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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:07:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 8) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: August 14, 2011 [EBook #37075] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME HUITIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1859 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + VIII + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + +XLIIIe ENTRETIEN. + +VIE ET OEUVRES + +DU COMTE DE MAISTRE. + +(2e PARTIE.) + + +I + +Les _Soirées de Pétersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrétien +écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de +Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à +Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs +interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans +ces dialogues à tous hasards de sa pensée que le comte de Maistre a +développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité souvent +étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il essaye +de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du sarcasme +voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est alors qu'il +est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de ses idées. + +Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la +profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme +qui a vu les _Charmettes_ et conversé peut-être dans sa jeunesse avec +madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler +dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la +nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soirées_; +c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour +consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je +voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase +qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années. + +«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je +remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé de T..., +membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., jeune +Français que les orages de la révolution de son pays et une foule +d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime +réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de +services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime. +L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de +campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la +ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit +permis de l'appeler _campagne_, et même _solitude_; car il s'en faut de +beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et, +quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent +à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir encore si les habitations +doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi +de Pierre Ier. + +«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un +temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile +que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du +palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du +mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent +la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement. + +«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit +d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté +de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme +particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus +douces et plus calmes que dans les plus beaux climats. + +«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et +ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une +terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de +vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts +qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des +palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie. + +«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords +escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins +bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon +des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est +contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, espèce de +magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la +capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni +l'imitation. + +«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit +de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent +l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et +toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique +voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en +arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de +leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on +lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand. + +«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait +retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible +courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, +tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle et du +calme de la nuit. + +«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches +négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le +jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux +files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette +musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose +particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes +vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa +patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles +plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper +l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre que les +instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant +ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme +aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie +sont dans le tout. + +«La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néva, à +l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère +regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le +génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil +contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête +puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces +rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit +sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu +sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie: on +regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou menace. + +«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le +bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était +descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté +douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais +vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme +s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces +campagnes. + +«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans +la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire +et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi +depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber +dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces +belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes +hospitaliers. + +«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la +beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B..., +rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur +cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le +malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre..... + +«--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux +amis parlant à la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si +cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.» + +«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt +son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont +nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes. + +LE COMTE. + +«Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni +de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils +n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles +d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les +écarter de notre barque! + +LE CHEVALIER. + +«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le +croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur +réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la +Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des +méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte +de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui +me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne +fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je +vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous +devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si +forts dans ce genre de philosophie. + + Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance, + Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance, + +je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît +à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en +réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès +cette vie, au moins il ne se presse pas. + +LE COMTE. + +«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer +la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en +elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et +de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces _symposiaques_, +dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames +sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir +sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir +s'y prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les devoirs +imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent +quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous +n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une +question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière +plus utile et plus agréable même que les discours légers ou +répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, +une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la +même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être +pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite +_symposie_ le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien +meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous: +elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra. + +«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes +chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres +ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, +si vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil +antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de +la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle +vulgairement _bonheur_; je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi +par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop souvent de me demander +à moi-même: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience, à force de me +répondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je +ne suis pas tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon +observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je me livre à +de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient +du ravissement; tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres +vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que +j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble +qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance vers elles, de +charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me +paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance. + +«Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon +secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je +suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une +foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...» + +(_Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, +la conversation reprit son cours._) + +Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre +dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité +de la conscience et dans le silence du recueillement. + + +II + +La première question que traite le comte de Maistre est celle du +gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce +dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé +par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux +temporels, expiation immédiate de ses fautes. Si cela était démontré, +ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les +expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le +philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes +des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au +supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de +cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation +éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre +admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de +son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de +génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités, +l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en +style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit. + +«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est +frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par +d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il +était à son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien +n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à lui, +c'est l'exagération. + +Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la +rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour +exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables +envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il +cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui +prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société +elle-même. + +«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie +des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui +est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la +défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient +mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur +nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc, +après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines +à ceux qui agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur actif; +il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes +dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la +justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort +martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans +l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que +désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être +administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à +l'oeil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si +le juge a l'oeil juste... etc., etc.» + +On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait +des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-là aux bords +du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine +épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la +date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des +temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume, +rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'_Iliade_ à un +moine de Bruxelles! Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si grave, +permettre à sa plume de telles facéties? + + +III + +Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans +l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme +dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine +traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a +été sondée d'une main plus ferme. + +Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main +jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement +déchue dans sa nature. + +«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les +limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel +n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un +autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou +en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé +mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance +et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle +qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la +science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être +qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il +_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. +Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que +leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils +occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le +sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur +et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable +dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste +bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne +peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses +lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans +lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il +cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la +trouver; le mal a tout souillé, et l'_homme entier n'est qu'une +maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et +incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de +quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié +l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est, +par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une +_perception_ qui appréhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une +_volonté_ qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies +dans l'homme; mais la troisième _est brisée_, et, semblable au serpent +du Tasse, _elle se traîne après soi_, toute honteuse de sa douloureuse +impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent +blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas; +il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui +quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: _Qui me +délivrera_? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté _bonheur_; mais il +ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son +essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant +le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu +consens à la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans +cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la +philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché +originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement +d'après son maître Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de +nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent_? +Platon ne dit-il pas de même qu'_il faut s'en prendre au générateur plus +qu'au généré_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que _le +Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération +avaient perdu_ (ou détruit en eux) _le don inestimable, avait déterminé +de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à +les régénérer_? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces +philosophes et de ces initiés qui avaient pensé _que nous étions dans ce +monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cité même +et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la +contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice +d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui. +Ailleurs, il dit expressément que _la nature nous a traités en marâtre +plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme +étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices_. Et +n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme +précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: _Je +vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit_; et l'Apôtre si élégamment +traduit par Racine a dit: + + «Je ne fais pas le bien, que j'aime, + Et je fais le mal, que je hais.» + + +IV + +Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle +tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations +nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de +la rédemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais +quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni. +Ce dialogue des _Soirées_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au +lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps +et d'esprit, regarde la destinée en face. + +Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme +Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de +l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des +siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme +moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des +origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des +créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de +facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les +initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et +l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation +et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la +bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par +la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à +la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même +très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son +principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle +s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à +brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les +premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les +connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de +l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de +Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les +constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, +dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité, +qu'Hésiode appelait _grands et illustres_, neuf siècles avant +Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre +d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant +en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les +phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque +chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que +_Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs +avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour_. Je vous +avoue même qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres +morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les +Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous +pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce +texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel), +appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. Où avait-il pris cette +singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des +anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études +théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon +commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges +s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est +l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur +proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce +qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant +lui-même, de manière que chaque fille eut son _Chrîschna_. Ajoutez que +le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute +antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées, +précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont +des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation +qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de +l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds +des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit +des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les +espèces; que cette nation, dis-je, était _nécessairement_ tout aussi +éminente dans les autres arts, et savait même _nécessairement_ une foule +de choses que nous ne savons pas.» + +Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu +être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par +plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi +que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et +aussi primitivement révélé que la langue qui la profère. + + +V + +L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et +sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son +chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme. +Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant +semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu publique du +dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la +défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul écrivain +ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; malheureusement il +s'enfonce avec la même force et avec le même goût de l'excès dans +l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: écoutez le sublime +du vrai mêlé à l'excès du faux. + +«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur, +j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il +fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit pas le +véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est chaste dans les +transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il +faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel... Le fléau +est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMÉES. + +«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est +cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers. + +«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence +manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres _in +mutua funera_. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le +décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. +Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense +catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes _meurent_, +et combien sont _tuées_! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, +la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois +cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à +découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque +grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain nombre +d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a des +insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des +poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant +de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de +ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main +destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue +pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour +se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour +tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui +résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira +de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées +l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou +du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son +ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice +qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. +Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la +peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à l'agneau ses +entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour +soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus +meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses +défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes +de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le carnage +permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi +s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être +exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est +chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui +qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui +qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à +pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; +lui enfin à qui il a été déclaré qu'_on redemandera jusqu'à la dernière +goutte du sang qu'il aura versé injustement_? C'est la guerre qui +accomplira le _décret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et +demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui +des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les +frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en +atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se +douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans +le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non +moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La +_terre_ n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à +coup d'une fureur _divine_ étrangère à la haine et à la colère, s'avance +sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il +fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus +contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec +enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur +le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer +Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent +boucher de chair humaine n'entendra jamais là: _Nous ne voulons plus +vous servir_. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour +s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas +à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui +traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une +main redoutable, _il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé +lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a +fait la mort_. + +«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la +grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre +entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où +tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, +jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à +la mort de la mort. + +«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur +l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce +malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper +d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain +genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse sans +mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée +rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois +sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant +tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance +précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne +dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper +à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables +éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent +pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles +viendront l'offrir, et bientôt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces +guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.» + +Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les +plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire: + +LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE. + +À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces +monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce +dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble +n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi +de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la +guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais +vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme +constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation +contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que +la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est +de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela +devient jamais possible) chez les hommes. + + +VI + +Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle, +et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui +osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et +étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui +sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée +officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire. + +«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il +appartient aux prélats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'ÉTAT, d'être les +dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui +est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres +n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les +sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre? +Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un _dogme national_ au +peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence +d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!.... +Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc. + +Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la +nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il +baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler +autrement que lui, philosophe! + +Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein +d'un empire et d'un culte _grecs_, où le prélat et le souverain auraient +eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des +consciences, le devoir de le supplicier lui-même _comme voleur +domestique_, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie +romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie, +c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher +les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait +fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs +d'opinions! + + +VII + +Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa +logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir +l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez +encore: + +«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices +atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_ +ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution +terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses +femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des +révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, +qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre +par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en +acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui +furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des +raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?» + +Enfin, lisez l'étrange apothéose du _bourreau_. Jamais la magnificence +du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe +de Shakspeare sur un échafaud. + + +VIII + +«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure +résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes +les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet, +se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car +la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de +déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à +réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de +méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a +préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même +honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité +humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette +tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien +de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas +douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais +c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille +humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance +créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion +des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette +opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, +à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent +jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette +solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul +avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de +l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal +lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa +porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une +place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette +un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend, +il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait +un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui +éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache, +il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les +rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte +comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre +de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui +bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne +roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la +justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une +double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il +mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il +songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un +homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il +n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par +exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est +estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent +des rapports avec les hommes, et il n'en a point. + +«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination +repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association +humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même +l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société +disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du +châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le +maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.» + + +IX + +Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un +style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes, +incommensurables d'étendue sur les législations, sur les dogmes, sur les +mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en matière grave; +un grand génie doublé d'un sophiste, un _Diderot_ déclamateur dans un +philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, quelquefois un +Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son apparition; on en +jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle. +Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y +trouvons plus de talent que de philosophie réelle; la pensée y est plus +hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide. +C'est une magnifique curiosité plutôt qu'un monument durable de l'esprit +humain. L'exagération y fausse tout, jusqu'à la vérité, qui est la +modération de l'esprit. + + +X + +Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du +Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au +théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations +sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier +livre. + +Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à +l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il +établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je +suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui +résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous +les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la +fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en +liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel. + +«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles +(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes). +Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle +des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre +justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur +excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain, +dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le +satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais +c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le +pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une +dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père +de l'Église. + +Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de +propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second +volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait +pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit +nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie +plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des +monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans +le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des +schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain +pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la +Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration +aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté +usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute +philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un +autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien: + +«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre +toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu +es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine +avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible +dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers +convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant +en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_. +Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces +grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la +puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme, +et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se +déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous +ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés +de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes +constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; +pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les +moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut +résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un +grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore +_par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé +jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un +souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il +l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale +du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le +temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de +l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les +saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de +profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le +_Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif, +dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est +exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le +ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures +meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les +_saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir +à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés. + +«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait +seulement pour ceux qui savent le contempler! + +«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il +est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le +_dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des +thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la +pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le +miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde. +Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son +aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes +impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la +pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_, +_Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!) +reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la +vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes +les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée +entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la +première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui +connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel +sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en +soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle +de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne +voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront +heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je +vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de +ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme +un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la +capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces +_dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le +_Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait: +_toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux +cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le +_Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_. + +«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie +chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon +dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le +centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la +plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec +nous, _plein d'amour et de vérité_.» + + +XI + +Voilà tout ce livre _du Pape_, oeuvre très-savante, quoique +très-décousue, inférieure aux _Soirées de Pétersbourg_, et qui cependant +produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son +apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes +éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils +adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur +parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le +bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste +de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de +l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que par les +légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un arsenal de +science ecclésiastique. + +Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où +il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations. +Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange +sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas +là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait +rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des +hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang. + + +XII + +À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans +le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est +plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme +de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons +résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont +pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter +son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine +gaieté. + +«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance, +qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image, +justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il +faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut +pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me +lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à +déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, +comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que +tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que +les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon +aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien +garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi. +Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et +je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me +traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à +m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous +étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi, +et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une +petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...» + +Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer +sa fortune: + +«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et +que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de +Chambéry m'a serré le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu +par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le +bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur +lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que +les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu +que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus +tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes soeurs, il faut que tu +aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta +fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu. +Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de +papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une +écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui +probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce +sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.» + +Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse +renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme +savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe: + +«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: _La femme forte +entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le +fuseau_. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur: +_La femme forte file, se cache, obéit et se tait_? Voici une autorité +qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix +cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée +_les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge +infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu +que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand +défaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'être homme_. Pour +écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut +absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est +infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté +de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es +femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de +t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.» + +Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des +sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer. + +«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien; +jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu +une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les +hommes_, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien +c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La +vérité est précisément le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun +chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni +l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Athalie_, ni +_Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le +Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni +l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des _Principes_, ni le +_Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Télémaque_. Elles n'ont +inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, +ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque +chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnête homme et une +honnête femme_. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est +docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, +et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas, +son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi +que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la +science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît +presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou +ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger +de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne +veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent +pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous +sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être +savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus +d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon +cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère +décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es +tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire +combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus +que nos chers Allobroges.» + +«Le chef-d'oeuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille +Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans +ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de +ces badinages de coeur et de plume avec ses chères filles, et ce volume +n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas. + + +XIII + +Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie, +jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815 +ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par +l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces +traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint +en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le +prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer +l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain +ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait +jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui +faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne +l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa +conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui +confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre +que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et +l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne +pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût +employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce +qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la +nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès +d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin. +Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du +royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum +dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins +au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir +que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant +quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite +qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte +furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que +j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que +la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore +dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. +Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses +dernières années. + +À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne +serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son +propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa +correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal +résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention. + +Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille +Constance, laissée derrière lui à Chambéry. + + «Turin, septembre 1817. + +«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je +ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la +défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix +intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. +Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera +naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, +sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune +éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien +de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des +affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais, +elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon +inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je +n'attends pas.» + +Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut +satisfait du rang qu'on lui donna à Turin. + +Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un +petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie) +revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la +magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de +ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des +fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève +seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne +de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne +générale.» + +Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes +correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement +satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir. +Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion +par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de +l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en +monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il +prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des +erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. +Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de +Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors +contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs +lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes +et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point +d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la +marche du monde. + +Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des +ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à +réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!» + +Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait +à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis; +il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été +qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel +héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son +immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à +croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il +a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. +Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est +l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant +l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion +publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui +servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion +éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire, +au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie +que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même +les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de +Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa +religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a +trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y +a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense. + + +XIV + +Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et +mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de +génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le +christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme? + +Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression +la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera +sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les +pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont +déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la +sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte +solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de +l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des +défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui +scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de +superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison +pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. +Voilà évidemment l'oeuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause +qu'il veut défendre. La partie théologique de l'oeuvre de M. de +Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soirées_, dans le +panégyrique de _l'Inquisition_, est entièrement le contre-pied de ce que +nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un +prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, +il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle +ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous +ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à +l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où +il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de +conscience, _une opinion différente de celle des prélats ou des grands +officiers de l'État_. + +Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie +persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante +qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement +en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur +les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre +est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre +au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration +pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec +le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des +plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place +dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en +ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait +persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au +dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause +qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir +les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre +le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de +son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi +sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de +l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de +Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte +jusqu'au sarcasme et jusqu'à des voeux de mort contre le pontife +représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double +dogme devant la passion? + + «9 mars 1804. + +«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des +chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode +des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet +que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du +_bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce +n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un _bonhomme_ dans +une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!» + +Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect! + +Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un +Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son +faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui +ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, +permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne +veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus +ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut +s'adresser à d'autres qu'à moi.» + +Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal +Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point +de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la +démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon +coeur la mort, etc., etc.» + +De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la +révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc +pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun +bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la +révolte de l'esprit ne soumet pas le coeur. + + +XV + +Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un +esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux +engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit +loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical +monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de +l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans +réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée +dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme +élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre +limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de +son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par +la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la +noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes; +il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et +à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur, +de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose +comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme +Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau. +On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même +ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de +gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en +religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité +des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et +par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une +saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire +à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se +détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui +s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous, +les défauts du grand écrivain. + +Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans +égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images, +souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes +les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être +de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni +personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées +passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration +de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme +certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on +jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui +tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu +d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il +faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation, +Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement +une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des +saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature +de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans +l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut +faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot, +entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal. + + +XVI + +Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des +vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où +semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je +n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand, +dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le +silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses +charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui +l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu +du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque +instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il +improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de +philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou +rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions +qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que +j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de +l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je +ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à +rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu. + +Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère +et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus +divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même, +de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le +temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry +où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements +qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie +un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés, +et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui +ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de +si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans +le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la +poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs, +et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher +échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer. + +Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité +devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces +Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession +éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont +précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des +théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans +descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans +l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans +autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés +dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La +république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et +d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations, +l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre +elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a +péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future +réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines +qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée +interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par +la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité +rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent +aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance +au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques. +Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va +rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la +France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont, +que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit +de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans +consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa +cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome, +occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par +une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera +demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de +lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie +secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez +parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution +française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation +teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône +des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos +conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été +trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le +même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes +présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais, +si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le +monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle +plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur +et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que +dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui +passe, hélas! par les mêmes sentiers! + +Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur +propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire +d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il +ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel +qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus +vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus +aimable des explorateurs d'idées. + + LAMARTINE. + + + + +XLIVe ENTRETIEN. + +EXAMEN CRITIQUE + +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, + +PAR M. THIERS. + + +I + +Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la +postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des +monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés +par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire +une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus +dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est +qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses +périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit +de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs +nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au +nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui +n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce +livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de +religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de +liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de +diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent +l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les +profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit +par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète +devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des +événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les +plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et, +disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus +correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait +jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi +remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque. + +Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes +compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous +le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la +philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le +génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la +conquête et de la fortune. + +En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans +cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage +sans ciel. + +Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui +lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de +littérature le texte, les développements, les discussions, les +admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à +vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle +l'histoire. + + +II + +Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain. + +C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil +continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, +considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas +inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité. + +L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne +sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant +point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les +histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le +soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut. + +C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une +part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les +théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par +l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque +génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui +nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi +toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de +l'histoire. + +C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les +vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, +ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que +dans l'histoire. + +Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit +humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous +dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité. + +On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons +pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons +d'un historien. + + +III + +Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans +l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite? + +Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même +homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et +d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques +de tous les siècles. + +Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie +comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour +que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans +la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce +bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les +hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir. + +Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des +fantômes, mais des réalités. + +Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la +fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car +c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a +toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur +lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et +intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités. + +Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été +mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé +la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des +démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut +connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels +intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une +assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la +majorité aux gouvernements. + +Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou +l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du +métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite +ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de +l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le +général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des +batailles. + +Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute +histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les +faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune, +de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité +historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale +tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux +morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en +a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux +grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu +d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. +C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la +vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu +publique. + + +IV + +Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la +théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions +intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur +honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces +questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies +dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des +empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues +politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités +indispensables de l'écrivain. + +Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si +élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela +vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un +historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre. + + +V + +Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans +partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et +pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa +vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui +doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du +monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités +n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la +Révolution_, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien +n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce +d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la +Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on +colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour +l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses +grands événements. + +Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la +race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont +il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, +développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui +grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu +n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence +ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont +nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti +assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de +son propre drame. + + +VI + +On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre +plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie +politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des +dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais +deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives +d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse +d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce +talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus +et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède +de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs +de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également +distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se +dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse +activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le +mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt +que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et +l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais +jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus +élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de +la pensée ou de l'action. + +La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette +ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse +évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le +champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien +supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction +d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se +sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par +leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire +qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers; +quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais +il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption. +On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle +n'humilie personne en s'exaltant elle-même. + +Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de +caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M. +Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais +rapprochés. + +Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant, +que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos +opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle +intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je +jouisse à satiété de son entretien! + +Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour +étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement +anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous +avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au +dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec +ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand +esprit. + + +VII + +Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit +son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a inséré dans son douzième volume. On a +dit qu'il avait écrit cet Avertissement _après coup_, dans l'intention +mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui +seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons +rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons +jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme +d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis +eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système +historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet +Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour +être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à +l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y +a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec +ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers +sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de +belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous +l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord +l'Avertissement. + + +VIII + +«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques +dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était +particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire +trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des +affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi +dire. + +«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées +ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la +multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins +tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les +éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à +Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je +voyais se mouvoir sous mes yeux... + +«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent +les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un +certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, +l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je +répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois, +et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est +une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures. +Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire +l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, +Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, +Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi +supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au +Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être +assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon +éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante: +tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite, +va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits +des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre +enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus +discret, pénètre d'un oeil auquel rien n'échappe dans la profondeur des +événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque +manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y +a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui +doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? +Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette +qualité, c'est l'intelligence. + +«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant +seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire +entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme +d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, +parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce +que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, +voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui +enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il +est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences; +devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en +attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé +de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la +pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus +grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie +excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, +avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude. + +«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à +mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle +existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de +la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce +que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se +laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de +l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes +et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop +petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le +fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint +juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on +fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, +administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée +de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur +généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à +s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, +l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans +l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien +mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns +les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que +c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les +grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout +ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve +du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun +de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, +dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne +calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je +ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un +malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on +sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer +moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé +aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore +pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir +son coeur au niveau du bon, du beau et du grand. + +«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en +histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec +justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à +narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être +un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit +clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui +souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les +événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des +chefs-d'oeuvre... + +«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle, +et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, +et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte +reproduction...» + +«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que +faut-il? Les comprendre... + +«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour +idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de +la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien +au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en +histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit +d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore +il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique, +profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme +d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent; +eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous +prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et +vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous +vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au +contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un +temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices, +leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous +à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous +n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi +leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible, +celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute +de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou +grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites +si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce +naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à +l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et +saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une +chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour +à tour paisible ou précipité de la nature. + +«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire +quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite +la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On +vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les +chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et +d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du +quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on +aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les +innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle. +J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui +entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique, +car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur, +ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit +une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la +transparence absolue.» + +Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de +l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même +qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais +certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais +nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être +juste. Il ajoute: + +«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait +inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice +envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier +venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les +questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de +honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont +versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce +même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la +politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un +trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans +connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété! +L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la +contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles coeurs les +inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la +calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans +adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit +sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en +histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait +sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des +hommes!» + + +IX + +Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et +fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en +reconnaissions pas la justesse. + +Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit +pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans +sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que +cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les +autres.--Raisonnons cependant. + +C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_. + +L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul +ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son +mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de +bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le +regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le +regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis +de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard +en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_, +nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne +s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le +juger dans la conscience. + +L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui +suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande +histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande +histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les +histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité +à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de +M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace +d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus +de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa +propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de +l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la +matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à +réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais, +dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de +l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, +il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que +l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait +penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une +glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est +un historien. + +Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens, +parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des +hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à +l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, +et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite +aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui +commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde +romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré +des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un +miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la +démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa +métallique et immorale limpidité d'intelligence. + +Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est +là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à +tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous, +n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire; +mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la +conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que +l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M. +Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la +pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande +histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a +déjà choisi. + +Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement +historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans +l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat +et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature, +l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui +parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature, +dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système +avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature. + + +X + +Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il +se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse +quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec +orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne +condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande +histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de +nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la +patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un +engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le +droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les +champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières, +s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et +de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef +d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On +a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes; +on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une +plume arrachée au plumet d'un grenadier. + +Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure, +c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est +l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité +nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon +nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou +d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas +de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la +patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités, +encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la +mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que +pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie; +l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il +jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le +champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les +yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent +égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de +l'injustice patriotique et de la jactance nationale. + +Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le +drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son +livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne +contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre +mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme +militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil +livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers +n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est +l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il +doit se faire universel comme son sujet. + +Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa +patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui +donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces +armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un +malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à +M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de +la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop +souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme +du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses +fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent +les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. +C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que +quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes +et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces +justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité +des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples. + +Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons. + + +XI + +L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait +s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et +controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force +sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il +suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la +France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer +le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. +M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser +d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la +Directoire. + +M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet +heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers +est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa +politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le +18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude +de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la +dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en +révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la +légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une +armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre +du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous, +j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le +droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens +le sabre! + + +XII + +Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement +innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni +du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et +des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le +gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le +défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou +innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici +avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que +ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire +que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui, +mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée +jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 +brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de +celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit. + +Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à +la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle, +la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; +supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses +talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le +gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites +dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte +lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en +serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par +les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son +autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de +ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il +en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été +acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait +résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que +Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait +envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se +serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit +jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les +excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers +reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa +fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de +l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu +d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la +destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M. +Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son +terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait. + +Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont +il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre +lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un +droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une +limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous +faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir +jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de +lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le +poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la +conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se +réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a +porté un coup d'épée. + + +XIII + +M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page +de son premier livre: + +«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais +raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais +les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai +passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un +trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution +française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles +auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de +croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à +m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris, +et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes +choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je +suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments +généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais, +la liberté et la gloire de la France.» + +La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de +concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du +despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France, +sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût +besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son +gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou +dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût +besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en +invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de +lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver +qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous +ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient +enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle +était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se +prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se +comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par +l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il +jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux +pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un +soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de +là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et +l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que +la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang, +devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures; +nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se +modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous +pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir +de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces +limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes +sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain +franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second +accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du +18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une +modération, et un maître au lieu d'une constitution. + + +XIV + +L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de +son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre +d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux +fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé +dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une +autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à +certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun +autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces +triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté +et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de +l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur +la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le +premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence +philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une +éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la +nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont +aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et +pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de +bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie +par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il +avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur, +n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés +et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les +proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes +politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les +monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation +n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers, +selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte +paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer +avec personne. L'échafaud lui avait fait place. + +Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne +comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux +une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien +ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans +le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas +tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux +réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et +dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit +à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des +faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent +nécessairement par la logique brutale des passions et des événements, +qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il +vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu +commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait +cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur +que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour +sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il +passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute +du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué +plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au +jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui +n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M. +Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le +présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse, +de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment, +selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un +prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte +le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte +avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le +fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt +au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se +résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare +de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue +dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en +sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de +la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses +chimères. + + +XV + +L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est +pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu +trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout +est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente +leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et +scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient +pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux +passions des peuples. + +Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta +dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de +Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et +il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite +de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un +tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais +surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire +jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son +omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut +reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle +était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes +convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par +qui elles sont gouvernées. + +Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et +Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices +assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme +en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la +sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais +qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme. +Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature +politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache +et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à +tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition. + +Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir +législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les +représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine +revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis +ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de +vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des +hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion +de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en +paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, +car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le +bruit des armes: c'était l'ère des soldats. + + +XVI + +Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être +redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une +négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des +émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non +vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec +les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée +s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un +esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son +héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au voeu du pays, affecte +un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était +pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes +au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les +réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore +aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la +destruction des provinces et de la division en départements, oeuvre de +l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux +collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les +murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y +installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux +Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt +y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!» + +Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son +secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!... +Maintenant il faut y rester.» + + +XVII + +Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement +pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de +tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite +transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les +grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun +historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien +démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par +excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans +l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque +un peu à son style, c'est l'historien des batailles. + +L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites +avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le +remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de +soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à +mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion +de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre +des victoires. + +Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation +de consul, supérieure à sa situation de général, profita +merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de +l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de +campagne que nous laissons exposer à M. Thiers. + +«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion +des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie, +réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de +Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième +armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la +réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence +était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers +moyens comme il suit. + +«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement +en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre +Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne, +sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du +Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations +trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que +forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts +à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le +surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de +vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne, +l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres +mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée +de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de +Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et +l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer +aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite +vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général +Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve, +dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et +Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir +Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une +partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le +général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main +au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le +Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus +grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le +baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une +bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les +armes... + +«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, +comme les autres armées de la République, les haillons de la misère, +était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit +nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en +immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru, +Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, +franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait +pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée +d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes +accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et +intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette +armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en +corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des +généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux, +mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps +dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes +répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une +bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à +Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un +lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit +froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités +du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque, +dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire +dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants +était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les +indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était +face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et +étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier +grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son +caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé +déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les +âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du +reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré +la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience, +son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le +général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille +hommes.» + +On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard +sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en +popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les +exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de +la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du +jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme +de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de +gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être +irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République, +car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la +patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un +complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre +Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas +fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un +tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa +patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un +crime. + + +XVIII + +Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la +campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par +Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de +la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout +comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de +Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas +un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à +travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain +qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il +ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire +est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un +grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au +lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que +l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la +parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop +souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le +récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est +tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas +assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin +que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui +gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime +interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des +grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne +regrette plus rien. + +Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut +reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui +reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici +il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de +l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille +hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et +sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier +la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne, +ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des +machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants. + +Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois +ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais, +pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est +devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus +banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de +conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est +évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans +obstacles un piédestal dans les nuages à son héros. + +Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans +emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de +Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper +en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut +qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de +fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique +de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on +ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de +paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme +peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes +peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple, +que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets +tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David. + +L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence +qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans +la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit +confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des +Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit +incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une +intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo +ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la +partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce +qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que +Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille, +complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et +Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au +lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si +populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la +France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui +concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs +qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les +corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la +gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute +sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur +ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant +laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par +l'épée. + +Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était +que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera +justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra +toujours. + + +XIX + +Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de +la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y +rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne +s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo +sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur +l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec +plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800. + +Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de +l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes, +l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en +Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte. + +De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue +du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le +départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint +seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de +l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un +historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs +la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait +mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que +Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ +laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du +découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur +ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur +le hasard. + +Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive +intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée; +mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le +prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise +les belles pages suivantes: + +«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne +voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à +Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le +mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint +bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du +général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait +fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les +entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il +fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le +regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la +nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour +viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en +murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en +chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires +vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il +captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou +dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme. +On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on +ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la +flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là; +avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la +patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de +face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On +qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne +s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition +qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à +retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la +malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le +suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette +entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, +abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais +se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi +compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains +détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même +aux époques les plus brillantes de sa carrière! + +«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant +avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en +dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et +fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition +d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé +vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir +quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une +faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger, +s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats. +Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en +Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre +le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler +criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer +lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt +général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus +rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France. +D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer +l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions. + +«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les +officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les +uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement, +et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la +présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale +de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées +du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au +contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort +tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette +expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en chef. Après +le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea +tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce +qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête +de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer +le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs; +quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, +osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un +s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. +Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute +Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande +sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de +Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le +général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis +la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé +l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom +était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents +administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement +gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses +auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment. + +«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les +soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et +les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les +quitter.» + + +XX + +La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de +l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles +pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers +rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités +de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la +nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces +natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans +cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils +servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme +d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois +les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les +ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les +armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement +impérieux. + +L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme +livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix +succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe +au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion +d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère +sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus +rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il +l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à +travers le siècle avec la rapidité des événements. + +«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble +figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois +audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur +les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était +brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et +exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des +grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux, +indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander +ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en +murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le +général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le +commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur, +et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il +préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son +langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la +conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères. + +«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu +gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait +point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les +soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était +adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide +et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application +à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de +toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, +ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme +s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une +âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère +école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes +d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de +Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre +d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général +en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement +passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général +Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes +qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni +pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de +compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son +élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il +chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une +admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses +préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita +pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, +confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait +confondus dans une même destinée.» + +Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans +secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais +leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies +immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de +ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la +disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux. + + +XXI + +L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des +événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre +des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le +législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. +Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle +est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant +une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, +excepté la philosophie des gouvernements. + +Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières +agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le +coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid, +livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin +d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les +Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de +négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences +par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une +égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en +dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur; +l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés, +séparés en sectes par les serments ou les refus de serments +constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique +profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; +les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de +Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans +recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser +qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces +portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être +achevé. + +«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes +par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait +privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession +imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, +émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M. +de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on +trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire. +N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle +qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même +les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt; +s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont +Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes, +qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour +caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant, +digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus +singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le +plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger +comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de +la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. +Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du +moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur +accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend +ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il +n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier +consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les +affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec +les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de +Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il +avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait +la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, +même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, +seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du +premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant +à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il +n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas +plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi +employé et plus agréable.» + + +XXII + +On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la +brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais +la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, +quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs +tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand +dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul +était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de +l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec +ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les +conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait +la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus +fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues +politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à +l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la +philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût +pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien +moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de +Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure +toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela +peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni +celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout +en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord, +dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait +pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché +d'en abuser. + +La famille, l'épouse, les frères, les soeurs du premier consul sont +peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de +convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard. +C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné +tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en +général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque +de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est +l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les +groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous +sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et +l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce +qu'une chose? + +Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un +exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit +bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin. + +«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au +jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et +maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à +un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous +les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et +frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme +infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient +supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte +à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le +remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à +raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux +enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au +général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une +tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez +lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de +Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps +de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses +auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des +mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait +avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité +longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa +grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui, +semblait avoir amené la fortune avec elle. + +«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote, +superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les +jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens +d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la +visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et +assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais, +mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un +parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe; +ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en +affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire +part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même +à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient +volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une +occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage +qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se +plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager +aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais +sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne +aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la +nation. C'était une femme d'un coeur très-faible. Bien que légère, elle +aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage +depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un +pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le +poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans +une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant +qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte +assiégeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on +faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait +évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable, +en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui +laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce +sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors +en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde, +mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier +consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines +d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat +extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis. +Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et +des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines +cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des +préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle, +ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par +des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer. +Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon +étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard, +et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle +essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur +exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages, +et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de +Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que, +tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité +au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier +consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à +augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant +se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul, +s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être +flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant +qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que +celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à +madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et +qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer +dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait +singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il +avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son +collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout, +ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce +genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.» + + +XXIII + +Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire, +les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau, +enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour +d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa +place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une +autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il +lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul. + +La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame +d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier +consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au +premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes, +mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense +proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante +l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve +contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont +incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du +gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa +renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il, +méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps, +faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des +travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix +continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.» + +La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales +de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le +noeud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes +d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de +l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de +la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires +d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu +d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses +conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe +Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui +s'ourdissait entre les deux puissances. + + +XXIV + +M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de +tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le +juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme +de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit +et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire. +Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du +jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par +Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition +briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable. +Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur +toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces +esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester, +incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les +autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient +éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la +paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M. +Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs +d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand +homme qui pût lui être opposé en Europe. + +M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au +mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme +pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la +décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de +ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui +seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la +vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays +de liberté. + +Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue +vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque +inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre +depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, +selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique +dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il +n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce +n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes +M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère. + +«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre +(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus +envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à +l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte. + +«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir +devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la +plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il +avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de +domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre. +Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune +au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans +l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur +jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement +prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en +attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus +grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix +d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la +France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage. +Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.» + +Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de +l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce +ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du +premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien +de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M. +Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a +consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et +négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine +qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne +pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les +hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature +compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que +l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre +représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en +blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de +sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à +déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les +vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se +contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des +mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires. + +Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles +sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi +les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers +ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense. + +«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer +le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa +fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à +cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur +d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de +sa destinée. + +«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent +l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie +héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins +avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23 +janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir +gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir +qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait +dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il +avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de +la terre! + +«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent +enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et +régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne +doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une +nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans +doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées +délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille +stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où +ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette +volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire +de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent +régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui +procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole, +quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se +faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un +art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et +à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou +acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps +modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé +pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux +sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un +imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos, +sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se +joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la +Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les +généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa +marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par +la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du +parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut +remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie +organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception +de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa +rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de +l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un +grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée +de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait +de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie +nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses +trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France +et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance +inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la +liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille +possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de +l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il +mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes +les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les +autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. +Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à +l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le +font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut +leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la +force, et la justice, qui l'honore. + +«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les +derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel +ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de +l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. +C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui +devait jouir de nos désastres. + +«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. +Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il +vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût +pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres +de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette +proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut +combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. +Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son +antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur. + +«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des +Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la +gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai +combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération +présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire +le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, +que je crois encore funeste pour l'Angleterre?» + +«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de +son langage. + +«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le +parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) +pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à +Westminster.» + +Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où +M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté +de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique +qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers +pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui +qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un +écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du +temps, pour éterniser le temps lui-même. + +Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons. + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois prochain._) + + + + +XLVe ENTRETIEN. + +EXAMEN CRITIQUE + +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, + +PAR M. THIERS. + +(2e PARTIE.) + + +I + +À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18 +brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et +qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré +jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de M. +Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens historique dans +deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal jugées par lui, +selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous +louons ce travail unique sur les événements de notre temps par +l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement prédestiné à +les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, plus nous +devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts de sens et +contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui pourraient +faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit, +c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une +faute chez un historien. + +Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux +chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est +en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et +les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est +pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux +actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La +vérité n'a pas besoin de la violence des paroles. + + +II + +M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée, +très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans +quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801. + +Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18 +brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec +l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France +avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les +négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et +que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires. +Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances +spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles +gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne +pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion. + +C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le +vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église +romaine pour la réconcilier avec la République française. + +La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé +le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses +seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction +légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors +il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y +employait. + +La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la +Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle +part il n'y avait autant à réparer. + +Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en +possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges +publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons +volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant +l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les +volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa +fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la +noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et +constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du +moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était +inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien +fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du +culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être +propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui +demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il +fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de +dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait +d'immuable et de sacré. + +À notre tour de raisonner. + + +III + +Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés +professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre +concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes, +étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur +ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni +religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans +l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante +de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le +vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en +Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine. +Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette +inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de +l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les +fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont +équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la +liberté, c'était là la pensée du siècle, le voeu de la raison, l'honneur +de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de +philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût +à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme +puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre +souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme +puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront +d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le +domaine de la conscience. + +L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans +s'altérer dans leur nature entièrement distincte. + +L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon +ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle +et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement +civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels. + +C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la +raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs +siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de +Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le +pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé +concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir +civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir +spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou +oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un +sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie. + +Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis +clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers +d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer +sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement +religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres +dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou +plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, +qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale +indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul, +précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir +extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus +commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des +croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus +simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul +clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur +plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne +présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature. +Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de +vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans +cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été +inspiré dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit même du +christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait +la religion de l'homme d'État. + +C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois +lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la +discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous +permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient +fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont +des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de +dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un +peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne +professent pas eux-mêmes de coeur, se jouer de la religion véritable, +inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion +d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle +pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme. + +Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien +de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous +l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de +l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles. +Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles +théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même +en politesses de paroles envers la divinité des cultes. + +Écoutez M. Thiers. + + +IV + +«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association +humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il +vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle +récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie: +assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns +qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les +autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui +doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni +mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre; +l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin impérieux, +irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrêtée. +Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout +temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, +dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on le trouve au +pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou +sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes, +acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions +honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou +bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté +l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait +voeu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le culte +insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient +prouver que ce voeu était aussi vain qu'il était impie. + +«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a +besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de +mieux à une société civilisée qu'une _religion nationale_, fondée sur +les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux règles d'une morale +pure, consacrée par le temps, et qui, sans intolérance et sans +persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité +des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté? + +«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas +depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent +créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils +honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert +de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que, +dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations +avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une +croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur +d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur +comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait +uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette +croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du +Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les +autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un réformateur sublime; +réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes +assemblées des esprits éminents de chaque époque, occupées à discuter, +sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, adoptant +successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée de l'homme +les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour +ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin à produire ce +corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours triomphant, +qu'on appelle _unité catholique_, et au pied duquel sont venus se +soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, qui +avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs +moeurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de leurs +tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs +nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour vaincus ou +victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempête de +l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire revenu, +elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance naturelle et +indispensable de la France et de l'Europe. + +«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet +autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé? +Le général Bonaparte, qui eût été ridicule s'il avait voulu se faire +prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait la +Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vénérable, +en y ramenant par son exemple les populations quelque temps égarées. Et +il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands +génies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois, +Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur la religion +catholique et donné le signal des railleries pendant cinquante années. +Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de +gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et ses respects, +faire tomber les railleries du dernier siècle. + +«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée. +Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de +satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme +résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf +les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec +l'état présent de la société française. + +«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de +chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien +par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est-à-dire par +suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le +reste est un mystère, que la curiosité, toujours naturelle quand il +s'agit d'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu. +Il faut dire cependant, à cet égard, que la constitution morale du +général Bonaparte le portait aux idées religieuses. Une intelligence +supérieure est saisie, à proportion de sa supériorité même, des beautés +de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans +l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu +à travers ses oeuvres. Le général Bonaparte controversait volontiers sur +les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange, +Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait +souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de +ses arguments. À cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays +inculte et religieux, sous les yeux d'une mère pieuse, la vue du vieil +autel catholique éveillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours +si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant à +l'ambition, que certains détracteurs ont voulu donner comme unique motif +de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors +que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme +récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le +lui pardonner. C'est la plus noble, la plus légitime ambition, que celle +qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins +des peuples.» + + +V + +Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de +sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait +écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues +d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile, +peut-on se dissimuler la _simonie des idées_ (si on tolère cette +expression) qui éclate dans la pensée? + +S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce +parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette +piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire +respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes +libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du +coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à +sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa +conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne +serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule +au Concordat. + +Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au +peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni +de coeur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à +ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le +souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses +peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même +leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est +impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M. +Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes +d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple +en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune +plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique, +conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic. + +Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte, +révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet, +que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions +nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou +ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette déclaration de la +nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des +religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille +superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme +en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une +religion nationale_?» + +Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion +divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion +(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution +nationale_. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes +à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette +ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit +l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que +celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais +besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait +d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour +établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances +personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des +peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la +religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus +volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un +souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite +à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples +étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la +foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la +dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le +fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la +loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, +mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de +foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de +tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un +concordat? + +Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la +religion d'État, dans le coeur. Cette prétendue religion de la raison +d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de +M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas +le sophisme et le danger aux hommes. + +Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons +pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers, +aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a +déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus +minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les +négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un +écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une +main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus +lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du +talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien +exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde. +C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création +porteront le nom de M. Thiers. + + +VI + +Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces +lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui, +en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M. +Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en +creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit +tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques +mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce +qu'ils manquent d'impartialité. + +Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois, +contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du +despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan +et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu +à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la +fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici +fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il +fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun +entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle de +liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la +suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par +l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois +démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les +doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays? +Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse +admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, +et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des +clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme +du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, +homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries +officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de +désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant +l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les +doctrines. + +Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, +c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. +Pitt était, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'était +que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de +perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son +héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge +pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour +l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était +pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop, +en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze +ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le +premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la +liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit +de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de +1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec +lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est +plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être +profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme, +elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux +esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit +droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire, +contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. +Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les +volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour +débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper +tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres +du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour +l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la +fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre, +c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, +autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance. + + +VII + +On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques +sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit +philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient +au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du +sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres et stoïques, +quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience et qu'il +invente le mot d'_idéologues_, comme l'injure la plus expressive qu'on +puisse adresser à des hommes qui font abstraction de l'expérience en +matière de gouvernement. + +L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se +personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse +élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste +parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la +médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour +les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps. + +«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le +succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à +commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le +second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa +valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de +grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on +s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et +vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir +tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte. + +«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses +des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour, +jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer +dans leur coeur, pour y introduire leur poison.» + +C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès +politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice +de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant +contre sa patrie pour se venger d'un juste exil. + + +VIII + +La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais +bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du +Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut +sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y +voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix +durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la +diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand +voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme +d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des +traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue. + +On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut +pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des +affaires étrangères sera le hasard des batailles. + +Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une +monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État, +il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, _le Génie du +Christianisme_, devançait ou servait si bien ses desseins de +restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi, +mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut +le programme de la monarchie, en une vive et juste image. + +_Le Génie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres +remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression +profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors +dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable, +de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand on +l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est +le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé +d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales +et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles +étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles étaient +quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé +vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours +dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et +touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles +tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment +profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une +faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si +elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains +du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs +religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus +d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est +resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour +le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, _le +Génie du Christianisme_ vivra, fortement lié qu'il est à une époque +mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre d'un +édifice vivent avec le monument qui les porte. + + +IX + +En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des +institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses +éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie +militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son +institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui +fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en +elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs +d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime +publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines +dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la +citer. + +«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à +ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous créé +les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-là, +et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil ou un sabre +d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui +s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un fait singulier, +et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec lesquels il avait +l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des égards et +des empressements de l'Europe, était remplie des ministres de toutes les +puissances, ou d'étrangers de distinction qui venaient la visiter, il +était frappé de la curiosité avec laquelle le peuple et même des gens +au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et étaient avides de voir +leurs riches uniformes et leurs brillantes décorations. Il y avait +souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister à leur arrivée et +à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines futilités que les esprits +forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces +cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les +philosophes démocrates appellent cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie, +vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité sont des faiblesses +communes à tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut +faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant dédaignés, on fait +des héros! À l'une comme à l'autre de ces prétendues faiblesses, il faut +des signes extérieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut +des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.» + +Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à +l'historien. L'oeuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser +les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique. +Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il +faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les +complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles +sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le +défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour +droit et l'habileté pour principe de gouvernement. + + +X + +M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume +révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la +légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du +trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité +du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop +sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et +Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche +tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui +crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes +choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses +élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous +les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition +heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas +du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de +tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces +audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois +pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté +générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme +qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de +la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que +celui de détruire une république. + +«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la +fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En +faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait +espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que, +dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait +longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas +se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de +prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son +siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au +milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement +commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de +montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident, +monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne +pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général +Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel +titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors +nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les +premières années de sa carrière.» + +On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien +et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le +prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce +autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu? +Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un +écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en +oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation +militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le +génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre +d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme +moraliste? _Patere legem quam fecisti!_ + + +XI + +En reprenant son rôle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la +verve d'un Molière politique, les rôles divers joués par le premier +Consul, par sa femme, par ses frères, par ses soeurs, par le sénat, par +le conseil d'État, par Fouché, par Cambacérès, ses confidents, chargés +de risquer les indiscrétions et de subir les désaveux pour se faire +offrir sous un nom ou sous un autre le titre du pouvoir monarchique dont +il avait déjà la réalité. L'histoire ici touche à la comédie d'intrigue, +et Beaumarchais y serait plus convenable que Tacite. Enfin, après mille +manoeuvres de ses confidents contrariés par ce qui restait de décorum +républicain dans les différents corps représentatifs, la douce violence +est opérée, et, après avoir deux fois repoussé la couronne comme César +au Cirque, le général Bonaparte passe du titre de premier Consul au +titre de Consul _à vie_, et du titre de consul à vie à la prochaine +proclamation de l'empire héréditaire. Ici le général Bonaparte n'a point +d'effort illégitime à faire pour franchir ces degrés successifs qui +mènent d'une magistrature républicaine à vie au pouvoir suprême; il n'a +qu'à se laisser glisser sur la mobilité et sur la versatilité de la +France, pliée d'avance à tous ses désirs. + + +XII + +De très-belles et très-profondes études de droit public allemand et +helvétique remplissent cet intervalle du Consulat à vie à l'Empire dans +l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que leur étendue et +leur érudition excessives. Les diplomates y trouveront des monuments de +diplomatie savante, admirablement scrutés et éclairés d'un jour qui ne +laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs superficiels, qui +s'attache exclusivement aux événements et aux hommes, laisseront ces +riches études aux érudits. Ce n'est plus l'histoire, c'est le catéchisme +du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la différence d'un +traité à un récit. M. Thiers fait trop souvent un traité de son +histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; mais +la postérité a peu de temps à consacrer au passé; elle lit vite et peu: +M. Thiers ne pense pas assez à elle. + + +XIII + +L'intervention française s'accomplit en quelques jours par le général +Ney, en Suisse; la médiation imposée à main armée aux cantons sert de +prétexte à l'Angleterre pour refuser l'évacuation de Malte, conformément +au traité d'Amiens. La France exige, l'Angleterre récrimine sur ses +envahissements; le premier Consul éclate en paroles foudroyantes, +quoique calculées, dans une audience de l'ambassadeur britannique. La +paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. L'historien, dans une +courte et impartiale discussion, attribue à l'Angleterre les causes de +la rupture. On ne peut méconnaître ici la justesse de ses réflexions. La +responsabilité de la longue période de guerre qui suit la courte paix +d'Amiens pèsera sur la Grande-Bretagne plus que sur le général +Bonaparte. Si la première loi de l'histoire est d'être véridique, la +première loi de la critique est d'être arbitre entre les événements et +l'historien. Les passions nationales de l'Angleterre et les rivalités de +popularité parlementaire entre les orateurs et les ministres +précipitèrent la rupture d'une paix qui pouvait consoler plusieurs +années le monde. Cette époque ressemble beaucoup à celle où les orateurs +athéniens du parti de Démosthène jetèrent, par leurs déclamations contre +Alexandre de Macédoine, la Grèce et l'Asie dans les mains d'Alexandre. +Le général Bonaparte fut l'Alexandre du parlement britannique en 1803. + + +XIV + +Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'oeuvre entre +tant de chefs-d'oeuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés +tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au +besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions +d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde +continental. + +C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux +livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de +Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un +des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient +jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire +l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont +dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul +travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de +Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à +jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de +bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion +française en Angleterre, la concentration de deux mille bâtiments de +guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, à Ambleteuse; +une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés comme une menace +permanente au bord de ces rades, en vue de leur conquête, les revues, +les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnières contre les +brûlots anglais, donnés comme un spectacle à l'armée dans ce cirque +maritime pour entretenir son ardeur; les négociations avec l'Autriche, +la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces +puissances à ce plan de la haine du monde contre la domination +britannique des mers; les lâchetés de l'Espagne, les réticences de la +Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intéressés et +les trahisons de la Prusse, mêlés à tout ce mouvement des flottes et des +armées sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le +premier Consul au milieu de ces prodiges d'activité militaire; la pire +de ces fautes, la confiance obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi +peu sûr pour l'Allemagne qu'il démembre que pour la France qu'il trompe +ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septième livre +de M. Thiers, intitulé _Camp de Boulogne_, une des scènes dignes de +celles où le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses +ennemis au moment où il était campé sur la Propontide, avant de passer, +avec toute sa fortune et toute son espérance, en Asie. + +Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le +diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire. + + +XV + +Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite +au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le +ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la +guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal, +dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de +remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en +France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat, +mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On +s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces +conjurés débarquent en France, entrent furtivement à Paris, y ourdissent +leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom militaire soit +un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le général Moreau, a la +faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la +pente de cette intrigue; il confère avec le général Pichegru, à la +faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des +conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les +conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges +pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui +est comme l'écho anticipé des grands dangers, tâtonne sans pouvoir +saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrêtés; +on cherche les preuves et les témoins de leur complot. + +Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la +main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune +prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa +portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait +arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le +fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons écrit nous-même +cette tragédie historique d'après les témoignages les plus irrécusables; +d'autres témoignages surgissent tous les jours des Mémoires posthumes +des confidents du gouvernement consulaire; ces Mémoires laissent peu de +doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs très-différents de ceux +que prête trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les +complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers +la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est +atténuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour +compensation de leur sang aux victimes. + +Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une +allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en +ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de +la famille Bonaparte. + +«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère, +quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons, +dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait +de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe +pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment où le dernier des +individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait saisir +un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de +violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me +connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du +sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour +éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.» + +«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de +Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les +demi-confidences de son frère, «il le fallait pour _satisfaire et +tranquilliser les restes des jacobins_ et les régicides membres de son +gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution +par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans +doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y +fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus +impardonnable à l'histoire. + + +XVI + +Le récit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement +dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique sensibilité +qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les exécuteurs du +meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces malheureux juges! +dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la +mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme +on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'était un +accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule +chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de +sauver une tache à sa gloire!» Et après cette réflexion atténuante il +attribue l'exécution nocturne et précipitée à une prolongation de +sommeil du conseiller d'État Réal; comme si quelqu'un dormait parmi les +confidents et les exécuteurs du drame pendant que le premier Consul +veillait lui-même à la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte +le plus terrible et le plus hâtif de sa vie, et pendant qu'une telle +victime était sous le feu des juges!... + +Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de +l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi +défectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altérées et +décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à l'écrivain dans +ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi +qu'il écrivait. + +Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de +notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de +sentiment; mais le coeur souffre autant que la vérité en lisant ces +pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre. + + +XVII + +Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet +attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit +avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant +intitulé _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux, +mais non pathétique. + +Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il +fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le +meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions +révolutionnaires qui ont poussé la France jusqu'à la République de 1793; +il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme monarchique dans +un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se gouverne par ses +habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une telle foi dans la +monarchie était donc de louer franchement aussi le premier Consul, +favorisé par une réaction si naturelle en France, d'avoir l'audace de +son ambition et de la nature des choses en rétablissant en lui la +monarchie. On ne sait par quelle timidité de logique ou par quel +revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup au moment de +conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient +d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre les deux partis, +c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des deux vérités, +c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le pouvoir absolu +et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit comme préférable +à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui, +homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la +dictature c'est la république sans la liberté et la monarchie sans +stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une. Écoutons-le, mais +ne cherchons pas à le comprendre, ou plutôt comprenons qu'il n'ose pas +dire ici toute sa pensée, et que, voulant ménager en sa personne le +renom d'écrivain révolutionnaire et le renom d'homme d'État monarchique, +il accorde un peu aux républicains, un peu aux royalistes, pour +conserver dans les deux partis la popularité de ses jeunes opinions et +la popularité de ses idées mûres dans son âge plus avancé. + +«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même, +devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après +l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: +lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant +la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt, +l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État, +elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner, +et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu +une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie +sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le +gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles, +l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle +devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses +égarements. + +«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités +immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses +erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au +monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la +monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine, +elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les +révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à +Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un +pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire +au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour +reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après +l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux +qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres. +Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la +Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le +rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au +rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa noble +tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à vie, +suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque +héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa +grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que +le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un +empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle +voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de +Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle +et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point +d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant +monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois, +petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du +sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux +en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était +craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui +est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, +pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de +son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles +succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour +une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses +propres excès! + +«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait +été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une +dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la +tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à +la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui +qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part +des nouveaux convertis, pressés de _dévorer ce règne d'un moment_. + +«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous +en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus +digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était +donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis +à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre, +sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient +prêté mille serments. Malheureusement la France, qui avait payé de son +sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur +nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français +en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et +les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir +d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour une +nation!» + + +XVIII + +Ces réflexions sont au commencement d'un révolutionnaire, au milieu d'un +royaliste, à la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au +milieu, ni à la fin, elles ne sont d'un homme d'État, tel qu'on a droit +de se figurer M. Thiers. + +Que voulait-il donc que fît le général Bonaparte, absous déjà par lui du +18 brumaire? Qu'il rétrogradât? C'était rentrer dans la Révolution, et, +selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrêtât sur la route du +pouvoir monarchique, et qu'après en avoir pris la souveraineté il en +écartât tout ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire l'hérédité, ce hasard, +il est vrai, mais ce hasard qui coupe la route aux révolutions? +Évidemment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux républicains une +concession de principe qui va jusqu'à une concession de bon sens. Une +fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'eût pas fondé la monarchie +héréditaire avec l'empire, était deux fois illogique et deux fois +criminel, car en renversant la république il avait fait un crime d'État +contre la liberté et contre la souveraineté nationale, et en ne fondant +pas la dynastie héréditaire il aurait fait un crime d'État contre la +monarchie. Aussi n'hésita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous +admirons la logique de son ambition et la fermeté de son intelligence. +Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise +violente de domination sur son pays et la fondation d'un trône, il n'y +avait pour lui que timidité et inconséquence. Le titre et l'institution +du consulat à vie n'étaient qu'une demi-république, une demi-ambition, +un demi-caractère, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme +dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte +n'était pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M. +Thiers se montre un demi-politique. Le consulat n'était qu'un degré +provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, ou une +monarchie en montant; s'arrêter au milieu de ce degré ce n'était pas +fonder, c'était attendre. Les peuples ne s'attachent qu'à ce qui se +déclare permanent; car, comme ils sont eux-mêmes un être permanent, ils +veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence: +tout le monde se serait promptement détaché de Bonaparte s'il fût resté +consul à vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant +l'empire et en réinstituant l'hérédité. + + +XIX + +Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M. +Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se +prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir +sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que +l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des +cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement +et de complaisance à offrir à un soldat absolu la couronne teinte du +sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite, +mais il produit par un autre procédé le même effet que l'historien +romain: il décompose si bien les différents mobiles de toutes ces +abjections de caractère et de toutes ces apostasies de principes, dans +les républicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur +d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice de l'histoire. + +Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un +mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme +le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du +vase et la moralité n'a rien perdu. + + +XX + +Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse +confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais +ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a +souvent affiché pour elles; elles composaient une république +aristocratique détournée de son but par une main puissante, convertie +temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à redevenir +monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais +fondée sur la base de l'égalité.» + +Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie +absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie +constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par +leurs seuls noms l'une et l'autre! + +On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut +rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la +contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation +de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la +république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet +effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour +cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui +rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de +l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas +assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur +vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcés de +fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on veut écrire +la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à la hauteur +des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y monte +quand il veut; pourquoi pas toujours? + + +XXI + +Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme +confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des +royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M. +Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi +juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir +contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli +à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la +magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes +de Rome. + +«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence +d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger +était pressant; il avait même fait de nobles réponses, singulièrement +applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, lui avait dit le +président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. Comment +pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener en +France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où l'armée +de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je +pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de la +Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il +avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons +jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux +entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant +par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce +prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de +guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au +gouvernement s'il le jugeait utile.» + +«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé +de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui +disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons +sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de +Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans +l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là, +répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes +pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils +me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces +dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.» + +«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements. +Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous +n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il +restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait +avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce +qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre +Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait +pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du +pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les +conspirateurs et reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres +confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet +officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation +terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en +s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il +n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci +répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent +fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la +Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés +ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener +Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le +chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer +innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient +si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure +volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils +avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus +à l'instant même. + +«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait +fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du +président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à +s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait +dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous ne +saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir à la +loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les +complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à un +gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches +appointements, un hôtel, des terres?» Le reproche était peu digne, +adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps. «Monsieur +le Président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes +services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de +telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre +qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions +aujourd'hui si j'avais «usé de la victoire comme beaucoup d'autres.» +Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs +mis à côté d'un peu d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué +des applaudissements que l'invraisemblance de la défense commençait à +rendre fort rares.» + +Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids +d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il +écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant. +Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État, +se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui +faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y +combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité +ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une +complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une +grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa +gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des +portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son +tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de +parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature. + + +XXII + +De même que Napoléon avait voulu jeter sur la première année du +Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait +jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois +de l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres +françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger +le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues +impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les +hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles +de décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce +pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du +nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui +précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des +campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre +renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute +cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du +peuple de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à +vue sur le théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par +l'historien; la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout. +M. Thiers, qui tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire +héréditaire dans son héros, l'approuve quand le succès a couronné son +audace. Il se borne à faire honneur à la Révolution de la journée la +plus contre-révolutionnaire de nos fastes. + +«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait +le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des +moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de +son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la +capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles +pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération +des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à +la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours +d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais, +c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.» + +On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui +le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les +désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule +condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de +même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie, +M. Thiers ne demande à son héros que de s'arrêter dans son nouveau +triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce nouveau +triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers encourage +dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au +passé. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite +est une complicité du moraliste avec le caractère de son héros. Nous ne +saurions trop le répéter: le récit est admirable, mais un récit doit +faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il faudrait que le récit +fût écrit par M. Thiers et que la moralité du récit fût écrite par +Bossuet. + + +XXIII + +Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique +pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la +plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à +Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César; +négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de +Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous +l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans déjoués par +Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la +Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de tous les +efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si longtemps et +si laborieusement préparée; l'improvisation non moins subite de son plan +d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en six colonnes, des +bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans parallèle dans +l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but marqué à heure +fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; la reddition de +toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille ennemis anéantis en +vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers +maritime dont le monde moderne ait été témoin dans la bataille navale de +Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de l'Angleterre par Napoléon +englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description +vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de +gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille +d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de l'historien pour +exposer homme à homme l'organisation des armées, et pour suivre pas à +pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'âme du général +transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes pittoresques du champ de +bataille décrit sans autre éclat que la topographie exacte et que +l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des +coteaux. Lisez ceci: + +«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger +par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il +les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de +Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et +aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen. +Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de +gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les +Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien +justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait +bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de +bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour +commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne, +et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du +terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des îles sur +une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en mouvement, et +descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant la nuit, pour +traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais ils s'arrêtaient +dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et retenus par les +ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.» + +Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les +manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se +refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de chacun +de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de notre +artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur lesquels +l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; les deux +souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du champ de +bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les +ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de +l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une +suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que +l'histoire. D'autres en ont donné des fragments d'une grande précision +et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne les a +placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique ensemble +qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa place, sa +proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destinée du +monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le poëme; ce +poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la plus +vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la +composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des +paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure +de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est +pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le +premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le +récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux +empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain +des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou +jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu +l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une +défaite, et le front de marbre de Napoléon, rayonnant d'une supériorité +sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore +que pour les lecteurs qui viendront après nous. + +«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à +moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny, +entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et +autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac +allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le +premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa +voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de +son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux +officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une +vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars +vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution +française avait porté au faîte des grandeurs humaines. + +«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en +pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me +force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui +répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de +m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la +situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre +malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il +était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche +affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les +projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux +conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer +de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans +s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par +rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur +François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée +russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il +promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix +avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix +le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne +confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie +seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_. +Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous payez avec vos +provinces les frais de la guerre.» + + +XXIV + +Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités +habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont +les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des +acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le +continent est asservi. + +Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement +quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à +venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros: +réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau +récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il +au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il +de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi +s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces choses qu'il blâme +sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand vous +n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas, pourquoi +voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième? pourquoi +au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est bien peu +connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à tout prix +était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la France +qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes qui ne +s'arrêtent que quand ils tombent. + +Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée +du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain +entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on +marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le +tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long, +l'admiration est toujours courte. + + LAMARTINE. + + + + +XLVIe ENTRETIEN + +EXAMEN CRITIQUE + +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, + +PAR M. THIERS. + +(3e PARTIE.) + + +I + +Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: _la +guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de +tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a +comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix +Polybe en lui. + +La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en réalité +dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un peuple +pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et en force +sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes comme aux +époques de débordement des barbares; nos armées sont des armées, +c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. Cette +société des camps a des lois sociales plus étroites, plus promptes, plus +absolues, plus draconiennes que les lois de la société civile. Cette +législation spéciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent +nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs ou +volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une +modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force +dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays +conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les +corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une +éducation militaire conforme aux différents usages que le général se +propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numérique +de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie, +artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, canons de +siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hôpitaux +suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et d'admiration devant la +puissance d'organisation et devant l'immensité des détails que comporte +ce nom d'armée: recrutement des soldats, habillement, armement, +logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction, +chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination +et hiérarchie des sous-officiers et des officiers, génie du général, +héroïsme collectif de ses bataillons, où chaque combattant est souvent +désintéressé de la cause et où tous meurent au besoin pour la victoire; +c'est là un de ces phénomènes tellement compliqués de la civilisation +antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par +l'approfondir dans ses plus minutieux détails avant d'en présenter +l'ensemble sur les champs de bataille à l'esprit de la postérité. + +C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers +dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a +blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de ce +laborieux travail de décomposition et de composition des armées +modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme +d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur +et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il +n'aura qu'à ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'armée +moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée, +hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces +modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux +initiés de la science les mystères de la structure humaine. + + +II + +Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire +surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers; +l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la +guerre lui inspirent quelquefois un héroïsme de style et une émotion de +pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles, +mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le général, il +discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec +l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrés de +l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée +triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fumée des +batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre; +c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette +personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec +le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les +exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites: +s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne +pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces +jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose +souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de +Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de +nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la guerre aussi +bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la destinée, au lieu de +le pousser à la tribune, au ministère, à la froide table de l'historien, +l'avait poussé sur les champs de bataille, l'Europe aurait compté un +grand général de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la +fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rôle quand la nature nous a +façonné souvent pour tous les rôles à la fois; voilà pourquoi il est si +cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent, +accompli leur destinée. + + +III + +Suivons maintenant M. Thiers dans cette série immense de campagnes qui +vont se presser et se dérouler sous sa plume: le voilà sur son terrain. + +Napoléon rentré à Paris, les négociations de 1806, pour convertir en +traité de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce +traité contient des germes nouveaux de guerre: l'Autriche est +dépouillée; la Russie, humiliée et impatiente de venger sa malheureuse +apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se réfugie dans un +isolement plein de rancunes; elle impute sa défaite à la lâcheté de +l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume à laisser +triompher impunément Napoléon du continent. La Prusse, infidèle à tous +ses alliés à la fois, accepte la dépouille de l'Angleterre dans le +Hanovre, se réjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie +ostensiblement avec Napoléon par terreur, et négocie déjà secrètement +avec la Russie une coalition ambiguë comme sa situation. Jamais les +manoeuvres ténébreuses de cette cour punique n'ont été mieux éclairées +que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir à cette puissance plus +de tort que la bataille d'Iéna; la bataille d'Iéna ne lui a enlevé que +des territoires, le livre de M. Thiers lui enlève l'estime du monde. + + +IV + +Cependant Napoléon se hâte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour +expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est élevé au trône des +Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment où il renoue +les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, déclamateur de la paix, +lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet +éloquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau +partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas +celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du talent, la faveur aveugle +de son pays; la postérité juge les hommes d'État par leurs actes et non +par leurs discours. Si M. Fox avait été un homme d'État tel que M. +Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox aurait renouvelé +très-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France; +mais, obstacle à la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et +impuissant pour la paix au moment où la paix était possible et +honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes +pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il mourut bientôt +après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais il laissa peu +de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers ici n'est pas +de l'histoire d'homme d'État, c'est du panégyrique d'orateur. Il importe +à la jeunesse actuelle de la prémunir contre cette partialité de +l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de +popularité parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voilà tout. + + +V + +Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le +continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire +d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son +beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données +à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses +généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il +partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il +élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la +Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui +crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les +mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des éléments +d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de +l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions +françaises qui savent les routes de la Germanie. + +La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se +croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle +avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une +alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude +hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse +l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux +agitations toujours intempestives de la Prusse. + +Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses +meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route +pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est +neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la +campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur +le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irritée de l'acceptation +du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde sans intérêt +la lutte. L'armée de Napoléon est émue de ses récents triomphes, des +insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de +bataille cette prestigieuse renommée de la tactique et de +l'invincibilité des troupes et des généraux du grand Frédéric. Divisée +en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants assouplis à la +main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney, +Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille combattants +aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le plan de la +campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé par M. +Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille. + +Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du +grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée +prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son +invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en +1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de +180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par +la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de +solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent +en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par +diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux +généraux. + +Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et +la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie +et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de +Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de +son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc +de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous +le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue +de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées +où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie +militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins +solennellement décrite. + +«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le +champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré +formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais +l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du +prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de +l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le +vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu +tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer, +toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il +envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et +Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de +Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur +les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il +ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de +concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout +s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc +des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus +rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt +qu'il pourrait avec sa cavalerie.» + +Voyez le réveil! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à +ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit +était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme +celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille +d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon +parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur +expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens +étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente; que, +vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder, +séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie +prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps +français qui se laisserait battre ferait échouer les plus vastes +desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en +garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec +leur fermeté ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_ +accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à +travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la +lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et +allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.» + +L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son +armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix +heures du matin. Les manoeuvres alors se développent, les charges se +croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille +champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules +derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie +irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur +la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la +poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive +imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus +historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille. + +«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de +bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui +se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des +maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante +mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'armée +prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de +vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers, +courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille +Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français, +morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On +voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une +quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie +leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de +canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des +Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on +avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de +l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la +menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la +traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en +parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas +assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante +cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau +commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une +partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres +de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs +hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna, +s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et +entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mêler aux gémissements des +mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable si le +génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l'horreur, et si la +gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses +rayons éblouissants!» + +Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à +quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de +Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en +lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes +avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une +seconde victoire. Cette victoire emporte tout. + +«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français, +éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont +le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux +guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre +lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à l'assaut +de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à côté de la +chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village. +Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint +au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir +jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas +l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de +l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à +cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le +roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le +roi a un cheval tué sans quitter le feu.» + +La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie +prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à +croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait +mérité dans l'antiquité le nom de _Prussique_, comme Scipion celui +d'Africain. La campagne est à Napoléon, la victoire est à Davout; +l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse son +maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue la +gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants. + +M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre +et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de +Davoust. + + +VI + +On marche sur Berlin. + +Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit +épique. + +«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, +Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la +route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps +n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce +n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui +offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois et +appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta +cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs +vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent +autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte +autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. +Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, +autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une +d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà +l'Empereur!--Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement +Napoléon.--Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en +Égypte.--Et que faisiez-vous en Égypte?--J'étais l'épouse d'un officier +qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi +et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je +suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu +m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage +d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à +coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et +quant à votre fils, je me charge de son éducation.» + +«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces +résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans +une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.» + +«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter +la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le +philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla porter +le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se +moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses +peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon +parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les +oeuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans +sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce +grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit +où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de +Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit +en s'écriant: «Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour +ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront heureux, sans +doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les +vainquit à Rosbach!» + +«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, +n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien +est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui +lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et +Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi +philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône, +l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans +son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu +empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach +recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!» + + +VII + +Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion +philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion +est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en +effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à +Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution +sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M. +Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas +la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était +la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution, +il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la +Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est +la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre +toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la +liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui +veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la force et +l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne faut pas +laisser ce sophisme à nos neveux. + + +VIII + +En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée; +prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume +parfaitement la raison. + +«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute +inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la +sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie +légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une +présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français, +qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les +Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne +crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs +armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit +tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après +Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux +ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait +appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient +été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait +à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque +jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de +prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; +et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré +l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses +fautes.» + + +IX + +Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de +la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de +l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du +continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par +l'écoulement refoulé de ses produits sur ses manufactures. Impuissant à +la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre de l'argent, +la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les armes; pensée +gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la possession +incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce +d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même. C'était une +violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les +violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la ruine de +la France. + + +X + +La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre +les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude +trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs. +C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la +bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la +hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste. + +«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni et +découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et +surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du +terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu, +présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce +relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en +masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en +été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se +distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques +granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer +le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne +champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige +épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit +les yeux et les coeurs dès que la naissance du jour, très-tardive en +cette saison, eut rendu les objets visibles. + +«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de +l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient +été disposées sur les parties saillantes du terrain. En arrière, deux +colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne +de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à l'empêcher de plier +sous le choc des Français. Une forte réserve d'artillerie était placée à +quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrière, partie sur +les ailes. Les Cosaques, ordinairement dispersés, tenaient cette fois au +corps même de l'armée. Il était évident qu'à l'énergie, à la dextérité +des Français, les Russes avaient voulu, sur ce terrain découvert, +opposer une masse compacte, défendue sur son front par une nombreuse +artillerie, fortement étayée par derrière, une véritable muraille enfin, +lançant une pluie de feu. Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, +s'était établi de sa personne dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là, +protégé à peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position +des Russes, lesquels, déjà en bataille, avaient ouvert le feu par une +canonnade qui devenait à chaque instant plus vive. On pouvait prévoir +que le canon serait l'arme de cette journée terrible.» + + +XI + +L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux +extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et +l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une +des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner +l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans +la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se +replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour +mourir autour de son empereur. + +«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit +d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, +quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau, +atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son +corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux +pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir +pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les visages +dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant aux +autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques +paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières, +et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les +chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa +portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui +ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui +formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre +d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat +était accouru au galop.--«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu +dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa +cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de +se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout +ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant +avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la +garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la +cavalerie de l'armée. Le moment était critique, car si l'infanterie +russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le cimetière, centre de +la position, et Napoléon n'avait pour le défendre que les six bataillons +à pied de la garde impériale. + +«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre +le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps +d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les +dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le +terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé +sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et +réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient +l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins +que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier, +qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une +cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de +cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers, +rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les +baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne +pénètrent pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent se +reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau. +Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un +point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle +cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres. + +«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt +tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé +l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur +première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une +affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, +viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis +que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la +seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. +Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent +en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, +s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se +débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est +frappé à mort par un biscaïen. + +«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne +de l'infanterie russe, quelques parties de la première se relèvent çà et +là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à cheval de la garde, +conduits par le général Lepic, l'un des héros de l'armée, s'élancent à +leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop, +chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent debout, et, +parcourant le terrain en tous sens, complètent la destruction du centre +de l'armée russe, dont les débris achèvent de s'enfuir vers les bouquets +de bois qui lui ont servi d'asile. + +«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste +ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se +précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette +courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. +Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se +retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que +pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à +la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite. + +Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, l'été suivant. La +bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune +empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune +prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M. +Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se +sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le +génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur +Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté +d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à +l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance +est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est +abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a +mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe; +mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la +fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la +Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui +livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à +l'Autriche. + +M. Thiers blâme ici avec raison son héros d'avoir fait trop ou trop peu +pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, de +l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que +de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables +ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et +timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des +demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait +complétement à sa nature. + + +XII + +À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni +reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune +empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal +désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa +base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin +et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre +l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les +ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent +appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de +couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce +n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe +d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et +de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à +l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec +l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la +puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se +contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en +scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en +Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec +laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père +par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La +conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus +fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie +ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui +en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de +se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle +où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent +Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers +n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement +est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit +en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même +en une réflexion courte, mais expressive. + +«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il +ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire +(_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien à +faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait +jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les +avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence, +poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une +perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des +temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice +redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui +n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon +sens!» + + +XIII + +L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la +médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le +génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes; +car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de +s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et +une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le +sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le +mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout +entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une +amnistie au bonheur. + +Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes +les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de +France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui +retrempe les nationalités, et la victoire du droit national qui fait +triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates et des +armées des conquérants. + + +XIV + +Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des +forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et +un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie, +l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne +pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna, +d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une +irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des +armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces +et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord. + +Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille +Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces +conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige +l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles +l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la +Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci +recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir +une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et +non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y +négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde +quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son +jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait +que l'humilier et le dépopulariser en Russie. + +Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion +de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y +avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté +des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite; +l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de +nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il +renouvelle à Ratisbonne et à Eckmühl les manoeuvres moins triomphantes +qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de l'archiduc Charles, +coupée et tronçonnée par ces manoeuvres, est forcée de s'abriter sur la +rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. Il y entre; il tente le +passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille +d'Essling. + +Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il décrit en +tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne +laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une +goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre; +c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant +des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La +bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage +indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue +par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre +général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation +et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que +l'autre moitié risque d'être coupée du champ de bataille avant de +l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est une +opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si Mack +ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que cette +témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, en se +retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et mérité +les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils +appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans +ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la +nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers +le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard +dans l'obscurité. + +«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez +les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre à exécuter +jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit +de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par +une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans +le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres +salutaires qui doivent favoriser notre départ. + +«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle +que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où +passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à +l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas +voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que +l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître +de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour +l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. +Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet +et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait +compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points +d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier +d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des +décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein +de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, +lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur +que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que +cela sera nécessaire au salut de l'armée.» + +«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ +vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, +de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur +garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. +Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de +Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des +moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont +qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer +le coeur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils +pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à +terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des +cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, +une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve +pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du +pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie +à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux +gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon. +Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir +le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres, +sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le +serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le +trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté +sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes, +celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. +Vivez, et sauvez l'armée!» + +«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et +qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de +prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en +fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction +convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y +mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses +regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de +guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort +d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, +l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à +terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez +faciles à comprendre? + +«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant +certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit, +car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère, +Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de +jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de +retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné +de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en +véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il +acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp +retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux +ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût +rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu. + +Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de +l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre +de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napoléon. M. +Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée française ne +fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa propre +imprévoyance. + + +XV + +Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau, +refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et +sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de +l'historien. + +«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir +confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le +major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout, +venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous +assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre +journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour +habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit +incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas +prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un +avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa +pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain +que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit +n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation +pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère +qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait +braver la mort. + +«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un +pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers +présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il +put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte +impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de +la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras, +afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin +de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de +perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la +cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes. + +«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon, +prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la +confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de +ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude, +disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite, +puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille +de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un +immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et +aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que +nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi +avait dû être d'un tiers plus forte.» + + +XVI + +Quelques semaines après, la bataille de Wagram, répétition identique, +mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le même champ de +bataille, répara ce revers par un triomphe chèrement conquis. + +Napoléon se hâte alors, comme à son ordinaire, de saisir dans un traité +les fruits de la campagne au moment où il était impuissant à la +poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cède toujours pour revenir +toujours sur ce qu'elle a cédé, ne marchande ni les concessions ni +l'honneur. Napoléon songeait déjà à lui demander la plus personnelle de +ses concessions: une épouse impériale du sang des Césars d'Allemagne +pour s'apparenter au passé, ce prestige des monarchies. Il préméditait +la répudiation de Joséphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui +lui manquait désormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale +pour ses descendants, ni une perpétuité de son nom sur le trône. Le +trente-septième livre, où M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intérêt +d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe. +Le coeur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand +l'intérêt descend de la tête dans le coeur, l'historien mêle +heureusement quelques larmes de femmes à tout ce sang qui n'excite +qu'une pitié abstraite dans l'âme des lecteurs. M. Thiers a montré dans +ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, très-souvent +technique, s'élève jusqu'au diapason de la fibre du coeur humain, qui se +déchire sous la pourpre avec les mêmes gémissements que sous la bure. +Les scènes de Fontainebleau, entre Napoléon, Joséphine et ses enfants, +ont des accents domestiques qui se mêlent, avec un pathétique contraste, +à la solennité des négociations et des victoires. L'écrivain monte et +descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est vrai, mais toujours au +niveau de l'événement public ou familier qu'il retrace. + + +XVII + +La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le +douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans +aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse +pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie +un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un +peuple par un autre peuple. Napoléon y perd une à une les renommées de +ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici aussi sévère +que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence à douter du +génie au spectacle de tant de démence. + +Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes +proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche +ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion +inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus +continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait +été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt +économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié +d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé +entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien +unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui +rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien +choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie; +l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice +Marie-Louise, un gage de déférence et d'alliance qui paraissait +irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant, +de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération +armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une +coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne +contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi +anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver +un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était +si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait +tout commander à l'Allemagne, même le suicide. + + +XVIII + +Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à +l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et +militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties +de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de +bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui ait jamais +foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape par étape +jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de +Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur les +deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte +l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie. +Écoutez! + +«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk, +dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon +déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger +au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La +rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était +parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à +notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la +présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui +couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et +quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait dans les airs. Le +général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait découvert à une +lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appelé Poniémon, un +point où le Niémen, formant un contour très-prononcé, offrait de grandes +facilités pour le passage. Grâce à ce mouvement demi-circulaire du +fleuve autour de la rive opposée, cette rive se présentait à nous comme +une plaine entourée de tous côtés par nos troupes, dominée par notre +artillerie, et offrant un point de débarquement des plus commodes, sous +la protection de cinq à six cents bouches à feu. Napoléon, ayant +emprunté le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de +pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnaître les lieux en +compagnie du général Haxo, et, les ayant trouvés aussi favorables que le +disait ce général, ordonna l'établissement des ponts pour la nuit même. +Le général Éblé, qui avait fait arriver ses équipages de bateaux, eut +ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la +première du maréchal Davout. + +«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la +division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le +Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts toises, prirent +possession sans coup férir de la rive droite, et aidèrent les +pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être attachés les +bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent toises l'un de +l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la cavalerie légère put +passer sur l'autre bord. + +«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait +signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de +ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient +pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les +termes suivants: + +«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....» + +«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la +Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille +autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux +années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la +leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire, +à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère +l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait contracté +un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante +dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer l'Allemagne, +et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre +à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal +de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées en 1810, et, +cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le blocus +continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la +souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce +système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la +réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu +calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple +décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour +le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme +si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il +y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque +part on pût s'offusquer de telles entreprises. + +«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal lieutenant, +Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup mortel; et, +jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder des forces +imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes sur l'Elbe, +ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces insuffisantes, +laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait +que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une espérance pour l'Europe +exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal pour lui et pour nous; +puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pût +opposer quelques objections à ses vues, il reportait brusquement ses +pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la guerre par un +de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et beaucoup trop +habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre +sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniéper et +la Dwina! + +«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant +d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant +derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une gloire sanglante, les +âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes indépendantes, +de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du joug étranger +qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée où fermentait +sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient toutes les +langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa prospérité +jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de ce +prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes les +nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait +tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à +ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre, +par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit +d'une chute épouvantable. + +«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La +gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y +renoncer au delà du Niémen!» + + +XIX + +La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le +chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour +une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut +ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe +doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant? + +Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique. +La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la +poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons +d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette +longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou; +l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la +conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les +deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le +passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée +anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la +Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Koenigsberg, qui réduit à +une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps +qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la +Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la +plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance; +ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans +cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant +l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement +définitif sur cet attentat contre l'humanité. + +«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa +grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les +victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.» + +Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses, +accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables +et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que +petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le +dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de +celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa! +L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser, +elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste +aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir +cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager +les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent +tout. + + +XX + +Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une +faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour +lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son +armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant +envers son héros. + +Les désastres et l'évacuation de l'Espagne; la campagne de Saxe, +dernière étreinte des bras qui veulent retenir en vain le monde tout +entier quand chacune de ses conquêtes lui échappe; les faux retours de +gloire à Dresde, à Lutzen, à Bautzen; les négociations de mauvaise foi +avec l'Autriche, négociations aussi exigeantes après les revers qu'après +les victoires; le tombeau de la dernière armée française à Leipsick; la +retraite sur le Rhin; le second retour de Napoléon sans armée à Paris, +pour demander le dernier soldat à la terre qui lui a donné en trois ans +trois armées de six cent mille soldats à jouer et à perdre, sont les +dernières scènes de ce magnifique drame entre un homme et l'univers. + +Arrêtons-nous ici, et voyons si l'écrivain aura la constance de conduire +son héros jusqu'à Waterloo, où il tombe enfin dans le sang de ses +derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans +l'imagination sans mémoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'où il +voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi +entraînant que le héros. + + +XXI + +Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de +pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si +forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le +panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y +voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est +l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est +que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon +par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet +immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des +administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les +hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les +hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette +histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de +bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce +héros de l'armée et par ce héros du despotisme. + +Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire +veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du +fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli +que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M. +Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On +dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été +fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la +plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas +pu écrire ce livre aussi supérieur à son _Histoire de la Révolution_ que +l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la +plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait +dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il +n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses +proportions colossales comme administrateur, comme général et comme +despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais +avec des réalités; voilà son oeuvre: on ne la surpassera pas. + + +XXII + +Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était +éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa +vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, +quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents +financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il +fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet +immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier +contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, +jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout +le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures +de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans +l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations, +jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit +ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les +princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt, +de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de +Bayonne, des _ultimatum_ aussitôt retirés qu'avancés du congrès de +Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les +routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient, +du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape +en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée +de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna, +l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir +les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la +topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt +même du général en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables +accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de +la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter, +chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces +tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le +recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain +le génie administratif, le coup d'oeil du géographe; l'amour du chiffre, +cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la +vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe +pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la +pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait +manoeuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui +anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait +qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette +déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se +plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des +campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en +courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même +esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même +homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire +de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un +écrivain universel. _Tu es ille vir!_ + + +XXIII + +Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, +nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où +l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites? +Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes, +ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en +même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme +le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie +d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter? + +Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse +représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le +génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie +dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais +d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des +_Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de +petitesse littéraire! En présence de si grandes choses, où s'effacent +les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des grandes +âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du +Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître +que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de +l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'oeil, de +l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la +faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est +d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le +style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style +italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand +on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes +de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire +en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_. + +Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de +notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi +donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la +prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois +réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de +style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le +fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce +pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le +moyen de communiquer l'objet à l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en +réalité un style: son style, c'est le nu. + +Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, +nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité +de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est +pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir. + +Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour +vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire +fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout +l'historien? + +Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, +raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours +satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, +car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque +chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui +manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour +reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le +moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier +de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois +plus artiste que d'avoir un style? + + +XXIV + +Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers +que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle +histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui +attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en +seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de +convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de +la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs livides de +gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain, +cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est l'oeuvre de +Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui +ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines +n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: _Coeli enarrant gloriam +Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu_; mais la terre aussi et ses +grands événements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines. +Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce témoignage de sa +providence? où est-elle cette moralité des événements? où est-elle cette +leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conquérants, au génie qui +gouverne les nations, dans l'histoire de Napoléon pas M. Thiers? Nulle +part; un païen d'Athènes ou un fataliste de Stamboul aurait écrit ainsi +l'histoire de l'empereur et de l'empire français. + + +XXV + +Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin +de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines +changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie +et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement +adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition +et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la +destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de +témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre +l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien +rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en +avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable +asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les +gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de +Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se +venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à +l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier +soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la +France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène. +Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de +l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son +génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du +monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la +justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité! + +Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte +admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice, +elle est adulatrice. + + +XXVI + +Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un +intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet +intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens +politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification +consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du +bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme +comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux +récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? +Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés +humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre +les oppresseurs? plus de mépris pour les manoeuvres de la fausse +diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? +Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui +auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs +institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre +les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu +publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des +générations à venir? + +Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un +certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à +la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne +va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que +la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la +circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand +historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de +juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne +soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble +craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre! + + +XXVII + +Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de +cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces +trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante +science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_ +quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous +ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales +chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme +d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les +hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a +l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement +devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec +une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette +histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer. + +Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme +d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous +avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand +nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, +dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait +jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans +l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il +est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays. + +Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique +de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intérêts généraux de +la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte +et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à +prévaloir contre la communauté_; en d'autres termes, le _gouvernement, +c'est tous; les factions, c'est l'individualité_. Nous sommes, comme M. +Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est +à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens, +mais de la vertu publique. + +L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe +des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide +desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec +régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse +ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble. + +Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme +collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort, +dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, +un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui +faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt +de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le +soldat. + +Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts +organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels +il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités? + +Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les +manifester à un degré si éminent dans son _Histoire du Consulat et de +l'Empire_; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus +gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère +et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au +consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, +quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier +droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever +un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui +portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le +peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le +salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de +salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les +institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords +devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce +premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la +conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi. + + +XXVIII + +Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18 +brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser +violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec +l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains? +C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop +partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous +ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_. +N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et +concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les +proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été +rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les +confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient +en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous +le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et +les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la +seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer +les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas +sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les +armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de +l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même +avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, +d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais +dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens, +les armées, les finances, le mérite? + +Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche +encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des +impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution +revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au +point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement, +entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le +Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre +la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la +ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner +quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par +la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive +amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul +ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les +autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous +d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire +à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait +passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à +Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que +ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les +fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent +ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au coeur de +Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la +nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18 +brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans +sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès +n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un +homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M. +Thiers ne le dit pas. + +Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie +gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons +qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin +dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie, +Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs, +marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement +contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les +correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et +avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les +conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M. +Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque +publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme +Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain. +Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute +ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement. +Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la +constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et +l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient +incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir +révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il +n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à +lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de +commander. + +Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne +nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par +sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de +supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un +haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si +juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité +de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait +du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu, +quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le +droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine. + +Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité +d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de +s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte +du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du +génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait +beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le +gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire +leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple; +c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la +force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la +prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au +bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom. + +C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une +seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes +de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le +monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le +monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide, +car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses +humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais +quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est +ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui +satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit, +après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et +tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité +a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus +vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé +l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule +personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est +une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même. + +Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le +dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore +temps de donner une moralité à son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini. + + LAMARTINE. + +NOTA. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a +placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu +de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une +rectification de la pagination dans le prochain Entretien. + + + + +XLVIIe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE LATINE. + +HORACE. + +(1re PARTIE) + + +I + +Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un +amusement: c'est Horace. + +Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu +littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive +très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir +concentré en quelques années la vie et les oeuvres des trois plus beaux +génies de la latinité, _Cicéron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois +hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous +entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait +entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul +groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de +lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la +littérature latine, excepté _Lucrèce_; après eux il n'y a plus rien; +aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette +littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de +vide. + +Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en +littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la +liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence +politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne +serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là +par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des +factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le +goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et +Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur +éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et +se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et +dans la gloire des lettres? + +Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement +du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était +distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il +n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et +tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul +devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que +le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se +retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le +_Dante_, dans _Pétrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre +grands ressusciteurs de l'Italie. + + +II + +J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte +de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, +d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une +des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans +tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour +son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; +c'est l'homme de l'_agrément_. Grâce aux patients travaux que les +anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, +Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses oeuvres et à la +confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme +d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par +jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, +quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les +décombres de sa petite métairie d'_Ustica_, dans sa vallée de la +_Digentia_, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous +les oliviers trempés de l'écume de l'_Anio_, sur les voûtes recouvertes +de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des +amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris +ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les +larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du +lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin +sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce +qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer +d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur +faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur +corruption. + +Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace +(je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français +de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, +beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, +beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de +savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui +éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence +qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front. + +Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français +pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme +qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine +peine au coeur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de +vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque +fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont +La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis +défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas +assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas +le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est +moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les +amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La +Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la +touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face +desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On +les regarde, on sourit, on rougit, et on passe. + +Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une +grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre +La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre +n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; +l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par +leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux. + +Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il +faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les +oeuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit +lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant +quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus +intéressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, +satires, amours, amitié, épanchements du coeur dans la solitude, ce +sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les +murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez +donc cette vie. + + +III + +Horace était né à _Venusia_, en Apulie, contrée de l'Italie que nous +appelons aujourd'hui les _Calabres_. Sa petite ville natale, exposée à +un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée +d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome +serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait +été jadis la _Grande Grèce_, site de colonies grecques visitées et +civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que +les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger +et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus +attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se +reconnaît jusque dans l'égout. Ce pays avait été primitivement habité +par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une branche +allongée des montagnes des _Abruzzes_, si riches en paysages. La source +limpide de _Blandusie, splendidior vitro_, s'épanchait non loin de +Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un +jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'_Aufide +mugissant et perfide_ était un torrent qui écumait au fond de la vallée +de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands +hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau, +les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage. + + +IV + +Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de +_Quintus Horatius_. On présume que ce second nom d'_Horatius_ était le +nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait été autrefois +l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était +affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie +romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à +la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de +banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. +Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils; +il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne +parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge, +esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il +témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la +reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans +le coeur de l'enfant. + +La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur +des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à +l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la +_médiocrité dorée_. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique +l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; +d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son +enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en +rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence +des moeurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus +scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les moeurs +dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus +naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos +contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le +jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur +prolongée de son âme. + +Un certain Flavius, maître d'école à _Venouse_, fut le premier maître +d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace +ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une +bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à +Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les +lettres et dans la philosophie. + +Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage +touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le +coeur d'un fils digne d'avoir un tel père. + +«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, +et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir +dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des +soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour +moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête +homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige +de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, +sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches +sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, +mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges +que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, +rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis, +c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un +très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où +des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et +tableau suspendus au bras gauche, payant à _huit ides_ chaque année le +modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse +l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes +habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru +qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit +plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me +perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et +non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en +moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice +n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour +de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public, +ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles +appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en +serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus +de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je +donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant +d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de +parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout +autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature +nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance, +et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se +choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire +s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et +dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour +un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la +bonté des dieux.» + + +V + +Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement +de Rome. + +C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté +romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron +s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution +républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père +d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, +pour achever ses études, en Grèce. + +Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du +monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour +l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait +quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie, +d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y +livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là +aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions +sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les +amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à +Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux +parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne +s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie. +Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de +son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au +niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre +esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus +qu'à un autre la passion de la supériorité sociale. + +Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme +se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne +pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune _Bibulus_ +et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompée et par +conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos +opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de +Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de +Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une +lettre du fils de Cicéron à un nommé _Tiron_, affranchi de son père, +nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes. +Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple. + +«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et +qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je +l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens. +Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits, +car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient +fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité +philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous +dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de +littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la +philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en +grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec +Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui +sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans +Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie +de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et +mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile +pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père, +qui a voulu que je cessasse de le voir.» + +On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse, +redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un +ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom. + + +VI + +Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; +les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient +les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les +académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait +par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les +derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils +voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des +vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier, +n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des +stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les +ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes qui +avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait alors de +républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes gens. + +Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris +par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la +renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette +renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de +Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de +Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius +les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à +côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton. + + +VII + +Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous +un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu comme un +vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la société +des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils +d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma aisément +pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la gloire, +du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque. + +Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de +Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens +formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus +en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux +partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il +se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre +les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César. + + +VIII + +Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un +grade éminent dans l'armée romaine, équivalant au grade de colonel ou de +général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au +commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes. +Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il +la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi +consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son +armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers +railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie +ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince, +neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui +étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par +adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa +fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu +contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La +fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se +roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et +sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude, +mais ne sont pas une lâcheté. + + +IX + +Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une +poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps. +Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes +compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce +général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était +petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint +avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux +noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses +yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses +paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes +fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation +organique.» + +Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son +tempérament, et peut-être de ses moeurs, chargèrent d'un peu +d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature +ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est +sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et +dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou +épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est +complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent, +mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme +le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile +était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle. +César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux +différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là +que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri +comme le visage d'Horace. + + +X + +Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en +Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave, +héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les +meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce +qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne +de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la +vengeance du ciel et de la terre. + +Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine. +J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et +Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui +ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute +Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée, +l'Horace divin. + +La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se +firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le +sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause. + +Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné +combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent +parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de +Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce +dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ + +Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur +des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il +avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris +pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises +causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre +des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux +méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou +la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton +pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est +précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais +la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en +assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était +un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son +sophisme jusqu'au sang. + + +XI + +Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après +avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir +pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains +pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que +Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi +que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage; +le poëte _Alcée_, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance +semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace +était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et +accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce +s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père +chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de +ses jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que celui de +mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans +cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades et +ses amis qui firent défection à la république en passant au service +d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de +Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en +Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à +Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit +contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir +leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça +aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de +plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente. + + +XII + +Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours +honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la +plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages, +dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à +Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence +d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs, +qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de +la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la +métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un +centurion d'Octave. + +Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au +pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans +un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le +site et la paix. + +Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de +sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des +triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans +qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la +république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des +héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles +les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient +livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs, +à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti +d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de +Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour +la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son +tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie +gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il +était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table +et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les +licences des yeux et du coeur; ses malignités de plume dans ses +premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme +amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à +Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du +plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu +par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris, +achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres +dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par +être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de +nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne, +Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de +l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les +libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la poésie de jeunesse, de +table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine +on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la +postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités +contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps, +c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les +allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit +pas. + + +XIII + +Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un +suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce +temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la +république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes. + +«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos +guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un +seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocéens abandonnant +leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos +pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos +pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux +parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, +s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de coeur, laissons +aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers +d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire +où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate +patrie. + +On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel +d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816, +appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la +fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait +sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers +républicains de Rome. + + +XIV + +Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers +elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à +Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à +lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, +et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de +solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne +songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les +chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une +tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa +seule loi. + +Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des +femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient +aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de +nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social, +inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille +(matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange +de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs, +à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes +affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait +une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans +lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la +danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les +seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les +hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages +comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation; +elles rappelaient complétement, aux moeurs près, ce qu'on a appelé de +nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses +de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe. +Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt +d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour +leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient +tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans +l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime, +dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de +la chasteté, cette dignité de la femme. + +Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace +chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls +devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; +ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à +tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché +par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses +épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, +une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque +où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des +Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces +épicuriens du _Temple_ à Paris. + +C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne +_Néère_, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée +au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a +adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette +sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est +cette même _Néère_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres +et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste, +célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les +magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des +collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un +historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que +l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa +poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des +amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du +poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour. + + +XV + +Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes +ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le +petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner. + +Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la +gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le +groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque, +éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé, +un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne +rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les +Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié, +l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne +pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle +de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits +d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en +rapprocha tout à coup. + +Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par +l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre +civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste. +Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables +du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit +domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits. +Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur +génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer. +Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf, +sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans +à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il +traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en +grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par +ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un +potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme +Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il +n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du +vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de +cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se +soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il +n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide +comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition +que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses _Églogues_, le +second dans son _Iliade_. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace +loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à +Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux +amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi +politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit +par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires +comment le rapprochement eut lieu. + +«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire, +dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en +est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient +pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui +en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non. +Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile, +l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux +vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement +quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage. +Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes +domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que +j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me +retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez +qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis +enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui +sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son +coeur, et non par l'éclat de sa naissance.» + +De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin +d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un +que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta +Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait +goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne +compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste, +Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du +triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un +ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition, +n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident +désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire +aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette +triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se +joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène +dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise +santé et la réserve de ses moeurs à l'égard des courtisanes (quoique +moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient +un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché +des femmes de cette cour. + + +XVI + +Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout +en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le +secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de +_scribe du trésor_. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable +à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur +lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du +reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, _sinécure_ +romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui +voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps +d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des +Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la +terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du +souper ou de la conversation; la maison du poëte et le palais du +ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore +l'Anio. + + +XVII + +À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni +invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans +ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus +lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité +ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait +si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la +cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y +eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère +est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et +l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous +Auguste à Rome, sous les Médicis à Florence, sous Louis XIV en France, +sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une vertu, mais +ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de l'éloquence et +très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes +orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part des dons de +l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours. + + +XVIII + +Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il +employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine +paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces +séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine +de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente, +Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède, +Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à +Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle +théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate. + +Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le +pays dans lequel ce domaine était situé. + +Quand on est à _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au +sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des +ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de +montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce +d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent +d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée +par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou +de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent +arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui +grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de +fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles +se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues +sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir. + +Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le +dôme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le père ou le berger de tout +ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi +_Lucrétile_. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées +pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des +torrents. + +C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs +un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les +oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le +hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La +métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste +hameau; Horace était voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la +petite rivière _Digentia_ arrosait ce sauvage canton. + +La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée +à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y +donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait +dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à +une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du +couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en +portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes +couronnées de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu +ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y +passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres +noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes +classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie. +Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les +groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut +des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hélas! +aujourd'hui en deuil! + + +XIX + +Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces +détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, +femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à +l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi +nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple +agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de +maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de +Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces +restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui +conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent +encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de +_Claudius_, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux. +On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de +celui que décrit Horace lui-même. + +Voilà la rivière _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une +source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le +marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace +dans le moyen âge, maintenant _Fonte bella_. Voilà le bouquet de chênes +verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents +du nord; voilà les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du +coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les +oliviers, les vignes rampantes produisant la même huile parfumée et le +même vin un peu âpre; voilà la bourgade de _Mandela_ au fond de la +vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna écroulé, +mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin la +mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834. +Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être +exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique +avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le +temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge. +La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux +bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière +Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses +flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux _Anio_, sous les +arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les +choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms; +deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace +renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux. + + +XX + +C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur, +en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à +la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses +insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques. +On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par +Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade +de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus. + +Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait +ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais +il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du +domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la +métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi, +d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux +pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au +vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau +limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était +sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui +permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens +ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des +courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à +s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave +affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours +qu'elle faisait fréquemment à _Ustica_ près de lui qu'Horace, ivre de +liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de +l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la +vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin, +son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du +gazouillement de ses eaux. + +«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un +domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source +d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La +bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je +ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons +que vous m'avez faits.» + +Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des +affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux +isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica: + +«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il +donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en +m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la +molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les +doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma +table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard +appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence +des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu +d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même +table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit +moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se +ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les +propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux +du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous +intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur +de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de +la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte, +pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin +_Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires; +Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain +_Abellius_, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica, +récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de +ville et du Rat des champs. + +Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez +la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine +ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la +distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette +distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine +lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à +côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même +déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant +dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de +marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et +sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant. + + +XXI + +Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui +s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête, +un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui +lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son +murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et +poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'après sa mort +qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites +pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser un +souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis à +Rome. + +Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de +l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque +toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes +à la campagne: + +«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; +les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du +givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont +suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à +ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin +de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira +d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès +et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du +lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour +que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse +vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans +honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend, +aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens; +épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille +s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son +bracelet ou son anneau.» + + +XXII + +Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à +l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des +champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou +qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la +monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois +ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme +le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il +avait entièrement oublié Brutus, Caton, Cicéron: la liberté orageuse ne +valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs les hommes +pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait +que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste l'envoyait +tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux bains +chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que l'_hydrothérapie_ +était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. Il fit aussi +quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son +enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans +plusieurs de ses compositions sur ces flots de _Tarente_ et sur cette +fontaine de _Blandusie_ qui avaient pour lui la saveur des premiers +souvenirs. + + +XXIII + +La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans +envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace. +Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste; +après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace +de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici, +écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu +besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais +actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le +poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc +échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table +_frugalement royale_; il nous aidera à écrire nos lettres.» + +Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple +particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui +le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain +bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des +figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé +d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême +simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de +musique.» + +Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout +autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son +indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur. + +Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous, +lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez +de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi +que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y +a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de +vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié, +mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier +comme vous.» + +Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de +ses oeuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir +appelé par badinage un _petit homme_, un _délicat_, un _débauché_ de +paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, +et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous +ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la +taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous +voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur +rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!» + +Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait +celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur +temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa +présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste, +il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône +entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa +hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes +et lui. + +Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes. +Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à +l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit +adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon +ami?» + +Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses +pénates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de +l'_Homme_, également, mais très-inférieurement versifiée par La +Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force: + + Serviet æternum qui parvo nesciet uti; + + _Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._ + +Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait +d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa +métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau. + +«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en +détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que +vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il +l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées +aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de +montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore +des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous +enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de +cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands +nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la +verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui +donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui +baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à +l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre +ami contre les influences malignes de septembre.» + +Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour +fuir les fièvres de la campagne romaine. + + +XXIV + +C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons, +en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées +son _Art poétique_. + +C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs, +d'une admirable concision, mais d'une pénible lecture. La grâce et la +mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place +dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et +d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie. +Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son _Art +poétique_ avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que +Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne +prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre +les _Géorgiques_ de Virgile sont le chef-d'oeuvre immortel des anciens +et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des +champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de +sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers +boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue +et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, +composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son +âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité +didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet. + + +XXV + +Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la +vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin +de son bonheur se révélait par la mort de _Drusus_, à qui il destinait +le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette +mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le +sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait +dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le +peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi +avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un +peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des +soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de +César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère +pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir +absolu. + +Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les +délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une +familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis +trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace +comme la meilleure partie de ses biens terrestres. + +_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!_ écrit-il dans son +testament. + +Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le +27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour +un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par +un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de +Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des +biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement +concentré tout son coeur dans son attachement à Mécène et à Auguste. +Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses +huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que +puissant. + +Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son coeur, suivit à +pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du +tombeau de Mécène. + +Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme +était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les +autres. Son véritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se +répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une +prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de +rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la +gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le +charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité +comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de +plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grâce +involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; +il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la +facilité de la force. + + +XXVI + +Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et +populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et +de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de +poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés. +L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous +l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit +bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance +qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère +fontaine de _Blandusie_, près de la petite villa napolitaine de Venouse, +le lieu de sa naissance, aujourd'hui _Palazzo_, restèrent éternellement +l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme +illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses +ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est +abattu. On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites favoris; l'âme +doucement philosophique d'Horace est à _Ustica_, ce recueillement de sa +vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme voluptueuse et +poétique d'Horace est à _Tibur_, ce délassement passager de la cour et +des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui la couvrait +de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; c'est par +excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une passion +douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme l'amour. +Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de jeunesse, il +s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de lie. Il était +sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la vie sans trop +appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-Évremond. +Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est _amabilité_; il n'est pas +grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionné, il n'est pas +sérieux, il est même rarement tendre, mais il est aimable; et la +postérité, qui le récompense à bon droit de lui plaire, l'admettra à +jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie. + +C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et d'hôte de +bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos +bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes +d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa +à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces +vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui +mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait +d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez +Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore. + + +XXVII + + «Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, + À toi qui respiras la mollesse et la grâce, + Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours, + Chantas les doux loisirs, les vins et les amours, + Et qui connus si bien cette sagesse aimable + Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable. + Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi, + Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi; + Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime, + Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime. + Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; + Pour voler son tuteur il lui perça le sein; + Il trahit Cicéron, père de la patrie; + Amant incestueux de sa fille Julie, + De son rival Ovide il proscrivit les vers + Et fit transir sa muse au milieu des déserts. + Je sais que prudemment le politique Octave + Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave; + Frédéric exigeait des soins moins complaisants. + Nous soupions avec lui sans avilir l'encens; + De son goût délicat la finesse agréable + Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table. + Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots + Contre les préjugés, les fripons et les sots. + Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique + Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique; + Le plaisir s'envola: je partis avec lui! + Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui + De ce repos trompeur est l'insipide frère. + Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire; + Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur. + Tibur valait pour toi la cour de l'empereur; + Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture, + Surpassa les jardins vantés par Épicure. + Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés, + Sur cent vallons fleuris doucement promenés, + De la mer de Genève admirent l'étendue, + Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue, + D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux + Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. + Là quatre États divers arrêtent ma pensée: + Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée, + L'indigent Savoyard, utile en ses travaux, + Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts, + Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre + Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre! + Je suis libre en secret dans mon obscurité. + Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté. + Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge; + J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins; + Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins + À suivre les leçons de ta philosophie, + À mépriser la mort en savourant la vie, + À lire tes écrits pleins de grâce et de sens, + Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens. + + «Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence, + À jouir sagement d'une honnête opulence, + À vivre avec soi-même, à servir ses amis, + À se moquer un peu de ses sots ennemis, + À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée. + En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes: + Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes; + La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux, + Enfants demi-polis des Normands et des Goths; + Elle flatte l'oreille, et souvent la césure + Plaît je ne sais comment en rompant la mesure; + Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé; + Corneille, Despréaux et Racine ont rimé; + Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose + D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!» + +Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui +ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son +style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur. +Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop +Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait +été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers +des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre +prémédité d'un époux pour affranchir ses moeurs dépravées et pour régner +à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris +des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste, +avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de +crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps +oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à +l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais +nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître +du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit +de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à +cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses +cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par +les produits de son talent, par les souscriptions à _la Henriade_ en +Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de +l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères _Paris_; puis il +se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence +rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un +lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses +dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace; +mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut +jamais aussi gracieux ni aussi aimable. + +L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de +l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être +aimé; ce don se révèle dans les oeuvres d'un écrivain comme dans son +caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité +indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don +de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien +rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des +oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles, +précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce +sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie. +D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce +qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une +vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à +aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on +appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans +Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement +j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de +l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut +voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il +avait vécu. + +Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses +oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa +route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les +processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums. + + + + +XLVIIIe ENTRETIEN + +LITTÉRATURE LATINE. + +HORACE. + +(2e PARTIE.) + + +I + +Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de +cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est +encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite; +il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses +amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un +Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que +Montaigne. + +Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouvées après lui dans sa +maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes +Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses +amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans +son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres +ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou +je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre +de son buisson de lauriers à _Ustica_, au pied de ses oliviers à Tibur, +au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a +frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a +ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à +la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine +Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de +Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou +trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment, +sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui +ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont +fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les +colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et +tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain. + +Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était +Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie +comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la +pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport +avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la +légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de +Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande +Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le +dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes +harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine. +Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce +qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus +n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la +Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de +l'_Hymète_; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses +premiers vers: il y était nouveau. + + +II + +Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la +grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas +cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique +d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux, +philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais +complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni +l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent +majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la +divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en +parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce +n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui +exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il +était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants +populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait +par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas +dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait +eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que +la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur +les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son +charme; il est léger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue +autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais. +Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir combattu +avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait gaiement +avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition +fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût frais. + + +III + +Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de +l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il +n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans +la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte _semi-sérieux_, +comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre +chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et +dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide +de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues +apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des +vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie: +c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais +il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés +du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus +tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle +indifférence ne sied pas à la jeunesse. + + +IV + +Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel +des hommes de plaisir et des hommes de goût, _semel decipiendum_. Il va +sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je +m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la +rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais +beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup +dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue +latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses +chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de +l'âme. + + +V + +Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de +l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un +transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes +débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir +de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon +de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute +l'équivoque existence. + +Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense +largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont +laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de +liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens +de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles +découragées de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe +la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est +réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en +Orient: «_Vanité des vanités!_ excepté de vivre avec ce qu'on aime à +l'ombre de son figuier.» + +Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme +de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence +nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie +raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie +épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans +ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre +qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes, +ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce +sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui +le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son +coeur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis +XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et +poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en +ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare, +où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du _Temple_, parce +qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_ +de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu +était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle, +de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était +le _Temple_ à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour +léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la +table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y +avait plus de talent dans cette société du _Temple_ de Rome, plus de +débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la +première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à +Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les +plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit; +le monde tourne, mais ne change pas. + + +VI + +C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au +commencement de l'imprimerie, aient divisé ses oeuvres par genres, odes, +épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne +les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain +une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet +en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de +philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus +complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de +son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure, +l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous +recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il +donne en ce moment une édition _elzévirienne_ avec des paysages gravés +dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages à la loupe font revivre +_Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites où sont nés +ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les +circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout +entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la +patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M. +Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle +oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est +courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est +attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en +larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait +ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du +poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là. + +Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages +des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la +poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; +ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le +microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces +petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la +distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des +temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'oeil et de +l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le +torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au +fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la +maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de +forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la +plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches +allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de +laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la +figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a +changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du +lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique +et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant +le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre +desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux +sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de +ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa +bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres +grecs les préceptes de son épître _aux Pisons_, chacun de ces tableaux +est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces +deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux +paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition +véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant +feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot +futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour _illustrateurs_! + + +VII + +La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, +c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile. + +Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en +Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des +animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait +garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la +maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, +avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis +familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une +libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; +Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de +jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne +pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans +l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa +santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air +épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout +voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion: +_Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du +départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son +indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse +de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du +coeur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent +que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il +s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et +tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes, +Horace était un musicien accompli des mots. + +«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères +d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; +que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui +souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile +confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux +rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!» + +On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et brisé en deux parts, +parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à +Horace de son ami. Mais tout à coup, le coeur de l'ami satisfait, le +poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits +de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un +apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le +premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux +périls qui le font trembler pour son ami. + +«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du coeur, +qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre +ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les +mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce +dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou +aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui +qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les +flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres +de l'_Acrocéraunie_ (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?» + +La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, +à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, +réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec +les forces de la nature supérieure à l'humanité. + +«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les +terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des +nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs +sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se +précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par +un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. +Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux +vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent +infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas +contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme +par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule +força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; +notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne +permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!» + +Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se +combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte +invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation +pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre +l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux +dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en +trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces +trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, +attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. +C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas +comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs +procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau désordre_ de +l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui +voit tout, abrége tout! + + +VIII + +Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de +ses amis, _Sextius_, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à +jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de +glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace +prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis: + +«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et +des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires +longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus +de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer; +les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la +clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses choeurs +de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; elles +frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadencé, tandis +que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des +Cyclopes. + +«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou +les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.» + +Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les +choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort +qui commande aux vivants de se hâter de vivre: + +«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre +qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la +cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius, +la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances. +Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas +l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras +plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce +tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse +romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le coeur ému des jeunes +vierges.» + +Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de +félicités, entre lesquelles une sombre image de la brièveté de la vie, +comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la +blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers +églantiers fleuris. + + +IX + +De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome, +mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace +en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les +délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme +achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon. +Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée +à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des +bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre +une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton +dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace +était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme +et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du +siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur +comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue. + +Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de +_Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller +consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les +diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des +femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes +Romaines. + +«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de +prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou +aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés +babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel +nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui +épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer +tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en +paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré +mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux +a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le +moins possible au jour qui doit lui succéder!» + + +X + +Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme +de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles +guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les +légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour +jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans +cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et +belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours +de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use +les images comme il use tout. + + +À LA RÉPUBLIQUE. + +«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans +les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au +port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât chancelant rompu +par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes antennes? Privé des +câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister à l'assaut redoublé +des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant de tempêtes; plus de +dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui pèsent sur toi! Bien +que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la +forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les +décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hâte-toi de +réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le jouet des vents! Ô toi +(patrie)! si récemment encore le souci et la douleur de mon âme! toi +maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te +gardent des écueils écumants des Cyclades!» + +Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents +du coeur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république, +mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en +demandait le salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la clémence +d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen. + + +XI + +On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente +dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée +sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de +ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez +lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre +jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui +gémissent en chantant. + +«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers, +sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à +l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour +chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir. + +«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que +la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la +rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de +Priam!» + +Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au +milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et +de pitié d'un champ de bataille. + +«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des +hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de +Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son +bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats? + +«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta +chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords +qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras +dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les +flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval +rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans +la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!» + +Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les +ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui +pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit: + +«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!» + +Rome ne pouvait se méconnaître dans _Ilion_ menacée des flammes. +Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace +les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus +souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme +sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand +il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou +de badiner pour ses amis. + + +XII + +Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir +boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par +lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie +dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque. +Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon goût d'un homme de cour, +rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité privée. + +Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la +commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une +déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé. + +«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors +de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout +autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup +m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre +pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts +arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!» + +Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il +aime: + +«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais +l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste +printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les +flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où +ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalagé au doux +sourire, Lalagé au doux parler!» + +D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à +quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est +ce sourire poétique à la jeune Chloé. + +«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les +montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des +feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson +du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards +écartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je +donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer? +Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être +aimée d'un époux.» + +Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un +ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur +le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié. + +Plus loin ce sont des voeux modérés du poëte, adressés à ses dieux le +jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé +de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les olives de mon verger, la +chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de Latone; mes +voeux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à me bien +porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une misérable +vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!» + +Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en +faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. +Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces +jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son +caprice les heureux. + +«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se +retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux +sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas +s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune! +reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre +ses ennemis!» + +Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante +l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans +la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des Romains. + +«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue, +elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y +abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son +palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire +couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la +certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux +victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au +char des triomphateurs à Rome!» + + +XIII + +Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de +décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité +et en flexibilité de poésie l'ode à Délius? + +«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les +circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver +inaccessible à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô Délius qui +dois mourir! + +«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la +tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu +sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar +d'un falerne vieilli dans tes celliers! + +«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à +entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive +et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement +agitées sur sa pente. + +«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes +de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le +fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore. + +«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais, +cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il +faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de +l'opulence, deviendront la proie d'un héritier. + +«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et +issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras +victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chassés +vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort est +agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à +entrer tous dans la barque de notre éternel exil!» + +La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes +félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux +images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais +plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de +Cléopâtre de son panier de fleurs? + + +XIV + +La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse +exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers +retracent la fuite insensible. + +«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc., +etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos prières et +de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de +la mort: + +«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de +tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le +cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!» + +Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes +en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans +lesquelles il symbolise cette modération des voeux de l'homme, pour que +ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe +tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les poëtes +venus après lui. + +Lisez: + +«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée +quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres +conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament, +etc. + +«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de +voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre, +ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de sommeils légers!... +Le coeur satisfait d'un présent borné dédaigne de se troubler pour ce +qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par le sourire de +l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa +destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit domaine +champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de mépriser le +vulgaire envieux!» + +Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de +douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du coeur contre +la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs qui +retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie de +l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais +immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son +orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur +l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait +vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus +l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce +dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui +n'espère rien de la multitude: + +«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.» + +Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans +les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de +l'héroïsme civil. (Ode III du IIIe livre.) + +«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui +lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête +qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main +de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base +solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris +l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.» + +Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée; +l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre. +Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui +les sentait avec un tel accent! + +Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied +comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses +badinages. + +«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme +la mienne. Où vas-tu t'égarer, muse folâtre? Ta voix atténuerait la +grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi. + + +XV + +Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il +devint favori de la muse légère: + +«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie +où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le +sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage +printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé +du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui +labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce +que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères, +sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui +les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!» + +Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse +reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa +vie. + +«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand +je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température +de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui +baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos +fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que +la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que +la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous +que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers +de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots +inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les +sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos +villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses +exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses, +c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez +de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre +masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, etc., +etc.» + +Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à +César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait +à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à +ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires +inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers. + + +XVI + +De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse +adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du +siècle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace était sincèrement +crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son +culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme +un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte. + +Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses +poésies légères, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les +prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite entre +deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul autre +que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue. + +HORACE. + +«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré +n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le +roi des rois (le roi des Perses)! + +LYDIE. + +«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé +à Chloé dans ton coeur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a vécu +plus heureuse et plus fière qu'_Ilia_, la mère du fondateur de la race +romaine. + +HORACE. + +«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement +mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle +je n'hésiterais pas à mourir si les destins consentaient, à ce prix, à +épargner la sienne. + +LYDIE. + +«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs, +fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux +fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel +enfant. + +HORACE. + +«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si +elles ramenaient nos deux coeurs sous le même joug? si la blonde Chloé +était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie +que j'ai contristée par mon abandon? + +LYDIE. + +«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que +la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à +vivre, avec toi je voudrais mourir.» + +A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des +coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait +ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont +aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il +l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre, +répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu +l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calaïs_ de +Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, +nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie. + +On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à +l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses +romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de +poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse, +peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la +fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans +ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz +est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la +voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; +Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait +qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le +premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour +d'Auguste. + + +XVII + +Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même +génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant +jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux +détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile, +c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène, +restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la +béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour +tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un +ciel clément. + +«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute +cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses boeufs qu'il +a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les +jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres +gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes; +tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses +troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements; +tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec +soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs +sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces +poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur +pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des +jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages! + +«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un +moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre +leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les +sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par +leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison +d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il +pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans +les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles, +il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y +abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie +enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis +importuns des passions? + +«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la +compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec +nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, +qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son +mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau +pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de +ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci +par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas +achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les +turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos +rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront +jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive +cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres, +que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps +appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets +goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer, +ses boeufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant +sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la +maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!» + +Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si +ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le +poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de +médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le +laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui +manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer, +ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa +vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur: +son isolement l'en punissait. + + +XVIII + +Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus +savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome +à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme +d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires: +c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il +s'évapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des +lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du +vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois +quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits +généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et +dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des +égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les +passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se +retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est +le poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace est +Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus, +dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une morale +prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers faciles, et +des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le charme des +confidences poétiques. + +Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se +laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre +l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq +jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai +manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera +étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra +vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la +vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte, +quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la +première hirondelle.» + +Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la +délicatesse de Mécène, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs +difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques et +pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une fortune +disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que M. +Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature +versifié par La Fontaine; le voici: + +«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un +vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il +s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une +belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu +maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»--Veut-on +m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller +de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui +échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu +verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de +toi!» + +La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans +ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de +_Vacuna_, dans sa chère Sabine, en se promenant aux environs de sa +métairie de _Vacuna_: + +«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du +séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le +reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans +l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des +ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De +quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue +ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême +félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des +libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de +l'offrande. + +«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site +convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié +que l'heureuse retraite que j'ai choisie? + +«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents +plus doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de +la canicule et l'âpre morsure du _lion_, quand il reçoit +perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il +une où les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des +champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à +l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes +s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle +plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives +inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce +pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi? +N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un +vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle +revient vous envahir malgré vous!» + +L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du +cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet +apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au +fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui +contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération +des désirs: + + Serviet æternum qui parvo nesciet uti; + + _Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de + peu._ + +Le petit billet suivant à son ami _Bullatius_, pour le détourner de +longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en +vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal. +Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque +pierre est un éblouissement des yeux. + +«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je +voudrais contempler du rivage la mer en fureur!... + +«Modère ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylène_ ne te seront pas plus +nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le +vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août. + +«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, +reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de +l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne +remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de +ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas +chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à _Ulubria_.» + + +XIX + +«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à +la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à _Iccius_. Si ton +corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à +l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.» + +Une épître charmante à son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modèle à +celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment +rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des +plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des +glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les +boeufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux +arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute +encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te +faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour +préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc. + +«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, +et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu +le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; +l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de +Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil +sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir +été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le +sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre +ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la +ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers +et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf +paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le +cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier! +c'est mon avis.» + + +XX + +Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux +images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire +saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez +dans ce salut poétique la belle description d'Horace à _Quinctius_. + +«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius. +A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux +baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des +vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et +la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une +ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la +droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes +vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur +la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne +et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux +possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La +source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont +l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son +onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà +les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui +préservent votre ami des influences de l'automne.» + +Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa +vie à l'âge où la sagesse l'y confine. + +Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques: + +«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle +nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi +sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus +vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite. +Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps +que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable. +Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite +taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à +m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge, +vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre +ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.» + +«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste, +que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et +mes portefeuilles! + +«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes +ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels, +la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers; +mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je +continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir +ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes? +Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de +nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins, +les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même +la poésie. Qu'y faire?» + + +XXI + +Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois +supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire +à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de _Childe-Harold_ de lord +Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son +imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane +des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est +le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui +portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le +caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître +d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que +de la prose aux vers. + + +XXII + +Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers, +se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des +brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de +l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé +d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une +sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du +jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en +silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt +les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même +il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des +épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les +soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à _Sans-Souci_, ce Tibur +soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers +d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le +maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des +convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique +divagation d'Horace. + +Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître +intitulée le _Voyage à Brindes_, écrite à peu près dans le même temps, +et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un +_Téniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu +prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec +la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la +ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes +du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce même peuple de nos +jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous +transporte à _Albano_, à _Terracine_, à _Fondi_, dans les Abruzzes, et +jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la +cour d'Auguste. + +Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, +de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à +Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène. + +Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui +mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à +croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en +plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes +du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour +Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait +passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas +chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où +le vers s'amuse à ressembler à la prose. + + +XXIII + +«Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine +(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques, +au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un +poëte); de là nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché de +Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite +dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs +de Rome: + +«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre; +je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y +prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante +commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes +du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les +matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu +entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est +assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on +attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants +et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et +les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse +absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux +attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle +étendu sur le dos. + +«Les voyageurs, couchés dans la barque sur le canal des marais Pontins, +croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à l'aube du +jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les +épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième heure on +débarque un moment près de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le +visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à _Anxur_ +(aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» (Ils sont +jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.) + +Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par +Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme +accompli _ad unguem_, dit le poëte. + +On arrive à _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant +paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance +et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à +Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna. +Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons +de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à +_Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint +plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la mort +quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius, +Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà +des marais de Minturnes. + +Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le +monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent +leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de +Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte, +avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le +Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un +reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été +esclave, le second, favori suspect d'Octave. + +Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace +se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux +débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes. +On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des +images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre +de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses +_Confessions_ dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du +cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce +vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, +devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices +sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante +que la salubrité municipale? + +«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.» + +L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact +comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a +trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage +d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou +peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les +ruines de la maison de son père à _Venusia_. Là il se souvint de son +heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces +souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était, +malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur. + + +XXIV + +Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce +philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir. + +Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes +confident du coeur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours, +que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil, +dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des +éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation +à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les +chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies, +pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des +prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers +sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents +supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de +Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques +spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et +chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou +humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne +d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du +sourire, c'est l'ami des heureux. + +Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un +amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous +ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempérée n'a jamais +senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des +fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une +félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents +âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de +cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts +pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix +révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière +des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le +sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si +vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le +lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les +pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours +active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel +enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant +des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans +chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse +le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de +douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément, +ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si +vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_ +qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni +femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de +la vie; si votre coeur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie +uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si +vous possédez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli +domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de +bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est +suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques +amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous +soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour +cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-même; enfin, +si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous +semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses +célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute +éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des +heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant +causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe +par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par +Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure +en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément, +vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre +de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire. + +Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours +bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un +compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations +du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; +achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot; +asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les +saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et +prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe +diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait +les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce +n'est pas le mien. + + LAMARTINE. + + +FIN DU TOME HUITIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +8), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 *** + +***** This file should be named 37075-8.txt or 37075-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/7/37075/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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A. de Lamartine</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 115%;text-align: center; margin-top: 3em; margin-bottom: 2em;} +h4 {font-size: 110%;text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p.poem10 {text-indent: 0em; font-size: 95%; margin-left: 10%;} +p {text-indent: 1em;} +p.tn {text-indent: 0em; margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.spaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.acteur {text-align: center; font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.auteur {margin-right: 50%; text-align: right;} +.date {margin-right: 10%; text-align: right;} +.noindent {text-indent: 0em;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 8), by +Alphonse de Lamartine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 8) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: August 14, 2011 [EBook #37075] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME HUITIÈME</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1859</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">VIII</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span>XLIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>VIE ET ŒUVRES<br> +DU COMTE DE MAISTRE.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + + +<h4>I</h4> + +<p>Les <i>Soirées de Pétersbourg</i>, sortes de dialogues de Platon chrétien +écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande œuvre du comte +de Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à +Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs +interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans +ces dialogues à tous hasards de sa <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span>pensée que le comte de Maistre +a développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité +souvent étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il +essaye de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du +sarcasme voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est +alors qu'il est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de +ses idées.</p> + +<p>Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la +profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme +qui a vu les <i>Charmettes</i> et conversé peut-être dans sa jeunesse avec +madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler +dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la +nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des <i>Soirées</i>; +c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour +consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je +voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase +qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.</p> + +<p>«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span>des plus +chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé +de T..., membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., +jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule +d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime +réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de +services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime. +L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de +campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la +ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit +permis de l'appeler <i>campagne</i>, et même <i>solitude</i>; car il s'en faut de +beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et, +quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent +à vue d'œil, il n'est pas possible de prévoir encore si les +habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le +doigt hardi de Pierre I<sup>er</sup>.</p> + +<p>«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un +temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile +<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span>que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut +du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du +mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent +la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.</p> + +<p>«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit +d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté +de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme +particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus +douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.</p> + +<p>«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et +ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une +terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de +vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts +qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des +palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.</p> + +<p>«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords +escarpés qui leur donnent <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>un aspect sauvage. La Néva coule à +pleins bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent +le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville +elle est contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, +espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui +parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver +ailleurs le modèle ni l'imitation.</p> + +<p>«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit +de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent +l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et +toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique +voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en +arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de +leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on +lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.</p> + +<p>«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait +retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible +courant de ces belles eaux. Les rameurs <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span>chantaient un air +national, tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle +et du calme de la nuit.</p> + +<p>«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches +négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le +jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux +files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette +musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose +particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes +vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa +patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles +plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper +l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les +instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant +ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme +aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie +sont dans le tout.</p> + +<p>«La statue équestre de Pierre I<sup>er</sup> s'élève sur <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span>le bord de la +Néva, à l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage +sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée +par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que +l'œil contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de +la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. +Sur ces rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, +Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est +encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste +effigie: on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou +menace.</p> + +<p>«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le +bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était +descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté +douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais +vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme +s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces +campagnes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si +rares dans la vie où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur +extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères +séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient +tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce +fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence +de ces Russes hospitaliers.</p> + +<p>«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la +beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B..., +rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur +cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le +malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....</p> + +<p>«—Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux +amis parlant à la fois)?—Je lui demanderais, reprit le chevalier, si +cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»</p> + +<p>«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt +son idée originale <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span>engagea entre nous la conversation suivante, +dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.</p> + +<p class="acteur">LE COMTE.</p> + +<p>«Mon cher chevalier, les cœurs pervers n'ont jamais de belles nuits +ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils +n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles +d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les +écarter de notre barque!</p> + +<p class="acteur">LE CHEVALIER.</p> + +<p>«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le +croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur +réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la +Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des +méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte +de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui +me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne +fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je +vous avoue que je ne vois <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span>pas trop clair dans cette question. +Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui +êtes si forts dans ce genre de philosophie.</p> + +<p class="poem10"> + Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance,<br> + Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,</p> + +<p>je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît +à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en +réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès +cette vie, au moins il ne se presse pas.</p> + +<p class="acteur">LE COMTE.</p> + +<p>«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer +la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en +elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et +de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces <i>symposiaques</i>, +dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames +sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir +sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir +s'y prêter de <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span>bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les +devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes +s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais +pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que +l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas +d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers +ou répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, +une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la +même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être +pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite +<i>symposie</i> le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien +meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous: +elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.</p> + +<p>«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes +chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres +ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, +si vous voulez, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>un grand balcon; c'est là qu'assis dans un +fauteuil antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé +deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce +qu'on appelle vulgairement <i>bonheur</i>; je vous avoue même qu'avant de +m'être raffermi par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop +souvent de me demander à moi-même: <i>Que me reste-t-il?</i> Mais la +conscience, à force de me répondre: Moi, m'a fait rougir de ma +faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas tenté de me plaindre. +C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments +délicieux. Tantôt je me livre à de sublimes méditations: l'état où elles +me conduisent par degrés tient du ravissement; tantôt j'évoque, innocent +magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités +terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. +Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance +vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède +encore, et la vie me paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge +de l'espérance.</p> + +<p>«Lorsque mon cœur oppressé me demande <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>du repos, la lecture +vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut +peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite +inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande +réputation...»</p> + +<p>(<i>Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, +la conversation reprit son cours.</i>)</p> + +<p>Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre +dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité +de la conscience et dans le silence du recueillement.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>La première question que traite le comte de Maistre est celle du +gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce +dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé +par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux +temporels, expiation immédiate <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span>de ses fautes. Si cela était +démontré, ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les +expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le +philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes +des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au +supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de +cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation +éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre +admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de +son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de +génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités, +l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en +style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.</p> + +<p>«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est +frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par +d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il +était à son insu ici un <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span>de ces grands coupables; jamais homme de +bien n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à +lui, c'est l'exagération.</p> + +<p>Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la +rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour +exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables +envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il +cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui +prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société +elle-même.</p> + +<p>«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie +des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui +est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la +défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient +mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur +nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc, +après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines +à ceux qui <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span>agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur +actif; il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes +dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la +justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort +martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans +l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que +désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être +administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à +l'œil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si +le juge a l'œil juste... etc., etc.»</p> + +<p>On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait +des <i>de Maistre</i>, des <i>Platon</i>, des <i>Bossuet</i> en ce temps-là aux bords +du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine +épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la +date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des +temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume, +rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'<i>Iliade</i> à un +moine de Bruxelles! <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si +grave, permettre à sa plume de telles facéties?</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans +l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme +dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine +traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a +été sondée d'une main plus ferme.</p> + +<p>Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main +jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement +déchue dans sa nature.</p> + +<p>«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les +limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel +n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un +autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou +en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span>l'eût +créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à +l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation +accidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, +cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance +naturelle de son être qui le porte vers son état primitif et l'avertit +de ce qu'il est. Il <i>gravite</i>, si je puis m'exprimer ainsi, vers les +régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en +veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont +tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils +l'ignorent. L'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à +la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes +et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a +pas même le triste bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans +cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur même +l'humilie, puisque ses lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne +servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le +dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span>de son être +quelque partie saine sans pouvoir la trouver; le mal a tout souillé, et +l'<i>homme entier n'est qu'une maladie</i>. Assemblage inconcevable de deux +puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent +qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange +détestable qui a vicié l'homme jusque dans son essence la plus intime. +Toute intelligence est, par sa nature même, le résultat, à la fois +ternaire et unique, d'une <i>perception</i> qui appréhende, d'une <i>raison</i> +qui affirme, et d'une <i>volonté</i> qui agit. Les deux premières puissances +ne sont qu'affaiblies dans l'homme; mais la troisième <i>est brisée</i>, et, +semblable au serpent du Tasse, <i>elle se traîne après soi</i>, toute +honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième +puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; +il veut ce qu'il ne veut pas; il ne veut pas ce qu'il veut; il <i>voudrait +vouloir</i>. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui. Le sage +résiste et s'écrie: <i>Qui me délivrera</i>? L'insensé obéit, et il appelle +sa lâcheté <i>bonheur</i>; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté +incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> +empire, et le remords, en lui perçant le cœur, ne cesse de lui crier: +<i>En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi</i>. Qui pourrait +croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur? +Cette idée est si révoltante que la philosophie seule, j'entends la +philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée, de +Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement d'après son maître Pythagore, +que <i>nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des +éléments qui nous constituent</i>? Platon ne dit-il pas de même qu'<i>il faut +s'en prendre au générateur plus qu'au généré</i>? Et dans un autre endroit +n'a-t-il pas ajouté que <i>le Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les +êtres soumis à la génération avaient perdu</i> (ou détruit en eux) <i>le don +inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre +tout à la fois à les punir et à les régénérer</i>? Cicéron ne s'éloignait +pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé +<i>que nous étions dans ce monde pour expier quelques crimes commis dans +un autre</i>. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison +d'Aristote, à qui <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span>la contemplation de la nature humaine +rappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié à un cadavre et +condamné à pourrir avec lui. Ailleurs, il dit expressément que <i>la +nature nous a traités en marâtre plutôt qu'en mère, et que l'esprit +divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qu'elle nous a +donné pour tous les vices</i>. Et n'est-ce pas une chose singulière +qu'Ovide ait parlé sur l'homme précisément dans les termes de saint +Paul? Le poëte érotique a dit: <i>Je vois le bien, je l'aime, et le mal me +séduit</i>; et l'Apôtre si élégamment traduit par Racine a dit:</p> + +<p class="poem10"> + Je ne fais pas le bien, que j'aime,<br> + Et je fais le mal, que je hais.»</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle +tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations +nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de +la rédemption. <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne +sais quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru +puni. Ce dialogue des <i>Soirées</i> rappelle Pascal, mais Pascal +raisonnable, au lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De +Maistre, sain de corps et d'esprit, regarde la destinée en face.</p> + +<p>Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme +Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de +l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des +siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme +moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des +origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des +créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de +facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les +initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et +l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation +et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la +bouche seule peut contredire. <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span>Non-seulement les hommes ont +commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre et +supérieure à la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la +rendait même très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science +dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les +temples, où elle s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus +servir qu'à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne +dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes +institutions, les connaissances profondes et les monuments les plus +magnifiques de l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple +de Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les +constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, +dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité, +qu'Hésiode appelait <i>grands et illustres</i>, neuf siècles avant +Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre +d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant +en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les +<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span>phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre +quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute +antiquité que <i>Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, +joua aux échecs avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du +jour</i>. Je vous avoue même qu'en lisant le <i>Banquet des sept Sages</i>, dans +les œuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner +que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites +planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir +de vérifier ce texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus +lequel), appelle le soleil le <i>dieu aux sept rayons</i>. Où avait-il pris +cette singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que +des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses +études théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon +commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges +s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est +l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur +proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span>sur +ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant +lui-même, de manière que chaque fille eut son <i>Chrîschna</i>. Ajoutez que +le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute +antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées, +précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont +des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation +qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de +l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds +des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit +des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les +espèces; que cette nation, dis-je, était <i>nécessairement</i> tout aussi +éminente dans les autres arts, et savait même <i>nécessairement</i> une foule +de choses que nous ne savons pas.»</p> + +<p>Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu +être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par +plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi +que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement +<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>et aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et +sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son +chef-d'œuvre de style, et, selon nous, son chef-d'œuvre de +sophisme. Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est +cependant semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu +publique du dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie +pour la défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul +écrivain ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; +malheureusement il s'enfonce avec la même force et avec le même goût de +l'excès dans l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: +écoutez le sublime du vrai mêlé à l'excès du faux.</p> + +<p>«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur, +j'avais vu trois fois l'<span class="smcap">ENTHOUSIASME DU CARNAGE</span> au milieu du sang +<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span>qu'il fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage +n'endurcit pas le véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est +chaste dans les transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont +terribles, mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde +spirituel... Le fléau est divin... le nom de Dieu est le <span class="smcap">Dieu des +armées</span>.</p> + +<p>«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est +cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.</p> + +<p>«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence +manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres <i>in +mutua funera</i>. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le +décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. +Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense +catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes <i>meurent</i>, +et combien sont <i>tuées</i>! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, +la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois +cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à +découvert <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span>le principe de la vie par des moyens violents. Dans +chaque grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain +nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a +des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des +poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant +de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de +ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main +destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue +pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour +se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour +tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui +résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira +de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées +l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou +du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son +ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice +qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span>suite +d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se +pavane sous la peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à +l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses +fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la +plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant +ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont +couvertes de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le +carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette +loi s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être +exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est +chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui +qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui +qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à +pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; +lui enfin à qui il a été déclaré qu'<i>on redemandera jusqu'à la dernière +goutte du sang qu'il aura versé injustement</i>? C'est la guerre qui +accomplira le <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span><i>décret</i>. N'entendez-vous pas la <i>terre</i> qui crie +et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui +des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les +frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en +atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se +douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans +le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non +moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La +<i>terre</i> n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à +coup d'une fureur <i>divine</i> étrangère à la haine et à la colère, s'avance +sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il +fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus +contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec +enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur +le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer +Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent +boucher de chair humaine <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span>n'entendra jamais là: <i>Nous ne voulons +plus vous servir</i>. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour +s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas +à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui +traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une +main redoutable, <i>il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé +lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a +fait la mort</i>.</p> + +<p>«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la +grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre +entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où +tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, +jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à +la mort de la mort.</p> + +<p>«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur +l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce +malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper +d'autres. Mais <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span>lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un +certain genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse +sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée +rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois +sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant +tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance +précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne +dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper +à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables +éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent +pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles +viendront l'offrir, et bientôt une <i>rare jeunesse</i> se fera raconter ces +guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»</p> + +<p>Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les +plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire:</p> + +<p class="smcap">La guerre est donc divine, puisque c'est une loi du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span>À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car +ces monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce +dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble +n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi +de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la +guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais +vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme +constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation +contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que +la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est +de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela +devient jamais possible) chez les hommes.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle, +et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui +osent <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span>penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et +étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui +sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée +officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.</p> + +<p>«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il +appartient aux prélats, <span class="smcap">aux grands officiers de l'État</span>, d'être les +dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui +est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres +n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les +sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre? +Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un <i>dogme national</i> au +peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence +d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!.... +Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.</p> + +<p>Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la +nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il +baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span>et +parler autrement que lui, philosophe!</p> + +<p>Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein +d'un empire et d'un culte <i>grecs</i>, où le prélat et le souverain auraient +eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des +consciences, le devoir de le supplicier lui-même <i>comme voleur +domestique</i>, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie +romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie, +c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher +les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait +fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs +d'opinions!</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Un peu plus loin, dans son <i>Essai sur les Sacrifices</i>, il pousse sa +logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir +l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez +encore:</p> + +<p>«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span>ces +sacrifices atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils +point <i>bons</i> ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette +institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde +incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans +le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, +qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre +par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en +acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui +furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des +raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»</p> + +<p>Enfin, lisez l'étrange apothéose du <i>bourreau</i>. Jamais la magnificence +du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe +de Shakspeare sur un échafaud.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure +résulte l'existence <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span>nécessaire d'un homme destiné à infliger aux +crimes les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en +effet, se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer +comment; car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif +capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop +accoutumés à réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé +souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être +inexplicable, qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, +honnêtes et même honorables, qui se présentent en foule à la force ou à +la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses +semblables? Cette tête, ce cœur sont-ils faits comme les nôtres? Ne +contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour +moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement, il +naît comme nous; mais c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il +existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un <i>fiat</i> +de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il +est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span>il peut ignorer cette opinion ou l'affronter! À peine l'autorité +a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession, que les +autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la +sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide +formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui +lui font connaître la voix de l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que +les gémissements... Un signal lugubre est donné; un ministre abject de +la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. +Il part, il arrive sur une place publique, couverte d'une foule pressée +et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; +il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale; il lève +le bras: alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que +le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlements de la +victime. Il la détache, il la porte sur une roue; les membres fracassés +s'enlacent dans les rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et +la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles +qu'un petit nombre de paroles sanglantes <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>qui appellent la mort. +Il a fini: le cœur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il +dit dans son cœur: <i>Nul ne roue mieux que moi</i>! Il descend; il tend +sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces +d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par +l'horreur. Il se met à table, et il mange; au lit ensuite, et il dort. +Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce +qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses +temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune +langue ne consent à dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est +honnête homme, qu'il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui +convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a +point.</p> + +<p>«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination +repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association +humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même +l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société +disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du +châtiment. Il a jeté notre <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span>terre sur ces deux pôles; <i>car +Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le +monde</i>.»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Tel est ce livre, la grande œuvre philosophique du comte de Maistre: +un style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, +profondes, incommensurables d'étendue sur les législations, sur les +dogmes, sur les mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en +matière grave; un grand génie doublé d'un sophiste, un <i>Diderot</i> +déclamateur dans un philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, +quelquefois un Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son +apparition; on en jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles +de la sibylle. Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par +trente ans, nous y trouvons plus de talent que de philosophie réelle; +la pensée y est plus hardie que <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>forte, plus subtile que +profonde, plus brillante que solide. C'est une magnifique curiosité +plutôt qu'un monument durable de l'esprit humain. L'exagération y fausse +tout, jusqu'à la vérité, qui est la modération de l'esprit.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Quelque temps après les <i>Soirées de Pétersbourg</i> parut le livre <i>du +Pape</i>. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au +théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des <i>Considérations +sur la France</i>, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier +livre.</p> + +<p>Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à +l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il +établit nettement la base d'une théocratie. «<i>Je suis parce que je +suis.</i> Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui +résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous +les souverains agissent comme infaillibles.» <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span>Ce dogme, qui +supprime à la fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, +l'auteur marche en liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que +Machiavel.</p> + +<p>«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles +(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes). +Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle +des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre +justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur +excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain, +dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le +satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais +c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le +pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une +dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père +de l'Église.</p> + +<p>Les bienfaits de la papauté en matière de mœurs, de civilisation et +de propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second +volume. Il justifie cette maxime de César: <i>Le <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>genre humain est +fait pour quelques hommes</i>, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit +nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie +plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des +monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans +le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des +schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain +pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la +Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration +aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté +usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute +philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable <i>Te Deum</i> d'un +autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:</p> + +<p>«<span class="smcap">Ô Ville éternelle</span>, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre +toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu +es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine +avait fait de toi la citadelle <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>du paganisme, qui semblait +invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de +l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les +rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le +<i>Panthéon</i>. Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul +de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. +Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout +l'enthousiasme, et, si l'on veut même, tout le ressentiment des +chrétiens se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le +signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus +sublimes beautés de l'architecture semblaient demander grâce pour ces +étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des +destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il +fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais +rien ne peut résister à la proscription générale. Le <i>Panthéon</i> seul fut +préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare +qu'il ignore <i>par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span>fut</i> conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du +septième siècle, un souverain pontife le consacra à <i>tous les saints</i>. +Ah! sans doute il l'<i>ignorait</i>; mais nous, comment pourrions-nous +l'ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du +christianisme, et le temple qui, dans cette capitale, concentrait +<i>toutes</i> les forces de l'idolâtrie, devait réunir <i>toutes</i> les lumières +de la foi. <i>Tous les saints</i> à la place de tous les dieux! Quel sujet +intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses! +C'est dans le <i>Panthéon</i> que le paganisme est rectifié et ramené au +système primitif, dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de +Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant <i>il y a +plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre</i>. Il y a des intelligences, +des <i>natures meilleures</i>, des hommes divinisés. Les <i>dieux</i> du +christianisme sont les <i>saints</i>. Autour de Dieu se rassemblent <i>tous les +dieux</i>, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont +assignés.</p> + +<p>«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait +seulement pour ceux qui savent le contempler!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span>«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux +Janus. Il est le premier partout, <i>et tous les saints</i> n'entrent qu'à sa +suite. Le <i>dieu de l'iniquité</i>, Plutus, cède la place au plus grand des +thaumaturges, à l'humble <i>François</i>, dont l'ascendant inouï créa la +pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le +miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde. +Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son +aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes +impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la +pénitence, le martyre des sens. <i>Jean de Dieu</i>, <i>Jean de Matha</i>, +<i>Vincent de Paul</i> (que toute langue, que tout âge les bénissent!) +reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide <i>Mars</i>, de la +vindicative <i>Junon</i>. La <i>Vierge immaculée</i>, la plus excellente de toutes +les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, <i>discernée +entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la +première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui +connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> +du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les +entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui +est le miracle de l'univers</i>; celle à qui il fut donné d'enfanter son +Créateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles +proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de <i>Vénus +pandémique</i>. Je vois le Christ entrer dans le <i>Panthéon</i>, suivi de ses +évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses +confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son +empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect +tous ces <i>dieux-hommes</i> disparaissent devant l'<i>homme-Dieu</i>. Il +sanctifie le <i>Panthéon</i> par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en +est fait: <i>toutes</i> les vertus ont pris la place de <i>tous</i> les vices. +L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne +dans le <i>Panthéon</i>, comme il règne dans le ciel, au milieu <i>de tous les +saints</i>.</p> + +<p>«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie +chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon +<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span>dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple +fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'œuvre de l'art +humain, et la plus belle demeure terrestre de <i>celui</i> qui a bien voulu +demeurer avec nous, <i>plein d'amour et de vérité</i>.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Voilà tout ce livre <i>du Pape</i>, œuvre très-savante, quoique +très-décousue, inférieure aux <i>Soirées de Pétersbourg</i>, et qui cependant +produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son +apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes +éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils +adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur +parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le +bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste +de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de +l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> +par les légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un +arsenal de science ecclésiastique.</p> + +<p>Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où +il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations. +Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange +sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas +là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait +rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des +hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans +le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est +plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme +de bien, d'un homme de cœur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons +résister au plaisir d'en citer quelques <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>fragments, et ces +fragments ont pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous +pouvons y ajouter son accent ému de tendresse et sa physionomie +rayonnante de saine gaieté.</p> + +<p>«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance, +qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image, +justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il +faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut +pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me +lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à +déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, +comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que +tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que +les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon +aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien +garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi. +Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et +je ne <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu +dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout +accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si +nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense +continuellement à toi, et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai +fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle, qui me semble être ma +Constance...»</p> + +<p>Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer +sa fortune:</p> + +<p>«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et +que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de +Chambéry m'a serré le cœur; je suis cependant bien aise que tu aies +vu par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le +bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur +lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que +les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu +que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus +tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que +tu aimes ta table: <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span>l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis +attacher ta fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout +est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une +feuille de papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier +rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, +et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus +à ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»</p> + +<p>Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse +renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme +savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:</p> + +<p>«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: <i>La femme forte +entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le +fuseau</i>. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur: +<i>La femme forte file, se cache, obéit et se tait</i>? Voici une autorité +qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix +cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée +<i>les Femmes savantes</i>. Crois-tu que ce <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span>grand comique, ce juge +infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu +que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand +défaut pour une femme, mon cher enfant, <i>c'est d'être homme</i>. Pour +écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut +absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est +infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté +de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es +femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de +t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»</p> + +<p>Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des +sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.</p> + +<p>«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien; +jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu +une ligne), <i>que les femmes sont capables de faire tout ce que font les +hommes</i>, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien +c'est une des cent mille et mille sottises <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>qu'il a dites dans sa +vie. La vérité est précisément le contraire. <i>Les femmes n'ont fait +aucun chef-d'œuvre dans aucun genre</i>; elles n'ont fait ni l'<i>Iliade</i>, +ni l'<i>Énéide</i>, ni la <i>Jérusalem délivrée</i>, ni <i>Phèdre</i>, ni <i>Athalie</i>, ni +<i>Rodogune</i>, ni <i>le Misanthrope</i>, ni <i>Tartufe</i>, ni <i>le Joueur</i>, ni le +Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni +l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des <i>Principes</i>, ni le +<i>Discours sur l'Histoire universelle</i>, ni <i>Télémaque</i>. Elles n'ont +inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, +ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque +chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: <i>un honnête homme et une +honnête femme</i>. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est +docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, +et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie +pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas +aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant +à la science, c'est une chose très-dangereuse <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span>pour les femmes: +on ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou +malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement +au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): +aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux +femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, +aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; +car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce +qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le +montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta +tête est vive, ton caractère décidé: je ne te crois pas capable de te +mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade +littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis +pour avoir voulu en savoir plus que nos chers Allobroges.»</p> + +<p>«Le chef-d'œuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille +Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans +ses œuvres un volume entier de ces tendresses, <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>de ces +conseils et de ces badinages de cœur et de plume avec ses chères +filles, et ce volume n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a +pas.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie, +jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815 +ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par +l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces +traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint +en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le +prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer +l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain +ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait +jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui +faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne +l'appellerait <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span>pas au ministère. La cour de Turin se souvenait +trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de +Napoléon pour lui confier le maniement très-délicat d'une politique qui +ne pouvait vivre que de ménagements et de prudence envers la France, +l'Angleterre et l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration +littéraire qu'elle ne pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas +une force qu'elle pût employer sans défiance. L'éloignement avec un +titre honorable était ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son +illustre embarras; mais la nécessité de complaire à la cour de Russie, +qui se plaignait de l'excès d'activité théologique du comte de Maistre, +exigeait son rappel à Turin. Il fut rappelé en 1817 avec le titre de +président des cours suprêmes du royaume et de ministre d'État sans +portefeuille. C'était l'<i>otium cum dignitate</i>, le loisir honorifique du +vieil âge; rien ne convenait moins au fond à un esprit qui ne +vieillissait pas et à une ambition de pouvoir que la piété même ne +pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant quelques mois dans sa +chère Savoie, au sein de cette famille d'élite qui lui <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span>faisait +une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun +doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de +le connaître. On le regardait comme un monument que la distance avait +grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore dans l'avenir par +quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait +évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses dernières +années.</p> + +<p>À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne +serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son +propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa +correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal +résignée qui murmure au fond du cœur sous un sourire de convention.</p> + +<p>Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille +Constance, laissée derrière lui à Chambéry.</p> + +<p class="date">«Turin, septembre 1817.</p> + +<p>«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span>je me +tuerais si je ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le +dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon cœur. Une +voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. +Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera +naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, +sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune +éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien +de ce qui peut encourager un grand cœur à se jeter dans le torrent +des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en +fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant +sur mon inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce +que je n'attends pas.»</p> + +<p>Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut +satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.</p> + +<p>Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un +petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie) +revient à peu près à <i>vice-chancelier</i>, et me met <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span>à la tête de +la magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de +ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des +fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève +seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne +de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne +générale.»</p> + +<p>Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes +correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement +satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir. +Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion +par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de +l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en +monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il +prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des +erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. +Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de +Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>plumes irritées +alors contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs +lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes +et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point +d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la +marche du monde.</p> + +<p>Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des +ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à +réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»</p> + +<p>Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait +à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis; +il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été +qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel +héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son +immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à +croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il +a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. +Il y a un mauvais symptôme de gloire; <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>ce mauvais symptôme, +c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et +cependant l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la +passion publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une +œuvre qui servent momentanément cette passion publique. Une fois la +passion éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La +gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se +ratifie que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les +sophistes, même les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le +comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; +dans sa religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties +il y a trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses +titres, il y a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Faites abstraction de vos croyances, quelles <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span>qu'elles soient, +et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de +génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le +christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?</p> + +<p>Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression +la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera +sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les +pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont +déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la +sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte +solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de +l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des +défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui +scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de +superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison +pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. +Voilà évidemment l'œuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause +qu'il veut défendre. La partie théologique de l'œuvre de M. de +<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span>Maistre, dans le livre <i>du Pape</i>, dans les <i>Soirées</i>, dans le +panégyrique de <i>l'Inquisition</i>, est entièrement le contre-pied de ce que +nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un +prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, +il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle +ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous +ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à +l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où +il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de +conscience, <i>une opinion différente de celle des prélats ou des grands +officiers de l'État</i>.</p> + +<p>Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie +persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante +qui veut adorer et non trembler? <i>La Terreur</i> raisonnait-elle autrement +en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur +les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre +est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> +d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son +admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes +théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce +sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles +à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu +victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille +théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la +présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à +la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à +servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait +contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, +arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, +aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut +de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. +de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la +révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des vœux de mort contre le +pontife représentant de l'autorité divine <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span>à ses yeux. Que +devenait le double dogme devant la passion?</p> + +<p class="date">«9 mars 1804.</p> + +<p>«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des +chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode +des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet +que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du +<i>bonhomme</i>, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce +n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un <i>bonhomme</i> dans +une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»</p> + +<p>Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!</p> + +<p>Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un +Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son +faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui +ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, +permettez-moi de marcher à reculons <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span>pour lui jeter le manteau; +je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver +de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut +s'adresser à d'autres qu'à moi.»</p> + +<p>Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal +Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point +de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la +démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon +cœur la mort, etc., etc.»</p> + +<p>De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la +révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc +pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun +bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la +révolte de l'esprit ne soumet pas le cœur.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span>XV</h4> + +<p>Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un +esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux +engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit +loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical +monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de +l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans +réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée +dans la famille; la démocratie lui soulève le cœur de mépris comme +élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre +limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de +son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par +la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la +noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes; +il était né pour être un <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span>législateur des Indes; mais, à ces +systèmes et à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de +la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans +l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il +éclaire d'un mot comme Tacite; il écrit autrement, mais aussi +éloquemment que J.-J. Rousseau. On peut le réfuter, on ne peut le +mépriser; il force à l'admiration même ses ennemis. Il eût été le +premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et +de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une +chose: le sérieux, qui est la dignité des convictions; il procède trop +souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus +solennelles discussions il lui échappe une saillie qui amuse, mais qui +discorde avec le sujet. On a peine à croire à la pleine conviction d'un +philosophe ou d'un publiciste qui se détourne à chaque instant de son +chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par +un éclat de rire. Voilà, selon nous, les défauts du grand écrivain.</p> + +<p>Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span>il est, non pas +sans égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, +images, souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il +a toutes les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul +peut-être de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien +ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées +passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration +de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme +certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on +jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui +tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu +d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il +faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation, +Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement +une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des +saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature +de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans +l'<i>esprit</i> cette grimace amusante, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span>mais subalterne, du génie. Il +veut faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un +mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des +vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où +semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je +n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand, +dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le +silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses +charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui +l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu +du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque +instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il +improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de +philosophie qui nous faisaient <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span>passer des larmes au fou rire et +du fou rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous +sentions qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand +homme que j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier +de l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; +je ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et +à rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.</p> + +<p>Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère +et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus +divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même, +de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le +temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry +où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements +qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie +un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés, +et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui +ont mûri comme des fruits différents de <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span>saisons diverses, qu'y +a-t-il de si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre +tombeau dans le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, +à la poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et +définitifs, et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble +marcher échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.</p> + +<p>Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité +devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces +Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession +éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont +précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des +théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans +descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans +l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans +autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés +dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La +république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et +d'échafauds, a <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span>reparu pour abolir la peine de mort, les +confiscations, l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions +hostiles entre elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même +liberté; elle a péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à +quelque future réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 +sous les ruines qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, +comme une pensée interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; +il a réussi par la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui +faisaient sa popularité rétrospective dans l'imagination d'un peuple de +soldats, semblent aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe +s'émeut de répugnance au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses +conseils politiques. Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de +quel côté elle va rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de +l'Allemagne et de la France. Votre Sardaigne va revoir les flottes +anglaises. Votre Piémont, que vous appeliez <i>un grain de sable auquel il +était à jamais interdit de grandir par sa nature évidemment secondaire</i>, +consume ses forces sans consumer son ambition; Turin entraîne +fatalement <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span>l'Europe dans sa cause, qui n'est pas encore celle de +la véritable Italie. Votre Rome, occupée par une armée de compression, +tremble de la voir remplacer par une armée de révolution. Votre +souverain pontife ne sait pas s'il sera demain souverain ou proscrit. +Les batailles qui vont se livrer autour de lui vont jouer sa couronne +terrestre au jeu de la guerre. L'Italie secoue son sol pour engloutir ce +régime autrichien que vous détestiez parce qu'il était à vos yeux trop +complaisant pour la révolution française. Et qui sait si, en secouant +son sol de l'occupation teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui +était pour vous le trône des trônes, le trône temporel des Papes?... +Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le renouvellement des +religions et du monde ont été trompées. Le monde, plus vieux d'un +demi-siècle, est exactement dans le même état où vous l'avez laissé. +Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse +pour celle de Dieu; mais, si vous voulez prophétiser à coup sûr, +annoncez au monde de demain le monde à peu près semblable au monde de la +veille, changeant de siècle plutôt que de sort, flottant dans les mêmes +<span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span>oscillations entre l'erreur et la vérité, cherchant sans cesse +et ne trouvant jamais l'absolu que dans ses désirs, <i>figure qui passe</i>, +comme dit l'Écriture, mais qui passe, hélas! par les mêmes sentiers!</p> + +<p>Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur +propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire +d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il +ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel +qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus +vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus +aimable des explorateurs d'idées.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span>XLIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>EXAMEN CRITIQUE<br> +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br> +PAR M. THIERS.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la +postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des +monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés +par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire +une des œuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span>disparaît +le plus dans l'œuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il +raconte; c'est qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, +pendant une de ses périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce +livre est le récit de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame +des siècles, acteurs nécessaires selon les uns, funestes selon les +autres (et je suis au nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, +dans tous les cas, qui n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre +ou César; c'est que ce livre remue en passant toutes les questions +vitales et morales, de religion, de philosophie, de superstition, de +raison, de despotisme, de liberté, de monarchie, de république, de +législation, de politique, de diplomatie, de guerre, de nationalité ou +de conquête, qui agitent l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de +l'avenir jusque dans les profondeurs de la conscience des peuples; c'est +que ce livre est écrit par une des intelligences non complètes (il n'y +en a point de complète devant l'énigme divine posée par la Providence, +qui a seule le mot des événements), mais par une de ces intelligences +les plus lumineuses, les plus précises, les plus studieuses, les plus +universelles, et, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span>disons-nous le mot, en le prenant dans le sens +honnête, les plus correspondantes à la moyenne des intelligences, dont +un écrivain ait jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, +enfin, est aussi remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui +manque.</p> + +<p>Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes +compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous +le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la +philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le +génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la +conquête et de la fortune.</p> + +<p>En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans +cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage +sans ciel.</p> + +<p>Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui +lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de +littérature le texte, les développements, les discussions, les +admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à +vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle +l'histoire.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span>II</h4> + +<p>Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.</p> + +<p>C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil +continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, +considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas +inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.</p> + +<p>L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne +sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant +point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les +histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le +soleil: la mémoire est l'œil qui voit ce qui fut.</p> + +<p>C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une +part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les +théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par +l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> +à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des +siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. +C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé +expérimental de l'histoire.</p> + +<p>C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les +vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, +ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que +dans l'histoire.</p> + +<p>Si l'on vous disait donc que, de toutes les œuvres écrites de +l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, +nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.</p> + +<p>On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons +pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons +d'un historien.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Or quelles qualités nous paraissent-elles <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span>nécessaires avant +tout dans l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?</p> + +<p>Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même +homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et +d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques +de tous les siècles.</p> + +<p>Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie +comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour +que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans +la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce +bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les +hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.</p> + +<p>Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des +fantômes, mais des réalités.</p> + +<p>Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la +fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car +c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a +toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, +<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span>sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect +intérieur et intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les +réalités.</p> + +<p>Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été +mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé +la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des +démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut +connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels +intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une +assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la +majorité aux gouvernements.</p> + +<p>Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou +l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du +métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite +ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de +l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le +général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des +batailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span>Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car +toute histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. +Les faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la +fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la +moralité historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: <i>La petite +morale tue la grande</i>, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux +morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en +a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux +grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu +d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. +C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la +vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu +publique.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la +théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions +<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la +grandeur honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas +ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies +dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des +empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues +politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités +indispensables de l'écrivain.</p> + +<p>Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si +élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela +vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un +historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans +partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et +pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa +vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> +qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du +monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités +n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'<i>Histoire de la +Révolution</i>, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien +n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce +d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la +Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on +colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour +l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses +grands événements.</p> + +<p>Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la +race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont +il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, +développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui +grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu +n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence +ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont +nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> +parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à +celles de son propre drame.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre +plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie +politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des +dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais +deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives +d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse +d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce +talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus +et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède +de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs +de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également +distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se +dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse +activité <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span>d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à +qui le mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, +plutôt que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et +l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais +jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus +élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de +la pensée ou de l'action.</p> + +<p>La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette +ouverture de cœur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse +évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le +champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien +supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction +d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se +sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par +leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire +qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers; +quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais +il y a une bonhomie de supériorité <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span>qui est la grâce de la +présomption. On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce +et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-même.</p> + +<p>Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de +caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M. +Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais +rapprochés.</p> + +<p>Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant, +que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos +opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle +intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je +jouisse à satiété de son entretien!</p> + +<p>Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour +étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement +anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous +avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au +dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec +ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand +esprit.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span>VII</h4> + +<p>Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit +son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un +<span class="smcap">Avertissement de l'Auteur</span> qu'il a inséré dans son douzième volume. On a +dit qu'il avait écrit cet Avertissement <i>après coup</i>, dans l'intention +mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui +seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons +rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons +jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme +d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis +eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système +historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet +Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour +être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à +l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y +a pas d'œuvre de l'esprit dans <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span>laquelle l'homme se confonde +plus avec ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. +Thiers sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans +de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous +l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord +l'Avertissement.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques +dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était +particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire +trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des +affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi +dire.</p> + +<p>«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées +ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la +multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins +tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> +que les éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à +Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je +voyais se mouvoir sous mes yeux...</p> + +<p>«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent +les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un +certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, +l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je +répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois, +et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est +une œuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures. +Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire +l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, +Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, +Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi +supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au +Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être +assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon +éphémère existence. Chacun <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span>d'eux a sa qualité particulière et +saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre +sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en +quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des +hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais +plus calme, plus discret, pénètre d'un œil auquel rien n'échappe dans +la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle +clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien +fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à +toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa +véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans +mon opinion, cette qualité, c'est l'intelligence.</p> + +<p>«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant +seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire +entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme +d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, +parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce +que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span>lui +dit, voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui +enseigne; s'il est ouvrier, l'œuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il +est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences; +devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en +attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé +de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la +pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus +grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie +excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, +avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.</p> + +<p>«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à +mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle +existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de +la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce +que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se +laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de +l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes +<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand +ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on +écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on +peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend +et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, +administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée +de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur +généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à +s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, +l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans +l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien +mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns +les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que +c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les +grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout +ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve +du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun +de ses mouvements, en <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>n'altérant aucun de ses heureux contours; +enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien +ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. +Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un +malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on +sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer +moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé +aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore +pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir +son cœur au niveau du bon, du beau et du grand.</p> + +<p>«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en +histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec +justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à +narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être +un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit +clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui +souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les +événements qui nous ont touché <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>et il pourra enfanter des +chefs-d'œuvre...</p> + +<p>«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle, +et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, +et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte +reproduction...»</p> + +<p>«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que +faut-il? Les comprendre...</p> + +<p>«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour +idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de +la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien +au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en +histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit +d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore +il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique, +profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme +d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent; +eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous +prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et +vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>Parce +que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. +Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un +temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices, +leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous +à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous +n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi +leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible, +celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute +de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou +grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites +si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce +naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à +l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et +saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une +chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour +à tour paisible ou précipité de la nature.</p> + +<p>«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire +quelles sont en histoire <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>les conditions du style? J'énonce tout +de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni +senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, +parmi les chefs-d'œuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une +dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les +Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers +lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de +couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition +universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le +cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre +magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de +leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en +effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite +c'est la transparence absolue.»</p> + +<p>Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de +l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même +qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais +certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais +nul ne <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule +peut être juste. Il ajoute:</p> + +<p>«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait +inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice +envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier +venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les +questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de +honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont +versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce +même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la +politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un +trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans +connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété! +L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la +contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles cœurs les +inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la +calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans +adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> +l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se +flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout +à fait sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la +main des hommes!»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et +fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en +reconnaissions pas la justesse.</p> + +<p>Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit +pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans +sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que +cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les +autres.—Raisonnons cependant.</p> + +<p>C'est là un système historique excellent pour l'<i>histoire technique</i>.</p> + +<p>L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul +ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son +mérite quand il ne s'agit pour l'historien <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>que de bien regarder +et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni +juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un +jugement; le regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, +s'il est permis de se servir d'une expression souvent citée depuis que +M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: <i>Ceci est brutal +comme un fait</i>, nous dirions que le regard participe de la brutalité du +fait quand il ne s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le +cœur et pour le juger dans la conscience.</p> + +<p>L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui +suffît à l'<i>histoire technique</i>, ne suffit donc nullement à la grande +histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande +histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les +histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité +à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de +M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace +d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus +de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa +propre surface, nous dirons que c'est rabaisser <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>l'intelligence +que de l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de +la matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à +réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais, +dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de +l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, +il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que +l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait +penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une +glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est +un historien.</p> + +<p>Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens, +parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des +hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à +l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, +et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite +aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui +commandait de briser son cœur, sa conscience, son jugement sur le +monde romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>et +du plus coloré des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur +technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr +la tyrannie, la démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait +réfléchis dans sa métallique et immorale limpidité d'intelligence.</p> + +<p>Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est +là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à +tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous, +n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire; +mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la +conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que +l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le <i>fait</i>, que M. +Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la +pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande +histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a +déjà choisi.</p> + +<p>Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement +historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans +l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat +et de l'Empire. Ici, <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>comme cela se rencontre souvent en +littérature, l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le +système qui parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. +La nature, dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le +système avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il +se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse +quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec +orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne +condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande +histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de +nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la +patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un +engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le +droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos +frontières, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, +de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et +dans le chef d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de +victoire. On a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec +des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire +nationale avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier.</p> + +<p>Ce n'est plus là l'<i>histoire morale</i> dont nous parlions tout à l'heure, +c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est +l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité +nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon +nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou +d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas +de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la +patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités, +encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la +mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que +pour le <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une +patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme +historien. Qu'il jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses +compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits +lui éblouissent les yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré +et la valeur souvent égale des autres peuples, ce n'est plus de +l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance +nationale.</p> + +<p>Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le cœur, +le drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son +livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne +contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre +mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme +militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil +livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers +n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est +l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il +doit se faire universel comme son sujet.</p> + +<p>Cette même faiblesse de M. Thiers pour la <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>gloire militaire de +sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû +lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces +armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un +malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à +M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de +la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop +souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme +du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses +fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent +les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. +C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que +quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes +et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces +justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité +des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.</p> + +<p>Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>XI</h4> + +<p>L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait +s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et +controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force +sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il +suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la +France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer +le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. +M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser +d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la +Directoire.</p> + +<p>M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du cœur à +cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. +Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa +politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le +18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la +légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie +des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au +lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation. +C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier +tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal +constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est +moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! +Mais, c'est moi qui tiens le sabre!</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement +innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni +du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et +des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le +gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le +défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>ou +innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici +avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que +ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire +que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui, +mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée +jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 +brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de +celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.</p> + +<p>Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à +la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle, +la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; +supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses +talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le +gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites +dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte +lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en +serait résulté que Bonaparte, fortifié et <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>maintenu tout à la +fois par les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à +son autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu +de ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; +il en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait +été acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait +résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que +Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait +envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se +serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit +jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les +excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers +reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa +fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de +l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu +d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la +destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M. +Thiers voit que nous ne discutons avec lui le <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>18 brumaire que +sur son terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires +du fait.</p> + +<p>Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont +il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre +lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un +droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une +limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous +faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir +jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de +lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le +poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la +conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se +réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a +porté un coup d'épée.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>XIII</h4> + +<p>M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page +de son premier livre:</p> + +<p>«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais +raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais +les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai +passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un +trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution +française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles +auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de +croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à +m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris, +et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes +choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je +suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments +généreux de ma jeunesse; je suis <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>certain d'aimer, comme je les +aimais, la liberté et la gloire de la France.»</p> + +<p>La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de +concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du +despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France, +sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût +besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son +gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou +dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût +besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en +invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de +lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver +qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous +ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient +enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle +était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se +prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se +comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>qu'il soit +compris par l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son +parti, et il jette la révolution modérée, qui commençait ses sages +résipiscences, aux pieds d'une réaction antilibérale et militaire, +personnifiée dans un soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce +n'est pas le nôtre; de là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de +cette histoire et l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, +comme M. Thiers, que la Révolution, qui avait eu son débordement de +démagogie et de sang, devait rentrer dans son lit en se purifiant de +toutes ses souillures; nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne +peut se fonder qu'en se modérant et en se donnant à elle-même de sévères +limites; mais nous pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle +et par le repentir de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces +institutions et ces limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au +delà des principes sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour +tout le terrain franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour +l'avenir un second accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon +nous, le tort du 18 brumaire: il donnait à la France une réaction +<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>au lieu d'une modération, et un maître au lieu d'une +constitution.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de +son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre +d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux +fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé +dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une +autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à +certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun +autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces +triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'œil d'un homme +expérimenté et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les +réticences de l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui +donnent au lecteur la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée +de sang. Le premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois +l'indifférence <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>philosophique et le dégoût des grandeurs pour +menacer le monde d'une éclipse de génie et de force. On sent là un +acteur inné, formé par la nature et ayant deviné l'expérience. Son génie +et son éloquence sont aussi remarquables dans ses intrigues pour un +fauteuil de président et pour les tactiques d'un cabinet que ses +manœuvres sur un champ de bataille. Le monde ne pouvait échapper à +une telle supériorité, servie par la fortune et par l'infériorité de +tous les hommes avec lesquels il avait à se mesurer; car il faut +remarquer que Bonaparte, à l'intérieur, n'avait à se mesurer qu'avec des +hommes généralement médiocres, lassés et usés par la Révolution; +l'échafaud, la mort naturelle, les proscriptions avaient fauché la +France. La génération des hommes politiques de 1799 était détrempée. +Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les monarchistes, les Girondins, les +terroristes étaient morts. Une nation n'a pas deux élites de caractères +et de talents en dix ans. M. Thiers, selon nous, n'a pas assez remarqué +cette circonstance. Bonaparte paraissait d'autant plus grand à cette +époque qu'il n'avait à se mesurer avec personne. L'échafaud lui avait +fait place.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>Le second rôle est Sieyès.—M. Thiers, avec une partialité dont +nous ne comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien +ténébreux une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le +métaphysicien ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la +Terreur dans le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, +ne mérite pas tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit +inapplicable aux réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans +les affaires et dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire +un homme qui vit à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir +que le monde des faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et +se contredisent nécessairement par la logique brutale des passions et +des événements, qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était +point éloquent; il vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était +que le <i>lieu commun</i> de la Révolution. Son prestige était dans son +silence. Il avait cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis +XVI, à la terreur que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête +royale pour sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de +vivre. Il passait pour <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait +pressenti la chute du Directoire il avait négocié d'avance avec +Bonaparte; il avait masqué plutôt que motivé sa trahison par la +prétention de faire adopter au jeune général une constitution +arbitraire, compliquée, chimérique, qui n'était que le jeu d'esprit d'un +métaphysicien désœuvré. Comment M. Thiers prend-il au sérieux un tel +homme? Comment semble-t-il le présenter à l'histoire comme un rival +dangereux au génie de la jeunesse, de la force et du bon sens +personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment, selon nous, un jeu de +scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un prétendu antagoniste +au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte le facile honneur des +triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte avec la plus amusante +péripétie de dialogue la lutte inégale entre le fait et le rêve, entre +le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt au héros. Il s'écrie: +Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se résigne à un rôle effacé +pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare de tout le gouvernement +et relègue avec un respect comique son collègue dans la préparation +silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en sortira destitué et +consolé par une <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>munificence nationale honorifique de la terre +de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses chimères.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est +pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu +trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout +est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente +leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et +scolastique d'un de ces illuminés du <i>Contrat social</i> qui croient +pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux +passions des peuples.</p> + +<p>Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta +dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de +Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et +il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite +de l'an VIII (19 décembre 1799). Un <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>sénat, un corps législatif, +un tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, +mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour +faire jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son +omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut +reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle +était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes +convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par +qui elles sont gouvernées.</p> + +<p>Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et +Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices +assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme +en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la +sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais +qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme. +Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature +politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache +et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à +tous les <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>rangs et à tous les postes, sa seule ambition.</p> + +<p>Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir +législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les +représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine +revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis +ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de +vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des +hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le <i>décorum</i> que la passion +de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en +paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, +car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le +bruit des armes: c'était l'ère des soldats.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être +redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une +négociation avec les partis encore en armes. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>On clôt la liste +des émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines +non vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter +avec les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la +Vendée s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par +un esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où +son héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au vœu du pays, +affecte un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il +n'était pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres +conciliantes au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en +attendant les réponses, il organise le système administratif que nous +voyons encore aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de +lui-même, de la destruction des provinces et de la division en +départements, œuvre de l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit +aux Tuileries avec ses deux collègues, comme pour faire pressentir la +monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus +prévoyant, refusa de s'y installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, +d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. +Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>voudra bientôt y loger seul. Mieux vaut n'y pas +entrer que d'en sortir!»</p> + +<p>Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son +secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!... +Maintenant il faut y rester.»</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement +pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de +tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite +transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les +grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun +historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien +démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par +excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans +l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque +un peu à son style, c'est l'historien des batailles.</p> + +<p>L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>avances de paix +faites avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers +le remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte +de soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à +mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion +de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre +des victoires.</p> + +<p>Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation +de consul, supérieure à sa situation de général, profita +merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de +l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de +campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.</p> + +<p>«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion +des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie, +réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de +Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième +armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la +réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence +était nécessaire. Le général Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>imagina d'employer ces +divers moyens comme il suit.</p> + +<p>«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement +en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre +Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne, +sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du +Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations +trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que +forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts +à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le +surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de +vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne, +l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres +mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée +de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de +Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et +l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer +aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>détacher son +aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont +le général Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite +de réserve, dont les éléments existaient à peine, devait se former entre +Genève et Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à +secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans +une partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, +sous le général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant +la main au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le +Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus +grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le +baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une +bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les +armes...</p> + +<p>«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, +comme les autres armées de la République, les haillons de la misère, +était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit +nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en +immense majorité, de ces vieux soldats qui, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>sous les ordres de +Pichegru, Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les +rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le +Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves +que ceux de l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités +de troupes accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits +et intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de +cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et +agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le +talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des +mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des +officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les +échos des Alpes répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui +joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit +bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service +qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, +esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les +qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage +héroïque, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait +déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À la tête +de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais +solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et +fermes quand il était face à face avec le danger. La pratique avait +singulièrement formé et étendu son coup d'œil militaire. Mais, tandis +que son génie guerrier grandissait chaque jour au milieu des épreuves de +la guerre, son caractère civil, faible, livré à toutes les influences, +avait succombé déjà et devait succomber encore aux épreuves de la +politique, que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent +seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait +point encore altéré la pureté de son cœur et corrompu son +patriotisme. Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute +renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable +alors de commander à cent mille hommes.»</p> + +<p>On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard +sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en +popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>la faveur que +les exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce +Scipion de la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur +du jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand +homme de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand +homme de gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, +d'être irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la +République, car il avait participé activement à ce coup d'État de +l'armée contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à +se faire un complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent +descendre Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée +dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le +banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre +sa patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un +crime.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>ou une +manœuvre, la campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes +soutenu par Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de +l'étude, de la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et +fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans +l'armée de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. +Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende +retentir à travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans +l'écrivain qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la +patience. Il ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une +pareille histoire est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la +poésie, est un grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les +événements au lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi +éloquente que l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, +quand il prend la parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la +pensée soit trop souvent inférieure à l'impression, et que le style, +suffisant pour le récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; +l'événement y est tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur +l'âme n'y est <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or +le lecteur a souvent besoin que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri +de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en +sortir faute d'un sublime interprète. C'est ici qu'on regrette un +<i>Tacite</i>, ce grand lyrique des grands événements; mais dès qu'on reprend +le récit avec M. Thiers on ne regrette plus rien.</p> + +<p>Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut +reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui +reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici +il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de +l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille +hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et +sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier +la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne, +ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des +machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.</p> + +<p>Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>et redescendu +neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le +Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des +Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations +militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un +prodige de conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. +C'est évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies +sans obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.</p> + +<p>Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans +emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de +Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper +en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut +qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de +fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique +de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on +ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de +paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme +peintre il charme. Il faut lui pardonner: <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>c'est le passage des +Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'œil du +peuple, que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux +jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte +par David.</p> + +<p>L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence +qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans +la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit +confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des +Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit +incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une +intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo +ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la +partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce +qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que +Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille, +complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et +Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au +lieu d'avoir été conquise <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>par le génie du général. Son nom +était si populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et +que la France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la +lui concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs +qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les +corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la +gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute +sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur +ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant +laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par +l'épée.</p> + +<p>Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était +que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera +justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra +toujours.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de +la victoire. Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>n'y rapportait pas seulement un laurier, +il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. +Thiers ne s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille +de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée +sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec +plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.</p> + +<p>Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de +l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes, +l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en +Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.</p> + +<p>De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue +du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le +départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint +seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de +l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un +historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs +la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait +mission de les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>guider et de les sauver. Il était trop évident +que Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son +départ laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du +découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur +ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur +le hasard.</p> + +<p>Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive +intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée; +mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le +prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise +les belles pages suivantes:</p> + +<p>«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne +voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à +Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le +mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint +bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du +général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait +fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les +entraîner à sa suite <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>dans des contrées lointaines et inconnues; +il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que +le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la +nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour +viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en +murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en +chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires +vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il +captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou +dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme. +On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on +ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la +flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là; +avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la +patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de +face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On +qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne +s'expliquait pas ce mouvement irrésistible <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>de patriotisme et +d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait +entraîné à retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il +laissait la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son +génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence +de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il +s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais +inexécutable. Mais se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux +qu'il avait ainsi compromis, était une cruauté, une lâcheté même, +prétendaient certains détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près +de sa personne, même aux époques les plus brillantes de sa carrière!</p> + +<p>«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant +avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en +dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et +fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition +d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé +vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir +quitté les bords du Rhin pour ceux du <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Nil. Il le laissait voir +avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le +danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des +soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de +rester en Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au +déchaînement contre le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on +devrait appeler criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, +de contribuer lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut +bientôt général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne +pouvait plus rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en +France. D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour +altérer l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses +dispositions.</p> + +<p>«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les +officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les +uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement, +et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la +présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale +de la diversité de leurs jugements. <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Tout ce qui était venu +des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; +au contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort +tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette +expédition, parce qu'elle était l'œuvre de leur général en chef. +Après le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea +tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce +qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête +de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer +le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs; +quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, +osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un +s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. +Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute +Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande +sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de +Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le +général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>sa personne, +avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui +avait laissé l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, +dont le nom était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont +les talents administratifs égalaient les talents militaires, aurait +parfaitement gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les +faiblesses auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.</p> + +<p>«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les +soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et +les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les +quitter.»</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de +l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles +pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers +rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités +de son premier jugement. On ne peut <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>nier cependant, en +étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne +fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui +rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent +autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. +Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont +quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. +Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les +armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement +impérieux.</p> + +<p>L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme +livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix +succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe +au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion +d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère +sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus +rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il +l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à +travers le siècle avec la rapidité des événements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, +sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à +la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en +faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. +Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, +et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment +des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était +capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait +ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général +Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom +d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte +d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de +guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de +lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans +ses mœurs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était +alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les +caractères.</p> + +<p>«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu +gauche, la figure <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>toujours cachée sous une ample chevelure, il +n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les +soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était +adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide +et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application +à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de +toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, +ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme +s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une +âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère +école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes +d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de +Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre +d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général +en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement +passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général +Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes +qualités militaires, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>mais ne plaçait personne, ni pour les +talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: +entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné +son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il +chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une +admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses +préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita +pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, +confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait +confondus dans une même destinée.»</p> + +<p>Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans +secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais +leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies +immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de +ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la +disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>XXI</h4> + +<p>L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des +événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre +des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le +législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. +Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle +est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant +une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, +excepté la philosophie des gouvernements.</p> + +<p>Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières +agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul I<sup>er</sup>, empereur de Russie; +le coup d'œil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de +Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les +couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries +envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, +préludes de négociations plus graves pour le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>Concordat; la +rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris +des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité +croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans +un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des +différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de +serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique +profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; +les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de +Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans +recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser +qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces +portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être +achevé.</p> + +<p>«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes +par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait +privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession +imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, +émigré, puis enfin ministre des affaires <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>étrangères du +Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces +états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du +révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une +modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; +s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait +plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, +particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein +de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il +était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou +impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, +personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en +peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même +temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car, +pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il +n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues +consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en +un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son +acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le +gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne +le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne +l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses +propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne +surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer +la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué +d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait +rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de +parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite +mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu +sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la +conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être +moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>XXII</h4> + +<p>On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la +brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais +la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, +quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs +tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand +dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul +était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de +l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec +ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les +conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait +la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus +fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues +politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à +l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la +philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>et par +son goût pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. +Bien moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de +Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure +toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela +peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni +celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout +en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord, +dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait +pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché +d'en abuser.</p> + +<p>La famille, l'épouse, les frères, les sœurs du premier consul sont +peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de +convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard. +C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné +tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en +général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque +de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est +l'historien des événements; il les <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>prépare, il les éclaire, il +les groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements +sous sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y +manque, et l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, +qu'est-ce qu'une chose?</p> + +<p>Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un +exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit +bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.</p> + +<p>«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au +jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et +maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à +un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous +les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et +frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme +infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient +supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte +à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le +remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>qu'à tort +ou à raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses +deux enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les +deux au général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par +une tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse +chez lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de +Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps +de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses +auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des +mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait +avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité +longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa +grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui, +semblait avoir amené la fortune avec elle.</p> + +<p>«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote, +superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les +jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens +d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +venaient la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme +honorable et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné +Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient +l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince +de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, +tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur +faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle +s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils +se prêtaient volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte +n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur +rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette +illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque +voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des +Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de +l'ancienne aristocratie française, à le voir monarque couronné par la +main de la nation. C'était une femme d'un cœur très-faible. Bien que +légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait +davantage depuis <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas +qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du trône sans tomber +aussitôt sous le poignard des républicains ou des royalistes, elle +voyait confondus dans une ruine commune ses enfants, son mari, +elle-même; mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône +usurpé, une autre crainte assiégeait son cœur: elle n'irait pas s'y +asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte roi ou +empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la France un +gouvernement stable, en le rendant héréditaire, et malheureusement les +médecins ne lui laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se +rappelait à ce sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de +pythonisse alors en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la +première place du monde, mais pour peu de temps.» Elle avait déjà +entendu les frères du premier consul prononcer le mot fatal de divorce. +L'infortunée, que les reines d'Europe auraient pu envier, à ne juger de +son sort que par l'éclat extérieur dont elle était entourée, vivait dans +les plus affreux soucis. Chaque progrès de sa fortune ajoutait des +apparences à son bonheur et des chagrins <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>à sa vie, et, si elle +parvenait à échapper à ses peines cuisantes, c'était par une légèreté de +caractère qui la sauvait des préoccupations prolongées. L'attachement du +général Bonaparte pour elle, ses brusqueries quand il s'en permettait, +réparées à l'instant même par des mouvements d'une parfaite bonté, +finissaient aussi par la rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les +gens de ce temps, par un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le +dieu des révolutions, sur le hasard, et, après de vives agitations, elle +revenait à jouir de sa fortune. Elle essayait, en attendant, de +détourner son mari des idées d'une grandeur exagérée, osait même lui +parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts, +qui auraient dû lui faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle +avait pris ce dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était, +disait-elle, il osait faire entendre la vérité au premier consul, et, à +ses yeux, faire entendre la vérité au premier consul, c'était lui +conseiller la conservation de la République, sauf à augmenter son +pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus +forts en pénétrant dans la famille du premier consul, s'y +introduisaient <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>en flattant chaque côté comme il aimait à être +flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant +qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que +celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à +madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et +qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer +dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait +singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il +avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son +collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout, +ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce +genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Deux chefs-d'œuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre +militaire, les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden +par <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>Moreau, enfin le traité de Lunéville, remplissent le +septième livre, tour à tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de +bataille. M. Thiers paraît à sa place dans l'un comme dans l'autre; il +juge peut-être Moreau avec une autorité militaire qui ne conviendrait +qu'à Bonaparte lui-même, mais il lui décerne toute la gloire qui ne peut +offusquer celle de son consul.</p> + +<p>La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame +d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier +consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au +premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes, +mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense +proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante +l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve +contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont +incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du +gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa +renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il, +méconnaissant le mouvement général des esprits et <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>le besoin du +temps, faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au +spectacle des travaux immenses qui avaient procuré à la France la +victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientôt +la paix maritime.»</p> + +<p>La mort de Paul I<sup>er</sup>, empereur de Russie, est un récit digne des +annales de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique +dénouant le nœud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des +scènes d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le +pinceau de l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le +mérite de la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens +littéraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, +et, au lieu d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses +causes et ses conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le +coup qui frappe Paul I<sup>er</sup> au moment où il se rapproche de Bonaparte +coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>plus grand homme +de tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le +juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme +de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit +et une des rares injustices de cœur de M. Thiers dans cette histoire. +Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du +jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par +Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition +briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable. +Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur +toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces +esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester, +incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les +autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient +éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la +paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M. +Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs +d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> +grand homme qui pût lui être opposé en Europe.</p> + +<p>M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au +mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme +pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la +décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de +ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui +seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la +vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays +de liberté.</p> + +<p>Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue +vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque +inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre +depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, +selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique +dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il +n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce +n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>en +quels termes M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.</p> + +<p>«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre +(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus +envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à +l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.</p> + +<p>«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir +devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la +plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il +avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de +domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre. +Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune +au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans +l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur +jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement +prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en +attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus +grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le +plus haï la France..... Il reculait devant une situation plus forte que +son courage. Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»</p> + +<p>Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de +l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce +ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du +premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien +de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M. +Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a +consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et +négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine +qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne +pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les +hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature +compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que +l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre +représentatif et du chef de parti dans les assemblées. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Nous ne +l'en blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure +part de sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à +grouper ou à déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui +sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme +de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret +des mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.</p> + +<p>Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles +sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi +les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers +ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.</p> + +<p>«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer +le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa +fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à +cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur +d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de +sa destinée.</p> + +<p>«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>luttes dévorantes +qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une +maladie héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers +chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le +23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir +gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir +qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait +dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il +avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de +la terre!</p> + +<p>«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent +enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et +régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne +doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une +nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans +doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées +délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille +stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où +ils prennent l'autorité de la souveraineté <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>nationale, composent +cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est +nécessaire de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui +prétendent régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la +flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent +de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est +indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore, +ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on +parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces +qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. +Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur +d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence +entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se +tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec +justesse, à propos, sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses +adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des +événements; quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les +hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait +au milieu <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il +sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses, +les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que +M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, +ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À +l'exception de quelques institutions financières d'un mérite contesté, +il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces +relatives de l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux +talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la +haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des +passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non +pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, +qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la +grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec +une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en +diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais +tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces +de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>mais elle était le second pays de la terre +quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi +seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les +unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la +Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation +l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, +et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il +faut leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la +force, et la justice, qui l'honore.</p> + +<p>«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les +derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel +ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de +l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. +C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui +devait jouir de nos désastres.</p> + +<p>«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. +Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il +vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>et, sans +qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des +membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses +dettes. Cette proposition, présentée au parlement et accueillie avec +respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et +notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au +ministère. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec +douleur.</p> + +<p>«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des +Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la +gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai +combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération +présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire +le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, +que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»</p> + +<p>«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de +son langage.</p> + +<p>«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le +parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait +enseveli à Westminster.»</p> + +<p>Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où +M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté +de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique +qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers +pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui +qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un +écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du +temps, pour éterniser le temps lui-même.</p> + +<p>Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.—Respirons.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>XLV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>EXAMEN CRITIQUE<br> +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br> +PAR M. THIERS.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18 +brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et +qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré +jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de +<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>M. Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens +historique dans deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal +jugées par lui, selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc +d'Enghien. Plus nous louons ce travail unique sur les événements de +notre temps par l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement +prédestiné à les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, +plus nous devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts +de sens et contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui +pourraient faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier +l'esprit, c'est une faute de logique; mais endurcir le cœur, c'est +pire qu'une faute chez un historien.</p> + +<p>Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux +chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est +en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et +les vrais sentiments du cœur humain en fait de mort politique. Il +n'est pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces +deux faux actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son +historien. La vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>II</h4> + +<p>M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée, +très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans +quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.</p> + +<p>Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18 +brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec +l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France +avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les +négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et +que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires. +Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances +spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles +gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne +pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.</p> + +<p>C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le +vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>romaine pour la réconcilier avec la République française.</p> + +<p>La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé +le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses +seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction +légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors +il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y +employait.</p> + +<p>La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la +Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle +part il n'y avait autant à réparer.</p> + +<p>Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en +possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges +publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons +volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant +l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les +volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa +fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la +noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et +constitué en pouvoir politique pouvait convenir <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>dans la +société du moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était +inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien +fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du +culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être +propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui +demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il +fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de +dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait +d'immuable et de sacré.</p> + +<p>À notre tour de raisonner.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés +professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre +concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes, +étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur +ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni +religion d'État: véritable condition de la liberté <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>des âmes +dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, +indépendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons +fleurir dans le vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, +en Hollande, en Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est +moins humaine. Régulariser cette situation en France par des lois +protectrices de cette inviolabilité des consciences; ménager la +transition entre le clergé de l'État violemment dépossédé et le clergé +des fidèles rétribué par les fidèles au moyen d'indemnités viagères +comme celles qui sont équitablement dues à toute dépossession soudaine; +établir la paix par la liberté, c'était là la pensée du siècle, le +vœu de la raison, l'honneur de la religion véritable. Si le premier +Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était là le +seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. Ce concordat était +en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je +respecte votre souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la +reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques français +vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de +l'État dans le domaine de la conscience.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher +sans s'altérer dans leur nature entièrement distincte.</p> + +<p>L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon +ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle +et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement +civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.</p> + +<p>C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la +raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs +siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de +Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le +pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé +concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir +civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir +spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou +oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un +sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.</p> + +<p>Il n'y a pas de doute que, quand le premier <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>Consul discutait à +huis clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers +d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer +sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement +religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres +dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou +plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, +qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale +indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul, +précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir +extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus +commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des +croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus +simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul +clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur +plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne +présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature. +Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de +vue divin, cela n'est rien <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>moins que religieux. Le premier +Consul, dans cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il +eût été inspiré dans son œuvre de Charlemagne par l'esprit même du +christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait +la religion de l'homme d'État.</p> + +<p>C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois +lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la +discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous +permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient +fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont +des chapitres du livre du <i>Prince</i>; elles enseignent aux fondateurs de +dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un +peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne +professent pas eux-mêmes de cœur, se jouer de la religion véritable, +inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion +d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle +pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.</p> + +<p>Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien +de contradictions inaperçues son sophisme historique se <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> +compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la +religion de l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion +des fidèles. Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de +pareilles théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de +foi ni même en politesses de paroles envers la divinité des cultes.</p> + +<p>Écoutez M. Thiers.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association +humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il +vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle +récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie: +assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns +qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les +autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui +doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni +mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre; +l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> +impérieux, irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance +arrêtée. Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. +Partout, en tout temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les +temps modernes, dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on +le trouve au pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou +sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes, +acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions +honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou +bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté +l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait +vœu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le +culte insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient +prouver que ce vœu était aussi vain qu'il était impie.</p> + +<p>«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a +besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de +mieux à une société civilisée qu'une <i>religion nationale</i>, fondée sur +les vrais sentiments du cœur humain, conforme aux règles d'une morale +pure, consacrée par le temps, et qui, sans <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>intolérance et sans +persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité +des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?</p> + +<p>«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas +depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent +créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils +honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert +de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que, +dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations +avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une +croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur +d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur +comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait +uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette +croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du +Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les +autres, mais, suivant tous, œuvre profonde d'un réformateur sublime; +réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes +assemblées <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>des esprits éminents de chaque époque, occupées à +discuter, sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, +adoptant successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée +de l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les +adoptant, pour ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin +à produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours +triomphant, qu'on appelle <i>unité catholique</i>, et au pied duquel sont +venus se soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, +qui avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs +mœurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de +leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs +souvenirs nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour +vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande +tempête de l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire +revenu, elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance +naturelle et indispensable de la France et de l'Europe.</p> + +<p>«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet +autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé? +Le général Bonaparte, qui eût été <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>ridicule s'il avait voulu se +faire prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait +la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel +vénérable, en y ramenant par son exemple les populations quelque temps +égarées. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle +œuvre! De grands génies, non pas seulement parmi les philosophes, +mais parmi les rois, Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur +la religion catholique et donné le signal des railleries pendant +cinquante années. Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que +Voltaire, plus de gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et +ses respects, faire tomber les railleries du dernier siècle.</p> + +<p>«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée. +Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de +satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme +résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf +les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec +l'état présent de la société française.</p> + +<p>«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de +chercher s'il agissait <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>par une inspiration de la foi +religieuse, ou bien par politique ou par ambition? Il agissait par +sagesse, c'est-à-dire par suite d'une profonde connaissance de la nature +humaine, cela suffit. Le reste est un mystère, que la curiosité, +toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher à +pénétrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant, à cet égard, que +la constitution morale du général Bonaparte le portait aux idées +religieuses. Une intelligence supérieure est saisie, à proportion de sa +supériorité même, des beautés de la création. C'est l'intelligence qui +découvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est plus +capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses œuvres. Le général +Bonaparte controversait volontiers sur les questions philosophiques et +religieuses avec Monge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et +qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur incrédulité, par la +netteté, la vigueur originale de ses arguments. À cela il faut ajouter +encore que, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux +d'une mère pieuse, la vue du vieil autel catholique éveillait chez lui +les souvenirs de l'enfance, toujours si puissants sur une imagination +sensible et grande. Quant à l'ambition, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>que certains +détracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa conduite en cette +circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de faire le bien en +toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme récompense de ce bien +accompli une augmentation de pouvoir, il faut le lui pardonner. C'est la +plus noble, la plus légitime ambition, que celle qui cherche à fonder +son empire sur la satisfaction des vrais besoins des peuples.»</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de +sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait +écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues +d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile, +peut-on se dissimuler la <i>simonie des idées</i> (si on tolère cette +expression) qui éclate dans la pensée?</p> + +<p>S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce +parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette +piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>de +faire respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les +cultes libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété +du cœur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source +et à sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, +sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien +ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce +préambule au Concordat.</p> + +<p>Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au +peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni +de cœur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à +ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le +souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses +peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même +leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est +impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M. +Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes +d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple +en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune +plume sincère ne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>peut appeler ici religion ce qui est +politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.</p> + +<p>Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte, +révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet, +que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions +nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? <i>Vraie ou fausse, sublime ou +ridicule, il en faut une.</i> Qu'est-ce que cette déclaration de la +nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des +religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille +superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme +en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'<i>une +religion nationale</i>?»</p> + +<p>Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion +divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion +(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple <i>institution +nationale</i>. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes +à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette +ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit +l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction +des vrais besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait +d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour +établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances +personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des +peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la +religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus +volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un +souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite +à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples +étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la +foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la +dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le +fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la +loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, +mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de +foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de +tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un +concordat?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, +et non la religion d'État, dans le cœur. Cette prétendue religion de +la raison d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; +l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en +signalait pas le sophisme et le danger aux hommes.</p> + +<p>Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons +pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers, +aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a +déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus +minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les +négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un +écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une +main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus +lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du +talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien +exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde. +C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création +porteront le nom de M. Thiers.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>VI</h4> + +<p>Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces +lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui, +en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M. +Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en +creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit +tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques +mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce +qu'ils manquent d'impartialité.</p> + +<p>Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois, +contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du +despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan +et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu +à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la +fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici +fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il +fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> +commun entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle +de liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la +suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par +l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois +démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les +doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays? +Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse +admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, +et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des +clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme +du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, +homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries +officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de +désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant +l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les +doctrines.</p> + +<p>Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, +c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. +Pitt était, pour l'Angleterre libre, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>l'homme de salut; M. Fox +n'était que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de +perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son +héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge +pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour +l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était +pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop, +en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze +ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le +premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la +liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit +de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de +1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec +lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est +plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être +profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme, +elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux +esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit +droit, ferme, absolu <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>du premier Consul, et l'esprit oratoire, +contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. +Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les +volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour +débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper +tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres +du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour +l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la +fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre, +c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, +autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques +sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit +philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient +au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du +sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>et +stoïques, quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience +et qu'il invente le mot d'<i>idéologues</i>, comme l'injure la plus +expressive qu'on puisse adresser à des hommes qui font abstraction de +l'expérience en matière de gouvernement.</p> + +<p>L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se +personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse +élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste +parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la +médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour +les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps.</p> + +<p>«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le +succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à +commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le +second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa +valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de +grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on +s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et +vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte.</p> + +<p>«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses +des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour, +jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer +dans leur cœur, pour y introduire leur poison.»</p> + +<p>C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès +politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice +de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant +contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais +bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du +Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut +sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y +voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix +durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la +diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +Talleyrand voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand +homme d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la +science des traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.</p> + +<p>On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut +pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des +affaires étrangères sera le hasard des batailles.</p> + +<p>Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une +monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État, +il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, <i>le Génie du +Christianisme</i>, devançait ou servait si bien ses desseins de +restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi, +mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut +le programme de la monarchie, en une vive et juste image.</p> + +<p><i>Le Génie du Christianisme</i>, dit-il, comme toutes les œuvres +remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression +profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors +dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable, +de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>quand +on l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel +est le cœur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a +cessé d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes +sociales et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce +qu'elles étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles +étaient quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, +changé vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son +cours dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et +touchaient son cœur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles +tragiques. L'œuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment +profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une +faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si +elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains +du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles mœurs +religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus +d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est +resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour +le brillant Lucain, et, seul peut-être <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>parmi les livres de ce +temps, <i>le Génie du Christianisme</i> vivra, fortement lié qu'il est à une +époque mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre +d'un édifice vivent avec le monument qui les porte.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des +institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses +éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie +militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son +institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui +fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en +elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs +d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime +publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines +dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la +citer.</p> + +<p>«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à +ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>créé les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction +que celle-là, et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un +fusil ou un sabre d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes +aiment ce qui s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un +fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec +lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, +objet des égards et des empressements de l'Europe, était remplie des +ministres de toutes les puissances, ou d'étrangers de distinction qui +venaient la visiter, il était frappé de la curiosité avec laquelle le +peuple et même des gens au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et +étaient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes +décorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries pour +assister à leur arrivée et à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines +futilités que les esprits forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de +leur avis: il aime ces cordons de toutes couleurs, comme il aime les +pompes religieuses. Les philosophes démocrates appellent cela vanité, +idolâtrie. Idolâtrie, vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité +sont des faiblesses communes à tout le genre humain, et de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> +l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec ces +hochets tant dédaignés, on fait des héros! À l'une comme à l'autre de +ces prétendues faiblesses, il faut des signes extérieurs: il faut un +culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au noble +sentiment de la gloire.»</p> + +<p>Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à +l'historien. L'œuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser +les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique. +Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il +faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les +complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles +sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le +défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour +droit et l'habileté pour principe de gouvernement.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume +révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules +<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>de la légalité et des timidités de la conscience pour absoudre +l'ambition du trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître +d'autre légitimité du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le +blâmons pas trop sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, +Bossuet, Mirabeau et Danton ont affichée avant lui; historiquement cette +théorie tranche tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la +Providence, qui crée le droit des supériorités dans les hommes +prédestinés aux grandes choses, et qui semble donner les masses +subalternes en propriété à ses élus; mais, moralement, cette théorie +contient tous les périls et tous les crimes; car, si vous reconnaissez +le génie pour droit et l'ambition heureuse pour titre, quel est l'homme +orgueilleux qui ne se croira pas du génie, et quel est le scélérat qui +ne se sentira pas l'ambition de tout oser et de tout prendre? Le ciel a +créé la vertu pour contenir ces audaces dans les limites du devoir, et +les hommes ont inventé les lois pour contenir ces ambitions dans les +prescriptions de la volonté générale. Mais ces discussions sont vaines +quand il s'agit d'un homme qui avait accompli déjà au 18 brumaire le +renversement à main armée de la Constitution; il avait autant <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +le droit de fonder une dynastie que celui de détruire une république.</p> + +<p>«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la +fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En +faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait +espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que, +dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait +longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas +se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de +prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son +siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au +milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement +commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de +montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident, +monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne +pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général +Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel +titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors +nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>employée comme +dans les premières années de sa carrière.»</p> + +<p>On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien +et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le +prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce +autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu? +Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un +écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en +oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation +militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le +génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre +d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme +moraliste? <i>Patere legem quam fecisti!</i></p> + +<h4>XI</h4> + +<p>En reprenant son rôle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la +verve d'un Molière politique, les rôles divers joués par le premier +Consul, par sa femme, par ses frères, par ses sœurs, par le sénat, +par le conseil d'État, par <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>Fouché, par Cambacérès, ses +confidents, chargés de risquer les indiscrétions et de subir les +désaveux pour se faire offrir sous un nom ou sous un autre le titre du +pouvoir monarchique dont il avait déjà la réalité. L'histoire ici touche +à la comédie d'intrigue, et Beaumarchais y serait plus convenable que +Tacite. Enfin, après mille manœuvres de ses confidents contrariés par +ce qui restait de décorum républicain dans les différents corps +représentatifs, la douce violence est opérée, et, après avoir deux fois +repoussé la couronne comme César au Cirque, le général Bonaparte passe +du titre de premier Consul au titre de Consul <i>à vie</i>, et du titre de +consul à vie à la prochaine proclamation de l'empire héréditaire. Ici le +général Bonaparte n'a point d'effort illégitime à faire pour franchir +ces degrés successifs qui mènent d'une magistrature républicaine à vie +au pouvoir suprême; il n'a qu'à se laisser glisser sur la mobilité et +sur la versatilité de la France, pliée d'avance à tous ses désirs.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>De très-belles et très-profondes études de droit public allemand et +helvétique remplissent <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>cet intervalle du Consulat à vie à +l'Empire dans l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que +leur étendue et leur érudition excessives. Les diplomates y trouveront +des monuments de diplomatie savante, admirablement scrutés et éclairés +d'un jour qui ne laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs +superficiels, qui s'attache exclusivement aux événements et aux hommes, +laisseront ces riches études aux érudits. Ce n'est plus l'histoire, +c'est le catéchisme du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la +différence d'un traité à un récit. M. Thiers fait trop souvent un traité +de son histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; +mais la postérité a peu de temps à consacrer au passé; elle lit vite et +peu: M. Thiers ne pense pas assez à elle.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>L'intervention française s'accomplit en quelques jours par le général +Ney, en Suisse; la médiation imposée à main armée aux cantons sert de +prétexte à l'Angleterre pour refuser l'évacuation de Malte, conformément +au traité d'Amiens. La France exige, l'Angleterre récrimine sur ses +envahissements; le premier Consul <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>éclate en paroles +foudroyantes, quoique calculées, dans une audience de l'ambassadeur +britannique. La paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. +L'historien, dans une courte et impartiale discussion, attribue à +l'Angleterre les causes de la rupture. On ne peut méconnaître ici la +justesse de ses réflexions. La responsabilité de la longue période de +guerre qui suit la courte paix d'Amiens pèsera sur la Grande-Bretagne +plus que sur le général Bonaparte. Si la première loi de l'histoire est +d'être véridique, la première loi de la critique est d'être arbitre +entre les événements et l'historien. Les passions nationales de +l'Angleterre et les rivalités de popularité parlementaire entre les +orateurs et les ministres précipitèrent la rupture d'une paix qui +pouvait consoler plusieurs années le monde. Cette époque ressemble +beaucoup à celle où les orateurs athéniens du parti de Démosthène +jetèrent, par leurs déclamations contre Alexandre de Macédoine, la Grèce +et l'Asie dans les mains d'Alexandre. Le général Bonaparte fut +l'Alexandre du parlement britannique en 1803.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>XIV</h4> + +<p>Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'œuvre entre +tant de chefs-d'œuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés +tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au +besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions +d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde +continental.</p> + +<p>C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux +livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de +Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un +des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient +jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire +l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont +dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul +travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de +Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à +jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de +bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion +française en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>la concentration de deux mille +bâtiments de guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, +à Ambleteuse; une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés +comme une menace permanente au bord de ces rades, en vue de leur +conquête, les revues, les exercices, les combats partiels des chaloupes +canonnières contre les brûlots anglais, donnés comme un spectacle à +l'armée dans ce cirque maritime pour entretenir son ardeur; les +négociations avec l'Autriche, la Hollande, la Russie, la Prusse, +l'Espagne, pour faire concourir ces puissances à ce plan de la haine du +monde contre la domination britannique des mers; les lâchetés de +l'Espagne, les réticences de la Russie, les temporisations de +l'Autriche, les marchandages intéressés et les trahisons de la Prusse, +mêlés à tout ce mouvement des flottes et des armées sur le littoral; de +grandes fautes diplomatiques commises par le premier Consul au milieu de +ces prodiges d'activité militaire; la pire de ces fautes, la confiance +obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi peu sûr pour l'Allemagne qu'il +démembre que pour la France qu'il trompe ou pour l'Angleterre qu'il +trahit, tout cela forme du dix-septième livre de M. Thiers, intitulé +<i>Camp de Boulogne</i>, une <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>des scènes dignes de celles où le fils +de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses ennemis au moment +où il était campé sur la Propontide, avant de passer, avec toute sa +fortune et toute son espérance, en Asie.</p> + +<p>Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le +diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite +au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le +ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la +guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal, +dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de +remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en +France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat, +mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On +s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces +conjurés débarquent en France, entrent <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>furtivement à Paris, y +ourdissent leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom +militaire soit un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le +général Moreau, a la faiblesse de se laisser glisser, comme un +conspirateur vulgaire, sur la pente de cette intrigue; il confère avec +le général Pichegru, à la faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans +la maison d'un des conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne +s'entend pas sur les conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, +Pichegru et Georges pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par +cette sourde rumeur qui est comme l'écho anticipé des grands dangers, +tâtonne sans pouvoir saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les +Polignac sont arrêtés; on cherche les preuves et les témoins de leur +complot.</p> + +<p>Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la +main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune +prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa +portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait +arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le +fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>écrit +nous-même cette tragédie historique d'après les témoignages les plus +irrécusables; d'autres témoignages surgissent tous les jours des +Mémoires posthumes des confidents du gouvernement consulaire; ces +Mémoires laissent peu de doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs +très-différents de ceux que prête trop complaisamment M. Thiers au +premier Consul. Les complaisances envers les attentats de cette nature +sont des torts envers la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas +absoudre, mais c'est atténuer l'indignation, la seule justice du cœur +humain qui reste pour compensation de leur sang aux victimes.</p> + +<p>Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une +allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en +ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de +la famille Bonaparte.</p> + +<p>«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère, +quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons, +dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait +de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe +pas, elle n'aura ni paix ni repos <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>jusqu'au moment où le dernier +des individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait +saisir un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de +violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me +connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du +sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour +éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»</p> + +<p>«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de +Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les +demi-confidences de son frère, «il le fallait pour <i>satisfaire et +tranquilliser les restes des jacobins</i> et les régicides membres de son +gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution +par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans +doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y +fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus +impardonnable à l'histoire.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Le récit du jugement nocturne de Vincennes <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>par M. Thiers est +tellement dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique +sensibilité qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les +exécuteurs du meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces +malheureux juges! dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, +prononcèrent la mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute +l'historien, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au premier +Consul; c'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince +infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au premier Consul une +heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire!» Et après cette +réflexion atténuante il attribue l'exécution nocturne et précipitée à +une prolongation de sommeil du conseiller d'État Réal; comme si +quelqu'un dormait parmi les confidents et les exécuteurs du drame +pendant que le premier Consul veillait lui-même à la Malmaison, +attendant l'accomplissement de l'acte le plus terrible et le plus hâtif +de sa vie, et pendant qu'une telle victime était sous le feu des +juges!...</p> + +<p>Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de +l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi +défectueux et aussi vulgaire que les circonstances <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>en sont +altérées et décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à +l'écrivain dans ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce +n'est pas ainsi qu'il écrivait.</p> + +<p>Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de +notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de +sentiment; mais le cœur souffre autant que la vérité en lisant ces +pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet +attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit +avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant +intitulé <i>l'Empire</i>. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux, +mais non pathétique.</p> + +<p>Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il +fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le +meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions +révolutionnaires qui ont <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>poussé la France jusqu'à la République +de 1793; il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme +monarchique dans un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se +gouverne par ses habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une +telle foi dans la monarchie était donc de louer franchement aussi le +premier Consul, favorisé par une réaction si naturelle en France, +d'avoir l'audace de son ambition et de la nature des choses en +rétablissant en lui la monarchie. On ne sait par quelle timidité de +logique ou par quel revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup +au moment de conclure; que dis-je? il conclut contre la cause +monarchique qu'il vient d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre +les deux partis, c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des +deux vérités, c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le +pouvoir absolu et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit +comme préférable à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature! +Il semble, lui, homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir +seulement que la dictature c'est la république sans la liberté et la +monarchie sans stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une. +Écoutons-le, mais ne <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>cherchons pas à le comprendre, ou plutôt +comprenons qu'il n'ose pas dire ici toute sa pensée, et que, voulant +ménager en sa personne le renom d'écrivain révolutionnaire et le renom +d'homme d'État monarchique, il accorde un peu aux républicains, un peu +aux royalistes, pour conserver dans les deux partis la popularité de ses +jeunes opinions et la popularité de ses idées mûres dans son âge plus +avancé.</p> + +<p>«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même, +devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après +l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: +lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant +la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt, +l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État, +elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner, +et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu +une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie +sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le +gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles, +l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle +devait venir <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>faire, en présence de l'univers, la confession de +ses égarements.</p> + +<p>«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités +immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses +erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au +monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la +monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine, +elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les +révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à +Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un +pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire +au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour +reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après +l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux +qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses œuvres. +Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la +Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le +rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au +rétablissement <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir +sa noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à +vie, suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque +héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa +grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que +le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un +empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle +voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de +Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle +et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point +d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant +monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois, +petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du +sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux +en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était +craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui +est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, +pour devenir roi des rois, chef d'une <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>dynastie de monarques +relevant de son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles +succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour +une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses +propres excès!</p> + +<p>«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait +été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une +dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la +tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à +la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui +qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part +des nouveaux convertis, pressés de <i>dévorer ce règne d'un moment</i>.</p> + +<p>«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous +en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus +digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était +donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis +à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre, +sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient +prêté mille serments. Malheureusement <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>la France, qui avait payé +de son sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa +grandeur leur nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des +rois français en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu +le Rhin et les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée +à servir d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour +une nation!»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Ces réflexions sont au commencement d'un révolutionnaire, au milieu d'un +royaliste, à la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au +milieu, ni à la fin, elles ne sont d'un homme d'État, tel qu'on a droit +de se figurer M. Thiers.</p> + +<p>Que voulait-il donc que fît le général Bonaparte, absous déjà par lui du +18 brumaire? Qu'il rétrogradât? C'était rentrer dans la Révolution, et, +selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrêtât sur la route du +pouvoir monarchique, et qu'après en avoir pris la souveraineté il en +écartât tout ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire l'hérédité, ce hasard, +il est vrai, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>mais ce hasard qui coupe la route aux révolutions? +Évidemment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux républicains une +concession de principe qui va jusqu'à une concession de bon sens. Une +fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'eût pas fondé la monarchie +héréditaire avec l'empire, était deux fois illogique et deux fois +criminel, car en renversant la république il avait fait un crime d'État +contre la liberté et contre la souveraineté nationale, et en ne fondant +pas la dynastie héréditaire il aurait fait un crime d'État contre la +monarchie. Aussi n'hésita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous +admirons la logique de son ambition et la fermeté de son intelligence. +Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise +violente de domination sur son pays et la fondation d'un trône, il n'y +avait pour lui que timidité et inconséquence. Le titre et l'institution +du consulat à vie n'étaient qu'une demi-république, une demi-ambition, +un demi-caractère, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme +dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte +n'était pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M. +Thiers se <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>montre un demi-politique. Le consulat n'était qu'un +degré provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, +ou une monarchie en montant; s'arrêter au milieu de ce degré ce n'était +pas fonder, c'était attendre. Les peuples ne s'attachent qu'à ce qui se +déclare permanent; car, comme ils sont eux-mêmes un être permanent, ils +veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence: +tout le monde se serait promptement détaché de Bonaparte s'il fût resté +consul à vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant +l'empire et en réinstituant l'hérédité.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M. +Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se +prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir +sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que +l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des +cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> +d'empressement et de complaisance à offrir à un soldat absolu la +couronne teinte du sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un +mot, comme Tacite, mais il produit par un autre procédé le même effet +que l'historien romain: il décompose si bien les différents mobiles de +toutes ces abjections de caractère et de toutes ces apostasies de +principes, dans les républicains assouplis de la Convention, qu'il +rassasie son lecteur d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice +de l'histoire.</p> + +<p>Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un +mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme +le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du +vase et la moralité n'a rien perdu.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse +confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais +ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a +souvent affiché pour elles; elles composaient une république +aristocratique <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>détournée de son but par une main puissante, +convertie temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à +redevenir monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est +vrai, mais fondée sur la base de l'égalité.»</p> + +<p>Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie +absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie +constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par +leurs seuls noms l'une et l'autre!</p> + +<p>On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut +rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la +contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation +de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la +république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet +effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour +cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui +rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de +l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas +assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur +vie politique: pour <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>ne pas fausser leur situation ils sont +forcés de fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on +veut écrire la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à +la hauteur des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y +monte quand il veut; pourquoi pas toujours?</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme +confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des +royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M. +Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi +juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir +contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli +à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la +magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes +de Rome.</p> + +<p>«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence +d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger +était <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>pressant; il avait même fait de nobles réponses, +singulièrement applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, +lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. +Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener +en France?—Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où +l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier +Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de +la Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, +il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons +jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux +entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant +par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce +prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de +guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au +gouvernement s'il le jugeait utile.»</p> + +<p>«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé +de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui +disait-on, vous avez repoussé la <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>proposition de replacer les +Bourbons sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru +et de Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans +l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.—On me prête là, +répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes +pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils +me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces +dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»</p> + +<p>«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements. +Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous +n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il +restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait +avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce +qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre +Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait +pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du +pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les +conspirateurs et reporter Pichegru au <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>faîte des honneurs. +D'autres confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, +cet officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation +terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en +s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il +n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci +répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent +fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la +Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés +ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener +Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le +chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer +innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient +si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure +volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils +avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus +à l'instant même.</p> + +<p>«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait +fini par diminuer sensiblement. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>Toutefois, de maladroits +reproches du président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet +intérêt prêt à s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de +non-révélation, lui avait dit le président; et, bien que vous prétendiez +qu'un homme comme vous ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous +deviez d'abord obéir à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il +soit, de dénoncer les complots dont il acquiert la connaissance. Vous le +deviez en outre à un gouvernement qui vous a comblé de biens. +N'avez-vous pas de riches appointements, un hôtel, des terres?» Le +reproche était peu digne, adressé à l'un des généraux les plus +désintéressés du temps. «Monsieur le Président, avait répondu Moreau, ne +mettez pas en balance mes services et ma fortune: il n'y a pas de +comparaison possible entre de telles choses. J'ai 40,000 francs +d'appointements, une maison, une terre qui valent 3 ou 400,000 francs, +je ne sais. J'aurais 50 millions aujourd'hui si j'avais «usé de la +victoire comme beaucoup d'autres.» Rastadt, Biberach, Engen, +Mœsskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu +d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué des applaudissements +que l'invraisemblance <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>de la défense commençait à rendre fort +rares.»</p> + +<p>Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids +d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il +écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant. +Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État, +se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui +faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y +combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité +ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une +complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une +grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa +gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des +portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son +tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de +parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>De même que Napoléon avait voulu jeter sur <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>la première année +du Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait +jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois de +l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres +françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger +le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues +impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les +hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles de +décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce +pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du +nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui +précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des +campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre +renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute +cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du peuple +de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à vue sur le +théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par l'historien; +la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout. M. Thiers, qui +tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>héréditaire dans +son héros, l'approuve quand le succès a couronné son audace. Il se borne +à faire honneur à la Révolution de la journée la plus +contre-révolutionnaire de nos fastes.</p> + +<p>«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait +le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des +moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de +son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la +capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles +pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération +des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à +la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours +d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais, +c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.»</p> + +<p>On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui +le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les +désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule +condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de +même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie, +M. Thiers <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>ne demande à son héros que de s'arrêter dans son +nouveau triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce +nouveau triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers +encourage dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop +complaisamment au passé. Une telle complaisance de l'historien pour +l'ambition satisfaite est une complicité du moraliste avec le caractère +de son héros. Nous ne saurions trop le répéter: le récit est admirable, +mais un récit doit faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il +faudrait que le récit fût écrit par M. Thiers et que la moralité du +récit fût écrite par Bossuet.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique +pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la +plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à +Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César; +négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de +Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous +l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>tous ses plans +déjoués par Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se +diriger sur la Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de +tous les efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si +longtemps et si laborieusement préparée; l'improvisation non moins +subite de son plan d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en +six colonnes, des bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans +parallèle dans l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but +marqué à heure fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; +la reddition de toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille +ennemis anéantis en vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, +le plus grand revers maritime dont le monde moderne ait été témoin dans +la bataille navale de Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de +l'Angleterre par Napoléon englouties avec nos vaisseaux sous le canon de +Nelson; description vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye +de sa vie tant de gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les +Alpes; bataille d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de +l'historien pour exposer homme à homme l'organisation des armées, et +pour suivre pas à pas les plans <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>et les marches d'une campagne; +feu de l'âme du général transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes +pittoresques du champ de bataille décrit sans autre éclat que la +topographie exacte et que l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur +la neige des plaines ou des coteaux. Lisez ceci:</p> + +<p>«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger +par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il +les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de +Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et +aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen. +Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de +gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les +Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien +justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait +bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de +bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour +commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne, +et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du +terrain, lesquelles apparaissaient <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>sur ce brouillard comme des +îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en +mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant +la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais +ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et +retenus par les ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour +l'attaque.»</p> + +<p>Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les +manœuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et +se refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de +chacun de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de +notre artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur +lesquels l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; +les deux souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du +champ de bataille, aux cris de <i>Vive l'Empereur!</i> qui les poursuit dans +les ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de +l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une +suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que +l'histoire. D'autres en ont donné des fragments <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>d'une grande +précision et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne +les a placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique +ensemble qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa +place, sa proportion, sa valeur historique et sa signification dans la +destinée du monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le +poëme; ce poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la +plus vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la +composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des +paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure +de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est +pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le +premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le +récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux +empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain +des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou +jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu +l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une +défaite, et le front de marbre de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>rayonnant d'une +supériorité sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de +physionomie encore que pour les lecteurs qui viendront après nous.</p> + +<p>«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à +moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny, +entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et +autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac +allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le +premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa +voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de +son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux +officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une +vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars +vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution +française avait porté au faîte des grandeurs humaines.</p> + +<p>«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en +pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me +force d'habiter depuis trois mois.—Ce séjour <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>vous réussit +assez, lui répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le +droit de m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de +la situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre +malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il +était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche +affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les +projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux +conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer +de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans +s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par +rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur +François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée +russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il +promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix +avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix +le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne +confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie +seule peut aujourd'hui faire <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>en Europe une <i>guerre de +fantaisie</i>. Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous +payez avec vos provinces les frais de la guerre.»</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités +habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont +les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des +acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le +continent est asservi.</p> + +<p>Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement +quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à +venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros: +réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau +récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il +au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il +de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi +s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>choses qu'il +blâme sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand +vous n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas, +pourquoi voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième? +pourquoi au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est +bien peu connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à +tout prix était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la +France qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes +qui ne s'arrêtent que quand ils tombent.</p> + +<p>Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée +du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain +entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on +marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le +tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long, +l'admiration est toujours courte.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>XLVI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>EXAMEN CRITIQUE<br> +DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,<br> +PAR M. THIERS.</h3> + +<p class="center">(3<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: <i>la +guerre</i>! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de +tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a +comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix +Polybe en lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en +réalité dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un +peuple pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et +en force sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes +comme aux époques de débordement des barbares; nos armées sont des +armées, c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. +Cette société des camps a des lois sociales plus étroites, plus +promptes, plus absolues, plus draconiennes que les lois de la société +civile. Cette législation spéciale s'appelle <i>discipline</i>; les hommes +qui composent nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs +ou volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une +modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force +dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays +conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les +corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une +éducation militaire conforme aux différents usages que le général se +propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> +numérique de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, +cavalerie, artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, +canons de siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances +ou hôpitaux suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et +d'admiration devant la puissance d'organisation et devant l'immensité +des détails que comporte ce nom d'armée: recrutement des soldats, +habillement, armement, logement, nourriture de ces masses d'hommes; +solde, instruction, chevaux, canons, distribution de ces soldats dans +les cadres, nomination et hiérarchie des sous-officiers et des +officiers, génie du général, héroïsme collectif de ses bataillons, où +chaque combattant est souvent désintéressé de la cause et où tous +meurent au besoin pour la victoire; c'est là un de ces phénomènes +tellement compliqués de la civilisation antique ou moderne qu'un +historien militaire doit commencer par l'approfondir dans ses plus +minutieux détails avant d'en présenter l'ensemble sur les champs de +bataille à l'esprit de la postérité.</p> + +<p>C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers +dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de +ce laborieux travail de décomposition et de composition des armées +modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme +d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur +et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il +n'aura qu'à ouvrir l'<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, et l'armée +moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée, +hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces +modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux +initiés de la science les mystères de la structure humaine.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire +surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers; +l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la +guerre lui inspirent quelquefois <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>un héroïsme de style et une +émotion de pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non +individuelles, mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le +général, il discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les +troupes avec l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les +carrés de l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée +triomphante le cri de victoire: <i>Vive l'Empereur!</i> La fumée des +batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre; +c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette +personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec +le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les +exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites: +s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne +pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces +jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose +souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de +Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de +nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> +guerre aussi bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la +destinée, au lieu de le pousser à la tribune, au ministère, à la froide +table de l'historien, l'avait poussé sur les champs de bataille, +l'Europe aurait compté un grand général de plus dans ses fastes. +L'esprit universel peut tout; la fortune avare et aveugle ne nous donne +qu'un rôle quand la nature nous a façonné souvent pour tous les rôles à +la fois; voilà pourquoi il est si cruel pour les riches natures de +mourir sans avoir, comme elles disent, accompli leur destinée.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Suivons maintenant M. Thiers dans cette série immense de campagnes qui +vont se presser et se dérouler sous sa plume: le voilà sur son terrain.</p> + +<p>Napoléon rentré à Paris, les négociations de 1806, pour convertir en +traité de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce +traité contient des germes nouveaux de <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>guerre: l'Autriche est +dépouillée; la Russie, humiliée et impatiente de venger sa malheureuse +apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se réfugie dans un +isolement plein de rancunes; elle impute sa défaite à la lâcheté de +l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume à laisser +triompher impunément Napoléon du continent. La Prusse, infidèle à tous +ses alliés à la fois, accepte la dépouille de l'Angleterre dans le +Hanovre, se réjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie +ostensiblement avec Napoléon par terreur, et négocie déjà secrètement +avec la Russie une coalition ambiguë comme sa situation. Jamais les +manœuvres ténébreuses de cette cour punique n'ont été mieux éclairées +que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir à cette puissance plus +de tort que la bataille d'Iéna; la bataille d'Iéna ne lui a enlevé que +des territoires, le livre de M. Thiers lui enlève l'estime du monde.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Cependant Napoléon se hâte de profiter de <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>la stupeur +d'Austerlitz pour expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est +élevé au trône des Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au +moment où il renoue les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, +déclamateur de la paix, lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement +de M. Thiers sur cet éloquent orateur d'opposition et sur ce faible +ministre est de nouveau partial et faux comme un jugement populaire; ce +jugement ne sera pas celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du +talent, la faveur aveugle de son pays; la postérité juge les hommes +d'État par leurs actes et non par leurs discours. Si M. Fox avait été un +homme d'État tel que M. Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox +aurait renouvelé très-facilement alors la paix d'Amiens entre +l'Angleterre et la France; mais, obstacle à la guerre pendant que son +pays devait la soutenir, et impuissant pour la paix au moment où la paix +était possible et honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre +les principes pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il +mourut bientôt après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais +il laissa peu de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>ici n'est pas de l'histoire d'homme d'État, c'est du +panégyrique d'orateur. Il importe à la jeunesse actuelle de la prémunir +contre cette partialité de l'historien. La gloire de M. Fox ne fut +jamais qu'une vogue de popularité parlementaire, un <i>Wilkes</i> +aristocrate, voilà tout.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le +continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire +d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son +beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données +à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses +généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il +partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il +élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la +Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui +crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les +mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> +éléments d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation +de l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions +françaises qui savent les routes de la Germanie.</p> + +<p>La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se +croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle +avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une +alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude +hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse +l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux +agitations toujours intempestives de la Prusse.</p> + +<p>Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses +meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route +pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est +neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la +campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur +le champ de manœuvre. L'Angleterre, justement irritée de +l'acceptation du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde +sans intérêt la lutte. L'armée de Napoléon est émue <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>de ses +récents triomphes, des insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder +enfin sur le champ de bataille cette prestigieuse renommée de la +tactique et de l'invincibilité des troupes et des généraux du grand +Frédéric. Divisée en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants +assouplis à la main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, +Lannes, Ney, Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille +combattants aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le +plan de la campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé +par M. Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.</p> + +<p>Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du +grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée +prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son +invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en +1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de +180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par +la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de +solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>forment et +s'y brisent en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on +finit par diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de +deux généraux.</p> + +<p>Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et +la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie +et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de +Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de +son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc +de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous +le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue +de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées +où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie +militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins +solennellement décrite.</p> + +<p>«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le +champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré +formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais +l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>les +feux du prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond +de l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le +vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu +tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer, +toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il +envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et +Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de +Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur +les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il +ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de +concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout +s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc +des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus +rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt +qu'il pourrait avec sa cavalerie.»</p> + +<p>Voyez le réveil!</p> + +<p class="spaced1 noindent">...................<br>...................</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières +instructions à ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses +soldats. La nuit était froide, la campagne couverte au loin d'un +brouillard épais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le +champ de bataille d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des +torches, Napoléon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et +aux soldats, leur expliqua la position des deux armées, leur démontra +que les Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année +précédente; que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de +l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux +Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle +situation, le corps français qui se laisserait battre ferait échouer les +plus vastes desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à +se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en +carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: <i>En avant! Vive +l'Empereur!</i> accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard +fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis +aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>de joie +de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»</p> + +<p>L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son +armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix +heures du matin. Les manœuvres alors se développent, les charges se +croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille +champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules +derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie +irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur +la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la +poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive +imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus +historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.</p> + +<p>«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de +bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui +se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des +maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante +mille au plus avaient combattu et suffi <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>pour culbuter l'armée +prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de +vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers, +courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille +Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français, +morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On +voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une +quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie +leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de +canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des +Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on +avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de +l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la +menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la +traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en +parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas +assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante +cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau +commerce <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à +Iéna, une partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en +maîtres de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins +et leurs hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, +revenu à Iéna, s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les +blessés, et entendait les cris de <i>Vive l'Empereur!</i> se mêler aux +gémissements des mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait +intolérable si le génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient +l'horreur, et si la gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait +les envelopper de ses rayons éblouissants!»</p> + +<p>Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à +quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de +Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en +lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes +avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une +seconde victoire. Cette victoire emporte tout.</p> + +<p>«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français, +éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. +Ce vieux guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se +mettre lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à +l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à +côté de la chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au +village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen +l'atteint au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, +après avoir jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne +reconnaisse pas l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur +s'empare de l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas +survivre à cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement +frappé. Le roi, les princes se portent au danger comme les derniers des +soldats. Le roi a un cheval tué sans quitter le feu.»</p> + +<p>La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie +prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à +croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait +mérité dans l'antiquité le nom de <i>Prussique</i>, comme Scipion celui +d'Africain. La campagne est à <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>Napoléon, la victoire est à +Davout; l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse +son maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue +la gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.</p> + +<p>M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre +et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de +Davoust.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>On marche sur Berlin.</p> + +<p>Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit +épique.</p> + +<p>«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, +Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la +route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps +n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce +n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui +offrit de s'abriter <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>dans une maison située au milieu des bois +et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta +cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs +vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent +autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte +autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. +Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, +autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une +d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà +l'Empereur!—Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement +Napoléon.—Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en +Égypte.—Et que faisiez-vous en Égypte?—J'étais l'épouse d'un officier +qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi +et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je +suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu +m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage +d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à +coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>vous aurez une +pension, et quant à votre fils, je me charge de son éducation.»</p> + +<p>«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces +résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans +une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.»</p> + +<p>«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter +la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le +philosophe de <i>Sans-Souci</i>, et avec quelque raison, car il sembla porter +le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se +moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses +peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon +parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les +œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha +dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce +grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit +où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de +Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit +en s'écriant: «Voilà un beau présent <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>pour les Invalides, +surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront +heureux, sans doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui +qui les vainquit à Rosbach!»</p> + +<p>«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, +n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien +est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui +lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et +Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi +philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône, +l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans +son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu +empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach +recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>VII</h4> + +<p>Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion +philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion +est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en +effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à +Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution +sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M. +Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas +la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était +la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution, +il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la +Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est +la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre +toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la +liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la +force et l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne +faut pas laisser ce sophisme à nos neveux.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée; +prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume +parfaitement la raison.</p> + +<p>«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute +inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la +sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie +légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une +présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français, +qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les +Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne +crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs +armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car +après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins +aux ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait +appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient +été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait +à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque +jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de +prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; +et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré +l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses +fautes.»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de +la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de +l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du +continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par +l'écoulement refoulé de ses <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>produits sur ses manufactures. +Impuissant à la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre +de l'argent, la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les +armes; pensée gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la +possession incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le +commerce d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même. +C'était une violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme +toutes les violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la +ruine de la France.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre +les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude +trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs. +C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la +bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la +hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni +et découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et +surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du +terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu, +présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce +relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en +masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en +été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se +distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques +granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer +le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne +champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige +épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit +les yeux et les cœurs dès que la naissance du jour, très-tardive en +cette saison, eut rendu les objets visibles.</p> + +<p>«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de +l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient +été disposées sur les parties saillantes du terrain. <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>En +arrière, deux colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette +double ligne de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à +l'empêcher de plier sous le choc des Français. Une forte réserve +d'artillerie était placée à quelque distance. La cavalerie se trouvait +partie en arrière, partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement +dispersés, tenaient cette fois au corps même de l'armée. Il était +évident qu'à l'énergie, à la dextérité des Français, les Russes avaient +voulu, sur ce terrain découvert, opposer une masse compacte, défendue +sur son front par une nombreuse artillerie, fortement étayée par +derrière, une véritable muraille enfin, lançant une pluie de feu. +Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, s'était établi de sa personne +dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là, protégé à peine par quelques +arbres, il voyait parfaitement la position des Russes, lesquels, déjà en +bataille, avaient ouvert le feu par une canonnade qui devenait à chaque +instant plus vive. On pouvait prévoir que le canon serait l'arme de +cette journée terrible.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>XI</h4> + +<p>L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux +extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et +l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une +des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner +l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans +la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se +replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour +mourir autour de son empereur.</p> + +<p>«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit +d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, +quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau, +atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son +corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux +pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> +de n'avoir pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les +visages dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant +aux autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques +paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières, +et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les +chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa +portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui +ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui +formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre +d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat +était accouru au galop.—«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu +dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa +cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de +se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout +ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant +avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la +garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la +cavalerie de l'armée. Le moment <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>était critique, car si +l'infanterie russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le +cimetière, centre de la position, et Napoléon n'avait pour le défendre +que les six bataillons à pied de la garde impériale.</p> + +<p>«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre +le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps +d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les +dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le +terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé +sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et +réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient +l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins +que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier, +qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une +cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de +cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers, +rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les +baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne +pénètrent <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent +se reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau. +Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un +point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle +cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres.</p> + +<p>«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt +tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé +l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur +première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une +affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, +viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis +que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la +seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. +Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent +en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, +s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se +débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est +frappé à mort par un biscaïen.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la +seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première se +relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à +cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de +l'armée, s'élancent à leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils +partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent +debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent la +destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de +s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.</p> + +<p>«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste +ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se +précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette +courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. +Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se +retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que +pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à +la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.</p> + +<p>Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>l'été suivant. +La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune +empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune +prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M. +Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se +sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le +génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur +Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté +d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à +l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance +est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est +abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a +mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe; +mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la +fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la +Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui +livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à +l'Autriche.</p> + +<p>M. Thiers blâme ici avec raison son héros <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>d'avoir fait trop ou +trop peu pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, +de l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne +que de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables +ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et +timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des +demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait +complétement à sa nature.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni +reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune +empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal +désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa +base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin +et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre +l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les +ambitions de sa famille; <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>il veut que tout le midi du continent +appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de +couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce +n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe +d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et +de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à +l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec +l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la +puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se +contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en +scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en +Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec +laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père +par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La +conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus +fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie +ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui +en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>semblent +forcés de se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour +peindre un rôle où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison +surpassent Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte +diplomatique. M. Thiers n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du +moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur +qu'au lieu d'être écrit en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le +résume cependant lui-même en une réflexion courte, mais expressive.</p> + +<p>«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il +ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire +(<i>Vincennes</i> et <i>Bayonne</i>). Il lui restait pour l'absoudre le bien à +faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait +jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les +avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence, +poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une +perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des +temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice +redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>le +génie qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté +et de bon sens!»</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la +médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le +génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes; +car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de +s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et +une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le +sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le +mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout +entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une +amnistie au bonheur.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes +les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de +France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui +retrempe les <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>nationalités, et la victoire du droit national qui +fait triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates +et des armées des conquérants.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des +forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et +un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie, +l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne +pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna, +d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une +irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des +armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces +et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.</p> + +<p>Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille +Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige +l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles +l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la +Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci +recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir +une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et +non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y +négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde +quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son +jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait +que l'humilier et le dépopulariser en Russie.</p> + +<p>Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion +de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y +avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté +des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite; +l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de +nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il +renouvelle à Ratisbonne <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>et à Eckmühl les manœuvres moins +triomphantes qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de +l'archiduc Charles, coupée et tronçonnée par ces manœuvres, est +forcée de s'abriter sur la rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. +Il y entre; il tente le passage du Danube en face de l'archiduc Charles +et livre la bataille d'Essling.</p> + +<p>Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manœuvre, il décrit en +tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne +laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une +goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre; +c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant +des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La +bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage +indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue +par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre +général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation +et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que +l'autre moitié risque d'être coupée du champ de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>bataille avant +de l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est +une opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si +Mack ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que +cette témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, +en se retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et +mérité les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils +appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans +ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la +nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers +le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard +dans l'obscurité.</p> + +<p>«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez +les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manœuvre à exécuter +jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit +de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par +une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans +le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres +<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>salutaires qui doivent favoriser notre départ.</p> + +<p>«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle +que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où +passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à +l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas +voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que +l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître +de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour +l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. +Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet +et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait +compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points +d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier +d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des +décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein +de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, +lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur +que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>s'il le faut, +tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.»</p> + +<p>«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ +vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, +de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur +garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. +Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de +Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des +moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont +qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer +le cœur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils +pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à +terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des +cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, +une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve +pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du +pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie +à moitié brisées, une indicible confusion et <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>de douloureux +gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon. +Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir +le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres, +sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le +serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le +trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté +sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes, +celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. +Vivez, et sauvez l'armée!»</p> + +<p>«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et +qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de +prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en +fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction +convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y +mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses +regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de +guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort +d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> +journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes +couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, +assez faciles à comprendre?</p> + +<p>«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant +certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit, +car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère, +Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de +jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de +retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné +de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en +véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il +acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp +retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux +ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût +rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu.</p> + +<p>Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de +l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre +de ses victoires. Essling compte parmi <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>les victoires de +Napoléon. M. Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée +française ne fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa +propre imprévoyance.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau, +refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et +sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de +l'historien.</p> + +<p>«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir +confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le +major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout, +venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous +assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre +journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour +habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit +incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> +sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de +demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les +remplir de sa pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et +il est certain que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, +leur esprit n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de +la situation pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. +Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme +qui fait braver la mort.</p> + +<p>«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un +pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers +présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il +put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte +impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de +la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras, +afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin +de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de +perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la +cavalerie, douze ou quinze <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>mille blessés, enfin l'honneur des +armes.</p> + +<p>«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon, +prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la +confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de +ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude, +disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite, +puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille +de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un +immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et +aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que +nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi +avait dû être d'un tiers plus forte.»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Quelques semaines après, la bataille de Wagram, répétition identique, +mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le même champ de +<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>bataille, répara ce revers par un triomphe chèrement conquis.</p> + +<p>Napoléon se hâte alors, comme à son ordinaire, de saisir dans un traité +les fruits de la campagne au moment où il était impuissant à la +poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cède toujours pour revenir +toujours sur ce qu'elle a cédé, ne marchande ni les concessions ni +l'honneur. Napoléon songeait déjà à lui demander la plus personnelle de +ses concessions: une épouse impériale du sang des Césars d'Allemagne +pour s'apparenter au passé, ce prestige des monarchies. Il préméditait +la répudiation de Joséphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui +lui manquait désormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale +pour ses descendants, ni une perpétuité de son nom sur le trône. Le +trente-septième livre, où M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intérêt +d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe. +Le cœur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand +l'intérêt descend de la tête dans le cœur, l'historien mêle +heureusement quelques larmes de femmes à tout ce sang qui n'excite +qu'une pitié abstraite dans l'âme des lecteurs. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>M. Thiers a +montré dans ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, +très-souvent technique, s'élève jusqu'au diapason de la fibre du cœur +humain, qui se déchire sous la pourpre avec les mêmes gémissements que +sous la bure. Les scènes de Fontainebleau, entre Napoléon, Joséphine et +ses enfants, ont des accents domestiques qui se mêlent, avec un +pathétique contraste, à la solennité des négociations et des victoires. +L'écrivain monte et descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est +vrai, mais toujours au niveau de l'événement public ou familier qu'il +retrace.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le +douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans +aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse +pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie +un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un +peuple par <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>un autre peuple. Napoléon y perd une à une les +renommées de ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici +aussi sévère que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence +à douter du génie au spectacle de tant de démence.</p> + +<p>Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes +proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche +ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion +inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus +continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait +été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt +économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié +d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé +entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien +unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui +rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien +choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie; +l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice +Marie-Louise, un gage de déférence <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>et d'alliance qui paraissait +irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant, +de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération +armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une +coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne +contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi +anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver +un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était +si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait +tout commander à l'Allemagne, même le suicide.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à +l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et +militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties +de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Pologne, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de +canons, de bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui +ait jamais foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape +par étape jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux +de Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur +les deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte +l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie. +Écoutez!</p> + +<p>«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk, +dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon +déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger +au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La +rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était +parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à +notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la +présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui +couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et +quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>dans les +airs. Le général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait +découvert à une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit +appelé Poniémon, un point où le Niémen, formant un contour +très-prononcé, offrait de grandes facilités pour le passage. Grâce à ce +mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive opposée, cette +rive se présentait à nous comme une plaine entourée de tous côtés par +nos troupes, dominée par notre artillerie, et offrant un point de +débarquement des plus commodes, sous la protection de cinq à six cents +bouches à feu. Napoléon, ayant emprunté le manteau d'un lancier +polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques tirailleurs de +cavalerie, reconnaître les lieux en compagnie du général Haxo, et, les +ayant trouvés aussi favorables que le disait ce général, ordonna +l'établissement des ponts pour la nuit même. Le général Éblé, qui avait +fait arriver ses équipages de bateaux, eut ordre de jeter trois ponts, +avec le concours de la division Morand, la première du maréchal Davout.</p> + +<p>«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la +division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts +toises, prirent possession sans coup férir de la rive droite, et +aidèrent les pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être +attachés les bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent +toises l'un de l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la +cavalerie légère put passer sur l'autre bord.</p> + +<p>«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait +signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de +ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient +pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les +termes suivants:</p> + +<p>«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....»</p> + +<p>«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la +Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille +autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux +années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la +leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire, +à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait +contracté un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus +constante dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer +l'Allemagne, et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre +l'Angleterre à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait +que le signal de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées +en 1810, et, cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le +blocus continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la +souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce +système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la +réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu +calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple +décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour +le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme +si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il +y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque +part on pût s'offusquer de telles entreprises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal +lieutenant, Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup +mortel; et, jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder +des forces imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes +sur l'Elbe, ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces +insuffisantes, laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa +gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une +espérance pour l'Europe exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal +pour lui et pour nous; puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par +les distances, pût opposer quelques objections à ses vues, il reportait +brusquement ses pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la +guerre par un de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et +beaucoup trop habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il +aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher +entre le Dniéper et la Dwina!</p> + +<p>«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant +d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant +derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>gloire +sanglante, les âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes +indépendantes, de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du +joug étranger qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée +où fermentait sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient +toutes les langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa +prospérité jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de +ce prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes +les nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait +tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à +ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre, +par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit +d'une chute épouvantable.</p> + +<p>«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La +gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y +renoncer au delà du Niémen!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>XIX</h4> + +<p>La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le +chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour +une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut +ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe +doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?</p> + +<p>Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique. +La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la +poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons +d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette +longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou; +l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la +conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les +deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le +passage de la Bérézina; les convulsions <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>héroïques et suprêmes +de l'armée anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de +la Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Kœnigsberg, qui réduit +à une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces +corps qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la +Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la +plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance; +ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans +cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant +l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement +définitif sur cet attentat contre l'humanité.</p> + +<p>«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa +grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les +victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»</p> + +<p>Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses, +accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables +et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que +petitesse devant <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en +vain le dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse +gloire de celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la +Moskowa! L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours +excuser, elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice +qui reste aux victimes contre les auteurs de ces désastres de +l'humanité; amollir cette justice, c'est désarmer la conscience des +peuples et encourager les conquérants futurs à tout oser devant des +historiens qui pardonnent tout.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une +faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour +lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son +armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant +envers son héros.</p> + +<p>Les désastres et l'évacuation de l'Espagne; <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>la campagne de +Saxe, dernière étreinte des bras qui veulent retenir en vain le monde +tout entier quand chacune de ses conquêtes lui échappe; les faux retours +de gloire à Dresde, à Lutzen, à Bautzen; les négociations de mauvaise +foi avec l'Autriche, négociations aussi exigeantes après les revers +qu'après les victoires; le tombeau de la dernière armée française à +Leipsick; la retraite sur le Rhin; le second retour de Napoléon sans +armée à Paris, pour demander le dernier soldat à la terre qui lui a +donné en trois ans trois armées de six cent mille soldats à jouer et à +perdre, sont les dernières scènes de ce magnifique drame entre un homme +et l'univers.</p> + +<p>Arrêtons-nous ici, et voyons si l'écrivain aura la constance de conduire +son héros jusqu'à Waterloo, où il tombe enfin dans le sang de ses +derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans +l'imagination sans mémoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'où il +voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi +entraînant que le héros.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>XXI</h4> + +<p>Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de +pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si +forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le +panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y +voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est +l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est +que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon +par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet +immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des +administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les +hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les +hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette +histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de +bataille, au point de vue du bien ou du mal <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>fait au genre +humain par ce héros de l'armée et par ce héros du despotisme.</p> + +<p>Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire +veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du +fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli +que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M. +Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On +dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été +fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la +plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas +pu écrire ce livre aussi supérieur à son <i>Histoire de la Révolution</i> que +l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la +plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait +dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il +n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses +proportions colossales comme administrateur, comme général et comme +despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais +avec des réalités; voilà son œuvre: on ne la surpassera pas.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>XXII</h4> + +<p>Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était +éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa +vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, +quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents +financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il +fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet +immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier +contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, +jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout +le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures +de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans +l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations, +jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit +ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les +princes <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de +Tilsitt, de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies +diplomatiques de Bayonne, des <i>ultimatum</i> aussitôt retirés qu'avancés du +congrès de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur +toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui +allaient, du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, +former, d'étape en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on +appelait l'armée de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, +l'armée d'Iéna, l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui +pouvait établir les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les +lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au +doigt même du général en chef, porter l'œil et le jour sur les +innombrables accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la +raison secrète de la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est +abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les +morts, et ramener ces tronçons mutilés de ces grands corps pour en +recomposer, par le recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour +ce travail surhumain le génie administratif, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>le coup d'œil +du géographe; l'amour du chiffre, cet élément constructif de toute chose +numérique; la passion de la vérité matérielle; l'intelligence des +détails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des +négociations, qui fait comprendre la pensée voilée sous les dépêches; +l'instinct militaire, qui fait manœuvrer à tort ou à droit les +masses; le goût de l'héroïsme, qui anime l'historien du feu de la +gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'égare jamais et qu'on +n'égare pas un soldat dans cette déperdition de millions d'hommes; enfin +le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-même avec vertige dans le +tourbillon des événements, des campagnes, des batailles, des victoires +ou des défaites qu'on retrace en courant à la postérité. Toutes ces +qualités, si rares dans un même esprit, M. Thiers les réunissait à un +degré prodigieux dans un même homme; voilà pourquoi il a fait seul et +seul il pouvait faire l'histoire de Napoléon et de ses armées. À ce +drame universel il fallait un écrivain universel. <i>Tu es ille vir!</i></p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>XXIII</h4> + +<p>Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, +nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où +l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites? +Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes, +ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en +même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme +le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie +d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?</p> + +<p>Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse +représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le +génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie +dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais +d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des +<i>Girondins</i>; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de +petitesse littéraire! <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>En présence de si grandes choses, où +s'effacent les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des +grandes âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'<i>Histoire du +Consulat et de l'Empire</i>? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître +que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de +l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'œil, de +l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la +faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est +d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le +style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style +italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand +on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes +de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire +en lisant les pages de l'<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>.</p> + +<p>Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de +notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi +donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la +prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent +de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le +fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce +pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le +moyen de communiquer l'objet à l'œil de l'esprit? M. Thiers a donc en +réalité un style: son style, c'est le nu.</p> + +<p>Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, +nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité +de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est +pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.</p> + +<p>Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour +vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire +fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout +l'historien?</p> + +<p>Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, +raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours +satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, +car il le fait oublier par le lecteur, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>sentez-vous qu'il manque +quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas +qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en +effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il +a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'œuvre +de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas +mille fois plus artiste que d'avoir un style?</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers +que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle +histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui +attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en +seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de +convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de +la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est +pas humain, cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est +l'œuvre de Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et +immortelles; celui qui ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle +des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: +<i>Cœli enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu</i>; +mais la terre aussi et ses grands événements racontent la gloire de Dieu +dans les choses humaines. Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce +témoignage de sa providence? où est-elle cette moralité des événements? +où est-elle cette leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux +conquérants, au génie qui gouverne les nations, dans l'histoire de +Napoléon pas M. Thiers? Nulle part; un païen d'Athènes ou un fataliste +de Stamboul aurait écrit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire +français.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>XXV</h4> + +<p>Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin +de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines +changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie +et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement +adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition +et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la +destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de +témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre +l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien +rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en +avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable +asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les +gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de +Bayonne, où l'Espagne, prise au <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>piége dans la personne de ses +rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt +à l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier +soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la +France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène. +Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de +l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son +génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du +monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la +justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!</p> + +<p>Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte +admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice, +elle est adulatrice.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un +intérêt toujours palpitant, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>on se demande quel autre fruit que +cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens +politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification +consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du +bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme +comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux +récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? +Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés +humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre +les oppresseurs? plus de mépris pour les manœuvres de la fausse +diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? +Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui +auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs +institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre +les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu +publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des +générations à venir?</p> + +<p>Hélas! non. Il y aura bien un certain petit <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>blâme de l'excès, +un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, +à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien +ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce +que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la +circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand +historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de +juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne +soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble +craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de +cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces +trois choses sont: un fort sentiment de <i>gouvernement</i>, une puissante +science de l'<i>administration</i>, une haute glorification de la <i>guerre</i> +quand elle est juste; ces trois choses sont trois <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>nécessités, +et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations +nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus +de l'homme d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on +appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en +a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et +fièrement devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les +réhabilite avec une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois +mérites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop +louer.</p> + +<p>Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme +d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous +avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand +nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, +dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait +jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans +l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il +est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.</p> + +<p>Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>dans l'acception +métaphysique de ce grand mot? <i>Le gouvernement est la force des intérêts +généraux de la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre +la révolte et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans +cesse à prévaloir contre la communauté</i>; en d'autres termes, le +<i>gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualité</i>. Nous +sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du +gouvernement est à nos yeux une des formes les plus saintes, +non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique.</p> + +<p>L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe +des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide +desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec +régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse +ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.</p> + +<p>Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme +collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort, +dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, +un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> +lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans +l'intérêt de cette communauté civile dont il était membre et dont il se +fait le soldat.</p> + +<p>Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts +organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels +il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?</p> + +<p>Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les +manifester à un degré si éminent dans son <i>Histoire du Consulat et de +l'Empire</i>; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus +gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère +et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au +consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, +quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier +droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever +un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui +portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le +peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par +<span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>le salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups +d'État de salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes +les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords +devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce +premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la +conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18 +brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser +violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec +l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains? +C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop +partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous +ne partageons nullement les opinions de l'auteur du <i>Consulat</i>. +N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée +<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>et concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, +que les proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences +avait été rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les +confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient +en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous +le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et +les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la +seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer +les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas +sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les +armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de +l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même +avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, +d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais +dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens, +les armées, les finances, le mérite?</p> + +<p>Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche +encore incomplète de <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>gouvernement des forfaits, des tyrannies, +des impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution +revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au +point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement, +entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le +Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre +la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la +ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner +quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par +la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive +amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul +ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les +autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous +d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire +à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait +passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à +Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que +ces gouvernements eussent anéanti <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>sous les pieds des soldats +tous les fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils +eussent ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au +cœur de Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en +histoire que la nécessité et que le bienfait du coup d'État du général +Bonaparte au 18 brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il +innocent? Nul dans sa conscience n'osera l'innocenter que par son +succès; mais le succès n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas +la justification. Un homme de conscience devait le sentir, un historien +devait le dire; M. Thiers ne le dit pas.</p> + +<p>Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie +gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons +qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin +dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie, +Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs, +marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement +contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les +correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> +Joseph et avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil +d'État; les conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et +élucidées par M. Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui +s'agrandit à chaque publication. Cet homme, Toscan d'origine comme +Machiavel et comme Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf +antique et romain. Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait +inventé la haute ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le +gouvernement. Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions +philosophiques sur la constitution des sociétés civiles; jamais le néant +des systèmes et l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne +s'étaient incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait +lui avoir révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul +commande; il n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la +monarchie à lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que +de commander.</p> + +<p>Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne +nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par +sa vertu spécifique au sommet <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>de ses semblables, ne fût un +titre de supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué +lui-même à un haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain +souvent si juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier +cette capacité de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son +héros; il fait du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang +de vertu, quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui +reconnaître le droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce +qu'il les domine.</p> + +<p>Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité +d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de +s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte +du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du +génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait +beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le +gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire +leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple; +c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et +non la prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer +au bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.</p> + +<p>C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une +seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes +de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le +monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le +monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide, +car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses +humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais +quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est +ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui +satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit, +après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et +tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité +a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus +vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>a rapetissé +l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule +personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est +une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.</p> + +<p>Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le +dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore +temps de donner une moralité à son chef-d'œuvre.—Il n'a pas fini.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p class="p4"><span class="smcap">Nota.</span> Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a +placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu +de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une +rectification de la pagination dans le prochain Entretien.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>XLVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LITTÉRATURE LATINE.<br> +HORACE.</h3> + +<p class="center">(1<sup>re</sup> PARTIE)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un +amusement: c'est Horace.</p> + +<p>Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu +littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple +semble avoir concentré en quelques années la vie et les œuvres des +trois plus beaux génies de la latinité, <i>Cicéron</i>, <i>Horace</i> et +<i>Virgile</i>. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont +nous venons de vous entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu +naître et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne +forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces +trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne +d'attention dans la littérature latine, excepté <i>Lucrèce</i>; après eux il +n'y a plus rien; aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans +cette littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré +de vide.</p> + +<p>Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en +littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la +liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence +politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne +serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là +par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>par le +jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le +loisir ni le goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes +comme César et Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place +publique, sous leur éclatante servitude, les esprits se détendent des +affaires politiques et se précipitent avec une énergie impatiente de +repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres?</p> + +<p>Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement +du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était +distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il +n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et +tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul +devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que +le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se +retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le +<i>Dante</i>, dans <i>Pétrarque</i>, dans le <i>Tasse</i>, dans l'<i>Arioste</i>, ces quatre +grands ressusciteurs de l'Italie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>II</h4> + +<p>J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte +de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, +d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une +des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans +tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour +son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; +c'est l'homme de l'<i>agrément</i>. Grâce aux patients travaux que les +anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, +Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses œuvres et à la +confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme +d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par +jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, +quant à moi, qui me suis assis <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>vingt fois, son livre à la main, +sur les décombres de sa petite métairie d'<i>Ustica</i>, dans sa vallée de la +<i>Digentia</i>, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous +les oliviers trempés de l'écume de l'<i>Anio</i>, sur les voûtes recouvertes +de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des +amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris +ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au cœur et les +larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du +lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin +sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce +qu'on ne les estime pas jusqu'au cœur, mais qui peuvent se passer +d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur +faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur +corruption.</p> + +<p>Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace +(je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français +de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, +beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, +beaucoup du Voltaire plus <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>léger que la plume, beaucoup de la +bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se +colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son +existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le +front.</p> + +<p>Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français +pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme +qu'ils appellent le <i>bon</i> La Fontaine, m'a toujours fait une certaine +peine au cœur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de +vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque +fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont +La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis +défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas +assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas +le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est +moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les +amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La +Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>par le dessin, +la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face +desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa sœur, ni son fils. On +les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.</p> + +<p>Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une +grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre +La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre +n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; +l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par +leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.</p> + +<p>Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il +faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les +œuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit +lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant +quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus +intéressant que l'homme? Les œuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, +satires, amours, amitié, épanchements du cœur dans la solitude, ce +sont les <i>Confessions</i> <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>de J.-J. Rousseau en vers délicieux +comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. +Écoutez donc cette vie.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Horace était né à <i>Venusia</i>, en Apulie, contrée de l'Italie que nous +appelons aujourd'hui les <i>Calabres</i>. Sa petite ville natale, exposée à +un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée +d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome +serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait +été jadis la <i>Grande Grèce</i>, site de colonies grecques visitées et +civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que +les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger +et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus +attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se +reconnaît jusque <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>dans l'égout. Ce pays avait été primitivement +habité par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une +branche allongée des montagnes des <i>Abruzzes</i>, si riches en paysages. La +source limpide de <i>Blandusie, splendidior vitro</i>, s'épanchait non loin +de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter +un jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'<i>Aufide +mugissant et perfide</i> était un torrent qui écumait au fond de la vallée +de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands +hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau, +les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de +<i>Quintus Horatius</i>. On présume que ce second nom d'<i>Horatius</i> était le +nom de la famille romaine dont le Samnite <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span><i>Flaccus</i> avait été +autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius +Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de +la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et +lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions, +d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos +jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne +vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par +sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant +qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la +famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et +toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire +et dans le cœur de l'enfant.</p> + +<p>La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur +des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à +l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la +<i>médiocrité dorée</i>. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique +l'éducation des fils des meilleures familles <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>de Rome, il avait +assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son +enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en +rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence +des mœurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus +scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les mœurs +dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus +naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos +contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le +jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur +prolongée de son âme.</p> + +<p>Un certain Flavius, maître d'école à <i>Venouse</i>, fut le premier maître +d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace +ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une +bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à +Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les +lettres et dans la philosophie.</p> + +<p>Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage +touchant de ces <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>soins paternels. On voit battre dans chaque +vers le cœur d'un fils digne d'avoir un tel père.</p> + +<p>«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, +et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir +dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des +soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour +moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête +homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige +de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, +sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches +sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, +mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges +que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, +rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis, +c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un +très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où +des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et +<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>tableau suspendus au bras gauche, payant à <i>huit ides</i> chaque +année le modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y +reçusse l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À +mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût +cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit +plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me +perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et +non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en +moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice +n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour +de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public, +ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles +appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en +serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus +de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je +donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant +d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de +parents illustres, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont +tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la +nature nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre +naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre +de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le +vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des +faisceaux et dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux +de tous pour un insensé, je resterais satisfait des parents que +m'avaient accordés la bonté des dieux.»</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement +de Rome.</p> + +<p>C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté +romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron +s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>constitution +républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père +d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, +pour achever ses études, en Grèce.</p> + +<p>Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville <i>universitaire</i> du +monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour +l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait +quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie, +d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y +livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là +aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions +sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les +amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à +Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux +parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne +s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie. +Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de +son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats +<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>au niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son +propre esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir +plus qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.</p> + +<p>Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme +se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne +pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune <i>Bibulus</i> +et avec le fils de <i>Messala</i>, tous les deux partisans de Pompée et par +conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos +opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de +Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de +Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une +lettre du fils de Cicéron à un nommé <i>Tiron</i>, affranchi de son père, +nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes. +Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.</p> + +<p>«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et +qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je +l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>de ses +entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une +partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. +Il vient fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la +sévérité philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que +vous dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de +littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la +philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en +grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec +Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui +sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans +Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie +de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et +mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile +pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père, +qui a voulu que je cessasse de le voir.»</p> + +<p>On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse, +redouté des parents. <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>Le fils de Cicéron, à son école, était +devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son +nom.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; +les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient +les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les +académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait +par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les +derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils +voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des +vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier, +n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des +stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les +ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes +<span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>qui avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait +alors de républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes +gens.</p> + +<p>Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris +par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la +renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette +renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de +Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de +Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius +les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à +côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous +un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> +comme un vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la +société des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua +ce fils d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma +aisément pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la +gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.</p> + +<p>Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de +Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens +formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus +en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux +partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il +se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre +les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un +grade éminent dans <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>l'armée romaine, équivalant au grade de +colonel ou de général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit +au commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes. +Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il +la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi +consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son +armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers +railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie +ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince, +neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui +étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par +adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa +fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu +contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La +fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se +roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et +sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude, +mais ne sont pas une lâcheté.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>IX</h4> + +<p>Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une +poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps. +Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes +compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce +général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était +petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint +avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux +noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses +yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses +paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes +fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation +organique.»</p> + +<p>Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son +tempérament, et peut-être <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>de ses mœurs, chargèrent d'un peu +d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature +ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est +sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et +dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou +épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est +complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent, +mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme +le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile +était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle. +César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux +différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là +que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri +comme le visage d'Horace.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Cassius et Brutus, longtemps heureux dans <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>leur campagne, en +Grèce et en Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et +à Octave, héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre +les meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert +tout ce qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé +digne de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la +vengeance du ciel et de la terre.</p> + +<p>Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine. +J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et +Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui +ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute +Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée, +l'Horace divin.</p> + +<p>La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se +firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le +sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.</p> + +<p>Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné +combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de +bataille de Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires +iniques ce dernier cri de Brutus: <i>Vertu, tu n'es qu'un nom!</i></p> + +<p>Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur +des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il +avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris +pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises +causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre +des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux +méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou +la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton +pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est +précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais +la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en +assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était +un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son +sophisme jusqu'au sang.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>XI</h4> + +<p>Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après +avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir +pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains +pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que +Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi +que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage; +le poëte <i>Alcée</i>, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance +semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace +était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et +accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce +s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père +chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de +ses <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que +celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique +dans cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades +et ses amis qui firent défection à la république en passant au service +d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de +Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en +Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à +Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit +contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir +leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça +aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de +plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours +honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> +consumé la plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les +voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en +mourant à Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à +l'existence d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des +triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au +tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés +comme la métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un +centurion d'Octave.</p> + +<p>Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au +pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans +un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le +site et la paix.</p> + +<p>Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de +sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des +triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans +qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la +république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des +héritiers de <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>César; il composait des satires mordantes dans +lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis +étaient livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms +obscurs, à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du +parti d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des +soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût +d'Horace pour la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la +nature de son tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt +à la poésie gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de +visage, il était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de +la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours, +c'est-à-dire les licences des yeux et du cœur; ses malignités de +plume dans ses premières satires n'étaient donc que des ressentiments de +républicanisme amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu +avec lui à Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe +et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique +revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de +Paris, achetait avec <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>plus de faveur les livres d'opposition que +les livres dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste +commença donc par être le poëte badin de l'opposition républicaine. +N'avons-nous pas vu de nos jours les trois poëtes horatiens de la France +et de l'Allemagne, Béranger, Heine et Musset, commencer de même et +assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel +très-âcre, les libertinages de verve, d'esprit ou de cœur de la +poésie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers à la +popularité contemporaine on se condamne à lui donner ce montant; quand +on les destine à la postérité il faut mépriser ces malignités et ces +personnalités contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est +pas du temps, c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on +possède: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne +la reçoit pas.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>et de lui-même +dans un suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la +publier en ce temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de +la république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.</p> + +<p>«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos +guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un +seul salut reste aux hommes de cœur, pareils aux Phocéens abandonnant +leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos +pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos +pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux +parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, +s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de cœur, +laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers +d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire +où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate +patrie.</p> + +<p>On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel +d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> +1816, appelaient leurs <i>soldats laboureurs</i> par toutes les images de la +fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait +sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers +républicains de Rome.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers +elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à +Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à +lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, +et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de +solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne +songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les +chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une +tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa +seule loi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe +équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes +n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle +ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un +rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères +de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues +dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que +Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques +ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On +leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; +les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la +déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles +étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules +librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient +même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur +conversation; elles rappelaient complétement, aux mœurs près, ce +qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span>femmes +de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans +les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, +tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de +tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces +liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans +la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais +non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de +famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.</p> + +<p>Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace +chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls +devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; +ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à +tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché +par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses +épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, +une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque +où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des +<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés +Courtin, ces épicuriens du <i>Temple</i> à Paris.</p> + +<p>C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne +<i>Néère</i>, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée +au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a +adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette +sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est +cette même <i>Néère</i> qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres +et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste, +célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les +magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des +collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un +historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que +l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa +poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des +amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du +poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>XV</h4> + +<p>Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes +ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le +petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.</p> + +<p>Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la +gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le +groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque, +éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé, +un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne +rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les +Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié, +l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne +pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle +de César; il <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>se laissait allécher involontairement par tant +d'attraits d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard +l'en rapprocha tout à coup.</p> + +<p>Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par +l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre +civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste. +Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables +du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit +domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits. +Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur +génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer. +Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf, +sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans +à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il +traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en +grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par +ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un +potier de campagne <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>dans les marais de Mantoue, n'avait jamais +été, comme Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de +Cassius; il n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se +rapprocher du vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre +en familier de cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien +n'indique qu'il se soit jamais mêlé à la politique de son temps; il +n'était pas soldat, il n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas +parler, il était timide comme un pasteur des bords du lac de Garde, il +n'avait d'autre ambition que d'imiter Théocrite et Homère, le premier +dans ses <i>Églogues</i>, le second dans son <i>Iliade</i>. Les délicatesses qui +retenaient son ami Horace loin des puissants du jour lui échappaient. Il +parlait sans cesse à Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait +rejoindre ses deux amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions +d'un ennemi politique, mais qui était las de son opposition sans +espérance, finit par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de +ses satires comment le rapprochement eut lieu.</p> + +<p>«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire, +dit-il, on le peut, et il est <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>possible qu'on ait raison; mais +il n'en est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne +l'obtient pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à +ceux qui en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la +fortune? Non. Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour +Virgile, l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; +tous deux vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai +timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire +davantage. Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de +parcourir mes domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, +Mécène, ce que j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes +brièvement. Je me retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et +vous me déclarez qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en +suis enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à +celui qui sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté +de son cœur, et non par l'éclat de sa naissance.»</p> + +<p>De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin +d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> +d'esprit l'un que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. +Mécène présenta Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus +qu'il n'avait goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme +de bonne compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, +Auguste, Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent +du triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était +un ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition, +n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident +désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire +aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette +triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se +joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène +dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise +santé et la réserve de ses mœurs à l'égard des courtisanes (quoique +moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient +un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché +des femmes de cette cour.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span>XVI</h4> + +<p>Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout +en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le +secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de +<i>scribe du trésor</i>. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable +à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur +lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du +reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, <i>sinécure</i> +romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui +voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps +d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des +Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la +terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du +souper ou de la conversation; <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>la maison du poëte et le palais +du ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore +l'Anio.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni +invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans +ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus +lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité +ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait +si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la +cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y +eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère +est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et +l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous +Auguste à Rome, sous les Médicis <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>à Florence, sous Louis XIV en +France, sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une +vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de +l'éloquence et très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses +plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part +des dons de l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il +employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine +paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces +séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine +de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente, +Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède, +Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à +Twitenham; on y possède l'homme naturel dans <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>la nudité de tout +rôle théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.</p> + +<p>Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le +pays dans lequel ce domaine était situé.</p> + +<p>Quand on est à <i>Tibur</i>, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au +sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des +ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de +montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce +d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent +d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée +par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou +de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent +arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui +grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de +fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles +se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues +sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.</p> + +<p>Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>azurées, mobiles, +plane le dôme neigeux du mont <i>Soracte</i>, qui semble le père ou le berger +de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi +<i>Lucrétile</i>. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées +pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des +torrents.</p> + +<p>C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs +un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les +oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le +hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La +métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste +hameau; Horace était voisin de deux bourgades, <i>Varia</i> et <i>Mandela</i>; la +petite rivière <i>Digentia</i> arrosait ce sauvage canton.</p> + +<p>La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée +à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y +donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait +dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à +une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du +couchant; on y voyait les <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>paysans de la Sabine monter et +descendre en portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des +victimes couronnées de verdure. <i>Le Poussin</i> a merveilleusement compris +et rendu ces paysages d'<i>Ustica</i>; c'est le vrai peintre de la Sabine; il +y passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres +noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes +classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie. +Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les +groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut +des rochers de Saint-Point, cet <i>Ustica</i> de mes beaux jours, hélas! +aujourd'hui en deuil!</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces +détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, +femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à +l'exploitation rurale de sa petite <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span>ferme. Les pèlerins +d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis +le temple agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa +maison de maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de +Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces +restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui +conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent +encore sous le sol; on y lit encore les noms de <i>Tiberius</i> et de +<i>Claudius</i>, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux. +On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de +celui que décrit Horace lui-même.</p> + +<p>Voilà la rivière <i>Digentia</i>, aujourd'hui <i>Licenza</i>; elle sort d'une +source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le +marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace +dans le moyen âge, maintenant <i>Fonte bella</i>. Voilà le bouquet de chênes +verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents +du nord; voilà les bœufs et les moutons paissant, sur les flancs du +coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les +oliviers, les vignes <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>rampantes produisant la même huile +parfumée et le même vin un peu âpre; voilà la bourgade de <i>Mandela</i> au +fond de la vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna +écroulé, mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin +la mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834. +Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être +exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique +avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le +temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge. +La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux +bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière +Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses +flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux <i>Anio</i>, sous les +arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les +choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms; +deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace +renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>XX</h4> + +<p>C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur, +en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à +la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses +insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques. +On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par +Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade +de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.</p> + +<p>Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait +ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais +il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du +domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la +métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>comme +moi, d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux +pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au +vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau +limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était +sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui +permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens +ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des +courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à +s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave +affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours +qu'elle faisait fréquemment à <i>Ustica</i> près de lui qu'Horace, ivre de +liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de +l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la +vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin, +son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du +gazouillement de ses eaux.</p> + +<p>«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un +domaine rustique d'une <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>étendue aussi bornée que mes désirs, une +source d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit +bocage. La bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils +soient bénis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô +dieux! les dons que vous m'avez faits.»</p> + +<p>Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des +affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux +isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:</p> + +<p>«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il +donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en +m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la +molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les +doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma +table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard +appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence +des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu +d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même +table à mesure <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>qu'on les dessert, et dont la rustique joie me +réjouit moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, +l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en +médire, ni sur les propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou +moins merveilleux du danseur <i>Lepos</i>; nous nous entretenons sur des +sujets qui nous intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage +d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la +vertu; si le mobile de la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, +etc...» Puis le poëte, pour diversifier l'entretien, introduit dans le +dialogue son voisin <i>Cervius</i>, qui a l'habitude de conter les vieux +apologues populaires; Cervius, à propos des richesses de leur autre +voisin, un certain <i>Abellius</i>, le propriétaire du plus vaste domaine de +la vallée d'Ustica, récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la +fable du Rat de ville et du Rat des champs.</p> + +<p>Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez +la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine +ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la +distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette +distance <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>est confessée par le superstitieux admirateur de La +Fontaine lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de +l'Arioste à côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve +la même déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en +les pesant dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même +table de marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine +pèse et sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui +s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête, +un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui +lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son +murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et +poli de la strophe, et il n'y <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>pensait plus; ce n'est qu'après +sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses +petites pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser +un souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis +à Rome.</p> + +<p>Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de +l'esprit et le chatouillement du cœur, se retrouvait dans presque +toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes +à la campagne:</p> + +<p>«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; +les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du +givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont +suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à +ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin +de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira +d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès +et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du +lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour +que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span>la +grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; +montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques +où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des +mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile +où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une +feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à +l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des +champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou +qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la +monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois +ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme +le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il +avait entièrement oublié <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span>Brutus, Caton, Cicéron: la liberté +orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs +les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne +s'occupait que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste +l'envoyait tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux +bains chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que +l'<i>hydrothérapie</i> était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. +Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau +de son enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans +plusieurs de ses compositions sur ces flots de <i>Tarente</i> et sur cette +fontaine de <i>Blandusie</i> qui avaient pour lui la saveur des premiers +souvenirs.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans +envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> +d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité +d'Auguste; après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus +intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son +cabinet. «Jusqu'ici, écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par +Suétone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à +mes amis; mais actuellement que je fléchis sous la multiplicité des +affaires et sous le poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il +vienne donc échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre +une table <i>frugalement royale</i>; il nous aidera à écrire nos lettres.»</p> + +<p>Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple +particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui +le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain +bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des +figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé +d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême +simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de +musique.»</p> + +<p>Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>qui eût été +pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son +indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.</p> + +<p>Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous, +lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez +de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi +que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y +a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de +vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié, +mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier +comme vous.»</p> + +<p>Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de +ses œuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir +appelé par badinage un <i>petit homme</i>, un <i>délicat</i>, un <i>débauché</i> de +paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, +et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous +ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la +taille vous manque, l'embonpoint <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>ne vous manque pas. Ne donnez, +si vous voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais +que leur rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»</p> + +<p>Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait +celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur +temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa +présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste, +il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône +entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa +hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes +et lui.</p> + +<p>Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes. +Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à +l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit +adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon +ami?»</p> + +<p>Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses +pénates d'Ustica. On y admire cette fable du <i>Cheval</i>, du <i>Cerf</i> et de +<span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span>l'<i>Homme</i>, également, mais très-inférieurement versifiée par La +Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:</p> + +<p class="poem10">Serviet æternum qui parvo nesciet uti;</p> + +<p class="poem10"><i>Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de + peu.</i></p> + +<p>Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait +d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa +métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.</p> + +<p>«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en +détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que +vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il +l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées +aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de +montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore +des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous +enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de +cornouilles; le <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs +glands nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté +dans la verte Tarente. Une source assez abondante pour former un +ruisseau et lui donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que +l'Hèbre qui baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire +à l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége +votre ami contre les influences malignes de septembre.»</p> + +<p>Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour +fuir les fièvres de la campagne romaine.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons, +en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées +son <i>Art poétique</i>.</p> + +<p>C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs, +d'une admirable <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>concision, mais d'une pénible lecture. La grâce +et la mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur +place dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et +d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie. +Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son <i>Art +poétique</i> avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que +Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne +prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre +les <i>Géorgiques</i> de Virgile sont le chef-d'œuvre immortel des anciens +et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des +champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de +sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers +boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue +et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, +composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son +âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité +didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>XXV</h4> + +<p>Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la +vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin +de son bonheur se révélait par la mort de <i>Drusus</i>, à qui il destinait +le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette +mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le +sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait +dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le +peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi +avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un +peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des +soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de +César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère +pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir +absolu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des +conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui +le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre +minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste +son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.</p> + +<p><i>Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!</i> écrit-il dans son +testament.</p> + +<p>Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le +27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour +un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par +un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de +Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des +biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement +concentré tout son cœur dans son attachement à Mécène et à Auguste. +Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses +huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que +puissant.</p> + +<p>Auguste, doublement affligé de ces deux brèches <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>à son cœur, +suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à +l'ombre du tombeau de Mécène.</p> + +<p>Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme +était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les +autres. Son véritable monument fut le recueil de ses œuvres, qui se +répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une +prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de +rassembler ses œuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la +gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le +charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité +comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de +plaire; ce don de plaire, il le dut au <i>naturel</i>, cette grâce +involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; +il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la +facilité de la force.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>XXVI</h4> + +<p>Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et +populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et +de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de +poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés. +L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous +l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit +bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance +qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère +fontaine de <i>Blandusie</i>, près de la petite villa napolitaine de Venouse, +le lieu de sa naissance, aujourd'hui <i>Palazzo</i>, restèrent éternellement +l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme +illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses +ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est +abattu. <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites +favoris; l'âme doucement philosophique d'Horace est à <i>Ustica</i>, ce +recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme +voluptueuse et poétique d'Horace est à <i>Tibur</i>, ce délassement passager +de la cour et des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui +la couvrait de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; +c'est par excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une +passion douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme +l'amour. Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de +jeunesse, il s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de +lie. Il était sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la +vie sans trop appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de +Saint-Évremond. Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est +<i>amabilité</i>; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas +passionné, il n'est pas sérieux, il est même rarement tendre, mais il +est aimable; et la postérité, qui le récompense à bon droit de lui +plaire, l'admettra à jamais au premier rang des hommes de bonne +compagnie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et +d'hôte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos +bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes +d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa +à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces +vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui +mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait +d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez +Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p class="poem10"> + «Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,<br> + À toi qui respiras la mollesse et la grâce,<br> + Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,<br> + Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,<br> + Et qui connus si bien cette sagesse aimable<br> + Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.<br> + <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span>Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,<br> + Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;<br> + Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,<br> + Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.<br> + Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;<br> + Pour voler son tuteur il lui perça le sein;<br> + Il trahit Cicéron, père de la patrie;<br> + Amant incestueux de sa fille Julie,<br> + De son rival Ovide il proscrivit les vers<br> + Et fit transir sa muse au milieu des déserts.<br> + Je sais que prudemment le politique Octave<br> + Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;<br> + Frédéric exigeait des soins moins complaisants.<br> + Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;<br> + De son goût délicat la finesse agréable<br> + Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.<br> + Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots<br> + Contre les préjugés, les fripons et les sots.<br> + Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique<br> + Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;<br> + Le plaisir s'envola: je partis avec lui!<br> + Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui<br> + De ce repos trompeur est l'insipide frère.<br> + Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;<br> + Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.<br> + Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;<br> + Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,<br> + Surpassa les jardins vantés par Épicure.<br> + Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,<br> + Sur cent vallons fleuris doucement promenés,<br> + <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span>De la mer de Genève admirent l'étendue,<br> + Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,<br> + D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux<br> + Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.<br> + Là quatre États divers arrêtent ma pensée:<br> + Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,<br> + L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,<br> + Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,<br> + Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre<br> + Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!<br> + Je suis libre en secret dans mon obscurité.<br> + Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.<br> + Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!<br> + <span class="spaced1">................<br> + ................</span><br> + Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;<br> + J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;<br> + Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins<br> + À suivre les leçons de ta philosophie,<br> + À mépriser la mort en savourant la vie,<br> + À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,<br> + Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.</p> + +<p class="poem10">«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,<br> + À jouir sagement d'une honnête opulence,<br> + À vivre avec soi-même, à servir ses amis,<br> + À se moquer un peu de ses sots ennemis,<br> + À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.<br> + En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.<br> + <span class="spaced1">................<br> + ................</span><br> + <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span>Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:<br> + Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;<br> + La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,<br> + Enfants demi-polis des Normands et des Goths;<br> + Elle flatte l'oreille, et souvent la césure<br> + Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;<br> + Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;<br> + Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;<br> + Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose<br> + D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»</p> + +<p>Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui +ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son +style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur. +Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop +Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait +été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers +des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre +prémédité d'un époux pour affranchir ses mœurs dépravées et pour +régner à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au +mépris des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>Octave, +devenu Auguste, avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et +d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait +depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, +consentit non à l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse +peut-être, mais nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace +pour le maître du monde; il ne lui demanda jamais rien que son +indépendance et son toit de paysan aisé dans son domaine des montagnes +de la Sabine. Voltaire, à cet égard, il faut en convenir, fut aussi +désintéressé dans ses cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il +fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions à +<i>la Henriade</i> en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans +les vivres de l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères +<i>Paris</i>; puis il se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais +dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser +librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. +Voltaire, dans ses dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers +familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de +<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span><i>Tibur</i>, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable.</p> + +<p>L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de +l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être +aimé; ce don se révèle dans les œuvres d'un écrivain comme dans son +caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité +indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don +de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien +rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des +œuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes +fragiles, précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité +humaine. Ce sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui +plie. D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur +pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas +seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à +lire et à aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant +très-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle +jeunesse dans Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La +Fontaine; <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span>seulement j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un +que l'éternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité +en vieillissant: il vécut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine +mourut aussi enfant qu'il avait vécu.</p> + +<p>Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses +œuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa +route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les +processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span>XLVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>LITTÉRATURE LATINE.<br> +HORACE.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de +cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses œuvres; +c'est encore sa vie, car il n'a point fait une œuvre d'art proprement +dite; il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de +ses amours, de ses amitiés, de ses pensées, <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span>de ses rêveries. +C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que +Montaigne.</p> + +<p>Ses œuvres ne sont que ses <i>tablettes</i> retrouvées après lui dans sa +maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes +Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses +amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans +son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres +ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou +je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre +de son buisson de lauriers à <i>Ustica</i>, au pied de ses oliviers à Tibur, +au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a +frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a +ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à +la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine +Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de +Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou +trois strophes négligées, mais accomplies, son impression <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span>du +moment, sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les +images qui ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre +s'y sont fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, +les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit +et tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.</p> + +<p>Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était +Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie +comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la +pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport +avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la +légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de +Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande +Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le +dur <i>Latium</i>, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes +harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine. +Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce +qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> +Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de +la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de +l'<i>Hymète</i>; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses +premiers vers: il y était nouveau.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la +grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas +cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique +d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux, +philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais +complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni +l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent +majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la +divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en +parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span>sent +que ce n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui +exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il +était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants +populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait +par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas +dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait +eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que +la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur +les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son +charme; il est léger comme un cœur vide de fortes convictions; il +joue autour des fibres les plus molles du cœur, il ne les brise +jamais. Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir +combattu avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait +gaiement avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la +transition fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût +frais.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>III</h4> + +<p>Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de +l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il +n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans +la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte <i>semi-sérieux</i>, +comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre +chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et +dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide +de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues +apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des +vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie: +c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais +il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés +du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus +tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle +indifférence ne sied pas à la jeunesse.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>IV</h4> + +<p>Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel +des hommes de plaisir et des hommes de goût, <i>semel decipiendum</i>. Il va +sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je +m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la +rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais +beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup +dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue +latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses +chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de +l'âme.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de +l'armée de Brutus à <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>Rome, et, ne voulant pas servir Octave +comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des +jeunes débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de +plaisir de son temps, femmes dont les <i>Olympia</i> dans la Rome papale et +les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute +l'équivoque existence.</p> + +<p>Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense +largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont +laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de +liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens +de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles +découragées de Brutus mourant: <i>Vertu, tu n'es qu'un nom!</i> Il professe +la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est +réelle: <span class="smcap">JOUIR DE LA VIE</span>. Salomon dit quelque chose de semblable en +Orient: «<i>Vanité des vanités!</i> excepté de vivre avec ce qu'on aime à +l'ombre de son figuier.»</p> + +<p>Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme +de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence +nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span>et de +poésie raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie +épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans +ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'œuvre +qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes, +ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce +sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui +le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son +cœur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de +Louis XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et +poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en +ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare, +où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du <i>Temple</i>, parce +qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les <i>prieurs</i> +de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu +était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle, +de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était +le <i>Temple</i> à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour +léger, la <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span>plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, +la table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y +avait plus de talent dans cette société du <i>Temple</i> de Rome, plus de +débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la +première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à +Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les mœurs et dans +les plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne +croit; le monde tourne, mais ne change pas.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au +commencement de l'imprimerie, aient divisé ses œuvres par genres, +odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il +ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, +demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un +billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de +<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi +l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de +chefs-d'œuvre, le journal de son âme dans le journal de ses années; +la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie +l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever +l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition +<i>elzévirienne</i> avec des paysages gravés dignes de <i>Claude Lorrain</i>. Ces +paysages à la loupe font revivre <i>Ustica</i>, <i>Tibur</i>, <i>Venusia</i>, +<i>Blandusie</i>, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes, +distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont +inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien +n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils +vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et +ses découvertes, a facilité une telle œuvre aux Didot. Quel plaisir +de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est +réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché +d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel +intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span>chaque +phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions +d'Horace tomberaient devant celle-là.</p> + +<p>Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages +des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la +poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; +ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le +microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces +petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la +distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des +temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'œil et de +l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le +torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au +fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la +maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de +forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la +plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches +allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de +laquelle rêve le poëte endormi <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span>dont on voit danser les songes +sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en +Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle +un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine +de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs +amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux +colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une +strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son +métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes +sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses +rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître <i>aux Pisons</i>, +chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux +mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni +une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du +poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous +feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et +voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux +poëtes qui les auront pour <i>illustrateurs</i>!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span>VII</h4> + +<p>La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, +c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.</p> + +<p>Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en +Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des +animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait +garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la +maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, +avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis +familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une +libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; +Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de +jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne +pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans +l'immortalité d'un <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span>grand poëme. Ses travaux cependant avaient +altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de +changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il +voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les +rivages d'Ilion: <i>Campos ubi Troia fuit</i>! Il partait pour la Grèce. +Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré +attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais +une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à +demi-voix du cœur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en +chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est +sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre +plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous +les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.</p> + +<p>«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères +d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; +que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui +souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> +Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en +adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma +propre vie!»</p> + +<p>On voit que le cœur seul, le cœur inquiet et brisé en deux parts, +parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à +Horace de son ami. Mais tout à coup, le cœur de l'ami satisfait, le +poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits +de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un +apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le +premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux +périls qui le font trembler pour son ami.</p> + +<p>«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du cœur, +qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre +ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les +mornes et pluvieuses <i>Hyades</i>, ni les convulsions du Notus, ce +dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou +aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui +qui vit d'un œil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les +flots de la mer, les mers <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span>s'enfler de courroux et les écueils +sinistres de l'<i>Acrocéraunie</i> (rochers de l'Épire fameux par mille +naufrages)?»</p> + +<p>La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, +à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, +réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec +les forces de la nature supérieure à l'humanité.</p> + +<p>«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les +terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des +nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs +sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se +précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par +un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. +Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux +vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent +infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas +contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme +par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule +força les portes de l'Achéron. <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span>Rien n'est impossible aux hardis +mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne +permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»</p> + +<p>Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se +combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte +invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation +pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre +l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux +dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en +trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces +trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, +attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. +C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas +comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs +procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce <i>beau désordre</i> de +l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui +voit tout, abrége tout!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span>VIII</h4> + +<p>Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de +ses amis, <i>Sextius</i>, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à +jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de +glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace +prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:</p> + +<p>«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et +des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires +longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus +de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer; +les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la +clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses +chœurs de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; +elles frappent la terre en mesure dans leurs <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>rondes, d'un pied +cadencé, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs +ateliers des Cyclopes.</p> + +<p>«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou +les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»</p> + +<p>Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les +choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort +qui commande aux vivants de se hâter de vivre:</p> + +<p>«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre +qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la +cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius, +la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances. +Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas +l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras +plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce +tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse +romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le cœur ému des jeunes +vierges.»</p> + +<p>Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de +félicités, entre lesquelles une <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span>sombre image de la brièveté de +la vie, comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts +de la blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers +églantiers fleuris.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome, +mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace +en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les +délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme +achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon. +Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée +à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des +bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre +une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton +dans cette musique de l'oreille et de l'âme. <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span>Le moule de l'âme +d'Horace était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait +la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La +gloire du siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un +improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle +langue.</p> + +<p>Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de +<i>Leuconoé</i>, une des femmes de sa société légère, qui devait aller +consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les +diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des +femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes +Romaines.</p> + +<p>«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de +prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou +aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés +babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel +nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui +épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer +tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en +paix; clarifie tes vins, et au <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>court espace de temps qui nous +est mesuré mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le +temps jaloux a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te +fie que le moins possible au jour qui doit lui succéder!»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme +de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles +guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les +légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour +jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans +cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et +belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours +de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use +les images comme il use tout.</p> + +<p class="center">À LA RÉPUBLIQUE.</p> + +<p>«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span>donc te lancer de +nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes +tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât +chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes +antennes? Privé des câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister +à l'assaut redoublé des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant +de tempêtes; plus de dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui +pèsent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, +noble fils de la forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom +illustre, les décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le +pilote! Hâte-toi de réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le +jouet des vents! Ô toi (patrie)! si récemment encore le souci et la +douleur de mon âme! toi maintenant le regret et la terreur constante de +ma vie, que les dieux te gardent des écueils écumants des Cyclades!»</p> + +<p>Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents +du cœur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république, +mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en +demandait le <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span>salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la +clémence d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente +dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée +sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de +ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez +lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre +jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui +gémissent en chantant.</p> + +<p>«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers, +sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à +l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour +chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.</p> + +<p>«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que +la Grèce en armes <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span>bientôt te viendra redemander, après avoir +conjuré la rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume +antique de Priam!»</p> + +<p>Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au +milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et +de pitié d'un champ de bataille.</p> + +<p>«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des +hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de +Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son +bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?</p> + +<p>«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta +chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords +qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras +dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les +flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval +rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans +la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»</p> + +<p>Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les +ennuis qui poursuivent <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span>le criminel; puis ce vers plus terrible +qui pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:</p> + +<p>«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»</p> + +<p>Rome ne pouvait se méconnaître dans <i>Ilion</i> menacée des flammes. +Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace +les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus +souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme +sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand +il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou +de badiner pour ses amis.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir +boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par +lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie +dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque. +Horace, avec le cœur d'un <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>ami et avec le bon goût d'un homme +de cour, rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité +privée.</p> + +<p>Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la +commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une +déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.</p> + +<p>«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors +de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout +autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup +m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre +pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts +arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»</p> + +<p>Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il +aime:</p> + +<p>«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais +l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste +printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les +flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où +ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span>toujours +Lalagé au doux sourire, Lalagé au doux parler!»</p> + +<p>D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à +quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est +ce sourire poétique à la jeune Chloé.</p> + +<p>«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les +montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des +feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson +du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards +écartent le buisson, le cœur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je +donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer? +Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être +aimée d'un époux.»</p> + +<p>Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un +ami commun, <i>Quinctilius</i>. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur +le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.</p> + +<p>Plus loin ce sont des vœux modérés du poëte, adressés à ses dieux le +jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé +de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span>olives de mon +verger, la chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de +Latone; mes vœux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à +me bien porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une +misérable vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»</p> + +<p>Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en +faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. +Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces +jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son +caprice les heureux.</p> + +<p>«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se +retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux +sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas +s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune! +reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre +ses ennemis!»</p> + +<p>Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante +l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans +<span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span>la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des +Romains.</p> + +<p>«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue, +elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y +abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son +palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire +couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la +certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux +victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au +char des triomphateurs à Rome!»</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de +décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité +et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?</p> + +<p>«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les +circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver +inaccessible <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô +Délius qui dois mourir!</p> + +<p>«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la +tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu +sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar +d'un falerne vieilli dans tes celliers!</p> + +<p>«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à +entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive +et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement +agitées sur sa pente.</p> + +<p>«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes +de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le +fuseau des trois sœurs (les Parques) le permettent encore.</p> + +<p>«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais, +cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il +faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de +l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.</p> + +<p>«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et +issu d'une famille obscure <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span>qui supporte le poids du jour, tu +mourras victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous +chassés vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort +est agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à +entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»</p> + +<p>La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes +félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux +images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais +plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de +Cléopâtre de son panier de fleurs?</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse +exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers +retracent la fuite insensible.</p> + +<p>«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc., +etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> +prières et de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous +rapproche de la mort:</p> + +<p>«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de +tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le +cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»</p> + +<p>Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes +en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans +lesquelles il symbolise cette modération des vœux de l'homme, pour +que ces vœux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les +trompe tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les +poëtes venus après lui.</p> + +<p>Lisez:</p> + +<p>«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée +quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres +conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament, +etc.</p> + +<p>«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de +voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre, +ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span>sommeils +légers!... Le cœur satisfait d'un présent borné dédaigne de se +troubler pour ce qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par +le sourire de l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les +aspects de sa destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit +domaine champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de +mépriser le vulgaire envieux!»</p> + +<p>Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de +douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du cœur +contre la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs +qui retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie +de l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais +immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son +orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur +l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait +vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus +l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce +dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui +n'espère rien de la multitude:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span>«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»</p> + +<p>Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans +les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de +l'héroïsme civil. (Ode <span class="smcap">III</span> du III<sup>e</sup> livre.)</p> + +<p>«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui +lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête +qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main +de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base +solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris +l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»</p> + +<p>Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée; +l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre. +Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui +les sentait avec un tel accent!</p> + +<p>Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied +comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses +badinages.</p> + +<p>«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme +la mienne. Où vas-tu <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>t'égarer, muse folâtre? Ta voix +atténuerait la grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il +devint favori de la muse légère:</p> + +<p>«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie +où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le +sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage +printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé +du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui +labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce +que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères, +sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui +les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span>Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse +reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa +vie.</p> + +<p>«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand +je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température +de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui +baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos +fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que +la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que +la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous +que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers +de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots +inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les +sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos +villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses +exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses, +c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez +de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre +<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span>masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, +etc., etc.»</p> + +<p>Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à +César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait +à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à +ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires +inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse +adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du +siècle. Libre de mœurs et de philosophie, Horace était sincèrement +crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son +culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme +un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.</p> + +<p>Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses +poésies légères, il <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>redescend avec la souplesse d'un dieu dans +les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite +entre deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul +autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux +dialogue.</p> + +<p class="acteur">HORACE.</p> + +<p>«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré +n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le +roi des rois (le roi des Perses)!</p> + +<p class="acteur">LYDIE.</p> + +<p>«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé +à Chloé dans ton cœur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a +vécu plus heureuse et plus fière qu'<i>Ilia</i>, la mère du fondateur de la +race romaine.</p> + +<p class="acteur">HORACE.</p> + +<p>«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement +mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle +je n'hésiterais pas à mourir si les <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span>destins consentaient, à ce +prix, à épargner la sienne.</p> + +<p class="acteur">LYDIE.</p> + +<p>«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs, +fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux +fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel +enfant.</p> + +<p class="acteur">HORACE.</p> + +<p>«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si +elles ramenaient nos deux cœurs sous le même joug? si la blonde Chloé +était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie +que j'ai contristée par mon abandon?</p> + +<p class="acteur">LYDIE.</p> + +<p>«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que +la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à +vivre, avec toi je voudrais mourir.»</p> + +<p>A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des +cœurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les +<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span>chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que +tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur +secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une +seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait +attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les <i>Lydies</i> et +l'enthousiasme de tous les <i>Calaïs</i> de Rome. Depuis deux mille ans que +nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note +du dialogue d'Horace et de Lydie.</p> + +<p>On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à +l'esprit et au cœur, toutes les feuilles de ce <i>jardin des roses +romaines</i>, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de +poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est <i>Hafiz</i> en Perse, +peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la +fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans +ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz +est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la +voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; +Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait +<span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span>qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; +le premier, original comme la nature; le second, académique comme la +cour d'Auguste.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même +génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant +jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux +détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile, +c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène, +restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la +béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour +tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un +ciel clément.</p> + +<p>«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute +cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses bœufs +<span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span>qu'il a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux +rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette +les pampres gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter +les grappes; tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec +complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs +mugissements; tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores +purifiées avec soin; et, quand l'automne fécond commence à élever +au-dessus des champs sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour +lui de récolter ces poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin +teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô +vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne +des héritages!</p> + +<p>«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un +moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre +leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les +sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par +leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison +d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span>le +ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces +sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des +baguettes invisibles, il tend le filet à larges mailles aux grives +gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le lièvre peureux +ou la grue voyageuse, proie enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans +ces délassements les soucis importuns des passions?</p> + +<p>«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la +compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec +nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, +qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son +mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau +pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de +ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci +par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas +achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les +turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos +rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront +jamais autant mon palais, <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span>en flattant ma gourmandise, que +l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres +arbres, que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps +appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets +goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer, +ses bœufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant +sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la +maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»</p> + +<p>Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si +ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le +poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de +médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le +laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui +manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer, +ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa +vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur: +son isolement l'en punissait.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span>XVIII</h4> + +<p>Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus +savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome +à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme +d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires: +c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il +s'évapore avec les mœurs, les vices, les ridicules des temps et des +lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du +vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois +quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits +généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et +dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des +égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les +passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se +retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est +le <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace +est Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le +plus, dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une +morale prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers +faciles, et des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le +charme des confidences poétiques.</p> + +<p>Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se +laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre +l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq +jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai +manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera +étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra +vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la +vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton cœur t'y porte, +quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la +première hirondelle.»</p> + +<p>Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la +délicatesse de Mécène, qui <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span>n'importune pas son ami de dons et +de faveurs difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques +et pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une +fortune disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que +M. Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature +versifié par La Fontaine; le voici:</p> + +<p>«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un +vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il +s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une +belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu +maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»—Veut-on +m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller +de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui +échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu +verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de +toi!»</p> + +<p>La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans +ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de +<i>Vacuna</i>, dans sa chère Sabine, en se promenant <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span>aux environs +de sa métairie de <i>Vacuna</i>:</p> + +<p>«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du +séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le +reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans +l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des +ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De +quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue +ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême +félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des +libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de +l'offrande.</p> + +<p>«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site +convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié +que l'heureuse retraite que j'ai choisie?</p> + +<p>«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents plus +doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de la +canicule et l'âpre morsure du <i>lion</i>, quand il reçoit +perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il une où +les soucis envieux <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span>agitent moins les sommeils? L'herbe des +champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à +l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes +s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle +plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives +inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce pas +pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi? +N'est-ce pas parce que l'œil, du haut des terrasses, y embrasse un +vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle +revient vous envahir malgré vous!»</p> + +<p>L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du +cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet +apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au +fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui +contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération +des désirs:</p> + +<p class="poem10">Serviet æternum qui parvo nesciet uti;</p> + +<p class="poem10"><i>Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de +peu.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span>Le petit billet suivant à son ami <i>Bullatius</i>, pour le +détourner de longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes +jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants +que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de +mosaïque, où chaque pierre est un éblouissement des yeux.</p> + +<p>«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je +voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...</p> + +<p>«Modère ton imagination; et <i>Rhodes</i> et <i>Mitylène</i> ne te seront pas plus +nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le +vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.</p> + +<p>«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, +reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de +l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne +remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de +ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas +chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à <i>Ulubria</i>.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span>XIX</h4> + +<p>«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à +la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à <i>Iccius</i>. Si ton +corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à +l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»</p> + +<p>Une épître charmante à son jardinier d'<i>Ustica</i>, qui a servi de modèle à +celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment +rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des +plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des +glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les +bœufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux +arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute +encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te +faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span>ses ondes, +pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.</p> + +<p>«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, +et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu +le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; +l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de +Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil +sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir +été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le +sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre +ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la +ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers +et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le +bœuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, +et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son +métier! c'est mon avis.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span>XX</h4> + +<p>Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux +images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire +saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez +dans ce salut poétique la belle description d'Horace à <i>Quinctius</i>.</p> + +<p>«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius. +A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux +baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des +vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et +la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une +ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la +droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes +vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur +la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> +le chêne et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à +l'heureux possesseur. On croirait être aux portes de la ville de +Tarente. La source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un +ruisseau dont l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et +la pureté! Son onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs +débiles. Voilà les douces retraites, disons mieux, les demeures +enchantées qui préservent votre ami des influences de l'automne.»</p> + +<p>Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa +vie à l'âge où la sagesse l'y confine.</p> + +<p>Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:</p> + +<p>«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle +nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi +sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus +vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite. +Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps +que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable. +Vous direz de plus, si on vous <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span>interroge, que j'étais un homme +de petite taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du +soleil, prompt à m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un +veut savoir mon âge, vous direz que je comptais quatre fois dix ans, +surchargés de quatre ans, l'année où Lollius eut pour collègue au +consulat Lépide.»</p> + +<p>«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste, +que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et +mes portefeuilles!</p> + +<p>«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes +ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels, +la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers; +mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je +continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir +ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes? +Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de +nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins, +les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même +la poésie. Qu'y faire?»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span>XXI</h4> + +<p>Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois +supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire +à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de <i>Childe-Harold</i> de lord +Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son +imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane +des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est +le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui +portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le +caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître +d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que +de la prose aux vers.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span>XXII</h4> + +<p>Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers, +se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des +brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de +l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé +d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une +sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du +jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en +silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt +les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même +il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des +épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les +soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à <i>Sans-Souci</i>, ce Tibur +soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span>des +soupers d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec +le maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale +des convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette +magnifique divagation d'Horace.</p> + +<p>Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître +intitulée le <i>Voyage à Brindes</i>, écrite à peu près dans le même temps, +et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un +<i>Téniers</i> dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu +prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec +la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la +ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les mœurs des hommes +du peuple des bourgades d'Italie et les mœurs de ce même peuple de +nos jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous +transporte à <i>Albano</i>, à <i>Terracine</i>, à <i>Fondi</i>, dans les Abruzzes, et +jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la +cour d'Auguste.</p> + +<p>Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, +de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée +<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span>à Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.</p> + +<p>Lisons: chaque vers est une pierre <i>milliaire</i> de la voie Appienne qui +mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à +croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en +plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes +du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour +Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait +passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas +chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où +le vers s'amuse à ressembler à la prose.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>«Sortis de Rome, la grande <i>Aricia</i> nous offre une halte mesquine +(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques, +au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un +poëte); de là <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché +de Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite +dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs +de Rome:</p> + +<p>«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre; +je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y +prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante +commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes +du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les +matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:—Aborde ici.—Tu +entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est +assez!—Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on +attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants +et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et +les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse +absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux +attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle +étendu sur le dos.</p> + +<p>«Les voyageurs, couchés dans la barque <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span>sur le canal des marais +Pontins, croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à +l'aube du jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en +caresse les épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième +heure on débarque un moment près de la fontaine <i>Ferrione</i>, pour se +laver le visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à +<i>Anxur</i> (aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» +(Ils sont jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)</p> + +<p>Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par +Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme +accompli <i>ad unguem</i>, dit le poëte.</p> + +<p>On arrive à <i>Fondi</i> (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant +paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance +et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à +Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna. +Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons +de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à +<i>Formies</i>, chez Varron, cette <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>belle <i>Terentia</i>, sa sœur, qui +devint plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la +mort quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius, +Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà +des marais de Minturnes.</p> + +<p>Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le +monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent +leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de +Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte, +avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le +Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un +reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été +esclave, le second, favori suspect d'Octave.</p> + +<p>Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace +se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux +débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes. +On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des +images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre +de vers <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span>de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses +<i>Confessions</i> dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du +cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce +vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, +devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices +sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante +que la salubrité municipale?</p> + +<p>«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»</p> + +<p>L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact +comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a +trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage +d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou +peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les +ruines de la maison de son père à <i>Venusia</i>. Là il se souvint de son +heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces +souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était, +malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon cœur.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>XXIV</h4> + +<p>Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les œuvres de ce +philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.</p> + +<p>Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes +confident du cœur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais +jours, que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans +l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la +douleur des éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur +conversation à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour +nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées +infinies, pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter +des prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des +vers sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces +accents supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, +<span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>de Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques +lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils +vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie +divine ou humaine ne sont pas à la portée de la main badine et +épicurienne d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est +le poëte du sourire, c'est l'ami des heureux.</p> + +<p>Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un +amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous +ne sentez plus dans votre cœur ou si votre nature tempérée n'a jamais +senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des +fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une +félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents +âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de +cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts +pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix +révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière +des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le +sort des peuples <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>que le nom de leur servitude et de leurs +déceptions; si vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés +fous le lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient +fanatisé les pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée +humaine, toujours active et toujours trompée, vous a attristé d'abord +par ce perpétuel enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce +tonneau retentissant des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini +par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impénétrable +moquerie du destin qui pousse le genre humain à tâtons de la vie à la +mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret à +la Providence, qui, décidément, ne veut le dire à aucun mortel, à aucun +peuple et à aucun siècle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la +pente, comme l'eau de l'<i>Anio</i> qui glisse en gazouillant sous le verger +d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui +perpétuent pour vous les soucis de la vie; si votre cœur, un peu +rétréci par cet égoïsme qui se replie uniquement sur lui-même, a besoin +d'amusement plus que de sentiment; si vous possédez cet <i>Hoc erat in +votis</i>, ce vœu d'Horace, un joli domaine aux champs pour l'été, une +<span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span>maison chaude l'hiver, tapissée de bons vieux livres (<i>nunc +veterum libri</i>); si votre fortune est suffisante pour votre bien-être +borné; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mêmes +des maîtres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant +combattre Pompée et mourir Cicéron pour cette vertu que Brutus appelle +<i>un vain nom</i> en mourant lui-même; enfin, si vous n'avez pas grand souci +des dieux, et si les étoiles vous semblent trop haut pour élever vos +courtes mains vers les choses célestes; oh! alors, Horace est le poëte +qui vous a été préparé de toute éternité pour ami; c'est le poëte de la +bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des +insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette société immortelle +qui commence à Anacréon, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en +Angleterre, par Boileau, par Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger +en France, et qui, supérieure en poésie et en délicatesse exquise à tous +ces génies de l'agrément, vous laissera peu de choses dans le cœur, +mais des paroles sans nombre de sagesse légère et de volupté +intellectuelle dans la mémoire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span>Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours +bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un +compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations du +soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; +achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot; +asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les +saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et +prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: <i>Carpe +diem</i>, <i>saisissez le jour</i>, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les +pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce n'est +pas le mien.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p class="center p2">FIN DU TOME HUITIÈME.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +8), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 *** + +***** This file should be named 37075-h.htm or 37075-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/7/37075/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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