nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
+trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France
+et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance
+inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la
+liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille
+possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de
+l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il
+mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes
+les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les
+autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence.
+Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à
+l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le
+font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut
+leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la
+force, et la justice, qui l'honore.
+
+«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
+derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel
+ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de
+l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie.
+C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui
+devait jouir de nos désastres.
+
+«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
+Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il
+vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût
+pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres
+de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette
+proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut
+combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M.
+Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son
+antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.
+
+«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des
+Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
+gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai
+combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération
+présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire
+le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue,
+que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»
+
+«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de
+son langage.
+
+«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le
+parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.)
+pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à
+Westminster.»
+
+Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où
+M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté
+de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique
+qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers
+pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui
+qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un
+écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du
+temps, pour éterniser le temps lui-même.
+
+Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons.
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au mois prochain._)
+
+
+
+
+XLVe ENTRETIEN.
+
+EXAMEN CRITIQUE
+
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
+
+PAR M. THIERS.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+I
+
+À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18
+brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et
+qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré
+jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de M.
+Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens historique dans
+deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal jugées par lui,
+selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous
+louons ce travail unique sur les événements de notre temps par
+l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement prédestiné à
+les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, plus nous
+devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts de sens et
+contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui pourraient
+faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit,
+c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une
+faute chez un historien.
+
+Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux
+chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est
+en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et
+les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est
+pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux
+actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La
+vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.
+
+
+II
+
+M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée,
+très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans
+quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.
+
+Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18
+brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec
+l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France
+avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
+négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et
+que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.
+Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
+spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
+gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne
+pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.
+
+C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le
+vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église
+romaine pour la réconcilier avec la République française.
+
+La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé
+le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses
+seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction
+légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors
+il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y
+employait.
+
+La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la
+Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle
+part il n'y avait autant à réparer.
+
+Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en
+possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges
+publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons
+volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant
+l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les
+volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa
+fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la
+noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et
+constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du
+moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était
+inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien
+fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du
+culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être
+propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui
+demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il
+fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de
+dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait
+d'immuable et de sacré.
+
+À notre tour de raisonner.
+
+
+III
+
+Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés
+professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre
+concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes,
+étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur
+ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni
+religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans
+l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante
+de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le
+vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en
+Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine.
+Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette
+inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de
+l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les
+fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont
+équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la
+liberté, c'était là la pensée du siècle, le voeu de la raison, l'honneur
+de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de
+philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût
+à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme
+puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre
+souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme
+puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront
+d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le
+domaine de la conscience.
+
+L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans
+s'altérer dans leur nature entièrement distincte.
+
+L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon
+ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle
+et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement
+civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.
+
+C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la
+raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs
+siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de
+Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le
+pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé
+concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir
+civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir
+spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou
+oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un
+sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.
+
+Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis
+clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers
+d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer
+sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement
+religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres
+dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou
+plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme,
+qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale
+indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul,
+précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir
+extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus
+commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des
+croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus
+simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul
+clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur
+plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne
+présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature.
+Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de
+vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans
+cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été
+inspiré dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit même du
+christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait
+la religion de l'homme d'État.
+
+C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois
+lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la
+discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous
+permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient
+fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont
+des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de
+dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un
+peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne
+professent pas eux-mêmes de coeur, se jouer de la religion véritable,
+inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion
+d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle
+pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.
+
+Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien
+de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous
+l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de
+l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles.
+Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles
+théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même
+en politesses de paroles envers la divinité des cultes.
+
+Écoutez M. Thiers.
+
+
+IV
+
+«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association
+humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il
+vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle
+récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie:
+assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns
+qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les
+autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui
+doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni
+mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre;
+l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin impérieux,
+irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrêtée.
+Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout
+temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les temps modernes,
+dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on le trouve au
+pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou
+sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes,
+acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions
+honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou
+bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté
+l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait
+voeu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le culte
+insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient
+prouver que ce voeu était aussi vain qu'il était impie.
+
+«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a
+besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de
+mieux à une société civilisée qu'une _religion nationale_, fondée sur
+les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux règles d'une morale
+pure, consacrée par le temps, et qui, sans intolérance et sans
+persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité
+des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?
+
+«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas
+depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent
+créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils
+honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert
+de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que,
+dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations
+avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une
+croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur
+d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur
+comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait
+uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette
+croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du
+Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les
+autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un réformateur sublime;
+réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes
+assemblées des esprits éminents de chaque époque, occupées à discuter,
+sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, adoptant
+successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée de l'homme
+les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour
+ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin à produire ce
+corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours triomphant,
+qu'on appelle _unité catholique_, et au pied duquel sont venus se
+soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, qui
+avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs
+moeurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de leurs
+tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs
+nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour vaincus ou
+victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempête de
+l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire revenu,
+elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance naturelle et
+indispensable de la France et de l'Europe.
+
+«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet
+autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé?
+Le général Bonaparte, qui eût été ridicule s'il avait voulu se faire
+prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait la
+Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vénérable,
+en y ramenant par son exemple les populations quelque temps égarées. Et
+il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands
+génies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois,
+Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur la religion
+catholique et donné le signal des railleries pendant cinquante années.
+Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de
+gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et ses respects,
+faire tomber les railleries du dernier siècle.
+
+«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée.
+Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de
+satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme
+résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf
+les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec
+l'état présent de la société française.
+
+«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de
+chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien
+par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est-à-dire par
+suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le
+reste est un mystère, que la curiosité, toujours naturelle quand il
+s'agit d'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu.
+Il faut dire cependant, à cet égard, que la constitution morale du
+général Bonaparte le portait aux idées religieuses. Une intelligence
+supérieure est saisie, à proportion de sa supériorité même, des beautés
+de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans
+l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu
+à travers ses oeuvres. Le général Bonaparte controversait volontiers sur
+les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange,
+Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait
+souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de
+ses arguments. À cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays
+inculte et religieux, sous les yeux d'une mère pieuse, la vue du vieil
+autel catholique éveillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours
+si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant à
+l'ambition, que certains détracteurs ont voulu donner comme unique motif
+de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors
+que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme
+récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le
+lui pardonner. C'est la plus noble, la plus légitime ambition, que celle
+qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins
+des peuples.»
+
+
+V
+
+Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de
+sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait
+écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues
+d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile,
+peut-on se dissimuler la _simonie des idées_ (si on tolère cette
+expression) qui éclate dans la pensée?
+
+S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce
+parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette
+piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire
+respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes
+libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du
+coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à
+sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa
+conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne
+serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule
+au Concordat.
+
+Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au
+peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni
+de coeur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à
+ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le
+souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses
+peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même
+leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est
+impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M.
+Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes
+d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple
+en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune
+plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique,
+conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.
+
+Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte,
+révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet,
+que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions
+nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou
+ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette déclaration de la
+nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des
+religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille
+superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme
+en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une
+religion nationale_?»
+
+Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion
+divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion
+(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution
+nationale_. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes
+à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette
+ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit
+l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que
+celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais
+besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait
+d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour
+établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances
+personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des
+peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la
+religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus
+volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un
+souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite
+à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples
+étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la
+foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la
+dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le
+fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la
+loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples,
+mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de
+foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de
+tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un
+concordat?
+
+Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la
+religion d'État, dans le coeur. Cette prétendue religion de la raison
+d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de
+M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas
+le sophisme et le danger aux hommes.
+
+Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons
+pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers,
+aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a
+déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus
+minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les
+négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un
+écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une
+main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus
+lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du
+talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien
+exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde.
+C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création
+porteront le nom de M. Thiers.
+
+
+VI
+
+Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces
+lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui,
+en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M.
+Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en
+creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit
+tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques
+mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce
+qu'ils manquent d'impartialité.
+
+Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois,
+contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du
+despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan
+et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu
+à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la
+fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici
+fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il
+fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun
+entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle de
+liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la
+suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par
+l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois
+démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les
+doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays?
+Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse
+admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu,
+et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des
+clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme
+du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox,
+homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries
+officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de
+désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant
+l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les
+doctrines.
+
+Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul,
+c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M.
+Pitt était, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'était
+que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de
+perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son
+héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge
+pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour
+l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était
+pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop,
+en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze
+ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le
+premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la
+liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit
+de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de
+1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec
+lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est
+plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être
+profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme,
+elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux
+esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit
+droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire,
+contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M.
+Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les
+volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour
+débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper
+tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres
+du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour
+l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la
+fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre,
+c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire,
+autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.
+
+
+VII
+
+On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques
+sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit
+philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient
+au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du
+sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres et stoïques,
+quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience et qu'il
+invente le mot d'_idéologues_, comme l'injure la plus expressive qu'on
+puisse adresser à des hommes qui font abstraction de l'expérience en
+matière de gouvernement.
+
+L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se
+personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse
+élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste
+parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la
+médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour
+les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps.
+
+«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le
+succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à
+commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le
+second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa
+valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de
+grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on
+s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et
+vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir
+tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte.
+
+«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses
+des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour,
+jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer
+dans leur coeur, pour y introduire leur poison.»
+
+C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès
+politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice
+de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant
+contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.
+
+
+VIII
+
+La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais
+bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du
+Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut
+sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y
+voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix
+durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la
+diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand
+voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme
+d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des
+traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.
+
+On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut
+pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des
+affaires étrangères sera le hasard des batailles.
+
+Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une
+monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État,
+il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, _le Génie du
+Christianisme_, devançait ou servait si bien ses desseins de
+restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi,
+mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut
+le programme de la monarchie, en une vive et juste image.
+
+_Le Génie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres
+remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression
+profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors
+dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable,
+de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand on
+l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est
+le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé
+d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales
+et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles
+étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles étaient
+quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé
+vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours
+dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et
+touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles
+tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment
+profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une
+faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si
+elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains
+du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs
+religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus
+d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est
+resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour
+le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, _le
+Génie du Christianisme_ vivra, fortement lié qu'il est à une époque
+mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre d'un
+édifice vivent avec le monument qui les porte.
+
+
+IX
+
+En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des
+institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses
+éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie
+militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son
+institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui
+fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en
+elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs
+d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime
+publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines
+dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la
+citer.
+
+«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à
+ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous créé
+les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-là,
+et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil ou un sabre
+d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui
+s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un fait singulier,
+et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec lesquels il avait
+l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des égards et
+des empressements de l'Europe, était remplie des ministres de toutes les
+puissances, ou d'étrangers de distinction qui venaient la visiter, il
+était frappé de la curiosité avec laquelle le peuple et même des gens
+au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et étaient avides de voir
+leurs riches uniformes et leurs brillantes décorations. Il y avait
+souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister à leur arrivée et
+à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines futilités que les esprits
+forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces
+cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les
+philosophes démocrates appellent cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie,
+vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité sont des faiblesses
+communes à tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut
+faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant dédaignés, on fait
+des héros! À l'une comme à l'autre de ces prétendues faiblesses, il faut
+des signes extérieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut
+des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.»
+
+Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à
+l'historien. L'oeuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser
+les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique.
+Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il
+faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les
+complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles
+sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le
+défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour
+droit et l'habileté pour principe de gouvernement.
+
+
+X
+
+M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume
+révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la
+légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du
+trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité
+du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop
+sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et
+Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche
+tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui
+crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes
+choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses
+élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous
+les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition
+heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas
+du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de
+tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces
+audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois
+pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté
+générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme
+qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de
+la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que
+celui de détruire une république.
+
+«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la
+fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En
+faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait
+espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que,
+dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait
+longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas
+se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de
+prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son
+siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au
+milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement
+commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de
+montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident,
+monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne
+pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général
+Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel
+titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors
+nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les
+premières années de sa carrière.»
+
+On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien
+et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le
+prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce
+autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu?
+Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un
+écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en
+oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation
+militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le
+génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre
+d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme
+moraliste? _Patere legem quam fecisti!_
+
+
+XI
+
+En reprenant son rôle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la
+verve d'un Molière politique, les rôles divers joués par le premier
+Consul, par sa femme, par ses frères, par ses soeurs, par le sénat, par
+le conseil d'État, par Fouché, par Cambacérès, ses confidents, chargés
+de risquer les indiscrétions et de subir les désaveux pour se faire
+offrir sous un nom ou sous un autre le titre du pouvoir monarchique dont
+il avait déjà la réalité. L'histoire ici touche à la comédie d'intrigue,
+et Beaumarchais y serait plus convenable que Tacite. Enfin, après mille
+manoeuvres de ses confidents contrariés par ce qui restait de décorum
+républicain dans les différents corps représentatifs, la douce violence
+est opérée, et, après avoir deux fois repoussé la couronne comme César
+au Cirque, le général Bonaparte passe du titre de premier Consul au
+titre de Consul _à vie_, et du titre de consul à vie à la prochaine
+proclamation de l'empire héréditaire. Ici le général Bonaparte n'a point
+d'effort illégitime à faire pour franchir ces degrés successifs qui
+mènent d'une magistrature républicaine à vie au pouvoir suprême; il n'a
+qu'à se laisser glisser sur la mobilité et sur la versatilité de la
+France, pliée d'avance à tous ses désirs.
+
+
+XII
+
+De très-belles et très-profondes études de droit public allemand et
+helvétique remplissent cet intervalle du Consulat à vie à l'Empire dans
+l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que leur étendue et
+leur érudition excessives. Les diplomates y trouveront des monuments de
+diplomatie savante, admirablement scrutés et éclairés d'un jour qui ne
+laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs superficiels, qui
+s'attache exclusivement aux événements et aux hommes, laisseront ces
+riches études aux érudits. Ce n'est plus l'histoire, c'est le catéchisme
+du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la différence d'un
+traité à un récit. M. Thiers fait trop souvent un traité de son
+histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; mais
+la postérité a peu de temps à consacrer au passé; elle lit vite et peu:
+M. Thiers ne pense pas assez à elle.
+
+
+XIII
+
+L'intervention française s'accomplit en quelques jours par le général
+Ney, en Suisse; la médiation imposée à main armée aux cantons sert de
+prétexte à l'Angleterre pour refuser l'évacuation de Malte, conformément
+au traité d'Amiens. La France exige, l'Angleterre récrimine sur ses
+envahissements; le premier Consul éclate en paroles foudroyantes,
+quoique calculées, dans une audience de l'ambassadeur britannique. La
+paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. L'historien, dans une
+courte et impartiale discussion, attribue à l'Angleterre les causes de
+la rupture. On ne peut méconnaître ici la justesse de ses réflexions. La
+responsabilité de la longue période de guerre qui suit la courte paix
+d'Amiens pèsera sur la Grande-Bretagne plus que sur le général
+Bonaparte. Si la première loi de l'histoire est d'être véridique, la
+première loi de la critique est d'être arbitre entre les événements et
+l'historien. Les passions nationales de l'Angleterre et les rivalités de
+popularité parlementaire entre les orateurs et les ministres
+précipitèrent la rupture d'une paix qui pouvait consoler plusieurs
+années le monde. Cette époque ressemble beaucoup à celle où les orateurs
+athéniens du parti de Démosthène jetèrent, par leurs déclamations contre
+Alexandre de Macédoine, la Grèce et l'Asie dans les mains d'Alexandre.
+Le général Bonaparte fut l'Alexandre du parlement britannique en 1803.
+
+
+XIV
+
+Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'oeuvre entre
+tant de chefs-d'oeuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés
+tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au
+besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions
+d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde
+continental.
+
+C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux
+livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de
+Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un
+des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient
+jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire
+l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont
+dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul
+travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de
+Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à
+jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de
+bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion
+française en Angleterre, la concentration de deux mille bâtiments de
+guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, à Ambleteuse;
+une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés comme une menace
+permanente au bord de ces rades, en vue de leur conquête, les revues,
+les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnières contre les
+brûlots anglais, donnés comme un spectacle à l'armée dans ce cirque
+maritime pour entretenir son ardeur; les négociations avec l'Autriche,
+la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces
+puissances à ce plan de la haine du monde contre la domination
+britannique des mers; les lâchetés de l'Espagne, les réticences de la
+Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intéressés et
+les trahisons de la Prusse, mêlés à tout ce mouvement des flottes et des
+armées sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le
+premier Consul au milieu de ces prodiges d'activité militaire; la pire
+de ces fautes, la confiance obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi
+peu sûr pour l'Allemagne qu'il démembre que pour la France qu'il trompe
+ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septième livre
+de M. Thiers, intitulé _Camp de Boulogne_, une des scènes dignes de
+celles où le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses
+ennemis au moment où il était campé sur la Propontide, avant de passer,
+avec toute sa fortune et toute son espérance, en Asie.
+
+Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le
+diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.
+
+
+XV
+
+Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite
+au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le
+ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la
+guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal,
+dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de
+remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en
+France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat,
+mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On
+s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces
+conjurés débarquent en France, entrent furtivement à Paris, y ourdissent
+leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom militaire soit
+un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le général Moreau, a la
+faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la
+pente de cette intrigue; il confère avec le général Pichegru, à la
+faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des
+conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les
+conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges
+pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui
+est comme l'écho anticipé des grands dangers, tâtonne sans pouvoir
+saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrêtés;
+on cherche les preuves et les témoins de leur complot.
+
+Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la
+main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune
+prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa
+portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait
+arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le
+fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons écrit nous-même
+cette tragédie historique d'après les témoignages les plus irrécusables;
+d'autres témoignages surgissent tous les jours des Mémoires posthumes
+des confidents du gouvernement consulaire; ces Mémoires laissent peu de
+doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs très-différents de ceux
+que prête trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les
+complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers
+la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est
+atténuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour
+compensation de leur sang aux victimes.
+
+Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une
+allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en
+ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de
+la famille Bonaparte.
+
+«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère,
+quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons,
+dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait
+de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe
+pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment où le dernier des
+individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait saisir
+un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de
+violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me
+connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du
+sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour
+éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»
+
+«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de
+Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les
+demi-confidences de son frère, «il le fallait pour _satisfaire et
+tranquilliser les restes des jacobins_ et les régicides membres de son
+gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution
+par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans
+doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y
+fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus
+impardonnable à l'histoire.
+
+
+XVI
+
+Le récit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement
+dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique sensibilité
+qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les exécuteurs du
+meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces malheureux juges!
+dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la
+mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme
+on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'était un
+accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule
+chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de
+sauver une tache à sa gloire!» Et après cette réflexion atténuante il
+attribue l'exécution nocturne et précipitée à une prolongation de
+sommeil du conseiller d'État Réal; comme si quelqu'un dormait parmi les
+confidents et les exécuteurs du drame pendant que le premier Consul
+veillait lui-même à la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte
+le plus terrible et le plus hâtif de sa vie, et pendant qu'une telle
+victime était sous le feu des juges!...
+
+Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de
+l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi
+défectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altérées et
+décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à l'écrivain dans
+ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi
+qu'il écrivait.
+
+Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de
+notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de
+sentiment; mais le coeur souffre autant que la vérité en lisant ces
+pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.
+
+
+XVII
+
+Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet
+attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit
+avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant
+intitulé _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux,
+mais non pathétique.
+
+Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il
+fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le
+meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions
+révolutionnaires qui ont poussé la France jusqu'à la République de 1793;
+il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme monarchique dans
+un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se gouverne par ses
+habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une telle foi dans la
+monarchie était donc de louer franchement aussi le premier Consul,
+favorisé par une réaction si naturelle en France, d'avoir l'audace de
+son ambition et de la nature des choses en rétablissant en lui la
+monarchie. On ne sait par quelle timidité de logique ou par quel
+revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup au moment de
+conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient
+d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre les deux partis,
+c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des deux vérités,
+c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le pouvoir absolu
+et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit comme préférable
+à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui,
+homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la
+dictature c'est la république sans la liberté et la monarchie sans
+stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une. Écoutons-le, mais
+ne cherchons pas à le comprendre, ou plutôt comprenons qu'il n'ose pas
+dire ici toute sa pensée, et que, voulant ménager en sa personne le
+renom d'écrivain révolutionnaire et le renom d'homme d'État monarchique,
+il accorde un peu aux républicains, un peu aux royalistes, pour
+conserver dans les deux partis la popularité de ses jeunes opinions et
+la popularité de ses idées mûres dans son âge plus avancé.
+
+«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même,
+devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après
+l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant:
+lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant
+la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
+l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
+elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner,
+et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu
+une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
+sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le
+gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
+l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
+devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses
+égarements.
+
+«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités
+immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses
+erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au
+monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la
+monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine,
+elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les
+révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à
+Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un
+pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire
+au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour
+reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après
+l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux
+qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres.
+Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la
+Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le
+rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
+rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa noble
+tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à vie,
+suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque
+héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa
+grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que
+le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un
+empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle
+voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de
+Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle
+et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point
+d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant
+monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois,
+petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du
+sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux
+en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était
+craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui
+est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur,
+pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de
+son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles
+succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour
+une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses
+propres excès!
+
+«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait
+été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
+dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la
+tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à
+la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui
+qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part
+des nouveaux convertis, pressés de _dévorer ce règne d'un moment_.
+
+«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous
+en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus
+digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était
+donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis
+à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre,
+sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient
+prêté mille serments. Malheureusement la France, qui avait payé de son
+sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur
+nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français
+en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et
+les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir
+d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour une
+nation!»
+
+
+XVIII
+
+Ces réflexions sont au commencement d'un révolutionnaire, au milieu d'un
+royaliste, à la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au
+milieu, ni à la fin, elles ne sont d'un homme d'État, tel qu'on a droit
+de se figurer M. Thiers.
+
+Que voulait-il donc que fît le général Bonaparte, absous déjà par lui du
+18 brumaire? Qu'il rétrogradât? C'était rentrer dans la Révolution, et,
+selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrêtât sur la route du
+pouvoir monarchique, et qu'après en avoir pris la souveraineté il en
+écartât tout ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire l'hérédité, ce hasard,
+il est vrai, mais ce hasard qui coupe la route aux révolutions?
+Évidemment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux républicains une
+concession de principe qui va jusqu'à une concession de bon sens. Une
+fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'eût pas fondé la monarchie
+héréditaire avec l'empire, était deux fois illogique et deux fois
+criminel, car en renversant la république il avait fait un crime d'État
+contre la liberté et contre la souveraineté nationale, et en ne fondant
+pas la dynastie héréditaire il aurait fait un crime d'État contre la
+monarchie. Aussi n'hésita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous
+admirons la logique de son ambition et la fermeté de son intelligence.
+Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise
+violente de domination sur son pays et la fondation d'un trône, il n'y
+avait pour lui que timidité et inconséquence. Le titre et l'institution
+du consulat à vie n'étaient qu'une demi-république, une demi-ambition,
+un demi-caractère, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme
+dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte
+n'était pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M.
+Thiers se montre un demi-politique. Le consulat n'était qu'un degré
+provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, ou une
+monarchie en montant; s'arrêter au milieu de ce degré ce n'était pas
+fonder, c'était attendre. Les peuples ne s'attachent qu'à ce qui se
+déclare permanent; car, comme ils sont eux-mêmes un être permanent, ils
+veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence:
+tout le monde se serait promptement détaché de Bonaparte s'il fût resté
+consul à vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant
+l'empire et en réinstituant l'hérédité.
+
+
+XIX
+
+Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M.
+Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se
+prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir
+sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que
+l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des
+cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement
+et de complaisance à offrir à un soldat absolu la couronne teinte du
+sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite,
+mais il produit par un autre procédé le même effet que l'historien
+romain: il décompose si bien les différents mobiles de toutes ces
+abjections de caractère et de toutes ces apostasies de principes, dans
+les républicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur
+d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice de l'histoire.
+
+Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un
+mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme
+le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du
+vase et la moralité n'a rien perdu.
+
+
+XX
+
+Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse
+confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais
+ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a
+souvent affiché pour elles; elles composaient une république
+aristocratique détournée de son but par une main puissante, convertie
+temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à redevenir
+monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais
+fondée sur la base de l'égalité.»
+
+Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie
+absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie
+constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par
+leurs seuls noms l'une et l'autre!
+
+On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut
+rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la
+contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation
+de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la
+république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet
+effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour
+cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui
+rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de
+l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas
+assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur
+vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcés de
+fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on veut écrire
+la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à la hauteur
+des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y monte
+quand il veut; pourquoi pas toujours?
+
+
+XXI
+
+Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme
+confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des
+royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M.
+Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi
+juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir
+contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli
+à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la
+magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes
+de Rome.
+
+«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence
+d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger
+était pressant; il avait même fait de nobles réponses, singulièrement
+applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, lui avait dit le
+président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. Comment
+pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener en
+France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où l'armée
+de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je
+pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de la
+Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il
+avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons
+jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux
+entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant
+par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce
+prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de
+guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au
+gouvernement s'il le jugeait utile.»
+
+«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé
+de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui
+disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons
+sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de
+Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans
+l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là,
+répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes
+pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils
+me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces
+dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»
+
+«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements.
+Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous
+n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il
+restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait
+avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce
+qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre
+Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait
+pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du
+pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les
+conspirateurs et reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres
+confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet
+officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation
+terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en
+s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il
+n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci
+répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent
+fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la
+Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés
+ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener
+Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le
+chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer
+innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient
+si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure
+volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils
+avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus
+à l'instant même.
+
+«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait
+fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du
+président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à
+s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait
+dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous ne
+saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir à la
+loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les
+complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à un
+gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches
+appointements, un hôtel, des terres?» Le reproche était peu digne,
+adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps. «Monsieur
+le Président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes
+services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de
+telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre
+qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions
+aujourd'hui si j'avais «usé de la victoire comme beaucoup d'autres.»
+Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs
+mis à côté d'un peu d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué
+des applaudissements que l'invraisemblance de la défense commençait à
+rendre fort rares.»
+
+Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids
+d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il
+écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant.
+Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État,
+se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui
+faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y
+combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité
+ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une
+complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une
+grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa
+gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des
+portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son
+tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de
+parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.
+
+
+XXII
+
+De même que Napoléon avait voulu jeter sur la première année du
+Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait
+jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois
+de l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres
+françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger
+le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues
+impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les
+hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles
+de décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce
+pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du
+nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui
+précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des
+campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre
+renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute
+cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du
+peuple de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à
+vue sur le théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par
+l'historien; la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout.
+M. Thiers, qui tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire
+héréditaire dans son héros, l'approuve quand le succès a couronné son
+audace. Il se borne à faire honneur à la Révolution de la journée la
+plus contre-révolutionnaire de nos fastes.
+
+«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait
+le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des
+moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de
+son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la
+capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles
+pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération
+des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à
+la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours
+d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais,
+c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.»
+
+On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui
+le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les
+désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule
+condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de
+même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie,
+M. Thiers ne demande à son héros que de s'arrêter dans son nouveau
+triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce nouveau
+triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers encourage
+dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au
+passé. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite
+est une complicité du moraliste avec le caractère de son héros. Nous ne
+saurions trop le répéter: le récit est admirable, mais un récit doit
+faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il faudrait que le récit
+fût écrit par M. Thiers et que la moralité du récit fût écrite par
+Bossuet.
+
+
+XXIII
+
+Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique
+pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la
+plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à
+Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César;
+négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de
+Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous
+l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans déjoués par
+Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la
+Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de tous les
+efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si longtemps et
+si laborieusement préparée; l'improvisation non moins subite de son plan
+d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en six colonnes, des
+bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans parallèle dans
+l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but marqué à heure
+fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; la reddition de
+toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille ennemis anéantis en
+vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers
+maritime dont le monde moderne ait été témoin dans la bataille navale de
+Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de l'Angleterre par Napoléon
+englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description
+vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de
+gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille
+d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de l'historien pour
+exposer homme à homme l'organisation des armées, et pour suivre pas à
+pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'âme du général
+transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes pittoresques du champ de
+bataille décrit sans autre éclat que la topographie exacte et que
+l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des
+coteaux. Lisez ceci:
+
+«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger
+par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il
+les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de
+Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et
+aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen.
+Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de
+gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les
+Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien
+justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait
+bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de
+bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour
+commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne,
+et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du
+terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des îles sur
+une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en mouvement, et
+descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant la nuit, pour
+traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais ils s'arrêtaient
+dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et retenus par les
+ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.»
+
+Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les
+manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se
+refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de chacun
+de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de notre
+artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur lesquels
+l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; les deux
+souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du champ de
+bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les
+ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de
+l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une
+suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que
+l'histoire. D'autres en ont donné des fragments d'une grande précision
+et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne les a
+placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique ensemble
+qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa place, sa
+proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destinée du
+monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le poëme; ce
+poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la plus
+vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la
+composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des
+paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure
+de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est
+pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le
+premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le
+récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux
+empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain
+des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou
+jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu
+l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une
+défaite, et le front de marbre de Napoléon, rayonnant d'une supériorité
+sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore
+que pour les lecteurs qui viendront après nous.
+
+«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à
+moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny,
+entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et
+autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac
+allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le
+premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa
+voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de
+son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux
+officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une
+vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars
+vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution
+française avait porté au faîte des grandeurs humaines.
+
+«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en
+pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me
+force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui
+répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
+m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
+situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre
+malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il
+était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche
+affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les
+projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux
+conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer
+de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans
+s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par
+rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur
+François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée
+russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il
+promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix
+avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix
+le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne
+confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie
+seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_.
+Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous payez avec vos
+provinces les frais de la guerre.»
+
+
+XXIV
+
+Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités
+habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont
+les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des
+acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le
+continent est asservi.
+
+Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement
+quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à
+venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros:
+réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau
+récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il
+au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il
+de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi
+s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces choses qu'il blâme
+sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand vous
+n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas, pourquoi
+voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième? pourquoi
+au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est bien peu
+connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à tout prix
+était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la France
+qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes qui ne
+s'arrêtent que quand ils tombent.
+
+Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée
+du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain
+entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on
+marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le
+tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long,
+l'admiration est toujours courte.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XLVIe ENTRETIEN
+
+EXAMEN CRITIQUE
+
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
+
+PAR M. THIERS.
+
+(3e PARTIE.)
+
+
+I
+
+Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: _la
+guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de
+tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a
+comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix
+Polybe en lui.
+
+La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en réalité
+dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un peuple
+pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et en force
+sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes comme aux
+époques de débordement des barbares; nos armées sont des armées,
+c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. Cette
+société des camps a des lois sociales plus étroites, plus promptes, plus
+absolues, plus draconiennes que les lois de la société civile. Cette
+législation spéciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent
+nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs ou
+volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une
+modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force
+dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays
+conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les
+corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une
+éducation militaire conforme aux différents usages que le général se
+propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numérique
+de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie,
+artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, canons de
+siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hôpitaux
+suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et d'admiration devant la
+puissance d'organisation et devant l'immensité des détails que comporte
+ce nom d'armée: recrutement des soldats, habillement, armement,
+logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction,
+chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination
+et hiérarchie des sous-officiers et des officiers, génie du général,
+héroïsme collectif de ses bataillons, où chaque combattant est souvent
+désintéressé de la cause et où tous meurent au besoin pour la victoire;
+c'est là un de ces phénomènes tellement compliqués de la civilisation
+antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par
+l'approfondir dans ses plus minutieux détails avant d'en présenter
+l'ensemble sur les champs de bataille à l'esprit de la postérité.
+
+C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers
+dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a
+blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de ce
+laborieux travail de décomposition et de composition des armées
+modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme
+d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur
+et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il
+n'aura qu'à ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'armée
+moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée,
+hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces
+modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux
+initiés de la science les mystères de la structure humaine.
+
+
+II
+
+Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire
+surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers;
+l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la
+guerre lui inspirent quelquefois un héroïsme de style et une émotion de
+pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles,
+mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le général, il
+discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec
+l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrés de
+l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée
+triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fumée des
+batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre;
+c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette
+personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec
+le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les
+exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites:
+s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne
+pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces
+jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose
+souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de
+Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de
+nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la guerre aussi
+bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la destinée, au lieu de
+le pousser à la tribune, au ministère, à la froide table de l'historien,
+l'avait poussé sur les champs de bataille, l'Europe aurait compté un
+grand général de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la
+fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rôle quand la nature nous a
+façonné souvent pour tous les rôles à la fois; voilà pourquoi il est si
+cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent,
+accompli leur destinée.
+
+
+III
+
+Suivons maintenant M. Thiers dans cette série immense de campagnes qui
+vont se presser et se dérouler sous sa plume: le voilà sur son terrain.
+
+Napoléon rentré à Paris, les négociations de 1806, pour convertir en
+traité de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce
+traité contient des germes nouveaux de guerre: l'Autriche est
+dépouillée; la Russie, humiliée et impatiente de venger sa malheureuse
+apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se réfugie dans un
+isolement plein de rancunes; elle impute sa défaite à la lâcheté de
+l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume à laisser
+triompher impunément Napoléon du continent. La Prusse, infidèle à tous
+ses alliés à la fois, accepte la dépouille de l'Angleterre dans le
+Hanovre, se réjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie
+ostensiblement avec Napoléon par terreur, et négocie déjà secrètement
+avec la Russie une coalition ambiguë comme sa situation. Jamais les
+manoeuvres ténébreuses de cette cour punique n'ont été mieux éclairées
+que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir à cette puissance plus
+de tort que la bataille d'Iéna; la bataille d'Iéna ne lui a enlevé que
+des territoires, le livre de M. Thiers lui enlève l'estime du monde.
+
+
+IV
+
+Cependant Napoléon se hâte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour
+expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est élevé au trône des
+Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment où il renoue
+les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, déclamateur de la paix,
+lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet
+éloquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau
+partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas
+celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du talent, la faveur aveugle
+de son pays; la postérité juge les hommes d'État par leurs actes et non
+par leurs discours. Si M. Fox avait été un homme d'État tel que M.
+Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox aurait renouvelé
+très-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France;
+mais, obstacle à la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et
+impuissant pour la paix au moment où la paix était possible et
+honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes
+pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il mourut bientôt
+après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais il laissa peu
+de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers ici n'est pas
+de l'histoire d'homme d'État, c'est du panégyrique d'orateur. Il importe
+à la jeunesse actuelle de la prémunir contre cette partialité de
+l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de
+popularité parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voilà tout.
+
+
+V
+
+Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le
+continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire
+d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son
+beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données
+à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses
+généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il
+partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il
+élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la
+Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui
+crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les
+mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des éléments
+d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de
+l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions
+françaises qui savent les routes de la Germanie.
+
+La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se
+croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle
+avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une
+alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude
+hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse
+l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux
+agitations toujours intempestives de la Prusse.
+
+Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses
+meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route
+pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est
+neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la
+campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur
+le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irritée de l'acceptation
+du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde sans intérêt
+la lutte. L'armée de Napoléon est émue de ses récents triomphes, des
+insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de
+bataille cette prestigieuse renommée de la tactique et de
+l'invincibilité des troupes et des généraux du grand Frédéric. Divisée
+en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants assouplis à la
+main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney,
+Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille combattants
+aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le plan de la
+campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé par M.
+Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.
+
+Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du
+grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée
+prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son
+invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en
+1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de
+180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par
+la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de
+solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent
+en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par
+diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux
+généraux.
+
+Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et
+la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie
+et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de
+Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de
+son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc
+de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous
+le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue
+de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées
+où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie
+militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins
+solennellement décrite.
+
+«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le
+champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré
+formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais
+l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du
+prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de
+l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
+vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu
+tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer,
+toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il
+envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et
+Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de
+Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur
+les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il
+ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de
+concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout
+s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc
+des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus
+rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt
+qu'il pourrait avec sa cavalerie.»
+
+Voyez le réveil!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à
+ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit
+était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme
+celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille
+d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon
+parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur
+expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens
+étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente; que,
+vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder,
+séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie
+prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps
+français qui se laisserait battre ferait échouer les plus vastes
+desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en
+garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec
+leur fermeté ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_
+accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à
+travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la
+lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et
+allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»
+
+L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son
+armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix
+heures du matin. Les manoeuvres alors se développent, les charges se
+croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille
+champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules
+derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie
+irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur
+la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la
+poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive
+imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus
+historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.
+
+«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de
+bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui
+se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des
+maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante
+mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'armée
+prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de
+vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers,
+courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille
+Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français,
+morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On
+voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une
+quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie
+leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de
+canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des
+Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on
+avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de
+l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la
+menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la
+traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en
+parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas
+assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante
+cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau
+commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une
+partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres
+de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs
+hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna,
+s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et
+entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mêler aux gémissements des
+mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable si le
+génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l'horreur, et si la
+gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses
+rayons éblouissants!»
+
+Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à
+quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de
+Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en
+lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes
+avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une
+seconde victoire. Cette victoire emporte tout.
+
+«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français,
+éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont
+le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux
+guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre
+lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à l'assaut
+de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à côté de la
+chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village.
+Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint
+au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir
+jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas
+l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de
+l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à
+cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le
+roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le
+roi a un cheval tué sans quitter le feu.»
+
+La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie
+prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à
+croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait
+mérité dans l'antiquité le nom de _Prussique_, comme Scipion celui
+d'Africain. La campagne est à Napoléon, la victoire est à Davout;
+l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse son
+maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue la
+gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.
+
+M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre
+et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de
+Davoust.
+
+
+VI
+
+On marche sur Berlin.
+
+Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit
+épique.
+
+«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée,
+Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la
+route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps
+n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce
+n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui
+offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois et
+appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta
+cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs
+vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent
+autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte
+autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir.
+Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers,
+autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une
+d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà
+l'Empereur!--Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement
+Napoléon.--Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en
+Égypte.--Et que faisiez-vous en Égypte?--J'étais l'épouse d'un officier
+qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi
+et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je
+suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu
+m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage
+d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à
+coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et
+quant à votre fils, je me charge de son éducation.»
+
+«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces
+résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans
+une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.»
+
+«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter
+la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le
+philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla porter
+le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se
+moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses
+peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon
+parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les
+oeuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans
+sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce
+grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit
+où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de
+Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit
+en s'écriant: «Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour
+ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront heureux, sans
+doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les
+vainquit à Rosbach!»
+
+«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques,
+n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien
+est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui
+lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et
+Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi
+philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône,
+l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans
+son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu
+empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach
+recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!»
+
+
+VII
+
+Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion
+philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion
+est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en
+effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à
+Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution
+sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M.
+Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas
+la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était
+la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution,
+il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la
+Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est
+la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre
+toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la
+liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui
+veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la force et
+l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne faut pas
+laisser ce sophisme à nos neveux.
+
+
+VIII
+
+En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée;
+prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume
+parfaitement la raison.
+
+«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute
+inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la
+sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie
+légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une
+présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français,
+qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les
+Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne
+crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs
+armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit
+tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après
+Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux
+ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait
+appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient
+été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait
+à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque
+jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de
+prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir;
+et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré
+l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses
+fautes.»
+
+
+IX
+
+Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de
+la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de
+l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du
+continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par
+l'écoulement refoulé de ses produits sur ses manufactures. Impuissant à
+la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre de l'argent,
+la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les armes; pensée
+gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la possession
+incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce
+d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même. C'était une
+violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les
+violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la ruine de
+la France.
+
+
+X
+
+La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre
+les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude
+trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs.
+C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la
+bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la
+hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste.
+
+«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni et
+découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et
+surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du
+terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu,
+présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce
+relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en
+masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en
+été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se
+distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques
+granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer
+le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne
+champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige
+épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit
+les yeux et les coeurs dès que la naissance du jour, très-tardive en
+cette saison, eut rendu les objets visibles.
+
+«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de
+l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient
+été disposées sur les parties saillantes du terrain. En arrière, deux
+colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne
+de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à l'empêcher de plier
+sous le choc des Français. Une forte réserve d'artillerie était placée à
+quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrière, partie sur
+les ailes. Les Cosaques, ordinairement dispersés, tenaient cette fois au
+corps même de l'armée. Il était évident qu'à l'énergie, à la dextérité
+des Français, les Russes avaient voulu, sur ce terrain découvert,
+opposer une masse compacte, défendue sur son front par une nombreuse
+artillerie, fortement étayée par derrière, une véritable muraille enfin,
+lançant une pluie de feu. Napoléon, à cheval dès la pointe du jour,
+s'était établi de sa personne dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là,
+protégé à peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position
+des Russes, lesquels, déjà en bataille, avaient ouvert le feu par une
+canonnade qui devenait à chaque instant plus vive. On pouvait prévoir
+que le canon serait l'arme de cette journée terrible.»
+
+
+XI
+
+L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux
+extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et
+l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une
+des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner
+l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans
+la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se
+replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour
+mourir autour de son empereur.
+
+«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit
+d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants,
+quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau,
+atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son
+corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux
+pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir
+pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les visages
+dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant aux
+autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques
+paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières,
+et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les
+chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa
+portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui
+ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui
+formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre
+d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat
+était accouru au galop.--«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu
+dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa
+cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de
+se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout
+ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant
+avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la
+garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la
+cavalerie de l'armée. Le moment était critique, car si l'infanterie
+russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le cimetière, centre de
+la position, et Napoléon n'avait pour le défendre que les six bataillons
+à pied de la garde impériale.
+
+«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre
+le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps
+d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les
+dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le
+terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé
+sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et
+réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient
+l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins
+que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier,
+qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une
+cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de
+cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers,
+rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les
+baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne
+pénètrent pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent se
+reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau.
+Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un
+point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle
+cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres.
+
+«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt
+tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé
+l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur
+première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une
+affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont,
+viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis
+que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la
+seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille.
+Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent
+en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres,
+s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se
+débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est
+frappé à mort par un biscaïen.
+
+«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne
+de l'infanterie russe, quelques parties de la première se relèvent çà et
+là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à cheval de la garde,
+conduits par le général Lepic, l'un des héros de l'armée, s'élancent à
+leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop,
+chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent debout, et,
+parcourant le terrain en tous sens, complètent la destruction du centre
+de l'armée russe, dont les débris achèvent de s'enfuir vers les bouquets
+de bois qui lui ont servi d'asile.
+
+«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste
+ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se
+précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette
+courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts.
+Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se
+retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que
+pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à
+la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.
+
+Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, l'été suivant. La
+bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune
+empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune
+prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M.
+Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se
+sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le
+génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur
+Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté
+d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à
+l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance
+est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est
+abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a
+mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe;
+mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la
+fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la
+Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui
+livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à
+l'Autriche.
+
+M. Thiers blâme ici avec raison son héros d'avoir fait trop ou trop peu
+pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, de
+l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que
+de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables
+ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et
+timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des
+demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait
+complétement à sa nature.
+
+
+XII
+
+À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni
+reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune
+empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal
+désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa
+base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin
+et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre
+l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les
+ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent
+appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de
+couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce
+n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe
+d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et
+de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à
+l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec
+l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la
+puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se
+contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en
+scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en
+Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec
+laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père
+par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La
+conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus
+fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie
+ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui
+en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de
+se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle
+où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent
+Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers
+n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement
+est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit
+en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même
+en une réflexion courte, mais expressive.
+
+«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il
+ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire
+(_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien à
+faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait
+jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les
+avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence,
+poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une
+perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des
+temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice
+redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui
+n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon
+sens!»
+
+
+XIII
+
+L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la
+médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le
+génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes;
+car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de
+s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et
+une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le
+sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le
+mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout
+entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une
+amnistie au bonheur.
+
+Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes
+les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de
+France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui
+retrempe les nationalités, et la victoire du droit national qui fait
+triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates et des
+armées des conquérants.
+
+
+XIV
+
+Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des
+forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et
+un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie,
+l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne
+pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna,
+d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une
+irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des
+armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces
+et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.
+
+Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille
+Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces
+conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige
+l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles
+l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la
+Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci
+recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir
+une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et
+non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y
+négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde
+quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son
+jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait
+que l'humilier et le dépopulariser en Russie.
+
+Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion
+de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y
+avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté
+des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite;
+l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de
+nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il
+renouvelle à Ratisbonne et à Eckmühl les manoeuvres moins triomphantes
+qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de l'archiduc Charles,
+coupée et tronçonnée par ces manoeuvres, est forcée de s'abriter sur la
+rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. Il y entre; il tente le
+passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille
+d'Essling.
+
+Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il décrit en
+tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne
+laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une
+goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre;
+c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant
+des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La
+bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage
+indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue
+par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre
+général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation
+et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que
+l'autre moitié risque d'être coupée du champ de bataille avant de
+l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est une
+opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si Mack
+ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que cette
+témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, en se
+retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et mérité
+les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils
+appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans
+ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la
+nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers
+le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard
+dans l'obscurité.
+
+«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez
+les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre à exécuter
+jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit
+de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par
+une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans
+le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres
+salutaires qui doivent favoriser notre départ.
+
+«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle
+que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où
+passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à
+l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas
+voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que
+l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître
+de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour
+l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite.
+Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet
+et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait
+compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points
+d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier
+d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des
+décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein
+de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant,
+lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur
+que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que
+cela sera nécessaire au salut de l'armée.»
+
+«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ
+vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier,
+de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur
+garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit.
+Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de
+Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des
+moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont
+qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer
+le coeur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils
+pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à
+terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des
+cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément,
+une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve
+pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du
+pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie
+à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux
+gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon.
+Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir
+le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres,
+sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le
+serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le
+trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté
+sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes,
+celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes.
+Vivez, et sauvez l'armée!»
+
+«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et
+qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de
+prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en
+fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction
+convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y
+mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses
+regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de
+guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort
+d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée,
+l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à
+terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez
+faciles à comprendre?
+
+«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant
+certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit,
+car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère,
+Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de
+jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de
+retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné
+de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en
+véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il
+acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp
+retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux
+ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût
+rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu.
+
+Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de
+l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre
+de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napoléon. M.
+Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée française ne
+fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa propre
+imprévoyance.
+
+
+XV
+
+Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau,
+refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et
+sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de
+l'historien.
+
+«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir
+confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le
+major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout,
+venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous
+assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre
+journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour
+habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit
+incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas
+prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un
+avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa
+pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain
+que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit
+n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation
+pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère
+qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait
+braver la mort.
+
+«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un
+pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers
+présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il
+put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte
+impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de
+la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras,
+afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin
+de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de
+perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la
+cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes.
+
+«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon,
+prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la
+confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de
+ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude,
+disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite,
+puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille
+de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un
+immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et
+aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que
+nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi
+avait dû être d'un tiers plus forte.»
+
+
+XVI
+
+Quelques semaines après, la bataille de Wagram, répétition identique,
+mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le même champ de
+bataille, répara ce revers par un triomphe chèrement conquis.
+
+Napoléon se hâte alors, comme à son ordinaire, de saisir dans un traité
+les fruits de la campagne au moment où il était impuissant à la
+poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cède toujours pour revenir
+toujours sur ce qu'elle a cédé, ne marchande ni les concessions ni
+l'honneur. Napoléon songeait déjà à lui demander la plus personnelle de
+ses concessions: une épouse impériale du sang des Césars d'Allemagne
+pour s'apparenter au passé, ce prestige des monarchies. Il préméditait
+la répudiation de Joséphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui
+lui manquait désormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale
+pour ses descendants, ni une perpétuité de son nom sur le trône. Le
+trente-septième livre, où M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intérêt
+d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe.
+Le coeur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand
+l'intérêt descend de la tête dans le coeur, l'historien mêle
+heureusement quelques larmes de femmes à tout ce sang qui n'excite
+qu'une pitié abstraite dans l'âme des lecteurs. M. Thiers a montré dans
+ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, très-souvent
+technique, s'élève jusqu'au diapason de la fibre du coeur humain, qui se
+déchire sous la pourpre avec les mêmes gémissements que sous la bure.
+Les scènes de Fontainebleau, entre Napoléon, Joséphine et ses enfants,
+ont des accents domestiques qui se mêlent, avec un pathétique contraste,
+à la solennité des négociations et des victoires. L'écrivain monte et
+descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est vrai, mais toujours au
+niveau de l'événement public ou familier qu'il retrace.
+
+
+XVII
+
+La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le
+douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans
+aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse
+pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie
+un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un
+peuple par un autre peuple. Napoléon y perd une à une les renommées de
+ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici aussi sévère
+que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence à douter du
+génie au spectacle de tant de démence.
+
+Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes
+proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche
+ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion
+inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus
+continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait
+été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt
+économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié
+d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé
+entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien
+unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui
+rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien
+choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie;
+l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice
+Marie-Louise, un gage de déférence et d'alliance qui paraissait
+irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant,
+de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération
+armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une
+coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne
+contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi
+anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver
+un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était
+si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait
+tout commander à l'Allemagne, même le suicide.
+
+
+XVIII
+
+Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à
+l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et
+militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties
+de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
+Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de
+bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui ait jamais
+foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape par étape
+jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de
+Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur les
+deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte
+l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie.
+Écoutez!
+
+«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk,
+dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon
+déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger
+au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
+rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était
+parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à
+notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la
+présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui
+couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et
+quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait dans les airs. Le
+général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait découvert à une
+lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appelé Poniémon, un
+point où le Niémen, formant un contour très-prononcé, offrait de grandes
+facilités pour le passage. Grâce à ce mouvement demi-circulaire du
+fleuve autour de la rive opposée, cette rive se présentait à nous comme
+une plaine entourée de tous côtés par nos troupes, dominée par notre
+artillerie, et offrant un point de débarquement des plus commodes, sous
+la protection de cinq à six cents bouches à feu. Napoléon, ayant
+emprunté le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de
+pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnaître les lieux en
+compagnie du général Haxo, et, les ayant trouvés aussi favorables que le
+disait ce général, ordonna l'établissement des ponts pour la nuit même.
+Le général Éblé, qui avait fait arriver ses équipages de bateaux, eut
+ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la
+première du maréchal Davout.
+
+«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la
+division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le
+Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts toises, prirent
+possession sans coup férir de la rive droite, et aidèrent les
+pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être attachés les
+bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent toises l'un de
+l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la cavalerie légère put
+passer sur l'autre bord.
+
+«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait
+signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de
+ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient
+pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les
+termes suivants:
+
+«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....»
+
+«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la
+Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille
+autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux
+années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la
+leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire,
+à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère
+l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait contracté
+un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante
+dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer l'Allemagne,
+et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre
+à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal
+de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées en 1810, et,
+cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le blocus
+continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la
+souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce
+système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la
+réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu
+calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple
+décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour
+le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme
+si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il
+y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque
+part on pût s'offusquer de telles entreprises.
+
+«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal lieutenant,
+Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup mortel; et,
+jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder des forces
+imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes sur l'Elbe,
+ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces insuffisantes,
+laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait
+que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une espérance pour l'Europe
+exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal pour lui et pour nous;
+puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pût
+opposer quelques objections à ses vues, il reportait brusquement ses
+pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la guerre par un
+de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et beaucoup trop
+habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre
+sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniéper et
+la Dwina!
+
+«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant
+d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant
+derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une gloire sanglante, les
+âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes indépendantes,
+de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du joug étranger
+qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée où fermentait
+sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient toutes les
+langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa prospérité
+jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de ce
+prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes les
+nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait
+tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à
+ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre,
+par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit
+d'une chute épouvantable.
+
+«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La
+gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y
+renoncer au delà du Niémen!»
+
+
+XIX
+
+La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le
+chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour
+une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut
+ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe
+doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?
+
+Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique.
+La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la
+poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons
+d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette
+longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou;
+l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la
+conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les
+deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le
+passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée
+anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la
+Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Koenigsberg, qui réduit à
+une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps
+qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la
+Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la
+plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance;
+ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans
+cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant
+l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement
+définitif sur cet attentat contre l'humanité.
+
+«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa
+grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les
+victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»
+
+Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses,
+accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables
+et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que
+petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le
+dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de
+celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa!
+L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser,
+elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste
+aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir
+cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager
+les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent
+tout.
+
+
+XX
+
+Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une
+faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour
+lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son
+armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant
+envers son héros.
+
+Les désastres et l'évacuation de l'Espagne; la campagne de Saxe,
+dernière étreinte des bras qui veulent retenir en vain le monde tout
+entier quand chacune de ses conquêtes lui échappe; les faux retours de
+gloire à Dresde, à Lutzen, à Bautzen; les négociations de mauvaise foi
+avec l'Autriche, négociations aussi exigeantes après les revers qu'après
+les victoires; le tombeau de la dernière armée française à Leipsick; la
+retraite sur le Rhin; le second retour de Napoléon sans armée à Paris,
+pour demander le dernier soldat à la terre qui lui a donné en trois ans
+trois armées de six cent mille soldats à jouer et à perdre, sont les
+dernières scènes de ce magnifique drame entre un homme et l'univers.
+
+Arrêtons-nous ici, et voyons si l'écrivain aura la constance de conduire
+son héros jusqu'à Waterloo, où il tombe enfin dans le sang de ses
+derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans
+l'imagination sans mémoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'où il
+voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi
+entraînant que le héros.
+
+
+XXI
+
+Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de
+pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si
+forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le
+panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y
+voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est
+l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est
+que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon
+par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet
+immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des
+administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les
+hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les
+hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette
+histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de
+bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce
+héros de l'armée et par ce héros du despotisme.
+
+Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire
+veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du
+fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli
+que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M.
+Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On
+dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été
+fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la
+plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas
+pu écrire ce livre aussi supérieur à son _Histoire de la Révolution_ que
+l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la
+plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait
+dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il
+n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses
+proportions colossales comme administrateur, comme général et comme
+despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais
+avec des réalités; voilà son oeuvre: on ne la surpassera pas.
+
+
+XXII
+
+Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était
+éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa
+vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile,
+quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents
+financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il
+fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet
+immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier
+contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France,
+jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout
+le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures
+de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans
+l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations,
+jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit
+ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les
+princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt,
+de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de
+Bayonne, des _ultimatum_ aussitôt retirés qu'avancés du congrès de
+Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les
+routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient,
+du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape
+en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée
+de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna,
+l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir
+les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la
+topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt
+même du général en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables
+accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de
+la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter,
+chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces
+tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le
+recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain
+le génie administratif, le coup d'oeil du géographe; l'amour du chiffre,
+cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la
+vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe
+pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la
+pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait
+manoeuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui
+anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait
+qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette
+déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se
+plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des
+campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en
+courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même
+esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même
+homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire
+de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un
+écrivain universel. _Tu es ille vir!_
+
+
+XXIII
+
+Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien,
+nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où
+l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites?
+Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes,
+ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en
+même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme
+le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie
+d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?
+
+Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse
+représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le
+génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie
+dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais
+d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des
+_Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de
+petitesse littéraire! En présence de si grandes choses, où s'effacent
+les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des grandes
+âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du
+Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître
+que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de
+l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'oeil, de
+l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la
+faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est
+d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le
+style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style
+italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand
+on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes
+de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire
+en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_.
+
+Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de
+notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi
+donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la
+prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois
+réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de
+style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le
+fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce
+pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le
+moyen de communiquer l'objet à l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en
+réalité un style: son style, c'est le nu.
+
+Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme,
+nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité
+de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est
+pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.
+
+Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour
+vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire
+fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout
+l'historien?
+
+Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit,
+raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours
+satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent,
+car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque
+chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui
+manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour
+reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le
+moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier
+de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois
+plus artiste que d'avoir un style?
+
+
+XXIV
+
+Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers
+que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle
+histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui
+attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en
+seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de
+convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de
+la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs livides de
+gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain,
+cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est l'oeuvre de
+Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui
+ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines
+n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: _Coeli enarrant gloriam
+Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu_; mais la terre aussi et ses
+grands événements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines.
+Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce témoignage de sa
+providence? où est-elle cette moralité des événements? où est-elle cette
+leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conquérants, au génie qui
+gouverne les nations, dans l'histoire de Napoléon pas M. Thiers? Nulle
+part; un païen d'Athènes ou un fataliste de Stamboul aurait écrit ainsi
+l'histoire de l'empereur et de l'empire français.
+
+
+XXV
+
+Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin
+de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines
+changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie
+et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement
+adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition
+et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la
+destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de
+témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre
+l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien
+rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en
+avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable
+asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les
+gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de
+Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se
+venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à
+l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier
+soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la
+France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène.
+Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de
+l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son
+génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du
+monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la
+justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!
+
+Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte
+admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice,
+elle est adulatrice.
+
+
+XXVI
+
+Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un
+intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet
+intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens
+politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification
+consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du
+bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme
+comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux
+récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité?
+Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés
+humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre
+les oppresseurs? plus de mépris pour les manoeuvres de la fausse
+diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi?
+Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui
+auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs
+institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre
+les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu
+publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des
+générations à venir?
+
+Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un
+certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à
+la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne
+va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que
+la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la
+circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand
+historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de
+juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne
+soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble
+craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!
+
+
+XXVII
+
+Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de
+cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces
+trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante
+science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_
+quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous
+ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales
+chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme
+d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les
+hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a
+l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement
+devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec
+une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette
+histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.
+
+Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme
+d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous
+avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand
+nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti,
+dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait
+jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans
+l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il
+est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.
+
+Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique
+de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intérêts généraux de
+la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte
+et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à
+prévaloir contre la communauté_; en d'autres termes, le _gouvernement,
+c'est tous; les factions, c'est l'individualité_. Nous sommes, comme M.
+Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est
+à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens,
+mais de la vertu publique.
+
+L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe
+des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide
+desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec
+régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse
+ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.
+
+Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme
+collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort,
+dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie,
+un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui
+faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt
+de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le
+soldat.
+
+Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts
+organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels
+il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?
+
+Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les
+manifester à un degré si éminent dans son _Histoire du Consulat et de
+l'Empire_; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus
+gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère
+et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au
+consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que,
+quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier
+droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever
+un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui
+portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le
+peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le
+salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de
+salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les
+institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords
+devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce
+premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la
+conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.
+
+
+XXVIII
+
+Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18
+brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser
+violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec
+l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains?
+C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop
+partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous
+ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_.
+N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et
+concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les
+proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été
+rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les
+confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient
+en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous
+le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et
+les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la
+seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer
+les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas
+sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les
+armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de
+l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même
+avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie,
+d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais
+dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens,
+les armées, les finances, le mérite?
+
+Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche
+encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des
+impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution
+revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au
+point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement,
+entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le
+Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre
+la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la
+ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner
+quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par
+la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive
+amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul
+ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les
+autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous
+d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire
+à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait
+passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à
+Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que
+ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les
+fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent
+ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au coeur de
+Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la
+nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18
+brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans
+sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès
+n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un
+homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M.
+Thiers ne le dit pas.
+
+Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie
+gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons
+qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin
+dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie,
+Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs,
+marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement
+contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les
+correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et
+avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les
+conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M.
+Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque
+publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme
+Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain.
+Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute
+ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement.
+Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la
+constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et
+l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient
+incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir
+révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il
+n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à
+lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de
+commander.
+
+Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne
+nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par
+sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de
+supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un
+haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si
+juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité
+de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait
+du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu,
+quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le
+droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.
+
+Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité
+d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de
+s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte
+du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du
+génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait
+beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le
+gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire
+leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple;
+c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la
+force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la
+prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au
+bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.
+
+C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une
+seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes
+de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le
+monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le
+monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide,
+car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses
+humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais
+quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est
+ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui
+satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit,
+après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et
+tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité
+a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus
+vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé
+l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule
+personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est
+une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.
+
+Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le
+dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore
+temps de donner une moralité à son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini.
+
+ LAMARTINE.
+
+NOTA. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a
+placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu
+de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une
+rectification de la pagination dans le prochain Entretien.
+
+
+
+
+XLVIIe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE LATINE.
+
+HORACE.
+
+(1re PARTIE)
+
+
+I
+
+Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un
+amusement: c'est Horace.
+
+Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu
+littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive
+très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir
+concentré en quelques années la vie et les oeuvres des trois plus beaux
+génies de la latinité, _Cicéron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois
+hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous
+entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait
+entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul
+groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de
+lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la
+littérature latine, excepté _Lucrèce_; après eux il n'y a plus rien;
+aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette
+littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de
+vide.
+
+Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en
+littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la
+liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence
+politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne
+serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là
+par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des
+factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le
+goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et
+Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur
+éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et
+se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et
+dans la gloire des lettres?
+
+Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement
+du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était
+distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il
+n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et
+tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul
+devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que
+le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se
+retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le
+_Dante_, dans _Pétrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre
+grands ressusciteurs de l'Italie.
+
+
+II
+
+J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte
+de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron,
+d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une
+des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans
+tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour
+son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir;
+c'est l'homme de l'_agrément_. Grâce aux patients travaux que les
+anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours,
+Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses oeuvres et à la
+confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme
+d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par
+jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité,
+quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les
+décombres de sa petite métairie d'_Ustica_, dans sa vallée de la
+_Digentia_, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous
+les oliviers trempés de l'écume de l'_Anio_, sur les voûtes recouvertes
+de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des
+amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris
+ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les
+larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du
+lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin
+sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce
+qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer
+d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur
+faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur
+corruption.
+
+Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace
+(je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français
+de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur,
+beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique,
+beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de
+savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui
+éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence
+qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front.
+
+Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français
+pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme
+qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine
+peine au coeur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de
+vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque
+fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont
+La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis
+défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas
+assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas
+le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est
+moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les
+amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La
+Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la
+touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face
+desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On
+les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.
+
+Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une
+grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre
+La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre
+n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon;
+l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par
+leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.
+
+Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il
+faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les
+oeuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit
+lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant
+quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus
+intéressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres,
+satires, amours, amitié, épanchements du coeur dans la solitude, ce
+sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les
+murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez
+donc cette vie.
+
+
+III
+
+Horace était né à _Venusia_, en Apulie, contrée de l'Italie que nous
+appelons aujourd'hui les _Calabres_. Sa petite ville natale, exposée à
+un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée
+d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome
+serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait
+été jadis la _Grande Grèce_, site de colonies grecques visitées et
+civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que
+les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger
+et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus
+attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se
+reconnaît jusque dans l'égout. Ce pays avait été primitivement habité
+par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une branche
+allongée des montagnes des _Abruzzes_, si riches en paysages. La source
+limpide de _Blandusie, splendidior vitro_, s'épanchait non loin de
+Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un
+jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'_Aufide
+mugissant et perfide_ était un torrent qui écumait au fond de la vallée
+de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands
+hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau,
+les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.
+
+
+IV
+
+Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de
+_Quintus Horatius_. On présume que ce second nom d'_Horatius_ était le
+nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait été autrefois
+l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était
+affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie
+romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à
+la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de
+banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence.
+Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils;
+il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne
+parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge,
+esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il
+témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la
+reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans
+le coeur de l'enfant.
+
+La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur
+des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à
+l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la
+_médiocrité dorée_. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique
+l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez;
+d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son
+enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en
+rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence
+des moeurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus
+scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les moeurs
+dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus
+naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos
+contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le
+jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur
+prolongée de son âme.
+
+Un certain Flavius, maître d'école à _Venouse_, fut le premier maître
+d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace
+ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une
+bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à
+Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les
+lettres et dans la philosophie.
+
+Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage
+touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le
+coeur d'un fils digne d'avoir un tel père.
+
+«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi,
+et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir
+dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des
+soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour
+moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête
+homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige
+de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant,
+sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches
+sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites,
+mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges
+que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas,
+rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis,
+c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un
+très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où
+des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et
+tableau suspendus au bras gauche, payant à _huit ides_ chaque année le
+modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse
+l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes
+habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru
+qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit
+plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me
+perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et
+non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en
+moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice
+n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour
+de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public,
+ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles
+appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en
+serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus
+de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je
+donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant
+d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de
+parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout
+autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature
+nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance,
+et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se
+choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire
+s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et
+dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour
+un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la
+bonté des dieux.»
+
+
+V
+
+Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement
+de Rome.
+
+C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté
+romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron
+s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution
+républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père
+d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit,
+pour achever ses études, en Grèce.
+
+Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du
+monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour
+l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait
+quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie,
+d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y
+livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là
+aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions
+sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les
+amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à
+Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux
+parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne
+s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie.
+Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de
+son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au
+niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre
+esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus
+qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.
+
+Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme
+se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne
+pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune _Bibulus_
+et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompée et par
+conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos
+opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de
+Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de
+Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une
+lettre du fils de Cicéron à un nommé _Tiron_, affranchi de son père,
+nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes.
+Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.
+
+«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et
+qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je
+l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens.
+Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits,
+car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient
+fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité
+philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous
+dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de
+littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la
+philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en
+grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec
+Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui
+sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans
+Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie
+de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et
+mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile
+pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père,
+qui a voulu que je cessasse de le voir.»
+
+On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse,
+redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un
+ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom.
+
+
+VI
+
+Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse;
+les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient
+les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les
+académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait
+par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les
+derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils
+voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des
+vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier,
+n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des
+stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les
+ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes qui
+avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait alors de
+républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes gens.
+
+Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris
+par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la
+renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette
+renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de
+Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de
+Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius
+les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à
+côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.
+
+
+VII
+
+Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous
+un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu comme un
+vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la société
+des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils
+d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma aisément
+pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la gloire,
+du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.
+
+Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de
+Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens
+formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus
+en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux
+partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il
+se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre
+les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.
+
+
+VIII
+
+Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un
+grade éminent dans l'armée romaine, équivalant au grade de colonel ou de
+général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au
+commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes.
+Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il
+la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi
+consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son
+armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers
+railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie
+ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince,
+neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui
+étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par
+adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa
+fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu
+contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La
+fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se
+roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et
+sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude,
+mais ne sont pas une lâcheté.
+
+
+IX
+
+Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une
+poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps.
+Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes
+compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce
+général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était
+petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint
+avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux
+noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses
+yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses
+paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes
+fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation
+organique.»
+
+Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son
+tempérament, et peut-être de ses moeurs, chargèrent d'un peu
+d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature
+ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est
+sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et
+dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou
+épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est
+complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent,
+mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme
+le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile
+était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle.
+César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux
+différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là
+que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri
+comme le visage d'Horace.
+
+
+X
+
+Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en
+Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave,
+héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les
+meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce
+qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne
+de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la
+vengeance du ciel et de la terre.
+
+Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine.
+J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et
+Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui
+ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute
+Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée,
+l'Horace divin.
+
+La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se
+firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le
+sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.
+
+Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné
+combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent
+parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de
+Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce
+dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_
+
+Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur
+des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il
+avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris
+pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises
+causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre
+des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux
+méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou
+la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton
+pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est
+précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais
+la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en
+assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était
+un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son
+sophisme jusqu'au sang.
+
+
+XI
+
+Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après
+avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir
+pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains
+pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que
+Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi
+que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage;
+le poëte _Alcée_, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance
+semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace
+était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et
+accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce
+s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père
+chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de
+ses jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que celui de
+mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans
+cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades et
+ses amis qui firent défection à la république en passant au service
+d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de
+Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en
+Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à
+Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit
+contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir
+leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça
+aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de
+plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.
+
+
+XII
+
+Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours
+honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la
+plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages,
+dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à
+Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence
+d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs,
+qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de
+la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la
+métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un
+centurion d'Octave.
+
+Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au
+pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans
+un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le
+site et la paix.
+
+Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de
+sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des
+triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans
+qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la
+république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des
+héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles
+les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient
+livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs,
+à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti
+d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de
+Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour
+la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son
+tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie
+gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il
+était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table
+et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les
+licences des yeux et du coeur; ses malignités de plume dans ses
+premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme
+amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à
+Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du
+plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu
+par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris,
+achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres
+dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par
+être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de
+nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne,
+Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de
+l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les
+libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la poésie de jeunesse, de
+table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine
+on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la
+postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités
+contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps,
+c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les
+allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit
+pas.
+
+
+XIII
+
+Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un
+suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce
+temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la
+république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.
+
+«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos
+guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un
+seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocéens abandonnant
+leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos
+pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos
+pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux
+parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir,
+s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de coeur, laissons
+aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers
+d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire
+où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate
+patrie.
+
+On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel
+d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816,
+appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la
+fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait
+sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers
+républicains de Rome.
+
+
+XIV
+
+Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers
+elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à
+Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à
+lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome,
+et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de
+solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne
+songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les
+chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une
+tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa
+seule loi.
+
+Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des
+femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient
+aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de
+nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social,
+inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille
+(matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange
+de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs,
+à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes
+affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait
+une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans
+lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la
+danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les
+seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les
+hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages
+comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation;
+elles rappelaient complétement, aux moeurs près, ce qu'on a appelé de
+nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses
+de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe.
+Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt
+d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour
+leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient
+tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans
+l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime,
+dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de
+la chasteté, cette dignité de la femme.
+
+Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace
+chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls
+devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms;
+ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à
+tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché
+par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses
+épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome,
+une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque
+où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des
+Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces
+épicuriens du _Temple_ à Paris.
+
+C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne
+_Néère_, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée
+au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a
+adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette
+sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est
+cette même _Néère_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres
+et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste,
+célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les
+magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des
+collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un
+historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que
+l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa
+poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des
+amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du
+poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.
+
+
+XV
+
+Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes
+ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le
+petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.
+
+Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la
+gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le
+groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque,
+éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé,
+un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne
+rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les
+Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié,
+l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne
+pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle
+de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits
+d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en
+rapprocha tout à coup.
+
+Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par
+l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre
+civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste.
+Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables
+du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit
+domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits.
+Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur
+génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer.
+Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf,
+sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans
+à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il
+traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en
+grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par
+ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un
+potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme
+Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il
+n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du
+vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de
+cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se
+soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il
+n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide
+comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition
+que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses _Églogues_, le
+second dans son _Iliade_. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace
+loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à
+Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux
+amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi
+politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit
+par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires
+comment le rapprochement eut lieu.
+
+«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire,
+dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en
+est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient
+pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui
+en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non.
+Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile,
+l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux
+vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement
+quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage.
+Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes
+domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que
+j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me
+retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez
+qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis
+enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui
+sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son
+coeur, et non par l'éclat de sa naissance.»
+
+De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin
+d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un
+que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta
+Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait
+goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne
+compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste,
+Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du
+triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un
+ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition,
+n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident
+désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire
+aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette
+triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se
+joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène
+dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise
+santé et la réserve de ses moeurs à l'égard des courtisanes (quoique
+moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient
+un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché
+des femmes de cette cour.
+
+
+XVI
+
+Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout
+en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le
+secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de
+_scribe du trésor_. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable
+à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur
+lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du
+reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, _sinécure_
+romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui
+voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps
+d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des
+Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la
+terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du
+souper ou de la conversation; la maison du poëte et le palais du
+ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore
+l'Anio.
+
+
+XVII
+
+À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni
+invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans
+ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus
+lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité
+ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait
+si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la
+cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y
+eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère
+est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et
+l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous
+Auguste à Rome, sous les Médicis à Florence, sous Louis XIV en France,
+sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une vertu, mais
+ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de l'éloquence et
+très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes
+orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part des dons de
+l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.
+
+
+XVIII
+
+Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il
+employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine
+paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces
+séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine
+de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente,
+Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède,
+Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à
+Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle
+théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.
+
+Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le
+pays dans lequel ce domaine était situé.
+
+Quand on est à _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au
+sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des
+ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de
+montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce
+d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent
+d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée
+par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou
+de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent
+arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui
+grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de
+fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles
+se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues
+sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.
+
+Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le
+dôme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le père ou le berger de tout
+ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi
+_Lucrétile_. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées
+pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des
+torrents.
+
+C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs
+un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les
+oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le
+hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La
+métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste
+hameau; Horace était voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la
+petite rivière _Digentia_ arrosait ce sauvage canton.
+
+La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée
+à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y
+donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait
+dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à
+une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du
+couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en
+portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes
+couronnées de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu
+ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y
+passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres
+noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes
+classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie.
+Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les
+groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut
+des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hélas!
+aujourd'hui en deuil!
+
+
+XIX
+
+Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces
+détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes,
+femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à
+l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi
+nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple
+agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de
+maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de
+Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces
+restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui
+conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent
+encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de
+_Claudius_, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux.
+On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de
+celui que décrit Horace lui-même.
+
+Voilà la rivière _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une
+source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le
+marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace
+dans le moyen âge, maintenant _Fonte bella_. Voilà le bouquet de chênes
+verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents
+du nord; voilà les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du
+coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les
+oliviers, les vignes rampantes produisant la même huile parfumée et le
+même vin un peu âpre; voilà la bourgade de _Mandela_ au fond de la
+vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna écroulé,
+mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin la
+mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834.
+Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être
+exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique
+avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le
+temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge.
+La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux
+bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière
+Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses
+flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux _Anio_, sous les
+arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les
+choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms;
+deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace
+renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.
+
+
+XX
+
+C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur,
+en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à
+la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses
+insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques.
+On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par
+Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade
+de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.
+
+Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait
+ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais
+il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du
+domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la
+métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi,
+d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux
+pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au
+vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau
+limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était
+sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui
+permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens
+ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des
+courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à
+s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave
+affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours
+qu'elle faisait fréquemment à _Ustica_ près de lui qu'Horace, ivre de
+liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de
+l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la
+vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin,
+son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du
+gazouillement de ses eaux.
+
+«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un
+domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source
+d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La
+bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je
+ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons
+que vous m'avez faits.»
+
+Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des
+affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux
+isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:
+
+«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il
+donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en
+m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la
+molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les
+doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma
+table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard
+appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence
+des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu
+d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même
+table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit
+moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se
+ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les
+propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux
+du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous
+intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur
+de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de
+la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte,
+pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin
+_Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires;
+Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain
+_Abellius_, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica,
+récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de
+ville et du Rat des champs.
+
+Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez
+la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine
+ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la
+distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette
+distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine
+lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à
+côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même
+déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant
+dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de
+marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et
+sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.
+
+
+XXI
+
+Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui
+s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête,
+un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui
+lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son
+murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et
+poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'après sa mort
+qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites
+pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser un
+souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis à
+Rome.
+
+Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de
+l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque
+toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes
+à la campagne:
+
+«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige;
+les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du
+givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont
+suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à
+ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin
+de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira
+d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès
+et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du
+lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour
+que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse
+vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans
+honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend,
+aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens;
+épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille
+s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son
+bracelet ou son anneau.»
+
+
+XXII
+
+Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à
+l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des
+champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou
+qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la
+monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois
+ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme
+le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il
+avait entièrement oublié Brutus, Caton, Cicéron: la liberté orageuse ne
+valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs les hommes
+pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait
+que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste l'envoyait
+tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux bains
+chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que l'_hydrothérapie_
+était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. Il fit aussi
+quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son
+enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans
+plusieurs de ses compositions sur ces flots de _Tarente_ et sur cette
+fontaine de _Blandusie_ qui avaient pour lui la saveur des premiers
+souvenirs.
+
+
+XXIII
+
+La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans
+envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace.
+Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste;
+après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace
+de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici,
+écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu
+besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais
+actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le
+poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc
+échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table
+_frugalement royale_; il nous aidera à écrire nos lettres.»
+
+Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple
+particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui
+le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain
+bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des
+figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé
+d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême
+simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de
+musique.»
+
+Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout
+autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son
+indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.
+
+Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous,
+lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez
+de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi
+que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y
+a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de
+vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié,
+mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier
+comme vous.»
+
+Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de
+ses oeuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir
+appelé par badinage un _petit homme_, un _délicat_, un _débauché_ de
+paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume,
+et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous
+ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la
+taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous
+voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur
+rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»
+
+Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait
+celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur
+temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa
+présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste,
+il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône
+entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa
+hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes
+et lui.
+
+Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes.
+Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à
+l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit
+adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon
+ami?»
+
+Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses
+pénates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de
+l'_Homme_, également, mais très-inférieurement versifiée par La
+Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:
+
+ Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
+
+ _Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._
+
+Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait
+d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa
+métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.
+
+«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en
+détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que
+vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il
+l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées
+aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de
+montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore
+des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous
+enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de
+cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands
+nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la
+verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui
+donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui
+baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à
+l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre
+ami contre les influences malignes de septembre.»
+
+Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour
+fuir les fièvres de la campagne romaine.
+
+
+XXIV
+
+C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons,
+en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées
+son _Art poétique_.
+
+C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs,
+d'une admirable concision, mais d'une pénible lecture. La grâce et la
+mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place
+dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et
+d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie.
+Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son _Art
+poétique_ avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que
+Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne
+prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre
+les _Géorgiques_ de Virgile sont le chef-d'oeuvre immortel des anciens
+et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des
+champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de
+sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers
+boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue
+et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde,
+composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son
+âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité
+didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.
+
+
+XXV
+
+Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la
+vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin
+de son bonheur se révélait par la mort de _Drusus_, à qui il destinait
+le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette
+mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le
+sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait
+dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le
+peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi
+avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un
+peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des
+soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de
+César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère
+pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir
+absolu.
+
+Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les
+délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une
+familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis
+trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace
+comme la meilleure partie de ses biens terrestres.
+
+_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!_ écrit-il dans son
+testament.
+
+Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le
+27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour
+un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par
+un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de
+Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des
+biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement
+concentré tout son coeur dans son attachement à Mécène et à Auguste.
+Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses
+huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que
+puissant.
+
+Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son coeur, suivit à
+pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du
+tombeau de Mécène.
+
+Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme
+était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les
+autres. Son véritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se
+répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une
+prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de
+rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la
+gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le
+charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité
+comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de
+plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grâce
+involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas;
+il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la
+facilité de la force.
+
+
+XXVI
+
+Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et
+populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et
+de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de
+poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés.
+L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous
+l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit
+bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance
+qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère
+fontaine de _Blandusie_, près de la petite villa napolitaine de Venouse,
+le lieu de sa naissance, aujourd'hui _Palazzo_, restèrent éternellement
+l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme
+illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses
+ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est
+abattu. On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites favoris; l'âme
+doucement philosophique d'Horace est à _Ustica_, ce recueillement de sa
+vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme voluptueuse et
+poétique d'Horace est à _Tibur_, ce délassement passager de la cour et
+des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui la couvrait
+de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; c'est par
+excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une passion
+douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme l'amour.
+Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de jeunesse, il
+s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de lie. Il était
+sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la vie sans trop
+appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-Évremond.
+Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est _amabilité_; il n'est pas
+grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionné, il n'est pas
+sérieux, il est même rarement tendre, mais il est aimable; et la
+postérité, qui le récompense à bon droit de lui plaire, l'admettra à
+jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie.
+
+C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et d'hôte de
+bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos
+bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes
+d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa
+à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces
+vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui
+mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait
+d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez
+Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.
+
+
+XXVII
+
+ «Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,
+ À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
+ Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
+ Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,
+ Et qui connus si bien cette sagesse aimable
+ Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.
+ Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,
+ Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;
+ Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,
+ Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.
+ Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;
+ Pour voler son tuteur il lui perça le sein;
+ Il trahit Cicéron, père de la patrie;
+ Amant incestueux de sa fille Julie,
+ De son rival Ovide il proscrivit les vers
+ Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
+ Je sais que prudemment le politique Octave
+ Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;
+ Frédéric exigeait des soins moins complaisants.
+ Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;
+ De son goût délicat la finesse agréable
+ Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.
+ Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots
+ Contre les préjugés, les fripons et les sots.
+ Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique
+ Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;
+ Le plaisir s'envola: je partis avec lui!
+ Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui
+ De ce repos trompeur est l'insipide frère.
+ Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;
+ Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
+ Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;
+ Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
+ Surpassa les jardins vantés par Épicure.
+ Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,
+ Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
+ De la mer de Genève admirent l'étendue,
+ Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,
+ D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux
+ Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
+ Là quatre États divers arrêtent ma pensée:
+ Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
+ L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
+ Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,
+ Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre
+ Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!
+ Je suis libre en secret dans mon obscurité.
+ Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
+ Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;
+ J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;
+ Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
+ À suivre les leçons de ta philosophie,
+ À mépriser la mort en savourant la vie,
+ À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
+ Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
+
+ «Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,
+ À jouir sagement d'une honnête opulence,
+ À vivre avec soi-même, à servir ses amis,
+ À se moquer un peu de ses sots ennemis,
+ À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.
+ En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:
+ Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
+ La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
+ Enfants demi-polis des Normands et des Goths;
+ Elle flatte l'oreille, et souvent la césure
+ Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;
+ Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;
+ Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;
+ Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
+ D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»
+
+Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui
+ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son
+style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur.
+Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop
+Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait
+été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers
+des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre
+prémédité d'un époux pour affranchir ses moeurs dépravées et pour régner
+à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris
+des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste,
+avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de
+crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps
+oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à
+l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais
+nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître
+du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit
+de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à
+cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses
+cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par
+les produits de son talent, par les souscriptions à _la Henriade_ en
+Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de
+l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères _Paris_; puis il
+se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence
+rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un
+lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses
+dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace;
+mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut
+jamais aussi gracieux ni aussi aimable.
+
+L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de
+l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être
+aimé; ce don se révèle dans les oeuvres d'un écrivain comme dans son
+caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité
+indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don
+de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien
+rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des
+oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles,
+précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce
+sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie.
+D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce
+qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une
+vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à
+aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on
+appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans
+Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement
+j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de
+l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut
+voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il
+avait vécu.
+
+Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses
+oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa
+route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les
+processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.
+
+
+
+
+XLVIIIe ENTRETIEN
+
+LITTÉRATURE LATINE.
+
+HORACE.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+I
+
+Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de
+cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est
+encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite;
+il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses
+amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un
+Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que
+Montaigne.
+
+Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouvées après lui dans sa
+maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes
+Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses
+amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans
+son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres
+ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou
+je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre
+de son buisson de lauriers à _Ustica_, au pied de ses oliviers à Tibur,
+au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a
+frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a
+ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à
+la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine
+Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de
+Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou
+trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment,
+sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui
+ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont
+fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les
+colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et
+tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.
+
+Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était
+Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie
+comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la
+pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport
+avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la
+légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de
+Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande
+Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le
+dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes
+harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine.
+Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce
+qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus
+n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la
+Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de
+l'_Hymète_; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses
+premiers vers: il y était nouveau.
+
+
+II
+
+Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la
+grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas
+cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique
+d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux,
+philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais
+complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni
+l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent
+majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la
+divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en
+parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce
+n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui
+exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il
+était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants
+populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait
+par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas
+dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait
+eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que
+la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur
+les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son
+charme; il est léger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue
+autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais.
+Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir combattu
+avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait gaiement
+avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition
+fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût frais.
+
+
+III
+
+Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de
+l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il
+n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans
+la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte _semi-sérieux_,
+comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre
+chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et
+dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide
+de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues
+apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des
+vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie:
+c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais
+il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés
+du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus
+tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle
+indifférence ne sied pas à la jeunesse.
+
+
+IV
+
+Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel
+des hommes de plaisir et des hommes de goût, _semel decipiendum_. Il va
+sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je
+m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la
+rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais
+beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup
+dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue
+latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses
+chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de
+l'âme.
+
+
+V
+
+Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de
+l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un
+transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes
+débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir
+de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon
+de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute
+l'équivoque existence.
+
+Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense
+largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont
+laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de
+liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens
+de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles
+découragées de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe
+la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est
+réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en
+Orient: «_Vanité des vanités!_ excepté de vivre avec ce qu'on aime à
+l'ombre de son figuier.»
+
+Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme
+de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence
+nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie
+raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie
+épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans
+ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre
+qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes,
+ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce
+sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui
+le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son
+coeur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis
+XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et
+poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en
+ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare,
+où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du _Temple_, parce
+qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_
+de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu
+était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle,
+de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était
+le _Temple_ à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour
+léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la
+table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y
+avait plus de talent dans cette société du _Temple_ de Rome, plus de
+débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la
+première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à
+Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les
+plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit;
+le monde tourne, mais ne change pas.
+
+
+VI
+
+C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au
+commencement de l'imprimerie, aient divisé ses oeuvres par genres, odes,
+épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne
+les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain
+une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet
+en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de
+philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus
+complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de
+son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure,
+l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous
+recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il
+donne en ce moment une édition _elzévirienne_ avec des paysages gravés
+dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages à la loupe font revivre
+_Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites où sont nés
+ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les
+circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout
+entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la
+patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M.
+Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle
+oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est
+courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est
+attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en
+larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait
+ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du
+poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.
+
+Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages
+des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la
+poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot;
+ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le
+microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces
+petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la
+distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des
+temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'oeil et de
+l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le
+torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au
+fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la
+maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de
+forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la
+plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches
+allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de
+laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la
+figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a
+changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du
+lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique
+et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant
+le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre
+desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux
+sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de
+ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa
+bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres
+grecs les préceptes de son épître _aux Pisons_, chacun de ces tableaux
+est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces
+deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux
+paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition
+véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant
+feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot
+futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour _illustrateurs_!
+
+
+VII
+
+La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers,
+c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.
+
+Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en
+Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des
+animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait
+garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la
+maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur,
+avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis
+familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une
+libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde;
+Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de
+jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne
+pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans
+l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa
+santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air
+épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout
+voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion:
+_Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du
+départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son
+indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse
+de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du
+coeur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent
+que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il
+s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et
+tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes,
+Horace était un musicien accompli des mots.
+
+«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères
+d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course;
+que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui
+souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile
+confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux
+rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»
+
+On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et brisé en deux parts,
+parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à
+Horace de son ami. Mais tout à coup, le coeur de l'ami satisfait, le
+poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits
+de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un
+apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le
+premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux
+périls qui le font trembler pour son ami.
+
+«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du coeur,
+qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre
+ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les
+mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce
+dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou
+aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui
+qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les
+flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres
+de l'_Acrocéraunie_ (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»
+
+La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi,
+à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était,
+réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec
+les forces de la nature supérieure à l'humanité.
+
+«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les
+terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des
+nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs
+sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se
+précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par
+un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre.
+Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux
+vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent
+infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas
+contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme
+par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule
+força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels;
+notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne
+permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»
+
+Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se
+combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte
+invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation
+pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre
+l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux
+dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en
+trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces
+trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir,
+attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers.
+C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas
+comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs
+procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau désordre_ de
+l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui
+voit tout, abrége tout!
+
+
+VIII
+
+Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de
+ses amis, _Sextius_, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à
+jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de
+glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace
+prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:
+
+«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et
+des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires
+longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus
+de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer;
+les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la
+clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses choeurs
+de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; elles
+frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadencé, tandis
+que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des
+Cyclopes.
+
+«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou
+les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»
+
+Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les
+choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort
+qui commande aux vivants de se hâter de vivre:
+
+«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre
+qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la
+cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius,
+la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances.
+Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas
+l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras
+plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce
+tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse
+romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le coeur ému des jeunes
+vierges.»
+
+Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de
+félicités, entre lesquelles une sombre image de la brièveté de la vie,
+comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la
+blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers
+églantiers fleuris.
+
+
+IX
+
+De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome,
+mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace
+en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les
+délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme
+achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon.
+Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée
+à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des
+bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre
+une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton
+dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace
+était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme
+et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du
+siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur
+comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.
+
+Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de
+_Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller
+consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les
+diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des
+femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes
+Romaines.
+
+«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de
+prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou
+aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés
+babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel
+nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui
+épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer
+tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en
+paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré
+mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux
+a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le
+moins possible au jour qui doit lui succéder!»
+
+
+X
+
+Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme
+de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles
+guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les
+légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour
+jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans
+cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et
+belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours
+de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use
+les images comme il use tout.
+
+
+À LA RÉPUBLIQUE.
+
+«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans
+les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au
+port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât chancelant rompu
+par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes antennes? Privé des
+câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister à l'assaut redoublé
+des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant de tempêtes; plus de
+dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui pèsent sur toi! Bien
+que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la
+forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les
+décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hâte-toi de
+réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le jouet des vents! Ô toi
+(patrie)! si récemment encore le souci et la douleur de mon âme! toi
+maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te
+gardent des écueils écumants des Cyclades!»
+
+Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents
+du coeur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république,
+mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en
+demandait le salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la clémence
+d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.
+
+
+XI
+
+On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente
+dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée
+sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de
+ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez
+lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre
+jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui
+gémissent en chantant.
+
+«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers,
+sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à
+l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour
+chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.
+
+«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que
+la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la
+rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de
+Priam!»
+
+Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au
+milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et
+de pitié d'un champ de bataille.
+
+«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des
+hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de
+Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son
+bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?
+
+«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta
+chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords
+qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras
+dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les
+flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval
+rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans
+la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»
+
+Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les
+ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui
+pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:
+
+«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»
+
+Rome ne pouvait se méconnaître dans _Ilion_ menacée des flammes.
+Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace
+les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus
+souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme
+sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand
+il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou
+de badiner pour ses amis.
+
+
+XII
+
+Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir
+boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par
+lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie
+dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque.
+Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon goût d'un homme de cour,
+rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité privée.
+
+Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la
+commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une
+déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.
+
+«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors
+de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout
+autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup
+m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre
+pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts
+arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»
+
+Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il
+aime:
+
+«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais
+l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste
+printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les
+flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où
+ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalagé au doux
+sourire, Lalagé au doux parler!»
+
+D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à
+quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est
+ce sourire poétique à la jeune Chloé.
+
+«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les
+montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des
+feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson
+du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards
+écartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je
+donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer?
+Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être
+aimée d'un époux.»
+
+Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un
+ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur
+le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.
+
+Plus loin ce sont des voeux modérés du poëte, adressés à ses dieux le
+jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé
+de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les olives de mon verger, la
+chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de Latone; mes
+voeux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à me bien
+porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une misérable
+vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»
+
+Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en
+faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes.
+Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces
+jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son
+caprice les heureux.
+
+«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se
+retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux
+sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas
+s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune!
+reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre
+ses ennemis!»
+
+Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante
+l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans
+la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des Romains.
+
+«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue,
+elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y
+abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son
+palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire
+couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la
+certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux
+victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au
+char des triomphateurs à Rome!»
+
+
+XIII
+
+Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de
+décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité
+et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?
+
+«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les
+circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver
+inaccessible à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô Délius qui
+dois mourir!
+
+«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la
+tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu
+sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar
+d'un falerne vieilli dans tes celliers!
+
+«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à
+entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive
+et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement
+agitées sur sa pente.
+
+«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes
+de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le
+fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore.
+
+«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais,
+cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il
+faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de
+l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.
+
+«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et
+issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras
+victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chassés
+vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort est
+agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à
+entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»
+
+La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes
+félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux
+images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais
+plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de
+Cléopâtre de son panier de fleurs?
+
+
+XIV
+
+La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse
+exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers
+retracent la fuite insensible.
+
+«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc.,
+etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos prières et
+de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de
+la mort:
+
+«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de
+tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le
+cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»
+
+Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes
+en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans
+lesquelles il symbolise cette modération des voeux de l'homme, pour que
+ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe
+tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les poëtes
+venus après lui.
+
+Lisez:
+
+«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée
+quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres
+conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament,
+etc.
+
+«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de
+voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre,
+ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de sommeils légers!...
+Le coeur satisfait d'un présent borné dédaigne de se troubler pour ce
+qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par le sourire de
+l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa
+destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit domaine
+champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de mépriser le
+vulgaire envieux!»
+
+Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de
+douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du coeur contre
+la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs qui
+retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie de
+l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais
+immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son
+orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur
+l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait
+vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus
+l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce
+dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui
+n'espère rien de la multitude:
+
+«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»
+
+Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans
+les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de
+l'héroïsme civil. (Ode III du IIIe livre.)
+
+«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui
+lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête
+qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main
+de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base
+solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris
+l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»
+
+Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée;
+l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre.
+Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui
+les sentait avec un tel accent!
+
+Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied
+comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses
+badinages.
+
+«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme
+la mienne. Où vas-tu t'égarer, muse folâtre? Ta voix atténuerait la
+grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.
+
+
+XV
+
+Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il
+devint favori de la muse légère:
+
+«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie
+où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le
+sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage
+printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé
+du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui
+labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce
+que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères,
+sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui
+les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»
+
+Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse
+reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa
+vie.
+
+«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand
+je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température
+de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui
+baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos
+fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que
+la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que
+la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous
+que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers
+de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots
+inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les
+sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos
+villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses
+exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses,
+c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez
+de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre
+masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, etc.,
+etc.»
+
+Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à
+César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait
+à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à
+ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires
+inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.
+
+
+XVI
+
+De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse
+adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du
+siècle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace était sincèrement
+crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son
+culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme
+un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.
+
+Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses
+poésies légères, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les
+prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite entre
+deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul autre
+que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue.
+
+HORACE.
+
+«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré
+n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le
+roi des rois (le roi des Perses)!
+
+LYDIE.
+
+«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé
+à Chloé dans ton coeur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a vécu
+plus heureuse et plus fière qu'_Ilia_, la mère du fondateur de la race
+romaine.
+
+HORACE.
+
+«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement
+mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle
+je n'hésiterais pas à mourir si les destins consentaient, à ce prix, à
+épargner la sienne.
+
+LYDIE.
+
+«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs,
+fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux
+fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel
+enfant.
+
+HORACE.
+
+«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si
+elles ramenaient nos deux coeurs sous le même joug? si la blonde Chloé
+était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie
+que j'ai contristée par mon abandon?
+
+LYDIE.
+
+«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que
+la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à
+vivre, avec toi je voudrais mourir.»
+
+A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des
+coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait
+ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont
+aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il
+l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre,
+répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu
+l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calaïs_ de
+Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues,
+nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie.
+
+On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à
+l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses
+romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de
+poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse,
+peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la
+fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans
+ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz
+est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la
+voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs;
+Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait
+qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le
+premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour
+d'Auguste.
+
+
+XVII
+
+Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même
+génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant
+jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux
+détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile,
+c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène,
+restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la
+béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour
+tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un
+ciel clément.
+
+«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute
+cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses boeufs qu'il
+a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les
+jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres
+gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes;
+tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses
+troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements;
+tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec
+soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs
+sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces
+poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur
+pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des
+jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages!
+
+«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un
+moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre
+leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les
+sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par
+leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison
+d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il
+pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans
+les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles,
+il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y
+abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie
+enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis
+importuns des passions?
+
+«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la
+compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec
+nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris,
+qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son
+mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau
+pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de
+ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci
+par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas
+achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les
+turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos
+rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront
+jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive
+cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres,
+que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps
+appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets
+goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer,
+ses boeufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant
+sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la
+maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»
+
+Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si
+ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le
+poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de
+médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le
+laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui
+manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer,
+ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa
+vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur:
+son isolement l'en punissait.
+
+
+XVIII
+
+Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus
+savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome
+à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme
+d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires:
+c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il
+s'évapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des
+lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du
+vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois
+quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits
+généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et
+dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des
+égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les
+passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se
+retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est
+le poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace est
+Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus,
+dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une morale
+prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers faciles, et
+des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le charme des
+confidences poétiques.
+
+Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se
+laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre
+l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq
+jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai
+manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera
+étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra
+vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la
+vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte,
+quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la
+première hirondelle.»
+
+Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la
+délicatesse de Mécène, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs
+difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques et
+pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une fortune
+disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que M.
+Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature
+versifié par La Fontaine; le voici:
+
+«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un
+vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il
+s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une
+belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu
+maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»--Veut-on
+m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller
+de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui
+échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu
+verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de
+toi!»
+
+La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans
+ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de
+_Vacuna_, dans sa chère Sabine, en se promenant aux environs de sa
+métairie de _Vacuna_:
+
+«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du
+séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le
+reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans
+l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des
+ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De
+quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue
+ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême
+félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des
+libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de
+l'offrande.
+
+«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site
+convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié
+que l'heureuse retraite que j'ai choisie?
+
+«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents
+plus doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de
+la canicule et l'âpre morsure du _lion_, quand il reçoit
+perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il
+une où les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des
+champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à
+l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes
+s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle
+plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives
+inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce
+pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi?
+N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un
+vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle
+revient vous envahir malgré vous!»
+
+L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du
+cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet
+apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au
+fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui
+contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération
+des désirs:
+
+ Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
+
+ _Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de
+ peu._
+
+Le petit billet suivant à son ami _Bullatius_, pour le détourner de
+longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en
+vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal.
+Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque
+pierre est un éblouissement des yeux.
+
+«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je
+voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...
+
+«Modère ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylène_ ne te seront pas plus
+nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le
+vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.
+
+«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant,
+reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de
+l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne
+remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de
+ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas
+chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à _Ulubria_.»
+
+
+XIX
+
+«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à
+la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à _Iccius_. Si ton
+corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à
+l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»
+
+Une épître charmante à son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modèle à
+celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment
+rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des
+plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des
+glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les
+boeufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux
+arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute
+encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te
+faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour
+préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.
+
+«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères,
+et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu
+le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère;
+l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de
+Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil
+sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir
+été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le
+sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre
+ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la
+ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers
+et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf
+paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le
+cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier!
+c'est mon avis.»
+
+
+XX
+
+Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux
+images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire
+saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez
+dans ce salut poétique la belle description d'Horace à _Quinctius_.
+
+«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius.
+A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux
+baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des
+vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et
+la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une
+ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la
+droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes
+vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur
+la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne
+et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux
+possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La
+source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont
+l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son
+onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà
+les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui
+préservent votre ami des influences de l'automne.»
+
+Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa
+vie à l'âge où la sagesse l'y confine.
+
+Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:
+
+«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle
+nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi
+sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus
+vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite.
+Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps
+que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable.
+Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite
+taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à
+m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge,
+vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre
+ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.»
+
+«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste,
+que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et
+mes portefeuilles!
+
+«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes
+ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels,
+la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers;
+mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je
+continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir
+ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes?
+Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de
+nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins,
+les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même
+la poésie. Qu'y faire?»
+
+
+XXI
+
+Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois
+supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire
+à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de _Childe-Harold_ de lord
+Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son
+imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane
+des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est
+le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui
+portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le
+caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître
+d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que
+de la prose aux vers.
+
+
+XXII
+
+Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers,
+se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des
+brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de
+l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé
+d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une
+sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du
+jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en
+silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt
+les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même
+il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des
+épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les
+soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à _Sans-Souci_, ce Tibur
+soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers
+d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le
+maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des
+convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique
+divagation d'Horace.
+
+Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître
+intitulée le _Voyage à Brindes_, écrite à peu près dans le même temps,
+et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un
+_Téniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu
+prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec
+la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la
+ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes
+du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce même peuple de nos
+jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous
+transporte à _Albano_, à _Terracine_, à _Fondi_, dans les Abruzzes, et
+jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la
+cour d'Auguste.
+
+Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace,
+de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à
+Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.
+
+Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui
+mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à
+croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en
+plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes
+du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour
+Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait
+passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas
+chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où
+le vers s'amuse à ressembler à la prose.
+
+
+XXIII
+
+«Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine
+(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques,
+au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un
+poëte); de là nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché de
+Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite
+dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs
+de Rome:
+
+«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre;
+je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y
+prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante
+commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes
+du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les
+matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu
+entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est
+assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on
+attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants
+et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et
+les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse
+absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux
+attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle
+étendu sur le dos.
+
+«Les voyageurs, couchés dans la barque sur le canal des marais Pontins,
+croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à l'aube du
+jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les
+épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième heure on
+débarque un moment près de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le
+visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à _Anxur_
+(aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» (Ils sont
+jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)
+
+Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par
+Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme
+accompli _ad unguem_, dit le poëte.
+
+On arrive à _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant
+paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance
+et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à
+Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna.
+Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons
+de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à
+_Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint
+plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la mort
+quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius,
+Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà
+des marais de Minturnes.
+
+Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le
+monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent
+leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de
+Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte,
+avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le
+Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un
+reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été
+esclave, le second, favori suspect d'Octave.
+
+Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace
+se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux
+débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes.
+On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des
+images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre
+de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses
+_Confessions_ dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du
+cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce
+vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace,
+devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices
+sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante
+que la salubrité municipale?
+
+«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»
+
+L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact
+comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a
+trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage
+d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou
+peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les
+ruines de la maison de son père à _Venusia_. Là il se souvint de son
+heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces
+souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était,
+malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur.
+
+
+XXIV
+
+Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce
+philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.
+
+Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes
+confident du coeur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours,
+que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil,
+dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des
+éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation
+à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les
+chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies,
+pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des
+prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers
+sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents
+supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de
+Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques
+spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et
+chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou
+humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne
+d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du
+sourire, c'est l'ami des heureux.
+
+Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un
+amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous
+ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempérée n'a jamais
+senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des
+fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une
+félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents
+âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de
+cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts
+pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix
+révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière
+des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le
+sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si
+vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le
+lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les
+pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours
+active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel
+enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant
+des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans
+chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse
+le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de
+douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément,
+ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si
+vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_
+qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni
+femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de
+la vie; si votre coeur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie
+uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si
+vous possédez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli
+domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de
+bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est
+suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques
+amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous
+soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour
+cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-même; enfin,
+si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous
+semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses
+célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute
+éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des
+heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant
+causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe
+par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par
+Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure
+en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément,
+vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre
+de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.
+
+Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours
+bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un
+compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations
+du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer;
+achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot;
+asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les
+saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et
+prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe
+diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait
+les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce
+n'est pas le mien.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+FIN DU TOME HUITIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+8), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 8), by
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 8)
+ Un entretien par mois
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+Author: Alphonse de Lamartine
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+Release Date: August 14, 2011 [EBook #37075]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME HUITIÈME</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1859</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">VIII</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span>XLIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>VIE ET &OElig;UVRES<br>
+DU COMTE DE MAISTRE.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les <i>Soirées de Pétersbourg</i>, sortes de dialogues de Platon chrétien
+écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande &oelig;uvre du comte
+de Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à
+Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs
+interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans
+ces dialogues à tous hasards de sa <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span>pensée que le comte de Maistre
+a développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité
+souvent étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il
+essaye de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du
+sarcasme voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est
+alors qu'il est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de
+ses idées.</p>
+
+<p>Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la
+profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme
+qui a vu les <i>Charmettes</i> et conversé peut-être dans sa jeunesse avec
+madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler
+dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la
+nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des <i>Soirées</i>;
+c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour
+consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je
+voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase
+qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.</p>
+
+<p>«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span>des plus
+chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé
+de T..., membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B...,
+jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule
+d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime
+réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de
+services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime.
+L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de
+campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la
+ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit
+permis de l'appeler <i>campagne</i>, et même <i>solitude</i>; car il s'en faut de
+beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et,
+quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent
+à vue d'&oelig;il, il n'est pas possible de prévoir encore si les
+habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le
+doigt hardi de Pierre I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un
+temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span>que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut
+du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du
+mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent
+la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.</p>
+
+<p>«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit
+d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté
+de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme
+particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus
+douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.</p>
+
+<p>«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et
+ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une
+terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de
+vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts
+qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des
+palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.</p>
+
+<p>«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords
+escarpés qui leur donnent <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>un aspect sauvage. La Néva coule à
+pleins bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent
+le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville
+elle est contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue,
+espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui
+parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver
+ailleurs le modèle ni l'imitation.</p>
+
+<p>«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit
+de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent
+l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et
+toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique
+voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en
+arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de
+leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on
+lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.</p>
+
+<p>«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait
+retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible
+courant de ces belles eaux. Les rameurs <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span>chantaient un air
+national, tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle
+et du calme de la nuit.</p>
+
+<p>«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches
+négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le
+jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux
+files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette
+musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose
+particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes
+vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa
+patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles
+plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper
+l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'&oelig;uvre que les
+instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant
+ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme
+aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie
+sont dans le tout.</p>
+
+<p>«La statue équestre de Pierre I<sup>er</sup> s'élève sur <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span>le bord de la
+Néva, à l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage
+sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée
+par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que
+l'&oelig;il contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de
+la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux.
+Sur ces rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie,
+Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est
+encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste
+effigie: on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou
+menace.</p>
+
+<p>«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le
+bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était
+descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté
+douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais
+vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme
+s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces
+campagnes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si
+rares dans la vie où le c&oelig;ur est inondé de joie par quelque bonheur
+extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères
+séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient
+tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce
+fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence
+de ces Russes hospitaliers.</p>
+
+<p>«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la
+beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B...,
+rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur
+cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le
+malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....</p>
+
+<p>«&mdash;Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux
+amis parlant à la fois)?&mdash;Je lui demanderais, reprit le chevalier, si
+cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»</p>
+
+<p>«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt
+son idée originale <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span>engagea entre nous la conversation suivante,
+dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.</p>
+
+<p class="acteur">LE COMTE.</p>
+
+<p>«Mon cher chevalier, les c&oelig;urs pervers n'ont jamais de belles nuits
+ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils
+n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles
+d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les
+écarter de notre barque!</p>
+
+<p class="acteur">LE CHEVALIER.</p>
+
+<p>«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le
+croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur
+réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la
+Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des
+méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte
+de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui
+me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne
+fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je
+vous avoue que je ne vois <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span>pas trop clair dans cette question.
+Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui
+êtes si forts dans ce genre de philosophie.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance,<br>
+ Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,</p>
+
+<p>je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît
+à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en
+réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès
+cette vie, au moins il ne se presse pas.</p>
+
+<p class="acteur">LE COMTE.</p>
+
+<p>«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer
+la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en
+elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et
+de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces <i>symposiaques</i>,
+dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames
+sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir
+sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir
+s'y prêter de <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span>bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les
+devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes
+s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais
+pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que
+l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas
+d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers
+ou répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble,
+une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la
+même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être
+pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite
+<i>symposie</i> le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien
+meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous:
+elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.</p>
+
+<p>«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes
+chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres
+ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez,
+si vous voulez, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>un grand balcon; c'est là qu'assis dans un
+fauteuil antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé
+deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce
+qu'on appelle vulgairement <i>bonheur</i>; je vous avoue même qu'avant de
+m'être raffermi par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop
+souvent de me demander à moi-même: <i>Que me reste-t-il?</i> Mais la
+conscience, à force de me répondre: Moi, m'a fait rougir de ma
+faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas tenté de me plaindre.
+C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments
+délicieux. Tantôt je me livre à de sublimes méditations: l'état où elles
+me conduisent par degrés tient du ravissement; tantôt j'évoque, innocent
+magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités
+terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires.
+Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance
+vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède
+encore, et la vie me paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge
+de l'espérance.</p>
+
+<p>«Lorsque mon c&oelig;ur oppressé me demande <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>du repos, la lecture
+vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut
+peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite
+inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande
+réputation...»</p>
+
+<p>(<i>Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé,
+la conversation reprit son cours.</i>)</p>
+
+<p>Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre
+dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité
+de la conscience et dans le silence du recueillement.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>La première question que traite le comte de Maistre est celle du
+gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce
+dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé
+par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux
+temporels, expiation immédiate <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span>de ses fautes. Si cela était
+démontré, ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les
+expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le
+philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes
+des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au
+supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de
+cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation
+éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre
+admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de
+son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de
+génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités,
+l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en
+style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.</p>
+
+<p>«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est
+frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par
+d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il
+était à son insu ici un <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span>de ces grands coupables; jamais homme de
+bien n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à
+lui, c'est l'exagération.</p>
+
+<p>Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la
+rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour
+exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables
+envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il
+cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui
+prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société
+elle-même.</p>
+
+<p>«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie
+des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui
+est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la
+défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient
+mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur
+nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc,
+après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines
+à ceux qui <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span>agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur
+actif; il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes
+dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la
+justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort
+martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans
+l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que
+désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être
+administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à
+l'&oelig;il de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si
+le juge a l'&oelig;il juste... etc., etc.»</p>
+
+<p>On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait
+des <i>de Maistre</i>, des <i>Platon</i>, des <i>Bossuet</i> en ce temps-là aux bords
+du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine
+épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la
+date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des
+temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume,
+rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'<i>Iliade</i> à un
+moine de Bruxelles! <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si
+grave, permettre à sa plume de telles facéties?</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans
+l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme
+dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine
+traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a
+été sondée d'une main plus ferme.</p>
+
+<p>Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main
+jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement
+déchue dans sa nature.</p>
+
+<p>«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les
+limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel
+n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un
+autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou
+en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span>l'eût
+créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à
+l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation
+accidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin,
+cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance
+naturelle de son être qui le porte vers son état primitif et l'avertit
+de ce qu'il est. Il <i>gravite</i>, si je puis m'exprimer ainsi, vers les
+régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en
+veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont
+tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils
+l'ignorent. L'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à
+la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes
+et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a
+pas même le triste bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans
+cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur même
+l'humilie, puisque ses lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne
+servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le
+dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span>de son être
+quelque partie saine sans pouvoir la trouver; le mal a tout souillé, et
+l'<i>homme entier n'est qu'une maladie</i>. Assemblage inconcevable de deux
+puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent
+qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange
+détestable qui a vicié l'homme jusque dans son essence la plus intime.
+Toute intelligence est, par sa nature même, le résultat, à la fois
+ternaire et unique, d'une <i>perception</i> qui appréhende, d'une <i>raison</i>
+qui affirme, et d'une <i>volonté</i> qui agit. Les deux premières puissances
+ne sont qu'affaiblies dans l'homme; mais la troisième <i>est brisée</i>, et,
+semblable au serpent du Tasse, <i>elle se traîne après soi</i>, toute
+honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième
+puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut;
+il veut ce qu'il ne veut pas; il ne veut pas ce qu'il veut; il <i>voudrait
+vouloir</i>. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui. Le sage
+résiste et s'écrie: <i>Qui me délivrera</i>? L'insensé obéit, et il appelle
+sa lâcheté <i>bonheur</i>; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté
+incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span>
+empire, et le remords, en lui perçant le c&oelig;ur, ne cesse de lui crier:
+<i>En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi</i>. Qui pourrait
+croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur?
+Cette idée est si révoltante que la philosophie seule, j'entends la
+philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée, de
+Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement d'après son maître Pythagore,
+que <i>nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des
+éléments qui nous constituent</i>? Platon ne dit-il pas de même qu'<i>il faut
+s'en prendre au générateur plus qu'au généré</i>? Et dans un autre endroit
+n'a-t-il pas ajouté que <i>le Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les
+êtres soumis à la génération avaient perdu</i> (ou détruit en eux) <i>le don
+inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre
+tout à la fois à les punir et à les régénérer</i>? Cicéron ne s'éloignait
+pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé
+<i>que nous étions dans ce monde pour expier quelques crimes commis dans
+un autre</i>. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison
+d'Aristote, à qui <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span>la contemplation de la nature humaine
+rappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié à un cadavre et
+condamné à pourrir avec lui. Ailleurs, il dit expressément que <i>la
+nature nous a traités en marâtre plutôt qu'en mère, et que l'esprit
+divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qu'elle nous a
+donné pour tous les vices</i>. Et n'est-ce pas une chose singulière
+qu'Ovide ait parlé sur l'homme précisément dans les termes de saint
+Paul? Le poëte érotique a dit: <i>Je vois le bien, je l'aime, et le mal me
+séduit</i>; et l'Apôtre si élégamment traduit par Racine a dit:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Je ne fais pas le bien, que j'aime,<br>
+ Et je fais le mal, que je hais.»</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle
+tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations
+nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de
+la rédemption. <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne
+sais quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru
+puni. Ce dialogue des <i>Soirées</i> rappelle Pascal, mais Pascal
+raisonnable, au lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De
+Maistre, sain de corps et d'esprit, regarde la destinée en face.</p>
+
+<p>Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme
+Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de
+l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des
+siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme
+moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des
+origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des
+créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de
+facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les
+initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et
+l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation
+et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la
+bouche seule peut contredire. <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span>Non-seulement les hommes ont
+commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre et
+supérieure à la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la
+rendait même très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science
+dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les
+temples, où elle s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus
+servir qu'à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne
+dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes
+institutions, les connaissances profondes et les monuments les plus
+magnifiques de l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple
+de Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
+constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques,
+dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité,
+qu'Hésiode appelait <i>grands et illustres</i>, neuf siècles avant
+Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre
+d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant
+en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les
+<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span>phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre
+quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute
+antiquité que <i>Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras,
+joua aux échecs avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du
+jour</i>. Je vous avoue même qu'en lisant le <i>Banquet des sept Sages</i>, dans
+les &oelig;uvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner
+que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites
+planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir
+de vérifier ce texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus
+lequel), appelle le soleil le <i>dieu aux sept rayons</i>. Où avait-il pris
+cette singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que
+des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses
+études théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon
+commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges
+s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est
+l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur
+proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span>sur
+ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
+lui-même, de manière que chaque fille eut son <i>Chrîschna</i>. Ajoutez que
+le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute
+antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées,
+précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont
+des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation
+qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de
+l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds
+des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit
+des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les
+espèces; que cette nation, dis-je, était <i>nécessairement</i> tout aussi
+éminente dans les autres arts, et savait même <i>nécessairement</i> une foule
+de choses que nous ne savons pas.»</p>
+
+<p>Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu
+être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par
+plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi
+que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>et aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et
+sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son
+chef-d'&oelig;uvre de style, et, selon nous, son chef-d'&oelig;uvre de
+sophisme. Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est
+cependant semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu
+publique du dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie
+pour la défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul
+écrivain ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète;
+malheureusement il s'enfonce avec la même force et avec le même goût de
+l'excès dans l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples:
+écoutez le sublime du vrai mêlé à l'excès du faux.</p>
+
+<p>«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur,
+j'avais vu trois fois l'<span class="smcap">ENTHOUSIASME DU CARNAGE</span> au milieu du sang
+<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span>qu'il fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage
+n'endurcit pas le véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est
+chaste dans les transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont
+terribles, mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde
+spirituel... Le fléau est divin... le nom de Dieu est le <span class="smcap">Dieu des
+armées</span>.</p>
+
+<p>«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est
+cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.</p>
+
+<p>«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence
+manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres <i>in
+mutua funera</i>. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le
+décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie.
+Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense
+catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes <i>meurent</i>,
+et combien sont <i>tuées</i>! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal,
+la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois
+cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à
+découvert <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span>le principe de la vie par des moyens violents. Dans
+chaque grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain
+nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a
+des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des
+poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant
+de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de
+ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main
+destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue
+pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
+se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour
+tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui
+résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira
+de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées
+l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou
+du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son
+ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice
+qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span>suite
+d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se
+pavane sous la peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à
+l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses
+fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la
+plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant
+ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont
+couvertes de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le
+carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette
+loi s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être
+exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est
+chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui
+qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui
+qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à
+pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer;
+lui enfin à qui il a été déclaré qu'<i>on redemandera jusqu'à la dernière
+goutte du sang qu'il aura versé injustement</i>? C'est la guerre qui
+accomplira le <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span><i>décret</i>. N'entendez-vous pas la <i>terre</i> qui crie
+et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui
+des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les
+frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en
+atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se
+douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans
+le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non
+moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La
+<i>terre</i> n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à
+coup d'une fureur <i>divine</i> étrangère à la haine et à la colère, s'avance
+sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il
+fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus
+contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec
+enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur
+le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer
+Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent
+boucher de chair humaine <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span>n'entendra jamais là: <i>Nous ne voulons
+plus vous servir</i>. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour
+s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas
+à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui
+traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une
+main redoutable, <i>il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé
+lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a
+fait la mort</i>.</p>
+
+<p>«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la
+grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre
+entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où
+tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche,
+jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à
+la mort de la mort.</p>
+
+<p>«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur
+l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce
+malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper
+d'autres. Mais <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span>lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un
+certain genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse
+sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée
+rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois
+sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant
+tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance
+précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne
+dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper
+à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables
+éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent
+pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles
+viendront l'offrir, et bientôt une <i>rare jeunesse</i> se fera raconter ces
+guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»</p>
+
+<p>Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les
+plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire:</p>
+
+<p class="smcap">La guerre est donc divine, puisque c'est une loi du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span>À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car
+ces monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce
+dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble
+n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi
+de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la
+guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais
+vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme
+constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation
+contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que
+la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est
+de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela
+devient jamais possible) chez les hommes.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle,
+et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui
+osent <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span>penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et
+étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui
+sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée
+officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.</p>
+
+<p>«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il
+appartient aux prélats, <span class="smcap">aux grands officiers de l'État</span>, d'être les
+dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui
+est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres
+n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les
+sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?
+Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un <i>dogme national</i> au
+peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence
+d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!....
+Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.</p>
+
+<p>Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la
+nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il
+baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span>et
+parler autrement que lui, philosophe!</p>
+
+<p>Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein
+d'un empire et d'un culte <i>grecs</i>, où le prélat et le souverain auraient
+eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des
+consciences, le devoir de le supplicier lui-même <i>comme voleur
+domestique</i>, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie
+romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie,
+c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher
+les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait
+fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs
+d'opinions!</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Un peu plus loin, dans son <i>Essai sur les Sacrifices</i>, il pousse sa
+logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir
+l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez
+encore:</p>
+
+<p>«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span>ces
+sacrifices atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils
+point <i>bons</i> ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette
+institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde
+incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans
+le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux,
+qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre
+par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en
+acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui
+furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des
+raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»</p>
+
+<p>Enfin, lisez l'étrange apothéose du <i>bourreau</i>. Jamais la magnificence
+du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe
+de Shakspeare sur un échafaud.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure
+résulte l'existence <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span>nécessaire d'un homme destiné à infliger aux
+crimes les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en
+effet, se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer
+comment; car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif
+capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop
+accoutumés à réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé
+souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être
+inexplicable, qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs,
+honnêtes et même honorables, qui se présentent en foule à la force ou à
+la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses
+semblables? Cette tête, ce c&oelig;ur sont-ils faits comme les nôtres? Ne
+contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour
+moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement, il
+naît comme nous; mais c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il
+existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un <i>fiat</i>
+de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il
+est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span>il peut ignorer cette opinion ou l'affronter! À peine l'autorité
+a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession, que les
+autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la
+sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide
+formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui
+lui font connaître la voix de l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que
+les gémissements... Un signal lugubre est donné; un ministre abject de
+la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui.
+Il part, il arrive sur une place publique, couverte d'une foule pressée
+et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilége;
+il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale; il lève
+le bras: alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que
+le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlements de la
+victime. Il la détache, il la porte sur une roue; les membres fracassés
+s'enlacent dans les rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et
+la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles
+qu'un petit nombre de paroles sanglantes <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>qui appellent la mort.
+Il a fini: le c&oelig;ur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il
+dit dans son c&oelig;ur: <i>Nul ne roue mieux que moi</i>! Il descend; il tend
+sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces
+d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par
+l'horreur. Il se met à table, et il mange; au lit ensuite, et il dort.
+Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce
+qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses
+temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune
+langue ne consent à dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est
+honnête homme, qu'il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui
+convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a
+point.</p>
+
+<p>«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination
+repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association
+humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même
+l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société
+disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du
+châtiment. Il a jeté notre <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span>terre sur ces deux pôles; <i>car
+Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le
+monde</i>.»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Tel est ce livre, la grande &oelig;uvre philosophique du comte de Maistre:
+un style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves,
+profondes, incommensurables d'étendue sur les législations, sur les
+dogmes, sur les mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en
+matière grave; un grand génie doublé d'un sophiste, un <i>Diderot</i>
+déclamateur dans un philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent,
+quelquefois un Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son
+apparition; on en jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles
+de la sibylle. Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par
+trente ans, nous y trouvons plus de talent que de philosophie réelle;
+la pensée y est plus hardie que <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>forte, plus subtile que
+profonde, plus brillante que solide. C'est une magnifique curiosité
+plutôt qu'un monument durable de l'esprit humain. L'exagération y fausse
+tout, jusqu'à la vérité, qui est la modération de l'esprit.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Quelque temps après les <i>Soirées de Pétersbourg</i> parut le livre <i>du
+Pape</i>. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au
+théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des <i>Considérations
+sur la France</i>, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier
+livre.</p>
+
+<p>Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à
+l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il
+établit nettement la base d'une théocratie. «<i>Je suis parce que je
+suis.</i> Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui
+résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous
+les souverains agissent comme infaillibles.» <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span>Ce dogme, qui
+supprime à la fois le raisonnement et la résistance, une fois posé,
+l'auteur marche en liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que
+Machiavel.</p>
+
+<p>«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles
+(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes).
+Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle
+des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre
+justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur
+excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain,
+dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le
+satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais
+c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le
+pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une
+dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père
+de l'Église.</p>
+
+<p>Les bienfaits de la papauté en matière de m&oelig;urs, de civilisation et
+de propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second
+volume. Il justifie cette maxime de César: <i>Le <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>genre humain est
+fait pour quelques hommes</i>, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit
+nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie
+plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des
+monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans
+le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des
+schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain
+pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la
+Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration
+aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté
+usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute
+philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable <i>Te Deum</i> d'un
+autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Ô Ville éternelle</span>, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre
+toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu
+es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine
+avait fait de toi la citadelle <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>du paganisme, qui semblait
+invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de
+l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les
+rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le
+<i>Panthéon</i>. Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul
+de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité.
+Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout
+l'enthousiasme, et, si l'on veut même, tout le ressentiment des
+chrétiens se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le
+signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus
+sublimes beautés de l'architecture semblaient demander grâce pour ces
+étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des
+destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il
+fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais
+rien ne peut résister à la proscription générale. Le <i>Panthéon</i> seul fut
+préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare
+qu'il ignore <i>par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span>fut</i> conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du
+septième siècle, un souverain pontife le consacra à <i>tous les saints</i>.
+Ah! sans doute il l'<i>ignorait</i>; mais nous, comment pourrions-nous
+l'ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du
+christianisme, et le temple qui, dans cette capitale, concentrait
+<i>toutes</i> les forces de l'idolâtrie, devait réunir <i>toutes</i> les lumières
+de la foi. <i>Tous les saints</i> à la place de tous les dieux! Quel sujet
+intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses!
+C'est dans le <i>Panthéon</i> que le paganisme est rectifié et ramené au
+système primitif, dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de
+Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant <i>il y a
+plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre</i>. Il y a des intelligences,
+des <i>natures meilleures</i>, des hommes divinisés. Les <i>dieux</i> du
+christianisme sont les <i>saints</i>. Autour de Dieu se rassemblent <i>tous les
+dieux</i>, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont
+assignés.</p>
+
+<p>«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait
+seulement pour ceux qui savent le contempler!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span>«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux
+Janus. Il est le premier partout, <i>et tous les saints</i> n'entrent qu'à sa
+suite. Le <i>dieu de l'iniquité</i>, Plutus, cède la place au plus grand des
+thaumaturges, à l'humble <i>François</i>, dont l'ascendant inouï créa la
+pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le
+miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde.
+Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son
+aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes
+impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la
+pénitence, le martyre des sens. <i>Jean de Dieu</i>, <i>Jean de Matha</i>,
+<i>Vincent de Paul</i> (que toute langue, que tout âge les bénissent!)
+reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide <i>Mars</i>, de la
+vindicative <i>Junon</i>. La <i>Vierge immaculée</i>, la plus excellente de toutes
+les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, <i>discernée
+entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la
+première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui
+connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span>
+du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les
+entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui
+est le miracle de l'univers</i>; celle à qui il fut donné d'enfanter son
+Créateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles
+proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de <i>Vénus
+pandémique</i>. Je vois le Christ entrer dans le <i>Panthéon</i>, suivi de ses
+évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses
+confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son
+empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect
+tous ces <i>dieux-hommes</i> disparaissent devant l'<i>homme-Dieu</i>. Il
+sanctifie le <i>Panthéon</i> par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en
+est fait: <i>toutes</i> les vertus ont pris la place de <i>tous</i> les vices.
+L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne
+dans le <i>Panthéon</i>, comme il règne dans le ciel, au milieu <i>de tous les
+saints</i>.</p>
+
+<p>«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie
+chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon
+<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span>dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple
+fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'&oelig;uvre de l'art
+humain, et la plus belle demeure terrestre de <i>celui</i> qui a bien voulu
+demeurer avec nous, <i>plein d'amour et de vérité</i>.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Voilà tout ce livre <i>du Pape</i>, &oelig;uvre très-savante, quoique
+très-décousue, inférieure aux <i>Soirées de Pétersbourg</i>, et qui cependant
+produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son
+apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes
+éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils
+adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur
+parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le
+bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste
+de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de
+l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span>
+par les légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un
+arsenal de science ecclésiastique.</p>
+
+<p>Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où
+il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations.
+Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange
+sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas
+là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait
+rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des
+hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans
+le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est
+plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme
+de bien, d'un homme de c&oelig;ur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons
+résister au plaisir d'en citer quelques <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>fragments, et ces
+fragments ont pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous
+pouvons y ajouter son accent ému de tendresse et sa physionomie
+rayonnante de saine gaieté.</p>
+
+<p>«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance,
+qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image,
+justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il
+faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut
+pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me
+lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à
+déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance,
+comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que
+tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que
+les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon
+aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien
+garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi.
+Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et
+je ne <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu
+dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout
+accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si
+nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense
+continuellement à toi, et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai
+fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle, qui me semble être ma
+Constance...»</p>
+
+<p>Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer
+sa fortune:</p>
+
+<p>«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et
+que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de
+Chambéry m'a serré le c&oelig;ur; je suis cependant bien aise que tu aies
+vu par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le
+bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur
+lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que
+les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu
+que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus
+tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes s&oelig;urs, il faut que
+tu aimes ta table: <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span>l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis
+attacher ta fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout
+est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une
+feuille de papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier
+rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose,
+et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus
+à ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»</p>
+
+<p>Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse
+renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme
+savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:</p>
+
+<p>«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: <i>La femme forte
+entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le
+fuseau</i>. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur:
+<i>La femme forte file, se cache, obéit et se tait</i>? Voici une autorité
+qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix
+cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée
+<i>les Femmes savantes</i>. Crois-tu que ce <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span>grand comique, ce juge
+infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu
+que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand
+défaut pour une femme, mon cher enfant, <i>c'est d'être homme</i>. Pour
+écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut
+absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est
+infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté
+de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es
+femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de
+t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»</p>
+
+<p>Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des
+sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.</p>
+
+<p>«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien;
+jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu
+une ligne), <i>que les femmes sont capables de faire tout ce que font les
+hommes</i>, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien
+c'est une des cent mille et mille sottises <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>qu'il a dites dans sa
+vie. La vérité est précisément le contraire. <i>Les femmes n'ont fait
+aucun chef-d'&oelig;uvre dans aucun genre</i>; elles n'ont fait ni l'<i>Iliade</i>,
+ni l'<i>Énéide</i>, ni la <i>Jérusalem délivrée</i>, ni <i>Phèdre</i>, ni <i>Athalie</i>, ni
+<i>Rodogune</i>, ni <i>le Misanthrope</i>, ni <i>Tartufe</i>, ni <i>le Joueur</i>, ni le
+Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni
+l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des <i>Principes</i>, ni le
+<i>Discours sur l'Histoire universelle</i>, ni <i>Télémaque</i>. Elles n'ont
+inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques,
+ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque
+chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: <i>un honnête homme et une
+honnête femme</i>. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est
+docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent,
+et c'est le plus grand chef-d'&oelig;uvre du monde. Si elle ne se marie
+pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas
+aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant
+à la science, c'est une chose très-dangereuse <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span>pour les femmes:
+on ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou
+malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement
+au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage):
+aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux
+femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature,
+aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger;
+car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce
+qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le
+montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta
+tête est vive, ton caractère décidé: je ne te crois pas capable de te
+mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade
+littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis
+pour avoir voulu en savoir plus que nos chers Allobroges.»</p>
+
+<p>«Le chef-d'&oelig;uvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille
+Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans
+ses &oelig;uvres un volume entier de ces tendresses, <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>de ces
+conseils et de ces badinages de c&oelig;ur et de plume avec ses chères
+filles, et ce volume n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a
+pas.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie,
+jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815
+ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par
+l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces
+traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint
+en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le
+prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer
+l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain
+ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait
+jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui
+faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne
+l'appellerait <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span>pas au ministère. La cour de Turin se souvenait
+trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de
+Napoléon pour lui confier le maniement très-délicat d'une politique qui
+ne pouvait vivre que de ménagements et de prudence envers la France,
+l'Angleterre et l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration
+littéraire qu'elle ne pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas
+une force qu'elle pût employer sans défiance. L'éloignement avec un
+titre honorable était ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son
+illustre embarras; mais la nécessité de complaire à la cour de Russie,
+qui se plaignait de l'excès d'activité théologique du comte de Maistre,
+exigeait son rappel à Turin. Il fut rappelé en 1817 avec le titre de
+président des cours suprêmes du royaume et de ministre d'État sans
+portefeuille. C'était l'<i>otium cum dignitate</i>, le loisir honorifique du
+vieil âge; rien ne convenait moins au fond à un esprit qui ne
+vieillissait pas et à une ambition de pouvoir que la piété même ne
+pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant quelques mois dans sa
+chère Savoie, au sein de cette famille d'élite qui lui <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span>faisait
+une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun
+doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de
+le connaître. On le regardait comme un monument que la distance avait
+grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore dans l'avenir par
+quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait
+évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses dernières
+années.</p>
+
+<p>À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne
+serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son
+propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa
+correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal
+résignée qui murmure au fond du c&oelig;ur sous un sourire de convention.</p>
+
+<p>Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille
+Constance, laissée derrière lui à Chambéry.</p>
+
+<p class="date">«Turin, septembre 1817.</p>
+
+<p>«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span>je me
+tuerais si je ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le
+dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon c&oelig;ur. Une
+voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire.
+Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera
+naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration,
+sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune
+éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien
+de ce qui peut encourager un grand c&oelig;ur à se jeter dans le torrent
+des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en
+fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant
+sur mon inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce
+que je n'attends pas.»</p>
+
+<p>Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut
+satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.</p>
+
+<p>Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un
+petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie)
+revient à peu près à <i>vice-chancelier</i>, et me met <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span>à la tête de
+la magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de
+ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des
+fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève
+seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne
+de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne
+générale.»</p>
+
+<p>Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes
+correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement
+satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir.
+Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion
+par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de
+l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en
+monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il
+prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des
+erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier.
+Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de
+Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>plumes irritées
+alors contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs
+lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes
+et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point
+d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la
+marche du monde.</p>
+
+<p>Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des
+ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à
+réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»</p>
+
+<p>Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait
+à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis;
+il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été
+qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel
+héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son
+immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à
+croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il
+a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps.
+Il y a un mauvais symptôme de gloire; <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>ce mauvais symptôme,
+c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et
+cependant l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la
+passion publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une
+&oelig;uvre qui servent momentanément cette passion publique. Une fois la
+passion éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La
+gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se
+ratifie que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les
+sophistes, même les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le
+comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit;
+dans sa religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties
+il y a trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses
+titres, il y a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Faites abstraction de vos croyances, quelles <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span>qu'elles soient,
+et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de
+génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le
+christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?</p>
+
+<p>Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression
+la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera
+sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les
+pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont
+déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la
+sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte
+solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de
+l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des
+défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui
+scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de
+superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison
+pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi.
+Voilà évidemment l'&oelig;uvre d'un écrivain religieux, utile à la cause
+qu'il veut défendre. La partie théologique de l'&oelig;uvre de M. de
+<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span>Maistre, dans le livre <i>du Pape</i>, dans les <i>Soirées</i>, dans le
+panégyrique de <i>l'Inquisition</i>, est entièrement le contre-pied de ce que
+nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un
+prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie,
+il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle
+ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous
+ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à
+l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où
+il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de
+conscience, <i>une opinion différente de celle des prélats ou des grands
+officiers de l'État</i>.</p>
+
+<p>Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie
+persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante
+qui veut adorer et non trembler? <i>La Terreur</i> raisonnait-elle autrement
+en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur
+les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre
+est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span>
+d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son
+admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes
+théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce
+sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles
+à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu
+victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille
+théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la
+présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à
+la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à
+servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait
+contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII,
+arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape,
+aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut
+de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M.
+de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la
+révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des v&oelig;ux de mort contre le
+pontife représentant de l'autorité divine <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span>à ses yeux. Que
+devenait le double dogme devant la passion?</p>
+
+<p class="date">«9 mars 1804.</p>
+
+<p>«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des
+chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode
+des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet
+que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du
+<i>bonhomme</i>, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce
+n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un <i>bonhomme</i> dans
+une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»</p>
+
+<p>Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!</p>
+
+<p>Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un
+Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son
+faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui
+ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte,
+permettez-moi de marcher à reculons <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span>pour lui jeter le manteau;
+je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver
+de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut
+s'adresser à d'autres qu'à moi.»</p>
+
+<p>Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal
+Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point
+de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la
+démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon
+c&oelig;ur la mort, etc., etc.»</p>
+
+<p>De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la
+révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc
+pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun
+bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la
+révolte de l'esprit ne soumet pas le c&oelig;ur.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span>XV</h4>
+
+<p>Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un
+esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux
+engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit
+loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical
+monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de
+l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans
+réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée
+dans la famille; la démocratie lui soulève le c&oelig;ur de mépris comme
+élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre
+limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de
+son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par
+la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la
+noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes;
+il était né pour être un <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span>législateur des Indes; mais, à ces
+systèmes et à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de
+la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans
+l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il
+éclaire d'un mot comme Tacite; il écrit autrement, mais aussi
+éloquemment que J.-J. Rousseau. On peut le réfuter, on ne peut le
+mépriser; il force à l'admiration même ses ennemis. Il eût été le
+premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et
+de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une
+chose: le sérieux, qui est la dignité des convictions; il procède trop
+souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus
+solennelles discussions il lui échappe une saillie qui amuse, mais qui
+discorde avec le sujet. On a peine à croire à la pleine conviction d'un
+philosophe ou d'un publiciste qui se détourne à chaque instant de son
+chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par
+un éclat de rire. Voilà, selon nous, les défauts du grand écrivain.</p>
+
+<p>Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span>il est, non pas
+sans égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement,
+images, souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il
+a toutes les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul
+peut-être de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien
+ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées
+passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration
+de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme
+certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on
+jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui
+tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu
+d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il
+faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation,
+Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement
+une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des
+saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature
+de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans
+l'<i>esprit</i> cette grimace amusante, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span>mais subalterne, du génie. Il
+veut faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un
+mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des
+vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où
+semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je
+n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,
+dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le
+silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses
+charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui
+l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu
+du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque
+instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il
+improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de
+philosophie qui nous faisaient <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span>passer des larmes au fou rire et
+du fou rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous
+sentions qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand
+homme que j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier
+de l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir;
+je ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et
+à rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère
+et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus
+divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même,
+de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le
+temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry
+où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements
+qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie
+un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés,
+et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui
+ont mûri comme des fruits différents de <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span>saisons diverses, qu'y
+a-t-il de si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre
+tombeau dans le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété,
+à la poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et
+définitifs, et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble
+marcher échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.</p>
+
+<p>Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité
+devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces
+Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession
+éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont
+précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des
+théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans
+descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans
+l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans
+autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés
+dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La
+république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et
+d'échafauds, a <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span>reparu pour abolir la peine de mort, les
+confiscations, l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions
+hostiles entre elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même
+liberté; elle a péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à
+quelque future réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814
+sous les ruines qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850,
+comme une pensée interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire;
+il a réussi par la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui
+faisaient sa popularité rétrospective dans l'imagination d'un peuple de
+soldats, semblent aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe
+s'émeut de répugnance au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses
+conseils politiques. Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de
+quel côté elle va rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de
+l'Allemagne et de la France. Votre Sardaigne va revoir les flottes
+anglaises. Votre Piémont, que vous appeliez <i>un grain de sable auquel il
+était à jamais interdit de grandir par sa nature évidemment secondaire</i>,
+consume ses forces sans consumer son ambition; Turin entraîne
+fatalement <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span>l'Europe dans sa cause, qui n'est pas encore celle de
+la véritable Italie. Votre Rome, occupée par une armée de compression,
+tremble de la voir remplacer par une armée de révolution. Votre
+souverain pontife ne sait pas s'il sera demain souverain ou proscrit.
+Les batailles qui vont se livrer autour de lui vont jouer sa couronne
+terrestre au jeu de la guerre. L'Italie secoue son sol pour engloutir ce
+régime autrichien que vous détestiez parce qu'il était à vos yeux trop
+complaisant pour la révolution française. Et qui sait si, en secouant
+son sol de l'occupation teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui
+était pour vous le trône des trônes, le trône temporel des Papes?...
+Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le renouvellement des
+religions et du monde ont été trompées. Le monde, plus vieux d'un
+demi-siècle, est exactement dans le même état où vous l'avez laissé.
+Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse
+pour celle de Dieu; mais, si vous voulez prophétiser à coup sûr,
+annoncez au monde de demain le monde à peu près semblable au monde de la
+veille, changeant de siècle plutôt que de sort, flottant dans les mêmes
+<span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span>oscillations entre l'erreur et la vérité, cherchant sans cesse
+et ne trouvant jamais l'absolu que dans ses désirs, <i>figure qui passe</i>,
+comme dit l'Écriture, mais qui passe, hélas! par les mêmes sentiers!</p>
+
+<p>Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur
+propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire
+d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il
+ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel
+qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus
+vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus
+aimable des explorateurs d'idées.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span>XLIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>EXAMEN CRITIQUE<br>
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br>
+PAR M. THIERS.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la
+postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des
+monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés
+par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire
+une des &oelig;uvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span>disparaît
+le plus dans l'&oelig;uvre devant l'immense action de l'humanité qu'il
+raconte; c'est qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde,
+pendant une de ses périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce
+livre est le récit de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame
+des siècles, acteurs nécessaires selon les uns, funestes selon les
+autres (et je suis au nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs,
+dans tous les cas, qui n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre
+ou César; c'est que ce livre remue en passant toutes les questions
+vitales et morales, de religion, de philosophie, de superstition, de
+raison, de despotisme, de liberté, de monarchie, de république, de
+législation, de politique, de diplomatie, de guerre, de nationalité ou
+de conquête, qui agitent l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de
+l'avenir jusque dans les profondeurs de la conscience des peuples; c'est
+que ce livre est écrit par une des intelligences non complètes (il n'y
+en a point de complète devant l'énigme divine posée par la Providence,
+qui a seule le mot des événements), mais par une de ces intelligences
+les plus lumineuses, les plus précises, les plus studieuses, les plus
+universelles, et, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span>disons-nous le mot, en le prenant dans le sens
+honnête, les plus correspondantes à la moyenne des intelligences, dont
+un écrivain ait jamais été doué par la nature; c'est que ce livre,
+enfin, est aussi remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui
+manque.</p>
+
+<p>Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes
+compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous
+le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la
+philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le
+génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la
+conquête et de la fortune.</p>
+
+<p>En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans
+cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage
+sans ciel.</p>
+
+<p>Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui
+lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de
+littérature le texte, les développements, les discussions, les
+admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à
+vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle
+l'histoire.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span>II</h4>
+
+<p>Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.</p>
+
+<p>C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil
+continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme,
+considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas
+inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.</p>
+
+<p>L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne
+sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant
+point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les
+histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le
+soleil: la mémoire est l'&oelig;il qui voit ce qui fut.</p>
+
+<p>C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une
+part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les
+théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par
+l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span>
+à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des
+siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes.
+C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé
+expérimental de l'histoire.</p>
+
+<p>C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les
+vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique,
+ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que
+dans l'histoire.</p>
+
+<p>Si l'on vous disait donc que, de toutes les &oelig;uvres écrites de
+l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge,
+nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.</p>
+
+<p>On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons
+pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons
+d'un historien.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Or quelles qualités nous paraissent-elles <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span>nécessaires avant
+tout dans l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?</p>
+
+<p>Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même
+homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et
+d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques
+de tous les siècles.</p>
+
+<p>Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie
+comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour
+que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans
+la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce
+bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les
+hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.</p>
+
+<p>Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des
+fantômes, mais des réalités.</p>
+
+<p>Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la
+fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car
+c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a
+toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur,
+<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span>sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect
+intérieur et intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les
+réalités.</p>
+
+<p>Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été
+mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé
+la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des
+démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut
+connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels
+intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une
+assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la
+majorité aux gouvernements.</p>
+
+<p>Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou
+l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du
+métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite
+ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de
+l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le
+général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des
+batailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span>Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car
+toute histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action.
+Les faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la
+fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la
+moralité historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: <i>La petite
+morale tue la grande</i>, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux
+morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en
+a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux
+grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu
+d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire.
+C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la
+vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu
+publique.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la
+théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions
+<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la
+grandeur honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas
+ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies
+dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des
+empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues
+politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités
+indispensables de l'écrivain.</p>
+
+<p>Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si
+élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela
+vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un
+historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans
+partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et
+pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa
+vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span>
+qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du
+monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités
+n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'<i>Histoire de la
+Révolution</i>, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien
+n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce
+d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la
+Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on
+colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour
+l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses
+grands événements.</p>
+
+<p>Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la
+race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont
+il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral,
+développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui
+grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu
+n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence
+ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont
+nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span>
+parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à
+celles de son propre drame.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre
+plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie
+politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des
+dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais
+deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives
+d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse
+d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce
+talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus
+et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède
+de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs
+de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également
+distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se
+dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse
+activité <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span>d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à
+qui le mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui,
+plutôt que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et
+l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais
+jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus
+élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de
+la pensée ou de l'action.</p>
+
+<p>La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette
+ouverture de c&oelig;ur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse
+évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le
+champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien
+supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction
+d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se
+sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par
+leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire
+qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers;
+quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais
+il y a une bonhomie de supériorité <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span>qui est la grâce de la
+présomption. On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce
+et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-même.</p>
+
+<p>Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de
+caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M.
+Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais
+rapprochés.</p>
+
+<p>Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant,
+que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos
+opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle
+intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je
+jouisse à satiété de son entretien!</p>
+
+<p>Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour
+étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement
+anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous
+avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au
+dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec
+ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand
+esprit.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span>VII</h4>
+
+<p>Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit
+son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un
+<span class="smcap">Avertissement de l'Auteur</span> qu'il a inséré dans son douzième volume. On a
+dit qu'il avait écrit cet Avertissement <i>après coup</i>, dans l'intention
+mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui
+seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons
+rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons
+jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme
+d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis
+eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système
+historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet
+Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour
+être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à
+l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y
+a pas d'&oelig;uvre de l'esprit dans <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span>laquelle l'homme se confonde
+plus avec ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M.
+Thiers sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans
+de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous
+l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord
+l'Avertissement.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques
+dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était
+particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire
+trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des
+affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi
+dire.</p>
+
+<p>«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées
+ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la
+multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins
+tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span>
+que les éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à
+Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je
+voyais se mouvoir sous mes yeux...</p>
+
+<p>«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent
+les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un
+certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,
+l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je
+répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois,
+et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est
+une &oelig;uvre appréciable et hautement appréciée des générations futures.
+Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire
+l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe,
+Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel,
+Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi
+supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au
+Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être
+assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon
+éphémère existence. Chacun <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span>d'eux a sa qualité particulière et
+saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre
+sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en
+quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des
+hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais
+plus calme, plus discret, pénètre d'un &oelig;il auquel rien n'échappe dans
+la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle
+clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien
+fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à
+toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa
+véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans
+mon opinion, cette qualité, c'est l'intelligence.</p>
+
+<p>«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant
+seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire
+entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme
+d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,
+parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce
+que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span>lui
+dit, voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui
+enseigne; s'il est ouvrier, l'&oelig;uvre qu'on lui donne à exécuter; s'il
+est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences;
+devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en
+attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé
+de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la
+pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus
+grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie
+excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même,
+avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.</p>
+
+<p>«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à
+mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle
+existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de
+la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce
+que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se
+laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de
+l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes
+<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand
+ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on
+écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on
+peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend
+et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie,
+administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée
+de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur
+généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à
+s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer,
+l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans
+l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien
+mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns
+les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que
+c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les
+grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout
+ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve
+du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun
+de ses mouvements, en <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>n'altérant aucun de ses heureux contours;
+enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien
+ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes.
+Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un
+malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on
+sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer
+moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé
+aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore
+pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir
+son c&oelig;ur au niveau du bon, du beau et du grand.</p>
+
+<p>«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en
+histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec
+justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à
+narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être
+un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit
+clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui
+souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les
+événements qui nous ont touché <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>et il pourra enfanter des
+chefs-d'&oelig;uvre...</p>
+
+<p>«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,
+et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher,
+et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte
+reproduction...»</p>
+
+<p>«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que
+faut-il? Les comprendre...</p>
+
+<p>«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour
+idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de
+la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien
+au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en
+histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit
+d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore
+il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,
+profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme
+d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent;
+eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous
+prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et
+vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>Parce
+que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre.
+Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un
+temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices,
+leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous
+à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous
+n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi
+leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible,
+celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute
+de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou
+grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites
+si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce
+naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à
+l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et
+saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une
+chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour
+à tour paisible ou précipité de la nature.</p>
+
+<p>«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire
+quelles sont en histoire <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>les conditions du style? J'énonce tout
+de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni
+senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public,
+parmi les chefs-d'&oelig;uvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une
+dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les
+Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers
+lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de
+couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition
+universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le
+cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre
+magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de
+leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en
+effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite
+c'est la transparence absolue.»</p>
+
+<p>Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de
+l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même
+qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais
+certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais
+nul ne <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule
+peut être juste. Il ajoute:</p>
+
+<p>«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait
+inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice
+envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier
+venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les
+questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de
+honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont
+versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce
+même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la
+politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un
+trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans
+connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété!
+L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la
+contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles c&oelig;urs les
+inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la
+calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans
+adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>
+l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se
+flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout
+à fait sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la
+main des hommes!»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et
+fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en
+reconnaissions pas la justesse.</p>
+
+<p>Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit
+pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans
+sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que
+cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les
+autres.&mdash;Raisonnons cependant.</p>
+
+<p>C'est là un système historique excellent pour l'<i>histoire technique</i>.</p>
+
+<p>L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul
+ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son
+mérite quand il ne s'agit pour l'historien <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>que de bien regarder
+et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni
+juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un
+jugement; le regard n'est qu'une perception presque indifférente, et,
+s'il est permis de se servir d'une expression souvent citée depuis que
+M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: <i>Ceci est brutal
+comme un fait</i>, nous dirions que le regard participe de la brutalité du
+fait quand il ne s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le
+c&oelig;ur et pour le juger dans la conscience.</p>
+
+<p>L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui
+suffît à l'<i>histoire technique</i>, ne suffit donc nullement à la grande
+histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande
+histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les
+histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité
+à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de
+M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace
+d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus
+de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa
+propre surface, nous dirons que c'est rabaisser <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>l'intelligence
+que de l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de
+la matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à
+réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais,
+dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de
+l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir,
+il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que
+l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait
+penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une
+glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est
+un historien.</p>
+
+<p>Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens,
+parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des
+hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à
+l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme,
+et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite
+aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui
+commandait de briser son c&oelig;ur, sa conscience, son jugement sur le
+monde romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>et
+du plus coloré des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur
+technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr
+la tyrannie, la démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait
+réfléchis dans sa métallique et immorale limpidité d'intelligence.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est
+là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à
+tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous,
+n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire;
+mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la
+conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que
+l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le <i>fait</i>, que M.
+Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la
+pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande
+histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a
+déjà choisi.</p>
+
+<p>Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement
+historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans
+l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat
+et de l'Empire. Ici, <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>comme cela se rencontre souvent en
+littérature, l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le
+système qui parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit.
+La nature, dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le
+système avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il
+se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse
+quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec
+orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne
+condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande
+histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de
+nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la
+patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un
+engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le
+droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos
+frontières, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant,
+de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et
+dans le chef d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de
+victoire. On a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec
+des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire
+nationale avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier.</p>
+
+<p>Ce n'est plus là l'<i>histoire morale</i> dont nous parlions tout à l'heure,
+c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est
+l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité
+nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon
+nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou
+d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas
+de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la
+patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités,
+encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la
+mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que
+pour le <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une
+patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme
+historien. Qu'il jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses
+compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits
+lui éblouissent les yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré
+et la valeur souvent égale des autres peuples, ce n'est plus de
+l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance
+nationale.</p>
+
+<p>Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le c&oelig;ur,
+le drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son
+livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne
+contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre
+mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme
+militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil
+livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers
+n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est
+l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il
+doit se faire universel comme son sujet.</p>
+
+<p>Cette même faiblesse de M. Thiers pour la <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>gloire militaire de
+sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû
+lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces
+armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un
+malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à
+M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de
+la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop
+souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme
+du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses
+fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent
+les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux.
+C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que
+quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes
+et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces
+justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité
+des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.</p>
+
+<p>Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>XI</h4>
+
+<p>L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait
+s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et
+controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force
+sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il
+suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la
+France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer
+le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée.
+M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser
+d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la
+Directoire.</p>
+
+<p>M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du c&oelig;ur à
+cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M.
+Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa
+politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le
+18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la
+légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie
+des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au
+lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation.
+C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier
+tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal
+constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est
+moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera!
+Mais, c'est moi qui tiens le sabre!</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement
+innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni
+du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et
+des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le
+gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le
+défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>ou
+innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici
+avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que
+ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire
+que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui,
+mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée
+jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18
+brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de
+celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.</p>
+
+<p>Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à
+la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle,
+la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;
+supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses
+talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le
+gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites
+dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte
+lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en
+serait résulté que Bonaparte, fortifié et <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>maintenu tout à la
+fois par les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à
+son autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu
+de ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie;
+il en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait
+été acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait
+résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que
+Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait
+envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se
+serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit
+jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les
+excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers
+reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa
+fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de
+l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu
+d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la
+destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M.
+Thiers voit que nous ne discutons avec lui le <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>18 brumaire que
+sur son terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires
+du fait.</p>
+
+<p>Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont
+il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre
+lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un
+droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une
+limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous
+faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir
+jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de
+lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le
+poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la
+conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se
+réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a
+porté un coup d'épée.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>XIII</h4>
+
+<p>M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page
+de son premier livre:</p>
+
+<p>«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
+raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais
+les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai
+passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un
+trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution
+française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles
+auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de
+croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à
+m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,
+et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes
+choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je
+suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments
+généreux de ma jeunesse; je suis <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>certain d'aimer, comme je les
+aimais, la liberté et la gloire de la France.»</p>
+
+<p>La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de
+concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du
+despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France,
+sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût
+besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son
+gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou
+dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût
+besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en
+invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de
+lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver
+qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous
+ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient
+enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle
+était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se
+prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se
+comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>qu'il soit
+compris par l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son
+parti, et il jette la révolution modérée, qui commençait ses sages
+résipiscences, aux pieds d'une réaction antilibérale et militaire,
+personnifiée dans un soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce
+n'est pas le nôtre; de là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de
+cette histoire et l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous,
+comme M. Thiers, que la Révolution, qui avait eu son débordement de
+démagogie et de sang, devait rentrer dans son lit en se purifiant de
+toutes ses souillures; nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne
+peut se fonder qu'en se modérant et en se donnant à elle-même de sévères
+limites; mais nous pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle
+et par le repentir de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces
+institutions et ces limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au
+delà des principes sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour
+tout le terrain franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour
+l'avenir un second accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon
+nous, le tort du 18 brumaire: il donnait à la France une réaction
+<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>au lieu d'une modération, et un maître au lieu d'une
+constitution.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de
+son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre
+d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux
+fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé
+dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une
+autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à
+certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun
+autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces
+triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'&oelig;il d'un homme
+expérimenté et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les
+réticences de l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui
+donnent au lecteur la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée
+de sang. Le premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois
+l'indifférence <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>philosophique et le dégoût des grandeurs pour
+menacer le monde d'une éclipse de génie et de force. On sent là un
+acteur inné, formé par la nature et ayant deviné l'expérience. Son génie
+et son éloquence sont aussi remarquables dans ses intrigues pour un
+fauteuil de président et pour les tactiques d'un cabinet que ses
+man&oelig;uvres sur un champ de bataille. Le monde ne pouvait échapper à
+une telle supériorité, servie par la fortune et par l'infériorité de
+tous les hommes avec lesquels il avait à se mesurer; car il faut
+remarquer que Bonaparte, à l'intérieur, n'avait à se mesurer qu'avec des
+hommes généralement médiocres, lassés et usés par la Révolution;
+l'échafaud, la mort naturelle, les proscriptions avaient fauché la
+France. La génération des hommes politiques de 1799 était détrempée.
+Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les monarchistes, les Girondins, les
+terroristes étaient morts. Une nation n'a pas deux élites de caractères
+et de talents en dix ans. M. Thiers, selon nous, n'a pas assez remarqué
+cette circonstance. Bonaparte paraissait d'autant plus grand à cette
+époque qu'il n'avait à se mesurer avec personne. L'échafaud lui avait
+fait place.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>Le second rôle est Sieyès.&mdash;M. Thiers, avec une partialité dont
+nous ne comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien
+ténébreux une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le
+métaphysicien ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la
+Terreur dans le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat,
+ne mérite pas tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit
+inapplicable aux réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans
+les affaires et dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire
+un homme qui vit à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir
+que le monde des faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et
+se contredisent nécessairement par la logique brutale des passions et
+des événements, qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était
+point éloquent; il vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était
+que le <i>lieu commun</i> de la Révolution. Son prestige était dans son
+silence. Il avait cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis
+XVI, à la terreur que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête
+royale pour sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de
+vivre. Il passait pour <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait
+pressenti la chute du Directoire il avait négocié d'avance avec
+Bonaparte; il avait masqué plutôt que motivé sa trahison par la
+prétention de faire adopter au jeune général une constitution
+arbitraire, compliquée, chimérique, qui n'était que le jeu d'esprit d'un
+métaphysicien dés&oelig;uvré. Comment M. Thiers prend-il au sérieux un tel
+homme? Comment semble-t-il le présenter à l'histoire comme un rival
+dangereux au génie de la jeunesse, de la force et du bon sens
+personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment, selon nous, un jeu de
+scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un prétendu antagoniste
+au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte le facile honneur des
+triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte avec la plus amusante
+péripétie de dialogue la lutte inégale entre le fait et le rêve, entre
+le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt au héros. Il s'écrie:
+Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se résigne à un rôle effacé
+pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare de tout le gouvernement
+et relègue avec un respect comique son collègue dans la préparation
+silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en sortira destitué et
+consolé par une <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>munificence nationale honorifique de la terre
+de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses chimères.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est
+pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu
+trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout
+est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente
+leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et
+scolastique d'un de ces illuminés du <i>Contrat social</i> qui croient
+pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux
+passions des peuples.</p>
+
+<p>Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta
+dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de
+Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et
+il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite
+de l'an VIII (19 décembre 1799). Un <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>sénat, un corps législatif,
+un tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État,
+mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour
+faire jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son
+omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut
+reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle
+était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes
+convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par
+qui elles sont gouvernées.</p>
+
+<p>Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et
+Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices
+assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme
+en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la
+sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais
+qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme.
+Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature
+politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache
+et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à
+tous les <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>rangs et à tous les postes, sa seule ambition.</p>
+
+<p>Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir
+législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les
+représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine
+revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis
+ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de
+vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des
+hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le <i>décorum</i> que la passion
+de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en
+paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment,
+car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le
+bruit des armes: c'était l'ère des soldats.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être
+redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une
+négociation avec les partis encore en armes. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>On clôt la liste
+des émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines
+non vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter
+avec les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la
+Vendée s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par
+un esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où
+son héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au v&oelig;u du pays,
+affecte un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il
+n'était pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres
+conciliantes au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en
+attendant les réponses, il organise le système administratif que nous
+voyons encore aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de
+lui-même, de la destruction des provinces et de la division en
+départements, &oelig;uvre de l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit
+aux Tuileries avec ses deux collègues, comme pour faire pressentir la
+monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus
+prévoyant, refusa de s'y installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun,
+d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous.
+Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>voudra bientôt y loger seul. Mieux vaut n'y pas
+entrer que d'en sortir!»</p>
+
+<p>Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son
+secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!...
+Maintenant il faut y rester.»</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement
+pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de
+tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite
+transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les
+grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun
+historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien
+démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par
+excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans
+l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque
+un peu à son style, c'est l'historien des batailles.</p>
+
+<p>L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>avances de paix
+faites avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers
+le remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte
+de soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à
+mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion
+de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre
+des victoires.</p>
+
+<p>Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation
+de consul, supérieure à sa situation de général, profita
+merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de
+l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de
+campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.</p>
+
+<p>«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion
+des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie,
+réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de
+Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième
+armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la
+réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence
+était nécessaire. Le général Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>imagina d'employer ces
+divers moyens comme il suit.</p>
+
+<p>«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement
+en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
+Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne,
+sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du
+Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations
+trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que
+forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts
+à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le
+surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de
+vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne,
+l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres
+mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée
+de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de
+Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et
+l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer
+aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>détacher son
+aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont
+le général Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite
+de réserve, dont les éléments existaient à peine, devait se former entre
+Genève et Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à
+secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans
+une partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant,
+sous le général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant
+la main au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le
+Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus
+grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le
+baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une
+bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les
+armes...</p>
+
+<p>«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,
+comme les autres armées de la République, les haillons de la misère,
+était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit
+nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en
+immense majorité, de ces vieux soldats qui, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>sous les ordres de
+Pichegru, Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les
+rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le
+Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves
+que ceux de l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités
+de troupes accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits
+et intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de
+cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et
+agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le
+talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des
+mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des
+officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les
+échos des Alpes répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui
+joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit
+bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service
+qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr,
+esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les
+qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage
+héroïque, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait
+déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À la tête
+de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais
+solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et
+fermes quand il était face à face avec le danger. La pratique avait
+singulièrement formé et étendu son coup d'&oelig;il militaire. Mais, tandis
+que son génie guerrier grandissait chaque jour au milieu des épreuves de
+la guerre, son caractère civil, faible, livré à toutes les influences,
+avait succombé déjà et devait succomber encore aux épreuves de la
+politique, que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent
+seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait
+point encore altéré la pureté de son c&oelig;ur et corrompu son
+patriotisme. Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute
+renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable
+alors de commander à cent mille hommes.»</p>
+
+<p>On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard
+sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en
+popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>la faveur que
+les exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce
+Scipion de la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur
+du jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand
+homme de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand
+homme de gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire,
+d'être irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la
+République, car il avait participé activement à ce coup d'État de
+l'armée contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à
+se faire un complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent
+descendre Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée
+dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le
+banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre
+sa patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un
+crime.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>ou une
+man&oelig;uvre, la campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes
+soutenu par Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de
+l'étude, de la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et
+fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans
+l'armée de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien.
+Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende
+retentir à travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans
+l'écrivain qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la
+patience. Il ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une
+pareille histoire est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la
+poésie, est un grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les
+événements au lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi
+éloquente que l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que,
+quand il prend la parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la
+pensée soit trop souvent inférieure à l'impression, et que le style,
+suffisant pour le récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire;
+l'événement y est tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur
+l'âme n'y est <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or
+le lecteur a souvent besoin que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri
+de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en
+sortir faute d'un sublime interprète. C'est ici qu'on regrette un
+<i>Tacite</i>, ce grand lyrique des grands événements; mais dès qu'on reprend
+le récit avec M. Thiers on ne regrette plus rien.</p>
+
+<p>Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut
+reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui
+reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici
+il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de
+l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille
+hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et
+sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier
+la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne,
+ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des
+machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.</p>
+
+<p>Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>et redescendu
+neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le
+Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des
+Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations
+militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un
+prodige de conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie.
+C'est évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies
+sans obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.</p>
+
+<p>Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans
+emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de
+Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper
+en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut
+qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de
+fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique
+de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on
+ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de
+paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme
+peintre il charme. Il faut lui pardonner: <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>c'est le passage des
+Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'&oelig;il du
+peuple, que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux
+jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte
+par David.</p>
+
+<p>L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence
+qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans
+la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit
+confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des
+Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit
+incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une
+intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo
+ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la
+partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce
+qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que
+Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille,
+complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et
+Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au
+lieu d'avoir été conquise <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>par le génie du général. Son nom
+était si populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et
+que la France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la
+lui concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs
+qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les
+corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la
+gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute
+sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur
+ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant
+laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par
+l'épée.</p>
+
+<p>Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était
+que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera
+justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra
+toujours.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de
+la victoire. Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>n'y rapportait pas seulement un laurier,
+il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M.
+Thiers ne s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille
+de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée
+sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec
+plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.</p>
+
+<p>Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de
+l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes,
+l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en
+Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.</p>
+
+<p>De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue
+du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le
+départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint
+seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de
+l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un
+historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs
+la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait
+mission de les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>guider et de les sauver. Il était trop évident
+que Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son
+départ laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du
+découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur
+ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur
+le hasard.</p>
+
+<p>Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive
+intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée;
+mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le
+prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise
+les belles pages suivantes:</p>
+
+<p>«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
+voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à
+Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le
+mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
+bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du
+général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
+fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les
+entraîner à sa suite <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>dans des contrées lointaines et inconnues;
+il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que
+le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la
+nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour
+viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en
+murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en
+chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires
+vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il
+captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou
+dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme.
+On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on
+ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la
+flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là;
+avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la
+patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de
+face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On
+qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne
+s'expliquait pas ce mouvement irrésistible <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>de patriotisme et
+d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait
+entraîné à retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il
+laissait la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son
+génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence
+de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il
+s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais
+inexécutable. Mais se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux
+qu'il avait ainsi compromis, était une cruauté, une lâcheté même,
+prétendaient certains détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près
+de sa personne, même aux époques les plus brillantes de sa carrière!</p>
+
+<p>«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant
+avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
+dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
+fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
+d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé
+vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir
+quitté les bords du Rhin pour ceux du <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Nil. Il le laissait voir
+avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le
+danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des
+soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de
+rester en Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au
+déchaînement contre le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on
+devrait appeler criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée,
+de contribuer lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut
+bientôt général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne
+pouvait plus rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en
+France. D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour
+altérer l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses
+dispositions.</p>
+
+<p>«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les
+officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les
+uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement,
+et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la
+présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale
+de la diversité de leurs jugements. <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Tout ce qui était venu
+des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte;
+au contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort
+tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette
+expédition, parce qu'elle était l'&oelig;uvre de leur général en chef.
+Après le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea
+tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce
+qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête
+de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer
+le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs;
+quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout,
+osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un
+s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste.
+Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute
+Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande
+sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de
+Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le
+général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>sa personne,
+avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui
+avait laissé l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix,
+dont le nom était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont
+les talents administratifs égalaient les talents militaires, aurait
+parfaitement gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les
+faiblesses auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.</p>
+
+<p>«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
+soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
+les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
+quitter.»</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de
+l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles
+pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers
+rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités
+de son premier jugement. On ne peut <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>nier cependant, en
+étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne
+fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui
+rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent
+autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M.
+Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont
+quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses.
+Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les
+armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement
+impérieux.</p>
+
+<p>L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme
+livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix
+succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe
+au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion
+d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère
+sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus
+rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il
+l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à
+travers le siècle avec la rapidité des événements.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille,
+sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à
+la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en
+faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines.
+Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse,
+et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment
+des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était
+capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait
+ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général
+Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom
+d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte
+d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de
+guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de
+lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans
+ses m&oelig;urs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était
+alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les
+caractères.</p>
+
+<p>«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
+gauche, la figure <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>toujours cachée sous une ample chevelure, il
+n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les
+soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était
+adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide
+et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application
+à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de
+toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis,
+ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme
+s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une
+âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère
+école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes
+d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de
+Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre
+d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général
+en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement
+passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général
+Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes
+qualités militaires, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>mais ne plaçait personne, ni pour les
+talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs:
+entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné
+son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il
+chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une
+admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses
+préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita
+pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt,
+confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait
+confondus dans une même destinée.»</p>
+
+<p>Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans
+secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais
+leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies
+immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de
+ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la
+disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>XXI</h4>
+
+<p>L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des
+événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre
+des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le
+législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour.
+Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle
+est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant
+une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement,
+excepté la philosophie des gouvernements.</p>
+
+<p>Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières
+agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul I<sup>er</sup>, empereur de Russie;
+le coup d'&oelig;il sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de
+Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les
+couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries
+envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége,
+préludes de négociations plus graves pour le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>Concordat; la
+rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris
+des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité
+croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans
+un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des
+différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de
+serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique
+profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées;
+les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de
+Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans
+recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser
+qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces
+portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être
+achevé.</p>
+
+<p>«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
+par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
+privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
+imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
+émigré, puis enfin ministre des affaires <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>étrangères du
+Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces
+états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du
+révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une
+modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations;
+s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait
+plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique,
+particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein
+de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il
+était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou
+impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce,
+personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en
+peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même
+temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car,
+pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il
+n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues
+consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en
+un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant;
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son
+acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le
+gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne
+le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne
+l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses
+propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne
+surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer
+la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué
+d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait
+rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de
+parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite
+mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu
+sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la
+conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être
+moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>XXII</h4>
+
+<p>On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la
+brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais
+la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand,
+quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs
+tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand
+dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul
+était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de
+l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec
+ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les
+conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait
+la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus
+fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues
+politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à
+l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la
+philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>et par
+son goût pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre.
+Bien moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de
+Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure
+toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela
+peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni
+celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout
+en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord,
+dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait
+pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché
+d'en abuser.</p>
+
+<p>La famille, l'épouse, les frères, les s&oelig;urs du premier consul sont
+peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de
+convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard.
+C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné
+tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en
+général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque
+de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est
+l'historien des événements; il les <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>prépare, il les éclaire, il
+les groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements
+sous sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y
+manque, et l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme,
+qu'est-ce qu'une chose?</p>
+
+<p>Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un
+exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit
+bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.</p>
+
+<p>«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au
+jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et
+maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à
+un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous
+les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
+frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme
+infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient
+supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte
+à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le
+remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>qu'à tort
+ou à raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses
+deux enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les
+deux au général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par
+une tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse
+chez lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de
+Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps
+de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses
+auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des
+mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait
+avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité
+longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa
+grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui,
+semblait avoir amené la fortune avec elle.</p>
+
+<p>«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,
+superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les
+jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
+d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+venaient la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme
+honorable et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné
+Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient
+l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince
+de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs,
+tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur
+faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle
+s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils
+se prêtaient volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte
+n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur
+rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette
+illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque
+voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des
+Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de
+l'ancienne aristocratie française, à le voir monarque couronné par la
+main de la nation. C'était une femme d'un c&oelig;ur très-faible. Bien que
+légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait
+davantage depuis <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas
+qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du trône sans tomber
+aussitôt sous le poignard des républicains ou des royalistes, elle
+voyait confondus dans une ruine commune ses enfants, son mari,
+elle-même; mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône
+usurpé, une autre crainte assiégeait son c&oelig;ur: elle n'irait pas s'y
+asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte roi ou
+empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la France un
+gouvernement stable, en le rendant héréditaire, et malheureusement les
+médecins ne lui laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se
+rappelait à ce sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de
+pythonisse alors en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la
+première place du monde, mais pour peu de temps.» Elle avait déjà
+entendu les frères du premier consul prononcer le mot fatal de divorce.
+L'infortunée, que les reines d'Europe auraient pu envier, à ne juger de
+son sort que par l'éclat extérieur dont elle était entourée, vivait dans
+les plus affreux soucis. Chaque progrès de sa fortune ajoutait des
+apparences à son bonheur et des chagrins <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>à sa vie, et, si elle
+parvenait à échapper à ses peines cuisantes, c'était par une légèreté de
+caractère qui la sauvait des préoccupations prolongées. L'attachement du
+général Bonaparte pour elle, ses brusqueries quand il s'en permettait,
+réparées à l'instant même par des mouvements d'une parfaite bonté,
+finissaient aussi par la rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les
+gens de ce temps, par un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le
+dieu des révolutions, sur le hasard, et, après de vives agitations, elle
+revenait à jouir de sa fortune. Elle essayait, en attendant, de
+détourner son mari des idées d'une grandeur exagérée, osait même lui
+parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts,
+qui auraient dû lui faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle
+avait pris ce dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était,
+disait-elle, il osait faire entendre la vérité au premier consul, et, à
+ses yeux, faire entendre la vérité au premier consul, c'était lui
+conseiller la conservation de la République, sauf à augmenter son
+pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus
+forts en pénétrant dans la famille du premier consul, s'y
+introduisaient <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>en flattant chaque côté comme il aimait à être
+flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant
+qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que
+celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à
+madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et
+qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer
+dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait
+singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il
+avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son
+collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,
+ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce
+genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Deux chefs-d'&oelig;uvre de narration, l'un diplomatique, l'autre
+militaire, les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden
+par <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>Moreau, enfin le traité de Lunéville, remplissent le
+septième livre, tour à tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de
+bataille. M. Thiers paraît à sa place dans l'un comme dans l'autre; il
+juge peut-être Moreau avec une autorité militaire qui ne conviendrait
+qu'à Bonaparte lui-même, mais il lui décerne toute la gloire qui ne peut
+offusquer celle de son consul.</p>
+
+<p>La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame
+d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier
+consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au
+premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes,
+mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense
+proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante
+l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve
+contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont
+incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du
+gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa
+renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il,
+méconnaissant le mouvement général des esprits et <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>le besoin du
+temps, faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au
+spectacle des travaux immenses qui avaient procuré à la France la
+victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientôt
+la paix maritime.»</p>
+
+<p>La mort de Paul I<sup>er</sup>, empereur de Russie, est un récit digne des
+annales de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique
+dénouant le n&oelig;ud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des
+scènes d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le
+pinceau de l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le
+mérite de la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens
+littéraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet,
+et, au lieu d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses
+causes et ses conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le
+coup qui frappe Paul I<sup>er</sup> au moment où il se rapproche de Bonaparte
+coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>plus grand homme
+de tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le
+juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme
+de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit
+et une des rares injustices de c&oelig;ur de M. Thiers dans cette histoire.
+Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du
+jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par
+Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition
+briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable.
+Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur
+toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces
+esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester,
+incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les
+autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient
+éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la
+paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M.
+Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs
+d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>
+grand homme qui pût lui être opposé en Europe.</p>
+
+<p>M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au
+mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme
+pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la
+décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de
+ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui
+seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la
+vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays
+de liberté.</p>
+
+<p>Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue
+vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque
+inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre
+depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est,
+selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique
+dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il
+n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce
+n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>en
+quels termes M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.</p>
+
+<p>«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre
+(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus
+envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à
+l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.</p>
+
+<p>«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir
+devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la
+plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il
+avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de
+domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre.
+Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune
+au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans
+l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur
+jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement
+prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en
+attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus
+grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix
+<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le
+plus haï la France..... Il reculait devant une situation plus forte que
+son courage. Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»</p>
+
+<p>Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de
+l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce
+ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du
+premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien
+de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M.
+Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a
+consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et
+négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine
+qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne
+pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les
+hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature
+compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que
+l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre
+représentatif et du chef de parti dans les assemblées. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Nous ne
+l'en blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure
+part de sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à
+grouper ou à déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui
+sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme
+de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret
+des mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.</p>
+
+<p>Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles
+sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi
+les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers
+ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.</p>
+
+<p>«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer
+le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
+fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
+cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur
+d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de
+sa destinée.</p>
+
+<p>«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>luttes dévorantes
+qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une
+maladie héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers
+chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le
+23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir
+gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir
+qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait
+dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il
+avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de
+la terre!</p>
+
+<p>«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
+enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et
+régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne
+doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une
+nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans
+doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées
+délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille
+stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où
+ils prennent l'autorité de la souveraineté <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>nationale, composent
+cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est
+nécessaire de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui
+prétendent régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la
+flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent
+de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est
+indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore,
+ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on
+parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces
+qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré.
+Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur
+d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence
+entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se
+tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec
+justesse, à propos, sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses
+adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des
+événements; quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les
+hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait
+au milieu <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il
+sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses,
+les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que
+M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs,
+ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À
+l'exception de quelques institutions financières d'un mérite contesté,
+il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces
+relatives de l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux
+talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la
+haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des
+passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non
+pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale,
+qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la
+grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec
+une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en
+diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais
+tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces
+de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>mais elle était le second pays de la terre
+quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi
+seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les
+unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la
+Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation
+l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde,
+et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il
+faut leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la
+force, et la justice, qui l'honore.</p>
+
+<p>«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
+derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel
+ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de
+l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie.
+C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui
+devait jouir de nos désastres.</p>
+
+<p>«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
+Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il
+vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>et, sans
+qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des
+membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses
+dettes. Cette proposition, présentée au parlement et accueillie avec
+respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et
+notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au
+ministère. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec
+douleur.</p>
+
+<p>«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des
+Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
+gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai
+combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération
+présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire
+le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue,
+que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»</p>
+
+<p>«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de
+son langage.</p>
+
+<p>«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le
+parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.)
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait
+enseveli à Westminster.»</p>
+
+<p>Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où
+M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté
+de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique
+qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers
+pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui
+qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un
+écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du
+temps, pour éterniser le temps lui-même.</p>
+
+<p>Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.&mdash;Respirons.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>XLV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>EXAMEN CRITIQUE<br>
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br>
+PAR M. THIERS.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18
+brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et
+qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré
+jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de
+<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>M. Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens
+historique dans deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal
+jugées par lui, selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc
+d'Enghien. Plus nous louons ce travail unique sur les événements de
+notre temps par l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement
+prédestiné à les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir,
+plus nous devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts
+de sens et contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui
+pourraient faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier
+l'esprit, c'est une faute de logique; mais endurcir le c&oelig;ur, c'est
+pire qu'une faute chez un historien.</p>
+
+<p>Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux
+chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est
+en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et
+les vrais sentiments du c&oelig;ur humain en fait de mort politique. Il
+n'est pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces
+deux faux actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son
+historien. La vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>II</h4>
+
+<p>M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée,
+très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans
+quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.</p>
+
+<p>Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18
+brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec
+l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France
+avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
+négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et
+que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.
+Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
+spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
+gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne
+pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.</p>
+
+<p>C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le
+vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>romaine pour la réconcilier avec la République française.</p>
+
+<p>La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé
+le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses
+seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction
+légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors
+il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y
+employait.</p>
+
+<p>La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la
+Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle
+part il n'y avait autant à réparer.</p>
+
+<p>Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en
+possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges
+publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons
+volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant
+l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les
+volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa
+fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la
+noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et
+constitué en pouvoir politique pouvait convenir <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>dans la
+société du moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était
+inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien
+fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du
+culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être
+propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui
+demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il
+fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de
+dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait
+d'immuable et de sacré.</p>
+
+<p>À notre tour de raisonner.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés
+professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre
+concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes,
+étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur
+ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni
+religion d'État: véritable condition de la liberté <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>des âmes
+dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse,
+indépendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons
+fleurir dans le vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient,
+en Hollande, en Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est
+moins humaine. Régulariser cette situation en France par des lois
+protectrices de cette inviolabilité des consciences; ménager la
+transition entre le clergé de l'État violemment dépossédé et le clergé
+des fidèles rétribué par les fidèles au moyen d'indemnités viagères
+comme celles qui sont équitablement dues à toute dépossession soudaine;
+établir la paix par la liberté, c'était là la pensée du siècle, le
+v&oelig;u de la raison, l'honneur de la religion véritable. Si le premier
+Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était là le
+seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. Ce concordat était
+en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je
+respecte votre souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la
+reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques français
+vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de
+l'État dans le domaine de la conscience.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher
+sans s'altérer dans leur nature entièrement distincte.</p>
+
+<p>L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon
+ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle
+et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement
+civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.</p>
+
+<p>C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la
+raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs
+siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de
+Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le
+pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé
+concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir
+civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir
+spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou
+oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un
+sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de doute que, quand le premier <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>Consul discutait à
+huis clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers
+d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer
+sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement
+religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres
+dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou
+plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme,
+qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale
+indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul,
+précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir
+extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus
+commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des
+croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus
+simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul
+clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur
+plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne
+présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature.
+Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de
+vue divin, cela n'est rien <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>moins que religieux. Le premier
+Consul, dans cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il
+eût été inspiré dans son &oelig;uvre de Charlemagne par l'esprit même du
+christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait
+la religion de l'homme d'État.</p>
+
+<p>C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois
+lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la
+discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous
+permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient
+fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont
+des chapitres du livre du <i>Prince</i>; elles enseignent aux fondateurs de
+dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un
+peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne
+professent pas eux-mêmes de c&oelig;ur, se jouer de la religion véritable,
+inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion
+d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle
+pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.</p>
+
+<p>Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien
+de contradictions inaperçues son sophisme historique se <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>
+compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la
+religion de l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion
+des fidèles. Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de
+pareilles théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de
+foi ni même en politesses de paroles envers la divinité des cultes.</p>
+
+<p>Écoutez M. Thiers.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association
+humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il
+vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle
+récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie:
+assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns
+qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les
+autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui
+doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni
+mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre;
+l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
+impérieux, irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance
+arrêtée. Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une.
+Partout, en tout temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les
+temps modernes, dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on
+le trouve au pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou
+sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes,
+acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions
+honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou
+bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté
+l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait
+v&oelig;u de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le
+culte insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient
+prouver que ce v&oelig;u était aussi vain qu'il était impie.</p>
+
+<p>«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a
+besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de
+mieux à une société civilisée qu'une <i>religion nationale</i>, fondée sur
+les vrais sentiments du c&oelig;ur humain, conforme aux règles d'une morale
+pure, consacrée par le temps, et qui, sans <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>intolérance et sans
+persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité
+des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?</p>
+
+<p>«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas
+depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent
+créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils
+honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert
+de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que,
+dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations
+avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une
+croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur
+d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur
+comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait
+uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette
+croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du
+Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les
+autres, mais, suivant tous, &oelig;uvre profonde d'un réformateur sublime;
+réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes
+assemblées <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>des esprits éminents de chaque époque, occupées à
+discuter, sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie,
+adoptant successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée
+de l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les
+adoptant, pour ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin
+à produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours
+triomphant, qu'on appelle <i>unité catholique</i>, et au pied duquel sont
+venus se soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion,
+qui avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs
+m&oelig;urs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de
+leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs
+souvenirs nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour
+vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande
+tempête de l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire
+revenu, elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance
+naturelle et indispensable de la France et de l'Europe.</p>
+
+<p>«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet
+autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé?
+Le général Bonaparte, qui eût été <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>ridicule s'il avait voulu se
+faire prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait
+la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel
+vénérable, en y ramenant par son exemple les populations quelque temps
+égarées. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle
+&oelig;uvre! De grands génies, non pas seulement parmi les philosophes,
+mais parmi les rois, Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur
+la religion catholique et donné le signal des railleries pendant
+cinquante années. Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que
+Voltaire, plus de gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et
+ses respects, faire tomber les railleries du dernier siècle.</p>
+
+<p>«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée.
+Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de
+satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme
+résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf
+les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec
+l'état présent de la société française.</p>
+
+<p>«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de
+chercher s'il agissait <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>par une inspiration de la foi
+religieuse, ou bien par politique ou par ambition? Il agissait par
+sagesse, c'est-à-dire par suite d'une profonde connaissance de la nature
+humaine, cela suffit. Le reste est un mystère, que la curiosité,
+toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher à
+pénétrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant, à cet égard, que
+la constitution morale du général Bonaparte le portait aux idées
+religieuses. Une intelligence supérieure est saisie, à proportion de sa
+supériorité même, des beautés de la création. C'est l'intelligence qui
+découvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est plus
+capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses &oelig;uvres. Le général
+Bonaparte controversait volontiers sur les questions philosophiques et
+religieuses avec Monge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et
+qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur incrédulité, par la
+netteté, la vigueur originale de ses arguments. À cela il faut ajouter
+encore que, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux
+d'une mère pieuse, la vue du vieil autel catholique éveillait chez lui
+les souvenirs de l'enfance, toujours si puissants sur une imagination
+sensible et grande. Quant à l'ambition, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>que certains
+détracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa conduite en cette
+circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de faire le bien en
+toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme récompense de ce bien
+accompli une augmentation de pouvoir, il faut le lui pardonner. C'est la
+plus noble, la plus légitime ambition, que celle qui cherche à fonder
+son empire sur la satisfaction des vrais besoins des peuples.»</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de
+sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait
+écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues
+d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile,
+peut-on se dissimuler la <i>simonie des idées</i> (si on tolère cette
+expression) qui éclate dans la pensée?</p>
+
+<p>S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce
+parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette
+piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>de
+faire respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les
+cultes libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété
+du c&oelig;ur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source
+et à sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures,
+sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien
+ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce
+préambule au Concordat.</p>
+
+<p>Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au
+peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni
+de c&oelig;ur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à
+ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le
+souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses
+peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même
+leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est
+impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M.
+Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes
+d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple
+en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune
+plume sincère ne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>peut appeler ici religion ce qui est
+politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.</p>
+
+<p>Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte,
+révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet,
+que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions
+nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? <i>Vraie ou fausse, sublime ou
+ridicule, il en faut une.</i> Qu'est-ce que cette déclaration de la
+nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des
+religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille
+superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme
+en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'<i>une
+religion nationale</i>?»</p>
+
+<p>Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion
+divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion
+(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple <i>institution
+nationale</i>. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes
+à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette
+ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit
+l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction
+des vrais besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait
+d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour
+établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances
+personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des
+peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la
+religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus
+volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un
+souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite
+à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples
+étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la
+foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la
+dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le
+fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la
+loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples,
+mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de
+foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de
+tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un
+concordat?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi,
+et non la religion d'État, dans le c&oelig;ur. Cette prétendue religion de
+la raison d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère;
+l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en
+signalait pas le sophisme et le danger aux hommes.</p>
+
+<p>Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons
+pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers,
+aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a
+déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus
+minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les
+négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un
+écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une
+main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus
+lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du
+talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien
+exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde.
+C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création
+porteront le nom de M. Thiers.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>VI</h4>
+
+<p>Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces
+lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui,
+en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M.
+Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en
+creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit
+tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques
+mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce
+qu'ils manquent d'impartialité.</p>
+
+<p>Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois,
+contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du
+despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan
+et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu
+à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la
+fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici
+fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il
+fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>
+commun entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle
+de liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la
+suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par
+l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois
+démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les
+doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays?
+Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse
+admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu,
+et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des
+clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme
+du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox,
+homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries
+officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de
+désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant
+l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les
+doctrines.</p>
+
+<p>Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul,
+c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M.
+Pitt était, pour l'Angleterre libre, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>l'homme de salut; M. Fox
+n'était que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de
+perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son
+héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge
+pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour
+l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était
+pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop,
+en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze
+ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le
+premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la
+liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit
+de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de
+1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec
+lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est
+plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être
+profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme,
+elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux
+esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit
+droit, ferme, absolu <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>du premier Consul, et l'esprit oratoire,
+contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M.
+Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les
+volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour
+débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper
+tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres
+du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour
+l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la
+fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre,
+c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire,
+autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques
+sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit
+philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient
+au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du
+sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>et
+stoïques, quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience
+et qu'il invente le mot d'<i>idéologues</i>, comme l'injure la plus
+expressive qu'on puisse adresser à des hommes qui font abstraction de
+l'expérience en matière de gouvernement.</p>
+
+<p>L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se
+personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse
+élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste
+parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la
+médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour
+les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps.</p>
+
+<p>«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le
+succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à
+commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le
+second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa
+valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de
+grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on
+s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et
+vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir
+<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte.</p>
+
+<p>«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses
+des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour,
+jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer
+dans leur c&oelig;ur, pour y introduire leur poison.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès
+politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice
+de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant
+contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais
+bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du
+Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut
+sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y
+voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix
+durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la
+diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+Talleyrand voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand
+homme d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la
+science des traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.</p>
+
+<p>On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut
+pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des
+affaires étrangères sera le hasard des batailles.</p>
+
+<p>Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une
+monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État,
+il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, <i>le Génie du
+Christianisme</i>, devançait ou servait si bien ses desseins de
+restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi,
+mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut
+le programme de la monarchie, en une vive et juste image.</p>
+
+<p><i>Le Génie du Christianisme</i>, dit-il, comme toutes les &oelig;uvres
+remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression
+profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors
+dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable,
+de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>quand
+on l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel
+est le c&oelig;ur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a
+cessé d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes
+sociales et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce
+qu'elles étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles
+étaient quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle,
+changé vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son
+cours dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et
+touchaient son c&oelig;ur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles
+tragiques. L'&oelig;uvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment
+profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une
+faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si
+elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains
+du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles m&oelig;urs
+religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus
+d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est
+resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour
+le brillant Lucain, et, seul peut-être <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>parmi les livres de ce
+temps, <i>le Génie du Christianisme</i> vivra, fortement lié qu'il est à une
+époque mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre
+d'un édifice vivent avec le monument qui les porte.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des
+institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses
+éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie
+militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son
+institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui
+fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en
+elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs
+d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime
+publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines
+dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la
+citer.</p>
+
+<p>«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à
+ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>créé les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction
+que celle-là, et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un
+fusil ou un sabre d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes
+aiment ce qui s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un
+fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec
+lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France,
+objet des égards et des empressements de l'Europe, était remplie des
+ministres de toutes les puissances, ou d'étrangers de distinction qui
+venaient la visiter, il était frappé de la curiosité avec laquelle le
+peuple et même des gens au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et
+étaient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes
+décorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries pour
+assister à leur arrivée et à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines
+futilités que les esprits forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de
+leur avis: il aime ces cordons de toutes couleurs, comme il aime les
+pompes religieuses. Les philosophes démocrates appellent cela vanité,
+idolâtrie. Idolâtrie, vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité
+sont des faiblesses communes à tout le genre humain, et de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>
+l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec ces
+hochets tant dédaignés, on fait des héros! À l'une comme à l'autre de
+ces prétendues faiblesses, il faut des signes extérieurs: il faut un
+culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au noble
+sentiment de la gloire.»</p>
+
+<p>Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à
+l'historien. L'&oelig;uvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser
+les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique.
+Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il
+faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les
+complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles
+sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le
+défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour
+droit et l'habileté pour principe de gouvernement.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume
+révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>de la légalité et des timidités de la conscience pour absoudre
+l'ambition du trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître
+d'autre légitimité du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le
+blâmons pas trop sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel,
+Bossuet, Mirabeau et Danton ont affichée avant lui; historiquement cette
+théorie tranche tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la
+Providence, qui crée le droit des supériorités dans les hommes
+prédestinés aux grandes choses, et qui semble donner les masses
+subalternes en propriété à ses élus; mais, moralement, cette théorie
+contient tous les périls et tous les crimes; car, si vous reconnaissez
+le génie pour droit et l'ambition heureuse pour titre, quel est l'homme
+orgueilleux qui ne se croira pas du génie, et quel est le scélérat qui
+ne se sentira pas l'ambition de tout oser et de tout prendre? Le ciel a
+créé la vertu pour contenir ces audaces dans les limites du devoir, et
+les hommes ont inventé les lois pour contenir ces ambitions dans les
+prescriptions de la volonté générale. Mais ces discussions sont vaines
+quand il s'agit d'un homme qui avait accompli déjà au 18 brumaire le
+renversement à main armée de la Constitution; il avait autant <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
+le droit de fonder une dynastie que celui de détruire une république.</p>
+
+<p>«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la
+fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En
+faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait
+espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que,
+dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait
+longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas
+se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de
+prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son
+siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au
+milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement
+commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de
+montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident,
+monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne
+pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général
+Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel
+titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors
+nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>employée comme
+dans les premières années de sa carrière.»</p>
+
+<p>On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien
+et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le
+prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce
+autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu?
+Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un
+écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en
+oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation
+militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le
+génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre
+d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme
+moraliste? <i>Patere legem quam fecisti!</i></p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>En reprenant son rôle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la
+verve d'un Molière politique, les rôles divers joués par le premier
+Consul, par sa femme, par ses frères, par ses s&oelig;urs, par le sénat,
+par le conseil d'État, par <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>Fouché, par Cambacérès, ses
+confidents, chargés de risquer les indiscrétions et de subir les
+désaveux pour se faire offrir sous un nom ou sous un autre le titre du
+pouvoir monarchique dont il avait déjà la réalité. L'histoire ici touche
+à la comédie d'intrigue, et Beaumarchais y serait plus convenable que
+Tacite. Enfin, après mille man&oelig;uvres de ses confidents contrariés par
+ce qui restait de décorum républicain dans les différents corps
+représentatifs, la douce violence est opérée, et, après avoir deux fois
+repoussé la couronne comme César au Cirque, le général Bonaparte passe
+du titre de premier Consul au titre de Consul <i>à vie</i>, et du titre de
+consul à vie à la prochaine proclamation de l'empire héréditaire. Ici le
+général Bonaparte n'a point d'effort illégitime à faire pour franchir
+ces degrés successifs qui mènent d'une magistrature républicaine à vie
+au pouvoir suprême; il n'a qu'à se laisser glisser sur la mobilité et
+sur la versatilité de la France, pliée d'avance à tous ses désirs.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>De très-belles et très-profondes études de droit public allemand et
+helvétique remplissent <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>cet intervalle du Consulat à vie à
+l'Empire dans l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que
+leur étendue et leur érudition excessives. Les diplomates y trouveront
+des monuments de diplomatie savante, admirablement scrutés et éclairés
+d'un jour qui ne laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs
+superficiels, qui s'attache exclusivement aux événements et aux hommes,
+laisseront ces riches études aux érudits. Ce n'est plus l'histoire,
+c'est le catéchisme du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la
+différence d'un traité à un récit. M. Thiers fait trop souvent un traité
+de son histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas;
+mais la postérité a peu de temps à consacrer au passé; elle lit vite et
+peu: M. Thiers ne pense pas assez à elle.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>L'intervention française s'accomplit en quelques jours par le général
+Ney, en Suisse; la médiation imposée à main armée aux cantons sert de
+prétexte à l'Angleterre pour refuser l'évacuation de Malte, conformément
+au traité d'Amiens. La France exige, l'Angleterre récrimine sur ses
+envahissements; le premier Consul <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>éclate en paroles
+foudroyantes, quoique calculées, dans une audience de l'ambassadeur
+britannique. La paix d'Amiens est rompue, la guerre commence.
+L'historien, dans une courte et impartiale discussion, attribue à
+l'Angleterre les causes de la rupture. On ne peut méconnaître ici la
+justesse de ses réflexions. La responsabilité de la longue période de
+guerre qui suit la courte paix d'Amiens pèsera sur la Grande-Bretagne
+plus que sur le général Bonaparte. Si la première loi de l'histoire est
+d'être véridique, la première loi de la critique est d'être arbitre
+entre les événements et l'historien. Les passions nationales de
+l'Angleterre et les rivalités de popularité parlementaire entre les
+orateurs et les ministres précipitèrent la rupture d'une paix qui
+pouvait consoler plusieurs années le monde. Cette époque ressemble
+beaucoup à celle où les orateurs athéniens du parti de Démosthène
+jetèrent, par leurs déclamations contre Alexandre de Macédoine, la Grèce
+et l'Asie dans les mains d'Alexandre. Le général Bonaparte fut
+l'Alexandre du parlement britannique en 1803.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>XIV</h4>
+
+<p>Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'&oelig;uvre entre
+tant de chefs-d'&oelig;uvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés
+tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au
+besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions
+d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde
+continental.</p>
+
+<p>C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux
+livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de
+Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un
+des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient
+jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire
+l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont
+dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul
+travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de
+Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à
+jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de
+bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion
+française en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>la concentration de deux mille
+bâtiments de guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux,
+à Ambleteuse; une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés
+comme une menace permanente au bord de ces rades, en vue de leur
+conquête, les revues, les exercices, les combats partiels des chaloupes
+canonnières contre les brûlots anglais, donnés comme un spectacle à
+l'armée dans ce cirque maritime pour entretenir son ardeur; les
+négociations avec l'Autriche, la Hollande, la Russie, la Prusse,
+l'Espagne, pour faire concourir ces puissances à ce plan de la haine du
+monde contre la domination britannique des mers; les lâchetés de
+l'Espagne, les réticences de la Russie, les temporisations de
+l'Autriche, les marchandages intéressés et les trahisons de la Prusse,
+mêlés à tout ce mouvement des flottes et des armées sur le littoral; de
+grandes fautes diplomatiques commises par le premier Consul au milieu de
+ces prodiges d'activité militaire; la pire de ces fautes, la confiance
+obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi peu sûr pour l'Allemagne qu'il
+démembre que pour la France qu'il trompe ou pour l'Angleterre qu'il
+trahit, tout cela forme du dix-septième livre de M. Thiers, intitulé
+<i>Camp de Boulogne</i>, une <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>des scènes dignes de celles où le fils
+de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses ennemis au moment
+où il était campé sur la Propontide, avant de passer, avec toute sa
+fortune et toute son espérance, en Asie.</p>
+
+<p>Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le
+diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite
+au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le
+ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la
+guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal,
+dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de
+remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en
+France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat,
+mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On
+s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces
+conjurés débarquent en France, entrent <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>furtivement à Paris, y
+ourdissent leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom
+militaire soit un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le
+général Moreau, a la faiblesse de se laisser glisser, comme un
+conspirateur vulgaire, sur la pente de cette intrigue; il confère avec
+le général Pichegru, à la faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans
+la maison d'un des conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne
+s'entend pas sur les conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul,
+Pichegru et Georges pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par
+cette sourde rumeur qui est comme l'écho anticipé des grands dangers,
+tâtonne sans pouvoir saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les
+Polignac sont arrêtés; on cherche les preuves et les témoins de leur
+complot.</p>
+
+<p>Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la
+main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune
+prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa
+portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait
+arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le
+fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>écrit
+nous-même cette tragédie historique d'après les témoignages les plus
+irrécusables; d'autres témoignages surgissent tous les jours des
+Mémoires posthumes des confidents du gouvernement consulaire; ces
+Mémoires laissent peu de doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs
+très-différents de ceux que prête trop complaisamment M. Thiers au
+premier Consul. Les complaisances envers les attentats de cette nature
+sont des torts envers la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas
+absoudre, mais c'est atténuer l'indignation, la seule justice du c&oelig;ur
+humain qui reste pour compensation de leur sang aux victimes.</p>
+
+<p>Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une
+allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en
+ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de
+la famille Bonaparte.</p>
+
+<p>«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère,
+quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons,
+dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait
+de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe
+pas, elle n'aura ni paix ni repos <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>jusqu'au moment où le dernier
+des individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait
+saisir un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de
+violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me
+connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du
+sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour
+éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»</p>
+
+<p>«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de
+Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les
+demi-confidences de son frère, «il le fallait pour <i>satisfaire et
+tranquilliser les restes des jacobins</i> et les régicides membres de son
+gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution
+par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans
+doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y
+fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus
+impardonnable à l'histoire.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Le récit du jugement nocturne de Vincennes <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>par M. Thiers est
+tellement dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique
+sensibilité qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les
+exécuteurs du meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces
+malheureux juges! dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire,
+prononcèrent la mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute
+l'historien, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au premier
+Consul; c'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince
+infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au premier Consul une
+heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire!» Et après cette
+réflexion atténuante il attribue l'exécution nocturne et précipitée à
+une prolongation de sommeil du conseiller d'État Réal; comme si
+quelqu'un dormait parmi les confidents et les exécuteurs du drame
+pendant que le premier Consul veillait lui-même à la Malmaison,
+attendant l'accomplissement de l'acte le plus terrible et le plus hâtif
+de sa vie, et pendant qu'une telle victime était sous le feu des
+juges!...</p>
+
+<p>Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de
+l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi
+défectueux et aussi vulgaire que les circonstances <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>en sont
+altérées et décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à
+l'écrivain dans ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce
+n'est pas ainsi qu'il écrivait.</p>
+
+<p>Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de
+notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de
+sentiment; mais le c&oelig;ur souffre autant que la vérité en lisant ces
+pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet
+attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit
+avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant
+intitulé <i>l'Empire</i>. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux,
+mais non pathétique.</p>
+
+<p>Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il
+fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le
+meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions
+révolutionnaires qui ont <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>poussé la France jusqu'à la République
+de 1793; il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme
+monarchique dans un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se
+gouverne par ses habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une
+telle foi dans la monarchie était donc de louer franchement aussi le
+premier Consul, favorisé par une réaction si naturelle en France,
+d'avoir l'audace de son ambition et de la nature des choses en
+rétablissant en lui la monarchie. On ne sait par quelle timidité de
+logique ou par quel revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup
+au moment de conclure; que dis-je? il conclut contre la cause
+monarchique qu'il vient d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre
+les deux partis, c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des
+deux vérités, c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le
+pouvoir absolu et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit
+comme préférable à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature!
+Il semble, lui, homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir
+seulement que la dictature c'est la république sans la liberté et la
+monarchie sans stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une.
+Écoutons-le, mais ne <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>cherchons pas à le comprendre, ou plutôt
+comprenons qu'il n'ose pas dire ici toute sa pensée, et que, voulant
+ménager en sa personne le renom d'écrivain révolutionnaire et le renom
+d'homme d'État monarchique, il accorde un peu aux républicains, un peu
+aux royalistes, pour conserver dans les deux partis la popularité de ses
+jeunes opinions et la popularité de ses idées mûres dans son âge plus
+avancé.</p>
+
+<p>«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même,
+devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après
+l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant:
+lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant
+la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
+l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
+elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner,
+et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu
+une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
+sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le
+gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
+l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
+devait venir <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>faire, en présence de l'univers, la confession de
+ses égarements.</p>
+
+<p>«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités
+immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses
+erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au
+monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la
+monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine,
+elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les
+révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à
+Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un
+pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire
+au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour
+reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après
+l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux
+qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses &oelig;uvres.
+Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la
+Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le
+rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
+rétablissement <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir
+sa noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à
+vie, suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque
+héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa
+grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que
+le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un
+empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle
+voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de
+Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle
+et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point
+d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant
+monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois,
+petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du
+sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux
+en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était
+craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui
+est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur,
+pour devenir roi des rois, chef d'une <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>dynastie de monarques
+relevant de son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles
+succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour
+une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses
+propres excès!</p>
+
+<p>«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait
+été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
+dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la
+tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à
+la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui
+qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part
+des nouveaux convertis, pressés de <i>dévorer ce règne d'un moment</i>.</p>
+
+<p>«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous
+en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus
+digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était
+donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis
+à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre,
+sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient
+prêté mille serments. Malheureusement <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>la France, qui avait payé
+de son sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa
+grandeur leur nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des
+rois français en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu
+le Rhin et les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée
+à servir d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour
+une nation!»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Ces réflexions sont au commencement d'un révolutionnaire, au milieu d'un
+royaliste, à la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au
+milieu, ni à la fin, elles ne sont d'un homme d'État, tel qu'on a droit
+de se figurer M. Thiers.</p>
+
+<p>Que voulait-il donc que fît le général Bonaparte, absous déjà par lui du
+18 brumaire? Qu'il rétrogradât? C'était rentrer dans la Révolution, et,
+selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrêtât sur la route du
+pouvoir monarchique, et qu'après en avoir pris la souveraineté il en
+écartât tout ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire l'hérédité, ce hasard,
+il est vrai, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>mais ce hasard qui coupe la route aux révolutions?
+Évidemment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux républicains une
+concession de principe qui va jusqu'à une concession de bon sens. Une
+fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'eût pas fondé la monarchie
+héréditaire avec l'empire, était deux fois illogique et deux fois
+criminel, car en renversant la république il avait fait un crime d'État
+contre la liberté et contre la souveraineté nationale, et en ne fondant
+pas la dynastie héréditaire il aurait fait un crime d'État contre la
+monarchie. Aussi n'hésita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous
+admirons la logique de son ambition et la fermeté de son intelligence.
+Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise
+violente de domination sur son pays et la fondation d'un trône, il n'y
+avait pour lui que timidité et inconséquence. Le titre et l'institution
+du consulat à vie n'étaient qu'une demi-république, une demi-ambition,
+un demi-caractère, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme
+dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte
+n'était pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M.
+Thiers se <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>montre un demi-politique. Le consulat n'était qu'un
+degré provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant,
+ou une monarchie en montant; s'arrêter au milieu de ce degré ce n'était
+pas fonder, c'était attendre. Les peuples ne s'attachent qu'à ce qui se
+déclare permanent; car, comme ils sont eux-mêmes un être permanent, ils
+veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence:
+tout le monde se serait promptement détaché de Bonaparte s'il fût resté
+consul à vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant
+l'empire et en réinstituant l'hérédité.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M.
+Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se
+prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir
+sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que
+l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des
+cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>
+d'empressement et de complaisance à offrir à un soldat absolu la
+couronne teinte du sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un
+mot, comme Tacite, mais il produit par un autre procédé le même effet
+que l'historien romain: il décompose si bien les différents mobiles de
+toutes ces abjections de caractère et de toutes ces apostasies de
+principes, dans les républicains assouplis de la Convention, qu'il
+rassasie son lecteur d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un
+mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme
+le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du
+vase et la moralité n'a rien perdu.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse
+confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais
+ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a
+souvent affiché pour elles; elles composaient une république
+aristocratique <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>détournée de son but par une main puissante,
+convertie temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à
+redevenir monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est
+vrai, mais fondée sur la base de l'égalité.»</p>
+
+<p>Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie
+absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie
+constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par
+leurs seuls noms l'une et l'autre!</p>
+
+<p>On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut
+rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la
+contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation
+de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la
+république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet
+effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour
+cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui
+rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de
+l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas
+assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur
+vie politique: pour <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>ne pas fausser leur situation ils sont
+forcés de fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on
+veut écrire la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à
+la hauteur des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y
+monte quand il veut; pourquoi pas toujours?</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme
+confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des
+royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M.
+Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi
+juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir
+contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli
+à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la
+magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes
+de Rome.</p>
+
+<p>«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence
+d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger
+était <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>pressant; il avait même fait de nobles réponses,
+singulièrement applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître,
+lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le Directoire.
+Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener
+en France?&mdash;Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où
+l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier
+Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de
+la Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire,
+il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons
+jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux
+entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant
+par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce
+prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de
+guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au
+gouvernement s'il le jugeait utile.»</p>
+
+<p>«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé
+de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui
+disait-on, vous avez repoussé la <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>proposition de replacer les
+Bourbons sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru
+et de Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans
+l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.&mdash;On me prête là,
+répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes
+pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils
+me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces
+dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»</p>
+
+<p>«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements.
+Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous
+n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il
+restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait
+avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce
+qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre
+Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait
+pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du
+pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les
+conspirateurs et reporter Pichegru au <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>faîte des honneurs.
+D'autres confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier,
+cet officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation
+terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en
+s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il
+n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci
+répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent
+fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la
+Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés
+ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener
+Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le
+chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer
+innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient
+si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure
+volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils
+avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus
+à l'instant même.</p>
+
+<p>«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait
+fini par diminuer sensiblement. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>Toutefois, de maladroits
+reproches du président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet
+intérêt prêt à s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de
+non-révélation, lui avait dit le président; et, bien que vous prétendiez
+qu'un homme comme vous ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous
+deviez d'abord obéir à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il
+soit, de dénoncer les complots dont il acquiert la connaissance. Vous le
+deviez en outre à un gouvernement qui vous a comblé de biens.
+N'avez-vous pas de riches appointements, un hôtel, des terres?» Le
+reproche était peu digne, adressé à l'un des généraux les plus
+désintéressés du temps. «Monsieur le Président, avait répondu Moreau, ne
+mettez pas en balance mes services et ma fortune: il n'y a pas de
+comparaison possible entre de telles choses. J'ai 40,000 francs
+d'appointements, une maison, une terre qui valent 3 ou 400,000 francs,
+je ne sais. J'aurais 50 millions aujourd'hui si j'avais «usé de la
+victoire comme beaucoup d'autres.» Rastadt, Biberach, Engen,
+M&oelig;sskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu
+d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué des applaudissements
+que l'invraisemblance <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>de la défense commençait à rendre fort
+rares.»</p>
+
+<p>Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids
+d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il
+écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant.
+Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État,
+se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui
+faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y
+combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité
+ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une
+complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une
+grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa
+gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des
+portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son
+tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de
+parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>De même que Napoléon avait voulu jeter sur <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>la première année
+du Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait
+jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois de
+l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres
+françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger
+le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues
+impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les
+hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles de
+décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce
+pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du
+nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui
+précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des
+campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre
+renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute
+cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du peuple
+de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à vue sur le
+théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par l'historien;
+la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout. M. Thiers, qui
+tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>héréditaire dans
+son héros, l'approuve quand le succès a couronné son audace. Il se borne
+à faire honneur à la Révolution de la journée la plus
+contre-révolutionnaire de nos fastes.</p>
+
+<p>«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait
+le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des
+moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de
+son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la
+capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles
+pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération
+des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à
+la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours
+d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais,
+c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.»</p>
+
+<p>On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui
+le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les
+désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule
+condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de
+même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie,
+M. Thiers <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>ne demande à son héros que de s'arrêter dans son
+nouveau triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce
+nouveau triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers
+encourage dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop
+complaisamment au passé. Une telle complaisance de l'historien pour
+l'ambition satisfaite est une complicité du moraliste avec le caractère
+de son héros. Nous ne saurions trop le répéter: le récit est admirable,
+mais un récit doit faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il
+faudrait que le récit fût écrit par M. Thiers et que la moralité du
+récit fût écrite par Bossuet.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique
+pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la
+plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à
+Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César;
+négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de
+Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous
+l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>tous ses plans
+déjoués par Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se
+diriger sur la Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de
+tous les efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si
+longtemps et si laborieusement préparée; l'improvisation non moins
+subite de son plan d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en
+six colonnes, des bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans
+parallèle dans l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but
+marqué à heure fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm;
+la reddition de toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille
+ennemis anéantis en vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent,
+le plus grand revers maritime dont le monde moderne ait été témoin dans
+la bataille navale de Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de
+l'Angleterre par Napoléon englouties avec nos vaisseaux sous le canon de
+Nelson; description vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye
+de sa vie tant de gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les
+Alpes; bataille d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de
+l'historien pour exposer homme à homme l'organisation des armées, et
+pour suivre pas à pas les plans <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>et les marches d'une campagne;
+feu de l'âme du général transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes
+pittoresques du champ de bataille décrit sans autre éclat que la
+topographie exacte et que l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur
+la neige des plaines ou des coteaux. Lisez ceci:</p>
+
+<p>«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger
+par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il
+les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de
+Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et
+aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen.
+Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de
+gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les
+Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien
+justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait
+bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de
+bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour
+commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne,
+et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du
+terrain, lesquelles apparaissaient <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>sur ce brouillard comme des
+îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en
+mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant
+la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais
+ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et
+retenus par les ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour
+l'attaque.»</p>
+
+<p>Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les
+man&oelig;uvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et
+se refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de
+chacun de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de
+notre artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur
+lesquels l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts;
+les deux souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du
+champ de bataille, aux cris de <i>Vive l'Empereur!</i> qui les poursuit dans
+les ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de
+l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une
+suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que
+l'histoire. D'autres en ont donné des fragments <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>d'une grande
+précision et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne
+les a placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique
+ensemble qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa
+place, sa proportion, sa valeur historique et sa signification dans la
+destinée du monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le
+poëme; ce poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la
+plus vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la
+composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des
+paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure
+de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est
+pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le
+premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le
+récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux
+empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain
+des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou
+jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu
+l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une
+défaite, et le front de marbre de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>rayonnant d'une
+supériorité sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de
+physionomie encore que pour les lecteurs qui viendront après nous.</p>
+
+<p>«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à
+moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny,
+entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et
+autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac
+allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le
+premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa
+voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de
+son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux
+officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une
+vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars
+vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution
+française avait porté au faîte des grandeurs humaines.</p>
+
+<p>«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en
+pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me
+force d'habiter depuis trois mois.&mdash;Ce séjour <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>vous réussit
+assez, lui répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le
+droit de m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de
+la situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre
+malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il
+était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche
+affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les
+projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux
+conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer
+de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans
+s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par
+rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur
+François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée
+russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il
+promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix
+avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix
+le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne
+confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie
+seule peut aujourd'hui faire <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>en Europe une <i>guerre de
+fantaisie</i>. Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous
+payez avec vos provinces les frais de la guerre.»</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités
+habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont
+les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des
+acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le
+continent est asservi.</p>
+
+<p>Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement
+quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à
+venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros:
+réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau
+récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il
+au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il
+de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi
+s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>choses qu'il
+blâme sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand
+vous n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas,
+pourquoi voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième?
+pourquoi au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est
+bien peu connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à
+tout prix était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la
+France qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes
+qui ne s'arrêtent que quand ils tombent.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée
+du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain
+entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on
+marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le
+tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long,
+l'admiration est toujours courte.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>XLVI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>EXAMEN CRITIQUE<br>
+DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br>
+PAR M. THIERS.</h3>
+
+<p class="center">(3<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: <i>la
+guerre</i>! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de
+tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a
+comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix
+Polybe en lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en
+réalité dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un
+peuple pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et
+en force sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes
+comme aux époques de débordement des barbares; nos armées sont des
+armées, c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre.
+Cette société des camps a des lois sociales plus étroites, plus
+promptes, plus absolues, plus draconiennes que les lois de la société
+civile. Cette législation spéciale s'appelle <i>discipline</i>; les hommes
+qui composent nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs
+ou volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une
+modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force
+dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays
+conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les
+corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une
+éducation militaire conforme aux différents usages que le général se
+propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
+numérique de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie,
+cavalerie, artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne,
+canons de siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances
+ou hôpitaux suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et
+d'admiration devant la puissance d'organisation et devant l'immensité
+des détails que comporte ce nom d'armée: recrutement des soldats,
+habillement, armement, logement, nourriture de ces masses d'hommes;
+solde, instruction, chevaux, canons, distribution de ces soldats dans
+les cadres, nomination et hiérarchie des sous-officiers et des
+officiers, génie du général, héroïsme collectif de ses bataillons, où
+chaque combattant est souvent désintéressé de la cause et où tous
+meurent au besoin pour la victoire; c'est là un de ces phénomènes
+tellement compliqués de la civilisation antique ou moderne qu'un
+historien militaire doit commencer par l'approfondir dans ses plus
+minutieux détails avant d'en présenter l'ensemble sur les champs de
+bataille à l'esprit de la postérité.</p>
+
+<p>C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers
+dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de
+ce laborieux travail de décomposition et de composition des armées
+modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme
+d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur
+et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il
+n'aura qu'à ouvrir l'<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, et l'armée
+moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée,
+hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces
+modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux
+initiés de la science les mystères de la structure humaine.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire
+surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers;
+l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la
+guerre lui inspirent quelquefois <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>un héroïsme de style et une
+émotion de pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non
+individuelles, mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le
+général, il discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les
+troupes avec l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les
+carrés de l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée
+triomphante le cri de victoire: <i>Vive l'Empereur!</i> La fumée des
+batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre;
+c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette
+personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec
+le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les
+exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites:
+s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne
+pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces
+jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose
+souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de
+Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de
+nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
+guerre aussi bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la
+destinée, au lieu de le pousser à la tribune, au ministère, à la froide
+table de l'historien, l'avait poussé sur les champs de bataille,
+l'Europe aurait compté un grand général de plus dans ses fastes.
+L'esprit universel peut tout; la fortune avare et aveugle ne nous donne
+qu'un rôle quand la nature nous a façonné souvent pour tous les rôles à
+la fois; voilà pourquoi il est si cruel pour les riches natures de
+mourir sans avoir, comme elles disent, accompli leur destinée.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Suivons maintenant M. Thiers dans cette série immense de campagnes qui
+vont se presser et se dérouler sous sa plume: le voilà sur son terrain.</p>
+
+<p>Napoléon rentré à Paris, les négociations de 1806, pour convertir en
+traité de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce
+traité contient des germes nouveaux de <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>guerre: l'Autriche est
+dépouillée; la Russie, humiliée et impatiente de venger sa malheureuse
+apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se réfugie dans un
+isolement plein de rancunes; elle impute sa défaite à la lâcheté de
+l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume à laisser
+triompher impunément Napoléon du continent. La Prusse, infidèle à tous
+ses alliés à la fois, accepte la dépouille de l'Angleterre dans le
+Hanovre, se réjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie
+ostensiblement avec Napoléon par terreur, et négocie déjà secrètement
+avec la Russie une coalition ambiguë comme sa situation. Jamais les
+man&oelig;uvres ténébreuses de cette cour punique n'ont été mieux éclairées
+que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir à cette puissance plus
+de tort que la bataille d'Iéna; la bataille d'Iéna ne lui a enlevé que
+des territoires, le livre de M. Thiers lui enlève l'estime du monde.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Cependant Napoléon se hâte de profiter de <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>la stupeur
+d'Austerlitz pour expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est
+élevé au trône des Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au
+moment où il renoue les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox,
+déclamateur de la paix, lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement
+de M. Thiers sur cet éloquent orateur d'opposition et sur ce faible
+ministre est de nouveau partial et faux comme un jugement populaire; ce
+jugement ne sera pas celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du
+talent, la faveur aveugle de son pays; la postérité juge les hommes
+d'État par leurs actes et non par leurs discours. Si M. Fox avait été un
+homme d'État tel que M. Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox
+aurait renouvelé très-facilement alors la paix d'Amiens entre
+l'Angleterre et la France; mais, obstacle à la guerre pendant que son
+pays devait la soutenir, et impuissant pour la paix au moment où la paix
+était possible et honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre
+les principes pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il
+mourut bientôt après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais
+il laissa peu de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>ici n'est pas de l'histoire d'homme d'État, c'est du
+panégyrique d'orateur. Il importe à la jeunesse actuelle de la prémunir
+contre cette partialité de l'historien. La gloire de M. Fox ne fut
+jamais qu'une vogue de popularité parlementaire, un <i>Wilkes</i>
+aristocrate, voilà tout.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le
+continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire
+d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son
+beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données
+à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses
+généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il
+partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il
+élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la
+Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui
+crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les
+mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>
+éléments d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation
+de l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions
+françaises qui savent les routes de la Germanie.</p>
+
+<p>La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se
+croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle
+avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une
+alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude
+hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse
+l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux
+agitations toujours intempestives de la Prusse.</p>
+
+<p>Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses
+meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route
+pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est
+neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la
+campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur
+le champ de man&oelig;uvre. L'Angleterre, justement irritée de
+l'acceptation du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde
+sans intérêt la lutte. L'armée de Napoléon est émue <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>de ses
+récents triomphes, des insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder
+enfin sur le champ de bataille cette prestigieuse renommée de la
+tactique et de l'invincibilité des troupes et des généraux du grand
+Frédéric. Divisée en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants
+assouplis à la main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult,
+Lannes, Ney, Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille
+combattants aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le
+plan de la campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé
+par M. Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.</p>
+
+<p>Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du
+grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée
+prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son
+invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en
+1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de
+180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par
+la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de
+solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>forment et
+s'y brisent en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on
+finit par diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de
+deux généraux.</p>
+
+<p>Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et
+la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie
+et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de
+Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de
+son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc
+de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous
+le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue
+de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées
+où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie
+militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins
+solennellement décrite.</p>
+
+<p>«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le
+champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré
+formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais
+l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>les
+feux du prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond
+de l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
+vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu
+tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer,
+toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il
+envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et
+Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de
+Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur
+les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il
+ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de
+concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout
+s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc
+des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus
+rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt
+qu'il pourrait avec sa cavalerie.»</p>
+
+<p>Voyez le réveil!</p>
+
+<p class="spaced1 noindent">...................<br>...................</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières
+instructions à ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses
+soldats. La nuit était froide, la campagne couverte au loin d'un
+brouillard épais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le
+champ de bataille d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des
+torches, Napoléon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et
+aux soldats, leur expliqua la position des deux armées, leur démontra
+que les Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année
+précédente; que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de
+l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux
+Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle
+situation, le corps français qui se laisserait battre ferait échouer les
+plus vastes desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à
+se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en
+carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: <i>En avant! Vive
+l'Empereur!</i> accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard
+fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis
+aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>de joie
+de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»</p>
+
+<p>L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son
+armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix
+heures du matin. Les man&oelig;uvres alors se développent, les charges se
+croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille
+champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules
+derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie
+irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur
+la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la
+poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive
+imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus
+historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.</p>
+
+<p>«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de
+bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui
+se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des
+maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante
+mille au plus avaient combattu et suffi <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>pour culbuter l'armée
+prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de
+vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers,
+courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille
+Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français,
+morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On
+voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une
+quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie
+leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de
+canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des
+Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on
+avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de
+l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la
+menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la
+traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en
+parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas
+assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante
+cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau
+commerce <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à
+Iéna, une partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en
+maîtres de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins
+et leurs hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon,
+revenu à Iéna, s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les
+blessés, et entendait les cris de <i>Vive l'Empereur!</i> se mêler aux
+gémissements des mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait
+intolérable si le génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient
+l'horreur, et si la gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait
+les envelopper de ses rayons éblouissants!»</p>
+
+<p>Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à
+quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de
+Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en
+lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes
+avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une
+seconde victoire. Cette victoire emporte tout.</p>
+
+<p>«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français,
+éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée.
+Ce vieux guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se
+mettre lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à
+l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à
+côté de la chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au
+village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen
+l'atteint au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène,
+après avoir jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne
+reconnaisse pas l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur
+s'empare de l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas
+survivre à cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement
+frappé. Le roi, les princes se portent au danger comme les derniers des
+soldats. Le roi a un cheval tué sans quitter le feu.»</p>
+
+<p>La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie
+prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à
+croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait
+mérité dans l'antiquité le nom de <i>Prussique</i>, comme Scipion celui
+d'Africain. La campagne est à <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>Napoléon, la victoire est à
+Davout; l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse
+son maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue
+la gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.</p>
+
+<p>M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre
+et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de
+Davoust.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>On marche sur Berlin.</p>
+
+<p>Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit
+épique.</p>
+
+<p>«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée,
+Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la
+route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps
+n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce
+n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui
+offrit de s'abriter <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>dans une maison située au milieu des bois
+et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta
+cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs
+vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent
+autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte
+autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir.
+Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers,
+autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une
+d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà
+l'Empereur!&mdash;Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement
+Napoléon.&mdash;Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en
+Égypte.&mdash;Et que faisiez-vous en Égypte?&mdash;J'étais l'épouse d'un officier
+qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi
+et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je
+suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu
+m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage
+d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à
+coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>vous aurez une
+pension, et quant à votre fils, je me charge de son éducation.»</p>
+
+<p>«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces
+résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans
+une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.»</p>
+
+<p>«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter
+la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le
+philosophe de <i>Sans-Souci</i>, et avec quelque raison, car il sembla porter
+le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se
+moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses
+peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon
+parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les
+&oelig;uvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha
+dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce
+grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit
+où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de
+Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit
+en s'écriant: «Voilà un beau présent <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>pour les Invalides,
+surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront
+heureux, sans doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui
+qui les vainquit à Rosbach!»</p>
+
+<p>«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques,
+n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien
+est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui
+lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et
+Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi
+philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône,
+l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans
+son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu
+empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach
+recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>VII</h4>
+
+<p>Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion
+philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion
+est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en
+effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à
+Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution
+sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M.
+Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas
+la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était
+la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution,
+il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la
+Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est
+la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre
+toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la
+liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la
+force et l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne
+faut pas laisser ce sophisme à nos neveux.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée;
+prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume
+parfaitement la raison.</p>
+
+<p>«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute
+inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la
+sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie
+légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une
+présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français,
+qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les
+Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne
+crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs
+armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car
+après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins
+aux ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait
+appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient
+été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait
+à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque
+jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de
+prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir;
+et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré
+l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses
+fautes.»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de
+la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de
+l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du
+continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par
+l'écoulement refoulé de ses <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>produits sur ses manufactures.
+Impuissant à la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre
+de l'argent, la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les
+armes; pensée gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la
+possession incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le
+commerce d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même.
+C'était une violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme
+toutes les violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la
+ruine de la France.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre
+les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude
+trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs.
+C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la
+bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la
+hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni
+et découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et
+surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du
+terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu,
+présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce
+relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en
+masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en
+été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se
+distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques
+granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer
+le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne
+champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige
+épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit
+les yeux et les c&oelig;urs dès que la naissance du jour, très-tardive en
+cette saison, eut rendu les objets visibles.</p>
+
+<p>«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de
+l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient
+été disposées sur les parties saillantes du terrain. <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>En
+arrière, deux colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette
+double ligne de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à
+l'empêcher de plier sous le choc des Français. Une forte réserve
+d'artillerie était placée à quelque distance. La cavalerie se trouvait
+partie en arrière, partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement
+dispersés, tenaient cette fois au corps même de l'armée. Il était
+évident qu'à l'énergie, à la dextérité des Français, les Russes avaient
+voulu, sur ce terrain découvert, opposer une masse compacte, défendue
+sur son front par une nombreuse artillerie, fortement étayée par
+derrière, une véritable muraille enfin, lançant une pluie de feu.
+Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, s'était établi de sa personne
+dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là, protégé à peine par quelques
+arbres, il voyait parfaitement la position des Russes, lesquels, déjà en
+bataille, avaient ouvert le feu par une canonnade qui devenait à chaque
+instant plus vive. On pouvait prévoir que le canon serait l'arme de
+cette journée terrible.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>XI</h4>
+
+<p>L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux
+extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et
+l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une
+des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner
+l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans
+la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se
+replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour
+mourir autour de son empereur.</p>
+
+<p>«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit
+d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants,
+quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau,
+atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son
+corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux
+pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>
+de n'avoir pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les
+visages dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant
+aux autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques
+paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières,
+et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les
+chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa
+portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui
+ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui
+formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre
+d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat
+était accouru au galop.&mdash;«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu
+dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa
+cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de
+se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout
+ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant
+avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la
+garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la
+cavalerie de l'armée. Le moment <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>était critique, car si
+l'infanterie russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le
+cimetière, centre de la position, et Napoléon n'avait pour le défendre
+que les six bataillons à pied de la garde impériale.</p>
+
+<p>«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre
+le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps
+d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les
+dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le
+terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé
+sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et
+réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient
+l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins
+que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier,
+qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une
+cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de
+cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers,
+rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les
+baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne
+pénètrent <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent
+se reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau.
+Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un
+point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle
+cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres.</p>
+
+<p>«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt
+tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé
+l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur
+première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une
+affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont,
+viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis
+que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la
+seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille.
+Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent
+en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres,
+s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se
+débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est
+frappé à mort par un biscaïen.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la
+seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première se
+relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à
+cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de
+l'armée, s'élancent à leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils
+partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent
+debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent la
+destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de
+s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.</p>
+
+<p>«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste
+ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se
+précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette
+courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts.
+Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se
+retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que
+pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à
+la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.</p>
+
+<p>Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>l'été suivant.
+La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune
+empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune
+prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M.
+Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se
+sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le
+génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur
+Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté
+d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à
+l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance
+est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est
+abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a
+mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe;
+mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la
+fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la
+Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui
+livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à
+l'Autriche.</p>
+
+<p>M. Thiers blâme ici avec raison son héros <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>d'avoir fait trop ou
+trop peu pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous,
+de l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne
+que de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables
+ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et
+timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des
+demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait
+complétement à sa nature.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni
+reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune
+empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal
+désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa
+base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin
+et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre
+l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les
+ambitions de sa famille; <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>il veut que tout le midi du continent
+appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de
+couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce
+n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe
+d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et
+de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à
+l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec
+l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la
+puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se
+contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en
+scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en
+Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec
+laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père
+par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La
+conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus
+fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie
+ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui
+en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>semblent
+forcés de se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour
+peindre un rôle où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison
+surpassent Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte
+diplomatique. M. Thiers n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du
+moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur
+qu'au lieu d'être écrit en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le
+résume cependant lui-même en une réflexion courte, mais expressive.</p>
+
+<p>«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il
+ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire
+(<i>Vincennes</i> et <i>Bayonne</i>). Il lui restait pour l'absoudre le bien à
+faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait
+jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les
+avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence,
+poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une
+perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des
+temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice
+redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>le
+génie qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté
+et de bon sens!»</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la
+médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le
+génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes;
+car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de
+s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et
+une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le
+sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le
+mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout
+entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une
+amnistie au bonheur.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes
+les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de
+France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui
+retrempe les <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>nationalités, et la victoire du droit national qui
+fait triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates
+et des armées des conquérants.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des
+forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et
+un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie,
+l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne
+pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna,
+d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une
+irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des
+armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces
+et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.</p>
+
+<p>Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille
+Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige
+l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles
+l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la
+Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci
+recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir
+une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et
+non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y
+négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde
+quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son
+jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait
+que l'humilier et le dépopulariser en Russie.</p>
+
+<p>Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion
+de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y
+avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté
+des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite;
+l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de
+nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il
+renouvelle à Ratisbonne <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>et à Eckmühl les man&oelig;uvres moins
+triomphantes qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de
+l'archiduc Charles, coupée et tronçonnée par ces man&oelig;uvres, est
+forcée de s'abriter sur la rive gauche du Danube et de découvrir Vienne.
+Il y entre; il tente le passage du Danube en face de l'archiduc Charles
+et livre la bataille d'Essling.</p>
+
+<p>Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il man&oelig;uvre, il décrit en
+tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne
+laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une
+goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre;
+c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant
+des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La
+bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage
+indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue
+par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre
+général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation
+et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que
+l'autre moitié risque d'être coupée du champ de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>bataille avant
+de l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est
+une opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si
+Mack ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que
+cette témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés,
+en se retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et
+mérité les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils
+appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans
+ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la
+nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers
+le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez
+les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette man&oelig;uvre à exécuter
+jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit
+de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par
+une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans
+le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres
+<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>salutaires qui doivent favoriser notre départ.</p>
+
+<p>«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle
+que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où
+passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à
+l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas
+voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que
+l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître
+de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour
+l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite.
+Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet
+et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait
+compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points
+d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier
+d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des
+décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein
+de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant,
+lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur
+que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>s'il le faut,
+tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.»</p>
+
+<p>«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ
+vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier,
+de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur
+garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit.
+Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de
+Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des
+moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont
+qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer
+le c&oelig;ur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils
+pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à
+terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des
+cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément,
+une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve
+pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du
+pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie
+à moitié brisées, une indicible confusion et <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>de douloureux
+gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon.
+Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir
+le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres,
+sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le
+serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le
+trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté
+sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes,
+celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes.
+Vivez, et sauvez l'armée!»</p>
+
+<p>«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et
+qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de
+prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en
+fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction
+convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y
+mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses
+regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de
+guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort
+d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>
+journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes
+couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels,
+assez faciles à comprendre?</p>
+
+<p>«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant
+certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit,
+car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère,
+Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de
+jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de
+retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné
+de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en
+véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il
+acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp
+retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux
+ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût
+rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu.</p>
+
+<p>Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de
+l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre
+de ses victoires. Essling compte parmi <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>les victoires de
+Napoléon. M. Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée
+française ne fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa
+propre imprévoyance.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau,
+refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et
+sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de
+l'historien.</p>
+
+<p>«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir
+confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le
+major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout,
+venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous
+assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre
+journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour
+habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit
+incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
+sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de
+demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les
+remplir de sa pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et
+il est certain que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable,
+leur esprit n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de
+la situation pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu.
+Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme
+qui fait braver la mort.</p>
+
+<p>«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un
+pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers
+présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il
+put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte
+impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de
+la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras,
+afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin
+de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de
+perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la
+cavalerie, douze ou quinze <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>mille blessés, enfin l'honneur des
+armes.</p>
+
+<p>«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon,
+prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la
+confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de
+ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude,
+disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite,
+puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille
+de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un
+immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et
+aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que
+nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi
+avait dû être d'un tiers plus forte.»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Quelques semaines après, la bataille de Wagram, répétition identique,
+mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le même champ de
+<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>bataille, répara ce revers par un triomphe chèrement conquis.</p>
+
+<p>Napoléon se hâte alors, comme à son ordinaire, de saisir dans un traité
+les fruits de la campagne au moment où il était impuissant à la
+poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cède toujours pour revenir
+toujours sur ce qu'elle a cédé, ne marchande ni les concessions ni
+l'honneur. Napoléon songeait déjà à lui demander la plus personnelle de
+ses concessions: une épouse impériale du sang des Césars d'Allemagne
+pour s'apparenter au passé, ce prestige des monarchies. Il préméditait
+la répudiation de Joséphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui
+lui manquait désormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale
+pour ses descendants, ni une perpétuité de son nom sur le trône. Le
+trente-septième livre, où M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intérêt
+d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe.
+Le c&oelig;ur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand
+l'intérêt descend de la tête dans le c&oelig;ur, l'historien mêle
+heureusement quelques larmes de femmes à tout ce sang qui n'excite
+qu'une pitié abstraite dans l'âme des lecteurs. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>M. Thiers a
+montré dans ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style,
+très-souvent technique, s'élève jusqu'au diapason de la fibre du c&oelig;ur
+humain, qui se déchire sous la pourpre avec les mêmes gémissements que
+sous la bure. Les scènes de Fontainebleau, entre Napoléon, Joséphine et
+ses enfants, ont des accents domestiques qui se mêlent, avec un
+pathétique contraste, à la solennité des négociations et des victoires.
+L'écrivain monte et descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est
+vrai, mais toujours au niveau de l'événement public ou familier qu'il
+retrace.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le
+douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans
+aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse
+pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie
+un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un
+peuple par <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>un autre peuple. Napoléon y perd une à une les
+renommées de ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici
+aussi sévère que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence
+à douter du génie au spectacle de tant de démence.</p>
+
+<p>Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes
+proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche
+ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion
+inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus
+continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait
+été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt
+économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié
+d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé
+entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien
+unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui
+rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien
+choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie;
+l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice
+Marie-Louise, un gage de déférence <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>et d'alliance qui paraissait
+irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant,
+de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération
+armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une
+coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne
+contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi
+anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver
+un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était
+si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait
+tout commander à l'Allemagne, même le suicide.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à
+l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et
+militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties
+de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
+Pologne, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de
+canons, de bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui
+ait jamais foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape
+par étape jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux
+de Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur
+les deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte
+l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie.
+Écoutez!</p>
+
+<p>«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk,
+dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon
+déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger
+au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
+rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était
+parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à
+notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la
+présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui
+couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et
+quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>dans les
+airs. Le général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait
+découvert à une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit
+appelé Poniémon, un point où le Niémen, formant un contour
+très-prononcé, offrait de grandes facilités pour le passage. Grâce à ce
+mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive opposée, cette
+rive se présentait à nous comme une plaine entourée de tous côtés par
+nos troupes, dominée par notre artillerie, et offrant un point de
+débarquement des plus commodes, sous la protection de cinq à six cents
+bouches à feu. Napoléon, ayant emprunté le manteau d'un lancier
+polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques tirailleurs de
+cavalerie, reconnaître les lieux en compagnie du général Haxo, et, les
+ayant trouvés aussi favorables que le disait ce général, ordonna
+l'établissement des ponts pour la nuit même. Le général Éblé, qui avait
+fait arriver ses équipages de bateaux, eut ordre de jeter trois ponts,
+avec le concours de la division Morand, la première du maréchal Davout.</p>
+
+<p>«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la
+division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts
+toises, prirent possession sans coup férir de la rive droite, et
+aidèrent les pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être
+attachés les bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent
+toises l'un de l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la
+cavalerie légère put passer sur l'autre bord.</p>
+
+<p>«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait
+signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de
+ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient
+pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les
+termes suivants:</p>
+
+<p>«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....»</p>
+
+<p>«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la
+Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille
+autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux
+années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la
+leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire,
+à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait
+contracté un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus
+constante dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer
+l'Allemagne, et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre
+l'Angleterre à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait
+que le signal de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées
+en 1810, et, cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le
+blocus continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la
+souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce
+système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la
+réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu
+calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple
+décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour
+le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme
+si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il
+y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque
+part on pût s'offusquer de telles entreprises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal
+lieutenant, Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup
+mortel; et, jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder
+des forces imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes
+sur l'Elbe, ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces
+insuffisantes, laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa
+gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une
+espérance pour l'Europe exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal
+pour lui et pour nous; puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par
+les distances, pût opposer quelques objections à ses vues, il reportait
+brusquement ses pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la
+guerre par un de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et
+beaucoup trop habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il
+aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher
+entre le Dniéper et la Dwina!</p>
+
+<p>«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant
+d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant
+derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>gloire
+sanglante, les âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes
+indépendantes, de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du
+joug étranger qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée
+où fermentait sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient
+toutes les langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa
+prospérité jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de
+ce prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes
+les nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait
+tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à
+ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre,
+par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit
+d'une chute épouvantable.</p>
+
+<p>«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La
+gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y
+renoncer au delà du Niémen!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>XIX</h4>
+
+<p>La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le
+chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour
+une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut
+ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe
+doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?</p>
+
+<p>Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique.
+La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la
+poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons
+d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette
+longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou;
+l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la
+conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les
+deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le
+passage de la Bérézina; les convulsions <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>héroïques et suprêmes
+de l'armée anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de
+la Pologne; le bilan sinistre de l'historien à K&oelig;nigsberg, qui réduit
+à une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces
+corps qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la
+Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la
+plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance;
+ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans
+cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant
+l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement
+définitif sur cet attentat contre l'humanité.</p>
+
+<p>«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa
+grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les
+victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»</p>
+
+<p>Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses,
+accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables
+et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que
+petitesse devant <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en
+vain le dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse
+gloire de celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la
+Moskowa! L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours
+excuser, elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice
+qui reste aux victimes contre les auteurs de ces désastres de
+l'humanité; amollir cette justice, c'est désarmer la conscience des
+peuples et encourager les conquérants futurs à tout oser devant des
+historiens qui pardonnent tout.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une
+faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour
+lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son
+armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant
+envers son héros.</p>
+
+<p>Les désastres et l'évacuation de l'Espagne; <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>la campagne de
+Saxe, dernière étreinte des bras qui veulent retenir en vain le monde
+tout entier quand chacune de ses conquêtes lui échappe; les faux retours
+de gloire à Dresde, à Lutzen, à Bautzen; les négociations de mauvaise
+foi avec l'Autriche, négociations aussi exigeantes après les revers
+qu'après les victoires; le tombeau de la dernière armée française à
+Leipsick; la retraite sur le Rhin; le second retour de Napoléon sans
+armée à Paris, pour demander le dernier soldat à la terre qui lui a
+donné en trois ans trois armées de six cent mille soldats à jouer et à
+perdre, sont les dernières scènes de ce magnifique drame entre un homme
+et l'univers.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous ici, et voyons si l'écrivain aura la constance de conduire
+son héros jusqu'à Waterloo, où il tombe enfin dans le sang de ses
+derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans
+l'imagination sans mémoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'où il
+voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi
+entraînant que le héros.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>XXI</h4>
+
+<p>Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de
+pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si
+forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le
+panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y
+voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est
+l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est
+que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon
+par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet
+immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des
+administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les
+hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les
+hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette
+histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de
+bataille, au point de vue du bien ou du mal <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>fait au genre
+humain par ce héros de l'armée et par ce héros du despotisme.</p>
+
+<p>Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire
+veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du
+fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli
+que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M.
+Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On
+dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été
+fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la
+plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas
+pu écrire ce livre aussi supérieur à son <i>Histoire de la Révolution</i> que
+l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la
+plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait
+dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il
+n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses
+proportions colossales comme administrateur, comme général et comme
+despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais
+avec des réalités; voilà son &oelig;uvre: on ne la surpassera pas.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>XXII</h4>
+
+<p>Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était
+éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa
+vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile,
+quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents
+financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il
+fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet
+immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier
+contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France,
+jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout
+le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures
+de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans
+l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations,
+jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit
+ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les
+princes <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de
+Tilsitt, de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies
+diplomatiques de Bayonne, des <i>ultimatum</i> aussitôt retirés qu'avancés du
+congrès de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur
+toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui
+allaient, du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre,
+former, d'étape en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on
+appelait l'armée de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram,
+l'armée d'Iéna, l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui
+pouvait établir les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les
+lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au
+doigt même du général en chef, porter l'&oelig;il et le jour sur les
+innombrables accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la
+raison secrète de la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est
+abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les
+morts, et ramener ces tronçons mutilés de ces grands corps pour en
+recomposer, par le recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour
+ce travail surhumain le génie administratif, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>le coup d'&oelig;il
+du géographe; l'amour du chiffre, cet élément constructif de toute chose
+numérique; la passion de la vérité matérielle; l'intelligence des
+détails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des
+négociations, qui fait comprendre la pensée voilée sous les dépêches;
+l'instinct militaire, qui fait man&oelig;uvrer à tort ou à droit les
+masses; le goût de l'héroïsme, qui anime l'historien du feu de la
+gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'égare jamais et qu'on
+n'égare pas un soldat dans cette déperdition de millions d'hommes; enfin
+le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-même avec vertige dans le
+tourbillon des événements, des campagnes, des batailles, des victoires
+ou des défaites qu'on retrace en courant à la postérité. Toutes ces
+qualités, si rares dans un même esprit, M. Thiers les réunissait à un
+degré prodigieux dans un même homme; voilà pourquoi il a fait seul et
+seul il pouvait faire l'histoire de Napoléon et de ses armées. À ce
+drame universel il fallait un écrivain universel. <i>Tu es ille vir!</i></p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>XXIII</h4>
+
+<p>Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien,
+nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où
+l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites?
+Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes,
+ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en
+même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme
+le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie
+d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?</p>
+
+<p>Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse
+représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le
+génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie
+dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais
+d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des
+<i>Girondins</i>; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de
+petitesse littéraire! <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>En présence de si grandes choses, où
+s'effacent les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des
+grandes âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'<i>Histoire du
+Consulat et de l'Empire</i>? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître
+que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de
+l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'&oelig;il, de
+l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la
+faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est
+d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le
+style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style
+italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand
+on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes
+de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire
+en lisant les pages de l'<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>.</p>
+
+<p>Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de
+notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi
+donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la
+prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois
+<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent
+de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le
+fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce
+pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le
+moyen de communiquer l'objet à l'&oelig;il de l'esprit? M. Thiers a donc en
+réalité un style: son style, c'est le nu.</p>
+
+<p>Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme,
+nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité
+de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est
+pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.</p>
+
+<p>Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour
+vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire
+fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout
+l'historien?</p>
+
+<p>Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit,
+raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours
+satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent,
+car il le fait oublier par le lecteur, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>sentez-vous qu'il manque
+quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas
+qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en
+effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il
+a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'&oelig;uvre
+de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas
+mille fois plus artiste que d'avoir un style?</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers
+que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle
+histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui
+attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en
+seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de
+convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de
+la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est
+pas humain, cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est
+l'&oelig;uvre de Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et
+immortelles; celui qui ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle
+des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie:
+<i>C&oelig;li enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu</i>;
+mais la terre aussi et ses grands événements racontent la gloire de Dieu
+dans les choses humaines. Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce
+témoignage de sa providence? où est-elle cette moralité des événements?
+où est-elle cette leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux
+conquérants, au génie qui gouverne les nations, dans l'histoire de
+Napoléon pas M. Thiers? Nulle part; un païen d'Athènes ou un fataliste
+de Stamboul aurait écrit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire
+français.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>XXV</h4>
+
+<p>Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin
+de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines
+changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie
+et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement
+adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition
+et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la
+destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de
+témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre
+l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien
+rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en
+avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable
+asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les
+gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de
+Bayonne, où l'Espagne, prise au <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>piége dans la personne de ses
+rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt
+à l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier
+soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la
+France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène.
+Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de
+l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son
+génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du
+monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la
+justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!</p>
+
+<p>Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte
+admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice,
+elle est adulatrice.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un
+intérêt toujours palpitant, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>on se demande quel autre fruit que
+cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens
+politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification
+consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du
+bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme
+comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux
+récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité?
+Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés
+humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre
+les oppresseurs? plus de mépris pour les man&oelig;uvres de la fausse
+diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi?
+Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui
+auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs
+institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre
+les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu
+publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des
+générations à venir?</p>
+
+<p>Hélas! non. Il y aura bien un certain petit <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>blâme de l'excès,
+un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte,
+à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien
+ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce
+que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la
+circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand
+historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de
+juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne
+soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble
+craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de
+cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces
+trois choses sont: un fort sentiment de <i>gouvernement</i>, une puissante
+science de l'<i>administration</i>, une haute glorification de la <i>guerre</i>
+quand elle est juste; ces trois choses sont trois <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>nécessités,
+et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations
+nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus
+de l'homme d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on
+appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en
+a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et
+fièrement devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les
+réhabilite avec une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois
+mérites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop
+louer.</p>
+
+<p>Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme
+d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous
+avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand
+nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti,
+dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait
+jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans
+l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il
+est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.</p>
+
+<p>Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>dans l'acception
+métaphysique de ce grand mot? <i>Le gouvernement est la force des intérêts
+généraux de la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre
+la révolte et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans
+cesse à prévaloir contre la communauté</i>; en d'autres termes, le
+<i>gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualité</i>. Nous
+sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du
+gouvernement est à nos yeux une des formes les plus saintes,
+non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique.</p>
+
+<p>L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe
+des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide
+desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec
+régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse
+ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.</p>
+
+<p>Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme
+collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort,
+dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie,
+un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span>
+lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans
+l'intérêt de cette communauté civile dont il était membre et dont il se
+fait le soldat.</p>
+
+<p>Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts
+organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels
+il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?</p>
+
+<p>Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les
+manifester à un degré si éminent dans son <i>Histoire du Consulat et de
+l'Empire</i>; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus
+gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère
+et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au
+consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que,
+quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier
+droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever
+un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui
+portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le
+peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par
+<span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>le salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups
+d'État de salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes
+les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords
+devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce
+premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la
+conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18
+brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser
+violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec
+l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains?
+C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop
+partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous
+ne partageons nullement les opinions de l'auteur du <i>Consulat</i>.
+N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée
+<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>et concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu,
+que les proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences
+avait été rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les
+confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient
+en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous
+le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et
+les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la
+seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer
+les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas
+sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les
+armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de
+l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même
+avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie,
+d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais
+dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens,
+les armées, les finances, le mérite?</p>
+
+<p>Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche
+encore incomplète de <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>gouvernement des forfaits, des tyrannies,
+des impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution
+revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au
+point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement,
+entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le
+Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre
+la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la
+ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner
+quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par
+la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive
+amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul
+ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les
+autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous
+d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire
+à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait
+passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à
+Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que
+ces gouvernements eussent anéanti <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>sous les pieds des soldats
+tous les fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils
+eussent ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au
+c&oelig;ur de Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en
+histoire que la nécessité et que le bienfait du coup d'État du général
+Bonaparte au 18 brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il
+innocent? Nul dans sa conscience n'osera l'innocenter que par son
+succès; mais le succès n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas
+la justification. Un homme de conscience devait le sentir, un historien
+devait le dire; M. Thiers ne le dit pas.</p>
+
+<p>Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie
+gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons
+qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin
+dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie,
+Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs,
+marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement
+contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les
+correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>
+Joseph et avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil
+d'État; les conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et
+élucidées par M. Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui
+s'agrandit à chaque publication. Cet homme, Toscan d'origine comme
+Machiavel et comme Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf
+antique et romain. Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait
+inventé la haute ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le
+gouvernement. Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions
+philosophiques sur la constitution des sociétés civiles; jamais le néant
+des systèmes et l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne
+s'étaient incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait
+lui avoir révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul
+commande; il n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la
+monarchie à lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que
+de commander.</p>
+
+<p>Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne
+nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par
+sa vertu spécifique au sommet <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>de ses semblables, ne fût un
+titre de supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué
+lui-même à un haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain
+souvent si juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier
+cette capacité de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son
+héros; il fait du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang
+de vertu, quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui
+reconnaître le droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce
+qu'il les domine.</p>
+
+<p>Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité
+d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de
+s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte
+du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du
+génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait
+beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le
+gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire
+leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple;
+c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la
+<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et
+non la prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer
+au bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.</p>
+
+<p>C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une
+seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes
+de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le
+monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le
+monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide,
+car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses
+humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais
+quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est
+ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui
+satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit,
+après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et
+tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité
+a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus
+vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>a rapetissé
+l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule
+personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est
+une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.</p>
+
+<p>Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le
+dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore
+temps de donner une moralité à son chef-d'&oelig;uvre.&mdash;Il n'a pas fini.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="p4"><span class="smcap">Nota.</span> Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a
+placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu
+de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une
+rectification de la pagination dans le prochain Entretien.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>XLVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE LATINE.<br>
+HORACE.</h3>
+
+<p class="center">(1<sup>re</sup> PARTIE)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un
+amusement: c'est Horace.</p>
+
+<p>Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu
+littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple
+semble avoir concentré en quelques années la vie et les &oelig;uvres des
+trois plus beaux génies de la latinité, <i>Cicéron</i>, <i>Horace</i> et
+<i>Virgile</i>. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont
+nous venons de vous entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu
+naître et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne
+forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces
+trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne
+d'attention dans la littérature latine, excepté <i>Lucrèce</i>; après eux il
+n'y a plus rien; aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans
+cette littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré
+de vide.</p>
+
+<p>Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en
+littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la
+liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence
+politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne
+serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là
+par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>par le
+jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le
+loisir ni le goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes
+comme César et Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place
+publique, sous leur éclatante servitude, les esprits se détendent des
+affaires politiques et se précipitent avec une énergie impatiente de
+repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres?</p>
+
+<p>Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement
+du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était
+distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il
+n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et
+tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul
+devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que
+le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se
+retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le
+<i>Dante</i>, dans <i>Pétrarque</i>, dans le <i>Tasse</i>, dans l'<i>Arioste</i>, ces quatre
+grands ressusciteurs de l'Italie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>II</h4>
+
+<p>J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte
+de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron,
+d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une
+des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans
+tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour
+son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir;
+c'est l'homme de l'<i>agrément</i>. Grâce aux patients travaux que les
+anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours,
+Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses &oelig;uvres et à la
+confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme
+d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par
+jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité,
+quant à moi, qui me suis assis <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>vingt fois, son livre à la main,
+sur les décombres de sa petite métairie d'<i>Ustica</i>, dans sa vallée de la
+<i>Digentia</i>, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous
+les oliviers trempés de l'écume de l'<i>Anio</i>, sur les voûtes recouvertes
+de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des
+amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris
+ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au c&oelig;ur et les
+larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du
+lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin
+sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce
+qu'on ne les estime pas jusqu'au c&oelig;ur, mais qui peuvent se passer
+d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur
+faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur
+corruption.</p>
+
+<p>Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace
+(je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français
+de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur,
+beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique,
+beaucoup du Voltaire plus <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>léger que la plume, beaucoup de la
+bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se
+colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son
+existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le
+front.</p>
+
+<p>Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français
+pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme
+qu'ils appellent le <i>bon</i> La Fontaine, m'a toujours fait une certaine
+peine au c&oelig;ur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de
+vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque
+fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont
+La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis
+défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas
+assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas
+le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est
+moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les
+amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La
+Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>par le dessin,
+la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face
+desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa s&oelig;ur, ni son fils. On
+les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.</p>
+
+<p>Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une
+grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre
+La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre
+n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon;
+l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par
+leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.</p>
+
+<p>Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il
+faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les
+&oelig;uvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit
+lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant
+quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus
+intéressant que l'homme? Les &oelig;uvres d'Horace, odes, épodes, épîtres,
+satires, amours, amitié, épanchements du c&oelig;ur dans la solitude, ce
+sont les <i>Confessions</i> <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>de J.-J. Rousseau en vers délicieux
+comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme.
+Écoutez donc cette vie.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Horace était né à <i>Venusia</i>, en Apulie, contrée de l'Italie que nous
+appelons aujourd'hui les <i>Calabres</i>. Sa petite ville natale, exposée à
+un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée
+d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome
+serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait
+été jadis la <i>Grande Grèce</i>, site de colonies grecques visitées et
+civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que
+les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger
+et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus
+attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se
+reconnaît jusque <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>dans l'égout. Ce pays avait été primitivement
+habité par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une
+branche allongée des montagnes des <i>Abruzzes</i>, si riches en paysages. La
+source limpide de <i>Blandusie, splendidior vitro</i>, s'épanchait non loin
+de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter
+un jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'<i>Aufide
+mugissant et perfide</i> était un torrent qui écumait au fond de la vallée
+de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands
+hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau,
+les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de
+<i>Quintus Horatius</i>. On présume que ce second nom d'<i>Horatius</i> était le
+nom de la famille romaine dont le Samnite <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span><i>Flaccus</i> avait été
+autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius
+Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de
+la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et
+lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions,
+d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos
+jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne
+vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par
+sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant
+qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la
+famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et
+toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire
+et dans le c&oelig;ur de l'enfant.</p>
+
+<p>La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur
+des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à
+l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la
+<i>médiocrité dorée</i>. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique
+l'éducation des fils des meilleures familles <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>de Rome, il avait
+assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son
+enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en
+rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence
+des m&oelig;urs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus
+scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les m&oelig;urs
+dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus
+naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos
+contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le
+jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur
+prolongée de son âme.</p>
+
+<p>Un certain Flavius, maître d'école à <i>Venouse</i>, fut le premier maître
+d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace
+ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une
+bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à
+Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les
+lettres et dans la philosophie.</p>
+
+<p>Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage
+touchant de ces <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>soins paternels. On voit battre dans chaque
+vers le c&oelig;ur d'un fils digne d'avoir un tel père.</p>
+
+<p>«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi,
+et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir
+dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des
+soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour
+moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête
+homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige
+de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant,
+sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches
+sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites,
+mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges
+que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas,
+rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis,
+c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un
+très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où
+des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et
+<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>tableau suspendus au bras gauche, payant à <i>huit ides</i> chaque
+année le modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y
+reçusse l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À
+mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût
+cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit
+plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me
+perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et
+non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en
+moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice
+n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour
+de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public,
+ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles
+appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en
+serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus
+de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je
+donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant
+d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de
+parents illustres, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont
+tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la
+nature nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre
+naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre
+de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le
+vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des
+faisceaux et dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux
+de tous pour un insensé, je resterais satisfait des parents que
+m'avaient accordés la bonté des dieux.»</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement
+de Rome.</p>
+
+<p>C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté
+romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron
+s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>constitution
+républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père
+d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit,
+pour achever ses études, en Grèce.</p>
+
+<p>Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville <i>universitaire</i> du
+monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour
+l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait
+quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie,
+d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y
+livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là
+aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions
+sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les
+amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à
+Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux
+parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne
+s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie.
+Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de
+son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats
+<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>au niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son
+propre esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir
+plus qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.</p>
+
+<p>Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme
+se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne
+pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune <i>Bibulus</i>
+et avec le fils de <i>Messala</i>, tous les deux partisans de Pompée et par
+conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos
+opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de
+Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de
+Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une
+lettre du fils de Cicéron à un nommé <i>Tiron</i>, affranchi de son père,
+nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes.
+Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.</p>
+
+<p>«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et
+qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je
+l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>de ses
+entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une
+partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis à souper.
+Il vient fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la
+sévérité philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que
+vous dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de
+littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la
+philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en
+grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec
+Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui
+sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans
+Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie
+de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et
+mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile
+pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père,
+qui a voulu que je cessasse de le voir.»</p>
+
+<p>On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse,
+redouté des parents. <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>Le fils de Cicéron, à son école, était
+devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son
+nom.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse;
+les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient
+les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les
+académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait
+par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les
+derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils
+voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des
+vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier,
+n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des
+stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les
+ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes
+<span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>qui avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait
+alors de républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris
+par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la
+renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette
+renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de
+Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de
+Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius
+les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à
+côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous
+un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>
+comme un vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la
+société des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua
+ce fils d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma
+aisément pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la
+gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.</p>
+
+<p>Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de
+Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens
+formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus
+en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux
+partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il
+se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre
+les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un
+grade éminent dans <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>l'armée romaine, équivalant au grade de
+colonel ou de général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit
+au commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes.
+Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il
+la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi
+consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son
+armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers
+railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie
+ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince,
+neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui
+étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par
+adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa
+fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu
+contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La
+fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se
+roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et
+sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude,
+mais ne sont pas une lâcheté.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>IX</h4>
+
+<p>Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une
+poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps.
+Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes
+compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce
+général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était
+petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint
+avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux
+noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses
+yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses
+paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes
+fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation
+organique.»</p>
+
+<p>Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son
+tempérament, et peut-être <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>de ses m&oelig;urs, chargèrent d'un peu
+d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature
+ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est
+sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et
+dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou
+épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est
+complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent,
+mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme
+le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile
+était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle.
+César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux
+différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là
+que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri
+comme le visage d'Horace.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Cassius et Brutus, longtemps heureux dans <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>leur campagne, en
+Grèce et en Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et
+à Octave, héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre
+les meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert
+tout ce qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé
+digne de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la
+vengeance du ciel et de la terre.</p>
+
+<p>Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine.
+J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et
+Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui
+ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute
+Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée,
+l'Horace divin.</p>
+
+<p>La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se
+firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le
+sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.</p>
+
+<p>Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné
+combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent
+<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de
+bataille de Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires
+iniques ce dernier cri de Brutus: <i>Vertu, tu n'es qu'un nom!</i></p>
+
+<p>Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur
+des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il
+avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris
+pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises
+causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre
+des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux
+méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou
+la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton
+pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est
+précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais
+la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en
+assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était
+un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son
+sophisme jusqu'au sang.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>XI</h4>
+
+<p>Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après
+avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir
+pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains
+pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que
+Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi
+que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage;
+le poëte <i>Alcée</i>, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance
+semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace
+était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et
+accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce
+s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père
+chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de
+ses <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que
+celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique
+dans cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades
+et ses amis qui firent défection à la république en passant au service
+d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de
+Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en
+Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à
+Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit
+contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir
+leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça
+aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de
+plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours
+honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>
+consumé la plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les
+voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en
+mourant à Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à
+l'existence d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des
+triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au
+tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés
+comme la métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un
+centurion d'Octave.</p>
+
+<p>Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au
+pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans
+un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le
+site et la paix.</p>
+
+<p>Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de
+sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des
+triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans
+qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la
+république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des
+héritiers de <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>César; il composait des satires mordantes dans
+lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis
+étaient livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms
+obscurs, à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du
+parti d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des
+soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût
+d'Horace pour la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la
+nature de son tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt
+à la poésie gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de
+visage, il était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de
+la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours,
+c'est-à-dire les licences des yeux et du c&oelig;ur; ses malignités de
+plume dans ses premières satires n'étaient donc que des ressentiments de
+républicanisme amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu
+avec lui à Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe
+et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique
+revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de
+Paris, achetait avec <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>plus de faveur les livres d'opposition que
+les livres dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste
+commença donc par être le poëte badin de l'opposition républicaine.
+N'avons-nous pas vu de nos jours les trois poëtes horatiens de la France
+et de l'Allemagne, Béranger, Heine et Musset, commencer de même et
+assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel
+très-âcre, les libertinages de verve, d'esprit ou de c&oelig;ur de la
+poésie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers à la
+popularité contemporaine on se condamne à lui donner ce montant; quand
+on les destine à la postérité il faut mépriser ces malignités et ces
+personnalités contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est
+pas du temps, c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on
+possède: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne
+la reçoit pas.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>et de lui-même
+dans un suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la
+publier en ce temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de
+la république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.</p>
+
+<p>«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos
+guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un
+seul salut reste aux hommes de c&oelig;ur, pareils aux Phocéens abandonnant
+leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos
+pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos
+pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux
+parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir,
+s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de c&oelig;ur,
+laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers
+d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire
+où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate
+patrie.</p>
+
+<p>On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel
+d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>
+1816, appelaient leurs <i>soldats laboureurs</i> par toutes les images de la
+fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait
+sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers
+républicains de Rome.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers
+elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à
+Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à
+lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome,
+et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de
+solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne
+songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les
+chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une
+tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa
+seule loi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe
+équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes
+n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle
+ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un
+rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères
+de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues
+dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que
+Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques
+ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On
+leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres;
+les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la
+déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles
+étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules
+librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient
+même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur
+conversation; elles rappelaient complétement, aux m&oelig;urs près, ce
+qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span>femmes
+de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans
+les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs,
+tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de
+tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces
+liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans
+la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais
+non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de
+famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.</p>
+
+<p>Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace
+chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls
+devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms;
+ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à
+tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché
+par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses
+épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome,
+une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque
+où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des
+<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés
+Courtin, ces épicuriens du <i>Temple</i> à Paris.</p>
+
+<p>C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne
+<i>Néère</i>, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée
+au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a
+adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette
+sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est
+cette même <i>Néère</i> qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres
+et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste,
+célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les
+magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des
+collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un
+historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que
+l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa
+poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des
+amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du
+poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>XV</h4>
+
+<p>Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes
+ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le
+petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.</p>
+
+<p>Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la
+gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le
+groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque,
+éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé,
+un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne
+rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les
+Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié,
+l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne
+pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle
+de César; il <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>se laissait allécher involontairement par tant
+d'attraits d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard
+l'en rapprocha tout à coup.</p>
+
+<p>Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par
+l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre
+civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste.
+Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables
+du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit
+domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits.
+Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur
+génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer.
+Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf,
+sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans
+à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il
+traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en
+grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par
+ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un
+potier de campagne <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>dans les marais de Mantoue, n'avait jamais
+été, comme Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de
+Cassius; il n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se
+rapprocher du vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre
+en familier de cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien
+n'indique qu'il se soit jamais mêlé à la politique de son temps; il
+n'était pas soldat, il n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas
+parler, il était timide comme un pasteur des bords du lac de Garde, il
+n'avait d'autre ambition que d'imiter Théocrite et Homère, le premier
+dans ses <i>Églogues</i>, le second dans son <i>Iliade</i>. Les délicatesses qui
+retenaient son ami Horace loin des puissants du jour lui échappaient. Il
+parlait sans cesse à Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait
+rejoindre ses deux amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions
+d'un ennemi politique, mais qui était las de son opposition sans
+espérance, finit par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de
+ses satires comment le rapprochement eut lieu.</p>
+
+<p>«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire,
+dit-il, on le peut, et il est <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>possible qu'on ait raison; mais
+il n'en est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne
+l'obtient pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à
+ceux qui en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la
+fortune? Non. Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour
+Virgile, l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant;
+tous deux vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai
+timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire
+davantage. Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de
+parcourir mes domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit,
+Mécène, ce que j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes
+brièvement. Je me retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et
+vous me déclarez qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en
+suis enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à
+celui qui sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté
+de son c&oelig;ur, et non par l'éclat de sa naissance.»</p>
+
+<p>De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin
+d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span>
+d'esprit l'un que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune.
+Mécène présenta Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus
+qu'il n'avait goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme
+de bonne compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes,
+Auguste, Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent
+du triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était
+un ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition,
+n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident
+désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire
+aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette
+triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se
+joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène
+dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise
+santé et la réserve de ses m&oelig;urs à l'égard des courtisanes (quoique
+moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient
+un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché
+des femmes de cette cour.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span>XVI</h4>
+
+<p>Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout
+en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le
+secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de
+<i>scribe du trésor</i>. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable
+à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur
+lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du
+reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, <i>sinécure</i>
+romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui
+voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps
+d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des
+Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la
+terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du
+souper ou de la conversation; <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>la maison du poëte et le palais
+du ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore
+l'Anio.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni
+invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans
+ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus
+lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité
+ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait
+si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la
+cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y
+eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère
+est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et
+l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous
+Auguste à Rome, sous les Médicis <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>à Florence, sous Louis XIV en
+France, sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une
+vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de
+l'éloquence et très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses
+plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part
+des dons de l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il
+employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine
+paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces
+séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine
+de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente,
+Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède,
+Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à
+Twitenham; on y possède l'homme naturel dans <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>la nudité de tout
+rôle théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.</p>
+
+<p>Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le
+pays dans lequel ce domaine était situé.</p>
+
+<p>Quand on est à <i>Tibur</i>, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au
+sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des
+ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de
+montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce
+d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent
+d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée
+par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou
+de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent
+arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui
+grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de
+fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles
+se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues
+sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.</p>
+
+<p>Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>azurées, mobiles,
+plane le dôme neigeux du mont <i>Soracte</i>, qui semble le père ou le berger
+de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi
+<i>Lucrétile</i>. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées
+pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des
+torrents.</p>
+
+<p>C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs
+un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les
+oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le
+hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La
+métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste
+hameau; Horace était voisin de deux bourgades, <i>Varia</i> et <i>Mandela</i>; la
+petite rivière <i>Digentia</i> arrosait ce sauvage canton.</p>
+
+<p>La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée
+à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y
+donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait
+dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à
+une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du
+couchant; on y voyait les <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>paysans de la Sabine monter et
+descendre en portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des
+victimes couronnées de verdure. <i>Le Poussin</i> a merveilleusement compris
+et rendu ces paysages d'<i>Ustica</i>; c'est le vrai peintre de la Sabine; il
+y passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres
+noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes
+classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie.
+Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les
+groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut
+des rochers de Saint-Point, cet <i>Ustica</i> de mes beaux jours, hélas!
+aujourd'hui en deuil!</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces
+détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes,
+femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à
+l'exploitation rurale de sa petite <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span>ferme. Les pèlerins
+d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis
+le temple agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa
+maison de maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de
+Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces
+restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui
+conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent
+encore sous le sol; on y lit encore les noms de <i>Tiberius</i> et de
+<i>Claudius</i>, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux.
+On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de
+celui que décrit Horace lui-même.</p>
+
+<p>Voilà la rivière <i>Digentia</i>, aujourd'hui <i>Licenza</i>; elle sort d'une
+source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le
+marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace
+dans le moyen âge, maintenant <i>Fonte bella</i>. Voilà le bouquet de chênes
+verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents
+du nord; voilà les b&oelig;ufs et les moutons paissant, sur les flancs du
+coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les
+oliviers, les vignes <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>rampantes produisant la même huile
+parfumée et le même vin un peu âpre; voilà la bourgade de <i>Mandela</i> au
+fond de la vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna
+écroulé, mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin
+la mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834.
+Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être
+exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique
+avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le
+temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge.
+La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux
+bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière
+Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses
+flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux <i>Anio</i>, sous les
+arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les
+choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms;
+deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace
+renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>XX</h4>
+
+<p>C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur,
+en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à
+la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses
+insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques.
+On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par
+Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade
+de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.</p>
+
+<p>Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait
+ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais
+il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du
+domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la
+métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>comme
+moi, d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux
+pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au
+vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau
+limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était
+sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui
+permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens
+ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des
+courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à
+s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave
+affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours
+qu'elle faisait fréquemment à <i>Ustica</i> près de lui qu'Horace, ivre de
+liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de
+l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la
+vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin,
+son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du
+gazouillement de ses eaux.</p>
+
+<p>«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un
+domaine rustique d'une <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>étendue aussi bornée que mes désirs, une
+source d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit
+bocage. La bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils
+soient bénis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô
+dieux! les dons que vous m'avez faits.»</p>
+
+<p>Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des
+affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux
+isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:</p>
+
+<p>«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il
+donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en
+m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la
+molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les
+doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma
+table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard
+appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence
+des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu
+d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même
+table à mesure <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>qu'on les dessert, et dont la rustique joie me
+réjouit moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif,
+l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en
+médire, ni sur les propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou
+moins merveilleux du danseur <i>Lepos</i>; nous nous entretenons sur des
+sujets qui nous intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage
+d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la
+vertu; si le mobile de la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime,
+etc...» Puis le poëte, pour diversifier l'entretien, introduit dans le
+dialogue son voisin <i>Cervius</i>, qui a l'habitude de conter les vieux
+apologues populaires; Cervius, à propos des richesses de leur autre
+voisin, un certain <i>Abellius</i>, le propriétaire du plus vaste domaine de
+la vallée d'Ustica, récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la
+fable du Rat de ville et du Rat des champs.</p>
+
+<p>Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez
+la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine
+ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la
+distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette
+distance <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>est confessée par le superstitieux admirateur de La
+Fontaine lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de
+l'Arioste à côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve
+la même déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en
+les pesant dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même
+table de marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine
+pèse et sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui
+s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête,
+un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui
+lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son
+murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et
+poli de la strophe, et il n'y <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>pensait plus; ce n'est qu'après
+sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses
+petites pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser
+un souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis
+à Rome.</p>
+
+<p>Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de
+l'esprit et le chatouillement du c&oelig;ur, se retrouvait dans presque
+toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes
+à la campagne:</p>
+
+<p>«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige;
+les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du
+givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont
+suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à
+ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin
+de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira
+d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès
+et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du
+lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour
+que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span>la
+grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours;
+montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques
+où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des
+mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile
+où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une
+feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à
+l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des
+champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou
+qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la
+monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois
+ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme
+le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il
+avait entièrement oublié <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span>Brutus, Caton, Cicéron: la liberté
+orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs
+les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne
+s'occupait que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste
+l'envoyait tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux
+bains chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que
+l'<i>hydrothérapie</i> était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là.
+Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau
+de son enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans
+plusieurs de ses compositions sur ces flots de <i>Tarente</i> et sur cette
+fontaine de <i>Blandusie</i> qui avaient pour lui la saveur des premiers
+souvenirs.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans
+envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span>
+d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité
+d'Auguste; après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus
+intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son
+cabinet. «Jusqu'ici, écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par
+Suétone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à
+mes amis; mais actuellement que je fléchis sous la multiplicité des
+affaires et sous le poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il
+vienne donc échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre
+une table <i>frugalement royale</i>; il nous aidera à écrire nos lettres.»</p>
+
+<p>Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple
+particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui
+le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain
+bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des
+figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé
+d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême
+simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de
+musique.»</p>
+
+<p>Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>qui eût été
+pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son
+indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.</p>
+
+<p>Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous,
+lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez
+de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi
+que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y
+a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de
+vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié,
+mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier
+comme vous.»</p>
+
+<p>Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de
+ses &oelig;uvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir
+appelé par badinage un <i>petit homme</i>, un <i>délicat</i>, un <i>débauché</i> de
+paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume,
+et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous
+ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la
+taille vous manque, l'embonpoint <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>ne vous manque pas. Ne donnez,
+si vous voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais
+que leur rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»</p>
+
+<p>Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait
+celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur
+temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa
+présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste,
+il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône
+entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa
+hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes
+et lui.</p>
+
+<p>Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes.
+Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à
+l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit
+adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon
+ami?»</p>
+
+<p>Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses
+pénates d'Ustica. On y admire cette fable du <i>Cheval</i>, du <i>Cerf</i> et de
+<span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span>l'<i>Homme</i>, également, mais très-inférieurement versifiée par La
+Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:</p>
+
+<p class="poem10">Serviet æternum qui parvo nesciet uti;</p>
+
+<p class="poem10"><i>Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de
+ peu.</i></p>
+
+<p>Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait
+d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa
+métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.</p>
+
+<p>«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en
+détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que
+vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il
+l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées
+aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de
+montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore
+des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous
+enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de
+cornouilles; le <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs
+glands nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté
+dans la verte Tarente. Une source assez abondante pour former un
+ruisseau et lui donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que
+l'Hèbre qui baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire
+à l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége
+votre ami contre les influences malignes de septembre.»</p>
+
+<p>Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour
+fuir les fièvres de la campagne romaine.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons,
+en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées
+son <i>Art poétique</i>.</p>
+
+<p>C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs,
+d'une admirable <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>concision, mais d'une pénible lecture. La grâce
+et la mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur
+place dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et
+d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie.
+Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son <i>Art
+poétique</i> avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que
+Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne
+prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre
+les <i>Géorgiques</i> de Virgile sont le chef-d'&oelig;uvre immortel des anciens
+et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des
+champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de
+sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers
+boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue
+et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde,
+composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son
+âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité
+didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>XXV</h4>
+
+<p>Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la
+vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin
+de son bonheur se révélait par la mort de <i>Drusus</i>, à qui il destinait
+le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette
+mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le
+sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait
+dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le
+peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi
+avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un
+peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des
+soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de
+César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère
+pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir
+absolu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des
+conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui
+le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre
+minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste
+son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.</p>
+
+<p><i>Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!</i> écrit-il dans son
+testament.</p>
+
+<p>Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le
+27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour
+un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par
+un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de
+Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des
+biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement
+concentré tout son c&oelig;ur dans son attachement à Mécène et à Auguste.
+Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses
+huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que
+puissant.</p>
+
+<p>Auguste, doublement affligé de ces deux brèches <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>à son c&oelig;ur,
+suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à
+l'ombre du tombeau de Mécène.</p>
+
+<p>Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme
+était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les
+autres. Son véritable monument fut le recueil de ses &oelig;uvres, qui se
+répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une
+prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de
+rassembler ses &oelig;uvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la
+gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le
+charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité
+comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de
+plaire; ce don de plaire, il le dut au <i>naturel</i>, cette grâce
+involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas;
+il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la
+facilité de la force.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>XXVI</h4>
+
+<p>Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et
+populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et
+de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de
+poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés.
+L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous
+l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit
+bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance
+qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère
+fontaine de <i>Blandusie</i>, près de la petite villa napolitaine de Venouse,
+le lieu de sa naissance, aujourd'hui <i>Palazzo</i>, restèrent éternellement
+l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme
+illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses
+ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est
+abattu. <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites
+favoris; l'âme doucement philosophique d'Horace est à <i>Ustica</i>, ce
+recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme
+voluptueuse et poétique d'Horace est à <i>Tibur</i>, ce délassement passager
+de la cour et des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui
+la couvrait de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse;
+c'est par excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une
+passion douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme
+l'amour. Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de
+jeunesse, il s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de
+lie. Il était sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la
+vie sans trop appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de
+Saint-Évremond. Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est
+<i>amabilité</i>; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas
+passionné, il n'est pas sérieux, il est même rarement tendre, mais il
+est aimable; et la postérité, qui le récompense à bon droit de lui
+plaire, l'admettra à jamais au premier rang des hommes de bonne
+compagnie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et
+d'hôte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos
+bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes
+d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa
+à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces
+vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui
+mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait
+d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez
+Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p class="poem10">
+ «Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,<br>
+ À toi qui respiras la mollesse et la grâce,<br>
+ Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,<br>
+ Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,<br>
+ Et qui connus si bien cette sagesse aimable<br>
+ Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span>Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,<br>
+ Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;<br>
+ Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,<br>
+ Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.<br>
+ Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;<br>
+ Pour voler son tuteur il lui perça le sein;<br>
+ Il trahit Cicéron, père de la patrie;<br>
+ Amant incestueux de sa fille Julie,<br>
+ De son rival Ovide il proscrivit les vers<br>
+ Et fit transir sa muse au milieu des déserts.<br>
+ Je sais que prudemment le politique Octave<br>
+ Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;<br>
+ Frédéric exigeait des soins moins complaisants.<br>
+ Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;<br>
+ De son goût délicat la finesse agréable<br>
+ Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.<br>
+ Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots<br>
+ Contre les préjugés, les fripons et les sots.<br>
+ Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique<br>
+ Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;<br>
+ Le plaisir s'envola: je partis avec lui!<br>
+ Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui<br>
+ De ce repos trompeur est l'insipide frère.<br>
+ Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;<br>
+ Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.<br>
+ Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;<br>
+ Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,<br>
+ Surpassa les jardins vantés par Épicure.<br>
+ Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,<br>
+ Sur cent vallons fleuris doucement promenés,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span>De la mer de Genève admirent l'étendue,<br>
+ Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,<br>
+ D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux<br>
+ Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.<br>
+ Là quatre États divers arrêtent ma pensée:<br>
+ Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,<br>
+ L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,<br>
+ Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,<br>
+ Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre<br>
+ Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!<br>
+ Je suis libre en secret dans mon obscurité.<br>
+ Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.<br>
+ Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!<br>
+ <span class="spaced1">................<br>
+ ................</span><br>
+ Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;<br>
+ J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;<br>
+ Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins<br>
+ À suivre les leçons de ta philosophie,<br>
+ À mépriser la mort en savourant la vie,<br>
+ À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,<br>
+ Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.</p>
+
+<p class="poem10">«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,<br>
+ À jouir sagement d'une honnête opulence,<br>
+ À vivre avec soi-même, à servir ses amis,<br>
+ À se moquer un peu de ses sots ennemis,<br>
+ À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.<br>
+ En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.<br>
+ <span class="spaced1">................<br>
+ ................</span><br>
+ <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span>Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:<br>
+ Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;<br>
+ La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,<br>
+ Enfants demi-polis des Normands et des Goths;<br>
+ Elle flatte l'oreille, et souvent la césure<br>
+ Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;<br>
+ Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;<br>
+ Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;<br>
+ Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose<br>
+ D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»</p>
+
+<p>Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui
+ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son
+style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur.
+Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop
+Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait
+été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers
+des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre
+prémédité d'un époux pour affranchir ses m&oelig;urs dépravées et pour
+régner à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au
+mépris des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>Octave,
+devenu Auguste, avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et
+d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait
+depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène,
+consentit non à l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse
+peut-être, mais nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace
+pour le maître du monde; il ne lui demanda jamais rien que son
+indépendance et son toit de paysan aisé dans son domaine des montagnes
+de la Sabine. Voltaire, à cet égard, il faut en convenir, fut aussi
+désintéressé dans ses cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il
+fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions à
+<i>la Henriade</i> en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans
+les vivres de l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères
+<i>Paris</i>; puis il se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais
+dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser
+librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur.
+Voltaire, dans ses dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers
+familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de
+<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span><i>Tibur</i>, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable.</p>
+
+<p>L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de
+l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être
+aimé; ce don se révèle dans les &oelig;uvres d'un écrivain comme dans son
+caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité
+indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don
+de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien
+rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des
+&oelig;uvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes
+fragiles, précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité
+humaine. Ce sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui
+plie. D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur
+pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas
+seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à
+lire et à aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant
+très-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle
+jeunesse dans Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La
+Fontaine; <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span>seulement j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un
+que l'éternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité
+en vieillissant: il vécut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine
+mourut aussi enfant qu'il avait vécu.</p>
+
+<p>Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses
+&oelig;uvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa
+route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les
+processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span>XLVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE LATINE.<br>
+HORACE.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de
+cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses &oelig;uvres;
+c'est encore sa vie, car il n'a point fait une &oelig;uvre d'art proprement
+dite; il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de
+ses amours, de ses amitiés, de ses pensées, <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span>de ses rêveries.
+C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que
+Montaigne.</p>
+
+<p>Ses &oelig;uvres ne sont que ses <i>tablettes</i> retrouvées après lui dans sa
+maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes
+Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses
+amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans
+son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres
+ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou
+je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre
+de son buisson de lauriers à <i>Ustica</i>, au pied de ses oliviers à Tibur,
+au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a
+frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a
+ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à
+la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine
+Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de
+Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou
+trois strophes négligées, mais accomplies, son impression <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span>du
+moment, sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les
+images qui ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre
+s'y sont fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs,
+les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit
+et tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.</p>
+
+<p>Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était
+Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie
+comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la
+pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport
+avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la
+légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de
+Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande
+Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le
+dur <i>Latium</i>, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes
+harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine.
+Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce
+qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span>
+Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de
+la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de
+l'<i>Hymète</i>; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses
+premiers vers: il y était nouveau.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la
+grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas
+cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique
+d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux,
+philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais
+complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni
+l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent
+majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la
+divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en
+parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span>sent
+que ce n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui
+exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il
+était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants
+populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait
+par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas
+dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait
+eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que
+la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur
+les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son
+charme; il est léger comme un c&oelig;ur vide de fortes convictions; il
+joue autour des fibres les plus molles du c&oelig;ur, il ne les brise
+jamais. Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir
+combattu avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait
+gaiement avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la
+transition fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût
+frais.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>III</h4>
+
+<p>Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de
+l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il
+n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans
+la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte <i>semi-sérieux</i>,
+comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre
+chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et
+dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide
+de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues
+apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des
+vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie:
+c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais
+il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés
+du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus
+tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle
+indifférence ne sied pas à la jeunesse.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>IV</h4>
+
+<p>Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel
+des hommes de plaisir et des hommes de goût, <i>semel decipiendum</i>. Il va
+sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je
+m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la
+rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais
+beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup
+dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue
+latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses
+chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de
+l'âme.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de
+l'armée de Brutus à <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>Rome, et, ne voulant pas servir Octave
+comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des
+jeunes débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de
+plaisir de son temps, femmes dont les <i>Olympia</i> dans la Rome papale et
+les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute
+l'équivoque existence.</p>
+
+<p>Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense
+largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont
+laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de
+liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens
+de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles
+découragées de Brutus mourant: <i>Vertu, tu n'es qu'un nom!</i> Il professe
+la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est
+réelle: <span class="smcap">JOUIR DE LA VIE</span>. Salomon dit quelque chose de semblable en
+Orient: «<i>Vanité des vanités!</i> excepté de vivre avec ce qu'on aime à
+l'ombre de son figuier.»</p>
+
+<p>Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme
+de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence
+nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span>et de
+poésie raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie
+épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans
+ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'&oelig;uvre
+qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes,
+ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce
+sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui
+le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son
+c&oelig;ur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de
+Louis XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et
+poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en
+ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare,
+où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du <i>Temple</i>, parce
+qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les <i>prieurs</i>
+de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu
+était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle,
+de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était
+le <i>Temple</i> à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour
+léger, la <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span>plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie,
+la table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y
+avait plus de talent dans cette société du <i>Temple</i> de Rome, plus de
+débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la
+première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à
+Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les m&oelig;urs et dans
+les plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne
+croit; le monde tourne, mais ne change pas.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au
+commencement de l'imprimerie, aient divisé ses &oelig;uvres par genres,
+odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il
+ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode,
+demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un
+billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de
+<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi
+l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de
+chefs-d'&oelig;uvre, le journal de son âme dans le journal de ses années;
+la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie
+l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever
+l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition
+<i>elzévirienne</i> avec des paysages gravés dignes de <i>Claude Lorrain</i>. Ces
+paysages à la loupe font revivre <i>Ustica</i>, <i>Tibur</i>, <i>Venusia</i>,
+<i>Blandusie</i>, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes,
+distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont
+inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien
+n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils
+vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et
+ses découvertes, a facilité une telle &oelig;uvre aux Didot. Quel plaisir
+de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est
+réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché
+d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel
+intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span>chaque
+phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions
+d'Horace tomberaient devant celle-là.</p>
+
+<p>Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages
+des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la
+poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot;
+ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le
+microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces
+petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la
+distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des
+temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'&oelig;il et de
+l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le
+torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au
+fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la
+maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de
+forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la
+plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches
+allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de
+laquelle rêve le poëte endormi <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span>dont on voit danser les songes
+sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en
+Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle
+un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine
+de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs
+amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux
+colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une
+strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son
+métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes
+sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses
+rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître <i>aux Pisons</i>,
+chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux
+mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni
+une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du
+poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous
+feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et
+voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux
+poëtes qui les auront pour <i>illustrateurs</i>!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span>VII</h4>
+
+<p>La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers,
+c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.</p>
+
+<p>Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en
+Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des
+animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait
+garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la
+maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur,
+avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis
+familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une
+libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde;
+Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de
+jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne
+pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans
+l'immortalité d'un <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span>grand poëme. Ses travaux cependant avaient
+altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de
+changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il
+voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les
+rivages d'Ilion: <i>Campos ubi Troia fuit</i>! Il partait pour la Grèce.
+Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré
+attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais
+une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à
+demi-voix du c&oelig;ur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en
+chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est
+sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre
+plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous
+les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.</p>
+
+<p>«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères
+d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course;
+que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui
+souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span>
+Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en
+adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma
+propre vie!»</p>
+
+<p>On voit que le c&oelig;ur seul, le c&oelig;ur inquiet et brisé en deux parts,
+parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à
+Horace de son ami. Mais tout à coup, le c&oelig;ur de l'ami satisfait, le
+poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits
+de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un
+apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le
+premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux
+périls qui le font trembler pour son ami.</p>
+
+<p>«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du c&oelig;ur,
+qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre
+ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les
+mornes et pluvieuses <i>Hyades</i>, ni les convulsions du Notus, ce
+dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou
+aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui
+qui vit d'un &oelig;il impassible les monstres de l'abîme nageant sur les
+flots de la mer, les mers <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span>s'enfler de courroux et les écueils
+sinistres de l'<i>Acrocéraunie</i> (rochers de l'Épire fameux par mille
+naufrages)?»</p>
+
+<p>La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi,
+à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était,
+réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec
+les forces de la nature supérieure à l'humanité.</p>
+
+<p>«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les
+terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des
+nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs
+sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se
+précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par
+un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre.
+Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux
+vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent
+infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas
+contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme
+par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule
+força les portes de l'Achéron. <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span>Rien n'est impossible aux hardis
+mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne
+permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»</p>
+
+<p>Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se
+combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte
+invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation
+pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre
+l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux
+dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en
+trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces
+trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir,
+attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers.
+C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas
+comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs
+procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce <i>beau désordre</i> de
+l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui
+voit tout, abrége tout!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span>VIII</h4>
+
+<p>Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de
+ses amis, <i>Sextius</i>, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à
+jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de
+glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace
+prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:</p>
+
+<p>«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et
+des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires
+longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus
+de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer;
+les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la
+clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses
+ch&oelig;urs de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques;
+elles frappent la terre en mesure dans leurs <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>rondes, d'un pied
+cadencé, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs
+ateliers des Cyclopes.</p>
+
+<p>«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou
+les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les
+choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort
+qui commande aux vivants de se hâter de vivre:</p>
+
+<p>«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre
+qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la
+cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius,
+la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances.
+Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas
+l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras
+plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce
+tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse
+romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le c&oelig;ur ému des jeunes
+vierges.»</p>
+
+<p>Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de
+félicités, entre lesquelles une <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span>sombre image de la brièveté de
+la vie, comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts
+de la blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers
+églantiers fleuris.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome,
+mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace
+en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les
+délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme
+achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon.
+Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée
+à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des
+bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre
+une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton
+dans cette musique de l'oreille et de l'âme. <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span>Le moule de l'âme
+d'Horace était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait
+la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La
+gloire du siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un
+improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle
+langue.</p>
+
+<p>Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de
+<i>Leuconoé</i>, une des femmes de sa société légère, qui devait aller
+consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les
+diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des
+femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes
+Romaines.</p>
+
+<p>«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de
+prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou
+aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés
+babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel
+nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui
+épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer
+tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en
+paix; clarifie tes vins, et au <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>court espace de temps qui nous
+est mesuré mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le
+temps jaloux a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te
+fie que le moins possible au jour qui doit lui succéder!»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme
+de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles
+guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les
+légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour
+jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans
+cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et
+belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours
+de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use
+les images comme il use tout.</p>
+
+<p class="center">À LA RÉPUBLIQUE.</p>
+
+<p>«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span>donc te lancer de
+nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes
+tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât
+chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes
+antennes? Privé des câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister
+à l'assaut redoublé des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant
+de tempêtes; plus de dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui
+pèsent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que,
+noble fils de la forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom
+illustre, les décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le
+pilote! Hâte-toi de réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le
+jouet des vents! Ô toi (patrie)! si récemment encore le souci et la
+douleur de mon âme! toi maintenant le regret et la terreur constante de
+ma vie, que les dieux te gardent des écueils écumants des Cyclades!»</p>
+
+<p>Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents
+du c&oelig;ur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république,
+mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en
+demandait le <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span>salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la
+clémence d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente
+dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée
+sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de
+ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez
+lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre
+jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui
+gémissent en chantant.</p>
+
+<p>«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers,
+sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à
+l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour
+chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.</p>
+
+<p>«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que
+la Grèce en armes <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span>bientôt te viendra redemander, après avoir
+conjuré la rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume
+antique de Priam!»</p>
+
+<p>Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au
+milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et
+de pitié d'un champ de bataille.</p>
+
+<p>«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des
+hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de
+Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son
+bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?</p>
+
+<p>«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta
+chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords
+qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras
+dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les
+flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval
+rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans
+la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»</p>
+
+<p>Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les
+ennuis qui poursuivent <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span>le criminel; puis ce vers plus terrible
+qui pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:</p>
+
+<p>«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»</p>
+
+<p>Rome ne pouvait se méconnaître dans <i>Ilion</i> menacée des flammes.
+Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace
+les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus
+souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme
+sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand
+il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou
+de badiner pour ses amis.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir
+boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par
+lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie
+dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque.
+Horace, avec le c&oelig;ur d'un <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>ami et avec le bon goût d'un homme
+de cour, rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité
+privée.</p>
+
+<p>Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la
+commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une
+déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.</p>
+
+<p>«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors
+de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout
+autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup
+m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre
+pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts
+arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»</p>
+
+<p>Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il
+aime:</p>
+
+<p>«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais
+l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste
+printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les
+flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où
+ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span>toujours
+Lalagé au doux sourire, Lalagé au doux parler!»</p>
+
+<p>D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à
+quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est
+ce sourire poétique à la jeune Chloé.</p>
+
+<p>«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les
+montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des
+feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson
+du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards
+écartent le buisson, le c&oelig;ur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je
+donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer?
+Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être
+aimée d'un époux.»</p>
+
+<p>Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un
+ami commun, <i>Quinctilius</i>. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur
+le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.</p>
+
+<p>Plus loin ce sont des v&oelig;ux modérés du poëte, adressés à ses dieux le
+jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé
+de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span>olives de mon
+verger, la chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de
+Latone; mes v&oelig;ux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à
+me bien porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une
+misérable vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»</p>
+
+<p>Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en
+faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes.
+Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces
+jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son
+caprice les heureux.</p>
+
+<p>«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se
+retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux
+sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas
+s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune!
+reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre
+ses ennemis!»</p>
+
+<p>Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante
+l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans
+<span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span>la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des
+Romains.</p>
+
+<p>«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue,
+elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y
+abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son
+palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire
+couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la
+certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux
+victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au
+char des triomphateurs à Rome!»</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de
+décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité
+et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?</p>
+
+<p>«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les
+circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver
+inaccessible <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô
+Délius qui dois mourir!</p>
+
+<p>«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la
+tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu
+sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar
+d'un falerne vieilli dans tes celliers!</p>
+
+<p>«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à
+entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive
+et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement
+agitées sur sa pente.</p>
+
+<p>«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes
+de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le
+fuseau des trois s&oelig;urs (les Parques) le permettent encore.</p>
+
+<p>«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais,
+cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il
+faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de
+l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.</p>
+
+<p>«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et
+issu d'une famille obscure <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span>qui supporte le poids du jour, tu
+mourras victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous
+chassés vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort
+est agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à
+entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»</p>
+
+<p>La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes
+félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux
+images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais
+plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de
+Cléopâtre de son panier de fleurs?</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse
+exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers
+retracent la fuite insensible.</p>
+
+<p>«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc.,
+etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>
+prières et de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous
+rapproche de la mort:</p>
+
+<p>«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de
+tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le
+cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»</p>
+
+<p>Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes
+en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans
+lesquelles il symbolise cette modération des v&oelig;ux de l'homme, pour
+que ces v&oelig;ux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les
+trompe tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les
+poëtes venus après lui.</p>
+
+<p>Lisez:</p>
+
+<p>«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée
+quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres
+conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament,
+etc.</p>
+
+<p>«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de
+voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre,
+ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span>sommeils
+légers!... Le c&oelig;ur satisfait d'un présent borné dédaigne de se
+troubler pour ce qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par
+le sourire de l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les
+aspects de sa destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit
+domaine champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de
+mépriser le vulgaire envieux!»</p>
+
+<p>Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de
+douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du c&oelig;ur
+contre la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs
+qui retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie
+de l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais
+immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son
+orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur
+l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait
+vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus
+l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce
+dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui
+n'espère rien de la multitude:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span>«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»</p>
+
+<p>Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans
+les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de
+l'héroïsme civil. (Ode <span class="smcap">III</span> du III<sup>e</sup> livre.)</p>
+
+<p>«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui
+lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête
+qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main
+de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base
+solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris
+l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»</p>
+
+<p>Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée;
+l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre.
+Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui
+les sentait avec un tel accent!</p>
+
+<p>Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied
+comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses
+badinages.</p>
+
+<p>«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme
+la mienne. Où vas-tu <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>t'égarer, muse folâtre? Ta voix
+atténuerait la grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il
+devint favori de la muse légère:</p>
+
+<p>«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie
+où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le
+sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage
+printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé
+du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui
+labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce
+que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères,
+sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui
+les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span>Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse
+reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa
+vie.</p>
+
+<p>«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand
+je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température
+de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui
+baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos
+fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que
+la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que
+la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous
+que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers
+de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots
+inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les
+sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos
+villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses
+exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses,
+c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez
+de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre
+<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span>masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à
+César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait
+à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à
+ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires
+inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse
+adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du
+siècle. Libre de m&oelig;urs et de philosophie, Horace était sincèrement
+crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son
+culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme
+un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.</p>
+
+<p>Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses
+poésies légères, il <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>redescend avec la souplesse d'un dieu dans
+les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite
+entre deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul
+autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux
+dialogue.</p>
+
+<p class="acteur">HORACE.</p>
+
+<p>«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré
+n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le
+roi des rois (le roi des Perses)!</p>
+
+<p class="acteur">LYDIE.</p>
+
+<p>«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé
+à Chloé dans ton c&oelig;ur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a
+vécu plus heureuse et plus fière qu'<i>Ilia</i>, la mère du fondateur de la
+race romaine.</p>
+
+<p class="acteur">HORACE.</p>
+
+<p>«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement
+mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle
+je n'hésiterais pas à mourir si les <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span>destins consentaient, à ce
+prix, à épargner la sienne.</p>
+
+<p class="acteur">LYDIE.</p>
+
+<p>«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs,
+fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux
+fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel
+enfant.</p>
+
+<p class="acteur">HORACE.</p>
+
+<p>«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si
+elles ramenaient nos deux c&oelig;urs sous le même joug? si la blonde Chloé
+était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie
+que j'ai contristée par mon abandon?</p>
+
+<p class="acteur">LYDIE.</p>
+
+<p>«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que
+la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à
+vivre, avec toi je voudrais mourir.»</p>
+
+<p>A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des
+c&oelig;urs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les
+<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span>chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que
+tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur
+secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une
+seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait
+attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les <i>Lydies</i> et
+l'enthousiasme de tous les <i>Calaïs</i> de Rome. Depuis deux mille ans que
+nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note
+du dialogue d'Horace et de Lydie.</p>
+
+<p>On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à
+l'esprit et au c&oelig;ur, toutes les feuilles de ce <i>jardin des roses
+romaines</i>, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de
+poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est <i>Hafiz</i> en Perse,
+peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la
+fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans
+ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz
+est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la
+voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs;
+Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait
+<span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span>qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome;
+le premier, original comme la nature; le second, académique comme la
+cour d'Auguste.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même
+génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant
+jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux
+détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile,
+c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène,
+restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la
+béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour
+tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un
+ciel clément.</p>
+
+<p>«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute
+cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses b&oelig;ufs
+<span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span>qu'il a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux
+rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette
+les pampres gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter
+les grappes; tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec
+complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs
+mugissements; tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores
+purifiées avec soin; et, quand l'automne fécond commence à élever
+au-dessus des champs sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour
+lui de récolter ces poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin
+teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô
+vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne
+des héritages!</p>
+
+<p>«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un
+moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre
+leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les
+sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par
+leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison
+d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span>le
+ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces
+sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des
+baguettes invisibles, il tend le filet à larges mailles aux grives
+gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le lièvre peureux
+ou la grue voyageuse, proie enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans
+ces délassements les soucis importuns des passions?</p>
+
+<p>«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la
+compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec
+nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris,
+qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son
+mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau
+pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de
+ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci
+par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas
+achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les
+turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos
+rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront
+jamais autant mon palais, <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span>en flattant ma gourmandise, que
+l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres
+arbres, que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps
+appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets
+goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer,
+ses b&oelig;ufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant
+sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la
+maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»</p>
+
+<p>Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si
+ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le
+poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de
+médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le
+laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui
+manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer,
+ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa
+vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur:
+son isolement l'en punissait.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span>XVIII</h4>
+
+<p>Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus
+savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome
+à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme
+d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires:
+c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il
+s'évapore avec les m&oelig;urs, les vices, les ridicules des temps et des
+lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du
+vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois
+quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits
+généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et
+dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des
+égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les
+passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se
+retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est
+le <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace
+est Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le
+plus, dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une
+morale prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers
+faciles, et des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le
+charme des confidences poétiques.</p>
+
+<p>Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se
+laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre
+l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq
+jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai
+manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera
+étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra
+vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la
+vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton c&oelig;ur t'y porte,
+quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la
+première hirondelle.»</p>
+
+<p>Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la
+délicatesse de Mécène, qui <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span>n'importune pas son ami de dons et
+de faveurs difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques
+et pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une
+fortune disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que
+M. Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature
+versifié par La Fontaine; le voici:</p>
+
+<p>«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un
+vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il
+s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une
+belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu
+maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»&mdash;Veut-on
+m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller
+de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui
+échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu
+verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de
+toi!»</p>
+
+<p>La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans
+ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de
+<i>Vacuna</i>, dans sa chère Sabine, en se promenant <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span>aux environs
+de sa métairie de <i>Vacuna</i>:</p>
+
+<p>«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du
+séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le
+reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans
+l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des
+ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De
+quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue
+ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême
+félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des
+libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de
+l'offrande.</p>
+
+<p>«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site
+convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié
+que l'heureuse retraite que j'ai choisie?</p>
+
+<p>«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents plus
+doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de la
+canicule et l'âpre morsure du <i>lion</i>, quand il reçoit
+perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il une où
+les soucis envieux <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span>agitent moins les sommeils? L'herbe des
+champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à
+l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes
+s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle
+plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives
+inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce pas
+pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi?
+N'est-ce pas parce que l'&oelig;il, du haut des terrasses, y embrasse un
+vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle
+revient vous envahir malgré vous!»</p>
+
+<p>L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du
+cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet
+apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au
+fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui
+contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération
+des désirs:</p>
+
+<p class="poem10">Serviet æternum qui parvo nesciet uti;</p>
+
+<p class="poem10"><i>Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de
+peu.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span>Le petit billet suivant à son ami <i>Bullatius</i>, pour le
+détourner de longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes
+jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants
+que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de
+mosaïque, où chaque pierre est un éblouissement des yeux.</p>
+
+<p>«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je
+voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...</p>
+
+<p>«Modère ton imagination; et <i>Rhodes</i> et <i>Mitylène</i> ne te seront pas plus
+nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le
+vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.</p>
+
+<p>«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant,
+reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de
+l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne
+remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de
+ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas
+chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à <i>Ulubria</i>.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span>XIX</h4>
+
+<p>«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à
+la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à <i>Iccius</i>. Si ton
+corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à
+l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»</p>
+
+<p>Une épître charmante à son jardinier d'<i>Ustica</i>, qui a servi de modèle à
+celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment
+rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des
+plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des
+glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les
+b&oelig;ufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux
+arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute
+encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te
+faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span>ses ondes,
+pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.</p>
+
+<p>«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères,
+et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu
+le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère;
+l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de
+Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil
+sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir
+été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le
+sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre
+ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la
+ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers
+et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le
+b&oelig;uf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier,
+et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son
+métier! c'est mon avis.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span>XX</h4>
+
+<p>Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux
+images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire
+saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez
+dans ce salut poétique la belle description d'Horace à <i>Quinctius</i>.</p>
+
+<p>«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius.
+A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux
+baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des
+vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et
+la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une
+ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la
+droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes
+vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur
+la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span>
+le chêne et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à
+l'heureux possesseur. On croirait être aux portes de la ville de
+Tarente. La source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un
+ruisseau dont l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et
+la pureté! Son onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs
+débiles. Voilà les douces retraites, disons mieux, les demeures
+enchantées qui préservent votre ami des influences de l'automne.»</p>
+
+<p>Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa
+vie à l'âge où la sagesse l'y confine.</p>
+
+<p>Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:</p>
+
+<p>«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle
+nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi
+sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus
+vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite.
+Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps
+que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable.
+Vous direz de plus, si on vous <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span>interroge, que j'étais un homme
+de petite taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du
+soleil, prompt à m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un
+veut savoir mon âge, vous direz que je comptais quatre fois dix ans,
+surchargés de quatre ans, l'année où Lollius eut pour collègue au
+consulat Lépide.»</p>
+
+<p>«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste,
+que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et
+mes portefeuilles!</p>
+
+<p>«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes
+ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels,
+la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers;
+mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je
+continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir
+ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes?
+Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de
+nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins,
+les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même
+la poésie. Qu'y faire?»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span>XXI</h4>
+
+<p>Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois
+supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire
+à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de <i>Childe-Harold</i> de lord
+Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son
+imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane
+des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est
+le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui
+portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le
+caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître
+d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que
+de la prose aux vers.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span>XXII</h4>
+
+<p>Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers,
+se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des
+brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de
+l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé
+d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une
+sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du
+jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en
+silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt
+les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même
+il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des
+épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les
+soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à <i>Sans-Souci</i>, ce Tibur
+soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span>des
+soupers d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec
+le maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale
+des convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette
+magnifique divagation d'Horace.</p>
+
+<p>Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître
+intitulée le <i>Voyage à Brindes</i>, écrite à peu près dans le même temps,
+et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un
+<i>Téniers</i> dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu
+prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec
+la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la
+ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les m&oelig;urs des hommes
+du peuple des bourgades d'Italie et les m&oelig;urs de ce même peuple de
+nos jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous
+transporte à <i>Albano</i>, à <i>Terracine</i>, à <i>Fondi</i>, dans les Abruzzes, et
+jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la
+cour d'Auguste.</p>
+
+<p>Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace,
+de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée
+<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span>à Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.</p>
+
+<p>Lisons: chaque vers est une pierre <i>milliaire</i> de la voie Appienne qui
+mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à
+croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en
+plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes
+du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour
+Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait
+passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas
+chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où
+le vers s'amuse à ressembler à la prose.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>«Sortis de Rome, la grande <i>Aricia</i> nous offre une halte mesquine
+(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques,
+au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un
+poëte); de là <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché
+de Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite
+dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs
+de Rome:</p>
+
+<p>«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre;
+je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y
+prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante
+commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes
+du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les
+matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:&mdash;Aborde ici.&mdash;Tu
+entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est
+assez!&mdash;Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on
+attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants
+et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et
+les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse
+absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux
+attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle
+étendu sur le dos.</p>
+
+<p>«Les voyageurs, couchés dans la barque <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span>sur le canal des marais
+Pontins, croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à
+l'aube du jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en
+caresse les épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième
+heure on débarque un moment près de la fontaine <i>Ferrione</i>, pour se
+laver le visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à
+<i>Anxur</i> (aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.»
+(Ils sont jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)</p>
+
+<p>Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par
+Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme
+accompli <i>ad unguem</i>, dit le poëte.</p>
+
+<p>On arrive à <i>Fondi</i> (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant
+paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance
+et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à
+Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna.
+Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons
+de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à
+<i>Formies</i>, chez Varron, cette <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>belle <i>Terentia</i>, sa s&oelig;ur, qui
+devint plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la
+mort quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius,
+Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà
+des marais de Minturnes.</p>
+
+<p>Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le
+monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent
+leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de
+Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte,
+avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le
+Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un
+reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été
+esclave, le second, favori suspect d'Octave.</p>
+
+<p>Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace
+se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux
+débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes.
+On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des
+images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre
+de vers <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span>de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses
+<i>Confessions</i> dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du
+cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce
+vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace,
+devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices
+sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante
+que la salubrité municipale?</p>
+
+<p>«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»</p>
+
+<p>L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact
+comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a
+trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage
+d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou
+peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les
+ruines de la maison de son père à <i>Venusia</i>. Là il se souvint de son
+heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces
+souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était,
+malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>XXIV</h4>
+
+<p>Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les &oelig;uvres de ce
+philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.</p>
+
+<p>Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes
+confident du c&oelig;ur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais
+jours, que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans
+l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la
+douleur des éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur
+conversation à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour
+nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées
+infinies, pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter
+des prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des
+vers sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces
+accents supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère,
+<span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>de Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques
+lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils
+vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie
+divine ou humaine ne sont pas à la portée de la main badine et
+épicurienne d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est
+le poëte du sourire, c'est l'ami des heureux.</p>
+
+<p>Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un
+amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous
+ne sentez plus dans votre c&oelig;ur ou si votre nature tempérée n'a jamais
+senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des
+fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une
+félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents
+âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de
+cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts
+pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix
+révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière
+des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le
+sort des peuples <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>que le nom de leur servitude et de leurs
+déceptions; si vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés
+fous le lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient
+fanatisé les pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée
+humaine, toujours active et toujours trompée, vous a attristé d'abord
+par ce perpétuel enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce
+tonneau retentissant des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini
+par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impénétrable
+moquerie du destin qui pousse le genre humain à tâtons de la vie à la
+mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret à
+la Providence, qui, décidément, ne veut le dire à aucun mortel, à aucun
+peuple et à aucun siècle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la
+pente, comme l'eau de l'<i>Anio</i> qui glisse en gazouillant sous le verger
+d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui
+perpétuent pour vous les soucis de la vie; si votre c&oelig;ur, un peu
+rétréci par cet égoïsme qui se replie uniquement sur lui-même, a besoin
+d'amusement plus que de sentiment; si vous possédez cet <i>Hoc erat in
+votis</i>, ce v&oelig;u d'Horace, un joli domaine aux champs pour l'été, une
+<span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span>maison chaude l'hiver, tapissée de bons vieux livres (<i>nunc
+veterum libri</i>); si votre fortune est suffisante pour votre bien-être
+borné; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mêmes
+des maîtres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant
+combattre Pompée et mourir Cicéron pour cette vertu que Brutus appelle
+<i>un vain nom</i> en mourant lui-même; enfin, si vous n'avez pas grand souci
+des dieux, et si les étoiles vous semblent trop haut pour élever vos
+courtes mains vers les choses célestes; oh! alors, Horace est le poëte
+qui vous a été préparé de toute éternité pour ami; c'est le poëte de la
+bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des
+insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette société immortelle
+qui commence à Anacréon, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en
+Angleterre, par Boileau, par Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger
+en France, et qui, supérieure en poésie et en délicatesse exquise à tous
+ces génies de l'agrément, vous laissera peu de choses dans le c&oelig;ur,
+mais des paroles sans nombre de sagesse légère et de volupté
+intellectuelle dans la mémoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span>Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours
+bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un
+compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations du
+soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer;
+achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot;
+asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les
+saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et
+prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: <i>Carpe
+diem</i>, <i>saisissez le jour</i>, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les
+pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce n'est
+pas le mien.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="center p2">FIN DU TOME HUITIÈME.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+8), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+
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index 0000000..6312041
--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..73ea649
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #37075 (https://www.gutenberg.org/ebooks/37075)